06.01.2009

Hôtel Palmyra

2009 l’année du retournement ?

Un camion se retourne dans un virage devant moi (à une seconde près, j’aurais fait partie de l’accident) et il se met à saigner comme un bœuf dans l’égout, où fondait également le verglas. Le corps disloqué du passager occupant la place du mort (cette place qui attend, comme je l’ai déjà dit), le corps qu’on ne voyait pas mais qu’on imaginait justement retourné, vrillé sur son axe dans une pose qui aura éternisé la torsion que venait d’accomplir le camion dans la courbe, et le visage qui venait de s’animer d’un sourire, qui transmettait comme un ordre à la « surface de séparation de l’eau », la séparation entre le Bien et le Mal, entre la face blanche et le corps sombre, immergé, « infiniment massif » (Baudrillard), de l’iceberg – et que pouvait transmettre ce visage souriant d’autre qu’un ordre : je veux dire, un « mot d’ordre » (Deleuze), un sens, un ordre nouveau du discours ? –, qui transmettait un signe double pour dire qu’il n’était pas mort mais qu’il n’allait pas tarder à mourir, qui transmettait le sourire de l’entre-deux, un ordre, une invitation, pour que l’on tourne tous les regards vers lui et qu’on le voie mourir ; ce corps et ce visage qui se tordaient dans le camion par un autre phénomène que la douleur – car le visage souriant ne semblait pas souffrir mais seulement affairé, (à moins que la douleur ne soit ce qui tord le corps simplement pour le sortir de lui-même, pour l’extraire, pour en retourner l’intérieur à la surface du monde) –, si bien que leur torsion ressemblait à celle d’un ver, à celle d’une pièce étrangère qui se serait trouvée prise dans un engrenage plus vaste qu’elle et qui se tordrait pour se sortir d’affaire ; ce corps et ce visage, aussi petits qu’une pièce dans ce camion couché sur le flanc, semblaient sans commune proportion avec la grosseur du ruisseau du sang qui se déversait du camion, si bien que ce n’était pas saigner que cela – un corps humain ne pouvait pas se répandre avec autant de largesse – et l’on pouvait penser que c’était le camion qui vomissait plutôt son contenu, le passager ayant été malaxé à l’intérieur avec tout le reste (le camion ayant accompli, pendant le bref instant de son tourment, la mission d’un camion mixeur) et ne tardant pas à passer sous le corps du camion, puis à se déverser dans le ruisseau, avec tout le reste.

Ma mère et son frère déjà mort se retournent dans leur tombe pour accueillir leur frère à la fois le plus proche et le plus haut, Pierre, qui est mort hier à l’aube. Pierre dont j’ai accueilli la nouvelle du décès juste avant de me coucher dans mon lit glacial, dans cette chambre 30 de l’hôtel Palmyra qui sera devenue mienne de l’autre façon que celle consistant à y donner du plaisir à une femme, à marquer la place par l’échange irremplaçable de l’amour et par le retournement des corps l’un dans l’autre, et qui était qu’on m’y téléphonait la mort d’un membre de ma famille (comme, à l’époque, les morts répétées dans ma chambre du Gramercy Park Hotel) et que la famille entière se tordait pour se tirer d’affaire : chez elle, pour extraire le mort, pour le faire sortir, pour l’exprimer à la face du monde et dans les journaux, et ailleurs, pour rapatrier les corps de ceux qui vivaient à l’étranger, afin qu’ils rejoignent celui de la famille reconstituée, le temps que celle-ci avale sa salive et expulse celui qui n’est plus.

Et ainsi, j’aurai reçu la nouvelle de cette mort comme la conclusion de ce séjour mortel à Baalbeck, juste avant de passer la dernière nuit dans cette chambre devenue mienne (d’autant mieux que s’y produisaient désormais des événements aussi intimes que la mort d’un proche) et qui sera devenue la chambre où j’ai enterré mon oncle Pierre.


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Je m’étais fait la réflexion que l’hôtel Palmyra allait sans doute partager le sort du Gramercy Park Hotel et fermer, juste après m’avoir accueilli, dans la neige, comme le dernier pensionnaire. La structure se retourne ainsi : le dernier pensionnaire n’en est plus un. Il devient le point d’inversion, un culbuteur.

L’hôtel est plus absurde avec un seul pensionnaire que complètement vide. Vide, l’hôtel fermerait et il aurait au moins ce sens, rien d’absurde à cela, tandis qu’ouvert pour un seul pensionnaire, il est obligé de maintenir tout son sens (on n’est pas censé être le seul pensionnaire) et de maintenir tout le service.

Tout le service de cuisine est pour moi, tout le service des flûtes à champagne, du seau à glace, tout cela, qui ne sert plus, est pour moi. Les serviteurs, tenus de rester là à m’attendre, sont pour moi ; et l’absurdité ne tient pas tant dans ce cours normal des choses qui se trouvent accidentellement réduites à l’unité, à l’individu, au seul pensionnaire, que dans la tentation de culbuter sur ce point singulier et de prétendre tout d’un coup que c’est moi qui suis au service des serviteurs et qu’il ne tient qu’à moi d’interrompre mon service pour déclarer l’hôtel fermé.

Sans une population de clients pour virtuellement reproduire le pensionnaire et pour adoucir la pointe sur laquelle l’hôtel semble tenir en équilibre, et sans une population de serviteurs pour réfléchir et multiplier le sens de celui qui n’avait d’yeux que pour moi, lorsque le nœud de l’hôtel ne tient ainsi qu’au couple formé du seul pensionnaire et du seul serviteur qui l’attend et qu’à longueur de journée lui me sert et moi je me fais servir par lui, qui pourrait empêcher que la règle se retourne, que la coquille se retourne, que la cabine se retourne (comme ce camion dans ce virage) et que je me retrouve, tout à coup, employé au service du serviteur?

Baudrillard parle de la dualité dans le monde, de l’échange interne (cette rotation interne qui fait que l’axe du gyroscope se maintient et ne s’échange plus) qui assure au monde la stabilité de son cap et son caractère en définitive inéchangeable ; la dualité entre le Bien et le Mal, l’un conduisant toujours à l’autre comme son partenaire obligé. Dans le couple que je forme avec le serviteur de l’hôtel Palmyra, avec juste l’hôtel entre nous, lequel est par ailleurs consacré aux ruines et ne tardera pas à les rejoindre, quel est le Bien et quel est le Mal ? Ou ne sommes-nous pas détachés de toute notion de Bien et de Mal ?

L’impossible échange de Baudrillard est l’autre mot pour dire l’univocité de la contingence, et je serai moi-même venu à l’hôtel Palmyra dans ce sens-là et dans aucun autre. (Je suis allé dans plusieurs hôtels, de par le monde : quel est celui qui a le sens – si unique – du Palmyra ?) Je suis venu au Palmyra par la contingence et non pas par la possibilité ; je suis venu par l’événement, par le monde matériel, par le passé pur infini (je viens du passé), par l’incorporalité du sens, et non pas par le contenu. Je suis venu comme un signe, comme un ange que l’espace lui-même produit lorsqu’il sait que l’hôtel se contracte sur un présent qui ne comporte plus aucune action et qu’il va mourir.

Je ne suis pas un client possible, attendu, espéré, mais un client désespéré, le client du défaut, de l’envers, celui qu’on trouve dans la fente, celui qu’on retrouve par défaut et comme collé à la paroi, comme faisant partie de l’espace, lorsqu’on retourne l’hôtel. Je parcours le monde à l’envers depuis un moment, depuis que j’ai franchi le point d’inversion de la surface, le point de retournement du monde, à la recherche de la contingence, c’est-à-dire de la place.

Je veux épouser la contingence et non pas lui faire des enfants : je ne suis pas ce que la contingence attend, puisque je viens dans le même sens qu’elle et que je me coule à ses côtés. Je viens m’occuper des espaces (et non pas les occuper) qui sont devenus des capacités pures, d’où la possibilité et la probabilité ont disparu (en temps normal, on dirait que le temps y a été suspendu) ; les espaces où n’a plus lieu que le lieu, qui n’ont plus que la face unique de la contingence, d’où toute cause effective (toute effectuation) a disparu, et qui sont devenus eux-mêmes la seule cause (comme je dirais qu’ils sont le seul parti, et même la seule partie, la seule ligne, un déséquilibre permanent devenu un équilibre, une différence sans analogie et sans ressemblance, devenue interne, une cause devenue le seul but et le seul effet), si bien que je viens en cet endroit, qui n’a plus que son but pour unique cause, pour reconnaître qu’ici on vit à l’envers à cause de l’endroit. (Car que peut causer l’endroit, qui n’a plus d’autre cause, que l’autre de l’endroit qui est l’envers ?).

Je viens en cette place de la contingence, en cette face unique, en cet endroit, pour marcher sur la tête, pour me suspendre au plafond, pour hanter l’envers du décor, pour occuper l’obscurité dans la clarté et la grotte dans le lieu, pour ne rien voir, pour voler la nuit, pour ne plus entendre de voix, pour ne percevoir du son que l’au-delà, pour ne diriger mon regard nulle part, pour perdre la faculté de mise au point et apercevoir l’espace en entier, comme une cartographie entière de creux et de saillies, d’arêtes et de faces.

Je me présente aussitôt dans ces endroits qui ne présentent plus de face pour m’accueillir (qui ne s’ouvrent plus à la possibilité du client) mais uniquement un envers pour me recueillir. Et je rencontre tout le dispositif de leur service qui se retourne aussitôt dans ma main. Parce que je suis la seule main, le seul signe de la main capable désormais de saisir tout cela et de lui donner son sens ; si bien qu’en attrapant le nœud de l’hôtel dans ma main, je pourrais dire que c’est moi qui me suis servi, que c’est moi qui ai choisi cette couleur-là, ce sens-là.

Et je rencontre, en ces endroits, ceux qui sont comme moi les prisonniers de l’envers (sauf que moi, je me constitue prisonnier) ; c’est-à-dire qu’ils n’existent-là que pour ce qui arrive, là où ça arrive, attendant la venue d’un client, la contingence ; mais je pourrais dire également qu’ils vident le sens de la place plutôt qu’ils ne le remplissent, parce que ce sens-là, c’est celui du retournement des espaces et du contenu qui se retrouve évaporé à la surface ; c’est le sens qui ne se remplit que lorsque l’intérieur du vide (et non pas le vide – car le vide est toujours renfermé par quelque chose : il ne peut donc sortir) sera sorti.

Je rencontre les serviteurs de l’hôtel Palmyra et je les croise : je les signe et je les marque d’une croix ; je leur viens par derrière, non pas comme un client possible, non pas dans le sens qu’ils attendent. Je leur viens, et comme deux corps qui se retrouvent un moment tous les deux glissés sous la charge, le temps d’un échange, d’une relève, d’une passation, je les rejoins sous le « poids à vide » de la contingence, le temps qu’ils s’envolent vers leur destinée et leur démission et que je me retrouve tout seul à supporter le poids (et non pas le volume) de l’hôtel Palmyra, où je serai devenu à la fois le seul client et le seul personnel.

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15.12.2008

La DS, vent de signes

La DS, en soufflant comme le vent sur l’autorité

Comme le vent solaire ?
Non pas un vent qui vient habiter la scène, déloger les personnages et faire claquer les fenêtres ; mais un vent subliminal, un vent qui circule dans la profondeur de l’image : un vent visuel et non pas sonore, un vent de particules qui pénètre tout ; qui pénètre le vide dans la matière (Joubert) : un vent de signes ;

car il faut dire qu’elle s’associe dès le départ (le sien) avec l’air ; elle a inventé l’aérodynamique et elle glisse sur un coussin d’air ; elle dépasse l’air, qu’elle ne respire pas directement, mais qu’elle fend, qu’elle pénètre comme une lame et qu’elle déroule sous son corps, sous la suspension de son corps, comme un tapis, comme une nappe d’air devenue portante, résiliente, tissée, et à la limite, compliquée ;

et pour la première fois, on comprendra ce que cela voudra dire qu’une phrase reste suspendue dans l’air ; qu’une phrase reste émise mais qu’en même temps elle file, qu’elle s’éloigne, qu’elle déplace le sens et la coïncidence et l’identité comme doit le faire chaque signe ;

car la DS, à défaut de respirer l’air et d’en faire partie, comme ces autres voitures ordinaires, ces représentantes ralenties, passéistes, dépassées, du phonocentrisme, l’a comprimé : elle l’a mis en boule, ou plutôt en sphères, comme une théorie qu’elle a bien comprise, tellement bien comprise qu’elle l’a intégrée à une mécanique plus large, où l’air, cet arrière-fond inodore et imperceptible qui baigne toutes les autres théories, est devenu pour elle un signe, une articulation, je dirai même un point… de suspension.

La DS, en soufflant comme le vent sur l’autoroute (sur cette voie rapide de la technologie moderne : la technologie indifférenciée, lourde, inutile, sans angle, sans précision, sans mot précieux ni phrasé ni période réelle) déplace l’air du temps. Elle fait jaillir un sens, plus unique que celui de cette voie à sens unique, qui vient « envelopper » (le mot est de Deleuze) le précédent, comme une vague qui roule sur un front de mer très large et qui enroule sa matière en même temps que le milieu entier où elle a lieu : cette nappe de sens, ce plan de référence qui aurait eu lieu – cela ne fait pas de doute – en cet endroit, en ce front d’autoroute, tout seul, mais que la DS vient marquer et que, en tant qu’elle le marque (c’est-à-dire qu’elle l’imprime et qu’elle l’articule), elle distingue ; elle le distingue comme un simple point qu’il aurait suffi de faire en cette matière-là, sauf qu’en plus la DS l’articule ; elle l’articule alors même que la surface, ici, manque de profondeur où aurait pu jouer l’articulation ; et en même temps qu’elle le distingue, elle le soulève et l’enroule forcément.

Il y a soudain, dans la marque, une plus large surface et une plus large idée que le point ; on parle de marqueterie, et la marque doit au moins étendre un motif, au moins une complication, une interrogation : « C’est la marque de quoi ? C’est quelle marque ? » (Justement, en parlant de voiture.) En cela, précisément, consiste la marque. La marque, peut-on dire, a plus de surface qu’un point et plus d’articulation qu’un signe ; elle articule quelque chose à la surface du signe. Elle serait ainsi un groupe de signes, un signe d’une classe supérieure, à l’agence différente.

La DS déplace le temps (et le sens même) devant ces voitures qu’elle dépasse et qui restent plantées là, même plus à l’état de signes – car elles ne signifient plus rien ; elles ont perdu –, mais de signes qui ont fondu sur ce passage lumineux de la DS et qui sont devenus liquides, qui sont devenus des lignes sur lesquelles la DS, en avançant, vient faire rouler le signe, le sens, la couleur et le nouvel air du temps.

Sur cette autoroute qui nous aura menés jusqu’à cette page évidente, si claire ici et si représentée, re-théâtralisée, redécoupée, remise en lumière, qu’elle en redevient confuse et même triviale, de La Recherche de Proust, la DS aura poussé (intransitivement) comme un arbre, mais plutôt au début de l’aventure et de son arborescence, un arbre encore pointu, encore très neuf, mais dont la racine, le fond sémantique et le tronc, porteur, potentiel, circulaire, et donc révolutionnaire, sont déjà en place ; et elle aura poussé avec force, celle de la signification (Derrida) et du signe (Deleuze), tout un front, toute une nappe d’air qu’elle a enroulée et fait progresser à la surface, non pas en déplaçant réellement la matière mais en déplaçant l’onde immatérielle. Or, c’est le propre du déplacement de la surface d’atteindre une vitesse infinie, car il ne déplace pas alors de la matière mais une forme pure. Il atteint la vitesse infinie de la différentielle d’espace-temps que la DS, en ce pli qu’elle provoque, en cet enroulement du temps et du sens qu’elle produit comme une vague, reproduit exactement en ce lieu.

La matière est de toute façon morte : elle est ici livrée aux voitures arrêtées, modernes, qui ne répètent plus rien et qui ne déplacent plus rien, qui n’enveloppent plus la distance, qui n’ont plus l’hétérogénéité des points de vue, qui sont collées les unes aux autre comme une solution dégénérée, sans variété ; qui ne sont plus qu’une matière homogène dont il suffit qu’elle soit balayée par la DS pour montrer combien elle est anachronique (alors qu’on penserait que c’est la DS qui l’est) ; ou plutôt, cette matière s’effectue, se représente, elle suit trop parfaitement le temps (Chronos qui veut mourir), et ce n’est pas « anachronique » qu’on devrait dire pour elle, mais « ana-aïonique » ; c’est une matière homogène et non plus disparse ; elle est sortie non pas du temps, qu’elle suit au contraire trop bien, mais de l’événement ; elle s’est expulsée hors du signe et n’articule plus rien ; elle ne répète plus aucune distance, ne va au bout d’aucune, ne connaît plus de dehors.

La DS n’est plus un véhicule de déplacement rapide, mais de déplacement à la vitesse infinie, comme un signe. Préparée par Blondeau, la DS aura poussé dans son sens sur cette voie rapide où la matière s’écoulait de manière si homogène qu’elle se confondait désormais avec la ligne qui est un arrêt continu et non pas un arrêt répété (comme le signe) – la ligne est un point final continu, un temps qui passe dans le vide, ininterrompu, sans passage de ligne, sans écriture, sans croisement et sans différentielle, sans pli de pensée et sans fécondation génétique, sans saut et sans mutation, un temps redondant ; un temps qui passe tellement qu’il s’est arrêté – sans rencontrer de semblables, à mille lieues donc du processus de ressemblance ; et je ne sais même plus si je peux parler, à son sujet, de processus d’identité (j’avais évoqué l’identité française) et si je ne dois pas, plutôt, susciter le soi de la différence.

Car il faut dire qu’elle ne trouve ses semblables que dans le « magasin » de Blondeau, cette bibliothèque où Blondeau travaille à quelques ouvrages immortels – et je suis sûr que le signe éternel, persistant, de la DS, se trouve là ; que cette mythologie sur laquelle Barthes a écrit et dont j’hérite, se trouve maintenant cachée chez Blondeau et qu’il suffit d’explorer et de sommer (ou de différentier ?) sa bibliothèque pour que surgissent là, et nulle part ailleurs, la mémoire et, je n’hésiterai pas à dire, « le sens », de la DS.

Elle rencontre ses semblables chez Blondeau, c’est-à-dire des signes incomplets qu’elle rassemble, et qu’elle répète (car elle est complète). Ces signes sont arrêtés. Ils sont comme morts ; des cristaux de temps, qui contiennent une vie, une génétique, un code que l’on peut encore réveiller, à la différence de la matière morte du flot de voitures homogènes.

Disons que les autres DS, ces dés sans voyelle et sans voix, morts de la double mort du signe, attendent d’être répétés par la DS qui vient les visiter et qui emporte leur sens avec elle chaque fois qu’elle vient et qu’elle s’en va. Sachant qu’ils pourraient être à leur tour reconstruits, ré-entretenus (ni contenus, ni contingents, mais entre-tenus, tenus entre les signes, entre les lignes).

La DS revient à chaque fois puiser là la mémoire de son signe (je ne dis pas : sa marque, son écusson, mais ses dés, son signe essentiel, à la fois dés browniens, âme du changement et de la différence, et dS, différentielle essentielle du marché). Elle rencontre ses semblables à l’extérieur, ou à côté, du processus de ressemblance. Car ces signes sont les signes de Blondeau : ils constituent son royaume, son domaine ; c’est à ses signes que l’on reconnaît Blondeau, c’est lui qu’on vient voir et qu’on visite quand on les visite. Et quand bien même ils resteraient sans voix, ces signes font partie du langage que Blondeau chaque fois réanime quand il prépare ma DS (je ne l’observe pas, à ce moment, je lui livre le contenu et les entrailles silencieusement) et qu’il m’envoie promener, en me la redonnant, vers une nouvelle frontière ou une nouvelle vague.

11.12.2008

Promesse, tour du monde et prestige

Au journal Le Monde, j’aurai donné les premiers signes de mon dégagement de l’espace après le tour du monde.

Le tour du monde est le tour de force qui a réussi à enfermer dans une boîte la métaphysique de la possibilité (les états du monde et sa partition, ainsi que les parois des pièces et les papiers peints métaphysiques qui s’en décollaient), réduisant ainsi la tête de l’écrivain, la coupant et la soustrayant dans une boîte, de sorte que ce tour a sorti la tête de la notion de contenu et qu’à la fois il a sorti, déposé, la notion de contenu hors d’elle, laissant ainsi se superposer à l’idée du contenu de la tête l’idée de la tête devenue signe, devenu ET (au lieu que la pensée était fondamentalement un EST) : l’idée de la tête désormais posée à côté d’elle-même, littéralement déposée, et telle que la première question de la réaffirmation et du re-marquage de son contenu, à savoir ce que la pensée sait et ce que la tête contient, sera désormais doublée de la seule réponse que la tête, ainsi déposée et ayant déposé avec elle toute idée de savoir et de contenu, pourra désormais se donner en se considérant elle-même comme un signe extérieur, à savoir : « Je ne sais pas si ce que la boîte contient m’appartient. »

Non pas là le signe d’une opacité et d’une incertitude essentielle, comme ne manquera pas de le penser Nassim Taleb, mais de l’acte de penser devenu signe, devenu événement, imprévisible, éternellement à répéter : à répéter dans l’arrêt même devant le signe, devant la distance qu’il nous impose. Le signe nous tient en respect, et j’avais dit que l’arrêt était une répétition, ce qui voulait dire que le signe, cela qui m’avait arrêté, ce puits, ce pit qui avait arrêté ma pensée, ce signe du marché que je répète depuis vingt-et-un ans, depuis l’âge de majorité de l’homme, était essentiellement une répétition.

Et le tour du monde a à la fois réussi à « couper » la tête de l’écrivain du contenu de la boîte ; à asseoir ce dernier à sa table, désormais à côté de cette boîte devenue pour lui le signe de l’arrêt, c’est-à-dire de la répétition et de ce dont la pensée-corps, la pensée à la tête coupée, peut. Car la pensée-corps-signe ne peut plus que la répétition. La répétition est l’autre nom de la différence et de l’écriture à venir ; elle fait que l’écrivain ne pourra plus désormais que répéter son œuvre, ce qu’il fera.

Le Monde a compris que des têtes devaient tomber après ce tour du monde et cette « mise en boîte » et que j’étais bien parti, avec mon marché dont je donnais là le premier signe, pour faire trembler ce sol et brûler tous ces papiers peints (ces papiers collés de la métaphysique), afin que, de mon nom enfin paru dans un journal (en préparation des futures apparitions et des signes suivants) et de ma pensée enfin sortie de la boîte comme un diable en boîte – sortie de la boîte aux deux sens du terme : au sens où je parle de ma boîte et depuis ma boîte et où, par conséquent, ma voix et ma pensée sortent de cette boîte dont certains n’ont pas entendu parler, et au sens où elle est sortie de la boîte entière de la métaphysique –, se dessine bientôt tout le futur chemin du marché, toute la marche du marché qui sera donc le retour, la réciproque du voyage de la pensée dans l’absolu, et que se dessine toute ma pensée en marche, dont la deuxième étape sera l’apparition du livre.

Un livre où, bien plus que le premier signe, c’est cette fois la réelle pénétration du marché dans le texte et dans l’écriture qui sera montrée au monde. Un livre où on reconnaîtra ma nouvelle façon de marquer (d’un titre ?) et de remarquer une œuvre : non plus celle d’y superposer une couche fictive, la couche de la fiction, non plus celle de la recouvrir du vernis du style ou d’une simple couverture qui porterait un nom trop simple (un nom trop différent, de consommation), mais celle qui consiste à laisser se produire, au-dessus du texte, toute l’infinie superposition du virtuel : cette réalité du marché qui vient de pénétrer le texte et qui n’est ni l’actualité ni la possibilité ; une couche de circulation, une surface d’inversion et de calibration au-dessus de la surface, où ce n’est plus seulement l’écrivain qui écrit ou qui écrit une fois, mais le livre qui écrit son propre marché, où c’est le livre qui crée un extérieur qui est l’extérieur de tous les points de vue.

Et au Financial Times, j’ai envoyé le signe des temps, à savoir que le temps qui occupe le journal, le temps financier, n’est pas un, justement, mais plusieurs ; que le marché ne se passe pas dans le temps mais qu’il répète le temps, puisque le futur, dans le marché, se re-price et se réactualise tous les jours. Je n’oublie pas de dire que cet article du Financial Times est extrait de la série, à ce jour la plus longue, de mes interventions. C’est encore dans le texte d’hier (et tout cela m’approche dangereusement de l’idée de tenir un blog) que j’ai enfin exprimé le sens de la surface en matière de marché et que toutes les autres élaborations, que ce soit celle des modèles financiers ou celle de Taleb qui les critique le premier et qui sombrera avec eux en premier, ont été mises en boîte et taxées, marquées, du mauvais nom de la profondeur.

De quel acharnement dans le faux problème (typiquement non philosophique) tous ces débatteurs ne font-ils pas la preuve !
« Discussion », aurait dit Deleuze, « et non pas conversation ! » Je suis le seul à émettre des signes sur ce forum et à dire quelque chose d’étrange et de nouveau ! Sans surprise, personne n’est capable de répondre. Le marché est en marche. Le marché, c’est-à-dire le virtuel, c’est-à-dire le monde de l’inversion, la surface et son continuel retour.

Comme une structure virtuelle qui vient envelopper et habiller la structure profonde et vient en quelque sorte la mettre en boîte, tout en se dégageant elle-même de l’espace et de l’idée même de l’espace où une boîte et son contenu et le jeu des questions-réponses auraient encore un sens – je pense à l’architecture de Bernard Khoury, qui « dépose » l’ancien bâtiment, l’ancien monument, l’ancien symbole, pour en faire un signe, pour créer ce monde de la surface qui est le nôtre aujourd’hui et où ne circulent plus que les signes et l’inversion –, il est temps qu’advienne le modèle suivant, celui de l’écriture à la surface, celui qui sera enfin capable de vivre dans la superposition et dans le virtuel du marché, celui qui donnera l’intotalisation des possibilités rien qu’en parcourant la surface : le modèle qui mettra enfin Black-Scholes-Merton en boîte et qui ne le dépassera pas dans le sens du contenu de la boîte et de la possibilité – car le couple formé par Black-Scholes-Merton 1973 et le Black Swan 1987 a définitivement mis un terme à cet espoir-là de la profondeur, à cette perspective-là de la « boîte » ; il a mis un terme à ce fondement pour en annoncer un autre : celui du virtuel –, mais qui le déposera en déposant le contenu et en ne reconnaissant plus que la surface comme seul terrain où la boîte et le signe seront seulement posés.

Tant que Black-Scholes-Merton se concluait dans la possibilité et dans la partition, tant que le produit dérivé, la promesse, l’objet ordinaire mais qui est extraordinaire, ne connaissait de deuxième acte que celui de la couverture et de la récupération par la totalisation des possibles et par la nécessité, il s’enfermait dans une boîte et il répétait, à chaque fois, l’horreur du dehors. Malgré le hurlement répété de l’entaille, de cette matière subjective, de ce corps béant gisant sur le lit, l’écrivain ne savait pas encore se livrer à la surface : il ne reconnaissait pas encore le marché.

L’entaille le jetait au-dehors, qu’il n’avait pas prévu. À la passivité de l’entaille succédait la passivité de l’évacuation par la totalité, par le monde, par l’assurance, c’est-à-dire par l’actuariat, par la mauvaise métaphysique, par le dogme qui n’a pas compris la réelle révolution de la probabilité, cette réversion à la surface qui s’appelle le marché.

Le marché, l’écriture, l’œuvre, c’est-à-dire la répétition, l’implication, la répétition de la distance et de la différence, ne parvenaient pas à s’enclencher. (Combien est distant le point de vue final de Barton Fink sur le cinéma du point de vue initial ! Alors même qu’il répète la même pièce, mais cette fois il sait qu’il a créé quelque chose de « grand ».) Tant que le modèle restait enfermé dans la boîte de la possibilité et de la promesse qui ne pouvait rien faire parce qu’elle était aussitôt récupérée et emballée par l’assurance, il se fermait au marché ; il se fermait à l’œuvre. Le modèle suivant est celui qui parviendra à mettre Black-Scholes-Merton au marché, qui complétera enfin le troisième acte de la réapparition de la surface : du retour a priori anodin de l’objet initial.

Car c’est le même produit dérivé qui revient à la surface ; on revient à son prix, comme seule donnée visible et qu’il faut, pour cette raison, nécessairement récupérer. Et c’est alors comme si on n’avait rien fait et que toute la machinerie déployée, qui a d’abord exhibé l’objet ordinaire (cette écriture initiale de produit dérivé) et l’a fait ensuite disparaître dans le tour du monde et dans la fiction, dans le monde de la profondeur et de la possibilité, c’est comme si tout cet intermède n’avait servi à rien. Sauf que je dis qu’il a servi à regagner la surface. Car ce qui réapparaît, ce n’est pas l’objet – on s’est toujours douté qu’il n’a pas vraiment disparu – mais la surface.

Le troisième acte du tour de magie, le prestige, est le dépassement de la profondeur (à la fois celle de la possibilité et de l’actualité – car rien n’est actuel : ni quand l’objet a disparu, ni quand il est reparu) pour l’exhibition, enfin, de la seule virtualité. Car après cela, au point où on est arrivé, après toute cette superposition de plans (et la réflexion sur le cinéma devient ici cruciale), tout devient possible, tout devient signe, et l’on peut seulement se douter et s’exclamer de ce que peut un corps !

Mettre Black-Scholes-Merton en boîte, et aussitôt faire un pas de côté pour mettre le pied sur la surface du marché, pour aussitôt en déposer le contenu. C’est par cette boîte, par ce signe qui ne s’exprime plus par ce qu’il contient (car le contresens du signe c’est la question : qu’est-ce que c’est ?) mais par ce qu’il con-touche (tangere), c’est par ce qui arrive au signe, le contingent, par cette mise en boîte qui nous dégage de l’espace du contenu, que l’implication est enfin atteinte et que le signe, qui nous tient là (il nous tient, il ne nous contient pas) vrillés à la surface, peut nous laisser aller à la découverte (qui est une création, non pas une fabrication) de ce qui court à la surface.

29.11.2008

Boîte, signe et tour du monde

Je propose d’appeler boîte tout signe qui aura réussi à transformer le EST en ET.

C’est-à-dire que la lettre qui est substituée et échangée, chez Derrida, le « E » de la différence qui devient le « A » de la différance et qui le devient en silence, dans une opération muette, sous-marine, relevant du monde du silence,


la lettre qui jette sous la surface de l’onde sonore, sous la vague du discours et de la voix, l’abysse de la non origine,

la lettre qui jette l’abysse sous l’air lui-même :
sous l’air du phonocentrisme,
ce milieu du son et de la respiration,
cette particule,
ce centre qui joint les hommes bien avant le centre du monde
(car alors ils respirent tous le même air et s’accordent tous sur le même présent et sur la même particule qui est, au minimum, celle de l’air),

la lettre qui jette sous le discours le fond sans fond où, à vitesse infinie, dans l’opération muette de l’écriture, l’espacement de l’intervalle et du délai s’est toujours déjà substitué à la coïncidence du sens et du vouloir-dire,

la lettre qui est substituée et échangée, chez Derrida, et qui, pour cette raison, éclaire là le domaine de la généralité, justement celui de l’écriture générale (archi-écriture),

cette lettre devient, chez Deleuze, une lettre qui a disparu, qui a été donnée : le « S » aux deux crocs symétriques.


Le « S » a accroché avec ses deux crocs les deux premiers actes :
le premier, celui de la possibilité qu’on croyait s’être réservée dans une partition du monde et qu’on croyait avoir réservé au monde comme la future reconnaissance et la gloire et le triomphe de l’œuvre qu’on s’était promise, la promesse qu’on pensait pouvoir remplir aussi facilement, à condition que l’on soit isolé du monde* ;

et le deuxième, celui du tour du monde (le tour de force et de magie du monde), le tour de la totalisation des possibilités et de la nécessité qu’on convoque alors pour expliquer, recouvrir et aussitôt ôter de l’image cette entaille qu’on ne comprend pas**.

C’est l’entaille qui est venue s’ouvrir, béante et nous baignant dans le sang, sur le matelas subjectif même où l’on pensait régler le problème de l’écriture en le détournant vers le corps***, où l’on pensait se soustraire à la tâche de l’œuvre en acceptant de se distraire par la capacité de mélange aveugle des corps et par une profondeur qui est celle de la schizophrénie, qui est l’horreur de la plongée dans le mélange des corps et de la cause et l’effet et où tout nous échappe, et avant tout la propre conscience de nos propres actes ;

une profondeur qui s’ouvre là toute seule et où nous sommes précipité, qui s’ouvre au lieu de la surface de l’œuvre, au lieu du signe de l’œuvre qu’on n’est pas encore, à ce stade, tout à fait préparé à recevoir ; une profondeur dont on ne voulait pas, qui nous surprend et nous précipite au-dehors en même temps qu’on est précipité en elle, mais qui était sans doute nécessaire pour nous marquer, pour nous laisser abandonner l’idée légère et stupide de la partition et de la possibilité ;

une profondeur qui nous dit : « Plonge un instant dans la profondeur de la marque ! Vois ce que ça coûte d’avoir promis quelque chose au nom du transcendant, au nom d’une faculté qu’on pense avoir et dont on pense qu’elle donne le droit de quitter le flux du monde de s’isoler ! Vois ce que ça coûte d’être sorti du temps pour susciter momentanément l’autre monde, pour jouer avec les possibilités, pour considérer ce qu’on pense pouvoir faire et créer facultativement ! Comme si la création était facultative ! Comme si on pouvait s’isoler et prendre du recul pour penser de façon transcendante à une autre possibilité du monde qu’il nous reviendrait d’inventer ! »

Le « S » a accroché avec ses deux crocs le premier acte de la promesse et de l’entaille et le deuxième acte du tour du monde et de la nécessité qui y est attachée ; le tour du monde auquel on a recours pour laisser partir l’entaille, pour effacer et recouvrir l’entaille (qui avait révélé notre passivité à l’endroit de l’œuvre) par une passivité d’ordre supérieur, celle devant l’ordre du monde qui vient alors tout enlever à notre place, qui vient faire le sale boulot pour nous et qu’on suit seulement bêtement, stupidement, des yeux.

C’est le stade où l’on est encore bête et où le problème est un faux problème ; c’est-à-dire qu’on n’a pas encore perçu le signe, et la pensée ne connaît pas encore son dehors.

C’est le stade où l’on est défait et où, regardant le monde agir à notre place, s’en remettant ainsi à la solution totale (pour ne pas dire finale) du monde, on se laisse aller à la mauvaise distance avec le problème (qui n’est pas celle de l’implication et de toutes les distances qu’elle enveloppe, mais celle de l’explication : à ce stade du faux problème, on commet en effet le contresens de la fabrication qui revient à expliquer avant d’impliquer) et on regarde le monde faire le boulot de loin.

Et cela veut dire qu’on a désespérément cherché et trouvé l’explication, qui est qu’on en fabrique une avec l’image dogmatique de la pensée. On commet alors une mauvaise projection ; on se retire dans la distance de la fiction inventée (et pour commencer, celle-là même du monde coupeur de têtes et de l’idéologie, et de la folie, de la violence).

Le « S » a accroché, dans le même « tournis », la promesse et le tour, la possibilité frivole, la pensée facultative, et le tour du monde qui n’est que le tour qu’on pense avoir fait du problème mais qui est un faux problème. Le « S » a accroché ces deux premiers actes et a disparu ; il a donné cette disparition au lieu de se contenter de la substitution et il relève ainsi d’une économie tout différente.

Le « S » annonce la répétition de la différence, le signe comme répétition de toutes les distances qu’il implique, et non pas la généralité de la différance ; il annonce le signe comme devenir et non pas comme répétition originaire ou comme récession dans l’abîme sans fond de l’origine.

J’ai proposé d’appeler boîte tout signe qui enveloppe les distances et les implique au lieu de les expliquer, et qui transforme le « EST » en « ET ». (Car l’on explique avec le « EST » de la nécessité, que celle-ci soit métaphysique ou transcendantale, tandis qu’on implique avec le « ET » de la superposition et du pli.)

La boîte est ainsi tout signe qui finit par être posé à même la surface de la table, ni relié à soi ni indépendant de soi, et que l’on considère alors à distance, que l’on considère presque « de côté » et non pas dans l’axe. On le considère par la capacité et non pas par la faculté ; c’est-à-dire que l’on ne demande pas ce que le signe est (ce que la boîte contient) mais ce que le signe et ; on n’interroge pas le signe directement, en profondeur, sur le mode de la question qui relève de la schizophrénie et de la répétition obsédante, violente, mais indirectement, par le côté du regard.

On sait que le signe se trouve là, à proximité ; qu’il signale le lieu de l’œuvre mais qu’il ne la contient pas – car le lieu de l’œuvre est le lieu futur qui ne peut pas être prévu, ou compris, ou contenu. On touche le signe par le côté de la pensée et non pas par la paroi ; on le touche (c’est-à-dire qu’on le perçoit, on le réalise) par le contingent et non pas par le contenu, par ce qui arrive, ce qui est incident, ce qui frappe de côté, et non pas par ce qui est tenu (comme entre deux doigts, comme entre deux parois).

Ainsi, on finit bien par toucher le signe par l’extension et par l’augmentation d’un certain volume, mais c’est un volume de contingent et non pas de contenu ; c’est un volume qui ne renferme rien puisqu’il est ouvert à ce qui arrive (à ce titre, c’est un volume maximal), c’est un volume creux qui n’a pas de paroi et dont la seule « mesure » est la notion de capacité : cette capacité de contenir qui a la capacité absolue de contenance de la contingence.

Car la contingence est capable de tout ; elle a toute capacité, c’est-à-dire qu’elle a la capacité de tout et qu’elle contient tout.

On touche le signe par cette surface de contact avec lui qui est qu’il implique toutes les futures distances et les répétitions et qui est que, une fois qu’on s’établit à la surface de l’écriture c’est-à-dire de la nécessité de la contingence, on est, avec la contingence absolue, essentiellement dans la position inverse caractéristique de l’implication, celle où le marché est le signe flottant, le prix liquide contre lequel on va inverser le contenu du modèle et prendre au-dehors, dans le flot de l’écriture, dans le marché, ce qui en constituait l’intérieur, le mécanisme interne, la loi, la faculté, l’illusion, à savoir la partition du monde, la nécessité théorique et le simple collage de l’écriture qu’elle signifie.

La boîte est tout signe posé sur la table, signalant l’espace où écrire, et qui nous aura dégagés de l’espace, c’est-à-dire qu’il nous aura dégagés de toute idée de « contenu » qui aurait été contenue dans l’idée de l’espace. Nous sommes donc posés à côté du signe qui ET avec nous (qui ET nous), et nous sommes dégagés du contenu, puisque la boîte, qui ne contient rien parce qu’elle contient l’idée du contenu de laquelle nous nous sommes dégagés, est désormais posée devant nous. Elle n’est plus à l’intérieur de nous, comme une pensée que nous projetterions d’elle et nous ne sommes plus à l’intérieur d’elle.

Et j’ai dit que la boîte, ma boîte, était ce signe impliqué qui m’avait exactement permis de dépasser cela. Car est contenue dans cette boîte, dont j’ignore le contenu et même si ce qu’elle contient m’appartient, la possibilité que j’avais pensée réservée pour moi – la possibilité que deviendra la boîte – et sont contenus la fiction, le tour du monde et la fabrication, le pacte avec le diable que j’aurais pu nouer par désespoir de la possibilité, si j’avais jugé que l’entaille était trop insupportable, que je devais me jeter au-dehors et qu’une puissance plus grande devait venir me sauver et me « racheter ».

Je me suis dégagé de cette boîte et de ses plans préfabriqués, de ses scénarios écrits et prévus et déjà projetés et montés mille fois dans les studios, pour m’ouvrir à la contingence pure que j’allais désormais guider par la seule nécessité de l’écriture, par la seule tension désirable à la surface de l’œuvre.

* Barton Fink
** Karl Mundt
*** Audrey Taylor

17.11.2008

Citroën DS

La DS, garée derrière un bac à fleurs, dans ce jardin de l’hôtel du temps retrouvé, ayant retrouvé cette même place de parking comme nous, la même chambre, pour ne pas dire la même table au restaurant de l’hôtel, a plié là la surface du monde, si bien que tout passant était arrêté par cette singularité, transporté par cet événement rare, attiré par ce « miroir des alouettes », par cet amplificateur de signes, et ne pouvait s’empêcher de s’exclamer : « Tiens une DS ! »

Ainsi, j’étais posté derrière mon émetteur de signes, la DS qui émettait pour moi, chaque fois, un coup de dés : un coup de pensée. Il y avait là un pli temporel qui accélérait chaque passant dans une chute dans le temps, ou plutôt, qui lui rediffusait (comme dans un haut-parleur) à grands flots son passé infini, le connectant instantanément avec ce qui a toujours été, avec cette DS qui est un véhicule au double sens du terme : non pas seulement une voiture comme toutes les autres, mais une voiture-pensée qui a déjà opéré un premier déplacement lorsque la première fois elle fut émise, et qui, pour cette raison, ne s’arrête jamais, mais perpétue et multiplie au contraire l’arête, relance le dé (DS), à chaque fois, rejoue toute la pensée.

Quand je la conduis, quand elle frappe son point et qu’elle retourne le plan (enroulement/ déroulement de la vague), ce n’est pas une « voiture parfaite » qui me vient là à l’esprit, mais une voiture-pensée. Il y a en elle quelque chose qui pointe, qui va de l’avant, qui dépasse, qui fend, qui se constitue, qui crée, et ce quelque chose, c’est une pensée.

La DS, ce signe français, cette marque française, cette pensée française, ne faisait qu’assurer mon retour vers la place. Elle est la voiture du territoire français, remettant la pensée française au sein de ma place, reterritorialisant la France sur moi, me donnant cette première référence, ce premier plan de travail, ce processus de l’ingénieur et de la pensée révolutionnaire. La DS est l’ingénieur français, en quelque sorte : la différence française, la voiture qui m’a toujours ramené à moi-même et à ma pensée, sans que cela ne soit une immobilité mais un départ perpétuel, c’est-à-dire un retour éternel. La voiture qui me reconduisait à mon virtuel, me laissant fixe à l’attendre, c’est-à-dire toujours rejouant ma pensée, relançant les dés, la DS, dans cette place.

« Tiens une DS ! » : il suffit d’un signe pour reconnaître le signe, pour que se produise là, en un point concentré de l’espace, une éternelle reconnaissance et un éternel retour. « Tiens une DS ! » : une exclamation qui n’exprime rien et n’indique rien, mais simplement implique. « Tiens une DS ! », ce qui veut dire : « Oui, je reconnais que cela a existé et même existé avec force, c’est-à-dire que cela a déjà déplacé, cela a déjà pensé, cela a déjà été émis sur ce plan et a déjà tiré un plan d’immanence ; cela a déjà tiré une première couverture du territoire, une première surface marquée DS et qu’on n’a pas su encore exploiter et retourner : la DS non encore transformée en concept. (Ainsi, cette DS me connectera à Barthes, au vent des signes, au rouleau de la vague du temps, etc.) Cela a existé et voilà que cela existe encore. Voilà que cela est rappelé et replié à cet endroit que la DS ne tardera pas à déplier en envers, démontrant ainsi le virtuel, le lieu, la place à partir de laquelle tout s’écrit et à laquelle tout revient. La DS qui me retournera et m’émettra toujours à ma place, en attendant sa déclinaison minuscule : le dS qui m’injectera sous la surface et opérera le retournement global, du marché. »

La DS soulève un vent de signes et enroule la vague du temps sur l’autoroute du territoire français, sur l’autoroute de l’autorité (caractère de l’auteur) française : voiture présidentielle pour ne pas dire monarchique – car il s’agit d’une république – et il lui est arrivé de conduire également le peuple, ou plutôt de transporter la France entière, comme si tout le territoire glissait sur ce coussin d’air, comme si toute la république/culture française roulait, et s’enroulait et se déroulait, dans cette seule et même DS, opérant ainsi, en même temps qu’un présidentiel voyage, un magistral retournement vers elle-même, se dépliant et se compliquant, renforçant donc son signe, insistant, à mesure qu’elle se déplacerait, invitant ainsi, non seulement le nombre des voyageurs mais l’insistance du sens et la consistance, l’intensité du concept : faisant accéder la France à une certaine pensée de son territoire, comme si une pensée de la France se retrouvait là, en même temps que les passagers à leur destination.

Une voiture qui fend l’air et le temps comme la pensée, non pas une voiture parfaite, ai-je dit, mais une voiture-pensée, une voiture en avance, une voiture dont le conducteur ne fait pas qu’avancer, voyager, mais qui fait un point (non pas qui « fait le point », car sur ce territoire-là, de la pensée, il n’y a pas de points cardinaux : il n’y a, comme dirait Deleuze, que des lignes ordinales, des lignes de survol, intenses et instantanées). Le conducteur pense en la conduisant ; il ne passe pas. Il reste, il insiste, et pourtant il voyage à vitesse infinie. Il creuse un passage vers l’autre plan. Il crée quelque chose, il avance quelque chose. Il va là où personne ne l’a précédé.

A mesure qu’il la conduit, il ne se contente pas de translater un dessin, une coque, un habitacle, un moteur, une automobile (c’est-à-dire un moyen autonome et indépendant, comme détaché, de locomotion) dans les coordonnées spatiales, mais il rejoue et réaffirme sa pensée. Il recompose à chaque tour de roue de la DS, son DeSSin. C’est tout le concept automobile, et donc toute la pensée (car la pensée est également un moyen autonome de locomotion), qui divergent à chaque élan et à chaque tour de roue et qui se recomposent aussitôt. C’est-à-dire que dans ce mouvement continu, dans cette course à la suspension sans heurt, il y a, en chacun point, une divergence, un éclatement, un départ dans tous les sens, et aussitôt un regroupement, une convergence (la DS qui recompose son dessin, son point, et sa destination, son dessein). C’est-à-dire qu’il y a dans la ligne sans brisure de la DS, dans sa ligne parfaite (mais de quels éclats et de quelles arêtes cette perfection n’est-elle pas le résultat !), un risque perpétuel, un lâcher, un lancer, un jet, un sort, un sortir, une pensée, un jaillissement hors de la place, un déplacement – car la pensée, je le répète, n’est pour moi désormais émise et répétée que comme la sortie hors de la place Fürstenberg, aussitôt doublée de l’éternel retour (en restant à cette place, et en n’imaginant comme sortie et déplacement possibles que la DS, je répète que je n’ai pas arrêté de penser) – un coup de dés aussitôt suivi d’une capture, qui trace et matérialise alors la ligne entre les deux points, entre ces deux retournement de la surface (ces deux endroits qui sont, sous ce régime-là de déplacement, également deux envers), faisant ainsi se confondre et se renforcer mutuellement la ligne du voyage, la destination, et la ligne retrouvée, recomposée de la DS.

On n’a pas tout dit quand on a dit que la DS est une voiture parfaite. Car c’est alors comme si sa ligne passait et que son dessin était achevé, c’est-à-dire dépassé. Elle est plus que parfaite dans cette ouverture sans mesure et donc sans jugement, qui ne peut plus établir une valeur, comparer et rapporter la DS à une échelle esthétique – car la DS, à ce moment de son essor, ne peut pas se tourner en arrière pour être jugée et mesurée ; elle se retourne sans cesse, oui, mais vers autre chose : ou plutôt, elle retourne – mais qui ne va pas tarder à installer une nouvelle pensée. Comment une pensée peut-elle être parfaite, elle qui rejoue tout et qui bouleverse tout ?

La DS est plus que parfaite. Elle est émise (comme un coup de dés). C’est une pensée, une percée, une avancée. Elle ne déplace ni une coque, ni un passager, ni un dessin. Elle ne déplace aucun épisode passager, tel qu’on puisse la juger au nom de l’avant et de l’après (la juger au nom du sens de sa course : quand je suis sur le point, justement, précisément sur le point – car la DS, avais-je dit, fait perpétuellement un point – de dire qu’elle fait le sens, dans tous les sens) et dire qu’elle est allée plus loin que la voiture précédente, qu’elle a achevé un dessein, qu’elle a résumé une époque, qu’elle a fini un style, bref qu’elle est parfaite.

La DS ne fait que déplacer des signes. Elle est un vent de signes, une multitude d’explosions et d’éclatements qui se suivent et aussitôt se recomposent : la répétition continue de la chance qu’on peut avoir de la conduire, d’être installé à son volant, assis sur son encolure, agissant directement, verticalement, sur ses cervicales, par le biais de cette commande, de cette manette de changement de vitesses fichue directement à la base de la tête de la bête et provoquant, aussitôt qu’on l’actionne, non pas une action mécanique mesurable et proportionnée au mouvement de commande, mais un remue-ménage hydraulique, une action sans commune mesure avec la chiquenaude du conducteur, l’ignorant et le méprisant presque, et dont la source et le réservoir principaux sont la pompe haute pression (PHP) dont on comprend alors que la manette de commande, livrée au conducteur, n’est qu’un moyen quasi symbolique de contrôle, comme la baguette d’un chef d’orchestre, dont on a l’impression qu’elle est devancée par les emballées de l’orchestre et qu’elle ne fait que les suivre plutôt qu’elle ne les dirige, de sorte que le contrôle, dans ce monde de l’œuvre et de la création de sens, où la causalité et la chronologie ne sont clairement plus le bon sens, ne consiste plus, à la limite, qu’à suivre dans l’air, en traçant d’immatériels lacets, les mouvements de l’orchestre, le contrôle ne consistant pas ainsi à tout donner et tout « contenir » (tout clôturer) mais justement à capturer par le signe ; comme si le chef d’orchestre faisait signe à l’orchestre plutôt qu’il n’en ferait la loi, et qu’en matière de signes et d’implication, il importait peu de savoir qui mène qui et qui suit qui, mais simplement que les mouvements et les tracés et les lacets se correspondent.

Le contrôle de cet orchestre de la DS par la baguette du conducteur figurerait ainsi cet exemple du contrôle qu’on appelle stochastique, où de grands événements peuvent se produire, de grandes trajectoires se dessiner, au risque d’être incontrôlables (mais c’est justement ce risque, venant ouvrir derrière les tracés un espace sans mesure – que serait le risque avec la mesure ? –, qui signifiera ici, qui sera ici le signe de, la disproportion et l’incommensurabilité des espaces, celui du conducteur, de son habitacle, de sa baguette, et celui des courbes infinies de déplacement et d’élancement de la DS ; c’est-à-dire l’espace des courbes infinies de la pensée), mais où les signes que renvoie et que ne fait que toucher du doigt, avec la baguette, le conducteur, sont exactement les points qu’il faut et les signes qu’il faut pour que l’ensemble soit noué et pour que la notion de contrôle trouve entre l’incommensurable du risque et la précision du contrôle son expression la plus juste.

La DS est la répétition continue et la réaffirmation continue (tout, dans sa ligne parfaite, respire le continu) du privilège d’être assis dans le siège du conducteur, au sommet de la hiérarchie. Car il y a une république de signes et une présidence dans la DS : celui qui la conduit est le président d’un territoire que la DS parcourt et déroule. Ce n’est ni le passé (où cette DS fut dessinée) ni le territoire français (que ces DS ont plusieurs fois parcouru) que ce conducteur fend et découvre. Ce n’est pas là qu’il fait son point. La DS, au moment de sa première émission (en signe extraordinaire qu’elle a alors été) a déjà fait un point (et marqué un point) : elle a déjà retourné le territoire. Elle a percé le plan de l’autoroute (de l’autorité d’alors) vers cet autre plan où les concepts sont créés. Elle nous a donné alors (encore faut-il déterminer si cela avait été, alors, perçu) à monter dans un concept et à le piloter.

Mesure-t-on ce que rouler dans un concept veut dire ? Deleuze a parlé du plan d’immanence où étaient créés les concepts et tendues, sous le survol infini, leurs lignes intensives, mais a-t-il franchi la ligne, transformé celle-ci en ligne automobile, expérimenté maintenant une autre action sur le concept, celle qui revient (éternellement) à le créer : celle qui revient à le conduire ? Car si les concepts sont créés sur le plan d’immanence, dans quel espace voyagerait-on lorsqu’on les conduit ? Le concept est censé alors conduire la pensée ; mais j’ai déjà dit que la DS ne fait pas que faire voyager le passager dans l’espace. On voyage vers elle, en même temps qu’on voyage par elle. On la retrouve. C’est sa ligne et son concept qui se rejouent et qui se recomposent à chaque assertion du conducteur.

Le conducteur voyage vers son propre point. Il a trouvé son point de retournement et il y retourne, sans cesse, en rejouant. (Vers quoi est-il alors reconduit ?) La DS n’est pas seulement parfaite, ou alors c’est la marque même de la perfection, surtout en matière de ligne automobile et de déplacement, que la ligne soit tellement parfaite qu’elle ne se contente pas de se parfaire et de se refermer, mais qu’au dernier moment, qui est celui où on va la pénétrer et la conduire (que serait une ligne automobile, aussi parfaite soit-elle, si on ne devait pas, au dernier moment, y monter et la faire partir : la démarrer ?), elle nous demande non seulement de la mener à destination (car c’est alors elle qui nous mène) mais de la mener, de nouveau, à sa propre destination, de recomposer son dessin, de la relancer, de la répéter, de la refaire partir.

La DS est la perfection même en matière automobile. Car ce qui est alors mobile et ce qui est autonome, ce n’est pas seulement la voiture, mais sa pensée. Encore une fois, la voiture mène son conducteur, mais c’est lui qui doit également la conduire vers son point : voir où elle mène. La destiner. La penser. Toutes les automobiles devraient idéalement réaliser ce double point, ce double voyage (je parlerais ainsi d’un concept idéal de l’automobile, de même que Deleuze a parlé d’un concept idéal du cinéma : image-temps et image-mouvement), sauf que ce double mouvement (indicateur de l’intuition chez Deleuze, aurait dit Badiou) ne sera réalisé qu’une fois, dans l’histoire automobile, avec la DS : de même que le concept de l’image-temps ne se réalise pas dans tous les films, en tout cas pas dans ceux qui suivent la logique narrative et se contentent de rapporter de l’action, du sentiment, des faits et gestes.

Ainsi le concept automobile n’est-il pas réalisé par les voitures ordinaires qui ne font que transporter leurs passagers dans l’espace et qui ne creusent rien en ce point, qui n’arrêtent pas la pensée, qui ne la rejouent pas comme des dés, comme la DS. Ainsi, je n’ai pas dit à quoi je pense quand je conduis la DS, et d’ailleurs cela n’est pas nécessaire et constituerait même un contresens. Car alors je serais en train d’interroger un contenu. Je me suis contenté d’indiquer, dans la ligne et le transport de la DS, ce qui produisait le signe même de la pensée. La DS est le véhicule de la pensée : une voiture-pensée. On en pensera (on y pensera) ce qu’on voudra. C’est une abstraction de la pensée, ai-je envie de dire, ce à quoi cela ressemble de penser, ce qu’on appelle penser : la chance du contrôle de l’œuvre, de la commande qui est suivie d’effet mais qui suit elle-même la course de la DS, pour commencer.

La DS dit de quoi il en retourne de penser, à quoi cela revient (elle ne dit pas encore quoi penser), parce que celui qui la conduit se connecte au virtuel, ai-je dit. Il remonte dans le passé aussi vite qu’il réaffirme le présent et qu’il recapture et recompose, après chaque tour de roue de la DS, tout le dessin qui vient d’exploser. C’est dire la vitesse de la création, ici, la vitesse du signe. Le moteur à explosion n’est pas seulement contenu dans le coffre de la DS ; c’est tout le milieu qui explose ici et qui se rassemble. C’est tout le monde (tout le temps) qui s’enroule ici et qui se replie avec chacune des explosions du moteur, avec chacune des divergences, et qui se recompose avec chacune des re-compressions. Il n’y a plus un temps, mais quatre temps. Il n’y a plus d’espace, mais un cylindre. Il n’y a plus de point, mais une explosion. Il n’y a plus un voyage, une destination, mais une connexion instantanée, à la vitesse infinie, avec le virtuel, avec l’arrière-plan absolu.

La DS est la marque française du territoire. Non pas la marque du territoire français : car je parle du territoire en général, celui qu’on prépare à la déterritorialisation et à la reterritorialisation, et sa marque française serait alors celle de la différence française, de l’esprit français et du concept français (peut-être même de la totalité de la philosophie française). Et c’est la raison pour laquelle il faut qu’il y ait dans ma théorie de la spéculation, dans ma nouvelle théorie du marché et du dS (Bachelier), tous les éléments qui relancent la pensée pour moi, tous les éléments français qui relancent les dés, et pour cette raison, constituent la marque de fabrique du marché, pour moi, à savoir la DS (ce véhicule de retour à la place et de connexion avec le virtuel) et la place de Fürstenberg.

C’est ainsi que je marquerai mon territoire et que je signerai mon œuvre. C’est ainsi que je ferai mon marché, dans ce livre. C’est-à-dire que je ferai un livre qui ne sera que mon marché, qui sera ce qu’on obtient en échange de moi : mon projet de marché, mon livre, mon délivre. Ce sera, ainsi, de me promettre et de me compromettre dans un titre (dans une marque) et d’inviter à me répliquer, de penser qu’on me suivra (en laissant penser que j’ai quelque chose à dire, c’est-à-dire, essentiellement quelque chose à répliquer) dans une sorte de fiction de l’écrivain, dans une « poudre aux yeux » qui me fera accepter sur ce territoire et franchir cette frontière, juste avant que je ne réalise, et que ne je le dise aussitôt à tout le monde, que la frontière est fractale. Tout ça pour finir par donner autre chose, par déplacer la pensée, par livrer un autre plan, un autre tissage et une autre marqueterie. C’est cela qui a toujours été mon projet. N’ai-je pas dit que mon marché ne comporterait jamais qu’un seul personnage et mon concept qu’une seule instance ?

C’est un livre sur le marché, certes, le livre de l’événement sans la possibilité, c’est-à-dire, en dernier lieu (car il n’aura eu lieu, en dernier lieu, que le lieu), le livre de l’écriture. C’est le livre de ma philosophie, qui doit bien se connecter à L’Ecriture postérieure et en dégager la notion, qui y est restée implicite, du pit et du virtuel. De même que le cinéma doit changer la façon de penser la philosophie, le marché et la DS/dS/dés doivent lui fournir un nouveau plan d’immanence. The Black Swan est le livre de l’orbite indéfinie ; le mien sera celui du point de la surface, et donc de la place, le livre de l’éternel retour, mais qui combine Deleuze et Heidegger, ou Derrida et Heidegger, grâce à la strate du marché. C’est le livre du retour à la place, après le tour du monde et le retournement du monde : c’est le livre d’après Sydney, qui a éliminé la possibilité et laissé partir le Black Swan et Murex dans leur orbite, le livre qui a enfin marqué le premier point, le premier gain, à la surface du marché.

Je ne reviendrai pas à la place au sens de la retrouvaille, de l’amitié, et de la convergence heureuse. Après la volatilisation du monde par le Black Swan et sa volatilité – car il n’est qu’un volatile –, mon livre est celui de la reconquête de la surface et de la fabrique de l’écriture : le livre de la marqueterie. Il vient après, mais sur un autre plan (par contraste, penser au livre que Nassim lui-même écrira après) : il dit ce dont il faudra se saisir, après.

Il faut vite être plus ambitieux que le strict programme du livre du marché ou des produits dérivés. Il faut dès les premières lignes transporter le lecteur vers l’au-delà du territoire, vers ma notion du marché : cet enroulement/déroulement/injection (électronique) de la DS/dS. Il faut dire, dès le départ que ce qui marche, le marché, n’est pas une théorie, mais un récit de voyage : une aventure. Ainsi, si je dois livrer mon point dans ce livre, livrer l’écriture des produits dérivés, je dois également raconter mon aventure virtuelle, cette dernière aventure du vol pour Sydney qui est, pour la raison qu’on y retourne sans cesse, également la première : le premier mot que je trouverai à dire et à poser sur la page du marché (Sydney).