28.10.2009

Le lieu d'écrire

Qui mieux que moi aura habité le point de l’écriture, c’est-à-dire le point de la ligne ? Toute une orientation dans ce point, comme lorsqu’on dit qu’on « fait le point », tout un tour du monde. Que s’exprime ici tout le paradoxe d’habiter un point, ainsi que celui d’être passé par l’explosion infiniment lente de la ruine !

Je pensais déjà que le processus de l’écriture se poursuivait dans une direction alternative à celui des possibles, et c’est sans doute aujourd’hui que je recule le plus vers le point de l’embranchement de l’alternative, vers le point où l’on se détourne du possible et même du processus temporel pour s’enfoncer dans le lieu de la phrase et dans la géographie du livre : le point d’arrêt où se différentie tout juste le processus de l’écriture.

Et c’est tout à coup un point que je ne peux plus habiter autrement que dans l’arrêt et dans l’angle absolu, dans l’arête qui casse le fil de l’écriture et rend on ne peut moins assurée sa continuation. Un point où sont enroulés, on l’aura compris, tous les angles et toutes les futures cassures de l’écriture et qui est le même, en tant que phénomène d’habitation et d’extension de l’habitude, que celui qui m’avait fait reconnaître l’exploration des aspérités de la rue Visconti comme l’expression de la probabilité de cette ligne si droite si improbable.

Il arrive un moment (ou devrais-je dire, un lieu) où je m’approche le plus de l’arrêt/arête du moteur de l’écriture, comme si, en reculant encore, en me retirant encore sur la plage/page de l’écriture, devant la presse de la ruine et ce phénomène de différentiation immanente qui avait de moins en moins d’espace où s’articuler en dehors de son propre local (c’est-à-dire de son propre lieu), je me trouvais acculé en ce dernier point où la topologie dégénère en un point justement, où l’écriture ne suit plus le probable ou le brisé, où elle ne se laisse plus aller, mais où elle s’accumule toute entière dans un point, dans une énorme irrégularité qui devient ici une singularité, et où ce ne sont plus les sujets qui m’inspirent, ce n’est plus la surface qui m’interdit de respirer, ce n’est plus la ruine qui me presse et qui me comprime, ce n’est plus l’hôtel qui me retire et ce n’est plus le livre qui m’emporte ou qui l’emporte, mais c’est la fente de la table qui désormais arrête tout et suspend tout et décide tout et définit tout : elle est l’arrêt du tribunal, la sentence de l’écriture.

Quand je me trouvais sur le champ de ruines et que j’avais écrit parmi ses blocs de pierre, la métaphore qui s’est imposée à moi fut celle d’être descendu d’un degré au-dessous de mon plan de travail et de m’être enfoncé dans la matière même de la table – je me déplaçais alors parmi ses éléments –, si bien que je n’écrivais plus alors sur la table mais dans la table. Or, la métaphore devient aujourd’hui littérale, et l’arrêt de l’écriture, la dégénérescence de la topologie de l’habitation de l’écriture, sont tels aujourd’hui qu’il ne me vient plus comme « nom de domaine » de l’écriture, ou comme possibilité de son extension, comme lieu où s’étend, ou plutôt recule, pour venir à moi et m’emporter, la vague de l’écriture, que la fente de la table ;

il ne me vient plus que l’intérieur même de la table, cette plus proche et cette plus immédiate correspondante de la ligne de l’écriture ; si bien que, dans cette fusion et dans cet arrêt et dans cette dégénérescence, c’est la matière et le support et le lieu et l’habitation qui deviennent confondus et la question de l’écriture recule même jusqu’à son hésitation première : jusqu’au moment, insoutenable, où la nécessité d’écrire se combine si bien avec l’absence et la désertion de tout sujet que cela ne donne plus, comme possibilité d’habitation et de demeure, que celle d’être pressé par la ruine, et d’autre liquidité (ou source, ou provenance, ou inspiration) que la fente même de la table.

* * * * *

Il existe un générateur à la base de tout processus. Pour les processus stochastiques, ceux dont les possibilités sont disjointes, on parle de générateur aléatoire ; pour le processus d’écriture, je parlais plutôt d’habitation, de la prise de pied et du positionnement du trader dans le vide de la fourchette, dans la case vide, qui n’a pour se soutenir que l’inverse d’une probabilité, l’inversion du chemin de la probabilité (prouvabilité, lisibilité) ordinaire de l’algorithme qui va de la possibilité vers le prix à travers la réplication : une inversion qui ne lui laisse d’autre choix, pour maintenir l’attachement et la réplication, que d’aller écrire et publier la dernière ligne de différentiation, celle des options exotiques, si bien que le générateur ici n’est plus aléatoire mais devient la générativité même de l’écriture, le processus de différentiation.

Tandis que pour ce processus parvenu à son arrêt, pour mon enchaînement à la table de l’écriture et mon asservissement absolu à sa matière comme mon seul et dernier sujet, je ne trouve d’autre terme pour en nommer le générateur que celui de la dégénérescence totale de toute la topologie de l’écriture et de l’espace où écrire

La topologie : ou la science de la disposition ou proximité relative des sites et des lieux, indépendamment de toute considération de taille et de distance métrique – c’est-à-dire que ce n’est ni la longueur de la fente exprimée en centimètres, ni sa largeur exprimée en millimètres, ni son orientation par rapport à ma page exprimée en degrés d’angle, ni même sa proximité de mon cahier, exprimée quant à elle dans une grandeur que je voudrais intensive et non pas extensive, en degrés de température donc, comme lorsqu’on dit, à mesure que l’on s’approche de l’objet de sa quête, que « ça devient chaud et que ça brûle » : ce ne sont pas toutes ces grandeurs et toutes ces mesures qui comptent, encore que la dernière ne soit pas cardinale et s’approche déjà des préoccupations d’une topologie

(car j’avais envie de dire que la fente serait distante de mon cahier, ou qu’elle en serait proche, non pas d’une certaine distance métrique, mais d’un certain nombre de plis et même de multi-plis, d’un intervalle qui ne serait pas mesurable par un nombre ou par la multiplication d’une unité de compte mais par une multiplicité, d’un intervalle qui s’exprimerait par un chiffre plutôt que par un nombre, par un code d’accès, si bien que, non plus des centimètres ou des mètres, mais plusieurs tables pouvaient séparer mon cahier de cette fente, comme c’est le cas aujourd’hui, et ne pas m’empêcher de penser à cette fente, ou plutôt, de penser à partir d’elle, et ne pas empêcher mon écriture de provenir d’elle, ces tables qui m’en sépareraient ne se comptant pas ainsi en nombre de distance mais en nombre de plis, et mesurant ainsi entre la fente et mon cahier, non pas un espace strié, mais un degré de complication, une certaine facilité ou uniformité ou génération ou différentiation de la phrase, qui doivent avoir lieu entre la fente et mon cahier, c’est-à-dire qu’elles doivent se passer et s’espacer – l’intervalle entier de mon inspiration se mesurant peut-être désormais en degrés de cet espace-là – avant que la phrase, qui provient de la fente, ne coule dans mon cahier),

ce ne sont pas ces mesures qui comptent, mais le genre de l’espace et l’ordre de ses singularités, à savoir que dans le plan où courent et d’où me proviennent les pensées, il importera aujourd’hui de savoir qu’il y a une coupure, non pas une strie ou un pli, mais un gouffre, un vide, une fente, qui n’explique pas plus comment les pensées me viennent ni d’où elles proviennent.

* * * * *

Dégénérescence de la topologie de l’écriture et effondrement en un seul point de son espace d’habitation. Après le lieu de l’être et l’habitude/habitation d’Heidegger, ne chercherais-je pas le lieu d’habitation de l’être qui écrit, le topos de l’écriture qui ne peut qu’être dégénéré selon la métrique appropriée à l’être, et qui n’est même pas la case vide du non-sens qui redistribue le sens, mais une singularité d’une espèce pire encore, un arrêt qui a quitté même la surface ? (À une époque, je parlais de la surface comme renfermant une multiplicité d’arêtes.) En un mot, un craquement de la surface, un krach, l’ouverture du vide (ainsi la fente serait-elle un saut dans le vide), le saut déchirant auquel se destine la technologie de l’écriture.

Ainsi, si la fente pose, depuis le lieu le plus proche topologiquement de mon cahier, depuis le lieu qui s’est précipité sur mon cahier dans la dégénérescence même de la topologie, la question de la provenance de l’écriture, c’est bien que, à travers l’espace de la fente qui n’est celui que de la communication avec le vide et qui n’est que l’écho, qui n’est que la répétition de mes lignes, non pas dans le vide, mais par le vide (Que serait la destination de lignes répétées par le vide ?), cette question de la provenance peut se détourner – ainsi la répétition par le vide, l’écho, serait-il un véhicule de détournement – en celle de la destination de la technologie et de sa complétion.

Cette fente serait ainsi le moment de mon krach, l’instant du détournement de mon processus d’écriture vers les aspérités et les détails et les gouffres de la surface, ceux-là mêmes qui m’ont donné à lire l’improbabilité et la rareté de la rue Visconti comme une ligne parfaitement pénétrable et probable, c’est-à-dire que je dois me tourner vers l’aventure de la réalité empirique et vers le risque ;

et c’est l’instant où je rencontre celui que j’appelle le dernier écrivain, au cœur de la fente et du craquement donc, et où je considère comme le cœur du marché, et je dirais même, comme son générateur, comme sa genèse, le processus de la conversion, qui n’est pas une différentiation supplémentaire du réel, mais une transformation de tout le réel.

Le dernier écrivain est-il la fente, la dégénérescence de la topologie, où est-il le krach, l’autre commencement ? Comment détourner mon processus vers lui ? Comment mesurer les retards et les avances ? Le rencontré-je trop tôt ou trop tard ? S’agit-il de soulever un poids ou de laisser tomber une entreprise ? S’agit-il de sauter dans le vide ou de traverser une fente, c’est-à-dire un craquement ? S’agit-il de rencontrer mon destin ou d’en explorer, à l’inverse, la provenance ? Toutes ces considérations de topologie : fentes, traîtresses, dégénérescence, plis, multi-plis, tables et établis, sont-elles les extrémités auxquelles je me trouve réduit ? Comment faire repartir l’histoire après cette croix et dans quel sens ?

Disons que ce n’est pas un krach, que la torsion ne sera pas ici celle de l’échange, que je ne vais pas m’ouvrir à la réalité empirique. Il me faut trouver dans l’arrêt et dans la dégénérescence et dans ce point que j’habite autre chose que l’attente du roman. Refaire partir l’histoire à partir de la température initialement fusionnelle de la conversion. Méditer la crise dans un autre espace que celui de l’histoire ou celui du marché.

Je parlais de l’aboutissement de ma technologie comme d’une mesure de l’histoire qui prendrait toute celle de ma rencontre avec le dernier écrivain. Elle donnerait un sens qui ne sera concerné que par la topologie (c’est-à-dire par les fentes et par les plis et les torsions) à mon introduction dans l’enceinte de la Grande Maison. Car enfin, en m’en tirant avec un livre, en trouvant le lieu d’écrire et en revenant à la Place, ce n’est pas dans un livre que je suis entré, mais dans une maison.

26.10.2009

Annonce du livre

À la différence de L’Écriture postérieure qui s’est écrit littéralement dans le futur, comme une écriture qui soutenait en permanence le risque de l’écriture et dont les « états du monde » étaient produits et multipliés par sa propre progression et par sa propre négociation avec la pensée (par son échange avec la pensée), voici que mon prochain livre s’approche de moi par la modalité inverse. Voici un livre qui fait parler de lui avant d’être écrit (d’une façon différente, il faut dire, de celle que préconise Pierre Bayard et qui est de parler des livres avant qu’ils ne soient lus, et encore différente de la façon de ne pas les lire que j’examinai quant à moi dans L’Écriture postérieure et qui revenait à les écrire afin de mieux les lire) et pour lequel les états du monde se remplissent d’attente plutôt que d’écriture.

Or, comme l’écriture va pour moi dans un seul sens, celui du risque et de l’imprévu et de l’échappée, on peut se demander comment je vais m’échapper, par l’écriture, dans l’écriture de ce livre qui est essentiellement le livre des produits dérivés (des produits de l’écriture, donc) et de leur échappée (c’est-à-dire de leur futur, c’est-à-dire du futur ; car, par leur caractère écrit et envoyé, les produits dérivés ne sont prévus que pour rendre présent cet envoi, de cette manière particulière de rendre le futur présent qui est de le traiter et de l’échanger dans un marché).

La façon de m’échapper, par l’écriture, dans l’écriture de ce livre qui porte sur l’écriture et sur son échappée (c’est-à-dire qu’il porte sur le futur de l’écriture et sur son marché), c’est de trahir les attentes de ceux qui se sont déjà postés dans les futurs « états du monde », tout en étant le plus fidèle possible à mon projet profond et personnel. Or, ce projet, ma réussite personnelle – et mon devoir est d’abord d’en prendre toute la mesure –, c’est d’être enfin parvenu à placer l’ouverture d’un tel livre. Car c’est enfin aujourd’hui, après trois années de publications dans Wilmott, et après que j’aurai réussi à attirer l’attention de Wiley sur mon volume de travail et celle de mes juges sur mon nom et sur ses capacités, que j’ai la possibilité ne fût-ce que d’introduire la question de ce livre.

Ma réussite principale, à ce jour, c’est d’avoir posé la question de la pertinence d’un tel livre et d’avoir donné à ce public la faculté d’y croire. Cela est donc trop beau (et cela débute seulement maintenant) pour que je n’en profite pas et que je n’insinue pas, dans cet étroit passage qui vient de s’ouvrir, la plus grande surprise, le livre le plus définitif sur la philosophie des marchés, le livre le plus radical, au sens qu’il bouleversera toutes les catégories acceptées (celle de probabilité, de risque, de processus temporel, etc.) à la lumière du marché des produits dérivés, en un mot, le livre le plus attendu par moi.

* * * * *

Ce livre n’a pas de concurrent et l’occasion qui m’est offerte – et, à travers moi, à toute la tradition d’éditeur de Wiley, c’est-à-dire à tout le futur de la discipline et même au futur du domaine académique entier – c’est d’ouvrir et d’occuper aussitôt la totalité du terrain. La façon de m’échapper sera ainsi de mettre dans ce livre, non seulement ce qu’il y a de plus définitif et de plus bouleversant, dans ma pensée, pour la tradition de pensée des produits dérivés, mais ce qui s’y trouve de plus bouleversant pour la pensée philosophique.

Ce que j’aurai anticipé devra prendre ici toute son ampleur ; et si la pensée de Heidegger est aussi fondamentale pour poser la question de l’être du marché et pour me détourner de la « catégorie » vers les « existentiaux », ou celle de Derrida aussi indispensable pour comprendre pourquoi cette question pourra trouver sa réponse à travers les produits dérivés et leur non-fondation, il faut que mon livre devienne un classique philosophique et qu’il apporte quelque chose de fondamental à la tradition philosophique en général.

Ce sera donc le livre auquel mes juges s’attendent le moins mais qui, une fois son écriture et son échappée faites, sera celui auquel ils s’attendaient le plus.

 

20.10.2009

L'épine au front

J’ai perdu les femmes qui pouvaient me faire écrire pendant une longue période et dont je devais embrasser un paysage entier afin de les embrasser. C’est-à-dire que j’ai perdu, dans la vie et dans l’écriture, la garantie de la durée et de l’étendue.

Dans la lettre à Souraya, je ne fais que « m’étendre » (c’est d’ailleurs le mot qui revient sans cesse). Je me suis étendu sur mon sujet (j’ai écrit une longue lettre), mais j’ai également étendu mon sujet et cela veut dire – pour la raison que ce sujet est mien (je suis son seigneur), que je le possède (j’en suis l’expert) et que j’en suis le maître – que j’ai étendu mon pouvoir.

Je me suis étendu, dans la lettre à Souraya, au point de toucher la totalité du Liban et de reproduire, dans la tête de chacun, la pensée de l’axe très court que ce pays peut inspirer, ce très bref segment orienté du Nord au Sud (j’ai parlé de « très bref tunnel ») qu’on a très vite parcouru par la pensée, dont on a très vite compris le sens, la charge et le danger, dont on a très brièvement ressenti la marque comme une épine, comme une flèche très courte et très dense qui aurait frappé le front de chacun et que chacun préfèrerait parcourir de nouveau mille fois par la pensée, au lieu qu’il ne la retire et ne transforme la douleur qu’elle lui inflige en souffrance dans le combat pour s’en libérer ou pour la transformer ; comme si la meilleure façon d’entretenir cette épine qui ne pouvait plus ni grandir ni se réduire était de renouveler, de rajeunir, de « nettoyer » son séjour dans la chair par la garantie qu’elle serait toujours parcourue par la pensée dans le sens qu’elle est seule à imposer et qu’elle serait sans cesse rappelée à sa place sur le front, de sorte que c’est la chair qui se formerait désormais autour d’elle et même par-dessus.

Et j’ai étendu le pouvoir de cette lettre, qui n’est partie de rien, qui n’est partie d’un serrement de mains que pour aller inscrire, à la main, à tous les coins du pays et en tous ses points, la phrase monumentale qu’il fallait prononcer pour faire le vœu de l’amour à vingt ans, pour faire l’amour ou plutôt pour le remplacer ; j’ai étendu le pouvoir de cette lettre jusqu’au raccord historique qui allait reproduire, dans ma lettre, cette journée qui n’appartenait pas à notre couple d’amoureux, mais au pays qui se retournait.

Car il était clair que dans un pays comme le Liban, à une époque comme celle-là, un amour pareil n’était déjà pas possible ; il était clair que le pays était incomplet et que la vision amoureuse y serait toujours intermittente ; clair, par conséquent, et malgré ma jeunesse et la virginité de Souraya, malgré notre intime connexion avec cette terre et la volonté que j’ai mise, en découvrant Souraya, à découvrir le pays et à découvrir la vie, à découvrir la femme et à découvrir mes vingt ans, que malgré tout cela, nous étions déjà coupables.

* * * * *

Un décalage se produit au Liban, dès le départ. Dès le premier jour de la prise de conscience de la durée et de l’étendue, le Liban retourne les amants et les sépare. Au lieu que l’étendue et la durée, parties de ce point du premier serrement, de ce point qui a ceci de singulier qu’il est double dès le départ et qu’il peut, par conséquent, générer l’espace et le temps, ne développent, autour des amants, un espace homogène qui serait leur élément, qui aurait leur exacte couleur et leur exacte densité, de sorte que cet espace, aussi immense fût-il devenu, serait toujours le leur et leur rappellerait toujours qu’il est né le même jour qu’eux, au contraire, les amants nouveau-nés devront, au Liban, aussitôt échanger leur conscience intime de l’étendue et de la durée contre la nécessité de repenser à l’épine : la nécessité de repasser sur leur front et dans leur tête, non pas le monde nouveau où leur fragment amoureux pourrait se perdre et où, en se perdant, il les empêcherait de se souvenir du moment de leur naissance qui est celui de leur séparation et les obligerait, au contraire, à vivre leur amour étendu, leur amour déjà-là, en toute fraîcheur, mais le monde mille fois repassé et mille fois déjà repensé par leurs parents et par tous ceux qui étaient déjà, avant eux, bien coupables.

Les amants qui naissent sous forme d’un point vont avoir, dès l’instant suivant, tout le désir de l’espace et toute la prétention de la durée. Ils ne peuvent pas rester sur place. Il faut qu’ils sortent se promener et qu’ils aillent se présenter à tous les coins du pays, comme pour dire qu’ils ont été là, ensemble, comme pour poser devant une caméra et créer simplement des combinaisons qui ne seront pas réellement exploitées. Il faut qu’ils pensent que leur amour va durer et de moins en moins accepter de se revoir s’ils ne se donnent pas de plus en plus l’assurance qu’ils se reverront la fois d’après, et la suivante, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’ils se posent à la fin – ce qui veut dire qu’ils se la posaient au début – la question de vivre ensemble, ce comble de la sortie de leur amour (car on pourrait se demander, s’ils s’aiment et sont tout absorbés en eux-mêmes, à quoi cela leur servirait de multiplier par deux, aux moindres recoins, promontoires, occasions ou ratages, aux moindres « sorties » que leur présentera la vie, les raisons de ne pas comprendre, de ne pas comprendre l’espace et la durée).

Car Souraya et moi sommes nés dans un point, dans un serrement de mains et dans un effort de concentration qui allaient d’abord, au contraire, vers la réduction de l’espace (« Tout se passe là, entre nos mains, dans le serrement de nos mains, dans l’espace que nos mains, en se serrant, veulent anéantir ») et vers le reniement de la durée (« Il n’y a d’instant, il n’y a de commencement et de fin que le serrement de nos mains »).

Tout peut partir de là, une durée entière qui captivera peut-être deux vies entières. Car il n’est pas dit, en nous serrant ainsi la main pour la première fois avec cette force expressive, que nous n’allons pas finir par vivre ensemble ; mais comme nous nous serrons, pour l’instant, les mains et que nous ne laissons pas partir cette durée, comme nous ne nous préoccupons pas des conséquences mais seulement du serrement présent de nos mains, cela veut dire également que ce moment de la naissance de l’amour, pour dépendant qu’il soit de la durée qui va suivre – il en dépend, en effet, de cette façon réciproque qui est qu’il donne cette durée et que c’est elle, en réalité, qui dépend de lui, c’est-à-dire que cet instant de serrement est justement supérieur à la durée –, en fait s’en détache et lui dit : « Je me passe sans toi. »

Et ainsi la phrase monumentale que je devais prononcer avant de faire le vœu de l’amour devait-elle le remplacer, car alors elle m’introduisait – en même temps que l’amour et en raison de la perversité de cette terre libanaise et de l’impossibilité qu’elle nous laissât vivre un amour indépendant sans que nous ne pensions à l’épine du pays – à la littérature. Et comme la littérature ne peut pas coexister avec l’amour (pour la raison qu’elle est personnelle et que le couple n’y a pas sa place) cela voulait dire que j’aurai cherché à remplacer l’amour de Souraya dès l’instant de sa naissance et que cela s’est produit à cause du Liban, pour la raison que, nous aimant, nous avons cherché à nous étendre dans l’espace et dans la durée et que ce mouvement de sortie et de découverte ne pouvait que renvoyer, au Liban, à la pensée de l’épine et à la pensée du pays seulement orientée dans ce sens et seulement chargée de cette douleur, si bien que cet échange de la pensée amoureuse et de la pensée coupable (l’échange de la pensée de l’avenir et de la pensée du passé et du repassé) ne pouvait que prendre – c’en est même la définition – la forme de la littérature.

* * * * *

Je ne peux plus écrire que dans un train (de pensée), à l’image du mouvement d’hier où la femme qui aurait pu me captiver pour un certain temps et dans un certain espace était assise à côté d’un autre et m’offrait, grâce à la conversation qu’elle a eue avec lui et qui a duré aussi longtemps que le voyage en train (c’est-à-dire aussi longtemps que mon écriture dans ce train), tous les points d’entrée pour vérifier ce qu’aurait pu être ma conversation avec elle, ce qu’aurait pu être la naissance de notre amour. Mais cela, cette vérification qui m’était offerte de l’extérieur afin que je vérifie, désormais, l’extérieur, ne faisait que me confirmer dans mon parti pris d’une écriture où il y aura désormais une ligne intérieure et une ligne extérieure et où elles devront se dérouler en parallèle à l’image d’un train, c’est-à-dire une écriture qui ne pourra plus s’étendre mais devra toujours progresser.

Je me dis que doit m’attendre l’étape suivante de l’abstraction ; que l’écriture ne peut pas se contenter de suivre ses sujets sur le terrain (ou dans l’étendue d’un pays, ou même d’une vie). Que si je continue d’écrire ainsi, assis à cette place, et traitant ainsi ces sujets (dont le moindre n’est pas d’avoir relu récemment cette longue lettre écrite jadis), c’est que ma place est ailleurs ; c’est que doit m’attendre une grande invention où tous mes niveaux d’écriture, où tous mes sujets seraient articulés. Des éléments dont je dispose : ma boîte, mon produit, ma place, ma vie, ma pensée de la philosophie, il y a quelque chose d’autre, quelque chose de nouveau à faire, mais quoi ?

16.10.2009

Un homme à la mer

« Les hommes sont toujours là », dit ma plus jeune fille, appelant ainsi les boules jaunes qui faisaient comme une ronde dans la mer autour de la zone surveillée par les maîtres-nageurs, et dont la forme sphérique, couleur de tête, pouvait laisser imaginer que des hommes flottaient là, sans bouger. Sans bouger, alors même qu’il est dans la nature de la vague de les éloigner vers le large ou de les rejeter sur la plage, si bien que de les revoir à leur place, à la surface de cette mère synonyme de « prendre le large et disparaître » était ce qui faisait répéter à ma fille : « Les hommes sont toujours là ».

L’enfant refusait de voir le lien non imaginaire (qui ne l’était pas, imaginaire, pour la raison qu’il n’était pas visible et que l’enfant ne voulait pas imaginer ce qu’elle ne voyait pas) : la chaîne qui retenait les bouées au fond du sable comme le pied d’un gastropode et qui, si ma fille l’avait imaginée, n’aurait pas plus prêté aux hommes la volonté de rester rassemblés dans leur ronde et concentrés dans leur mission de surveillance – puisqu’alors elle les retiendrait contre leur volonté – que la marée, qui s’est présentement retirée devant mes yeux et de la page de mon cahier, n’aurait prêté à mon écriture l’idée que ce qui vient à elle et ce qui se retire, ce qui me soulève, me renfloue ou me laisse échoué, faisait partie d’un phénomène naturel et cyclique qui m’embrassait également et que, ainsi, je ne devais pas m’en faire.

À l’idée du lien, du lieu et de l’enchaînement, à cette plus courte distance entre la tête – qui flottait – de ces « hommes qui sont toujours là » et l’explication qu’il fallait retenir pour elle afin de la retenir en ce lieu, à cette implantation, à cette ruine, à cette décomposition du monde en liens causaux et en réseau compliqué qui m’empêche aujourd’hui de voir le monde comme une seule et même scène, ma fille avait préféré celle de raccourcir la distance au contraire la plus grande, la distance des mers, si bien que ces « hommes qui étaient toujours là » mais qui ne l’étaient aucunement pour la raison qu’un lien invisible, non imaginaire, les y retiendrait seraient les mêmes que ceux qui « sont toujours là, ailleurs », l’ailleurs se trouvant rapporté là, en raison de la persistance inexplicable de la tête jaune de ces hommes à la surface de la mer, de préférence à un ailleurs vers lequel les hommes, en prenant le large, s’en iraient.

Au contraire, c’est leur volonté de rester là laquelle refusait de se réduire à la causalité et à la localité de la chaîne une fois confrontée à l’immense liberté de partir qui a tôt fait, par réaction, de réduire la taille de l’océan ; ma plus jeune fille déclarant alors que ces hommes qui flottaient et qui étaient toujours là pouvaient rejoindre en dix minutes ceux qui flottaient à Beyrouth.

C’est la mer entière qui venait et se qui réduisait ainsi à la ronde de ces hommes qui ne partaient pas d’ici. La distance était abolie qualitativement et non pas quantitativement, par un effet de l’imagination, celle qui glisse à la surface à une vitesse infinie et qui refuse d’apercevoir la profondeur de la cause et de détecter, sous la surface de l’eau et à la suite de la sphère jaune, le filin insidieux qui la tenait au fond ; et la ronde de ces hommes en face de la plage de Beyrouth serait la même que celle de la plage de Cabourg, ma fille ne trouvant alors d’autre remplaçant à l’immensité de la mer qui les séparait et qui rendait incalculable la possibilité de les rassembler, et d’idée assez folle pour expliquer qu’ici ou là-bas la ronde fût la même et la mer une seule et même occasion, que celle d’une fête.

Ainsi, « les hommes sont toujours là », jour après nuit, et leur raison de n’être plus là, qui est aussi grande que la mer, n’est plus rien et ne compte plus devant ce qui rassemble les hommes, jour et nuit, et qui ne fait plus une différence entre les hommes d’ici et ceux de Beyrouth, à savoir une seule et même fête.

La fête, dont la vitesse est infinie et dont l’occasion est unique – car il n’y a qu’une seule fête – remplaçait ainsi la profondeur du calcul et de l’enchaînement du lien au fond de la mer ou au repère d’une carte, la fête, ou cette mer intense, cette carte sans repère et sans points cardinaux, et dont la profondeur n’était plus alors mauvaise mais festive, comme une plaisanterie de gamin, comme une surprise d’anniversaire, lorsque ma fille, pour compléter la fête, déclara que les hommes ne pouvaient plus se noyer, parce que se noyer, pour eux qui étaient immergés dans la fête, c’était alors « faire la fête ».

* * * * *

Un jour, je décrirai la philosophie comme un seul front de mer, comme une seule fête ou une seule folie, telles que la profondeur des liens causaux et des vagues de la pensée qui aurait justifié que je fasse la ronde des « hommes qui sont toujours là » ici à Cabourg ou là-bas à Beyrouth, c’est-à-dire que je prenne le large, soit remplacée et littéralement submergée par un impossible spectacle et un seul et même arrêt. Je ne voudrais plus rien regarder que le spectacle de la mer, rien traverser que les embrasures du matin pour me retrouver tordu dans une salle, n’arrivant pas à y produire une révolution, perdu, moi-même pris de panique devant la torsion impossible de l’espace que je n’arrive pas à redresser, ne trouvant pas le point d’appui, le bras de levier par lequel faire pivoter tout l’espace de travail.

Que m’importe le travail de la philosophie ou le discernement qu’y introduit Meillassoux si mon œuvre s’est avancée jusqu’à la mer et s’est tordue avec sa vague, si ma table a été tirée jusqu’à la vitre que ne fait que matérialiser cet hôtel entre la mer et les jardins du casino ? Quelle révolution que celle où l’on est arrêté comme je suis, le monde et même la famille, ainsi que la famille entière de mots et jusqu’à l’encyclopédie entière du savoir, ne formant plus, dans mon dos, dans la couverture de mon livre, qu’une seule et même torsion ? Car j’ai été tordu de n’être plus moi-même, de n’être plus mon propre sujet, d’avoir connu cette première révolution et ce tour du monde, qui est revenu à faire des enfants.

Or, ce sont eux « les hommes qui sont toujours là » et qui me surveillent, qui font la ronde autour de moi et dont l’immensité de la mer ne pourra me séparer ou me donner l’idée de partir loin d’eux sans que je l’aie au préalable effacée et répétée au nom de la même et unique fête. Ce sont mes enfants dont les têtes flottent sur mon bras de mer et qui surveillent la zone où je m’immerge petit à petit et où je perdrai pied bientôt. Ils ne comprennent pas, n’imaginent pas ce qui me lie à eux ou ce qui m’attache à mon fond de mer sous la forme du lien invisible, et ne parviennent, par conséquent, à s’expliquer que « je sois toujours là et que je ne m’en aille pas » qu’à force d’avoir réduit l’immensité de la mer, qu’ils perçoivent tout à fait, à l’intensité de la fête ; si bien que s’ils se réveillent et constatent, jour après nuit, que « je suis toujours là », ils penseront que c’est parce que l’immensité qui pouvait nous séparer est devenue une fête, et encore, si devais me noyer à force de ne pas bouger, si je devais m’enfoncer et m’abîmer dans une œuvre vague et disparaître à leur regard, si, à force d’être toujours là, un jour je ne l’étais plus et que j’étais recouvert par la vague de ma pensée, par la couverture d’un livre ou par une étrangeté épaisse, en un mot, si je sombrais dans la folie, ils penseraient toujours que c’est la fête que je ferais encore, la fête que je ferais avant tout, en me laissant ainsi entraîner dans la profondeur.

Que m’importent la philosophie et le discernement d’un matérialisme, si je suis arrêté, non pas au bord du vide, mais de la mer, à Cabourg, et que la révolution, la torsion du sujet pour moi, qui ne la retrouve pas, est celle de la famille, de cette fête qui me rendra fou, parce qu’elle fait communiquer toutes les mers et tous les milieux ?

Cabourg en mai, donc, en prélude à l’été, avant la révolution du 14 juillet, pour le tyran que je suis et la tyrannie de mon écriture et de ma torsion de tous les matins, exacerbée, en réalité, à Cabourg, par la nature même de ce Grand Hôtel (qui est comme un grand état), par les vacances qui m’y poussent et qui m’y arrêtent, par la famille qui se presse sur mes épaules, qui accentue la torsion de mon cou et qui me rend d’autant plus révolutionnaire et d’autant plus sujet à sa torsion caractéristique que je dois me dégager tous les matins comme un monument pris dans le sable, comme la ruine d’une pensée passée, pour venir la présenter à ce front de mer, à cette vitrine du Grand Hôtel.

Cabourg en mai 2009, où s’achève comme un cycle, celui où j’avais connu Deleuze l’année dernière et où j’avais navigué en DS, retrouvant le temps perdu et roulant comme la vague du temps qui marchait alors devant moi ;

Cabourg en mai 2008, qui avait précédé mon voyage au bout du monde, à Sydney en mai qui entrait alors dans l’hiver, et où je n’irai peut-être plus jamais, l’espace n’étant plus le même, maintenant qu’il s’est retourné, où je pourrais faire une entrée comme celle d’alors, m’insinuer avec cette incidence-là qui avait fait toute la différence et toute l’intensité. Sydney où je n’irai plus dans l’obscurité, en passant par Singapour et par ce rabattement des plis des aéroports ;

Cabourg en mai 2008, qu’étaient venus suivre Sydney et l’hôtel Palmyra, ce site de retirement et de ruine, où j’ai fini par voir se déposer mon œuvre et se conclure la croix de l’histoire : là où devait commencer le processus géographique. (L’hôtel Palmyra ou ma révolution personnelle, la ruine de l’écriture pour moi, le commencement de la révolution du livre qui allait finir par me donner R. M.)

* * * * *

Je ne sais si je suis capable de démarrer un deuxième cycle. J’atteins aujourd’hui le seuil de la communication infinie, celui où je suis pris d’un infini étonnement face à la mer et à cette torsion qui me transforme en sujet, en l’esclave d’un roi qui a pris le dessus : le témoin des heures de service, l’éditeur, le marqueur, le révolutionnaire des tours de service qui ne font plus rien que tirer ma table jusqu’au coin où peut se déclarer ma matière.

Que m’importent la philosophie et son discernement devant cette immobilité de la communication folle, devant cette vitrine qui réfléchit la mer d’un côté et que ne poussent plus, à l’arrière, que les jardins du casino, devant cette table immense où roulent les numéros, alors que celui de la mienne roulait encore parmi d’autres ? Si Meillassoux ne veut discerner que la matière, lui, le philosophe du matérialisme et de la table des matières, moi je suis déjà propagé au sein de celle-ci, comme le compagnon ultime de la table, comme le nœud du service et le nœud de la communication infinie, comme l’écriture en réseau qui ne s’arrête qu’à devenir folle, tordue par le spectacle de la mer et par la tyrannie du Grand Hôtel, qui me fait traverser les embrasures du vide, de salle en salle, de baie vitrée en baie vitrée, de lumière en lumière, ne me laissant plus trouver que le carré blanc qui me convienne absolument, celui de la table ou de la page, depuis laquelle tordre l’espace et marquer une singularité.

Car je suis le tyran que la révolution du service doit renverser après avoir révolutionné et tiré sa table, celui qui laisse sa famille attendre dans son dos, dans une embrasure qui n’a plus que la taille du vide et qui n’a plus rien de l’embrassade, dans un espace tordu qui n’accueille plus et qui n’ouvre plus les bras, tellement la tête lui est entré dans les épaules, et tellement son point, le point de l’espace, est devenu un point d’interrogation, tordu, avant que d’être révolutionnaire.

12.10.2009

Double contingence

Capacités labyrinthiques du service. Couloirs du service qui convergent tous sur moi. Boyaux du service qui convergent sur moi comme des armes, dans un geste qui n’est pas censé se produire, qui n’est pas automatique ou nécessaire – l’arme du service n’étant pas automatique ; n’étant qu’un fusil à répétition – et qui n’est pas contingent non plus.

Car il sert la contingence, et la contingence c’est moi. Je suis ce qui arrive et le service est à mes ordres (à moins que ce ne soit la contingence qui dépende du service pour la raison qu’elle ne serait jamais venue se servir en ce lieu et que je ne me serais jamais rendu à cette place si je n’étais pas sûr d’y être servi) ; sans oublier que le propre des couloirs du service est de converger en un point et qu’on serait tenté de lire, dans cette sommation des possibilités, la nécessité et non pas la contingence.

Je ne vois plus le monde que comme une place que j’occupe sans bouger, que j’occupe en sautant sur place et en ré-enchaînant avec la place la phrase, en répétant un mot, ce que dit déjà la matière dans le seul sens qui soit et à quoi m’introduit seulement la fente dans la matière, comme une préposition.

À force de guider ce processus sans lumière et sans possibilité, qui fend la matière pour y fonder le vide et pour inaugurer l’ontologie de la multiplicité ou le sens de l’être à même le plan d’immanence ; à force de recevoir du lieu et de m’orienter, sur place, dans le seul sens de sa face qui est celui où la contingence retourne éternellement et me retourne ; à force de demeurer à l’envers de l’endroit, dans la disposition qui enchaîne et qui est la disposition fondamentale de l’échange, je finis par faire venir à moi autre chose que l’accident dans la substance ou la contingence en la matière ; je finis par faire converger sur moi les capacités labyrinthiques du service de la pièce, qui produisent pour moi l’impossible, qui me montrent les infinis pouvoirs de ceux qui se sont enchaînés au lieu afin de servir celui qui arrive, de ceux qui ont développé une faculté inhabituelle, inattendue, extrasensorielle et extraordinaire, à la manière des aveugles, pendant la longue période – de loin la plus longue – de leur privation.

Car dans l’attente de ce qui arrive, dans leur habitation de la place qui est en fin de compte leur habitude, les serviteurs du lieu sont à la fois privés de contingence et de nécessité : de contingence pour la raison que rien n’arrive (et que, quand bien même cette non arrivée des choses, ce non commencement du monde, serait encore l’œuvre de la contingence, cela n’accède pas encore au plan, que l’on imagine reculé et encore plus labyrinthique que la contingence elle-même, où le serviteur doit s’occuper en attendant), et privés de nécessité parce que cela qu’ils finiront par faire, cela qui sera forcément plus extraordinaire que l’existence et le nombre pour la raison que la contingence est elle-même première à l’existence et à la multiplicité (Meillassoux) et que ces serviteurs, qui sont désœuvrés quand la contingence n’arrive pas, sont justement ses serviteurs (c’est-à-dire qu’ils produiront ce qui doit se produire quand la contingence sera « reçue » dans la place : ce sont eux qui tirent, ce sont eux qui servent la pièce d’artillerie), cela, ils n’étaient pas censés le faire.

* * * * *

Ainsi ces serviteurs désœuvrés, ces êtres sans œuvre, dans la longue période où ils sont livrés à eux-mêmes et qu’ils ne peuvent que prolonger encore en une nappe aux multiples plis, en une multiplicité (manifold) qui s’insinue entre la contingence et la venue de l’être à l’immanence, développent-ils une faculté, en aveugles de la contingence qu’ils sont et en rats des couloirs labyrinthiques de son service, un pouvoir anormal, celui de faire communiquer, quand ils le souhaitent, la surface où se produisent les événements avec autre chose que le stock, autre chose que l’inventaire ou le nombre de l’être : de la faire communiquer avec la capacité de la contingence de se servir elle-même et de ne rien produire encore (car pour produire quelque chose, il faut que le client arrive), de la faire communiquer avec le réservoir des choses qui seraient à produire pour la contingence, à chaque répétition, par le geste de celui qui la sert, mais que le serviteur destine, maintenant qu’il a résolu de se servir lui-même et de produire, pour les beaux yeux du client qui arrive le plus souvent et qui saute sur place, les dessous du service de la contingence en même temps que la contingence, à autre chose que la loi du nombre et de la correspondance ;

si bien que, dans une éclaircie qui ne sera ni celle du nombre, ni celle de la création de matière, ni celle de l’accident ou de l’illusion, mais qui sera comme une invitation pour le processus d’écriture à venir plonger dans ce labyrinthe du service (dans ce monde obscur où le serviteur de la pièce attend, dans ce stock qui n’a pas de prolongement pour la raison que personne ne pourrait le suivre ou le dénombrer), le serviteur produira à la surface le double de ce qu’on attend, deux fois l’événement, une fois pour la matière et une fois pour l’écrire : une invitation presque obscène à l’adresse de l’écrivain, lequel panique, au vu de la maigreur de la pointe de sa plume, à l’idée de l’indéchiffrabilité et de l’incompatibilité qui frapperaient soudain le monde, si les carrés de chocolat, qui n’avaient jusqu’alors jamais quitté la compagnie de la tasse et jamais dévié du mouvement à sens unique du service, se trouvaient multipliés par deux.

* * * * *

Je voudrais ainsi que la même « violation » des lois de conservation de la matière qui ne serait due qu’à la faculté du service d’aller toutes les fois dans le sens unique de la contingence, sauf une, où il ira dans son double sens (dans le sens extraordinaire revenant à la doubler et à la dépasser, à produire deux événements au lieu d’un, à aller plus vite que la contingence à force que le serviteur devance le désir du client qui arrive pour ne pas dire qu’il devance son arrivée même), je voudrais que la même multiplication, la même communication avec les couloirs labyrinthiques du service et avec le stock innombrable où ils puisent, se produise à la surface de la table où je croise R. M. et que l’extraordinaire qui s’y produira – cette association et cet enchaînement qui auront l’air de provenir de la table et de sa compagnie enfin fondée, de ce point de retournement et de conversion qui aura lieu au centre de la matière que R. M. et moi aurons traversée, lui en venant de la crise du crédit de la littérature et moi de celle du marché – en réalité dépasse la contingence et son plan et soit le signe du service de la contingence venu cette fois la doubler, venu livrer à l’écrivain le début du fil qu’il suffira de tirer pour dérouler l’endroit où le serviteur habite : pour commencer à raconter l’histoire du lieu alors que celle-ci n’était pas censée apparaître.

Je me demande ainsi à quoi ma compagnie de R. M. pourrait servir et qui pourrait nous servir.

Je reproduis le fil des événements, l’image de ce lieu où nous avons dîné et où nous nous sommes fait servir, et je me répète que le plan d’immanence de notre entreprise est déjà situé là en entier, que nous sommes comme d’habitude arrêtés au bord de rien, qu’il n’y a aucun principe, aucune vision, aucune direction et aucun phare que R. M. (qui a parlé de « texte phare ») pourrait dresser au dessus de la table et que celle-ci sera la seule à être dressée, en un mot, que R. M. est aussi perdu que moi et que, une fois parvenu comme moi au bord du plan, lui non plus n’aura trouvé que le vide, et d’autre sensation (pour ne pas dire, d’autre certitude) que celle de toucher le bord et d’en sentir, sous la plante des pieds, l’arête.

C’est-à-dire que nous avons tous les deux reconnu ce point intime de la matière, le point de la conversion, la genèse de la contingence, la fente qui enchaîne, le fondement de la table ; nous avons tous les deux détecté dans la crise, non pas un effondrement, non pas la chute suivie du repos, mais la dynamique de la genèse, cela que la crise risque de nous faire perdre – le marché – et qu’il faudra pour cette raison reproduire : cela que nous perdrons dans la pensée et dans l’écriture et qu’il s’agit, pour cette raison, également de reproduire, et qui est le risque et la spéculation.

Pour cela, nous avons dressé la table ; nous nous sommes assurés de notre plan ; nous savons qu’il faut commencer et nous avons trouvé la place où commencer, le marché qui vient au livre, le market-making qui rejoint le bookmaking, cette association secrète/sacrée entre, d’une part, ce qui s’écrit et s’imprime, et, d’autre part, ce qui s’échange et qui porte la contingence imprimée sur sa face comme la façon la plus immanente d’imprimer et d’échanger quelque chose.

* * * * *

Arrivé, par l’écriture, au point de la ruine, au site événementiel où je me suis arrêté en face des ruines, à cette occasion unique qui n’a été donnée qu’à moi et qui montrera – là sera l’effet principal de la conversion – comment la matière peut se connecter aux hommes, comment la contingence, cette arrivée sur la place dégagée du temple devenu citadelle devenue mosquée devenue parti de Dieu – et quel autre sens donner aujourd’hui à l’hôtel Palmyra et au service des ruines ? –, peut faire naître une association, une écriture ;

arrivé en cette place unique mais qu’il faut répéter – là sera l’objet de l’association ; là sera la façon de sauter sur place et de consacrer ces lieux devenus vides ; là sera la croix de l’histoire, l’attente des ruines qui me pressent d’écrire et qui ont fait venir mon cahier à moi, et à sa suite, R. M. ; là sera le lieu de l’association, la façon de commencer à raconter l’histoire à partir de la géographie, à partir de ce lieu parmi les lieux du temple de Baalbek à condition d’en posséder les clés –,

arrivé au point où j’ai formulé le marché du livre, la somme des produits dérivés que le livre devra emporter, et où j’ai attendu le cahier pour en sortir le livre et m’en sortir avec le livre, arrivé à cette croix de l’histoire que j’ai repérée, à cet arrêt au bord du vide qui me faisait pressentir le commencement ; arrivé à fonder cette place, ce site, ce plan, ce plateau, cette table où sont servis le temple de Baalbek et la citadelle et ce qui s’ensuit, c’est R. M. que je reçois enfin du lieu (et non pas au lieu), c’est R. M. qui vient à moi (et non pas que je reçois chez moi) et qui vient me rappeler l’histoire.

Car c’est la coupe qu’il me sert, c’est le livre où je dois entrer après avoir emporté le mien.

* * * * *

C’est de la désignation de ce livre et de ce qu’il vient faire chez moi aujourd’hui, c’est de la croix de l’histoire, apposée par moi en ce site de Baalbek, dans cet hôtel où se noue le vide (où se retourne le service, ai-je dit) et qui, pour cette raison, prolonge le fondement, c’est de cette croix et de cette Place que je dois partir afin de parcourir cette table dressée, ce plan que ne vient pas relever un principe transcendant.

C’est la conversion que je dois comprendre, une fois arrivé à ce point, pour savoir comment repartir de cette croix et de cette table, comment créer l’instrument d’écriture généralisée dont ma découverte dans le marché n’est que la « pointe » et l’instanciation dans une seule métrique. C’est R. M. que je reçois en lieu et en place du livre que je voulais emporter ; et je reçois avec sa venue beaucoup plus que ce que j’attendais, beaucoup plus qu’un retour, qu’une couverture, ou qu’un titre ; je reçois un commencement, lequel, comme je le disais, et comme tout commencement authentique, n’est ni contingent ni nécessaire.

R. M. et moi avons trouvé notre plan ; nous avons dressé notre table ; nous avons reconnu la place de la contingence (la place à la contingence) où s’appose la croix de l’histoire. Nous avons déclaré vide cet hôtel où le service allait se retourner. Nous avons tous les deux habité cet hôtel et c’est de là que nous nous sommes souhaité la bonne année. Nous pouvons maintenant partir de cet hôtel : nous pouvons recevoir de lui. Car il s’agit de faire remonter à la surface de notre table les couloirs labyrinthiques du service.

Nous devons nous servir maintenant, et les serviteurs du lieu que nous avons reconnu et de la place que nous avons occupée doivent se charger de doubler pour nous le produit. Il faut s’attendre à une multiplication, à voir surgir à côté de chaque tasse le double de chaque mot et de chaque carré de chocolat, c’est-à-dire à voir surgir l’histoire.

Après avoir trouvé la Place, il faut l’employer à notre service. Il suffit de l’habiter répétitivement, de sauter sur place. Les serviteurs sont là à attendre. Avec leur aide, le fil de l’histoire pourra commencer à se dérouler. Le serviteur enchaîné-là peut commencer à nous montrer ses marques de reconnaissance, les signes extraordinaires d’un échange qui doit maintenant aller dans l’autre sens.

À ce double signe, à ce double sens, à ce chocolat qui s’est comme par miracle multiplié par deux, je dois reconnaître un chemin comme le Petit Poucet, une voie que le serviteur « m’ordonne » de retrouver, une course dans laquelle je dois me jeter à sa suite, une échelle que je dois gravir (ou descendre) vers les couloirs dérobés du service, une invitation à l’arrêt, à l’interruption (alors que le service est ininterrompu) : un signe que dépose le serviteur au bord de la soucoupe, non nécessaire, inexpliqué, non contingent, afin qu’en retour je lui dépose, à côté, un peu de mon temps, c’est-à-dire que je l’écoute.

* * * * *

Ainsi, en remontant ces signes, en les collectant et en les mangeant, je poursuis le serviteur dans son histoire, j’entre en communication avec ce que le serviteur a emmagasiné pendant ses périodes de non-arrivée et de non-contingence, avec ce qu’il a emmagasiné dans le sens contraire à la création de la matière (car c’est la contingence qui règle l’existence et qui engendre la matière) et dans le sens contraire au service, avec ce qu’il a accumulé comme pouvoir, rentré, refoulé, ne servant par définition à rien, et qu’on ne peut pas ordonner, qu’on peut d’autant moins commander à son service (car de le faire remonter n’appartient qu’à la décision du serveur) qu’il est indiscernable du service : ce double chocolat est une marque du service, d’un extraordinaire service, mais d’un service quand même.

Le double qui n’est pas censé se produire tant qu’il va dans le sens unique du service : c’est cela, sans doute, le mot de l’histoire, le lieu qui se raconte et qui n’est pas censé le faire : le double inquiétant du service ordinaire : ce qui s’est passé, offert à moi par le serviteur, en double de ce qui se produit.

Que sont les serviteurs de cette place vide, où se joignent, venant d’un côté, le temple et le principe transcendant avec, venant de l’autre, le plateau et la citadelle et l’immanence et la ligne de défense et la ligne de marché, doublée, aujourd’hui, de cette défense par le vide, de ces défenseurs qui sont sortis de la place mais qui occupent l’espace qui est occupé par la ruine ?

Quel sens cela peut-il avoir d’aller répétitivement habiter cette place et de sauter sur place, de susciter ainsi le virtuel, de creuser le vide afin de produire l’outil et l’instrument de l’écriture ? Quel sens peut avoir la conversion, afin que, depuis le lieu où elle intervient et à partir de son sens et du risque auquel elle mène, on puisse débusquer les serviteurs de la contingence derrière les « effets » de celle-ci et qu’on puisse les domestiquer, en faire des guides, s’habituer à les voir doubler, désormais, à côté de chaque tasse, le mot de l’histoire et doubler l’événement, le sens du service ?

 

05.10.2009

Couloirs labyrinthiques du service

Jean a posé deux carrés de chocolat (au lieu d’un) sur le bord de la soucoupe où siégeait mon « express-lait grande tasse ». Différence productive. Une marque d’appréciation. La distinction du client à la place unique.

En sautant depuis un moment sur place, en répétant cette table fendue (après avoir fini par la reconnaître, par la constituer, par la fendre, par la fonder, par la faire mienne « de l’autre manière que celle consistant à y retourner mon corps » et qui est celle de la faire mienne par l’annonce de la contingence, par le mouvement qui m’a coulé à ses côtés – moi venant dans le même sens qu’elle –, de la faire mienne de l’intérieur de la matière et non pas au nom d’une propriété externe, de l’habiter comme une place, d’arriver en elle en ne suivant que le bord du vide, de reprendre en elle à chaque fois le sens de la fente comme donnant celui de la matière), j’ai fini par me faire remarquer ; j’ai produit le changement et la différence dans le processus répétitif du service.

Quelque chose s’est doublé à l’intérieur et s’est comme surpassé ; la série réglée de gestes a engendré l’improbable, ce carré de chocolat supplémentaire.

Ainsi Jean m’indique-t-il le sens de la différentiation sur place et de l’entêtement dans la contingence qui finit par produire l’impossible : ce chocolat. Car je me suis entêté au point de m’être enchaîné, dans la matière, à la fente et à l’intervalle.

Ce chocolat, cette génération spontanée, n’est pas une possibilité. Il n’est né de rien d’autre que la fente, c’est-à-dire de mon écriture, de ce processus sans lumière et sans possibilité. Il est né à sa propre place, de l’intensité qui s’est trouvée absorbée par le lieu, de l’intensité qui n’a jamais décliné alors même qu’elle ne changeait pas de place.

Il est né de la fente que j’ai creusée dans la matière, tant il est vrai que la fente est ce qui marque et ce qui répète et qui donc crée. Il est né sans cause et n’est pas un effet ; il est une œuvre qui apparaît à la surface, comme une ruine, comme l’œuvre du temps qui justement ne peut pas se passer dans le temps, comme le supplément de matière (et non pas son complément) qui ne respecte plus la loi de conservation de la matière, comme un miracle, un carré de chocolat créé de rien, qui n’a pas de matière puisqu’il indique d’où vient la matière.

Il est la matière qui s’est finie, qui a épuisé ses possibilités, et qui se répète. Une indication pour moi plutôt que pour la physique, une invitation à changer qualitativement le passé, à le redoubler et non pas à le dédoubler, à ne pas m’attendre à recevoir deux carrés de chocolat toutes les fois, mais à savoir que cela peut arriver, à l’endroit où ça arrive, sur place (car on ne peut rien attendre du lieu mais seulement recevoir).

Une aberration, une image double qui n’est peut-être perçue que par moi (ivresse de la place, comme on parle d’« ivresse des profondeurs » ?). La mémoire infinie de l’infinie capacité du lieu. Ce que le lieu peut produire, non pas dans la possibilité, non pas dans le sens attendu, mais une fois qu’on a pénétré le couloir de son service.

* * * * *

Je me sers dans le lieu une fois que j’ai formé ce couple avec ses serviteurs (quelle création de matière infinie les serviteurs de l’hôtel Palmyra m’ont-ils virtuellement ouverte ?). Et je me sers forcément dans un récipient qui n’a pas de fond, qui ne reçoit rien quant à lui, dont le contenu n’est pas clair et qu’on ne peut pas distribuer, mais duquel on reçoit toujours, un récipient qui est « parti » dans une autre direction que celle du contenu.

J’ai déjà dit qu’on me servait dans ces lieux comme on sert une pièce d’artillerie.

Qui connaît l’étendue des munitions de l’hôtel Palmyra et de la capacité de service de ses créateurs/serviteurs ? Je ne sais d’où ils viennent. Que je sache, ils sortent de terre. Ils proviennent de la matière. Ils n’en sont ni la substance ni l’accident, mais le bord. Ils en sont la fente : cela qui répète la matière et qui la sert, cela qui tire la matière. Ainsi leurs ressources ne sont-elles pas dans la matière mais ailleurs ; ils sortent de terre, et je ne peux pas savoir ce qu’ils ont en réserve pour moi, quelle contradiction des possibilités de la matière et des lois de la physique, quelle métaphysique du lieu et du service ils vont me servir, qui creuse le monde dans un autre sens que celui de la nécessité et la contingence.

Une métaphysique du lieu qui ne commence à déployer son système qu’à la condition que l’on vienne à ce lieu (car tout se déclare et se décide sur place) et que l’on s’y enferme, comme moi, dans un tourment et un retournement. Autre chose qu’un accident ou que la volonté de s’enfermer. Un voyage non pas au centre de la terre ou de la matière à laquelle ces serviteurs « viendraient », mais le voyage de ce qui vient en elles. (Il ne vient pas autre chose, dans cette descente-là et dans ce sens-là de la visite, que l’être.)

* * * * *

J’ignore l’étendue des gestes de ces serviteurs et de leurs pouvoirs ; combien de fois ils les ont répétés, ce qu’ils ont fini par creuser et par emmagasiner sur place, dans une autre dimension que l’espace ou le temps. J’ignore les directions dans lesquelles ils ont appris à puiser, ce qu’ils peuvent produire à la surface chaque fois qu’ils y reparaissent en sortant de terre.

Si la contingence est ce qui arrive (la définition même du visiteur et de la défaite, de la capitulation de celui qui se rend en ce lieu et qui s’y retourne comme un gant : qui y rend l’âme), si elle est l’aménagement d’une place afin que l’autre y passe (alors que dire d’un hôtel ?), si la contingence est l’arrivant, le pensionnaire, celui qui arrive et qu’on reçoit dans le lieu, alors comment qualifier cela qu’on reçoit du lieu, cela qui répète le même dans le différent et dans l’ordre de l’événement et qui est le geste du service ? Si la contingence est la métaphysique du lieu et de la place où arrive ce qui arrive, comment appeler la métaphysique des serviteurs du lieu ?

Ils n’y font pas nécessairement de l’ordre (ce ne sont pas eux qui donnent les ordres) et encore moins y créent-il le désordre. Leurs pouvoirs ne sont ni ceux du chaos ni ceux du dogme. Ils sont ouverts : ils ne sont pas fermés. Un hôtel peut être vide ; mais il ne sera pas dit fermé tant qu’au moins un serviteur y demeure, si bien que, n’étant pas fermé, le vide lui-même peut alors s’en échapper. Le serviteur habite-t-il dans l’hôtel ou dans son vide ?

Que peuvent-ils enlever à cette place ? Que peuvent-ils en extraire, y défaire ? Peuvent-ils se rendre à ce lieu ? Ils ne sont ni la contingence (ce qui arrive), ni la nécessité. Que produisent-ils dans ce lieu, sinon le labyrinthique ? Que sondent-ils, sinon les couloirs et les galeries insoupçonnées, ignorées à la fois de la physique de la surface et de la métaphysique de la profondeur ? Qui sont-ils, sinon ce qui sert la contingence (à défaut d’être celle-ci) ? La pièce de l’hôtel devenue une pièce d’artillerie. Des chemins, creusés dans la matière, qu’ils empruntent pour faire des miracles là-haut, pour produire le double de la matière à la surface.

À force de répéter le service de la contingence, ils ont dû maîtriser le pouvoir de créer et de multiplier. Il est essentiel qu’on ne sache pas leur secret et qu’on ne les suive pas dans le couloir de service. On n’est servi que si on reçoit du lieu.

Le lieu reçoit et j’en suis l’arrivant. La contingence trouve sa place, mais le serviteur n’est enchaîné qu’au lieu et pourtant il ne lui arrive pas ; et pourtant il ne lui est pas nécessaire ; parce qu’il n’existe que par celui qui arrive et pour le servir.

Où donc réside le serviteur ? Quelle est sa métaphysique ? Où habite-t-il ? Quelle autre habitude du lieu signifie-t-il (autre que la répétition et la différence) ? Quelle autre couche que la contingence ai-je ignorée dans le lieu ?

* * * * *

Jean me double ce carré de chocolat, en semblant canaliser sur moi les chemins du service, ces couloirs du service qu’il n’aura jamais empruntés, au cours du temps, qu’un seul à la fois, une fois pour chaque visiteur, une fois pour chaque différence, mais dont il aura maîtrisé tout à fait la capacité de les emprunter tous en même temps, juste pour produire une fois l’impossible, pour récompenser celui qui arrive souvent par autre chose que cela qui lui vient le plus souvent de ce lieu.

(Car la contingence est censée être univoque ; et ne répéter qu’un seul sens. A-t-on pensé ce que serait une contingence double ? A-t-on pensé son redoublement : un événement qui se passerait deux fois ? Non pas qui se répéterait, mais qui produirait deux événements ?)

C’est peut-être même à cette métaphysique d’un genre nouveau que se prête le service qui a su trouver son lieu et qui a su s’y enchaîner. Les lieux hantés ne le sont peut-être que de leurs serviteurs. Les phénomènes surnaturels et extraordinaires ne sont peut-être qu’une œuvre de l’art du service que le serviteur unique, dans ce lieu qui répète la contingence, aura développé et varié à sa manière. Ainsi ce qu’il y aurait de plus extraordinaire, la chose la plus extraordinaire, serait-elle que le serviteur enchaîné au lieu me serve un jour autre chose que l’ordinaire, ou quelque chose en plus, ou une chose et son double. Il n’y a rien de plus extraordinaire que ce deuxième carré de chocolat !

Ainsi le visiteur du lieu, qui fréquente comme moi le lieu au point de la ruine (c’est-à-dire qu’il le fréquente avec intensité et qu’il s’y plante comme je me suis planté sur le pit) trouvera-t-il en chaque lieu qu’il visite un ange particulier. En Jean, j’aurai trouvé l’ange qui fait remonter et converger vers moi les chemins du service et ses couloirs. Il m’apprend le lieu, alors que je ne m’y attends pas. Il me raconte des choses qui se sont passées.

Ainsi un client serait-il mort, un jour, en terrasse, et le service avait-il dû s’interrompre. Mais le client qui était assis à côté du mort en a sorti un livre. Jean m’a raconté cela en me voyant écrire. Il a voulu faire surgir dans mon livre un autre sens à ce qui se passe là. En me servant cet événement, dans ce lieu où l’on sert des choses répertoriées, à prix fixe, en ce lieu qui m’attend et où je suis le seul qui arrive, quelle variation du service Jean produisait-il ? Quel service possible ? Quels couloirs me faisait-t-il pénétrer ?

Le fil des événements de ce lieu finit par venir à moi à force que je m’y fasse servir. Le lieu m’a si souvent attiré que je finis par l’attirer à moi et même par l’extraire. La mémoire du lieu se trouve aspirée par ma tasse qui a trop souvent été servie, au même endroit, pour ne pas être trop souvent vide et ne pas réclamer cet excès, pour ne pas pomper dans l’autre vase, dans cette page que je remplis, le commencement des choses extraordinaires qui se sont produites ici.

S’il faut désormais qu’on me serve ici, en plus de ce qui s’y produit (en plus des produits répertoriés), cela qui s’y passe ! Quelle variation du service cela signifierait-il ? Que commencerais-je à comprendre ? Quelle disposition des lieux commencerais-je faire remonter à moi ? Qu’aurais-je pénétré ? Que serais-je devenu ?

Je maintiens que ce processus-là est d’un autre ordre que la contingence (puisque celle-ci est déjà arrivée avec moi, par moi, à répétition) et d’un autre ordre que la nécessité (puisque cela n’est pas censé arriver). Il est le fruit de la répétition et de la pénétration. Ce n’est pas le fruit du service qui vient à moi, mais sa racine.

* * * * *

L’hôtel Palmyra, le café des Deux Magots ne sont pas des parcelles du monde, des compartiments qu’on a décidés là et qui partagent avec le monde le même flux d’objets, la même finitude. Ce sont des lieux extraordinaires où le monde commence. Si Jean ne me montre pas ce qui se cache dans les couloirs du service, c’est que cela n’existe pas ici, ni ailleurs. Si Jean produit l’impossible, aujourd’hui, deux carrés de chocolat plutôt qu’un, c’est que le deuxième n’est pas un deuxième chocolat soustrait au stock de chocolat.

Il n’existe pas de stock dans ce monde-là. Ou alors, si stock il y a, mais invisible, il ne communiquera pas avec le stock de carrés de chocolat du monde. Dans ce monde-là, il n’y a que la série et que le processus du service ; or, celui-ci ne comporte, à chaque fois, à côté de la tasse, qu’un seul morceau de chocolat.

C’est que le deuxième chocolat est le double du premier. Et Jean l’aura ainsi créé. Ou plutôt, comme il ne l’a créé que pour moi, comme son service n’a que ce sens-là, Jean m’aura montré les dessous du service, la métaphysique qui va au-delà de la physique et même au-delà de la première métaphysique, celle où l’on attend encore quelque chose.

Et le déroulement de ce service extraordinaire continue. Jean, qui m’apprend l’histoire du lieu, qui me sert ce qui s’y est par extraordinaire produit, m’en montre même le passé. Il produit une carte postale datant de 1980 qui reproduit une terrasse vide, que lui, Jean, jeune serveur, traverse dans toute la largeur de l’image, seul ; pressé, non pas au service de celui qui se présente – car celui-là se serait présenté de face –, non pas par l’appel d’une tâche domestique ou par une sonnerie dans la cuisine – car alors il se serait dirigé vers l’arrière –, mais pressé dans le sens du passage du temps, un balayage sur toute la largeur de l’image ; une terrasse vide, sans client, qui ne sert à rien, et un serveur qui ne sert plus personne et qui la traverse sans autre but que d’indiquer que cela qui se passe entre le lieu et lui n’est pas une question d’habitation, ou d’emploi, ou de service minimal qui le garderait retenu dans les arrêts du service, mais une course dans le temps, dans un seul et même sens : une dimension qu’il me sert et qui me change du processus habituel.

Surtout, Jean m’apprend ce qui a changé dans le lieu, les détails de finition et de couleur du bois qui indiquent qu’une paroi de séparation a été récemment ajoutée entre la grande salle et l’office ; mais que le travail à l’identique a été très bien fait, et même, sur la carte postale, Jean me montre que la deuxième porte d’accès n’existait pas à l’époque, qu’à sa place le mur continuait et que, derrière ce mur, des tables, inexistantes aujourd’hui, occupaient le lieu du passage.

Et ainsi, pour en venir enfin aux tables, pour en venir à la matière subjective (cela sur quoi l’on écrit), pour pénétrer la fente derrière l’accident ainsi que le service de la contingence derrière la contingence, j’apprends que la table qui porte le n°1, la mienne, celle dont le plan de travail est légèrement incliné et dont la surface de bois est traversée par une fente sur la largeur, date de 1914, et que des tables comme celle-ci sont faites pour rester.

Je conçois alors l’idée de lier son sort au mien, de la faire mienne d’une façon différente de celle qui consisterait à y retourner mon corps et à m’y rendre (comme si je voulais réussir à m’introduire dans sa fente), d’une façon différente encore de celle d’y apprendre des morts répétées (ces prépositions qui m’introduisent à sa matière, cet enchaînement au lieu), en un mot, de me lier à elle par une loi de la métaphysique qui est sous-jacente à la métaphysique et à la contingence, celle qui consiste à retourner le service (et non pas le corps), à affirmer que je ne sers plus à rien moi-même, que je ne sers plus qu’à l’invisible et qu’à posséder, sans que personne ne le sache et sans qu’elle bouge de sa place, cette table, où d’autres que moi seront servis indéfiniment…

29.09.2009

Couloir de service

Je ne connais plus que deux mondes, celui du service et celui du livre, et leurs logiques d’apparaître respectives, ce qui veut dire également, leurs révolutions respectives.

On parle aussi de service funèbre, celui auquel je me suis paré pour assister aujourd’hui, d’un enfant, voulant avant toute chose le marquer dans mon livre, c’est-à-dire faire jaillir pour lui, de nouveau, la matière depuis la fente, localiser son intensité à cette table, ouverte pour moi en premier, à la lumière du jour (qui est toujours rasante, en premier), à la table désormais déliée dans le monde du service qu’a ouvert pour moi maître Toni en déclarant ouverte la chasse à la table idéale pour écrire,

ce qui voulait dire la recherche de la source de l’écriture dans ce paysage aride qu’il connaît, qui est fermé la majorité de l’année et où maître Toni sans doute s’ennuie, ce paysage qui l’a rendu poète ou en tout cas l’a ouvert à la demande des poètes, fermé toute l’année hormis la saison de ski, qui m’a fait connaître ici une blancheur déjà relevée, la couverture totale de la neige et le blocage qui y est corrélé et qui n’est pas sans rappeler – certainement est-il plus intense – le blocage de l’écriture, et la saison d’été qui culmine avec l’Assomption de la Vierge et qui fait culminer, ce jour-là, également le talent de maître Toni,

qui se retourne en ce haut point de l’été, en ce partage de la saison, en ce milieu d’août et de sa lumière, comme pour dire qu’il tient tout ce monde dans sa main et qu’il peut le servir non moins qu’il peut le desservir : un point du monde qu’il détient là littéralement, un oui ou un non lié à sa décision, qui le rend seul et culminant, un sommet du service, un artiste de la table, un découvreur de sources.

* * * * *

L’écriture est une disparition. Elle n’est pas l’envers des apparaissants du monde mais une inversion de toute la logique de celui-ci. Il n’y a plus de monde après l’écriture – celui-ci disparaît en entier dans une sorte d’invagination de l’ontologie dans la logique, ou de l’étendue de l’apparaître et du transcendantal dans un seul point d’intensité qui n’est pas seulement isolé, ou singulier, mais qui est une singularité, un trou noir de l’espace de manifestation qui absorbe la lumière entière du monde –, sinon qu’il y a un livre ;

ce qui veut dire que le monde se retourne en livre, non pas dans un espace où le retournement aurait lieu, mais par derrière, par un défaut de mouvement et de matière, comme lorsque je dis qu’en revenant à mon monde disparu à la manière d’un revenant afin d’en relever les intensités et d’en inverser/inférer la logique en ses points singuliers, je trouve quil y a, dans ce mouvement-là et dans cette double disparition, matière à tirer un livre.

Et ainsi, le point de l’écriture, écrire ou ne pas écrire, n’est-t-il pas un point du monde – car la logique se perd après cela – et le monde qui suit n’est-il pas un autre monde, aligné avec le précédent.

Le monde du livre qui revient à mesure que le revenant revient se mesurer à l’intensité du monde disparu ne s’aligne pas avec le monde d’avant. C’est par le neutre et par la perte que l’on vient à ce monde ; et ainsi je doute que puisse se reconnaître, en ces lieux du monde où se pose la question d’écrire ou de ne pas écrire, en ces tables que je trouve et dont la quête implique un parcours d’une autre nature que celui d’une variable, une composante phénoménologique du monde d’avant telle que la question puisse se poser, au sein d’une logique qui serait déjà reconnue, de repérer ces lieux et de désigner dans ce monde déjà donné les éléments-tables qui pourraient y faire écrire, y faire jaillir cette intensité.

Encore moins pourrais-je définir l’atome d’apparaître de la table où écrire, puisqu’après cette table et une fois dépassé son point, le sujet se délie et devient fou et entre en communication totale avec le monde qui suit, celui dont la logique n’apparaît plus mais s’infère, et qui s’inverse en même temps que le mouvement qui écrit.

* * * * *

Service funèbre, pour un enfant disparu, et supplémentation de la logique de l’apparaître et du disparaître par celle du service, si bien que je suis prêt à déclarer que ce qui apparaît dans mon monde est cela qu’on y sert, et ce qui disparaît, cela qu’on y dessert. Et ainsi, derrière la logique statique dont je me demande toujours comment on la trouve, se dissimulent les couloirs labyrinthiques du service et leurs communications infinies.

Le monde de l’écriture est en ceci dépendant de la logique sous-jacente du service que, pour écrire, il faut être servi, à la fois à table et à la fois comme une pièce d’artillerie prête à tirer l’écrivain sur les ruines et à le précipiter dans la ruine. Pour écrire, il faut rester de cette manière paradoxale qui est qu’on ne demeure pas ; c’est-à-dire qu’on reste sur place, pour écrire, dans la mesure où et à mesure qu’on est servi.

Car le service n’est ni un départ ni une arrivée, mais proprement leur enchaînement et leur croisement, l’écrivain étant crucifié sur place par le devoir d’écriture, celui-là même qui ne le lâche pas avant qu’il n’ait écrit, et cette place n’étant par ailleurs définie que par le point de concours du service ;

le lieu où l’on sert et où l’on dessert, où les choses apparaissent et disparaissent, désignant là un point d’intensité du monde, une culmination ou une émergence de la logique qui est prête à s’inverser, pour peu que l’écrivain s’y prenne avec la bonne pointe, et qui finit par rendre intensité pour intensité et par les échanger, si bien qu’à cette table, en ce lieu désigné, en ce croisement, ce qui s’écrit est ce qui y est servi et les allées et venues du service autour de la table deviennent les allées et venues de la matière dans l’écrit.

* * * * *

Je ne reste dans ce monde qu’à mesure que j’y écris (telle est l’équivalence pour moi de l’apparaître et du disparaître), et cette correspondance, relayée par la table, a vraiment pris le tour de l’espace,

c’est-à-dire que je recherche, pour cette mesure qui détermine mon intensité, à la fois le lieu pour écrire et le lieu pour rester, à la fois le lieu pour disparaître et pour apparaître, pour exister, la table pour écrire ayant ceci de commun avec le monde de l’être-là (avec le monde qui apparaît) que justement elle est un lieu, elle est une place et une localisation – ainsi cela n’est-il pas accidentel que, pour écrire, il faille être lié et localisé, à la différence de la pensée, ou même de l’espoir, qui peuvent être n’importe où, non existants donc –,

et même mon parcours du monde et de ses places à la recherche de la table a achevé de clôturer mon horizon sur la seule question de cette table perdue et de compléter la logique de mon existence par la nécessité de la trouver pour écrire et pour exister, pour tenir le monde en ce point d’intensité où le disparaître de l’écriture devient équivalent et réversible, dans ma main, avec l’apparaître de la localisation et de l’être-là,

jusqu’à ce que maître Toni, le culminant, dont je guette l’apparition, en ce matin d’août et de service funèbre, réduise tout ce monde-là à un seul point, justement celui où, pour la table qui ne sera plus existante dans le monde mais qui sera-là par la seule intensité du service, l’intensité de l’écriture sera rendue point par point à l’intensité du service, qui deviendront un même point,

et que, par la force de cette intensité inverse qui fonctionne comme l’inversion de ma logique de l’écriture, je me passe du monde et de ses lieux, étant désormais assuré que ma table me suivra où que j’aille, ou plutôt, que le lieu (du monde) où je la trouverai sera ouvert et indifférent, puisque, accompagné que je serai par l’intensité du service de maître Toni (qui se sera, de son côté, également affranchi de son monde), je serai assuré d’y trouver toujours une table qui ne sera pas n’importe laquelle, mais celle que présentera maître Toni, lequel aura sommé dans son intensité celle du service, et tenu dans sa main toute la logique de l’apparaître, du service et du monde.

* * * * *

Disparition de l’enfant. Nous allons vers cette logique, pour le service funèbre, en ce matin qui commence à Faqra sous la lumière de maître Toni le culminant, par cette seule table que j’ai occupée, un jour ordinaire et qui sera pourtant extraordinaire comme tous les autres à condition que j’en capture, dès le matin, point par point, toute la logique et pourquoi pas, aujourd’hui, celle d’un enfant disparu.

Quelle différence cela fait-il ?

22.09.2009

Inversion des blocs (II)

Me voici donc momentanément retourné au centre de mon monde, à la fois au sens où j’y retourne, où je reviens habiter ce centre après qu’il a été occupé par d’autres, et au sens où je m’y tiens retourné et où mon monde s’est retourné ; car il n’y a rien de plus facile, une fois qu’on est parvenu au centre et que toutes les distances et les différences du monde sont devenues égales, pour ne pas dire que l’intensité productrice ou différentielle du monde y est, au contraire, devenue la plus grande – car l’attraction du monde est sans doute la plus forte en son centre –, rien de plus facile que de capturer le monde d’une main, ou de l’embrasser du regard, et de le retourner.

Les deux blocs qui ont dernièrement occupé mon monde, celui de R. M. et celui de Littell, semblent momentanément graviter à distance respectable. Littell est parti faire un tour en Syrie, et R. M. ne parvient décidément pas à trouver l’angle d’entrée dans cette atmosphère écrasante du mois d’août au Liban. Sans parler que ma correspondante de la maison Khalil, qui détient les clés du changement et du retournement (les clés de la place), est sur son chemin pour venir réinvestir les murs que le bloc de Littell a décapés et laissés à nu.

Car je suis incapable de revenir habiter mon monde en bloc, ou en corps, et mon retour s’interprète comme celui d’un revenant et d’un spectre, pur retour de l’intensité sans l’étendue :

  • Retour sur mon monde au sens où je le revisite et le reconstitue sans plus y être ou y demeurer.
  • Retour sur mon monde, après la sortie et la fin, après le point de retournement atteint par la tombée en son centre du bloc de Littell, suivi aujourd’hui de son départ.
  • Retour sur mon monde au sens où je suis désormais armé de la logique des mondes et non plus de l’ontologie et que je repasse sur les sites et sur les lieux de mon monde afin de le retourner à la manière d’un problème inverse et d’inférer la valeur de sa logique et l’intensité de son apparaître, point par point.

* * * * *

Badiou, disais-je, ne s’est pas occupé de problème inverse. Il a énoncé la fonction d’indexation directe de l’apparaître (qui est normalement tout ce dont j’ai besoin pour revenir opérer ma marche inverse et reconstituer la logique de mon monde) et a appelé disparition, ou inapparaître, le minimum d’intensité correspondant. Mais il n’a pas étudié ce mode spécial de disparition qui revient à parcourir les points d’intensité du monde et à s’appuyer sur ses apparaissants afin d’en déduire l’intensité ; ce que j’ai appelé : emporter le livre du monde, ou en subordonner la logique à celle du livre (l’y inversant).

Disparaître ne sera plus alors le minimum d’apparaître, mais son retournement au nom du parcours du livre. C’est devenir forcément invisible pour la logique manifeste du monde que d’y revenir et d’y retourner, non pas pour y demeurer et pour y reprendre ses habitudes (ses habitations), mais pour en éprouver l’intensité en chaque point et pour trouver la racine où celle-ci s’attache.

Bien plus invisible et plus disparu qu’un inapparaissant du monde est le logicien, c’est-à-dire l’écrivain, qui revient inverser les points du monde afin d’en écrire la logique. Je m’étends ainsi sur mon lit sans le pénétrer ; car le lit n’est pas fait, ni même défait. Simplement, il ne porte aucun drap et aucune couverture. Je m’y étends sans appuyer mon poids, comme un spectre, comme un centre d’intensité que je suis moi-même devenu et qui ne revient pas plus s’appuyer en ce point qu’en un autre, mais simplement parcourir tous les points dans le sens de l’écriture et de l’intensité. On ne connaît plus dans cette maison que mon contour et ma silhouette ; on n’y lave plus que mes chemises ; on ne s’y occupe plus du poids de mon corps ; on ne m’y fait plus à manger.

* * * * *

Ce qui confirme aujourd’hui mon caractère de spectre, c’est que les femmes également – cette autre demeure pour l’homme – semblent me renier l’idée d’un corps ou d’une substance et ne plus vouloir toucher peureusement que mes extrémités. Là aussi une manière de retourner le monde (il s’agira ici de celui de l’amour et du sexe) et de ne le revisiter qu’afin de capturer le point où, du corps et de l’étendue (celle de mon amour, celle de mon lit, et même celle de ma demeure), le logicien pourra remonter, par inversion, à l’intensité pure.

Elles sentent que je ne suis plus habitable et que je n’ai plus de contenu (ou de profondeur), qu’aucune humeur profonde ne pourra plus s’échanger entre nous et que nos corps ne pourront plus se mélanger. À tour de rôle, Nawal et Zeina n’ont réussi qu’à me toucher la main et qu’à m’embrasser rapidement les lèvres : extrémités du corps et extrémités de la langue, ou du langage. Comme si je m’étais transmuté en corps divin et qu’elles sentaient que ce corps-là, elles ne pourraient que le toucher fugitivement.

L’autre manifestation du silence où je m’installe – ce qui est une autre expression de l’intensité – est la transformation entière des corps pesants de mon monde (ces corps que je pouvais encore choquer et pénétrer) en les corps légers – les corps d’élite et d’élection, tant le service est une affaire d’élection et de raffinement – de mes serviteurs. Je n’habite plus que les lignes que les serviteurs voudront bien croiser et dessiner pendant les périples de leur service. Je n’existe plus que le temps qu’Élie ou Dany, mes deux serveurs attitrés du Yarzé Country Club, me reconnaissent, qu’ils éprouvent mon degré d’apparition et que, sans le mot, ils m’apportent le café et le citron pressé qu’ils savent devenus mon habitude.

Je ne sors de ma demeure de Yarzé, balayé par le bloc de Littell, que pour m’incorporer dans le monde fugitif et différentiel du service, dans ces « couloirs labyrinthiques » du service que j’ai envie d’appeler, aujourd’hui, la « logique intégrale d’un nouveau monde, mais retournée ».

Mes deux serviteurs pensent que j’existe ailleurs, que je pèse ailleurs et que je ne fais que prêter mon corps à leur jeu et à leur logique. Que penseraient-ils s’ils apprenaient que je n’existais que pour eux et que par eux (car je suis le sujet de la révolution du service) et que, une fois parti de leur domaine, je n’allais rejoindre aucune demeure mais disparaissais tout à fait ?

Je n’existe pas sans eux et je ne suis qu’une émanation de leur monde, le point de leur monde où la décision se prend de me servir ou de ne pas me servir et où, grâce à l’invariabilité de cette ligne de service, s’établit la connexion et se transmet l’intensité qui pourra, à partir de ce point unique, rétablir celle du monde entier.

Ils sentent, eux aussi, que ce qui m’anime est de l’ordre du transcendantal et non pas du corporel. Eux non plus ne touchent que les extrémités de mon corps, ou de mon travail ; ils effleurent ma table et me font comprendre parfois que je dois écarter mon cahier ou pousser mon stylo, lorsqu’ils m’apportent la tasse de café ou l’assiette où ils ont découpé mon pain-beurre.

* * * * *

L’hôtesse de Littell n’a pas compris que dans mon monde de service, dans mon tour de service (ce monde d’intensité et de logique et non pas de multiplicités déliées), le passage par Littell était obligé et que je ne pouvais pas l’ignorer comme s’il avait été fortuitement posé sur une étendue libre, parmi un certain nombre de blocs qui y siégeraient par ailleurs.

Le passage par Littell est obligé ; et comme son bloc débarque dans mon monde et y occupe ma place, il faut me laisser le temps de le digérer et de me transformer. Ce bloc est tellement juste à mon monde, et le passage tellement étroit et tellement obligé, que si la manipulation ne s’en fait pas à ma manière et suivant ma logique, si l’opération ne consiste qu’à faire disparaître Littell comme l’a fait son hôtesse et à ne pas en parler, alors il y aura de fortes chances que la situation reste indéfiniment bloquée.

L’occasion était trop belle – mais cela voulait dire également qu’elle était trop risquée – pour que, au moment où mon propre bloc s’achevait et se détachait, au moment où mon propre monde s’apprêtait à se retourner en un livre et ma place à devenir une maison d’édition, justement je ne rencontrasse pas le bloc de Littell et que je ne l’assimilasse pas, justement je ne le comprisse pas comme une preuve supplémentaire de mon passage dans le monde du livre ! Or, à cela on a préféré le silence et l’insignifiance ; on a pensé me faire rencontrer Littell « accessoirement », ou à côté, comme une occasion que je devrais moi-même saisir. Alors qu’on aurait dû ajuster son entrée et en aiguiser l’angle d’approche de la façon la plus précise possible, afin de sommer les intensités et de confondre les points !

Au lieu de traiter la venue de Littell à mon monde, et la venue de cette matière-là à mon vide, comme une pointe censée renforcer la mienne, comme une distinction supplémentaire de mon état de finesse et du point où j’en suis, comme un prix que mon livre – ce qu’est devenu mon monde à force de finesse – aurait gagné, on me l’a imposé du jour au lendemain et de but en blanc, comme le bloc brutal qu’il était.

Je ne sais pas ce que l’hôtesse espérait gagner par cette manipulation de blocs, mais je crois savoir ce qu’elle sent aujourd’hui qu’elle a dû perdre : non seulement une occasion, mais le monde entier que je pouvais illuminer chez elle. Car je n’ai plus ni la possibilité de reconnaître Littell comme l’une des apparitions de son monde – je dirais même que je n’ai plus d’autre choix désormais que de le laisser aller à l’extinction définitive – ni la possibilité d’exister moi-même dans ce monde.

Cette venue insignifiante, ratée, de Littell, qui a été de l’ordre de la disparition, disais-je, et non pas de l’apparition (et c’est d’ailleurs cela qui est proprement phénoménal : par cette rencontre doublement ratée, ce sont deux blocs qui ont disparu), se paie aujourd’hui de ma disparition et d’une séparation totale entre la maison Khalil et ce qui sera, à partir de maintenant, le nouveau sens de ma propriété : non seulement celui qui désignera mon lieu propre d’habitation, mais celui, en plus, de la propriété de mon livre.

Cette rencontre était risquée parce qu’elle marquait vraiment un point du monde à l’issue duquel les intensités n’avaient que deux possibilités : celle de s’additionner ou de s’annuler tout à fait. Je serai sorti de ce monde par la « navette » de la maison Khalil, par le va-et-vient des deux sœurs dont j’avais prévu depuis longtemps qu’elles en opéreraient ma sortie aussi bien qu’elles y avaient opéré mon entrée. Par son intolérance de R. M., ma correspondante de la maison Khalil réalise ma sortie de la Place, en tout cas le retournement de l’intensité du lieu, son changement en une maison de livres où elle a peut-être encore une chance de me suivre, et par sa tolérance de Littell, la sœur qui le reçoit entraîne ma disparition de sa demeure, mon expulsion familiale, si j’ose dire. Elle est que je n’existe plus dans ce monde-là et dans cette logique-là, et elle s’étonne, après cela, que je ne puisse plus admettre ses descendants au sein de ma propre logique !

* * * * *

J’ai détecté, dans le livre de Badiou et dans son application de la logique à son monde, une possibilité de communication entre les personnages de roman, les auteurs de roman et les acteurs qui auront la charge d’en porter l’intrigue à l’écran ou au théâtre. La logique est libre, tant qu’elle est consistante. J’en prends licence aujourd’hui pour réduire Littell, au sein de ma logique, à l’auteur du bloc qu’il est (car ma logique est celle du livre) et pour interpréter sa venue comme le seul pointeur de l’intensité de mon monde, comme un point d’intensité qui m’amène, avant toute chose, à reconstituer le tissu de mon monde et à voir comment il est fabriqué.

Il n’y a pas de réalité extérieure, ou une mesure de probabilité préétablie, qui seraient propres à me faire m’émerveiller de la coïncidence de la venue de Littell en mon monde, et telles que je n’y trouverais plus d’autre issue, la tolérance extensive de l’hôtesse aidant, que de dire que cette rencontre n’est que l’effet du hasard : tout juste une coïncidence à considérer.

Il me semble que je dois faire de la maison Khalil (ce centre de mon monde, mon marché, mon pit, mon puits) le même traitement que j’ai fait du marché, depuis le flash originel du krach d’octobre 87 (ce sera le geste infini de Raja vers la Place) jusqu’au vol pour Sydney et le retournement du monde qui s’en est suivi.

C’est-à-dire que, de la même façon dont j’ai utilisé l’occasion de la sortie du bloc de Taleb pour revenir vers mon monde, depuis l’Australie, en emportant mon livre et en rapportant le prix de marché (en mettant fin à la probabilité), je dois maintenant profiter du bloc de Littell pour retourner mon monde (y disparaissant à la manière du logicien et de l’écrivain) et pour le remplacer par un livre.

L’histoire de la maison Khalil s’écrira comme celle de la place et de la propriété (le « là », la fabrique de tissus) ; et tout le sens de l’histoire du Liban (et même de la Syrie, que visite aujourd’hui Littell) s’y lira. Ce sera le livre qui fera exister la surface du marché dans ma vie (l’impossibilité d’écrire qui devient la nécessité du milieu de la contingence), un livre forcément intense et intensif qui ne parcourra l’espace et le temps chronologique que pour réarmer indéfiniment le virtuel et éternellement retourner. Le livre philosophique de l’appropriation de la langue, peut-être ?

Un livre qui excédera la limite que n’arrive pas à franchir R. M., où seront exploités et tirées, par l’écriture, toutes les conséquences de mon retournement de la probabilité dans le marché. C’est-à-dire que les choses ne se passeront pas de manière ordinaire dans ce monde. J’y serai dès le début immergé comme dans un marché, comment un lanceur de dé mallarméen, c’est-à-dire comme un écrivain. Dès le début, j’y serai immergé comme dans un livre ; et je ne pourrai que profiter des blocs de R. M. et de Littell pour aller vers le mien et l’emporter.

Si Raja m’a destiné à la maison Khalil et s’il m’a destiné à mon œuvre, il faut que je comprenne que j’en tiens aujourd’hui le bout, ou le point de retournement, en un mot, le point de décision où l’œuvre doit s’échanger contre le monde ; où je dois sortir de l’un (ou y disparaître tout à fait) afin de pénétrer proprement dans l’autre, ce que j’ai appelé « revenir visiter le monde à la manière d’un spectre ». Un spectre qui n’a plus de corps et qui ne s’illumine plus que de l’intensité du monde.

Il faut, à force d’écrire et d’éprouver cette limite, à force d’exister et de persister matériellement dans l’écriture (et quand bien même tout indiquerait, par la voie de ma logique même, que je dois m’éteindre et disparaître de mon monde), que je forge cette nouvelle matière et ce sujet manifeste. Il faut, avant d’écrire ce livre, que j’en invente la composition chimique, la matière même et le tissu : un nouveau composé, une nouvelle matière à tisser. Pas étonnant que celle-ci requière des marchandes de tissus, et ni plus ni moins que deux blocs massifs à retourner et à inverser.

15.09.2009

Passage au livre

Avant de lire Les Logiques des mondes de Badiou, j’avais parlé de « point du monde » et j’entendais par là le point de retournement du monde. Pour moi le monde se réduisait à un point duquel on devait retourner, typiquement pour écrire un livre et avec la matière du livre en main (qu’on emporterait de là, ou qu’on déplierait comme le dépliant du site archéologique qu’on viendrait de visiter, comme le commencement du processus géographique dans lequel on s’aventurerait, alternativement, après la croix mise sur l’histoire et un certain manque et retirement, suivis d’un dépêchement, qui sont typiques de cette croix de l’histoire).

Pour Badiou, les points du monde sont un processus de passage et de décision, le monde réduit à la ponctualité d’un oui ou d’un non dont l’issue décidera la manière d’apparaître du nouvel être-là et la nouvelle incorporation. Or, Badiou ne retourne pas de son point du monde, un livre à la main. Sans doute parce que le marché est un processus continuel de points du monde (comme l’a reconnu devant moi Meillassoux qui avait certainement ceux de Badiou en tête), que la révolution du marché est, pour cela, en permanence écrite et que je me propose, par-dessus le marché, d’écrire le livre du marché, sans doute pour cette raison la logique de mon monde ne peut-t-elle pas ne pas aborder à celle du livre et la révolution ne pas devenir la révolution du livre, également.

Il est ainsi tout à fait logique, et je dirais presque, nécessaire à mon entreprise, que le passage central de mon livre (justement, c’est un passage) porte le titre de Genèse du livre. Car non seulement il décrit la genèse du mien en situation parfaite, c’est-à-dire qu’il raconte comment mon expérience du marché et ma réflexion du marché, une fois arrivées à leur livraison et à leur retournement à Sydney, ont fini par m’incorporer au livre du marché et par m’introduire définitivement à mon livre, mais en plus il fait passer le sujet du livre qui aurait pu rester extérieur, à savoir le marché, dans le livre. Il change le sujet en le retournant de l’intérieur, comme si on disait qu’après le marché (comme par hasard, c’est le titre de mon weblog) on passait au livre ou qu’on y retournait : or, ce livre, le voici, c’est celui qui comporte ce passage même.

Ainsi le passage central serait-il une sorte de passage secret, dérobé, qui dérobe le sol sous les pieds du sujet, pour le faire tomber dans la seule vague qui s’enroule ici et dans l’unique automobile, celles du livre lui-même. Mais sans doute mon monde est-il d’autant plus susceptible de se réduire à un point et de se retourner, et même je dirais, de se réduire à une pointe, que le point du monde pour moi, mon oui ou non éternel, est l’éternelle question : écrire ou ne pas écrire. En chaque texte que j’ai écrit j’ai dû livrer ce combat et remporter cette victoire.

Ainsi, au sommet du mois d’août, en ce début de l’exclusion pour moi et de la blancheur éclatante des blocs, en cette marche de l’armée libanaise qui n’est ni victorieuse ni révolutionnaire ni même obscure, mais qui célèbre tout juste un anniversaire insignifiant, j’ai dû négocier la question d’écrire ou de ne pas écrire dans l’endroit le plus improbable : au sommet de l’hôtel Albergo, pendant que me dérangeaient en bavardant les deux serveurs habillés en blanc et que se confondaient ma demeure – ce lieu de mon écriture – et toute la question d’en être exclu dans la lumière blanche d’août et dans l’écrasement du bloc de Littell, dont je peux sans me tromper affirmer que je ne pouvais rêver de meilleur envahisseur que lui, pour me chasser de mon lieu, et de bloc plus massif que le sien, pour refermer à mes yeux et fermer définitivement devant moi toute la question de la possibilité de l’écriture.

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C’est ailleurs que dans la possibilité que je dois chercher où écrire, cela je le savais déjà ; mais cette exclusion prend tout à coup un tournant plus matériel lorsque le bloc de Littell, le livre qui somme toutes les possibilités de l’écriture et qui a même gagné un prix, me tombe dessus, qu’il occupe ma place et qu’il dort même dans mon lit. Ce n’est pas qu’il me retire toute possibilité d’écrire ; au contraire, mes capacités d’écriture redoublent d’intensité. Ce n’est pas à cause d’une différence négative que je ne peux plus écrire dans l’espace qu’occupe Littell mais au nom d’une différence positive – et ainsi ce n’est pas d’exclusion qu’il s’agit à proprement parler, mais d’inclusion –, en vertu même de la surface où je suis renvoyé pendant que Littell est venu illuminer, en août, « flasher » en quelque sorte, l’espace où je vivais d’habitude.

Littell ne voudrait pas qu’on mette son livre entre sa vie et lui, et moi je ne peux pas, une fois arrivé à ce point, ne pas appliquer strictement la logique du livre et ne pas voir dans la venue de Littell un redoublement de l’intensité de tout cela qui me pousse à écrire et qui m’exclut de l’espace ordinaire. Lui ne sait pas dans quel domaine il met les pieds. Lui n’a pas la Place à transformer en livre. Lui ne sait pas qu’il débarque au moment où aboutit le processus qui m’a fait pénétrer dans la matière du lieu et que ce n’est rien de moins que le processus géographique que je hante aujourd’hui et que je nourris de ma matière.

Ainsi, je dois rester disparu ; je dois rester situé à l’envers de l’espace, comme pour dire à Littell que les blocs ne s’ajoutent pas ici aux volumes, que les hôtes ne sont pas tous positifs mais qu’ils diffèrent. Comment lui expliquer que sa venue, que me sert son hôtesse, n’est qu’un effet de la Place pour moi, encore un fruit des couloirs labyrinthiques du service, et que je dois fournir l’effort supplémentaire consistant à agrandir mon livre, le livre de la Place, à le multiplier (c’est-à-dire à en augmenter le nombre des plis) rien que pour découvrir ce que cela signifie exactement, au moment où j’achève mon propre bloc et qu’il me tombe également dessus, au moment où la Place se retourne dans la pointe du monde qui va lui coûter son nom et où le dernier écrivain, littéralement, ne sait plus où se mettre, que lui débarque avec l’arme absolue de son livre, surtout invité de cette façon neutre, ou plutôt positive et volumétrique, à laquelle je ne peux absolument plus me connecter ?

* * * * *

Il fut peut-être un temps où je pouvais écrire un livre comme celui de Littell et mon bloc rencontrer le sien ; mais à cause de la venue de l’auteur dans mon espace de cette façon, surtout au moment du bouleversement topologique où je reformule toute la matière et toute la logique du livre et qui s’appelle une maison d’édition, mon écriture ne peut plus que changer de nature. J’éprouve à présent la difficulté de décider de cette nouvelle nature. Je sais que le sujet est difficile, et je ne sais pas à quel niveau monter pour dire que c’est la Place ou la route de Damas qui ont provoqué cela, que le bloc de Littell est né chez moi par un effet du service, et qu’il ne tient qu’à moi que je dresse cette table et que je déploie cette nouvelle logique.

Il est ainsi mystérieux, ou peut-être seulement logique, que tout à coup je perde toute communication avec Littell. On dit que l’écriture est invisible ; et pourtant il n’y a pas un effet plus matériel que celui qui m’interdit aujourd’hui de nous considérer, Littell et moi, comme des êtres ordinaires et sans intensité, qui pourraient se rencontrer et communiquer. La logique du livre est définitivement passée par Littell et moi, et il faut, comme l’une de ses différences absolues, que je puisse ne pas être là.

C’est la consistance, ou la logique du monde dans laquelle j’ai enfin pénétré, celle du livre, celle de l’écriture, qui m’empêche aujourd’hui d’apparaître devant Littell, et qui m’oblige au contraire de profiter de ce qu’il soit apparu, justement en cette maison Khalil, justement en ce tournant où je sors de la famille pour entrer dans le domaine du livre et où je retourne avec moi la Place tout entière et tous ceux qui veulent bien me suivre, justement dans la blancheur du mois d’août où la vache à lait, qui a perdu les esprits et pour cette raison pris la parole, prononce mon exclusion de sa maison à la manière d’un oracle, justement aux mains de l’hôtesse de Littell dont j’avais prédit que c’est par elle que je sortirai de la maison Khalil, et même, que j’avais « réservée » à l’époque et marquée déjà, non pas comme on réserve sa place ou ce qu’on appelle une « entrée » (entrée dans une salle de spectacle, entrée au restaurant, etc.), mais comme on réserve sa sortie, tant je savais qu’avec les sœurs Khalil, je n’embarquais pas pour un voyage mais dans une navette, dans un va-et-vient entre Beyrouth et Damas, non pas dans un cycle qui me ramènerait à ma place mais dans un mouvement qui rendrait vaines toutes les possibilités et toute espérance, et qui n’en tisserait pas moins une surface, celle où je devrais marcher et qui serait étrangère aux possibilités, celle de l’écriture ;

de profiter donc de ce que Littell soit apparu et qu’il ait sommé les possibilités d’un monde entier et les ait réduites à un point, à un point du monde (comme dirait Badiou) qui n’attend plus que mon retournement, pour disparaître.

* * * * *

L’hôtesse de Littell pense que je suis un être-en-tant-qu’être, un multiple pur qui n’a pas besoin d’apparaître mais seulement d’être ; et pour cette raison elle ne doute pas que je puisse rencontrer Littell, autre être, autre multiple. Quand je dis que je suis un être-là, qu’à mon être s’adjoint mon apparaître, et qu’il existe des mondes où, du jour au lendemain, je peux disparaître, c’est-à-dire mourir tout à fait par l’opération de la logique et de la relation et non pas de l’ontologie ou du fondement.

C’est par la logique du monde où j’apparais, et maintenant disparais, que, pas plus que je ne peux survivre à l’apparition de Littell, je ne peux me « mélanger » au dernier-né de l’hôtesse, être minime, pensait-elle, qui ne pouvait pas me gêner et que, pour cette raison, elle prévoyait d’envoyer rester (encore ce verbe) avec moi, pendant qu’elle se détacherait avec le bloc de Littell et s’aventurerait avec lui à Baalbek.

Or, ma logique intensive ne calcule pas la taille des êtres. Dans mon apparition et dans mon monde, la visite du petit garçon est aussi synonyme de disparition que si toute ma progéniture était éliminée. De même que je refuse de voir en Littell autre chose que la logique du livre, et ne peux tolérer d’avoir une conversation avec lui qui ne traverserait pas la ligne du livre en chaque point et qui aurait lieu comme à côté, comme posée à côté de son bloc, de même, je ne peux recevoir le fils de l’hôtesse de Littell sans traverser point par point la logique du monde qui dit que son être-là est incompatible avec le mien et donc, si je suis-là, que lui ne pourrait y être.

Il paraît que l’hôtesse a pleuré. Sans doute pleurait-elle ma disparition. Car, si l’on suppose qu’elle m’a aimé et que c’est moi qui l’ai fait apparaître comme femme en premier, elle se rend compte aujourd’hui que nulle créature qu’elle peut présenter devant mes yeux ou qu’elle a pu produire, à commencer par Littell et à finir par son fils, ne réussira à changer mon monde ou même à l’éclairer. Et je répète que c’est la logique du livre qui a changé mon monde à tel point que je dois d’abord comprendre pourquoi Littell est venu à moi – pour comprendre ensuite que c’est afin que je disparaisse.

08.09.2009

Moitié du monde

Badiou vient m’apprendre les relations logiques dans un monde, la catégorie de l’apparaître, les degrés et les intensités qui viennent s’adjoindre au fondement, à l’ontologie et aux multiplicités pures. Ainsi faut-il distinguer entre être et exister. Lorsque je découvrirai la logique de mon monde, je verrai qu’il n’est composé que d’intensité et que je ne vis que dans l’apparaître. (Badiou conclut son livre par une question : « Qu’est-ce que vivre ? »)

Certains vivent dans l’apparence. C’est ce qu’on reproche à un pays comme le Liban. Et sans doute l’histoire du Liban serait-elle à revoir à la lumière de cette distinction. En forçant le trait de l’être-là et de l’apparaître (car avant l’être du Liban et ce qui constitue son identité, avant son fondement, sa pluralité, sa multiplicité, son impossibilité de « compter pour un », il faut remarquer qu’il s’agit avant tout d’être-là au Liban, d’y apparaître, de s’y comparer aux degrés d’apparition des autres et, pourquoi pas, d’aller jusqu’à l’extrémité qui dit que ce pays n’est qu’une intensité d’apparaître pure, à la manière du marché), et pour compléter l’histoire de mon propre monde et de l’apparaître qui gouverne ma logique, je finirai par comprendre pourquoi ce qui sort de ma logique – et je préciserai alors que je vis dans un monde de « beauté » et que les êtres-laids ne peuvent y être des êtres-là – proprement n’existe pas.

C’est que je n’ai jamais pu imaginer le genre de relation que je pourrais entretenir avec les personnes laides, cette absence totale d’idée prenant alors dans mon esprit, à plusieurs reprises, la tournure et même l’intuition de leur inexistence. J’ai toujours senti que les personnes laides simplement n’existaient pas, et non pas qu’elles apparaissaient devant moi et que leur laideur les disqualifiait et m’empêchait de les reconnaître. Comme il ne fait pas de doute que ces personnes sont, et grâce à la distinction que je sais faire désormais entre être et exister, entre ontologie et logique, je comprends maintenant que ces personnes, réellement, n’existent pas et que mon usage n’était pas métaphorique.

Or, mon monde aujourd’hui se tord et se déforme, ce qui veut dire qu’un nouveau monde prend forme. Et les derniers événements, ou plutôt les dernières tentatives de conjonction des étants de mon monde (ou de ceux qui l’abordent, qui s’appuient sur son bord en me regardant à travers l’embrasure du vide, m’obligeant à me cacher, à me terrer dans l’anfractuosité et à devenir leur envers : à devenir la répétition de leur contingence, l’intensité du monde entier qui se réarme dès qu’ils apparaissent pour leur répéter qu’ils auraient aussi bien pu ne pas être là, et ce monde entier, par ailleurs, aussi bien, ne pas exister), semblent se suivre aujourd’hui avec une telle logique, ou une telle précision, que cela m’oblige à retourner le point du monde où ils se conjuguent et à tenter de résoudre, comme à mon habitude, un problème inverse.

* * * * *

J’étais le marcheur de la surface, la pointe de l’écriture appuyée sur la trépidation du rocher à la manière du sismographe. Je pensais pouvoir prolonger indéfiniment cette immersion, qui était de l’ordre de la transmission – car ma surface n’avait aucune profondeur, et d’y être immergé, d’y demeurer, ne pouvait que prendre la forme dégénérée d’une inversion de l’ordre du demeurer et du partir, ce qui s’appelait pour moi rester ou être re-tiré sur les ruines, ou encore écrire, ou encore courir à la surface à la vitesse infinie de l’insecte qui profite, non pas de la mesure de l’espace ou de sa métrique, mais d’une inversion de ses termes et même de sa structure, puisque le squelette chez lui est devenu exosquelette –, JUSQU’À CE QUE LA TOMBÉE, DU CIEL, EN PLEINE LUMIÈRE D’AOÛT, EN CE CENTRE PRÉCIS DE MON MONDE (OU EN CETTE SOURCE DE SON INTENSITÉ) QUI EST LA MAISON KHALIL ;

et je songe que Badih a récemment ouvert pour moi un monde d’équivoque, lorsqu’il m’a suggéré que la sœur de mon arrière-grand-mère, celle qui a disparu jeune et qui est donc comme l’ombre de celle, Hbouss, qui est restée et qui me donne aujourd’hui ma propriété au Liban ; ou plutôt, qui en est l’envers, l’une apparue pour faire exister la logique de mon monde et créer mes objets et ma propriété, et l’autre disparue ; car c’est celle qui est restée – ou devrais-je dire, qui a demeuré ? Mais il me semble que Hbouss avait également inversé l’ordre du monde et qu’elle était partie avant de rester ; sans doute, en plus que d’être mon arrière-grand-mère, serait-elle pour cette raison l’origine de mon écriture ; elle qui s’est transformée en chat, et donc en sourire, à en croire Lewis Carroll, et donc en incorporel, en logique du sens, à en croire Deleuze ; aussi dirai-je de Hbouss qu’elle est restée dans cette maison de Souk-el-Gharb et non pas qu’elle y a demeuré, c’est-à-dire qu’elle y maintient intense la ligne de l’écriture et qu’il y fait exister ma ruine –, c’est celle qui est restée qui apparaît dans mon souvenir comme la forme noire, comme l’origine de mon monde au nom indéchiffrable (Hbouss), comme la nuit de mon temps, comme la grotte obscure d’où est sortie toute ma lignée et qui ravale alors tout, m’empêchant de remonter plus loin ;

et ainsi sa sœur disparue jeune et qui en est l’envers serait-elle la forme blanche, l’autre branche que je n’ai pas connue, inexistante, et qui revient pour cette raison me hanter comme la vérité éternelle, comme si de l’impossible histoire qu’elle a été à l’origine, il fallait aujourd’hui que j’opère un retournement complet de mon monde et que je déclare que dans cet impossible-là, dans cet inaccessible, dans cette lumière d’août de mon monde entier (qui pourrait, tout comme l’apparition blanche du bloc de Littell, m’empêcher d’écrire, c’est-à-dire qui pourrait m’obliger d’arrêter l’écriture en pure perte, l’écriture craintive de l’anfractuosité, et de commencer l’écriture du bloc entier de l’histoire), réside justement la vérité éternelle de mon histoire et qu’elle ne réside pas, comme je l’aurais pensé, dans la poursuite obscure de la fente ; qu’elle réside dans cette lumière retournée de la sœur disparue de mon arrière-grand-mère, dont le nom m’intrigue par sa beauté et par sa clarté, également par son point – qui comportera, comme on le verra, une décision –, qu’elle réside dans cette alternative inexistante, disparue, qui jette pour cela la lumière de la vérité sur ce qui est resté, et sur ce qui a vécu ;

lorsque Badih, donc, m’a suggéré que le nom de cette sœur blanche, Noss-el-Deneh, pouvait ne pas signifier la moitié du monde (Nisf-el-Deneh) comme je l’ai toujours poétiquement pensé, mais le centre du monde, comme le prête à penser l’équivoque du mot « Noss » en arabe libanais ; ce glissement du sens, ou plutôt son recentrement autour de la seule trace, magnifique, que nous ait laissée cette arrière-grand-disparue et qui est le sens de son prénom (qui n’attend donc, comme le dirait Badiou, que le « travail des conséquences », que la révolution qui viendrait, de cette trace, créer le corps qui supportera la vérité), étant en soi un indicateur suffisant du passage du sens de l’apparaître du monde pour moi : son passage de la moitié du monde (qui resterait entière, non connue, poétique, et pour cette raison aussi simple qu’un prénom ; comme si on ne pouvait pas appeler une jeune fille du nom du monde, le monde étant déjà si compliqué, mais de celui de la moitié du monde, oui ; car alors, ce ne serait pas le Tout que l’on nommerait là ; on se contenterait de la moitié, et cette jeune fille, simple, pourrait exister avec son monde), au centre du monde (qui ne me laisserait plus d’autre choix que la précision absolue et, après la précision, que celui de l’inversion du point) ;

JE PENSAIS POUVOIR PROLONGER INDÉFINIMENT MON IMMERSION JUSQU’À CE QUE LA CHUTE, SUR LE CENTRE PRÉCIS DE MON MONDE, D’UN BLOC COMME CELUI DE LITTELL me donnât à penser que la coïncidence était trop forte, le sujet trop manifeste, la machination du monde (ou de son devenir) cousue de fil trop blanc, pour que je ne me redressasse pas de mon sommeil de la surface et ne réalisasse pas soudain qu’il était grand temps que je profitasse de ce surcroît de précision et de ponctualité, de cette chute trop verticale du bloc trop blanc de Littell, pour tenter au moment même où je retournerais de ce point absolu vers mon monde reconnu, retourné et armé à présent de la logique inverse du livre de retourner également le problème et dinférer l’intensité de mon monde.

La mesure n’est pas la bonne, en d’autres termes, selon laquelle je resterais arrêté par l’improbabilité de la chute sur moi d’un astéroïde comme Littell ; car la métrique ici n’est pas extensive. Il ne faut pas non plus – pas tout de suite en tout cas – m’interroger sur la matière, la texture, ou la consistance dont le monde où je vis doit être fait pour attirer des chutes, des coïncidences et des illuminations de cette sorte. Au contraire, il faut penser que l’improbabilité de la venue de Littell est sans commune mesure avec l’improbabilité initiale de mon monde et avec son événement primordial, qui sont son degré d’intensité et son degré de précision, et il faut alors reconstituer l’intensité de mon monde, à partir des conséquences de sa logique.

Car ce monde est initialement celui du livre. Voilà ce que je réalise aujourd’hui. Voilà la chose impossible, et c’est « à cause » de cette impossibilité que Littell est venu. Ce qui veut dire que des venues infiniment plus improbables auraient pu, à partir de là, également se produire.

* * * * *

Ce qui m’apparaît aujourd’hui, après l’apparition de Littell dans mon monde et les disparitions que cela a aussitôt, inversement, entraîné, c’est à quel point ce monde, dont la maison Khalil a longtemps occupé le centre, était un monde de logique et d’intensité, un monde de relations et non pas un monde de multiplicités simplement co-existantes et déliées.

L’hôtesse de Littell ne l’a pas fait venir dans une ontologie sans lumière et sans intensité, mais dans un monde déjà tendu par une logique et qui devient encore plus tendu par la force de mon travail, par l’intensification que vient y rajouter mon effort de presser en tous ses points et de pousser le plus loin possible mon appui sur son bord, en un mot, encore plus tendu par la tension superficielle qui est devenue, à cause de l’intensité et de la densité de mon travail, tellement extrême que la surface, si fine et à la fois si compliquée comme un véritable réseau à la capacité de transmission infinie, est aujourd’hui absolument sensible en tous ses points.

Et c’est ainsi vers l’intensité initiale de mon monde que ces événements incroyables me retournent. L’improbable me retourne vers l’évident, vers le manifeste, et vers le plus intense. Car voici, à cet extrême de l’intensité ou me voici réduit – ou plutôt, retiré, repoussé –, que doit s’illuminer le sens de mon existence et que je dois désormais en découvrir les deux extrémités à la fois, c’est-à-dire qu’avant que je ne meure tout à fait (à moins que les deux morts ne reviennent au même), le temps est venu pour moi d’examiner de plus près ma mort dans ce monde-ci, dont la logique m’illumine, c’est-à-dire les modalités en propre de ma disparition.

Au moment où je disparais, en ce point singulier où je me tiens entre deux mondes, il faut m’arrêter pour reconstituer la logique du monde où j’étais resté pendant tout ce temps-.

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