20.12.2008

Rue Visconti

Par son caractère long et étroit, la rue Visconti se confond si bien avec l’idée parfaite de la ligne droite, dans son tracé, sa percée et jusqu’à sa finition, que, lorsqu’on l’emprunte et qu’on la foule, dans la répétition du geste de ceux qui l’ont créée, on s’attend à en ressentir tout à fait, et à ne jamais en contredire, sous la semelle même, le caractère de ligne droite qui n’a ni épaisseur ni relief ni texture aucuns.

Or, une voiture était arrêtée, ce soir-là, à l’autre bout de la rue, les phares allumés. Il faut dire également que l’éclairage public de la rue était en panne et qu’aucune lumière ambiante ne viendrait donc atténuer le contraste, le détail, et l’infinie précision du phénomène qu’il nous serait donné d’observer.

Ce que nous avons pu observer alors, en empruntant la rue par l’autre bout, c’est que la lumière des phares de la voiture, parfaitement alignés dans l’axe de la rue et suffisamment éloignés pour sembler, depuis notre point de vue, littéralement sortis du sol et à peine émergés à sa surface, était si parfaitement rasante, dans l’obscurité ambiante, que les moindres aspérités et défauts de la surface asphaltée de la rue s’épanouissaient sous nos pas comme d’inexplicables taches sombres, qui nous donnaient l’impression que nous progressions sur un terrain accidenté, où les crêtes succédaient aux dépressions et où les crevasses étaient remplies d’un liquide noir insondable qui faisait redouter, à chaque pas, que l’on s’enfonçât dans d’insoupçonnables abîmes.

Ainsi la rue Visconti s’était-elle transformée en réelle course d’obstacles pour ne pas dire en champ de mines, et elle, qu’on traversait jusqu’alors comme une ligne droite très rapide, où la seule crainte était qu’une course aussi rectiligne et si parfaite ne fût pas, justement, trop certaine pour ne pas provoquer, dans un esprit forcément habitué aux incertitudes de la conduite, un accident qui lui serait propre et qui ne se serait dû en rien à la route, et pour ne pas entraîner, dans une sorte de mouvement réflexe contre la rectitude et contre l’improbabilité d’une telle rue, justement un coup de volant, un accident de conduite interne venant donner à l’improbabilité insupportable un support bien matériel, une réalisation même, c’est-à-dire un écart de conduite là où la rue n’en nécessitait aucun, et que la voiture, qui roulait jusqu’alors si bien et si droit, et comme les yeux fermés, ne se jetât tout d’un coup contre le mur et n’attaquât le trottoir dans le seul but d’ouvrir les yeux, cette rue Visconti nous offrait ainsi une profondeur, un champ d’intérêt et une réelle texture qui achevaient de nous convaincre que nous faisions là autre chose que marcher, que nous recherchions autre chose que progresser, mais que nous nous penchions sur la rue, que nous la feuilletions et que nous la compulsions, comme nous nous pencherions sur un texte difficile, que nous feuilletterions un livre inédit, que nous compulserions une œuvre maîtresse mais qui serait oubliée.

Ainsi ce qui paraît rectiligne et improbable serait-il amené, un jour, selon la disposition de la lumière qui ferait alors sur lui, ce jour-là, toute la lumière, à révéler une profondeur insoupçonnable et à réaliser, contrairement à son improbabilité, la probabilité qu’on l’ouvrât et qu’on le compulsât et que l’on s’attachât alors dans la probabilité à ce qui, en elle, serait visible et prononçable et prouvable (probable), à ce qui serait positif dans la vie et même dans la ligne – et même dans la rue de Paris dont la longueur, pour une largeur donnée, serait la plus grande.