29.12.2008
Par avoir lieu, en écrivant, tout ce que tu désires finit
« En écrivant, tout que tu désires finit par avoir lieu. »
Il ne faut pas comprendre cette affirmation prodigieuse dans le monde des possibilités absolues, car elle donnerait alors à penser que l’écrivain a le pouvoir d’agir sur le cours de l’histoire, mais dans le monde qui est strictement couché dans l’écriture et ajusté à elle et qui est celui des possibilités conditionnelles au seul état matériel qui a alors lieu : l’état d’écrire.
Vue de l’extérieur du plan de travail de l’écrivain, cette affirmation reviendrait sans doute à dire que ce que l’écrivain désire depuis le début et tout le temps, c’est écrire, or c’est cela qui finit toujours pas arriver, en écrivant. Mais vue de l’intérieur, et avant même de distinguer, dans le fil de l’écriture, différentes couleurs et différents états d’âme (états forcément intérieurs : comme si je disais que cet écrivain voulait depuis le début aimer cette femme, or, c’est précisément ce qui a fini par lui arriver : il a fini par l’aimer en écrivant), l’affirmation n’est pas forcément aussi tautologique qu’elle en a l’air. Rien n’est moins assuré, en effet, quand on veut écrire, et même, je dirais, quand on écrit, que l’on finira par écrire.
L’écriture essentielle, celle qui n’est pas distraite et éblouie par la possibilité (celle où l’interféromètre de Pierre Ménard a déjà fait son travail de séparation entre une modalité traditionnelle comme la possibilité et la modalité propre de l’écriture qui est la capacité), est pour moi, toujours, une écriture postérieure. C’est-à-dire qu’elle n’a pas lieu en écrivant, mais après. Elle a lieu après la fin du projet, de la conception, de la possibilité, de la métaphysique, du résultat, de la copie, du calcul, etc., sans pour autant – et c’est là son point essentiel – qu’elle transforme cette fin en suite qui serait alors suivie par une fin plus définitive.
Non, la fin est véritablement atteinte ; les espérances ont toutes été comblées et les possibilités ont toutes été couvertes par l’algorithme de duplication et de contrôle stochastique ; l’auteur a même oublié cela, il a traversé cela pour se retrouver vraiment plongé dans la page où l’écriture matérielle, non prévue, non conceptuelle, va maintenant avoir lieu, et cette page est essentiellement blanche. Elle n’est qu’un blanc (de mémoire) où l’auteur pourra seulement alors rencontrer la surprise de son écriture. Mais elle n’est pas un vide, car elle est l’espace que l’auteur a fini tout à l’heure de combler tant et si bien qu’il y a laissé jusqu’à la dernière de ses conceptions et de ses espérances – il y a même laissé la toute dernière : qui lui avait laissé goûter la fin –, tant et si bien qu’il s’y est oublié et que ce qui reste désormais à la surface de la page, ce n’est nullement un résidu de pensée ou le germe d’un projet, mais simplement son corps massif, laissé là comme le représentant absolu de l’oubli, comme cet oubli même, en attendant justement la surprise, celle que ce corps laissé-là par le comblement de l’attente et la fin de toute conception soit enfin échangé contre le corps matériel de l’écriture.
Alors que tout est fini et pensé et dupliqué, tout va maintenant bouger, mais pas dans le sens de la possibilité. Tout va bouger dans le sens de la dérive et de la tristesse du marché de l’écriture : dans le sens où, la fin étant tombée, on veut, par cette suite qui se déclare juste après la fin et qui n’est ni un nouveau projet ni un espoir (car ils sont tous finis), enlever à la fin sa chute, lui enlever son effet, continuer à la surface. C’est la fin elle-même qui continue de glisser et d’avancer un peu.
Ainsi, c’est le mot « finir » qui n’a pas, en matière d’écriture, son sens usuel, traditionnellement associé à l’attente (expectative, espoir, etc.) et à l’aboutissement d’un processus, d’une patience au travail qui aura suffisamment duré. Et d’ailleurs, il n’est pas à sa place dans ma phrase : il ne devrait pas être associé à l’idée de la finalité, à ce qui finit par arriver au terme de l’attente ou du travail. Pour un peu, je dirais que le mot « finir » devrait être associé au commencement de l’écriture, comme lorsque j’affirmais plus haut que l’écriture commence après la fin, si je ne craignais d’associer le mot « commencement » à l’écriture, qui ferait aussitôt penser à un recommencement, et donc à une fin suivante.
Je devrais pouvoir dire que l’écriture finit au sens où elle commence mais que, comme son commencement, qui est si différent de la possibilité, garde bloquée avec lui la fin et la pousse et la traîne avec lui, celle-ci ne pourra pas s’échapper pour un rendez-vous ultérieur. L’écriture finit, non pas « finit par ». C’est un « finir » transitif qui ne se rapporte qu’à elle-même. De même, l’écriture, bien qu’elle soit le produit même de la patience et du travail prolongé et plongé (en immersion), ne finit pas par avoir lieu comme par épuisement de l’espace des possibles ou comme une récompense. Car elle est continuellement une surprise, mais triste, la surprise qui rend matérielle, plus massive et plus sombre la chute aiguë de la fin.
Ainsi, je devrais écrire : « Par avoir lieu, en écrivant, tout ce que tu désires finit. » (Séparant ainsi le « finit par ».)
« Tout ce que tu désires finit » : c’est là où s’arrêtent et finissent l’attente, l’espoir, le projet, la volition. Non qu’ils aient été comblés ; mais ils n’ont plus lieu. On abandonne le lieu du projet et de la possibilité. Le régime du désir et de la conception et de l’esprit est terminé, et d’ailleurs rejeté à la fin de la phrase.
Ce qui commence la phrase maintenant, c’est l’avoir lieu ; et « avoir lieu » ne s’interprète plus alors comme l’expression (syntagmatique) indivisible qui veut dire « se passer », « avoir une occurrence », comme un événement ponctuel qui vient justement clôturer une attente et finir un processus ; mais on parle maintenant « d’avoir lieu », de « prendre lieu », comme lorsqu’on dit « prendre forme ».
« En écrivant » ne signifie plus le temps continué du processus de l’écriture mais une décision elle-même devenue ponctuelle et tranchante, l’indication d’un changement de régime. « En écrivant » veut dire « par l’écriture ». L’écriture est en effet un « avoir lieu », elle est l’avoir d’un lieu, l’appropriation d’un lieu (ce fameux lieu où plus rien n’a lieu que le lieu). Elle n’est plus qu’une « occupation » (au sens de l’espace), une métrique et une variance, là où le processus continué et l’attente du « finit par » laissaient attendre une probabilité, une modalité du possible.
On ne s’attend plus à la probabilité, à l’espoir, ou même à la catégorie entière de la possibilité, en écriture, puisque tous ces régimes sont désormais finis, mais à la pure variance : cet intervalle de déplacement et de translation supplémentaires où, ce qui a été désiré étant déjà fini – et d’ailleurs il était sans doute d’autant mieux fini qu’il était déjà fini et décidé et « tiré » avant que l’écrivain ne le désire : il était déjà fini et déjà trop tard –, l’auteur s’approchant de la modalité de l’écriture ne voit plus la différence entre ces fins-là, et même c’est son indifférence à leur égard qui le définit (cf. Pierre Ménard).
L’écrivain dispose de la capacité de vouloir ce qu’il veut par écrit, de le vouloir dans ce lieu pur de l’écriture. Il a la capacité de se montrer original (et même originateur – comme si c’était lui qui produisait ces possibles et commandait leur réalisation) du cœur même, ou plutôt, depuis la fin même de l’inoriginalité. L’espace de variation dans lequel l’écrivain « ajuste » la possibilité de l’œuvre sur celle de l’événement extérieur n’est rien devant la variation, ou plutôt, devant la variance de ce qui va suivre ; si bien qu’en « finissant » (en commençant) par produire le plus grave, à savoir l’oubli matériel engendrant la surprise matérielle de l’écriture, l’écrivain a toute la marge pour dire que ce qui a fini par se passer était ce qu’il avait voulu.
Cet ajustement marginal est négligeable et presque imperceptible devant la vraie décision, le vrai vouloir, et l’avoir-lieu qui lui reviennent. Sans parler qu’en écrivant suffisamment longtemps, non pas longtemps dans le temps mais dans l’appropriation « profonde » de l’avoir-lieu et de la « fin » de l’écriture, la nappe de celle-ci finit par « imbiber » l’espace de variation du possible, si bien que cela deviendra indifférent de dire que ce qui a eu lieu a eu lieu à l’extérieur ou à l’intérieur.
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20.12.2008
Rue Visconti
Par son caractère long et étroit, la rue Visconti se confond si bien avec l’idée parfaite de la ligne droite, dans son tracé, sa percée et jusqu’à sa finition, que, lorsqu’on l’emprunte et qu’on la foule, dans la répétition du geste de ceux qui l’ont créée, on s’attend à en ressentir tout à fait, et à ne jamais en contredire, sous la semelle même, le caractère de ligne droite qui n’a ni épaisseur ni relief ni texture aucuns.
Or, une voiture était arrêtée, ce soir-là, à l’autre bout de la rue, les phares allumés. Il faut dire également que l’éclairage public de la rue était en panne et qu’aucune lumière ambiante ne viendrait donc atténuer le contraste, le détail, et l’infinie précision du phénomène qu’il nous serait donné d’observer.
Ce que nous avons pu observer alors, en empruntant la rue par l’autre bout, c’est que la lumière des phares de la voiture, parfaitement alignés dans l’axe de la rue et suffisamment éloignés pour sembler, depuis notre point de vue, littéralement sortis du sol et à peine émergés à sa surface, était si parfaitement rasante, dans l’obscurité ambiante, que les moindres aspérités et défauts de la surface asphaltée de la rue s’épanouissaient sous nos pas comme d’inexplicables taches sombres, qui nous donnaient l’impression que nous progressions sur un terrain accidenté, où les crêtes succédaient aux dépressions et où les crevasses étaient remplies d’un liquide noir insondable qui faisait redouter, à chaque pas, que l’on s’enfonçât dans d’insoupçonnables abîmes.
Ainsi la rue Visconti s’était-elle transformée en réelle course d’obstacles pour ne pas dire en champ de mines, et elle, qu’on traversait jusqu’alors comme une ligne droite très rapide, où la seule crainte était qu’une course aussi rectiligne et si parfaite ne fût pas, justement, trop certaine pour ne pas provoquer, dans un esprit forcément habitué aux incertitudes de la conduite, un accident qui lui serait propre et qui ne se serait dû en rien à la route, et pour ne pas entraîner, dans une sorte de mouvement réflexe contre la rectitude et contre l’improbabilité d’une telle rue, justement un coup de volant, un accident de conduite interne venant donner à l’improbabilité insupportable un support bien matériel, une réalisation même, c’est-à-dire un écart de conduite là où la rue n’en nécessitait aucun, et que la voiture, qui roulait jusqu’alors si bien et si droit, et comme les yeux fermés, ne se jetât tout d’un coup contre le mur et n’attaquât le trottoir dans le seul but d’ouvrir les yeux, cette rue Visconti nous offrait ainsi une profondeur, un champ d’intérêt et une réelle texture qui achevaient de nous convaincre que nous faisions là autre chose que marcher, que nous recherchions autre chose que progresser, mais que nous nous penchions sur la rue, que nous la feuilletions et que nous la compulsions, comme nous nous pencherions sur un texte difficile, que nous feuilletterions un livre inédit, que nous compulserions une œuvre maîtresse mais qui serait oubliée.
Ainsi ce qui paraît rectiligne et improbable serait-il amené, un jour, selon la disposition de la lumière qui ferait alors sur lui, ce jour-là, toute la lumière, à révéler une profondeur insoupçonnable et à réaliser, contrairement à son improbabilité, la probabilité qu’on l’ouvrât et qu’on le compulsât et que l’on s’attachât alors dans la probabilité à ce qui, en elle, serait visible et prononçable et prouvable (probable), à ce qui serait positif dans la vie et même dans la ligne – et même dans la rue de Paris dont la longueur, pour une largeur donnée, serait la plus grande.
15:51 Publié dans Tour du Monde | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : probabilité, texte, écriture