23.01.2009

Le processus géographique

Aller en Australie, en une seule fois, en un seul voyage, en un seul sens, comme processus géographique du Black Swan (ou du marché). Non pas que le marché ou l’événement aient lieu en Australie, mais c’est plutôt qu’il s’agit de faire un livre de ce marché, que ce livre ne peut pas être un traité théorique mais un récit d’aventures, que l’aventure suppose le voyage et la géographie, et que c’est le livre qui doit être le voyage et non pas raconter le voyage comme si l’aventure se confondait de nouveau avec un processus temporel.

Le livre n’a qu’un sens ; il ne se lit qu’une fois (en dépit de son infinie fracture/facture/fabrique et de son infinitésimale différentiation et répétition) ; il n’est qu’un seul déplacement. Et c’est pourquoi il ne doit pas se passer dans le lieu du marché, ou faire passer l’histoire du marché, mais être lui-même le passage du marché, c’est-à-dire de son sens. Si le marché est la case vide qui manque à sa place, le point aléatoire de la redistribution perpétuelle, alors on peut penser que ce processus ne peut que se décrire dans le temps et que le récit consiste à se calquer sur l’irruption, à attendre que l’événement ait lieu pour porter son empreinte à l’endroit où il a lieu. Mais si le livre devait lui-même être l’événement ? Si le livre, dans son infini recul et dans son infinie préparation/armement (car il est clair qu’il compte des pages et que celles-ci doivent se suivre) ne devait que nous transporter sur le lieu de l’événement : non pas l’endroit de l’événement, mais son envers, son virtuel, ce qui le pousse littéralement et le produit, son « il a lieu » et non pas son « lieu » ?

Comme le marché est la case vide dans le jeu de répétition et de réarmement, et si le livre du marché doit être, en une fois, le récit du périple géographique, il faut que dans cette seule fois le livre se passe à l’extérieur du cahier. Si le cahier, que le voyage transporte et dont le livre n’est que le récit du transfert jusqu’à moi, vide, a été requis sur le lieu d’écriture par l’impératif de l’écriture, par la nécessité d’écrire non pas quelque chose en particulier mais d’écrire sur ce site et sur ce lieu de l’écriture, non pas d’écrire sur le site mais d’être en plan avec lui, de mèche avec lui (la mèche pour percer un mur ou une colonne), d’écrire comme la connexion à son marché, à sa fabrique, à son écriture et aux recouvrements/découvrements de son immanence, une nécessité d’écrire qui ne se décrit donc elle-même que comme la circulation et le réarmement d’une case vide, mais une nécessité tellement pressante qu’elle semble émaner d’un plein, il faut que le livre soit la couverture (au sens presque médiatique) et la reliure de ce double dépêchement et empêchement vides, celui du cahier vide sur un lieu où le sujet de l’écriture est lui-même vide et n’est que la circulation d’une case vide.

Il faut que le livre soit la capture (l’extraction, le ramassement, la collecte) de la raison pour laquelle il manqué cette pièce, ce cahier vide, à l’auteur qui s’est trouvé, sans principe transcendant ni monument, mis en présence de cette ruine, à même la connexion avec son immanence, et qui s’est trouvé alors dans l’absolue nécessité d’écrire ; qui s’est trouvé là simplement pour capturer lui-même et s’imprimer lui-même avec le signe de cette circulation vide. Il faut que le livre en soit la capture, c’est-à-dire qu’il faut qu’il se passe lui-même comme le récit de cette capture, qu’il en soit le résultat, qu’il en soit lui-même l’événement, le sens du passage. Et comme il s’agit d’une capture instantanée que le livre ne peut livrer que dans un seul sens, cela voudra dire que le livre sera une inversion.


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La géographie du marché sera livrée exactement dans le recul et l’armement de la phrase qui dit : « Du récit du dépêchement de ce cahier vide en ce lieu de circulation du vide, un cahier dépêché afin que s’établissent là-bas, à même le plan d’immanence, à même l’immersion dans la vague de recouvrement de la ruine par la ruine, la connexion avec cette circulation et le nœud de cette circulation, il y a matière à faire un livre. » Car le livre dira ce qu’il faut recueillir (recueil) et relier (reliure) dans le dépêchement de ce cahier au motif doublement vide.

La géographie est livrée, le livre est le résultat du voyage dans le marché, parce qu’on rapportera, de ce lieu et de ce voyage, en un mot, de cette géographie, justement un livre qui rapportera le voyage. Le livre devient pour moi synonyme de géographie (il y a des livres d’histoire et il y a des livres de géographie). Et en ce sens, le livre n’est pas le cahier. On peut se demander ce qu’est le cahier. Le cahier est le plan qu’il a fallu glisser au-dessous de cette circulation, dans la matière et dans les lignes mêmes de ces ruines (dans cette circulation du vide), afin que cette circulation, qui est forcément bloquée et enchaînée au plan d’immanence, s’y imprime. Le cahier vide est la pièce qui crée l’événement : ce qui manque, ce qui va être dépêché. Le cahier crée la ligne. C’est de la nécessité, qui est l’immanence même, d’écrire dans ces ruines et de l’impossibilité tout aussi immanente d’écrire sur autre chose que ce cahier qu’est né le besoin impératif de le dépêcher et de l’acheminer. C’est sur ce cahier, en effet, que sont écrites ces choses ; elles « sortent » de lui et ressortissent de lui, avant de sortir du lieu. C’est le cahier qui inspire cette écriture et qui la produit. L’écriture ne remplit rien quand elle remplit ce cahier. Elle ne le remplit pas ; elle le plie et le replie ; elle le travaille et le complique. Le cahier fait partie de la matière plastique que l’écrivain pétrit et manipule et plie et replie pour produire cette forme finie de l’écriture.

C’est le cahier qui noue ici l’histoire (le processus de l’écriture qui est le processus de l’histoire) et la géographie (ce site et les marques, les strates, de ce site ; ce qui s’y est passé et qui y est marqué ; la géographie comme l’empreinte de ces passages et de ces différentiations ; la géographie comme le coup d’œil instantané à la carte de géographie, qui explique pourquoi cela doit se passer ainsi et le cahier être requis et aussitôt dépêché en ce lieu).

C’est le cahier qui est le signe, l’épreuve, l’empreinte, je dirai même, la marque, de cette nécessité intérieure qui n’a d’autre nom (d’où la nécessité) que l’immanence. C’est le cahier qui devient le point de connexion le plus urgent, le plus pressant, mais également le plus vide, de cette fabrique et de ce marché. (C’est-à-dire qu’il n’est pressé contre aucune paroi ni par aucun contenu ; il est pressant à l’envers et non pas à l’endroit ; il s’agit bien là de cette nécessité de l’écriture postérieure, de la nécessité de penser par après.)

Le cahier devient le point du marché, la précipitation, le dépêchement, ce qu’il faut précipiter et dépêcher en ce lieu, ce qui manque, ce qu’il faut aussitôt glisser à l’endroit de ce lieu (ce qui veut dire qu’on matérialise également un envers) pour qu’il en porte la marque de l’immanence. Quant au livre, il est ce qu’on rapporte et ce qu’on inverse là. Il est ce qui couvre et ce qui relie cela. Il est comme l’écriture extérieure du cahier, l’écriture extérieure de la nécessité intérieure. Il écrit autre chose que ce qui s’écrira sur le cahier ; il écrit tout à fait autre chose. Mais il écrit indirectement ce que le cahier écrit, puisque l’on peut alors se contenter du livre et du récit de cette aventure. On peut même se contenter du concept et du nœud du livre (pas encore son contenu). On peut se contenter de comprendre, ou plutôt d’intuiter, de saisir et non pas de contenir (comprendre), la raison pour laquelle, dans ce récit du cahier vide et manquant, il y avait matière à faire un livre. Car cela est le nœud exact de toute l’aventure : le point où toutes les questions et toutes les lignes se nouent.

On peut se contenter d’écrire le livre ou de se saisir du nœud de son écriture avant d’écrire le cahier. On peut même se dispenser d’écrire celui-là, en fin de compte. Ce qui veut dire que c’est le livre ici qui pousse et qui produit le cahier. Le cahier peut rester vide, il peut rester justement égal à ce qu’il signifie, à son manque justement, et le livre ne s’en écrire pas moins. Le livre devient lui-même l’événement, comme arrêté au bord de ce cahier vide, et qui noue lui-même l’événement, qui décide l’événement (puisqu’il justifie la matière d’un livre), si bien que le cahier est nommé et décidé après le livre : c’est le livre qui l’écrit.

Le livre aura ainsi été ce que je rapporte et ce que j’extrais de cette aventure : il est la nécessité, l’écriture extérieure. Il est l’inversion, ce qui reste dans la main, ce qui reste à faire. Il n’aura pas été le résultat d’un processus mais d’un seul voyage, d’un seul trajet, d’un seul mouvement de recul et d’extraction et d’inversion issu de cet endroit où le cahier, qui est arrivé à manquer, est parvenu à concentrer toute l’écriture et toute la ruine comme processus historiques. (Le cahier les a concentrées : c’est-à-dire qu’il les a remplacées ; il les a éliminées.) Et ainsi, le livre ne sera sorti (les livres sortent, en effet) de ce lieu que comme un processus géographique.

Comme le processus historique du virtuel est résumé et recouvert par le point de connexion du cahier, lequel, parce qu’il est arrivé à manquer, aura rendu ce processus plus pressant, aura créé l’événement de l’événement, aura justement croisé la direction de la géographie avec la direction de l’histoire, engageant ainsi la carte entière du pays et des routes avec la strate de l’immanence et le dépôt de la ruine (la déposition de la ruine, son témoignage, sa sortie hors de la boîte : la dépose de ce contenu-là), alors le livre qui vient après, le livre qui vient écrire cela de l’extérieur, n’aura plus que la direction de la géographie pour étendre son processus. Si bien que le livre dont la matière est là, le livre que j’écris après cela (tout comme le livre que j’écris et que je rapporte du trajet géographique de ce qui m’aura manqué, à Sydney, en présence de l’immanence du marché, pour glisser l’épreuve sous l’immanence et recevoir sa marque et son empreinte) sera le livre de la géographie de l’événement et du marché, et non pas le livre de leur processus historique.

Après l’histoire et l’écriture comme processus de l’histoire, c’est la géographie comme récit d’aventures et comme livre de géographie qui m’anime (un livre qu’on rapporte, un livre qu’on extrait d’un seul voyage, en un seul sens, dans un seul et même mouvement de recul et de récit à partir du « non-lieu » et du « non sens » de l’événement, à partir du « non-lieu » et du « manque à sa place » de ce cahier qu’il a fallu dépêcher et dont toute la nécessité de l’écriture se résume par l’urgence de son dépêchement, ce cahier qui résumait et qui faisait le point sur le marché, ce cahier qui faisait, en un mot, le point du marché). C’est justement la période où je suis sorti de la boîte et du livre.

Je suis sorti de la boîte, et cela veut dire que je ne cherche plus à courir le monde avec ma boîte ou à le couvrir avec mon système. Je ne fais plus le tour du monde et des possibilités. Je ne cherche plus à systématiser mon produit et à reproduire, indifféremment, en tout point de l’orbite, le même geste de sortir le produit de la boîte et de ne communiquer qu’un contenu. Je suis sorti de la boîte et de la créature actuelle, et cela veut dire que je suis aujourd’hui également connecté au virtuel : que s’il ne sort aucune implémentation actuelle de mes voyages ou de ces lieux où aurait pu se nouer le marché et s’enchaîner la fabrique, au moins il en sortira un chapitre ; que si je n’avance pas sur le terrain et que je n’étends pas la gamme éparse de mes possibilités, au moins je reculerai dans le virtuel, au lieu où se noue et s’extrait le chapitre.

Et je suis sorti du livre, au sens où le livre n’est pas devenu lui-même le processus de fabrication de remplacement. Je ne cherche pas plus à faire régner le système de la boîte qu’à étendre et amplifier le contenu du livre. Le livre ne contient rien, il ne renferme rien ; il n’est lui-même qu’un mouvement d’inversion et de sortie : la marque d’un lieu, le résumé d’un processus devenu géographique (c’est cela, devenir, pour un processus). C’est-à-dire que je ne raconte pas ce qui m’arrive, dans le livre : actualité ou non actualité, implémentation, avancement ou retrait ; mais c’est le livre qui s’impose lui-même comme matière, dans ce mouvement de recul, comme lorsque, à force de vouloir écrire sur le marché et de réclamer ce cahier, ce feuillet, qui manquait si cruellement à sa place, devant l’urgence de ce point de connexion, l’urgence de ce support (cahier de charges) pour l’implémentation du modèle du marché, c’est soudain la couverture et la reliure d’un livre que je me suis trouvé avoir entre les mains et qu’il m’est alors apparu que le livre, parce qu’il était susceptible d’être « reçu » dans un mouvement de recul et qu’il n’était pas tenu d’être continuellement perçu comme un processus positif de fabrication, pouvait recevoir la matière inverse du marché, pouvait le contenir inversement, et devenir lui-même le livre de marché. Ce que, dans un dépliement naturel, dans un mouvement de ma pensée qui s’est naturellement dépliée à l’extérieur et non pas qui s’est imaginée dans une boîte, il est naturellement devenu, dans une connexion immédiate, plan à plan, avec le marché.

Une double inversion et un double dépliement, ici : non pas faire la théorie du marché, non pas faire le récit du marché, mais devenir la marque extérieure, l’écriture extérieure, du processus géographique dont le seul et unique mouvement de recul rapporte la matière et le nœud de ce qui a manqué/marqué là-bas. Il faut un voyage, il faut toucher la géographie après avoir mis le point et la croix sur l’histoire, pour que le marché, ce lieu de l’événement, ce site de la situation envenimée, se transforme en livre de cette manière qui garde intacte la continuité et la tension de la surface. C’est-à-dire que le livre est avant tout un dépliant. Il sort de là ; il se dégage de là : il y a donc une géographie.

Le livre sort et se déplie : cela veut dire qu’il ne se referme pas et qu’il ne contient pas. Il se dresse comme le contrefort d’un manque, comme le processus lancé dans sa propre géographie, l’envers qui se constitue à son propre endroit, pendant que s’engagent la géographie et l’histoire dans leur marque et dans le voyage de ce cahier vide vers eux. A Sydney, je me suis trouvé également mis en présence d’un champ d’immanence : un champ de ruines et d’arêtes aux multiples brisures ; je me suis trouvé au point où il fallait absolument écrire sur mon support habituel, l’outil que j’ai passé tout ce temps à aiguiser et à polir, et écrire absolument en ce lieu, sur ce site absolu de rencontre et de recouvrement des vagues de l’immanence.

18.11.2008

L'œuvre dépasse le possible

La seule façon de comprendre l’œuvre du trader dans le marché (c’est-à-dire d’en faire sens, de la remettre dans le bon sens, quitte à redéfinir, à cet effet, le sens entier du temps et de l’espace) est de la penser comme une œuvre poétique où l’original, la copie, et toute leur analytique métaphysique ne comptent plus, mais où ne s’éclaire plus et ne « s’illumine plus » (Mallarmé) qu’un espace d’un genre nouveau.

Je veux également « produire » comme résultat (et je méditerai bientôt sur le résultat) que le marché sera l’œuvre du trader et qu’il ne saurait y avoir de relation entre eux que celle-là, c’est-à-dire que le trader en sera l’auteur original et le propriétaire et que c’est à ce titre, avant tous les autres, que cela lui rapportera quelque chose de la produire.

Mis à part pour ma dérivation, je n’ai pas besoin de dérouler tout l’épisode des produits dérivés et de leur écriture. Le trader installé dans le pit, dans le seul tissu et espace du sous-jacent, dans le seul intervalle d’attente de la fourchette, dans cette « temporisation » et cette « spatialisation », dans cette attente et cette éclaircie (de l’être du trader et de son endurance ? de sa résistance ?) que l’on sent antérieures au temps et à la probabilité et même antérieures au marché – car elles sont antérieures à l’événement et il ne s’y passe rien à strictement parler –, ce trader est également, déjà, avec son marché, dans la relation de l’auteur avec l’œuvre.

Je veux profiter de ce que Blanchot (à travers Mallarmé) a pu écrire au sujet de la transformation qui avait lieu dans l’espace et dans le présent une fois que l’œuvre était faite (cette occupation de l’espace et cette singularisation du temps, cette originalité de l’œuvre, « cette impossibilité, qui est », qui émet fatalement un coup de dés et reconfigure les possibilités du système, qui ne laisse plus de recours ou même de sens à la chronologie) pour dire que si c’était cela le point de l’espace poétique – et le trader est poète et le marché est l’œuvre qui a lieu pour lui –, alors, à partir de cette maximalité et de ce degré d’occupation, il n’importerait plus de remettre les choses dans l’ordre métaphysique chronologique et de se demander si le trader suit le marché ou s'il l’invente, s’il est original ou s’il est dérivé, si ce qu’il fait est une œuvre (nécessaire) ou s’il a seulement de la chance.

J’ai ainsi relevé que Blanchot parlait de l’espace poétique comme celui où le résultat et la donnée se confondaient et s’échangeaient ; et j’ai aujourd’hui relu, dans mes carnets, que l’espace du temple égyptien, que j’identifiai comme espace de l’écriture et comme le lieu d’écrire, était le résultat de l’écriture, ou plutôt, comme l’espace et le temps n’ont pas encore eu le « temps » du temps et la « place » de l’espace en cette couche d’avant l’être qui est l’écriture, qu’il était l’écriture même, si bien qu’il ne me reste plus qu’à dire pourquoi le marché est un temple et qu’à profiter, non pas du thème selon lequel le trader serait l’auteur du marché (car il ne l’est pas, au titre où Mallarmé est l’auteur du Coup de dés), mais de l’endroit où Blanchot et Mallarmé m’auront mené, à la suite du temps et de l’espace de l’œuvre. Il ne me reste plus qu'à profiter de ce lieu, qui ne sera caractérisé, pour l’économie de ma réflexion, que par ses modalités extraordinaires, pour dire que ce sont simplement ces modalités, et indépendamment, maintenant, de l’histoire de l’auteur, qui me permettront de faire sens de la place du trader et du sens de son œuvre.

Vu d’en haut, c’est comme si j’avais fait une recherche par mot-clé (sur Google par exemple) de l’autre endroit où la possibilité, l’impossibilité, la nécessité et le résultat, se combinaient d’une façon qui sortît de l’ordinaire, et que j’avais trouvé le domaine de la critique littéraire, avec, en prime, toutes ces occurrences du terme « écriture » et de ses termes dérivés (texte, origine, fin, différence, etc.), si bien que cette communauté de thèmes (non pas thèmes identifiables, mais « thèmes musicaux » et variations sur les modalités) pourrait me laisser réfléchir à cela qui a pu entraîner, à partir du simple geste d’écrire (geste si naturel, si humain, si ordinaire), ces spéculations extraordinaires de Blanchot de Mallarmé : à y réfléchir comme à une structure plus profonde que la surface du texte écrit.

Qu’est-ce qui est si grave dans l’acte d’écrire ?

Et je trouverai alors qu’en écrivant, on n’écrit pas (simplement), mais qu’on joue déjà avec les dés qui ont toute la capacité, d’abord d’engager l’espace et le temps, l’ontologie et la corrélation, les choses et le sens des choses, les mots qui remplacent les choses et les liens « vibratoires » entre les mots qui sont simplement les liens et les tensions du sens, et ensuite de les « retourner », de les « jeter » autrement, de les jouer autrement, et qui plus est, que ces dés sont alors jetés à la surface et qu’ainsi ils commettent ce qu’il y a de plus surprenant pour la substitution entre les choses et les mots, le plus surprenant pour l’impossibilité que décrit Mallarmé : ils commettent la matérialité du fil de l’écriture.

L’œuvre est impossible, mais elle est. Elle est impossible, parce que, pour ouvrir l’espace qu’elle engage et les capacités qu’elle implique, il faut déjà dépasser le concept ordinaire de possibilité. Ainsi, j’interprète le sens dans lequel Blanchot dit que l’œuvre est impossible comme relevant plutôt du mien, celui où Pierre Ménard a écrit une œuvre impossible, et où Pierre Ménard est le lieu d’introduction de la pensée de la critique littéraire.

Je devrais ainsi, en retour, faire profiter l’écriture de la théorie littéraire de la mienne sur les produits dérivés, et dire pourquoi, de façon générale, il y a une classe de processus (d’écriture, de prix) qui engagent les modalités de la sorte, qui nouent l’impossible de la sorte, et qui doivent, par le fait même, être, c’est-à-dire se produire à la surface, produire la matérialité du fil écrit, qui devient le seul lieu et le seul absolu, la donnée et le résultat.

(Structuralement, je devrais sans doute interpréter les marchés et l’écriture comme l’autre manière de faire être quelque chose ; l’autre manière, c’est-à-dire celle qui n’est pas issue de la métaphysique et de sa séquence de possibilité, celle qui n’est pas issue de l’empiricité non plus, mais proprement issue de l’impossible.)

Il ne me reste plus alors qu’à articuler l’impossible, que Mallarmé et Blanchot entendent comme noué, selon mes deux niveaux, et à entendre le coup de dés que Mallarmé dit être produit par la pensée comme étant inférieur au hasard qu’il n’abolira pas. Car le hasard mallarméen, que j’interprète désormais comme mon risque, est celui de l’écriture, celui du marché et de la surface. Le coup de dés de la pensée, le « coup de la pensée », est une spéculation ; ce n’est qu’un coup, un essai, une théorie, une fiction, une réplication ; alors que le hasard est l’Histoire.

Mallarmé parle du coup de dés déjà tiré, du hasard qui s’est déjà joué, et ainsi, alors que tout est joué, le hasard n’est pas aboli. (Il restera à voir par quelle variation de l’écriture, par quelle variation de le texture du « marché » et des « prix », Mallarmé maintiendra le hasard au sein du texte. Il faut voir comment le « hasard » des phrases et leur bougé, dans le poème de Mallarmé, comment le développement des phrases qui dérivent et qui se branchent du tronc principal de la phrase, servent à maintenir ce hasard.) Non pas qu’il faille rejouer, mais le hasard est là après le coup, après l’essai, après l’œuvre. Il est dans l’œuvre ; il est l’œuvre ; il est sa « salle des marchés » (trading room) ; il est le retour et la réplication que l’œuvre impliquera elle-même (non pas sa lecture, mais sa matière même).

L'écriture comme substitution

Parce que l’événement élémentaire, ou la maille élémentaire, du processus du marché (désormais assimilé par moi à un processus d’écriture) est fondée sur l’échange et sur la substitution et non pas sur la coïncidence et que c’est cela qui place l’individu-trader au sein du processus, on obtient là un troisième type de processus temporel qui ne doit être confondu ni avec la succession sans loi et sans attachement, la succession purement empirique de faits huméens (d’après Hume), ni avec les réalisations projetées et conceptualisées des processus stochastiques de la métaphysique des possibles. J’ai dit que la substitution en était le cœur. C’est elle qui en produit la matérialité.

Dans le processus d’écriture qui n’est, lui non plus, ni complètement empirique et improbable, ni complètement pensé et prévisible (qui n’est pas encore pensé), il n’y a d’autre partenaire pour l’échange et la substitution que la matérialisation du fil de l’écriture, cette perte d’identité continuelle de l’auteur dans le corps de ce qu’il écrit, aussitôt suivie d’un rattrapage, d’une reprise d’air, littéralement d’une inspiration, qui est opérée par la main qui écrit et non pas par l’esprit, et qui permet à l’auteur de rester à la surface, c’est-à-dire de ne jamais dévier vers la profondeur et de laisser toute sa chance, toute son amplitude et tout son impact – car les probabilités sont absentes de ce guidage – à l’aventure du fil matériel de l’écriture. Elle lui permet de rester entier à la surface et de ne pas céder à la passivité purement empirique.

Il n’y a d’autre pôle de l’échange que cet oubli de soi dans la page ; et ainsi le processus d’écriture est-il guidé par la surprise continuelle et par l’im-probabilité (au sens ni de l’empirique, ni du conceptuel, mais de ce qui en sort), par une exploitation de la dynamique qui alterne l’oubli de l’être avec la surprise du don de l’être, par un déroulement de l’histoire au sens de Derrida et contraire à la tentative heideggérienne de résistance à l’oubli de l’être. C’est cet oubli de soi, ce don de soi qui est assuré, si tout va bien et si ça flotte, d’être suivi par le don-retour de l’écriture, par la surprise que nous fait l’écriture en nous offrant ce à quoi nous nous attendons le plus et que nous espérons le plus : le fil de l’écriture (que nous espérons le plus parce que nous le pensons, et qui nous surprend le plus parce qu’il excède la pensée quand même il la répliquerait mot à mot), c’est ce jeu de substitution, engageant le corps du scripteur par le côté intégral de l’échange et non pas de la coïncidence – c’est-à-dire qu’il engage vraiment le corps du scripteur et qu’il est fait pour lui, tandis qu’un processus autre que l’écriture n’est pas fait pour le corps et n’est pas matériel –, qui pourra garantir que Pierre Ménard fait quelque chose de plus que copier le Don Quichotte et que le trader fait quelque chose de plus que subir le marché.

Ce n’est pas moins que la notion classique de la temporalité qui s’en trouve bouleversée, car il est absolument nécessaire, à ce stade, de dire ce qui se passe dans Pierre Ménard, où il est à la fois nécessaire que le Don Quichotte précède l’œuvre de Ménard (sinon elle perdrait son sens et son originalité) et qu’il n’agisse pas sur elle par le biais de la cause ou de la connaissance, car il la transformerait alors en simple copie. Si j’arrive à élucider ce nœud, quitte à postuler que ce qui s’y passe existe en dépit du fait que cela ne se réduise pas à la catégorie de la cause et de la succession métaphysique, alors je pourrai généralement expliquer un sens de l’après qui sera également propre au trader, et qui éliminera sa façon de suivre l’histoire, de lui succéder, et de ne pas la subir ou de la répliquer.

On a envie de dire que Pierre Ménard est guidé par le Don Quichotte, non pas par la faculté de son esprit qui l’amènerait à le reproduire à l’identique, mais par son corps, et qu’il l’écrit de façon somatique. Or, même cela ne m’aiderait pas, car il est nécessaire que le Don Quichotte soit présent à l’esprit de Ménard. Peut-il lui être présent autrement qu’à l’esprit ? On a envie de parler de corps par opposition à l’esprit, et aussitôt de glisser, sur le guide du corps, vers la métaphore du corps matériel de l’écriture venant ici se substituer à celui de Pierre Ménard – et la métaphore est justement, en elle-même, une substitution : ainsi faudra-t-il convoquer des catégories métatextuelles – avant qu’on réalise que cette "présence au corps" va aussitôt se réduire à une présence à l’esprit.

C’est parce que le cœur est l’échange et non pas la coïncidence, qu’il est la substitution et non pas la conception et la présence, que cette conséquence, si paradoxale pour la temporalité et pour le sens commun (métaphysique) peut se faire jour. Oui, un espace est possible où l’écrivain n’invente rien et n’est inspiré par rien, où il ne connaît pas la possibilité, pour ne pas dire les possibilités, de ce qu’il écrit (c’est-à-dire que ce qu’il écrit peut n’être pour lui qu’un processus de réplication sans nom), mais où il peut s’inscrire et faire quelque chose après l’histoire. Ainsi tous les processus traditionnels de la connaissance seraient-ils dénoncés, ceux qui font obligatoirement passer l’antécédence temporelle ou l’après de la postériorité de l’écriture par la présence de l’esprit et qui ne peuvent alors générer que la pure copie. En un mot, ceux dont la maille élémentaire est la coïncidence. Tandis qu’il n’y a pas comme l’échange et la substitution pour nécessiter le corps, c’est-à-dire le différent, le non identique à soi. Littéralement, on ne peut pas échanger sans partenaire, sans oubli de soi et sans envoi de soi dans le partenaire ; et on ne peut pas écrire sans envoi de soi dans la page (sans penser que l’écriture ne s’arrête pas à cette substitution et à cet oubli de soi de la pensée, car il y a un genre de pensée qui vient en écrivant et qui ne vient pas autrement).

Ainsi le paradoxe suivant lequel le Don Quichotte de Ménard est nécessairement postérieur à celui de Cervantès et n’en constitue pas pour autant une pure copie serait-il élucidé sans comprendre, simplement en remarquant que ce qui le produit est un processus de temporalité basé sur la coïncidence et sur la présence d’esprit, tandis que les processus qui engagent fondamentalement l’échange (comme l’écriture, ou le marché qui n’est, avais-je dit, que le processus de l’histoire) comportent, à leur base et à leur cœur, autre chose que ce qui produit le paradoxe. L’écriture serait ainsi définie par le biais de ce qui fait sa différence, par cet échange qui est à sa base et la nouvelle de Borges serait comme le lieu de sa définition différentielle. Il y a clairement quelque chose qui échappe à la causalité et à la « prévision » dans ces processus d’un genre nouveau, et c’est bien cela, je le réalise aujourd’hui, qui m’a persuadé, dès mon premier jour dans le marché, que les faits enregistrés pouvaient absolument se répéter, que le « processus de connaissance » de ce jour-là pouvait absolument se répéter (tous les cris, tous les faits et gestes), sans que cela ne garantît en rien que le même processus de prix s’ensuivrait. Car il y avait autre chose dans la réalisation des prix, dans le retournement des prix et leur substitution (c’est-à-dire dans leur matérialisation à la surface du marché), que la réplication de possibilités simplement entrevues.

Le marché est un texte, une écriture matérielle. Il l’est pour la raison qu’il engage le corps du trader et qu’il remplit alors un domaine (qu’il s’étend alors dans un domaine) qui ne peut être compris par l’esprit du trader, c’est-à-dire conceptualisé. C’est ça qui fait le sérieux et la matérialité de ce processus, par opposition à la légèreté et au côté éthéré, non crédible (c’est du vent), des processus de connaissance. Il est écriture et il est matériel pour la raison qu’il inclut le corps du trader et qu’il passe à travers lui. Mais pour cette raison, il devient réellement historique et cela ne peut plus être crédible qu’il puisse ne pas échapper au trader. Pourtant, le trader y a sa place par construction : il fait partie de la définition même de ce processus historique. Et ainsi, il devient d’autant plus urgent d’étendre et de développer cette place : de dire où elle a lieu exactement. Car alors elle n’est pas accessoire. Le trader ne peut pas à la fois faire le marché et le « rater » complètement.

On parle ici d’une production qui serait continuellement postérieure à l’histoire et à l’événement mais qui n’en serait pas moins originale, où le trader fait quelque chose qui n’est ni livré au hasard ni rendu trivial par l’histoire toujours « connue ». Peut-être faut-il simplement l’appeler processus d’écriture et, sans l’expliquer plus avant, se contenter à ce stade de bien le distinguer des autres.