28.11.2008
Tokyo-San Francisco, dans ce sens
C’est bien parce que le monde est fini et que j’en fais le tour que je peux revenir à l’endroit d’où je viens – dans ce mouvement sans retour, dans ce voyage, à la trace de Derrida, qui n’est qu’un don sans retour – et que quelque chose peut revenir à moi, qui ne sera donc, par élimination, que la finitude. Ainsi mon voyage serait-il heideggérien dans son concept (de la finitude du monde) et derridien dans son tracé, dans son exécution pratique. Car alors je n’aurai fait qu’aller dans un sens, sans regarder en arrière et sans espérer un retour.
Pour être tout à fait juste, je devrais donc dire qu’il s’est écoulé, depuis le début du voyage, une finitude et non pas une éternité. Car il s’est écoulé, au moins en partie, ni plus ni moins que le tour du monde.
Le tour du monde a le mérite d’abolir l’origine et, corrélativement, la téléologie ou le point de rebroussement. On ne fait jamais demi-tour quand on fait le tour du monde ; on en fait simplement le tour et cela suffit pour garantir que l’on parviendra (et non pas : reviendra) à l’endroit d’où on vient, mais en ayant alors gagné le monde, et en ayant, cette fois-ci, fait précéder l’origine (ou ce qu’on croyait être le commencement d’une idée) par des villes fondamentalement nouvelles, et absolument autres.
Aussi ne faut-il pas croire que c’est le relativisme que je défends dans cette idée de tour du monde, mais bien un absolu : l’absolu qui permet, dans la circulation du marché et dans ce tour d’un monde fini – sans cesse fini, mais qui commence, ce monde qui s’appelle le marché –, d’inverser le modèle et de « retourner » ma propre pensée.
C’est la faillite du marché de l’Amérique ; c’est la crise de son crédit. J’avais appelé cela le vide et non pas une « illiquidité » du marché (qui pourrait laisser penser que la liquidité puisse revenir petit à petit, et puis, complètement). C’est la notion du vide selon laquelle ce qui est non vide n’existe pas. Ce n’est pas le vide au sens d’un espacement entre les points de matière qu’un surcroît de matière, ou un retour de liquidité, viendrait combler, mais c’est le vide qui est le centre de la corrélation entre toutes choses (Joseph Joubert).
Ce qui surgit de façon dépendante, c’est ce que nous entendons par vacuité. Quelque chose qui n’a pas surgi de façon dépendante n’existe pas. Par conséquent une chose non vide n’existe pas. (Nâgârjuna)
Lorsqu’il [Joubert] découvre que, dans la littérature, toutes choses se disent, se font voir et se révèlent avec leur vraie figure et leur secrète mesure, dès qu’elles s’éloignent, s’espacent, s’atténuent et finalement se déploient dans le vide incirconscrit et indéterminé dont l’imagination est l’une des clés, il en conclut hardiment que ce vide et cette absence sont le fond même des réalités les plus matérielles, au point, dit-il, que si l’on pressait le monde pour en faire sortir le vide, il ne remplirait pas la main. (Maurice Blanchot)
Il y aurait ainsi à méditer de nouveau, profondément, la relation entre le vide et la corrélation, en pensant cette fois que le marché qui s’est absenté, celui dont je veux parler et qui crée mon vide actuel, est précisément le marché de la corrélation (le marché des CDO).
Je me retrouve dans un vide, qui n’est pas un manque (quantitatif) de liquidité qui pourrait laisser croire que celle-ci pourrait revenir, goutte à goutte, comme elle avait disparu. Ce qui a été retiré, dans la crise du crédit, ce n’est pas le marché (entendu sans distinction) mais le nerf même de la démonstration qui menait de l’écriture des produits dérivés, à leur réplication dynamique, à l’implication du trader, au changement de contextes, et qui rendait le marché ainsi défini et ainsi distinctif (ainsi différencié). Ce qui est nié, avec la crise du crédit, ce n’est pas le marché, mais l’événement de la création du marché, c’est-à-dire de sa différentiation (Deleuze).
Ce qui est perdu, c’est le marché en tant qu’il avait lui-même fait disparaître l’attente et la probabilité et nous en avait dispensés. Si bien que, lui disparu, on se retrouve dans le vide qu’habitent encore le souvenir et la trace de l’écriture non représentationnelle du marché, et on se demande quoi écrire au marché pour le faire revenir.
C’est le vide parce que l’écriture, cet espace en excès de la pensée qui est habité par la corrélation, n’a pas disparu mais que c’est l’attente qui a disparu, ainsi que l’espace représentationnel où on pouvait espérer récupérer quelque chose et obtenir quelque chose en retour. J’avais appelé cette crise du crédit, cette faillite du marché de l’Amérique, le vide. Et je retrouve alors, sur mon chemin pour venir à l’endroit d’où je viens et pour retrouver enfin le marché perdu (jamais gagné, en fait) de mon produit, l’Extrême-Orient : la philosophie du vide, Hong Kong, mais surtout Tokyo.
Et l’espoir est ainsi que le marché de l’Asie remplacera le marché de l’Amérique ou comblera son vide, et que mon retour vers l’Amérique, qui n’est plus une conquête, qui n’est plus inconnu, puisque je viens cette fois à l’Amérique par derrière, dans le sens opposé à celui de la conquête et dans un sens qui a cette fois intégré le Japon sur sa route, réintégrera enfin mon modèle dans le processus du marché de l’Amérique, et ne le laissera plus bloqué à l’extérieur sous prétexte qu’il est révolutionnaire et que personne ne veut commencer à l’utiliser.
Comme contacts originaires, je retiendrai ainsi les mots percutants de mon samouraï, de ce trader japonais au verbe clair qui m’a dit quel superbe outil de structuration le modèle serait (ainsi, j’aurai reçu à Tokyo l’impulsion, l’injection qui me permettra de savoir quoi dire de mon modèle en Amérique et en Europe : imaginons que je dise à tous que ce modèle discret, cette miniature de modèle, est ce que les Japonais utilisent), et les douces paroles de « Délicieux Parfum », qui a personnalisé ma visite au restaurant Beige et m’a montré Tokyo d’en haut, qui m’a parlé de Paris et des motifs Chanel, qui m’a regardé de ses beaux yeux.
Voilà les deux contacts humains de cet extrême de mon tour du monde qu’aura été Tokyo. Voilà les deux premières personnes. Voilà qui me fera revenir.
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18.11.2008
L'œuvre du trader
Au fond, les produits dérivés permettent de passer de la métaphysique (que Mallarmé appelle l’alchimie) à la patience de l’écriture : j’ai envie de dire, à l’inoriginalité, pour ne pas dire l’impersonnalité. Ils permettent de laisser aller à la surface (voire même, dans la sérialité du processus) toute la profondeur et la monumentalité du problème qui resteraient bloquées s’il n’y avait pour les contenir que la métaphysique.
La façon monumentale, totalisante, de poser la question du marché est de poser le marché comme phénomène et comme mécanisme, bref, comme une totalité faisant face à la totalité des hommes (en tout cas, faisant le poids) et de méditer alors sur le problème que le marché est censé résoudre, à savoir le problème affreusement complexe d’allocation et de redistribution et d’équilibre. Cela ne peut mener qu’aux grandes et sociologiques réflexions sur l’échange, sur la valeur et sur l’homme, sur le désir, etc. Tandis que l’« astuce » des produits dérivés consiste à éclipser tout cela par le processus de prix de l’action sous-jacente (et cela, les produits dérivés peuvent se le permettre car ils ne sont que dérivés sur l’action) et, dans le même mouvement, d’éliminer la « valeur » et « l’utilité » en faveur de la formule du trading elle-même, c’est-à-dire de la capacité de traiter activement le sous-jacent contre le produit dérivé. On ne retrouvera l’irréductibilité de l’humain et de l’échange (ce que j’ai appelé la matérialité incomparable de l’écriture et des prix : la « vie » du trader) qu’au moment où, devant à tout prix exprimer la différence du processus de prix comme troisième processus, la traversée du corps du trader et son « attachement » au processus sont reconnus comme nécessaires à la « ponctualité » du processus.
Pour ne pas risquer de s’égarer dans l’épanouissement de l’insoluble problème de Hayek au moment où l’incalculabilité du marché est de nouveau testée et évoquée, il faut s’attacher la totalité du corps du trader (et même l’étape suivante de cette totalité : sa substitution, son échange) et la rendre elle-même, tout entière, ponctuelle. Elle devient le point supplémentaire au prix, ce qui, au niveau de la maille élémentaire, fait toute la différence. Ainsi, ce sont les produits dérivés, avec leur matière qui est d’être une frange, qui me permettent de traiter le marché comme un texte et comme une surface plutôt que comme une immense roue, ou comme une immense galaxie dont on se perdrait dans la recherche du centre, et en conjectures quant à son origine et ses lois.
Cela fait trop longtemps qu’on utilise la formule de Black-Scholes-Merton alors qu’on ne le devrait pas et qu’on explique à ses adeptes qu’elle est à la fois une inconséquence et une absurdité (c’est-à-dire qu’elle a lieu comme s’il était pensable que le processus eût une volatilité et qu’elle a cours comme s’il était normal que les options eussent une valeur théorique et non pas un marché) pour ne pas la considérer comme un véritable phénomène, devant s’expliquer autrement que par l’ignorance ou l’habitude, et pour ne pas la replier à la seule surface du texte, où il apparaîtra alors que ce qui compte, ce n’est pas l’hypothèse probabiliste que laisse entendre la formule ou la réflexivité du marché qu’elle nous tente à imaginer (à savoir que la propre volatilité du marché ferait désormais partie de son problème d’évaluation), mais simplement, mécaniquement, superficiellement, la perte d’origine qu’elle implique, l’in-originalité qu’elle implique. Le trader qui l’utilise est essentiellement arrêté par la question de l’origine, ou de la provenance, de la volatilité qu’il doit y insérer, et la réponse qui lui est faite est qu’il n’y en a pas ailleurs que dans le texte lui-même, et que la volatilité est à extraire du prix d’autres options.
Il n’y a pas, dans le marché, le même double niveau qu’il peut y avoir dans Pierre Ménard, où l’existence de l’original est d’abord supposée donnée et l’exercice de réplication entrepris par la suite. Le marché est, dès le début, et en une fois, l’épreuve originale. Ainsi, il n’a pas d’origine. Il n’y a pas de « retour » dans le marché, qui permettrait de se saisir de l’original afin de produire la copie et la réplication. C’est-à-dire que le processus de prix du sous-jacent (l’original) et le processus de la réplication (le produit dérivé) sont données en une fois, « sans espace supplémentaire pour une créativité additionnelle ». Mais cette co-planéité de l’original et du dérivé, et pour la raison que le produit dérivé suppose malgré tout, dans sa formule et dans sa métaphysique, une remontée à la source et une capture, au moins conceptuelle, du générateur et de sa volatilité, a pour conséquence que le processus dérivé n’a d’autre endroit pour trouver son original qu’en lui-même (que la volatilité n’est donnée nulle part comme origine et comme référence et qu’il faut la trouver sous nos pas, là où on marche, dans le marché d’options lui-même) et qu’ainsi l’origine n’existe pas. L’originalité du marché et sa principale caractéristique sont cette donnée originelle et concomitante de l’original et du dérivé, qui a pour conséquence la non-existence de l’origine.
Le processus de prix est là, donné à la fois tous les niveaux, sous-jacent et dérivé, mais il n’est pas empirique. Il s’y passe, au niveau de la maille, l’enroulement et le retournement caractéristiques de la relation entre original et copie, et c’est ce que l’attachement du trader dynamique est là pour soutenir et recevoir comme signification.
La vision du marché comme texte m’ouvre alors tout le domaine de la critique littéraire avec tout ce que Gasché et a pu écrire sur la remarque (Derrida) et sur l’infini structurel, tout ce que Blanchot a pu écrire sur l’abolition du présent où le texte aurait lieu (« Il est, mais il est impossible »), tout ce que Mallarmé a pu penser du hasard et de l’extraction, d’entre ses mailles, des mots de la poésie, tout ce que j’ai pu écrire sur l’écriture postérieure. Ainsi, l’abolition du hasard chez Mallarmé et chez Blanchot (l’extraction de la poésie d’entre les mailles du hasard, chez Mallarmé, l’envahissement par l’œuvre de toute possibilité, chez Blanchot) me permet de dégager les modalités extraordinaires qui me conviennent, et de tenter, dans cet « étroit passage », d’expliquer enfin comment le trader peut se trouver dans le marché malgré l’histoire et après l’histoire : comment cela est possible de « prescrire » l’histoire sans la prédire, comment il est possible de l’attendre, de lui être postérieur, d’écrire après elle sans la répliquer.
J’ai ainsi relevé une subtilité dans le tour de phrase de Blanchot : « L’auteur appartient à ce qui précède toujours l’œuvre », qui m’a donné à penser que ce qui « précède toujours » l’œuvre, comme il était spécifié et particularisé par ce « toujours » (et non pas lâché dans une formulation absolue comme « ce qui précède l’œuvre »), pour cette raison dépendait de l’œuvre, et donc, en un certain sens, lui était postérieur. De la même façon, je voudrais créer une « impossibilité » (Mallarmé), une saturation de possibilité, aussitôt que le trader se présente (de ce présent impossible que dit Mallarmé) à son travail, de sorte que le marché qui suit de façon absolue soit également dépendant de l’œuvre du trader et que, contrairement à toute logique, ce dernier parvienne à le prévoir, ou plutôt, à le prescrire.
Les modalités du marché doivent, en un mot, découler d’un argument d’écriture et non pas de conception ou de métaphysique, et c’est ainsi que j’arriverai à expliquer ce que font les traders dans le marché, et comment le processus de prix est un processus d’écriture qui mène véritablement au futur. Ce n’est pas accidentel et ce n’est pas mineur que la logique des possibilités soit complètement éventée dans les marchés et remplacée par le texte et par l’écriture ; et c’est cela qui doit ouvrir la voie aux modalités extraordinaires qui disent par quoi la prévision est remplacée.
J’ai également laissé entendre que le trader pouvait faire des profits, dans le marché, non pas en raison d’une incertitude qui dominerait le risque et le hasard (Knight), mais en raison de cette capacité d’écriture qui fait fi des possibilités, et qui permet au trader d’être original, tout en étant immergé dans une histoire qui « a déjà eu lieu » dans un texte déjà écrit.
14:48 Publié dans Produits dérivés | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : pierre ménard, blanchot, écriture, produits dérivés
17.11.2008
Conversion du crédit en équité
Les Hollandais ont réussi la conversion entre crédit et équité avec leur compagnie de l’Inde de l’Est et les Français l’ont ratée, avec John Law et sa compagnie du Mississipi. Cette conversion quasi religieuse, au sens de la religion du marché, est ce qui libère de l’absolu du crédit, du pouvoir absolu et arbitraire, vers l’action, vers la liberté d’action. C’est la religion du marché : c’est la destinée du marché réussi.
L’obligation convertible reproduit, à petite échelle, cette conversion pour les compagnies qui l’émettent. Mais l’obligation convertible, au sens absolu cette fois, est au principe du marché. Les produits dérivés sont devenus une écriture trop légère, trop dansante, pour qu’on puisse encore y lire cette conversion profonde du marché. Il est temps de ressusciter l’obligation convertible pour remettre à jour la marque profonde de la conversion.
Niall Ferguson écrit que « compagnie » (c’est-à-dire : part, action, share, equity, équité), « banque » (c’est-à-dire : money account, ligne de crédit) et « bourse » (c’est-à-dire le trading continu de l’action, c’est-à-dire le ΔS du portefeuille d’arbitrage de Black-Scholes-Merton) ont été, dès la création de la première joint-stock company par les Hollandais en 1602, le fondement triangulaire d’un nouveau genre d’économie. Black-Scholes-Merton ont inventé un nouveau concept, qui va devenir pour moi le concept du marché, le dS, le principe d’écriture et de différentiation. Pour cela ils supposent une vitesse infinie, comme c’est toujours le cas avec les concepts (Deleuze) là où l’histoire de ce fondement et de cette conversion nous rappelle combien le processus en a été lent, au contraire.
ΔS + B est l’histoire de cette lente conversion qui va donner la liberté d’action et le produit dérivé qui est la technologie du futur. Comme le marché commence, pour moi, avec le produit dérivé et avec la différentiation du virtuel que celui-ci implique en vertu de l’implication du trader, ΔS + B, qui est la réplication du produit dérivé, qui est ce qui nous le fait écrire avant de le comprendre (écrire trop vite), doit se relire lentement, à la lumière de la conversion historique, comme nous transportant du crédit vers la liberté d’action : du passé et du passif absolu de la dette (et de la mort et de la faillite) vers le passé pur, c’est-à-dire vers le futur de l’équité.
Aujourd’hui que le trading continu, ΔS, est ralenti et remis en danger (il est redevenu corporel) par l’interdiction de vente à découvert et que le crédit illimité, B, est ralenti (il est redevenu corps) par la crise du crédit, c’est l’occasion de relire Black-Scholes-Merton et les produits dérivés lentement, comme si l’histoire de la conversion recommençait. J’avais trop vite accepté la vitesse infinie, et j’étais trop vite passé à la conclusion que la différentiation des payoffs et du virtuel des produits dérivés impliquait celle du marché de l’action sous-jacente. J’avais oublié le crédit et j’avais oublié la conversion. Je dois remettre l’obligation convertible au cœur de ma réflexion pour me rappeler cette leçon. J’avais oublié que le crédit ne regardait que le passé absolu et qu’il pouvait mettre en faillite cette écriture trop légère et trop rapide.
L’histoire me rappelle la lenteur de la conversion ; l’exemple de John Law montre la faillite de l’écriture : conversion non réussie, écriture non réussie. Et je dois aujourd’hui ralentir la vitesse infinie du plan d’immanence en remettant au centre la conversion inhérente à l’obligation convertible. Je dois de nouveau ralentir les événements incorporels de la surface de marché par les événements corporels (corporate events), c’est-à-dire par l’obligation convertible, pour faire advenir à la surface le modèle à régimes que l’obligation convertible traîne avec elle. Il faut que je me rappelle que l’équité est un mouvement depuis le crédit et que l’obligation convertible redonne l’histoire de l’équité. Elle redonne l’écriture du marché, de nouveau envisagé avec lenteur.
La conversion du crédit en équité qui est contenue dans l’obligation convertible, qui est l’obligation convertible, qui est le problème equity-to-credit, ne peut pas aujourd’hui, pour la raison qu’on passe de nouveau très près du corps du marché, ne pas remettre au centre du problème ce qui s’est passé avec les Hollandais et avec les Français. Tous les deux ont tenté la sortie dans le marché, c’est-à-dire dans l’écriture ; tous les deux ont amorcé le mouvement de conversion, le mouvement ΔS + B. Mais là où les Hollandais l’ont alimenté par les signes, par la guerre, par la violence, par l’aventure, John Law l’a alimentée par le crédit, et qui plus est, sous sa pire forme qui est le pouvoir absolu. (Je ne veux pas dire que les Hollandais l’ont alimenté « par la réalité », car John Law était aussi à la poursuite de ce réel qui s’appelle le virtuel. Je ne veux pas dire que les Hollandais ont réellement fait quelque chose en Inde et que John Law n’a rien fait au Mississippi, car il aurait pu faire. Je veux interpréter la réalité et la violence réussies des Hollandais comme la réception réussie des signes : ils ont alimenté leur conversion, leur futur marché, du côté du risque réel, du côté du ΔS.)
Les Hollandais sont sortis sur la surface du marché ; ils y ont posé le pied ; ils ont su tisser ; ils sont sortis de leur boîte ; ils ont découvert l’écriture ; ils ont réussi à transformer le ΔS (détention d’une part – share – dynamique) en dS. (Cela me donne l’idée d’interpréter mon véhicule de sortie, la DS, comme un ΔS). Tandis que John Law n’a trouvé à se réfugier que chez son voisin au pouvoir absolu : le Régent. Il a commis l’erreur de totaliser les possibilités ; il a réuni tous les pouvoirs possibles, la spéculation métaphysique, sans sortie possible dans le contingent et dans la spéculation factuale.
Évidemment, chez John Law, en raison de cette totalisation et de ce débordement, les têtes n’allaient pas tarder à être coupées. C’est ainsi que John Law a débouché sur la Révolution Française et sur la décapitation (tout à fait comme Barton Fink qui s’est réfugié chez son voisin totalitaire et qui n’a récolté que la décapitation). John Law, Barton Fink, ou l’histoire de la folie.
Ainsi, il manque à Jean-Michel Rey la composante ΔS : Rey n’a pas envisagé l’équité, le risque, la différentiation du virtuel, le virtuel réussi comme la sortie de l’abysse du crédit. À l’autre extrême, maintenant que les Américains (qui sont montés dans la Lune) ont porté la conversion à la vitesse infinie et ont produit Black-Scholes-Merton, maintenant qu’ils ont poussé le processus d’écriture à sa limite, ils sont de nouveau passés par-dessus le corps et la conversion oubliant d’y rattacher l’écriture. Ils ont été pris de vitesse par l’écriture des produits dérivés. Cela a donné la nouvelle crise du crédit, de nouveau issue de l’absolu de la croyance métaphysique (les probabilités à la base du CDO). Il faut relire l’histoire du marché pour ralentir le ΔS + B : une reprise de la question de l’être à la façon de Heidegger, en somme.
Le mouvement du crédit vers l’équité ne sera complet que lorsqu’on aura réussi à structurer les payoffs équité et à les évaluer. C’est-à-dire qu’il faut une théorie complète du pricing des produits dérivés (equity derivatives). Non pas la première, dansante, mais la seule vraie : la nôtre. Or, celle-ci n’est pas encore disponible. (Merton n’a-t-il pas montré que toute action-équité était en fait une option sur la valeur de la firme ?) Il faut achever de reconnaître que la promesse (the pledge) est une entaille dans la surface indifférenciée : un début de différentiation du virtuel qui implique tout le futur et tout le passé infini du virtuel, et non pas une promesse passive : celle de rembourser.
La promesse suppose l’équité et le risque et non pas le crédit. En fait, le livre de Ferguson m’a fait réaliser que toute l’histoire de la finance n’était que ce mouvement du crédit vers l’équité, de l’absolu du crédit vers l’absolu de la contingence, de la spéculation métaphysique vers la spéculation factuale. Le fondement triangulaire, je le rappelle, est celui de la compagnie, la banque, la bourse. Ce qui veut dire que dès lors que, très en amont, la corporation (la compagnie) a succédé au crédit, dès lors que la conversion a eu lieu, le trading en bourse s’est crée et l’écriture des produits dérivés s’est créée. Car le trading est dynamique ; il insère des individus qui veulent répliquer les promesses (réplication dynamique des payoffs).
En un mot, la différentiation du dS, le mouvement brownien, le marché (l’échange, etc.) va de pair avec l’actif contingent, parce que l’équité est l’actif contingent (ce que la dette n’est pas). En somme, c’est l’équité qui a la bonne dimension pour le futur (elle est bien dimensionnée pour lui), en raison de son trading et de la différentiation qu’elle entraîne (la contingence est ce qui se traite dans le marché : l’actif contingent est fait pour être traité dans un marché). Tandis que le crédit est l’abysse qu’il faut fuir à tout prix.
15:21 Publié dans Contingence | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : produits dérivés, obligation convertible, virtuel, deleuze, crédit, cdo, réplication dynamique