22.06.2009

Solstice d'été

Le jour le plus long, et la période la plus courte.

Ce qui veut dire aussi : la phrase la plus courte. Car si le monde devient un livre, dans le mien, les jours et les périodes se mesureront en phrases, et encore, la topologie et la métrique n’y seront plus les mêmes, si bien que la distance que la phrase y mesurera ne relèvera plus de la page cet espace encore extérieur au texte mais creusera ce qui se passe en dessous ; comme si, en écrivant et en me perdant, je me rapprochais de plus en plus d’un centre où tout menacerait de s’arrêter ou de devenir, au contraire, absolument imprévisible – ce qui s’appelle curieusement, en statistique des distributions, avoir un « moment infini » – et qui imposerait que je reculasse infiniment dans le temps, que je relusse la totalité de mes écrits, pour énoncer ne fût-ce que la probabilité de la prochaine entaille, de la prochaine tique, du prochain insecte, chose évidemment impossible ; ou c’est alors comme si je courais vers le sommet et que mon souffle devenait de plus en plus court ; ce qui voudrait dire que mes phrases et mes jours en réalité raccourcissent par manque d’inspiration et que la chute, depuis ce sommet, sera d’autant plus interminable qu’elle est infime, qu’elle est noyée dans le détail de la fracture de la phrase et qu’elle me jette à l’arrière dans le monde. Non pas qu’elle parcoure la plus grande distance dans le vide, mais c’est qu’elle se sera approchée d’abolir la distance avec le vide, laissant désormais se creuser celui-là dans son intimité la plus profonde, venir le vide à elle et devenir son constituant principal, et même, comme dirait Badiou, son fondement.

Le jour le plus long ou ce qui s’appelle, dans la logique du monde, le solstice d’été. Or, je déteste l’été qui m’empêche de fermer les yeux sur ce que j’ai écrit la veille, puisqu’il me fait recommencer d’écrire le lendemain dans la même lumière, le jour s’étant levé bien avant que je ne découvre ma table ; le jour ne se levant plus ainsi sur ma table en même temps que la main que je lèverai sur elle ; le jour, la lumière, ne découvrant pas la table à la minute précise où je m’apprêterai, de la main, à la couvrir de mon cahier et à recouvrir celui-là d’écriture ; ce dérèglement de l’été, cet excès de la période, cette affirmation du cycle, instituant ainsi un décalage dommageable entre la période qui va éclairer ma table (celle du jour) et la période qui va la découvrir et la creuser et l’étendre à partir de là (ma phrase), si bien que la conscience, l’éveil, l’insomnie, s’engouffrent dans cet intervalle créé entre la période du monde (le jour) et la période de la table (la phrase) et brisent leur synchronie, fondant la pensée dans la surveillance et dans l’attente au lieu qu’elle devrait se fonder dans la compagnie de la table et se fondre avec la phrase : se fendre comme la fente qui ne prend ni ne donne, ni ne restitue, mais simplement crée.

Je me mets alors à espérer ce que j’écris et à le prévoir, alors que je ne devrais pas. Je le fais précéder par la pensée, au lieu que celle-ci devait rester fondue en lui. Je ne rêve plus ce que j’écris. Je ne l’oublie plus. J’abandonne le plan où la lumière n’était que rasante (c’est-à-dire qu’elle creusait le relief au lieu d’éclairer la surface et de l’écraser) et où je me retournais contre ce que j’écrivais comme on se retourne sur le marché. Je ne m’échange plus avec le plan d’écriture. Je ne connais plus la contingence absolue qui anesthésiait en moi la douleur de la nécessité d’écrire.

* * * * *

Car je ne recherchais plus, en écriture, que la croix ; et tout ce qui est cyclique et périodique m’exclut et me laisse enfermé à l’extérieur du cercle. Que dire alors de cette affirmation extrême du cycle qu’est le solstice ? Et même le cycle et la bobine ne le sont plus pour moi que de l’enregistrement et de la restitution, alors que je ne voyais plus l’écriture que sous la forme d’un sillon, d’une faille qui s’élargirait et qui ne restituerait plus rien, puisque c’est elle, la première, qui ferait aller l’écrivain à son livre – l’écrivain à son monde – et que n’arriverait plus la matière à elle que comme un accident ; alors comment la trace qui en résulterait, cette écriture, serait-elle identifiée à une restitution ?

Sans parler que cet enregistrement et cette restitution le seraient forcément sur le mode analogique, l’écriture n’opérant alors pour la pensée que comme une analogie, sans différence avec la pensée autre que métrique ou purement extérieure. Alors que je m’attendais à un codage numérique, à l’introduction des doigts de l’écriture dans le tréfonds même de la pensée – ce qui s’appelle la pensée digitale –, si bien que dans l’espace de transfert entre la pensée et l’écriture, la première ne serait plus reconnue comme un sujet qui surplomberait l’écriture avant le transfert, et la deuxième ne deviendrait matérielle que par après : non pas par une perception extérieure de sa matière, comme si je disais que l’écriture ne le serait, une matière, qu’en raison de son caractère et de la page que n’habiterait décidément nulle pensée, mais pour la raison, précisément, que le sens de l’écriture – et je veux dire par là la pensée qu’elle transporterait – viendrait à elle en même temps que la matière.

C’est en même temps, sans qu’il y ait eu enregistrement préalable et restitution tardive, sans surcodage et sans unité de compte, que l’écriture livrera sa matière digitale, elle qui n’est qu’un mouvement de doigts, et que le sens viendra à elle, c’est-à-dire que la pensée creusera en elle le sillon où celle-ci devient grave, où la forme devient matière, où le monde connaît la gravité et attire l’écrivain à la rencontre de son livre.

* * * * *

Et je suis distrait, arraché à mon plan de travail, littéralement enlevé à mon sillon d’écriture (que je ne rêvais, quant à lui, que sous la forme du ravissement, de l’enterrement ou de la disparition – et n’oublions pas que la logique des livres est l’inverse de celle des mondes et que la révolution n’y est plus ce que dit Badiou : que la « disparition » y est le nouveau terme pour dire « apparition »), en ce jour le plus long de l’année et le plus insoutenable pour l’écriture, par les gestes énormes de mon voisin de table, lui l’astre du jour dont la taille immense exerce sûrement une attraction directement opposée à celle de mon monde intime (de ce monde infime qui existe au fond de mon sillon et vers lequel je veux être continuellement précipité et comme en chute perpétuelle – justement le contraire de l’orbite – afin de continuer d’écrire), lui le masticateur qui plie et déplie et replie en l’air, à mille lieues du plan de la table dont il m’arrache exactement à chacun de ses mouvements, en des gestes brusques et immenses qui voilent à chaque fois la lumière du jour même, justement un journal, ce quotidien, ce cycle que je déteste autant que celui qui me donne aujourd’hui le solstice d’été ; sauf que le journal quotidien, dont le contact avec mes doigts à lui seul m’horripile – mais c’est sans doute pour la raison que mes doigts sont faits pour écrire, pour produire le fil de l’événement ; alors comment pourraient-ils ne pas être repoussés par cette matière où l’événement a déjà eu lieu, et même a eu lieu loin de la matière qui ne fait que le rapporter ? –, est un solstice de tous les jours.

C’est tous les jours le jour le plus long pour le journal ; c’est tous les jours que l’écrivain véritable ne parvient pas à l’écrire et que le jour le contient strictement (comme on dit en théorie des ensembles) et l’écrase de sa lumière et l’empêche de rêver ce qu’il écrit, c’est-à-dire de se coucher sur la table et d’oublier ce qu’il écrit avant d’écrire. C’est tous les jours qu’on est baignés, par le journal, dans une lumière qui nous a toujours précédés. Aucun moyen de se synchroniser avec la période d’un journal, lui qui n’est qu’une période, et d’introduire ne fût-ce que la première fente à sa surface impénétrable (pour le coup, celle-ci, absolument inondée de lumière) afin de faire précéder l’accident à la matière.

Car la matière du journal est là de toute éternité ; l’accident lui-même y est matière ; et j’ai beau m’être éloigné le plus possible de ces mondes et de cette logique, n’arrivant plus à concevoir ni qu’on pût écrire un journal ni qu’on pût le lire, il suffit qu’un astre du jour (ou devrais-je dire, du journal), aux dimensions aussi grandes que celle de mon voisin de table, manipule ce journal à tour de bras pour que la mauvaise attraction, ou plutôt, la mauvaise influence du monde s’installe à mes côtés et m’empêche définitivement d’aller vers le mien.

* * * * *

Mais sans doute ce voisin immense n’est-il, dans ma logique du monde, dans ma partition et dans mon hôtel de la pensée, que le rappel du monde totalitaire dont le tour de taille dépassait l’imagination et dont le tour de force revenait à envelopper sous la même couverture la matière et l’accident, le corps et l’entaille, et à les faire disparaître par la nécessité et par le total des possibilités et non pas de la manière dont j’espère désormais que s’organiseront les disparitions dans mon monde qui a la logique du livre, à savoir qu’elles s’organiseront de la manière absolument inverse à l’apparition quotidienne des journaux, par la perte des corps et des biens et même du nom, en un mot, par la perte de toute connaissance qui fait que lorsque l’écrivain va à son livre et tombe dans son livre, comme je l’ai fait notoirement chez Murex, on ne lui reconnaît plus ni d’identité, ni de passé, ni de patrie, ni même d’avenir.

Et c’est sans doute le tour de bras qui m’impressionne aujourd’hui le plus, moi qui n’ai besoin que d’une main pour écrire, faisant ainsi qu’après le tour de taille et le tour du monde, ce soit aujourd’hui le tour du tour de bras pour me tourner la tête et me détourner de toute écriture ; la mise en mouvement du monde, son lancer en l’air et sa réception à la manière du ballon qu’il serait devenu, devant ainsi succéder logiquement à l’ironie de sa totalisation ; la loufoquerie d’un monde total où se trouverait traduite l’impossibilité de toute œuvre par la sommation totalitaire des états du monde ayant pris, chez Charlie Chaplin, le tour comique que l’on sait, et prenant très certainement, aujourd’hui, à mes côtés, la forme de ce voisin maximal, qui projette en l’air et qui rattrape aussitôt son journal – cette totalité que l’on fabrique tous les jours, ce solstice perpétuel –, dans un tour de bras et de gestes à la dextérité inouïe, me voilant le jour à chacun des lancers ; l’exercice tenant, à cette limite-là, du prodige physique plutôt qu’intellectuel, si tant est que la question puisse encore se poser de la matière ou du morceau ou du lambeau de journal que mon fauve pouvait encore avoir le temps, dans les intervalles de plus en plus courts qui séparaient ses soulèvements de bras, de rattraper avec les yeux.

On aurait dit, à chacun des soulèvements de bras, une révolution véritable, un tour du monde entier. Ainsi, à chacun sa période, et celle de mon voisin devenait tellement courte, en la matière de la rotation du journal entre ses bras, que je pouvais me demander vers quel monde intime il était ainsi, lui-même, précipité, vers quel cercle de l’enfer il tombait, quelle fente secrète il creusait dans sa propre ligne, en un mot, ce qu’il pouvait bien créer au fond de ce trou où il enterrait à bout de bras, à chaque mouvement de pelle, le monde, comme s’il balançait par-dessus chaque palpitation du journal une nouvelle pelletée du sable dont serait fait désormais le jour ambiant, ce solstice insomniaque qui restait indifférent à nos deux gestes, le mien pour écrire et celui de mon voisin pour dépecer le journal.

* * * * *

Il faut dire que j’ai rarement été témoin d’un tel numéro de cirque. J’ai rarement vu un journal voler aussi haut aussi longtemps. Car mon acrobate le posait rarement sur sa table et prolongeait dans les airs l’exercice consistant à en faire défiler toutes les pages, de cette manière que j’ai toujours trouvée impossible pour un journal et qui a l’avantage, dans un livre, de pouvoir s’accomplir entre le pouce et l’index, la reliure du livre étant précisément prévue pour cela. Tandis que la reliure d’un journal justement n’existe pas ; elle n’est pas matérialisée dans le journal comme elle le serait dans le livre ; et quiconque voudrait en faire défiler les pages, surtout à la vitesse dont mon voisin passait pour le champion incontesté, dans ce geste inimitable qui consistait à lancer le journal en l’air et à espérer en changer la page dans le même mouvement, devrait lui-même matérialiser cette reliure à travers l’enchaînement de ses propres gestes et à travers son propre rythme qui serait devenu cette matière, c’est-à-dire qu’il devrait défaire et refaire instantanément la reliure, la répéter à chaque fois qu’il déplierait une page du journal, la notion de reliure et même de volume (toutes les deux si adaptées au livre) explosant ainsi à chaque fois en plein vol.

Car pour faire défiler les pages du journal, surtout dans l’air, surtout en lévitation complète au-dessus de la table qui aurait pu, quant à elle, tout absorber, surtout dans un unique aller-retour à la manière de mon voisin, on ne dispose que de la feuille et de la surface. Ce sont elles les variétés de base du journal et qui doivent continuellement le rappeler à l’ordre, si bien que le journal, à chaque lancer de mon moissonneur-faucheur, se déployait d’un coup comme un filet, donnant en bout de course sa surface maximale, couvrant au faîte de sa trajectoire bien mieux que les faits du monde, on eût dit carrément : la fin du monde, comme un parapluie atomique, comme une étendue qui trouvait là son horizon, comme une permission divine qui allait expirer, comme la limite absolue que pouvaient atteindre l’événement du jour et la surface du journal avant que le maître du monde et du lancer du journal ne les ramenât à lui d’un geste brusque, tout en réduisant les voiles dans le même mouvement de rappel, repliant le journal avec une vitesse et une précision maximales, selon une combinaison infaillible que le cerveau humain n’aurait jamais eu le temps de calculer en plein vol et que l’on penserait due, dans le cas de mon navigateur extrême, aux innombrables heures de vol qu’il avait dû accumuler et à l’ensemble de ses tours du monde en solitaire, si bien que la cartographie des airs et des océans et des terres ne se limitait plus pour lui à l’espace actuel, mais s’étendait à toutes ses virtualités et aux innombrables manières de le déplier et de le replier, les caps que le voilier devait doubler, les barres que le voltigeur devait franchir, les balises que la fusée devait atteindre (afin que le journal, projeté dans l’air avec une page, revînt sur terre avec l’autre), devant être aussi bien connus de mon capitaine que s’ils avaient été marqués sur une carte.

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Le journal voletait ainsi dans un numéro conjoint avec l’homme, et l’illusion du tour était en ceci parfaite qu’au bout de la course, chaque fois que le journal atteignait sa portance maximale, il semblait vouloir voler de ses propres ailes et échapper à l’emprise de son dompteur, quand cette lutte n’était en réalité qu’un effet du tour préparé par l’artiste, à la manière dont certains illusionnistes nous donnent à voir qu’ils luttent avec une bête sauvage quand c’est leur propre main qu’ils ont glissée sous le drap qui l’anime, et en ceci que le dresseur le ramenait alors à lui dans un froissement d’aile, rappelant ainsi à tout le monde que la bête, ici, ce n’était pas le journal, cet oiseau diurne auquel on pensait redonner la liberté de voler, mais bien lui, le lecteur du journal, qui ne bougeait pas de sa place et qui devait absolument se nourrir, absolument absorber sa ration quotidienne de monde au petit déjeuner – d’ailleurs celui-ci était servi sur la table et mon gouverneur beurrait ses tartines avec une dextérité et une précision qui n’enviaient rien au plan du vol du journal –, et que ce geste de lancer le journal et de le rappeler aussitôt n’était au fond que celui du pêcheur, dont le seul but était de prendre dans son filet la primeur dont mon homme se nourrissait.

Le journal, ce livre sans volume et sans reliure et dont l’art de tourner les pages relevait de l’aéronautique, opposait ainsi, dans sa légèreté et dans son manque d’épaisseur, en ce jour le plus long, en cette lumière qui était d’autant plus insoutenable pour moi qu’elle avait commencé aujourd’hui le plus tôt possible, plus tôt que toute obscurité ou que toute ombre qui aurait pu me servir à retrouver, de la veille, quelque aspérité sur laquelle accrocher de nouveau le filet de l’écriture, un contraste des plus remarquables au volume de mon voisin, qui était considérable.

Moi qui ai toujours pensé que la matière du journal était tellement légère qu’elle ne pourrait jamais s’attacher ni jamais attirer mon attention, j’étais surpris de voir le poids que mon voisin pouvait lui donner rien qu’en trônant à mes côtés et en exerçant à tour de bras sa compétence. Déjà que le solstice d’été avait commis dans le corps de mon écriture cette déchirure absolue, ce crime intolérable qui consistait à y placer l’ordre du jour et sa lumière avant ceux de l’écriture, voici que le journal de mon voisin, déplié et replié à une vitesse trop grande pour suggérer même la lecture, comme s’il ne devait rester du journal aucune matière à absorber et que seuls importaient le volètement des pages et la distraction, voire la stupeur, dont cela frapperait la fracture infinie de mes lignes et la fabrication de ma propre matière ; comme si mon voisin n’agitait pas ce journal dans l’espoir d’en faire tomber quelque fruit ou quelque « morceau de nouvelles » (comme on dit en anglais) qu’il se ferait un devoir d’engloutir, mais au contraire pour faire prendre au monde son départ, non pas vers l’aventure, non pas vers d’autres horizons – car la superficie du monde était bornée, ai-je précisé, par la surface maximale que pouvait atteindre le journal ce jour-là, bien qu’il fût le plus long, et dont mon voisin me donnait des rappels chaque fois qu’il le dépliait à l’extrême, en parachutiste de l’extrême qu’il était –, mais son départ absolu par rapport à mon propre monde ; comme pour me dire que l’attraction du jour, que le numéro du jour (et le plus long était aujourd’hui), que la nouvelle du jour, serait toujours infiniment distante de moi et étrangère à moi, m’emportant et me dérobant et me capturant, là où je n’aurais espéré d’autre dépliant que le processus du livre et n’emporter que lui, en un mot, me dérangeant et me distrayant absolument, produisant de force, dans le silence de l’écriture, le bruit du monde ; voici que le journal de mon voisin, donc, non content ce jour-là, le plus long, d’implanter le commencement du jour plus loin dans ma veille que je n’eusse pu jamais espérer atteindre par le sommeil de l’écriture, me voilait le jour naturel, dont je comptais alors au moins sur l’indifférence et sur l’uniformité de la lumière pour écrire, chaque fois que son dévoreur le pliait et le mâchait, dans des bras aussi puissants et énormes que des mandibules.

20.12.2008

Rue Visconti

Par son caractère long et étroit, la rue Visconti se confond si bien avec l’idée parfaite de la ligne droite, dans son tracé, sa percée et jusqu’à sa finition, que, lorsqu’on l’emprunte et qu’on la foule, dans la répétition du geste de ceux qui l’ont créée, on s’attend à en ressentir tout à fait, et à ne jamais en contredire, sous la semelle même, le caractère de ligne droite qui n’a ni épaisseur ni relief ni texture aucuns.

Or, une voiture était arrêtée, ce soir-là, à l’autre bout de la rue, les phares allumés. Il faut dire également que l’éclairage public de la rue était en panne et qu’aucune lumière ambiante ne viendrait donc atténuer le contraste, le détail, et l’infinie précision du phénomène qu’il nous serait donné d’observer.

Ce que nous avons pu observer alors, en empruntant la rue par l’autre bout, c’est que la lumière des phares de la voiture, parfaitement alignés dans l’axe de la rue et suffisamment éloignés pour sembler, depuis notre point de vue, littéralement sortis du sol et à peine émergés à sa surface, était si parfaitement rasante, dans l’obscurité ambiante, que les moindres aspérités et défauts de la surface asphaltée de la rue s’épanouissaient sous nos pas comme d’inexplicables taches sombres, qui nous donnaient l’impression que nous progressions sur un terrain accidenté, où les crêtes succédaient aux dépressions et où les crevasses étaient remplies d’un liquide noir insondable qui faisait redouter, à chaque pas, que l’on s’enfonçât dans d’insoupçonnables abîmes.

Ainsi la rue Visconti s’était-elle transformée en réelle course d’obstacles pour ne pas dire en champ de mines, et elle, qu’on traversait jusqu’alors comme une ligne droite très rapide, où la seule crainte était qu’une course aussi rectiligne et si parfaite ne fût pas, justement, trop certaine pour ne pas provoquer, dans un esprit forcément habitué aux incertitudes de la conduite, un accident qui lui serait propre et qui ne se serait dû en rien à la route, et pour ne pas entraîner, dans une sorte de mouvement réflexe contre la rectitude et contre l’improbabilité d’une telle rue, justement un coup de volant, un accident de conduite interne venant donner à l’improbabilité insupportable un support bien matériel, une réalisation même, c’est-à-dire un écart de conduite là où la rue n’en nécessitait aucun, et que la voiture, qui roulait jusqu’alors si bien et si droit, et comme les yeux fermés, ne se jetât tout d’un coup contre le mur et n’attaquât le trottoir dans le seul but d’ouvrir les yeux, cette rue Visconti nous offrait ainsi une profondeur, un champ d’intérêt et une réelle texture qui achevaient de nous convaincre que nous faisions là autre chose que marcher, que nous recherchions autre chose que progresser, mais que nous nous penchions sur la rue, que nous la feuilletions et que nous la compulsions, comme nous nous pencherions sur un texte difficile, que nous feuilletterions un livre inédit, que nous compulserions une œuvre maîtresse mais qui serait oubliée.

Ainsi ce qui paraît rectiligne et improbable serait-il amené, un jour, selon la disposition de la lumière qui ferait alors sur lui, ce jour-là, toute la lumière, à révéler une profondeur insoupçonnable et à réaliser, contrairement à son improbabilité, la probabilité qu’on l’ouvrât et qu’on le compulsât et que l’on s’attachât alors dans la probabilité à ce qui, en elle, serait visible et prononçable et prouvable (probable), à ce qui serait positif dans la vie et même dans la ligne – et même dans la rue de Paris dont la longueur, pour une largeur donnée, serait la plus grande.

08.12.2008

Sydney Olympic Pool

La piscine olympique où j’ai nagé (Sydney Olympic Pool) était exactement située dans un parc d’attractions (Luna Park) et l’impression d’avoir accédé à la piscine en dégringolant un très long escalier, comme si j’étais littéralement descendu du ciel, trouvait son explication dans le Sydney Harbour Bridge que j’ai dû traverser pour arriver à la piscine et qui, pour la raison que le parc d’attractions se trouvait situé en contrebas de son gigantesque pylône, donnait l’impression, à quiconque lèverait le nez vers le ciel, qu’il était la seule superstructure en cet endroit du monde, la seule chose qui se passait dans le ciel, littéralement la voûte céleste.

Ayant ainsi pénétré dans mon jouet, en traversant à pied ce pont grandiose (la traversée m’en a pris vingt bonnes minutes) qui donnait le temps, pendant qu’on marchait à plus de cent mètres au-dessus de la surface de l’eau, de voir évoluer l’ensemble du panorama du port de Sydney et se succéder plusieurs perspectives et angles de vue sur l’opéra qui se trouvait à l’avant-plan et sur le centre-ville et ses buildings à l’arrière-plan, je pouvais comprendre que le parc d’attractions et la piscine où j’étais venu nager soudain se complétassent et se refermassent et s’isolassent du reste du monde, ou plutôt, qu’ils devinssent ce modèle réduit du monde, un monde-jouet où la seule chose qui tournerait serait désormais la grande roue ; où la seule mer, que sillonneraient des créatures amphibies dont on n’apercevrait que le dos et que le casque lisse et dont on se demanderait si elles avaient des yeux pour voir et des bouches pour manger ou si elles n’étaient pas condamnées à sillonner cette mer sans relâche rien que pour reproduire, dans la logique simple et obsessionnelle du jouet, l’idée d’une vie marine et de créatures fantastiques habitant la profondeur, serait désormais la piscine ; où la limite du ciel et même de l’espace serait la structure très haute et très lointaine du pont ; où le palais royal, censé abriter, comme dans toutes ces représentations miniature du monde, la créature extraordinaire, mi-monstre mi-divinité qui y ferait office de monarque, et censé reproduire, par son dessin extérieur, exactement la forme du corps de la créature, serait l’opéra de Sydney à l’allure de crustacé géant ; et où le mouvement à la frontière du monde, ce voyage hors du monde, serait désormais celui des paquebots et des cargos, énormes, que je voyais passer derrière la piscine, à quelques brasses du lieu où j’avais centré tout mon intérêt, sous le pont majestueux.

Ayant nagé moi-même, ce n’est que de la terrasse du restaurant Aquadining, qui surplombait la piscine olympique à une hauteur et à un angle que je n’avais jamais vus auparavant et qui semblaient exactement calculés pour faire correspondre à l’activité natatoire de la piscine, à ce niveau-là qui était le niveau supérieur, une autre sorte d’activité, sans doute complémentaire (car le restaurant s’étendait dans la largeur de la piscine, pendant que les nageurs en sillonnaient la longueur), comme si la logique du jouet avait voulu que l’on nageât à un niveau et que l’on mangeât à un autre et comme si ces deux activités, ces deux plans différents, sans doute par le manque de place sous la cloche à fromage, mais surtout parce que le « programme » de ce monde miniature qui devait avoir, comme tout jouet, la prétention d’être un monde modèle, aurait prévu que ces thèmes principaux du monde (ou du parc à thème) s’articulassent vraiment l’un à l’autre, devaient être livrés comme deux étages différents, deux aspects différents, deux moments différents de la même structure et du même monde, ce n’est que de cette terrasse que j’ai pu ainsi embrasser du regard et comprendre ce nœud central où tout le monde avait lieu et qui le faisait tourner, si bien que, longtemps assis à ma table après avoir fini de manger, je pouvais contempler la courbe majestueuse du pont qui partait de là rejoindre la voûte céleste, la pile grandiose du pont qui posait tout ce monde et qui en était le pied, l’opéra de Sydney lové, dans le décor, entre la pile du pont et son tablier, et le plan de la piscine en contrebas où ne s’arrêtaient pas de nager les nageurs.

L’impression que s’offrait là à moi la vision totale d’un monde qui tournait, nageait, mangeait, voyageait et qui avait l’opéra comme palais royal et le pont comme voûte céleste, était renforcée par mon impression générale de bout du monde. Car pour en arriver là, pour pénétrer dans ce jouet et dans ce modèle, j’avais déjà inversé le monde de mon côté, j’avais déjà atteint cette concentration de ma pensée où le sens du monde était devenu le point du monde.

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28.11.2008

Tokyo-San Francisco, dans ce sens

C’est bien parce que le monde est fini et que j’en fais le tour que je peux revenir à l’endroit d’où je viens – dans ce mouvement sans retour, dans ce voyage, à la trace de Derrida, qui n’est qu’un don sans retour – et que quelque chose peut revenir à moi, qui ne sera donc, par élimination, que la finitude. Ainsi mon voyage serait-il heideggérien dans son concept (de la finitude du monde) et derridien dans son tracé, dans son exécution pratique. Car alors je n’aurai fait qu’aller dans un sens, sans regarder en arrière et sans espérer un retour.

Pour être tout à fait juste, je devrais donc dire qu’il s’est écoulé, depuis le début du voyage, une finitude et non pas une éternité. Car il s’est écoulé, au moins en partie, ni plus ni moins que le tour du monde.

Le tour du monde a le mérite d’abolir l’origine et, corrélativement, la téléologie ou le point de rebroussement. On ne fait jamais demi-tour quand on fait le tour du monde ; on en fait simplement le tour et cela suffit pour garantir que l’on parviendra (et non pas : reviendra) à l’endroit d’où on vient, mais en ayant alors gagné le monde, et en ayant, cette fois-ci, fait précéder l’origine (ou ce qu’on croyait être le commencement d’une idée) par des villes fondamentalement nouvelles, et absolument autres.

Aussi ne faut-il pas croire que c’est le relativisme que je défends dans cette idée de tour du monde, mais bien un absolu : l’absolu qui permet, dans la circulation du marché et dans ce tour d’un monde fini – sans cesse fini, mais qui commence, ce monde qui s’appelle le marché –, d’inverser le modèle et de « retourner » ma propre pensée.

C’est la faillite du marché de l’Amérique ; c’est la crise de son crédit. J’avais appelé cela le vide et non pas une « illiquidité » du marché (qui pourrait laisser penser que la liquidité puisse revenir petit à petit, et puis, complètement). C’est la notion du vide selon laquelle ce qui est non vide n’existe pas. Ce n’est pas le vide au sens d’un espacement entre les points de matière qu’un surcroît de matière, ou un retour de liquidité, viendrait combler, mais c’est le vide qui est le centre de la corrélation entre toutes choses (Joseph Joubert).

Ce qui surgit de façon dépendante, c’est ce que nous entendons par vacuité. Quelque chose qui n’a pas surgi de façon dépendante n’existe pas. Par conséquent une chose non vide n’existe pas. (Nâgârjuna)

Lorsqu’il [Joubert] découvre que, dans la littérature, toutes choses se disent, se font voir et se révèlent avec leur vraie figure et leur secrète mesure, dès qu’elles s’éloignent, s’espacent, s’atténuent et finalement se déploient dans le vide incirconscrit et indéterminé dont l’imagination est l’une des clés, il en conclut hardiment que ce vide et cette absence sont le fond même des réalités les plus matérielles, au point, dit-il, que si l’on pressait le monde pour en faire sortir le vide, il ne remplirait pas la main. (Maurice Blanchot)


Il y aurait ainsi à méditer de nouveau, profondément, la relation entre le vide et la corrélation, en pensant cette fois que le marché qui s’est absenté, celui dont je veux parler et qui crée mon vide actuel, est précisément le marché de la corrélation (le marché des CDO).

Je me retrouve dans un vide, qui n’est pas un manque (quantitatif) de liquidité qui pourrait laisser croire que celle-ci pourrait revenir, goutte à goutte, comme elle avait disparu. Ce qui a été retiré, dans la crise du crédit, ce n’est pas le marché (entendu sans distinction) mais le nerf même de la démonstration qui menait de l’écriture des produits dérivés, à leur réplication dynamique, à l’implication du trader, au changement de contextes, et qui rendait le marché ainsi défini et ainsi distinctif (ainsi différencié). Ce qui est nié, avec la crise du crédit, ce n’est pas le marché, mais l’événement de la création du marché, c’est-à-dire de sa différentiation (Deleuze).

Ce qui est perdu, c’est le marché en tant qu’il avait lui-même fait disparaître l’attente et la probabilité et nous en avait dispensés. Si bien que, lui disparu, on se retrouve dans le vide qu’habitent encore le souvenir et la trace de l’écriture non représentationnelle du marché, et on se demande quoi écrire au marché pour le faire revenir.

C’est le vide parce que l’écriture, cet espace en excès de la pensée qui est habité par la corrélation, n’a pas disparu mais que c’est l’attente qui a disparu, ainsi que l’espace représentationnel où on pouvait espérer récupérer quelque chose et obtenir quelque chose en retour. J’avais appelé cette crise du crédit, cette faillite du marché de l’Amérique, le vide. Et je retrouve alors, sur mon chemin pour venir à l’endroit d’où je viens et pour retrouver enfin le marché perdu (jamais gagné, en fait) de mon produit, l’Extrême-Orient : la philosophie du vide, Hong Kong, mais surtout Tokyo.

Et l’espoir est ainsi que le marché de l’Asie remplacera le marché de l’Amérique ou comblera son vide, et que mon retour vers l’Amérique, qui n’est plus une conquête, qui n’est plus inconnu, puisque je viens cette fois à l’Amérique par derrière, dans le sens opposé à celui de la conquête et dans un sens qui a cette fois intégré le Japon sur sa route, réintégrera enfin mon modèle dans le processus du marché de l’Amérique, et ne le laissera plus bloqué à l’extérieur sous prétexte qu’il est révolutionnaire et que personne ne veut commencer à l’utiliser.

Comme contacts originaires, je retiendrai ainsi les mots percutants de mon samouraï, de ce trader japonais au verbe clair qui m’a dit quel superbe outil de structuration le modèle serait (ainsi, j’aurai reçu à Tokyo l’impulsion, l’injection qui me permettra de savoir quoi dire de mon modèle en Amérique et en Europe : imaginons que je dise à tous que ce modèle discret, cette miniature de modèle, est ce que les Japonais utilisent), et les douces paroles de « Délicieux Parfum », qui a personnalisé ma visite au restaurant Beige et m’a montré Tokyo d’en haut, qui m’a parlé de Paris et des motifs Chanel, qui m’a regardé de ses beaux yeux.

Voilà les deux contacts humains de cet extrême de mon tour du monde qu’aura été Tokyo. Voilà les deux premières personnes. Voilà qui me fera revenir.

25.11.2008

Piscines et Google Earth (III)

Google Earth (la boule et l’écran où celle-ci peut rouler, se rapprocher ou s’éloigner) contient tout, de manière d’autant plus « incroyable » – et je veux dire par là que la boule n’attend qu’une chose et qu’elle n’est faite que pour cette chose : c’est qu’on aille vérifier – qu’il ne s’agit pas d’une transcription ou d’une réinterprétation pour les besoins horizontaux d’un atlas, de mesures ou de relevés topographiques qui auraient été pris sur le terrain lui-même et qui accuseraient ainsi un premier défaut et un premier détour par rapport à l’image finale livrée, mais d’une prise de vue directe à partir d’un satellite.

Le jeu qui ne connaît pas alors de limites, c’est que l’on dispose, dans cet espace que l’écran de l’ordinateur (cela que l’on regarde) et la souris (cela qu’on tient dans la main) ont de nouveau rendu le plus privé possible, de la faculté de retrouver ce qu’il y a de plus privé et de plus individuel dans cette immensité de la boule.

Cette immensité est d’autant plus objective qu’elle est totale, qu’elle contient tout et qu’elle a été captée de très haut et de très loin (il n’y a pas plus objectif, ici, que la position du satellite qui justement quadrille le globe terrestre et le capture dans son objectif) et l’on y retrouve le privé et l’individuel de façon constitutive cette fois, comme si l’on apprenait de nouveau de quoi était fait le monde et de combien d’individus. On y retrouve telle route de montagne et tel coin de rue, qui ne seront connus que de la personne elle-même, et jusqu’à son propre quartier, sa propre maison, et son propre pas de porte.

Ce que je dis là c’est, de nouveau, que ce qui est phénoménal, ce que cette boule phénoménale accomplit de proprement révolutionnaire, ce n’est pas la totalité, déjà en soi phénoménale, des données statiques, mais la magie de la transformation. Ce qui compte dans Google Earth, c’est la transformation : c’est que l’espace le plus privé (la parcelle du monde qui ne sera recherchée et reconnue que par le seul individu) soit présent dans cette boule au titre de la seule objectivité et de la possibilité de la boule. Si une telle chose que le monde entier doit exister, c’est que, phénoménalement, je dois objectivement tout y retrouver, même une porte d’entrée.

Ce qui compte, c’est que le jeu consistera alors pour l’individu à réapproprier la boule ; à transformer cette boule, qui lui est d’abord offerte comme une image très lointaine et abstraite du monde, en ce détail connu de lui seul. Ou plutôt : à mener cette boule, à travers une série de transformations, de rotations et d’homothéties, vers ce détail unique. Si bien que la transformation la plus grande sera ici celle du sens de la démonstration qu’il s’agit là effectivement du monde. Pour démontrer que c’est là le monde – le monde n’est-il pas là pour ça, pour la possibilité de cette transformation ? –, il suffit qu’un individu puisse retrouver, sur cette boule, à travers la série de transformations à laquelle il s’attend logiquement, sa rue, sa maison, sa cour privée. Et comme il s’agit de moi, je n’aurai pas besoin de préciser : « tout individu ».

Tout ce que j’ai dit plus haut sur la démonstration du monde, à savoir que celle-ci ne tenait pas tant dans la donnée totale du monde que dans la série de transformations qui feraient qu’un individu doué d’être, justement un être-là (lequel, pour la raison de son site propre et de sa situation dans le monde, serait sur le point de révéler le monde comme site), pût ramener le monde à lui, ou plutôt, se ramener à ce qui lui est familier dans le monde – telle la route qu’il emprunte pour parvenir à sa maison –, qu’il pût, en un mot, établir son être-dans-le-monde ; tout ce que j’ai dit plus haut est, en somme, assez heideggérien dans l’esprit.

Or, cette transformation du global en privé pourrait ne pas seulement converger vers le propre de l’individu et vers son habitation propre, mais également « converger », et de manière à introduire la divergence dans la convergence et à retrouver, dans le chemin vers le propre et le privé et l’auto-affection, tout le sens du « déroutage postal » derridien et l’ingrédient d’espacement et d’intervalle et de différence qui est constitutif de la coïncidence et de l’appropriation, vers ce qui est caché et proprement renvoyé dans le privé : ce qui, dans cette transformation du monde vers le propre et l’habituel, conduirait vers l’impropre et l’étranger, vers les vérités qui brisent la vie et la disloquent plutôt qu’elles ne l’assemblent et ne la rendent présente.

C’est-à-dire que la boule de Google Earth est idéalement faite, non pas pour ceux qui, dans la transformation du global vers le particulier, iraient alors se perdre et se noyer dans la coïncidence enfin reconnue de leur habitation, mais pour ceux qui seront alors inquiétés par un ailleurs : par l’autre vie qu’ils auraient pu vivre, par l’amour qu’ils ont perdu, par le lieu, sur le globe, qui leur est d’autant plus privé qu’ils le cachent et qui, pour bien faire et pour ajouter à la variabilité de cette boule qu’il ne tient qu’à un clic de la souris pour faire rouler sur son axe, serait exactement localisé aux antipodes de leur lieu d’habitation.

Je veux dire que Google Earth est fait pour les souvenirs qui ont ceci de paradoxal qu’ils le sont d’une autre vie, qui aurait été possible et qui n’a laissé, sur cette terre, que des sites isolés, des lieux de recul et non pas d’expansion.

Google Earth est fait pour les hommes qui ont fait des voyages avec des maîtresses disparues et qui ont vécu avec elles des journées d’autant plus précises que leur lieu était loin et leur forme aussitôt reconnaissable, sous l’œil de Google Earth, à la forme si particulière de la piscine où l’homme et la femme auront nagé pendant leur séjour à l’hôtel, ainsi qu’à la façon qu’avaient ces journées de se découper de la place qui aura été leur perpétuel point de départ et de rendez-vous.

Google Earth est alors utile à ces hommes exactement pour les mêmes raisons qui font que le monde se transforme en être-dans-le-monde, à savoir que l’homme qui fait rouler la boule terrestre en même temps que celle de son souvenir a la faculté de relativiser la différence des deux vies et de se dire que cette aventure, qui avait l’air si lointaine, ne se cachait en réalité que de l’autre côté de la boule, que cette femme, qui avait brisé son cœur et partagé sa vie en deux, ne faisait à l’instant présent que continuer elle-même de vivre une vie au moins aussi précise que cette parcelle reconnue à l’instant par Google Earth, une vie remplie des mêmes événements et des mêmes autres personnes que ceux ou celles que cette parcelle (qui est aussi prête à se voiler de nouveau qu’elle ne l’était tout à l’heure de se dévoiler) lui donnera à jamais la possibilité de connaître, de vivre, et de rencontrer.

24.11.2008

Piscines et Google Earth (II)

Cela m’a frappé tout d’un coup, mais cette chose à la fois si énorme et si simple que je cherchais à prononcer depuis un moment sur le sujet de Google Earth;

cette chose si énorme, si simple et si bouleversante pour quiconque aurait pensé écrire quelque chose un jour sur le monde, sur les lieux où cela s’est passé et sur sa mémoire d’homme qu’elle en est presque brutale, cette chose si évidente et si nouvelle que cela m’étonne que mille personnes ne l’aient pas déjà écrite mille fois et publiée mille fois;

cette chose : à savoir qu’avec Google Earth l’homme peut tout à coup dire : « Voilà, tout s’est passé là » et ne pas se contenter de le dire de cette manière métaphysique qui était de toute façon ouverte à n’importe quel penseur de l’époque d’avant Google Earth, mais de manière réellement physique et engagée dans le monde, la manière qui serait partie prenante au monde et qui consisterait, d’un simple clic, et en faisant vraiment rouler la mappemonde sur son axe sur l’écran, à aller saisir le détail où cela s’est passé : la route de montagne, l’exact coin de rue, l’exact parcours du souvenir, l’exacte distance entre deux lieux du souvenir ;

cette chose : à savoir que si l’espace de toute une vie, et pas seulement d’une vie mais de toutes les vies, était tout d’un coup livré sous la forme d’une boule unique grâce à Google Earth, de la seule boule qui compte, de la Terre qui était d’autant plus boule et d’autant plus « monde » qu’elle se trouverait , qu’elle contiendrait absolument tout et qu’on pourrait absolument aller le vérifier, alors ce qui resterait à livrer, ce que – sait-on jamais – Google s’est peut-être déjà attelé à la tâche de couvrir, c’est le temps, et ce que les usagers devraient désormais s’attendre à dominer d’un seul clic et à faire rouler à volonté d’un seul mouvement de la souris, c’est l’espace entier de leurs souvenirs, déchiffré non seulement jusqu’au moindre détail de la géographie, mais également de l’histoire ;

cette chose : à savoir que Google Earth a déjà livré cela et qu’il serait absolument fantastique de penser qu’il ne l’ait pas déjà livré, et qui est que cette mappemonde totale n’est qu’une gigantesque base de données statiques coordonnées les unes aux autres selon les relations indubitables de l’espace et que, pour cette raison, elle n’est pas tout, mais que le tout est précisément qu’un homme s’en saisisse (pour équilibrer la métaphore des boules, je dirais que la boule de Google Earth doit justement – là est son destin – être mise en présence d’une autre boule contenant potentiellement autant d’informations, la tête de cet homme) et que les deux boules se mettent précisément à rouler l’une avec l’autre, ou l’une contre l’autre, l’homme déroulant ainsi strictement le fil du temps et de ses souvenirs en roulant la boule de Google Earth ;

car cette boule, qui est faite pour rouler et qui ne roulerait pas toute seule, ne roulerait de manière sensée que si elle était actionnée et guidée selon les courbes et les cercles et les tourbillons du souvenir, mieux encore : son futur mouvement, son mouvement censé et sensé, n’est que cela. Le mouvement de roulage de la boule, ce n’est rien d’autre que le mouvement de la pensée de l’homme qui la fait rouler et qui peut aujourd’hui absolument la faire rouler parce qu’il peut la faire rouler absolument ; il peut la faire rouler tout entière, elle qui ne deviendra un roulement relatif, c’est-à-dire sensé, que dans la mesure – ce mot ! – où elle le sera relativement à une histoire et un souvenir. Un mouvement qui, mis à part quelques futurs projets de voyage et quelques villes ou quelques parcours que l’homme se plairait à explorer par la pensée et par cette boule de manière potentielle, le cédera, en écrasante majorité, au mouvement du souvenir et à son imagination toute faite (toute faite déjà dans la tête de cet homme) et qui n’attendait, en définitive, que cette possibilité absolue de faire rouler le monde pour commencer à rouler, et, potentiellement, pour tout donner.

Le temps, que Google ne pourra jamais donner sous forme statique de données, serait ainsi fini (comme l’a si bien déterminé Heidegger) parce qu’il ne serait qu’une capacité bien localisée, d’autant mieux localisée que Google Earth, en localisant absolument tout le monde (et tout ce qui s’y est jamais passé) dans cette boule, a déjà en quelque sorte « factorisé » l’espace, ne laissant à l’homme que le temps, à savoir la capacité, qui serait enfin isolée, de faire rouler la deuxième boule une fois qu’il s’est saisi du mouvement et de la totalité de la première. Le temps ne serait ainsi contenu dans aucun « espace » dont on devrait alors mesurer l’étendue ou le détail mais dans un mouvement de recul, dans le léger mouvement de recul qui a lieu lorsqu'on vient d’être frappé par une idée ou par une illumination et qu'on vient de réaliser quelque chose : le mouvement de recul de la boule pensante qui se dégage ainsi du mouvement de la première et de la totalité du détail de la première, en réalisant qu’il lui est donné de la faire rouler.

Le temps : ce n’est ni une statique, ni une totalité, ni une dynamique au sens du film entier des événements, mais cette propriété, cette exclusivité, qui n’est redonnée à la deuxième boule que dans la mesure où la totalité de la première lui est livrée et que l’on comprend que la seule liberté de mouvement qui reste à la première, c’est-à-dire la seule contrainte de signification, c’est l’action sur elle de la deuxième.

Or, cette chose qui m’a frappé, au-delà de l’immensité et de l’évidence qu’il y aurait à dire sur les deux boules, c’était que le détail le plus visible et dans lequel j’étais d’autant plus tenté de plonger que la totalité qui m’était livrée était abstraite, le détail le plus visible par la couleur, par la forme et par construction même (d’être ainsi exposé au ciel), plus visible encore que la Grande Pyramide pour laquelle les Égyptiens n’auraient jamais pu imaginer une telle vue du ciel et du satellite (eux qui pensaient à la pyramide comme à un point de repère dans une tout autre sorte d’espace), un détail qui m’a presque toujours servi comme point de repère pour identifier les autres lieux qui m’intéressaient, cette chose qui m'a frappé c'était que le détail le plus frappant, dans l'immensité et la totalité de Google Earth, était celui des piscines.

21.11.2008

La Californie

La jeune femme au volant de cette Mini décapotable, qui ne laissait pas passer une occasion de la route pour déboîter et dépasser les voitures devant elle, m’a libéré du poids de la limitation de vitesse. Il faut dire que les panneaux d’avertissement abondaient sur cette route côtière : « Vitesse contrôlée par radar » et, pire encore, laissant planer la menace dans le ciel : « Vitesse contrôlée par avion ».

Je m’en tenais strictement à cette interdiction de lâcher la bride à ma Mustang, et je surveillais scrupuleusement mon compteur de vitesse, obnubilé par l’idée qu’un motard pût surgir de nulle part (comme, il y a deux ans, sur la route de Perpignan) et ayant, pour ma part, suffisamment regardé de films américains où les motards sont en embuscade dans un tournant et aussitôt se lancent dans une poursuite qui va mal finir.

Et d’ailleurs, le motard a surgi au moment où je m’étais rangé de côté pour photographier la mer, croyant que j’étais en panne. J’ai fini par le photographier, avec ma Mustang à l’arrière-plan. Ce n’était que logique ; je m’étais arrêté pour une photographie ; je m’étais arrêté dans une photographie et, simplement, cette photographie a arrêté ce motard après moi.

En modifiant quelque peu les paramètres de la temporalité (et même, de la signification), et en regardant d’en haut cette côte californienne comme Google Earth nous y a accoutumés (avec l’addition récente, justement bien repérées sur la carte, de photographies que des personnes ont justement prises aux endroits marqués), je pourrais ainsi prétendre que ma photographie existait vraiment, sur cette carte, vue d’en haut, en ce point précis de la côte, et que le mouvement qui y a mené, comme il impliquait à ce moment une Mustang et un motard, a justement fait qu’ils s’y sont arrêtés. Vu d’en haut, et vu ce qui reste (c’est-à-dire, vu ce qui compte), on peut dire que ce motard ne s’est arrêté que pour composer cette photographie.

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J’ai été atteint de l’idée de la Californie à un moment magique : au moment, exactement, où le soleil couchant éclairait la route d’une incroyable lumière, où mon autoradio s’était arrêtée sur une musique rock idéale, et où la route sinueuse me laissait apercevoir, à ma vitesse idéale, exactement ce qu’il fallait de la mer, du sable, des rassemblements des surfeurs, de la lumière dorée, des ombres longues et nettes.

Après avoir violé de nombreuses fois la limitation de vitesse à la poursuite de ma Californienne en Mini, la vue du panneau qui la signalait me fit presque pitié comme une personne bafouée, comme un surveillant qui fait ce qu’il peut et qui n’ignore pas qu’il sera tôt ou tard débordé et que les automobilistes qui l’ont dépassé le rencontreront, par la suite, de bien nombreuses fois, en pensant, bien sûr, que la vitesse est limitée, mais surtout combien lui est limité.

Il me restera, bien sûr, à revivre le film d’Hitchcock, Vertigo, et à raconter la coïncidence de ma visite à San Juan Bautista avec le cinquantième anniversaire du tournage du film et le symposium qui y avait été organisé.

Il y a, dans ce film, un grand calme, celui de la forêt d’arbres millénaires, celui de la mission San Juan Bautista, celui de James Stewart, et la beauté blanche de Kim Novak. Mais il y a surtout l’amour de deux femmes, qui est l’amour de la même, mais pas celle qu’on croyait. Il y a la mort de deux femmes. Il y a cette incroyable idée qu’un amour mort, voire qu’une femme morte, peut revenir de parmi les morts. Il y a le calme de James Stewart. Mais il y a l’idée que la femme, la complice du meurtre, peut elle-même aimer, elle qui connaît la vérité. Elle peut aimer malgré la lumière crue de la vérité.

Il y a l’isolement et l’idée de la Californie, dans la mission San Juan Bautista.

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20.11.2008

Le nom de Hong Kong

Le nom de Hong Kong provient, dans mon enfance, de l’inscription rouge que nous ne manquions jamais de trouver dans la « doublure » du vêtement des feux d’artifice : Made in Hong Kong.

Car je peux raisonner que les feux d’artifice sont une parure, une couverture brillante faite pour habiller et faire parader un corps : un maquillage, un habillage, donc, justement un artifice. Un costume d’apparat, flamboyant, que revêt la fête et dont on ne s’enquerra plus si le corps qui le porte serait nu sous l’habit, ou même s’il existe et à quoi il correspondrait.

Et de la même façon que la doublure est ce qui vient attaché à l’habit mais qui restera caché au regard – car c’est là qu’on inscrit la manufacture de l’habit, sa provenance et les soins particulier à y apporter –, de la même façon que les feux d’artifice vont écrire dans le ciel, en caractères de feu, des motifs qui ne tarderont pas à disparaître, qui ne seront que l’illumination instantanée de l’endroit et de l’occasion, de même ces parures lumineuses portent écrite dans la doublure, et venant cette fois doubler les caractères de feux (qui n’indiquaient d’autre endroit et d’autre date qu’ici, maintenant, pour cette fête-ci) par un caractère imprimé qui disparaîtra quant à lui pour la raison que les pétards des feux d’artifice sont faits principalement de papier (chose fort étonnante, quand on y songe : comment, de la nature si légère et si commune, si innocente, du papier, peuvent naître de telles gerbes et de telles explosions ?) et que ce papier va vraiment se consumer, elles portent écrite dans la doublure la provenance exacte de ces feux d’artifice : le nom et les lettres de la ville qui les a produits, la seule marque, ici, mais cachée, implicite (impliquée, aurait dit Deleuze), venant mettre dans l’instant d’explosion du feu d’artifice et de la coïncidence trop rapide de la fête toute la distance et la différence de la ville d’Extrême-Orient qui l’a manufacturé, la seule marque, ici, mais dissimulée dans le revers de l’habit et qui va s’écrire à l’envers, la seule commémoration, ici, du ciel et des caractères et des motifs colorés de cette autre ville qui est elle-même un feu d’artifice, de Hong Kong, qui vient ici rappeler en secret, comme une doublure, comme un agent secret, que, de même qu’on célèbre ici une ville, un endroit, une date, une fête, peut-être sans intérêt, il se cache là-bas, mais également se reproduit là-bas, à un autre endroit, ou plutôt, à l’envers, dans le revers du papier qui va brûler, dans sa doublure, le nom d’une ville multicolore, le nom répété, imprimé et consumé avec chaque feu d’artifice, de la ville de Hong Kong.


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19.11.2008

Tour du monde

Tour du monde : c’est ainsi que s’appelle le type même de ticket d’avion que je sens venu le moment, et je dirais même – indépendamment des personnes qui partageraient ce moment ou que je pourrais rencontrer dans ces étapes du tour – venu le lieu, de prendre.

Ces personnes subdiviseraient ce moment, elles briseraient mon tour du monde, elles introduiraient des échappées et des ramifications dans cela qui avait au départ la vertu la plus grande : celle d’embrasser le monde et de revenir au même point.

La notion de rendez-vous n’est-elle pas, d’ailleurs, contraire à celle du tour du monde ? Car pour se rendre quelque part, qui plus est, pour que la deuxième personne du pluriel (le « vous » du « rendez-vous ») s’y rende, il faut qu’elle s’y renvoie ; il faut que son lieu d’origine, celui qui l’expulse et qui la projette, celui qui la rend à ce lieu nouveau et à ce rendez-vous, garde sur elle une main qui ne fait que se tendre, se distendre même, jusqu’à ce lieu éloigné du rendez-vous, mais qui sera prête à la rappeler aussitôt fermé et rendu le rendez-vous.

« Rendez-vous » se dirait ainsi comme on dit qu’on « rend son repas », ou qu’on « rend son âme » ; c’est-à-dire que l’individu expulse, pas très loin de soi, ce qui constituait encore son essence et sa matière et son lieu propre, et il ne rend cela que momentanément, dans un élan qui n’a rien de naturel et que l’équilibre de la vie aura tôt fait de rappeler – sauf que, lorsqu’il rend l’âme, la balance penche définitivement d’un côté et ne revient plus.

On ne se rend au rendez-vous que dans l’idée d’un aller-retour, d’une double reprise, d’un double retour : car alors on se rend au lieu du rendez-vous, on y est rendu par le lieu d’origine qui nous y expulse temporairement et presque contre nature, qui reste vide sans nous seulement un moment, pour aussitôt nous reprendre et reprendre des forces ; et on y retourne lorsque le lieu du rendez-vous, à son tour, et parce qu’il n’aura été que le lieu extrême (à l’extrémité de la trajectoire) auquel on se sera rendu (surrender) qu’un moment, nous rend et nous renvoie à l’origine, nous expulse, non pas de son organisme – car nous n’y aurons jamais appartenu en propre – mais cette fois de toute l’idée du voyage ; il nous expulse de la distance et du déplacement, il nous expulse du dépaysement et de l’idée de l’aller simple ; il nous expulse de la marque du monde et de l’histoire qui aurait dû être indélébile et qui aurait dû faire en sorte que si, dans le monde, dans ce monde qui nous attend et qui est l’ultime partenaire de notre voyage, on a fait un jour un voyage aussi extrême (si on s’est rendu à l’autre bout du monde), ce n’est pas pour en revenir ; il nous expulse de l’extrémité du monde qui aurait dû être notre destination finale, depuis longtemps rêvée, et il nous replace au centre du monde, il nous remet à notre place, il nous rend notre origine.

Or, celui qui fait le tour du monde fait justement le tour du monde ; il ne se rend nulle part et ne l’aura, dès le départ, expulsé, ou projeté, ou rendu, ni l’idée de vider son lieu d’origine pour une nature temporaire qui n’attendra plus alors que de reprendre des forces, ni l’idée d’être renvoyé à sa place par le lieu du rendez-vous, qui n’aura alors agi que comme l’extrémité opposée à l’origine, trop justement opposée à l’origine pour ne pas, en nous y renvoyant précisément à la fin, agir comme ce qui nous fait aimer d’y retourner, ou même n’avoir jamais souhaité la quitter que pour mieux y retourner.

C’est ainsi que l’idée du voyage et du rendez-vous, contrairement à l’idée d’un tour du monde, est avant toute une idée de retour. C’est-à-dire que l’idée d’être renvoyé à sa place par le lieu du rendez-vous agit comme le souvenir de notre plus profond amour de l’origine, comme le souvenir de notre familiarité même. Comme le souvenir est sans doute le paysage et la propriété les plus familiers de l’homme, cette idée agit ainsi comme un redoublement de la familiarité et un redoublement de l’origine. C’est-à-dire que cette destination du rendez-vous où convergent et se concentrent tous les mouvements, et avant tout ceux de l’âme qui nous rendent et nous retournent à quelque chose, et par défaut de définition, à nous-mêmes, n’est en réalité que la duplication ou le recommencement, ou le retour de l’origine.

Or, celui qui fait le tour du monde ne veut faire qu’un tour et non pas un retour ; et le complément de ce tour, c’est le monde. Un peu comme si, en voulant simplifier simultanément les deux termes de l’expression retour de l’origine, on obtenait ce tour du monde ; et l’idée est alors évidemment tentante de considérer que ce en quoi le tour est une simplification du retour, cela même est ce en quoi le monde est la simplification de l’origine. (Derrida aurait sans doute objecté que c’est le tour qui est au contraire dérivé du retour, et donc plus complexe que lui, là où Heidegger aurait confirmé que l’origine est dérivée du monde.)

Dans cette simplification j’oubliais de dire que le tour du monde ne saurait jamais concerner qu’une seule personne, alors qu’un rendez-vous en implique évidemment deux. Autant le rendez-vous n’est jamais pris, et même jamais défini, que par les deux personnes de la rencontre desquelles il sera produit (un peu comme lorsqu’on définit un point dans l’espace homogène par la rencontre de deux droites), autant le tour du monde, qui est déjà lui-même un cercle, perdrait tout son sens et même son orientation, s’il devait être accompli par deux personnes.

Car alors les deux personnes ne se rencontrent nulle part et n’ont d’autre garantie pour mener à son terme leur voyage que le projet initial, la promesse initiale, de faire ce tour du monde à deux. Ils n'ont que cette promesse pour mener à terme leur voyage, c'est-à-dire pour le mener à son point de départ (et non pas le mener à l’origine, car un tour du monde, un cercle, n’en a point) : un point de départ vers lequel ils ne seront donc pas rappelés et rendus comme c’était le cas avec la force d’expulsion puis de réabsorption propre au rendez-vous (la force de rappel propre au rendez-vous : souvent, d’ailleurs, on doit rappeler à la personne qu’on a rendez-vous avec elle), mais un point de départ vers lequel ils viendront simplement, dans le même sens qu’ils seront venus à tous les points intermédiaires du périple, et dans la même symétrie et la même indifférence.

Et d’ailleurs cette promesse, qui est un engagement, une chose donnée et qu’on attend en retour, en d’autres termes, un rendez-vous, tiendra-t-elle devant la simplicité du monde et de son tour ? Il est, en effet, tout à fait probable – c’est même, en un certain sens, naturel, étant donné l’unicité, la simplicité, du monde, et l’unicité de chacun – qu’au fur et à mesure du déroulement du voyage, l’idée que se fait chacun du monde commence à diverger de l’autre, et que les deux tours, ou les deux grands cercles, qui ne sont reliés l’un à l’autre en aucun point, commencent petit à petit à se dissocier l’un de l’autre, chacun faisant le tour du monde à sa propre vitesse, et même, par endroits, adoptant son propre parcours.

Car pas plus que le tour du monde n’est lié au monde, et à personne, en aucun point particulier comme peut l’être le rendez-vous, il n’est lié à aucune ville particulière de la liste entière des villes visitées – deux tours du monde pouvant ainsi finir par se décroiser au point de ne plus se rencontrer qu’en deux points du globe qui ne pourront jamais faire partie du voyage, par exemple au-dessus du Pacifique ou au-dessus de l’Atlantique.

La meilleure façon de faire le tour du monde à deux reviendrait ainsi à fusionner l’idée du rendez-vous avec celle du tour du monde – révolutionnant ainsi la logique de chacune – et à prendre rendez-vous avec l’autre sur toute la ligne, c’est-à-dire sur tout le cercle, ce qui, pour assurer que les deux personnes se rendront aux mêmes rendez-vous aux mêmes moments, sans renier l’idée du tour du monde propre à chacun et unique pour chacun plus qu’ils ne renient l’idée du rendez-vous qui nécessite les deux, voudra dire qu’ils feront le même tour du monde dans des sens opposés. Ainsi feront-ils, ensemble, le même tour du monde, avec cette merveilleuse possibilité que seul le tour peut offrir et que ne pourra jamais offrir le rendez-vous et qui est, pour eux, de faire, au même moment et par là même, chacun son tour du monde propre.

Clairement, cette idée du tour du monde, cet aller simple, ne peut concerner que la seule personne qui l’accomplit ; et d’ailleurs, de même que l’idée du rendez-vous, qui concerne donc un lieu particulier, une date particulière et deux personnes particulières, implique forcément l’idée de l’aller-retour – car si on est allé à cette extrémité du monde et de soi-même qui consiste à s’y rendre pour rencontrer quelqu’un d’autre, c’est bien que, une fois cela fait, cela était fait pour qu’on en revienne : le rendez-vous n’étant ainsi pris, en dernière extrémité, qu’avec l’origine et qu’avec soi-même ; le rendez-vous n’étant pris qu’avec le retour –, de même, cet aller simple (à la simplicité, je dirais même, originaire) qu’est le tour du monde fera, par application de la même logique, mais contraposée, qu’on ne l’accomplit pour rencontrer personne en particulier.

Ainsi, si je rate le rendez-vous de Tokyo, ou plutôt, la personne que j’étais censé y rencontrer, cela ne sera pas grave et n’annulera en rien mon voyage, puisqu’alors je ne me serai pas rendu à Tokyo (ni avant, ni après de rater le rendez-vous) ; Tokyo n’aura jamais été qu’une étape du tour et mon voyage me portera plus loin le lendemain au lieu de me faire revenir sur mes pas avec la frustration du ratage.

Et ce qui vaut pour Tokyo vaut pour chaque point du cercle. Aucun des rendez-vous planifiés ne pourra prétendre, ni avant, ni après, ni à la condition que le rendez-vous ait lieu, ni qu’il soit manqué, que j’aurai fait le déplacement pour lui. L’idée du déplacement implique celle du replacement, du dérangement celle du réarrangement, et le rendez-vous, comme je le disais, implique, dès l’origine, le retour à l’origine. Tandis qu’avec mon tour du monde, je ne serai jamais revenu puisque je serai toujours parti. De même que je ne fais ce voyage avec personne, on pourra dire que je ne le fais pour personne, et même, si on continue dans le même sens et qu’on se rappelle le sens du monde (qui est que le monde est, chez Heidegger, un existential, c’est-à-dire une tautologie (die Welt weltet), un des phénomènes vides qui sont propres au niveau de signification de l’être, qui n’est rien), si on se rappelle que le monde n’est rien, alors on pourra dire que je fais ce voyage pour rien.

17.11.2008

Piscines et Google Earth

J’ai déjà parlé de faire rouler la planète : d’un nouveau plan d’immanence où pouvait s’instaurer une nouvelle philosophie, d’une nouvelle manière de découper et de créer les concepts, que nous devons à Google Earth. L’exercice avait alors consisté à repérer sur le globe les piscines, qui sont, quand on y pense, un lieu singulier : très facilement repérable de la vue par satellite, en raison de leur forme, de leur couleur caractéristique et de leur ensoleillement obligé, mais qui sont plus qu’un repère ou qu’un point sur la carte ; car elles ont leur profondeur et leur raison, leur activité propres.

Je devrais dire : elles ont leur surface propre ; elles ont leur centre propre et leur éblouissement propre qui fait que si on y nage, si on y est concentré (comme je l’ai été, comme je le suis, sans doute, sur la page, cet autre plan d’eau), alors on oublie le monde et on perd le monde ; le monde n’est plus que l’eau que l’on pénètre ; mieux, il n’est plus que la surface rapide de la piscine que l’on sillonne ; et la piscine perd tout repère et sa fonction possible de point de repère.

Surtout la piscine n’est pas un lieu où l’on se plante et où on s’établit ; et tandis que l’on repère facilement par une croix, sur Google Earth, un endroit qu’on a visité, un hôtel où on a séjourné, ou même sa propre maison, on ne peut pas ainsi « crucifier » une piscine. Car elle est un lieu qui ne renferme rien, qui n’a rien à l’intérieur, rien de propre à lui qui ferait que le visiteur qui y est passé se serait mis en relation et donc « informé » du contenu de ce lieu, c’est-à-dire qu’il en aurait pris la forme. La piscine ne contient que l’eau qui n’a pas de forme et à laquelle le visiteur ne va pas particulièrement se relier (à part au niveau moléculaire des particules d’eau qui font la nature de ce milieu et sa cohésion, et de leur forces de liaison mutuelle qui sont justement des forces de liaison faible). La piscine n’est qu’un milieu, un lieu qu’on n’habite pas donc, mais auquel on s’habitue seulement ; on s’y habitue au sens inverse de l’habitation qui est que l’habitude va se passer au-dehors du corps et non pas au-dedans du lieu : on va exercer le corps, on va sortir de lui son « habitude » qui est, au repos, celle de ne pas s’exercer ; on va laisser se produire à l’extérieur du corps, au contact du milieu de la piscine, la nouvelle habitude et le nouveau sens, la nouvelle force du corps qui sera qu’il fera désormais de l’exercice et que la piscine ne sera désormais pour lui que cela : cette invagination et ce retournement, ce lieu que le corps ne vient habiter et fréquenter que pour produire l’habitude à l’extérieur, contrairement à l’habitation du lieu ; pour produire (c’est le mot) cette habitude extérieure qui s’appelle exercice.

On n’habite pas une piscine, on n’y passe pas un temps qui aurait été dissimulé au regard et ainsi rendu propre au lieu et qui ferait que, lorsque le lieu est repéré sur une carte ou sur Google Earth, il devrait rendre ce temps sous la forme d’une reconnaissance : « C’est là le lieu où j’ai été ! » On ne fréquente une piscine que pour l’extérieur : cet extérieur du lieu qui s’appelle le milieu et qui est liquide en l’occurrence ; et cet extérieur de l’habitude qui est qu’on y sort le corps de son habitude : on l’exerce.

Et ainsi, on ne vient pas se fixer dans une piscine, comme on dit qu’on est venu se fixer dans un lieu, mais on entretient avec son milieu l’activité contraire de celle de se fixer qui est qu’on y vient pour le tremblement du lieu, pour sa fréquentation qui va plutôt tenir de l’aller-retour, du cycle et de la répétition, en un mot, de la fréquence qui est contraire à la précision absolue du point fixe.

On vient, dans une piscine, se concentrer sur tout à fait le contraire de la fixation du lieu et qui est l’aller-retour ; et on ne viendra pas m’opposer que le coureur fait la même chose dans le stade d’athlétisme : qu’il bouge et qu’il tremble et qu’il ne porte pas non plus la « croix du lieu ». Car le coureur se déplace dans le stade, son activité n’est pas très différente de celle d’un visiteur dans un musée ou d’un résident dans son domaine : il y a une telle chose que l’enceinte du state (comme il y a celle du musée, ou de la demeure, ou du palais) ; tandis que la liaison avec la piscine est immédiate et n’a d’autre « lieu » que la particule du liquide : on est immergé dans la piscine, on déforme le milieu en même temps qu’on est supporté par la force du retour à l’indifférence et à l’uniformité de surface du liquide, qui s’appelle le principe d’Archimède (une force qui n’aplanit pas les événements de la surface, loin de là, mais qui leur attribue – pour autant que la surface soit concernée, c’est-à-dire pour cela qu’elle laisse pénétrer au-dessous d’elle et pour le reste dont elle n’a cure, qu’elle « laisse tomber » et qu’elle laisse insouciamment se passer et se déployer et se compliquer et s’expliquer au-dessus – le même poids); si bien que, en nageant dans une piscine et en la sillonnant, on ne se sera jamais rapporté à un point fixe repérable par une croix sur la carte, mais on aura contredit et perdu quelque chose du monde, on aura rendu, en ce point du monde, quelque chose du monde « moins contenue » et plus imprécise ; on se sera relié au monde par autre chose que l’intersection de la grille de repère, d’une longitude et d’une latitude : on s’y sera relié par l’ouverture d’un « canal d’interférence », d’une trappe qui vient communiquer avec le « fond sonore » du monde, son bruit de fond, son onde incompossible incompressible, la limite de la relation d’incertitude ; on aura ouvert en lui le point de l’événement, l’articulation de la « distribution nomade » (Deleuze), le « soi de la différence » du monde, en un mot, l’extérieur du monde.

Les piscines ne sont pas des points fixes sur la carte ; elles ne sont pas des endroits, mais les points de la surface ; elles sont le lieu où l’on pénètre le point de la surface du monde, c’est-à-dire qu’on y « comprend » l’extérieur du monde et de la pensée : le lieu de l’envers.

Ainsi, les piscines sont plus et sont moins qu’un point de repère : on fait tourner, rouler, le globe comme un dé sans faces et sans arêtes pour les trouver : ce sont elles qui l’arrêtent alors ; car on se fixe un instant en croyant avoir repéré le lieu de cette piscine où on a été, mais aussitôt elles relancent le monde et elles le répètent, mais sur un autre plan. Car à travers leur point précis, leur fenêtre précise, leur trappe précise, à la surface de Google Earth qu’on peut alors agrandir, on se rend compte que l’on perd le monde et que se produit là l’interférence qui brouille le son clair du monde (le rendant ainsi confus) au lieu de l’intersection qui nous en livrerait le point précis.

On se rend compte que se produit là le point de la surface plutôt qu’un point d’intersection (en attendant le point du marché à venir dans une autre dimension encore et qui sera Sydney) et que le monde se re-produit alors, se répète alors, sur un autre plan qui est le plan d’immanence où sera relancé le dé. Et ainsi, en une remarquable inversion, à la surface du dé-globe sphérique sans arêtes, ce sont les piscines qui « ouvrent » la perte (la porte) du monde au jeu de la fixité et du repère, et le gain du monde au jeu du hasard et de l’événement et de la surface ; ce sont les piscines qui arêtent le monde (c’est-à-dire qu’elles l’équipent des arêtes qui en feront ces dés multipliés ; elles déclarent ouvert un autre jeu que le lieu et que l’endroit en ce point du monde : le jeu de l’extérieur, le jeu de la répétition et de l’arête).

Avant le tour effectif du monde, Google Earth a donc été la façon de faire rouler le dé sans faces et sans arêtes du monde, où les piscines seules avaient livré les dés, les arêtes, la répétition, en un mot, l’occasion, d’abord perçue comme un point de repère, comme un point d’intersection, de perdre en réalité le repère et d’ouvrir la trappe de la surface, c’est-à-dire de l’arrêt, de l’événement, qui devenait synonyme de répétition et non pas de fixité.

Sur un autre point, c’est la place de Fürstenberg qui reproduit pour moi le dé absolu, bien cubique celui-là, dont le chiffre est le plus difficile, dont certaines faces dérobent carrément et éliminent bien du monde, et dont certaines autres ont depuis toujours été celles qui m’y ont fait gagner tous mes points et tous mes insignes, sans parler de mes signes.

Il y aurait ainsi, sur ce nouveau plan d’immanence que je voudrais tendre sous tous mes écrits de façon à ce qu’il les sous-tende, ces deux possibilités de rouler déjà repérées et largement commentées, celle de la boule de Google Earth qui mérite en soi qu’on lui invente un personnage conceptuel, une sorte de « tête » de penseur qui en serait le pendant et qui roulerait quand elle roule, qui se souviendrait quand elle devient (car c’est la géographie qui est devenir, nous enseigne Deleuze, et non pas l’histoire ; or Google Earth nous enseigne une nouvelle géographie : Quel nouveau devenir, quel concept – car le concept est ce qui n’est pas : il est ce qui devient – nous enseigne Google Earth ? Et je me suis demandé si le souvenir, si l’histoire qui se passe dans la tête qui roule devant Google Earth, ne devient pas elle-même essentiellement un devenir : on déroule ses souvenirs d’une nouvelle façon en faisant rouler la boule de Google Earth ; les souvenirs alors deviennent, ils ne reviennent pas ; on se les imagine, ils se passent de nouveau, ils sont là ; en un mot, ils sont ; et tandis que le souvenir n’est plus, c’est d’être qui est, pour lui, ainsi, devenir, qui est de venir), et celle de la place de Fürstenberg qui fait rouler tous mes dés et produit toutes mes faces (celles que je présente au monde comme les fenêtres de la place), qui me fait me jeter sur le plan du monde (et c’est ainsi que je m’en sors et que ma pensée, enfin, se produit à l’extérieur), et surtout, qui me fait éternellement retourner à la place, dans un sens du retour qui n’est plus celui de la répétition mais de l’éternité.

Mon retour à la place Fürstenberg n’est pas l’arrêt de jeu préliminaire à la relance ; il n’a rien de l’arête cruelle, intraitable, du dé ; mais il a l’infinité et l’inépuisable tolérance la sphère. Comme je le dis : il y a là matière à la création d’un nouveau concept d’événement et de répétition, peut-être même de recommencement, pour ne pas dire d’origine. Peut-être dois-je simplement parler de ma progéniture, d’un retour à la place qui ne serait ni la généralité du tour du monde ni la cruauté de l’arête et de la répétition : plus fort qu’une répétition, celle d’un miracle, unique, d’une naissance ; et l’image appropriée en serait celle du fœtus, retournant éternellement vers la Terre.

Mais je me rends compte aujourd’hui qu’il y a un troisième concept, une autre superposition de dés, celle que j’expérimente en écrivant en continu (au lieu de « contenu »), en écrivant à toute heure : non pas en permanence (car il n’y a pas d’identité à cette surface), mais à la même heure.

Sauf que cette heure, comme je la commence invariablement, à chaque fois, en un nouveau coin du monde, reproduit dans les autres coins que j’ai visités une heure différente, si bien que si je me lève pour recommencer à écrire à 7h30 à Sydney, à 7h30 à Hong Kong, à 7h30 à New York, à 7h30 à Paris, c’est bientôt à toute heure, sur le globe, que je recommence à écrire, et ainsi, en relançant à chaque fois ce de mon écriture (que je devrais, en toute rigueur, commencer à noter dS), ce sont toutes les faces du dé, du monde, que je relance à la fois, toutes les pages (ces piscines) que j’aurai pu commencer dans tous ces endroits différents.

Et ainsi, en connectant ensemble toutes ces pages, en m’élevant jusqu’à cette nouvelle vision de la surface du globe (et de l’écriture), je commence à manipuler un dé d’une nouvelle sorte. S’offrent à moi la suite et l’extension d’un nouveau plan d’immanence, un art de la surface et de l’inversion qui doit me rapporter, de Sydney, l’idée-clé d’un roman, une ligue d’amis d’une nouvelle sorte, enfin le dS planté dans le monde et qui commence à tourner. Enfin le roman du marché commencé à Sydney, après le tour du monde, comme la dernière aventure qui va enfin donner le point du monde et écrire, comme livre, le roman de ce nouveau personnage conceptuel, l’histoire de cette inversion, le plan du marché, ce nouveau modèle.