28.05.2009
La fente (IV)
Si j’ai atteint le stade, ou plutôt le plan, où je peux écrire à partir de rien qu’une fente sur la table, c’est-à-dire à partir d’un double rien, puisque la fente n’est elle-même constituée de rien (que du vide), n’aurai-je pas réussi à retourner toute la logique du sujet et du support ?
La relation avec l’écriture est devenue tellement directe et immanente que cette fente qu’il me faut pour écrire, cette fente dans le bois, cette marque vide, cette question vide, ne va certainement pas fournir la matière de l’écriture et qu’elle va désormais représenter la chose qui, je le réalise maintenant, me fait écrire en premier, avant le sujet et le support et la matière, et qui est simplement l’hésitation préliminaire, qui est la question de l’écriture en ce sens le plus trivial où l’on se demande, avant d’écrire, ce sur quoi on va écrire.
Ainsi cette fente serait-elle la marque de cette hésitation, de ce creux qui s’ouvre de nécessité, non pas sur la page blanche, déjà blanche, mais un niveau au-dessous, dans la matière même qui supporte la page, dans la matière qui sera la plus voisine de moi au moment de cette interrogation et qui est forcément celle de la table ; la matière, ou plutôt le vide, dans lequel doit seulement se précipiter un sujet. Ainsi cette fente serait-elle le vide dans lequel je pousse mon sujet – et toute la question du sujet et de l’inspiration se réduirait-elle à la question du vide, du bord du vide, et du saut dans le vide – et qui, dans l’échange et la conversion qui se produiraient alors, deviendrait le vide qui me pousse à écrire.
* * * * *
L’immanence et la matérialité de l’écriture deviennent ici telles, la succession des événements à cette surface et l’incorporalité des causes deviennent telles, en matière d’écriture (lorsque cette matière est réduite à ce point), que l’hésitation, la question : « Sur quoi écrire ? », qui précède forcément l’écriture, devient elle-même, pour la simple raison qu’elle la précède, la cause de l’écriture.
Je ne sais si je dois placer la fente comme un préliminaire temporel, à savoir que sa compagnie et de me pencher sur elle, sur son bord, me seraient nécessaires avant que je ne commence à écrire, ou comme un voisinage spatial, à savoir qu’elle devrait être jetée à côté de mon cahier avant que je me jette dans son vide, comme le correspondant et l’étalon et la mesure (comme la marque, j’allais dire, comme le contrat qui me lie) de la ligne que je jetterais moi-même sur le cahier.
Cette fente, devenue le correspondant de mon écriture, ne voudrait ainsi dire qu’une chose – car elle me parle, littéralement – à savoir que je corresponds avec elle, que je lui écris ou qu’elle me dicte ce que j’écris. Elle voudrait me dire que la relation de l’écriture avec son extérieur – et toute l’écriture ne se décline-t-elle pas comme la question de cette relation ? – est, et a toujours été, celle de la correspondance, de l’émission de messages, de mots qui franchissent le vide ou qui proviennent de lui, et que, lorsque cette question est réduite à son strict minimum, à la stricte concentration de son point, comme j’aurai réussi à le faire au terme de cette longue expérience (ou carrière : l’idée de creuser) de l’écriture, elle devient alors une question débarrassée de toute occasion et de tout sujet : elle devient la question minimale de l’extérieur qui serait réservé à l’écriture. Dans le cas de Barton Fink, c’était par exemple la question, que se posait l’écrivain sorti de la boîte, de ce que contenait la boîte qui contenait la tête de l’écrivain.
* * * * *
Lorsque, de cette question de l’extérieur, on taille les branches qui seraient inutiles à cette correspondance, lorsqu’on considère qu’il faut, pour écrire, au minimum un cahier où jeter des lignes et une surface matérielle, de préférence en bois, où appuyer le cahier (sachant que le sujet, le lieu d’écrire, a été auparavant réduit à une ruine, à un champ de ruines qui n’indique plus, par sa différentiation, que la nécessité d’être-là ou plutôt de rester-là, la nécessité d’être-là en reste de l’écriture, de rester-là dans le lieu où il ne restera plus et où il n’y aura plus lieu qu’à écrire, sachant donc, que tout sujet transcendant qui aurait pressé sur l’écriture comme par en haut s’est trouvé dernièrement réduit à ne presser par rien d’autre que par l’immanence, par la différentiation qui n’avait pour matière que la propre brisure et la pure localité de sa ligne, c’est-à-dire à ne presser que comme une ruine), alors ce qui pourra au minimum, dans ce dépouillement qui est celui de l’essentiel, tenir lieu d’extérieur pour l’écriture, ou plutôt, d’intervalle vide que celle-ci devrait franchir pour aller et pour provenir, ce qui pourra tenir lieu de correspondant pour lancer l’écriture (car en écrit, donc, toujours à quelqu’un), c’est cette fente dans la matière de la table qui correspond donc absolument – car dans ce détail minimal de la différentiation, la localisation de mon écriture, qui ne serait pas encore complète avant qu’elle ne fût asservie, au-delà de la place où je me trouverais, au-delà de ce coin de la salle où j’écrirais, à la table matérielle elle-même, n’aura plus comme système de positionnement global que le strict local, ce qui veut dire que le lieu, que la localisation sera ici absolue – à mes lignes.
Et je songeais alors que si cette fente, cette marque du vide dans la matière de la table mais qui faisait une différence, cette fente qui était donc une entaille, la dette matérielle qui m’accroche à la table et me lie à elle (qui me lie si bien que plus l’heure tourne et plus le plan d’écriture pivote, plus le pont du vaisseau s’incline sur l’abîme et menace de m’y précipiter sans sujet qui tomberait avec moi, plus mes options se réduisent aux purs mouvements réflexes, à la matière qui serait rattrapée par la matière, au corps qui ne saisirait plus que le corps, et plus cette fente dans la table s’avancera comme la seule attache, comme le seul accroc capable de me retenir de glisser, littéralement comme la seule prise qui serait offerte à ma main), je songeais que si cette fente était capable à elle seule de me pousser à écrire, que si l’écriture ne devait, en fin de compte, ainsi surgir de rien, si rien, une fente, une marque, un creux dans la matière, la chose dont on imagine le plus difficilement qu’elle puisse fournir à l’écrivain une matière à écrire, pouvait ainsi me faire écrire, alors pourrait s’ouvrir ici l’accès à l’espace où Pierre Ménard écrit.
Moi je me suis asservi et attaché à cette fente ; j’ai besoin de l’avoir sous les yeux, sous le cahier, pour écrire, et j’écris alors sur elle, je la répète, et lui, pourra-t-on dire, lui, Pierre Ménard, aura eu besoin d’une autre marque vide, d’une autre fente dans l’établi qui supporte l’écriture, et qui ne pourra donc rien lui apporter de plus ; lui, Pierre Ménard, aura eu besoin de la fente du Don Quichotte.
10:01 Publié dans Compagnie de la table | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : écriture, pierre ménard, immanence
07.04.2009
Le marché de Pierre Ménard
Un prix se mérite : ce n’est pas comme la valeur (fixe et faciale, convergente). Il faut maintenir le prix, comme on dit que l’on maintient un marché.
Maintenir le prix : cela veut également dire l’affirmer, comme lorsqu’on dit : « Je maintiens qu’il en est ainsi, qu’une telle ou telle chose va se passer. » Le maintenir : le réaffirmer, le répéter, et non pas le remplir et s’arrêter.
Le maintenir et non pas le remplir, lui qui fuit toujours, lui qui n’est pas un récipient, un contenu, une valeur, une promesse à remplir ou la face d’une dette à rembourser. On sait à quel prix on rembourse la dette : au prix d’une punition et non pas d’un couronnement ou d’une récompense.
Maintenir le prix, lui qui est un signe qui nous touche et dont il faut répéter le toucher (le toucher : une question de surface plutôt que de paroi, de surface qui est traversée par la sensation du toucher et qui maintient cette sensation, qui l’entretient comme une vibration, tandis que la paroi d’un récipient ne remplit qu’une seule mission).
Il faut maintenir l’effort dans la sensation de toucher du prix, car ce n’est pas chose facile que de maintenir que le prix transmet immédiatement, sans médiation et sans passer par la possibilité, le sens unique de la contingence.
* * * * *
La pensée représentationnelle n’a trouvé rien de mieux que de dédoubler le réel pour capter la contingence. Elle a inventé la possibilité et la pièce spacieuse, la salle de spectacle où se conclut la représentation, la pièce en deux actes où va soi-disant s’actualiser la possibilité : dans un premier acte, elle invente une copie du réel qui a déjà échangé le réel et qu’elle appelle la possibilité – car la copie contient déjà tout ce qu’on veut retrouver du réel –, et dans le deuxième acte, elle réalise cette possibilité.
La contingence est réelle, mais elle n’est pas pleine ; elle n’est pas définitive (il faut toujours se rappeler ce qui se passe exactement quand on dit que la contingence est première à l’être). Elle n’est pas finie et remplie, et c’est pourquoi la pensée représentationnelle (par opposition à ce que j’appellerai plus tard l’écriture, le marché) n’a trouvé rien de mieux que de détourner cette insatisfaction et ce non remplissement dans une reconstitution de toutes pièces, dans la théâtralisation qui s’appelle la possibilité.
La pièce de théâtre de la possibilité est finie dans le temps ; elle a un horaire fixe. La possibilité n’a lieu que dans le futur ; une possibilité passée n’est plus une possibilité. Elle s’est actualisée, ou alors elle a disparu : toute trace d’elle se volatilise dès que la possibilité qui devait se réaliser se réalise ; le charme est rompu, le simulacre tombe, la possibilité montre son côté factice et puéril. « Ah bon ! Ce n’était que cela la possibilité ? À quoi cela a-t-il servi de me monter la tête, de monter cette pièce, juste pour renvoyer tout le monde à la tombée du rideau ? »
La possibilité est trop dépendante du temps, trop corrélée avec le temps. Dégénérée, donc ; aucune diversification. On a envie de demander : « Et l’espace ? La possibilité n’a-t-elle pas négligé l’espace ? »
* * * * *
Pierre Ménard n’a rien fait dans le temps : la possibilité y était déjà fermée pour lui ; mais n’a-t-il pas ouvert un espace sans commune mesure ? N’a-t-il pas marqué sa place par la croix de l’échange ? N’a-t-il pas sauté sur place ? Ce qu’il a réalisé n’a aucune valeur, mais cela n’a-t-il pas un prix, un marché, un processus de contingence qui a cours à travers le temps – c’est-à-dire qu’il n’en suit pas le cours et qu’il pourrait même lui être contraire – et qui le connecte de proche en proche à la contingence première du texte ?
Pierre Ménard ne suit-il pas, dans son temps qui n’est pas celui de la chronologie mais le temps de la genèse et de la différence intensive, productive, Aion, un travail continuel qui consiste à répéter et non pas à dupliquer le texte de Cervantès, à répéter, à travers ce qui a la semblance du temps (car c’est celui de la vie du héros) la seule et unique question de la contingence : « Ce texte est-il nécessairement ? Aurait-il pu être autre ? » ? Notre malheur, en effet, c’est de vivre notre vie dans le temps chronologique ; mais le temps de l’œuvre est différent : Borges nous en a fourni un autre exemple avec Jaromir Hladik.
Or, il est difficile de maintenir la question de la contingence. Comment peut-on former l’idée, et lui donner un sens, que ce texte pourrait être autre, et malgré tout toujours référer à ce texte ? La possibilité a au moins l’avantage de clore le sujet ; la possibilité est réalisée et la question ne se pose plus.
Certes, on pourrait ouvrir la question de la contingence sous-jacente au texte en acceptant de perdre le texte et son point de vue, son canal, et de ne plus retrouver que le chaos. Sauf que la question de la contingence n’est pas le chaos, le « n’importe quoi », surtout quand elle est liée à l’existence comme la condition suffisante de celle-ci (dérivation factuale de Meillassoux) ou comme la condition nécessaire qu’on veut retrouver une fois qu’une chose existe comme le Quichotte et que, pour exister, et toujours suivant le principe de factualité, elle devra nécessairement ne pas nécessairement exister. Il ne coûtera rien de moins que la nouvelle de Borges pour maintenir l’identité du texte et sa perspective (son éternel retour, sa répétition plutôt que son identité close), et pour se poser la question de sa contingence depuis l’axe du texte.
* * * * *
L’œuvre de Pierre Ménard n’a aucune valeur, mais elle remporte un prix, celui de la contingence. Le prix de la contingence (difficile à maintenir sans la possibilité), cela de quoi le maintien de la contingence se paie, est la vie entière de Pierre Ménard. C’est parce qu’il s’est échangé dans cette ligne unique qui a tout l’air d’une impossibilité, c’est parce que sa vie occupe nécessairement une place et qu’il a occupé sa vie à écrire le Quichotte, que, par la simple mécanique de cet échange (et sans nécessairement passer dans une intériorité quelconque et se demander ce qui s’est passé dans la tête de Ménard), on accepte que se pose et que soit maintenue une question. Car enfin Ménard a bien fait quelque chose. Il y a bien passé une vie. Qu’a-t-il donc fait ?
C’est pourquoi la transmission de la contingence par le prix est immédiate. On ne doit même pas passer par l’intermédiaire de la question du contenu. On veut ressentir tous les effets de la question que ce texte pût être autre, tout en maintenant qu’il s’agit bien de ce texte. Il ne s’agirait pas de contingence réelle, matérielle, à moins de cela, et même la vraie question de la contingence n’aurait pas de sens. De même que la nouvelle de Borges n’aurait pas de sens si on ne maintenait pas que Ménard a positivement fait quelque chose. Ce sens est le seul sens.
C’est pourquoi la question de la contingence future est plus facile à poser. Car elle est justement confondue avec la possibilité. Réciproquement, la distinction entre contingence et possibilité n’apparaît qu’à la faveur d’une fiction impossible comme Pierre Ménard.
La contingence a un problème avec la référence et avec l’être : celui d’un texte, d’un étant, d’une référence fixe mais qui pourrait être autre, qui pourrait être autre sans perdre le lien avec l’étant initial – car alors le sens et l’univocité de la contingence se perdraient –, sans verser dans le chaos ; un étant qui pourrait être autre mais en revenant au même : c’est justement sur le chemin de cet éternel retour que se perçoit la contingence. Pas étonnant que son renversement, que sa permutation avec l’ontologie (elle qui donne l’ontologie au lieu qu’elle en soit l’accident) soit aussi initiale, aussi difficile, et requière une véritable conversion.
* * * * *
La voix de la contingence est autre que l’ontologie, sa voie est autre. Pierre Ménard est l’histoire de cette conversion, il faut se rappeler sa vie chaque fois que l’on veut se saisir de la contingence indépendamment de la possibilité. Il a fallu inventer tout ça pour poser qu’il s’agit une fois pour toutes du Quichotte et pour faire ressortir sa contingence (qui n’a donc plus rien à voir avec une possibilité) chaque fois que Pierre Ménard fait quelque chose. Or, il n’a pas arrêté de faire : sa vie est remplie de la contingence du Quichotte, et ainsi le Quichotte en est-il rempli. Et l’exact contenu et la charge de ce qu’on comprend lorsqu’on comprend que Ménard fait quelque chose sont l’exact contenu et la charge de la contingence.
La possibilité, disais-je, et trop dépendante du futur ; elle n’a aucun lieu d’être en dehors du futur ; tandis que la contingence en est indépendante. La contingence ne s’arrête pas dans le passé. Un texte existe, il devient passé, et pourtant sa contingence reste toujours ressentie et même ce sentiment, ce sens, devient le sens de toute une vie. Il ne faut pas s’arrêter dans une pièce pour en interroger le contenu ; car alors la possibilité reviendrait remplir la pièce et ruiner la vie. Au contraire il faut laisser la contingence passer et passer très vite, dans un seul sens, comme une vie, comme l’échange d’une vie, pour capter brièvement, fugitivement, le sens de la contingence.
Comme la contingence est indépendante du futur ou du passé, en fait, indépendante du temps, il faut réaliser cette indépendance, et ne plus dépendre de la possibilité en aucune façon. Il faut payer le prix. Il faut maintenir le prix, un effort de compréhension qui n’est constitué que d’échange et qui ne comprend rien, qui n’a pas de contenu, ni même d’être, à la manière de l’effort de Ménard, pour réaliser la contingence et lui donner un médium réel, un marché, sans passer par la possibilité.
Et ce travail du prix (médium de la contingence), ce maintien et cet effort sont ceux de la conversion. Seul l’effort de la conversion, s’il est continuellement rappelé dans le prix, peut soutenir la comparaison avec la possibilité et la lutte contre son attraction, qui n’est qu’un abysse, qu’une banqueroute pour la contingence ; la conversion qui nous dit d’où vient la contingence.
* * * * *
La contingence veut toujours nous faire tomber dans la possibilité, dans sa seule vision comme arbre de possibilités futures. Il est difficile de poser le pied sur la contingence comme seule réalité – là où on s’attend à un sol de réalité posée fermement sur l’être – et ne pas se trouver happé vers la contingence future comme seule « possibilité » et seul avenir de la contingence.
Pour se maintenir dans le courant transversal du prix, il faut un effort soutenu et une « manœuvre » continuelle. Il faut utiliser la force de du vent pour aller dans une autre direction que le vent, utiliser le courant facile de la possibilité et du futur (car il est tentant de penser que ce qui pourrait être autre n’est pas encore, et donc qu’il est confondu avec une possibilité), il faut utiliser l’appel d’air, le courant d’air du futur, mais manœuvrer pour se déplacer dans la direction transversale de l’Aion.
La contingence n’est pas plate : elle est accidentée ; on ne peut pas la parcourir sans tomber dans l’abysse et dans l’oubliette, dans le deadline, de la possibilité : « Ce n’était finalement qu’une possibilité ; elle est réalisée, on oublie tout et on n’en parle plus. » Il faut ressentir les accidents du terrain de la contingence sans que cela ouvre des branches qui égarent le sens unique, qui posent la mauvaise question, qui alourdissent la question par l’être, qui rendent la question extensive et exclusive : « Cette branche plutôt qu’une autre ; cet état plutôt qu’un autre. »
Il faut maintenir l’embranchement et la fracture sans la branche ; l’interruption de la ligne, le vide donc, une case vide, mais qui ne se conclue pas aussitôt par la matérialisation de deux branches séparées. Pourquoi faut-il que l’interruption et que la cassure interne se traduisent en séparation ?
Il faut faire voler un plus lourd que l’air. La seule possibilité de décoller et de quitter le terrain plat revenait, jusque-là, à gonfler le ballon de la possibilité, à enfermer les branches dans une bulle (spéculative ?). Pour faire voler plus lourd que l’air, on n’exploite plus la capacité de l’air de remplir un ballon et un contenu, mais de porter, de littéralement soutenir l’aile de l’avion par le contact, par le contingent et par l’accident, par l’angle d’attaque.
On n’utilise pas une possibilité de l’air ou une direction globale (il monte, il descend, il est plus lourd, plus léger), mais une virtualité qui n’a pas de direction, qui est purement locale, brisée sur place, sautant sur place : cela qui constitue le tissu de l’air et qui en fait une nappe, les particules reliées les unes aux autres par leur divisibilité et leur infinie résilience, une circulation et une cassure qui créent un milieu continu et homogène. Et on adjoint à cela un principe moteur, une explosion de tous les instants qui nous assure la traversée au-dessus de l’abysse de chaque particule.
* * * * *
L’explosion qui ne s’embranche pas, chez moi, le Big Bang perpétuel, chez moi, c’est la conversion. C’est en tant que la conversion nous plaque dans la place et qu’elle contient le courant de la place qu’elle peut lutter contre le courant du temps, tout en l’utilisant. Car elle est un mouvement de répulsion loin de l’abysse de la dette, ce non-lieu, et loin de la maturité ou de la date d’expiration de celle-ci ; un mouvement de répulsion loin du temps de la convergence et de la rédemption de la dette, loin du temps du crédit. Car elle a coupé le cercle, la bulle, le flottement de la dette et elle a crucifié le non-lieu, la non localisation, la globalité et la maximalité de celle-ci par l’incidence de ce qui arrive et qui nécessite pour cela une place, une croix, un lieu de rencontre.
On a besoin de l’onde du temps comme outil : on a besoin de l’insertion de l’outil de la possibilité (dont la réplication dynamique, à la base de la théorie d’évaluation des actifs contingents, est le cas le plus pointu) pour pouvoir exprimer quelque chose. Ainsi a-t-on utilisé la vie de Pierre Ménard et cela nous a fourni le processus temporel sans lequel l’effort, le labeur, n’aurait pas été crédible.
La vie de Pierre Ménard l’a inséré dans le processus, mais ce qui avait alors un sens (le seul sens), ce n’était pas tant le déroulement temporel de cette vie (vide : car elle n’est remplie que de la copie et que de l’unique possibilité) que sa place, sa situation, son endroit, justement retourné en envers par l’écriture : les branches se retournant à l’intérieur.
Pierre Ménard n’a pas tant vécu cette aventure, et n’a pas tant été, qu’été-là. Il a été à sa place. C’est sa place que Pierre Ménard a donnée, et non pas sa vie : il n’a pas recréé une chronologie du Quichotte (car cela n’aurait pas de sens, cela serait inutile), mais il a créé une place, une topologie, un lieu d’échange, un pit, le lieu de transmission de la contingence de l’œuvre, la question de son accident : il a maintenu son prix et non pas sa valeur.
10:01 Publié dans Contingence | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : meillassoux, écriture, marché, pierre ménard
27.03.2009
La pensée sans la possibilité
Il faut maintenant déployer toutes les conséquences de la suppression du possible en matière de futur. Très certainement la pensée deviendra matérielle, c’est-à-dire qu’elle devra percer et non plus penser. Elle n’aura plus le « temps » (et je ne parle pas là d’une quantité de temps, mais de la dimension entière et de la catégorie du temps : l’exemple de Pierre Ménard est là pour le montrer) de reculer ou de se retourner pour regarder les possibilités, qui ne sont qu’un mirage et qu’une illusion d’optique, qui ne sont que la réflexion rétrograde d’une représentation qui est censée précéder le réel, alors qu’elle ne fait que le suivre.
Sans la possibilité, la pensée ne dispose plus de la « chambre des miroirs » ou de la « salle de projection » où elle peut se détacher pour réfléchir, et ralentir la vitesse infinie de la transmission, nécessairement non causale, de l’événement. La pensée ne peut plus s’étendre (et encore moins se détendre) dans le temps : le penseur ne peut plus prévoir et programmer ce qu’il pense ; encore moins pourra-t-il l’ajourner, ou même, je dirais, s’en souvenir.
Je me demande même si d’imaginer un contenu à ce qu’il pourra alors penser (ce qui est désormais, je le rappelle, la définition même de l’imprévu et de l’impossible), et d’imaginer répondre à la question : « Mais que pense-t-il donc, lui qui pense sans la possibilité et dans une autre dimension que le temps ? », ne revient pas à s’inscrire de nouveau dans le temps. Car de dire ce qu’il pense, de penser ce qu’il pense, c’est déjà une réplication, c’est déjà une projection. Et quand bien même la réponse directe, « Voici ce qu’il pense », pourrait laisser croire que la pensée du contenu est donnée en même temps que la pensée, je suis certain que cette réponse, comme elle s’inscrit dans un jeu de question et de réponse, présuppose la catégorie de la possibilité.
La possibilité et la représentation obéissent toutes deux au régime de l’échange impossible (Baudrillard) et ainsi, elles dénaturent la matière de ce qui est censé être pensé sans possibilité. J’ai envie de dire que la seule manière de penser ce que le « penseur impossible » pense sans répéter le mot « pensée » (ce qui serait, sinon, déjà une réflexion et un ralentissement), c’est d’échanger avec lui, c’est de se placer dans sa place et dans son marché, de se faire traverser soi-même par le trait unique de l’impossibilité, c’est-à-dire de l’absolue contingence et de l’inéchangeabilité, de ce qu’il pense. De reculer pour répondre ou pour imaginer répondre : « Voici ce qu’il pense », c’est, à mon avis, concevoir la possibilité que cela fût pensé, et c’est donc confondre la pensée avec une possibilité.
La pensée sans la possibilité ne dispose ainsi ni du temps pour le temps ni du temps pour le contenu (puisqu’elle est encore plus rapide). Et j’ai alors envie de dire qu’elle ne pourra se développer que « sur place », dans la place, comme un échange matériel, et que c’est pour cette raison que la pensée sans la possibilité est l’autre nom de l’écriture.
* * * * *
L’écriture n’est certainement pas la transcription de la pensée. Car elle est plus rapide : elle vient avant ; elle perce avant que la pensée ne pense. Encore une fois, c’est Pierre Ménard, avec sa manière un peu forcée d’annihiler la dimension temporelle de ce qu’il pense – car cela n’a aucun sens de dire qu’il prévoit ce qu’il écrit, ou qu’il le projette, étant donné que cela est déjà écrit ; cela n’a même pas de sens, et serait même dérisoire, de dire qu’il se souvient de ce qu’il écrit –, qui nous démontre pourquoi il ne reste à cette pensée sans possibilité et sans temps que la place de l’écriture, et pourquoi la nouvelle de Borges ne prend tout son sens qu’en vertu de la différence de l’écriture, de cela que l’écriture apporte en plus et qu’on penserait nul si on s’en tenait à la seule conception de la pensée possible, et qui devient absolument tout lorsqu’on comprend que l’écriture est alors tout ce qui reste.
De même, Pierre Ménard ne pense rien, ou plutôt, la question de ce qu’il pense n’a aucun sens. Car de deux choses l’une : soit ce qu’il pense n’a rien à voir avec le Quichotte, et cela qu’il a pensé, il l’aura pensé pour lui, dans un processus privé dont on ne sait pas dire et dont on n’est pas placé pour dire comment cela a pu le mener au Quichotte – mais enfin, on imagine cela de l’extérieur, comme deux récipients qui ont forcément dû être remplis de quelque chose, si le dernier, qui a fini par donner le Quichotte, a d’abord été rempli du contenu du premier ; mais alors dans ce cas, cela qu’il a pu penser, qui n’a donc rien à voir avec le Quichotte, au fond n’existerait pas, car c’est le Quichotte qui occupe toute la place de la nouvelle et celle-ci n’est orientée que pour lui et par lui (c’est là, aussi, sa spécificité) ; soit Pierre Ménard n’a pensé que le Quichotte, mais alors dans ce cas, cela serait nul également, puisque le Quichotte est déjà pensé.
Comme pensée sans possibilité, la pensée de Pierre Ménard est également sans contenu, ou plutôt, la question pour elle ne peut pas être celle du contenu. Cela nous indique que la trace de ces pensées sans possibilité – si, à défaut de penser ce qu’elles sont, nous devons au moins dire où elles sont –, cela qui reste d’elles, ne pourra l’être qu’à l’état de ruine et d’immanence et de processus géographique : un processus sur place, dont l’autre nom est l’écriture. L’écriture et le dépliement de la pensée (dans ce médium où la pensée peut avancer sans plus jamais rencontrer de possibilité), et c’est pourquoi elle lui enlève et lui soustrait toute notion de contenu.
* * * * *
Pour résumer, si l’univocité de la contingence m’impose de penser sans la possibilité (à une pensée sans possibilité), et que le marché semble offrir un médium idéal pour « conduire » cette contingence pour la raison qu’on peut l’y « prévoir » sans l’intermédiaire de la prévision et de la possibilité (c’est la matière du marché et de ce qui s’y transmet qui le permettent), et si je dois généraliser ce processus de gains sans possibilité à l’histoire, alors il ne restera à la pensée que je semble devoir obtenir, la pensée sans possibilité, sans dimension temporelle et sans contenu, que l’écriture.
J’aurai ainsi déduit l’écriture simplement à partir de l’absolu de la contingence et de l’adaptation de toute pensée future au langage de cette dernière (ou plutôt, à la correction que son langage impose au nôtre, notamment dans la suppression des possibilités).
La pensée absolue, c’est donc l’écriture. Je rappelle que ce qui accroche ici l’écriture, cela dont elle est en définitive déduite, n’est pas un plein mais un vide, non pas une transcendance mais une immanence, non pas une médiation mais une différence, à savoir que l’écriture persiste une fois qu’on a supprimé la possibilité, le temps et le contenu, qu’elle garde un processus une fois que celui de la possibilité et du « remplissement » (réalisation) a été supprimé, et qui est le processus de place, l’échange matériel. Non pas qu’on prenne du temps pour écrire ou que cela prenne une pensée et un contenu (it takes content to write), mais c’est que, pour écrire, il faut, avant tout et après tout (car le temps est ici immatériel), prendre de la place. Ce n’est pas accessoirement, mais radicalement, que l’écriture se négocie et se conclut avec la page.
09:48 Publié dans Contingence | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : marché, écriture, pierre ménard, philosophie
29.12.2008
Par avoir lieu, en écrivant, tout ce que tu désires finit
« En écrivant, tout que tu désires finit par avoir lieu. »
Il ne faut pas comprendre cette affirmation prodigieuse dans le monde des possibilités absolues, car elle donnerait alors à penser que l’écrivain a le pouvoir d’agir sur le cours de l’histoire, mais dans le monde qui est strictement couché dans l’écriture et ajusté à elle et qui est celui des possibilités conditionnelles au seul état matériel qui a alors lieu : l’état d’écrire.
Vue de l’extérieur du plan de travail de l’écrivain, cette affirmation reviendrait sans doute à dire que ce que l’écrivain désire depuis le début et tout le temps, c’est écrire, or c’est cela qui finit toujours pas arriver, en écrivant. Mais vue de l’intérieur, et avant même de distinguer, dans le fil de l’écriture, différentes couleurs et différents états d’âme (états forcément intérieurs : comme si je disais que cet écrivain voulait depuis le début aimer cette femme, or, c’est précisément ce qui a fini par lui arriver : il a fini par l’aimer en écrivant), l’affirmation n’est pas forcément aussi tautologique qu’elle en a l’air. Rien n’est moins assuré, en effet, quand on veut écrire, et même, je dirais, quand on écrit, que l’on finira par écrire.
L’écriture essentielle, celle qui n’est pas distraite et éblouie par la possibilité (celle où l’interféromètre de Pierre Ménard a déjà fait son travail de séparation entre une modalité traditionnelle comme la possibilité et la modalité propre de l’écriture qui est la capacité), est pour moi, toujours, une écriture postérieure. C’est-à-dire qu’elle n’a pas lieu en écrivant, mais après. Elle a lieu après la fin du projet, de la conception, de la possibilité, de la métaphysique, du résultat, de la copie, du calcul, etc., sans pour autant – et c’est là son point essentiel – qu’elle transforme cette fin en suite qui serait alors suivie par une fin plus définitive.
Non, la fin est véritablement atteinte ; les espérances ont toutes été comblées et les possibilités ont toutes été couvertes par l’algorithme de duplication et de contrôle stochastique ; l’auteur a même oublié cela, il a traversé cela pour se retrouver vraiment plongé dans la page où l’écriture matérielle, non prévue, non conceptuelle, va maintenant avoir lieu, et cette page est essentiellement blanche. Elle n’est qu’un blanc (de mémoire) où l’auteur pourra seulement alors rencontrer la surprise de son écriture. Mais elle n’est pas un vide, car elle est l’espace que l’auteur a fini tout à l’heure de combler tant et si bien qu’il y a laissé jusqu’à la dernière de ses conceptions et de ses espérances – il y a même laissé la toute dernière : qui lui avait laissé goûter la fin –, tant et si bien qu’il s’y est oublié et que ce qui reste désormais à la surface de la page, ce n’est nullement un résidu de pensée ou le germe d’un projet, mais simplement son corps massif, laissé là comme le représentant absolu de l’oubli, comme cet oubli même, en attendant justement la surprise, celle que ce corps laissé-là par le comblement de l’attente et la fin de toute conception soit enfin échangé contre le corps matériel de l’écriture.
Alors que tout est fini et pensé et dupliqué, tout va maintenant bouger, mais pas dans le sens de la possibilité. Tout va bouger dans le sens de la dérive et de la tristesse du marché de l’écriture : dans le sens où, la fin étant tombée, on veut, par cette suite qui se déclare juste après la fin et qui n’est ni un nouveau projet ni un espoir (car ils sont tous finis), enlever à la fin sa chute, lui enlever son effet, continuer à la surface. C’est la fin elle-même qui continue de glisser et d’avancer un peu.
Ainsi, c’est le mot « finir » qui n’a pas, en matière d’écriture, son sens usuel, traditionnellement associé à l’attente (expectative, espoir, etc.) et à l’aboutissement d’un processus, d’une patience au travail qui aura suffisamment duré. Et d’ailleurs, il n’est pas à sa place dans ma phrase : il ne devrait pas être associé à l’idée de la finalité, à ce qui finit par arriver au terme de l’attente ou du travail. Pour un peu, je dirais que le mot « finir » devrait être associé au commencement de l’écriture, comme lorsque j’affirmais plus haut que l’écriture commence après la fin, si je ne craignais d’associer le mot « commencement » à l’écriture, qui ferait aussitôt penser à un recommencement, et donc à une fin suivante.
Je devrais pouvoir dire que l’écriture finit au sens où elle commence mais que, comme son commencement, qui est si différent de la possibilité, garde bloquée avec lui la fin et la pousse et la traîne avec lui, celle-ci ne pourra pas s’échapper pour un rendez-vous ultérieur. L’écriture finit, non pas « finit par ». C’est un « finir » transitif qui ne se rapporte qu’à elle-même. De même, l’écriture, bien qu’elle soit le produit même de la patience et du travail prolongé et plongé (en immersion), ne finit pas par avoir lieu comme par épuisement de l’espace des possibles ou comme une récompense. Car elle est continuellement une surprise, mais triste, la surprise qui rend matérielle, plus massive et plus sombre la chute aiguë de la fin.
Ainsi, je devrais écrire : « Par avoir lieu, en écrivant, tout ce que tu désires finit. » (Séparant ainsi le « finit par ».)
« Tout ce que tu désires finit » : c’est là où s’arrêtent et finissent l’attente, l’espoir, le projet, la volition. Non qu’ils aient été comblés ; mais ils n’ont plus lieu. On abandonne le lieu du projet et de la possibilité. Le régime du désir et de la conception et de l’esprit est terminé, et d’ailleurs rejeté à la fin de la phrase.
Ce qui commence la phrase maintenant, c’est l’avoir lieu ; et « avoir lieu » ne s’interprète plus alors comme l’expression (syntagmatique) indivisible qui veut dire « se passer », « avoir une occurrence », comme un événement ponctuel qui vient justement clôturer une attente et finir un processus ; mais on parle maintenant « d’avoir lieu », de « prendre lieu », comme lorsqu’on dit « prendre forme ».
« En écrivant » ne signifie plus le temps continué du processus de l’écriture mais une décision elle-même devenue ponctuelle et tranchante, l’indication d’un changement de régime. « En écrivant » veut dire « par l’écriture ». L’écriture est en effet un « avoir lieu », elle est l’avoir d’un lieu, l’appropriation d’un lieu (ce fameux lieu où plus rien n’a lieu que le lieu). Elle n’est plus qu’une « occupation » (au sens de l’espace), une métrique et une variance, là où le processus continué et l’attente du « finit par » laissaient attendre une probabilité, une modalité du possible.
On ne s’attend plus à la probabilité, à l’espoir, ou même à la catégorie entière de la possibilité, en écriture, puisque tous ces régimes sont désormais finis, mais à la pure variance : cet intervalle de déplacement et de translation supplémentaires où, ce qui a été désiré étant déjà fini – et d’ailleurs il était sans doute d’autant mieux fini qu’il était déjà fini et décidé et « tiré » avant que l’écrivain ne le désire : il était déjà fini et déjà trop tard –, l’auteur s’approchant de la modalité de l’écriture ne voit plus la différence entre ces fins-là, et même c’est son indifférence à leur égard qui le définit (cf. Pierre Ménard).
L’écrivain dispose de la capacité de vouloir ce qu’il veut par écrit, de le vouloir dans ce lieu pur de l’écriture. Il a la capacité de se montrer original (et même originateur – comme si c’était lui qui produisait ces possibles et commandait leur réalisation) du cœur même, ou plutôt, depuis la fin même de l’inoriginalité. L’espace de variation dans lequel l’écrivain « ajuste » la possibilité de l’œuvre sur celle de l’événement extérieur n’est rien devant la variation, ou plutôt, devant la variance de ce qui va suivre ; si bien qu’en « finissant » (en commençant) par produire le plus grave, à savoir l’oubli matériel engendrant la surprise matérielle de l’écriture, l’écrivain a toute la marge pour dire que ce qui a fini par se passer était ce qu’il avait voulu.
Cet ajustement marginal est négligeable et presque imperceptible devant la vraie décision, le vrai vouloir, et l’avoir-lieu qui lui reviennent. Sans parler qu’en écrivant suffisamment longtemps, non pas longtemps dans le temps mais dans l’appropriation « profonde » de l’avoir-lieu et de la « fin » de l’écriture, la nappe de celle-ci finit par « imbiber » l’espace de variation du possible, si bien que cela deviendra indifférent de dire que ce qui a eu lieu a eu lieu à l’extérieur ou à l’intérieur.
10:13 Publié dans Contingence | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, pierre ménard, probabilité
18.11.2008
L'œuvre du trader
Au fond, les produits dérivés permettent de passer de la métaphysique (que Mallarmé appelle l’alchimie) à la patience de l’écriture : j’ai envie de dire, à l’inoriginalité, pour ne pas dire l’impersonnalité. Ils permettent de laisser aller à la surface (voire même, dans la sérialité du processus) toute la profondeur et la monumentalité du problème qui resteraient bloquées s’il n’y avait pour les contenir que la métaphysique.
La façon monumentale, totalisante, de poser la question du marché est de poser le marché comme phénomène et comme mécanisme, bref, comme une totalité faisant face à la totalité des hommes (en tout cas, faisant le poids) et de méditer alors sur le problème que le marché est censé résoudre, à savoir le problème affreusement complexe d’allocation et de redistribution et d’équilibre. Cela ne peut mener qu’aux grandes et sociologiques réflexions sur l’échange, sur la valeur et sur l’homme, sur le désir, etc. Tandis que l’« astuce » des produits dérivés consiste à éclipser tout cela par le processus de prix de l’action sous-jacente (et cela, les produits dérivés peuvent se le permettre car ils ne sont que dérivés sur l’action) et, dans le même mouvement, d’éliminer la « valeur » et « l’utilité » en faveur de la formule du trading elle-même, c’est-à-dire de la capacité de traiter activement le sous-jacent contre le produit dérivé. On ne retrouvera l’irréductibilité de l’humain et de l’échange (ce que j’ai appelé la matérialité incomparable de l’écriture et des prix : la « vie » du trader) qu’au moment où, devant à tout prix exprimer la différence du processus de prix comme troisième processus, la traversée du corps du trader et son « attachement » au processus sont reconnus comme nécessaires à la « ponctualité » du processus.
Pour ne pas risquer de s’égarer dans l’épanouissement de l’insoluble problème de Hayek au moment où l’incalculabilité du marché est de nouveau testée et évoquée, il faut s’attacher la totalité du corps du trader (et même l’étape suivante de cette totalité : sa substitution, son échange) et la rendre elle-même, tout entière, ponctuelle. Elle devient le point supplémentaire au prix, ce qui, au niveau de la maille élémentaire, fait toute la différence. Ainsi, ce sont les produits dérivés, avec leur matière qui est d’être une frange, qui me permettent de traiter le marché comme un texte et comme une surface plutôt que comme une immense roue, ou comme une immense galaxie dont on se perdrait dans la recherche du centre, et en conjectures quant à son origine et ses lois.
Cela fait trop longtemps qu’on utilise la formule de Black-Scholes-Merton alors qu’on ne le devrait pas et qu’on explique à ses adeptes qu’elle est à la fois une inconséquence et une absurdité (c’est-à-dire qu’elle a lieu comme s’il était pensable que le processus eût une volatilité et qu’elle a cours comme s’il était normal que les options eussent une valeur théorique et non pas un marché) pour ne pas la considérer comme un véritable phénomène, devant s’expliquer autrement que par l’ignorance ou l’habitude, et pour ne pas la replier à la seule surface du texte, où il apparaîtra alors que ce qui compte, ce n’est pas l’hypothèse probabiliste que laisse entendre la formule ou la réflexivité du marché qu’elle nous tente à imaginer (à savoir que la propre volatilité du marché ferait désormais partie de son problème d’évaluation), mais simplement, mécaniquement, superficiellement, la perte d’origine qu’elle implique, l’in-originalité qu’elle implique. Le trader qui l’utilise est essentiellement arrêté par la question de l’origine, ou de la provenance, de la volatilité qu’il doit y insérer, et la réponse qui lui est faite est qu’il n’y en a pas ailleurs que dans le texte lui-même, et que la volatilité est à extraire du prix d’autres options.
Il n’y a pas, dans le marché, le même double niveau qu’il peut y avoir dans Pierre Ménard, où l’existence de l’original est d’abord supposée donnée et l’exercice de réplication entrepris par la suite. Le marché est, dès le début, et en une fois, l’épreuve originale. Ainsi, il n’a pas d’origine. Il n’y a pas de « retour » dans le marché, qui permettrait de se saisir de l’original afin de produire la copie et la réplication. C’est-à-dire que le processus de prix du sous-jacent (l’original) et le processus de la réplication (le produit dérivé) sont données en une fois, « sans espace supplémentaire pour une créativité additionnelle ». Mais cette co-planéité de l’original et du dérivé, et pour la raison que le produit dérivé suppose malgré tout, dans sa formule et dans sa métaphysique, une remontée à la source et une capture, au moins conceptuelle, du générateur et de sa volatilité, a pour conséquence que le processus dérivé n’a d’autre endroit pour trouver son original qu’en lui-même (que la volatilité n’est donnée nulle part comme origine et comme référence et qu’il faut la trouver sous nos pas, là où on marche, dans le marché d’options lui-même) et qu’ainsi l’origine n’existe pas. L’originalité du marché et sa principale caractéristique sont cette donnée originelle et concomitante de l’original et du dérivé, qui a pour conséquence la non-existence de l’origine.
Le processus de prix est là, donné à la fois tous les niveaux, sous-jacent et dérivé, mais il n’est pas empirique. Il s’y passe, au niveau de la maille, l’enroulement et le retournement caractéristiques de la relation entre original et copie, et c’est ce que l’attachement du trader dynamique est là pour soutenir et recevoir comme signification.
La vision du marché comme texte m’ouvre alors tout le domaine de la critique littéraire avec tout ce que Gasché et a pu écrire sur la remarque (Derrida) et sur l’infini structurel, tout ce que Blanchot a pu écrire sur l’abolition du présent où le texte aurait lieu (« Il est, mais il est impossible »), tout ce que Mallarmé a pu penser du hasard et de l’extraction, d’entre ses mailles, des mots de la poésie, tout ce que j’ai pu écrire sur l’écriture postérieure. Ainsi, l’abolition du hasard chez Mallarmé et chez Blanchot (l’extraction de la poésie d’entre les mailles du hasard, chez Mallarmé, l’envahissement par l’œuvre de toute possibilité, chez Blanchot) me permet de dégager les modalités extraordinaires qui me conviennent, et de tenter, dans cet « étroit passage », d’expliquer enfin comment le trader peut se trouver dans le marché malgré l’histoire et après l’histoire : comment cela est possible de « prescrire » l’histoire sans la prédire, comment il est possible de l’attendre, de lui être postérieur, d’écrire après elle sans la répliquer.
J’ai ainsi relevé une subtilité dans le tour de phrase de Blanchot : « L’auteur appartient à ce qui précède toujours l’œuvre », qui m’a donné à penser que ce qui « précède toujours » l’œuvre, comme il était spécifié et particularisé par ce « toujours » (et non pas lâché dans une formulation absolue comme « ce qui précède l’œuvre »), pour cette raison dépendait de l’œuvre, et donc, en un certain sens, lui était postérieur. De la même façon, je voudrais créer une « impossibilité » (Mallarmé), une saturation de possibilité, aussitôt que le trader se présente (de ce présent impossible que dit Mallarmé) à son travail, de sorte que le marché qui suit de façon absolue soit également dépendant de l’œuvre du trader et que, contrairement à toute logique, ce dernier parvienne à le prévoir, ou plutôt, à le prescrire.
Les modalités du marché doivent, en un mot, découler d’un argument d’écriture et non pas de conception ou de métaphysique, et c’est ainsi que j’arriverai à expliquer ce que font les traders dans le marché, et comment le processus de prix est un processus d’écriture qui mène véritablement au futur. Ce n’est pas accidentel et ce n’est pas mineur que la logique des possibilités soit complètement éventée dans les marchés et remplacée par le texte et par l’écriture ; et c’est cela qui doit ouvrir la voie aux modalités extraordinaires qui disent par quoi la prévision est remplacée.
J’ai également laissé entendre que le trader pouvait faire des profits, dans le marché, non pas en raison d’une incertitude qui dominerait le risque et le hasard (Knight), mais en raison de cette capacité d’écriture qui fait fi des possibilités, et qui permet au trader d’être original, tout en étant immergé dans une histoire qui « a déjà eu lieu » dans un texte déjà écrit.
14:48 Publié dans Produits dérivés | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : pierre ménard, blanchot, écriture, produits dérivés
L'écriture comme substitution
Parce que l’événement élémentaire, ou la maille élémentaire, du processus du marché (désormais assimilé par moi à un processus d’écriture) est fondée sur l’échange et sur la substitution et non pas sur la coïncidence et que c’est cela qui place l’individu-trader au sein du processus, on obtient là un troisième type de processus temporel qui ne doit être confondu ni avec la succession sans loi et sans attachement, la succession purement empirique de faits huméens (d’après Hume), ni avec les réalisations projetées et conceptualisées des processus stochastiques de la métaphysique des possibles. J’ai dit que la substitution en était le cœur. C’est elle qui en produit la matérialité.
Dans le processus d’écriture qui n’est, lui non plus, ni complètement empirique et improbable, ni complètement pensé et prévisible (qui n’est pas encore pensé), il n’y a d’autre partenaire pour l’échange et la substitution que la matérialisation du fil de l’écriture, cette perte d’identité continuelle de l’auteur dans le corps de ce qu’il écrit, aussitôt suivie d’un rattrapage, d’une reprise d’air, littéralement d’une inspiration, qui est opérée par la main qui écrit et non pas par l’esprit, et qui permet à l’auteur de rester à la surface, c’est-à-dire de ne jamais dévier vers la profondeur et de laisser toute sa chance, toute son amplitude et tout son impact – car les probabilités sont absentes de ce guidage – à l’aventure du fil matériel de l’écriture. Elle lui permet de rester entier à la surface et de ne pas céder à la passivité purement empirique.
Il n’y a d’autre pôle de l’échange que cet oubli de soi dans la page ; et ainsi le processus d’écriture est-il guidé par la surprise continuelle et par l’im-probabilité (au sens ni de l’empirique, ni du conceptuel, mais de ce qui en sort), par une exploitation de la dynamique qui alterne l’oubli de l’être avec la surprise du don de l’être, par un déroulement de l’histoire au sens de Derrida et contraire à la tentative heideggérienne de résistance à l’oubli de l’être. C’est cet oubli de soi, ce don de soi qui est assuré, si tout va bien et si ça flotte, d’être suivi par le don-retour de l’écriture, par la surprise que nous fait l’écriture en nous offrant ce à quoi nous nous attendons le plus et que nous espérons le plus : le fil de l’écriture (que nous espérons le plus parce que nous le pensons, et qui nous surprend le plus parce qu’il excède la pensée quand même il la répliquerait mot à mot), c’est ce jeu de substitution, engageant le corps du scripteur par le côté intégral de l’échange et non pas de la coïncidence – c’est-à-dire qu’il engage vraiment le corps du scripteur et qu’il est fait pour lui, tandis qu’un processus autre que l’écriture n’est pas fait pour le corps et n’est pas matériel –, qui pourra garantir que Pierre Ménard fait quelque chose de plus que copier le Don Quichotte et que le trader fait quelque chose de plus que subir le marché.
Ce n’est pas moins que la notion classique de la temporalité qui s’en trouve bouleversée, car il est absolument nécessaire, à ce stade, de dire ce qui se passe dans Pierre Ménard, où il est à la fois nécessaire que le Don Quichotte précède l’œuvre de Ménard (sinon elle perdrait son sens et son originalité) et qu’il n’agisse pas sur elle par le biais de la cause ou de la connaissance, car il la transformerait alors en simple copie. Si j’arrive à élucider ce nœud, quitte à postuler que ce qui s’y passe existe en dépit du fait que cela ne se réduise pas à la catégorie de la cause et de la succession métaphysique, alors je pourrai généralement expliquer un sens de l’après qui sera également propre au trader, et qui éliminera sa façon de suivre l’histoire, de lui succéder, et de ne pas la subir ou de la répliquer.
On a envie de dire que Pierre Ménard est guidé par le Don Quichotte, non pas par la faculté de son esprit qui l’amènerait à le reproduire à l’identique, mais par son corps, et qu’il l’écrit de façon somatique. Or, même cela ne m’aiderait pas, car il est nécessaire que le Don Quichotte soit présent à l’esprit de Ménard. Peut-il lui être présent autrement qu’à l’esprit ? On a envie de parler de corps par opposition à l’esprit, et aussitôt de glisser, sur le guide du corps, vers la métaphore du corps matériel de l’écriture venant ici se substituer à celui de Pierre Ménard – et la métaphore est justement, en elle-même, une substitution : ainsi faudra-t-il convoquer des catégories métatextuelles – avant qu’on réalise que cette "présence au corps" va aussitôt se réduire à une présence à l’esprit.
C’est parce que le cœur est l’échange et non pas la coïncidence, qu’il est la substitution et non pas la conception et la présence, que cette conséquence, si paradoxale pour la temporalité et pour le sens commun (métaphysique) peut se faire jour. Oui, un espace est possible où l’écrivain n’invente rien et n’est inspiré par rien, où il ne connaît pas la possibilité, pour ne pas dire les possibilités, de ce qu’il écrit (c’est-à-dire que ce qu’il écrit peut n’être pour lui qu’un processus de réplication sans nom), mais où il peut s’inscrire et faire quelque chose après l’histoire. Ainsi tous les processus traditionnels de la connaissance seraient-ils dénoncés, ceux qui font obligatoirement passer l’antécédence temporelle ou l’après de la postériorité de l’écriture par la présence de l’esprit et qui ne peuvent alors générer que la pure copie. En un mot, ceux dont la maille élémentaire est la coïncidence. Tandis qu’il n’y a pas comme l’échange et la substitution pour nécessiter le corps, c’est-à-dire le différent, le non identique à soi. Littéralement, on ne peut pas échanger sans partenaire, sans oubli de soi et sans envoi de soi dans le partenaire ; et on ne peut pas écrire sans envoi de soi dans la page (sans penser que l’écriture ne s’arrête pas à cette substitution et à cet oubli de soi de la pensée, car il y a un genre de pensée qui vient en écrivant et qui ne vient pas autrement).
Ainsi le paradoxe suivant lequel le Don Quichotte de Ménard est nécessairement postérieur à celui de Cervantès et n’en constitue pas pour autant une pure copie serait-il élucidé sans comprendre, simplement en remarquant que ce qui le produit est un processus de temporalité basé sur la coïncidence et sur la présence d’esprit, tandis que les processus qui engagent fondamentalement l’échange (comme l’écriture, ou le marché qui n’est, avais-je dit, que le processus de l’histoire) comportent, à leur base et à leur cœur, autre chose que ce qui produit le paradoxe. L’écriture serait ainsi définie par le biais de ce qui fait sa différence, par cet échange qui est à sa base et la nouvelle de Borges serait comme le lieu de sa définition différentielle. Il y a clairement quelque chose qui échappe à la causalité et à la « prévision » dans ces processus d’un genre nouveau, et c’est bien cela, je le réalise aujourd’hui, qui m’a persuadé, dès mon premier jour dans le marché, que les faits enregistrés pouvaient absolument se répéter, que le « processus de connaissance » de ce jour-là pouvait absolument se répéter (tous les cris, tous les faits et gestes), sans que cela ne garantît en rien que le même processus de prix s’ensuivrait. Car il y avait autre chose dans la réalisation des prix, dans le retournement des prix et leur substitution (c’est-à-dire dans leur matérialisation à la surface du marché), que la réplication de possibilités simplement entrevues.
Le marché est un texte, une écriture matérielle. Il l’est pour la raison qu’il engage le corps du trader et qu’il remplit alors un domaine (qu’il s’étend alors dans un domaine) qui ne peut être compris par l’esprit du trader, c’est-à-dire conceptualisé. C’est ça qui fait le sérieux et la matérialité de ce processus, par opposition à la légèreté et au côté éthéré, non crédible (c’est du vent), des processus de connaissance. Il est écriture et il est matériel pour la raison qu’il inclut le corps du trader et qu’il passe à travers lui. Mais pour cette raison, il devient réellement historique et cela ne peut plus être crédible qu’il puisse ne pas échapper au trader. Pourtant, le trader y a sa place par construction : il fait partie de la définition même de ce processus historique. Et ainsi, il devient d’autant plus urgent d’étendre et de développer cette place : de dire où elle a lieu exactement. Car alors elle n’est pas accessoire. Le trader ne peut pas à la fois faire le marché et le « rater » complètement.
On parle ici d’une production qui serait continuellement postérieure à l’histoire et à l’événement mais qui n’en serait pas moins originale, où le trader fait quelque chose qui n’est ni livré au hasard ni rendu trivial par l’histoire toujours « connue ». Peut-être faut-il simplement l’appeler processus d’écriture et, sans l’expliquer plus avant, se contenter à ce stade de bien le distinguer des autres.
14:35 Publié dans Produits dérivés | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : pierre ménard, marché, trader, processus, écriture