09.02.2009
Le serment d'Obama (II)
Obama, le président du retournement et non pas du changement. (Le retournement vient de l’intérieur : cela suppose un point de retournement, une phrase où tout se joue, tandis que le changement est déjà une mesure extérieure, une décomposition par phases). Obama, le président de la différence interne, de la fracture qui s’abîme à l’intérieur du serment.
Le président n’a d’autre identité, peut-on dire, que son serment ; c’est là qu’il devient président – encore faut-il, dans le serment, insister sur le devenir plutôt que sur l’être : « président », il le sera, tandis que « président », il le devient, par le serment –, c’est à partir de ce moment qu’Obama abandonne ce qu’il était, Obama, et devient le président des Etats-Unis, ce serment qui n’a qu’un sens, celui-là, étant l’habit de président, le pouvoir qu’il vient vêtir et qu’il vient investir.
Ce serment ne peut que passer : il ne peut rien s’y passer ; il ne fait que transmettre, il ne peut être transformé. Il est bien plus qu’un événement, il est un commencement (et comme tout commencement authentique, celui-là est à la fois nécessaire et contingent). Il ne sert qu’à fonder le futur président : il n’a pas d’autre sens. Il n’a de sens que parce qu’il reprend intégralement, obsessionnellement, absolument, tout le passé, sans variation possible. Il n’a de sens que parce que c’est là la phrase que tous les présidents passés ont prononcée.
Or, Obama a trouvé le moyen d’introduire l’intervalle, l’attente, la variation, le risque, dans ce serment dont le futur et le passé sont les mêmes, dont le commencement et la fin ne sont que le commencement. Au lieu de faire la différence par la suite, Obama l’a faite tout de suite au lieu même de son serment, à l’endroit même où il prenait son identité de président. Voici une différence qui vient prendre la place de l’identité, c’est-à-dire que l’identité préalable par rapport à laquelle on aurait pu juger que cette différence était différente s’est elle-même enlevée.
Obama n’a rien changé ; il n’avait rien à changer avant de faire la différence : il est intervenu dans cela même qui l’investissait et qui le faisait devenir président.
L’intervenir a devancé le devenir, ou plutôt s’en est mêlé (intervention du président). Intervenir dans ce qui est, cela est bien faible, tandis qu’intervenir dans ce qui devient est sans doute la forme suprême de l’intervention, car on ne vient pas s’interposer là dans n’importe quel processus, mais précisément dans celui qui fait devenir. Et l’intervention se mêle d’autant plus parfaitement au devenir qu’intervenir dans le devenir c’est encore devenir : c’est même faire intervenir le devenir dans le devenir, c’est faire devenir le devenir ; le devenir d’Obama, cette différence interne qu’il a jetée au sein même du passage du sens, étant ainsi déjà, en soi, un devenir à la puissance infinie, ce qui, pour l’homme qui est censé devenir là homme le plus puissant, devient ainsi, avant la lettre, le devenir par excellence, c’est-à-dire la meilleure façon de le devenir. Ainsi Obama est-il doublement président. Ainsi devient-il le président en intervenant dans son propre devenir, avant de devenir président.
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Obama est intervenu directement (en tant que président, déjà ?) dans cela qui le faisait devenir. Il a remplacé l’identité du serment par la fracture infinie du devenir ; il a su investir à sa place la différence interne. Et cette différence (cette intervention du président), qui aura ainsi perdu son serment, cela qui la rendait présidentielle, ne pouvait plus alors retrouver son serment, son sens, son « soi », son investiture, que dans la répétition. En introduisant le risque, la variation, dans ce qui n’était censé qu’avoir un seul sens, Obama a renvoyé le « soi » de son serment dans l’infinité de la répétition.
On lui a fait répéter son serment, le jour suivant. Or, ce serment n’a de sens que dans la mesure où il répète mot pour mot le serment que tous les présidents, avant Obama, ont prononcé. Ce n’est pas une copie du serment que se transmettent les présidents : c’est le même serment, c’est le même président qui se répète. Le serment est déjà en soi une répétition ; il n’a pas d’autre sens.
Or, le deuxième serment d’Obama, celui qu’on lui a fait répéter, ne l’a été, répété, que dans la mesure où le premier n’a pas exactement répété les mots des mêmes présidents mais y a introduit le risque. Ainsi le deuxième serment d’Obama ne fait-il que répéter le premier serment d’Obama (et encore, en le corrigeant) et non pas ceux des premiers présidents. Il n’était censé être que la répétition des premiers, c’est cela qui faisait son sens et qui était tout son sens, et voici que ce sens se trouve perturbé, infecté, par la trace du premier serment d’Obama, puisqu’il le répète. Ainsi Obama n’a-t-il pas tout à fait, non plus, prêté serment la deuxième fois. Il a encore fait autre chose puisque ce serment, qui ne devait avoir lieu que pour répéter celui des autres présidents, n’avait lieu, avant tout, que pour reprendre (corriger) celui du même président.
On peut objecter qu’Obama n’était pas président au moment du deuxième serment, puisqu’il ne l’était pas devenu suite au premier, et qu’ainsi, il ne répétait pas le premier mais bien, absolument, celui du président des États-Unis. Il n’empêche que le deuxième serment n’aurait pas eu lieu sans le premier et que, selon cette logique de la non-présidence d’Obama, ce n’est pas le président qui sera intervenu dans son propre serment, mais un homme qui ne l’était pas encore ; la meilleure intervention d’Obama étant ainsi de faire intervenir un homme, et non pas un président, dans cela qui fait devenir président.
Le deuxième serment d’Obama n’est donc pas encore, tout à fait, celui du président, non pas en raison, cette fois, d’une défaillance technique, d’une interversion des termes, de son détail intérieur, mais bien du passage de son sens, à quoi il était destiné. On répète le serment, non pas à cause du président ou des présidents, mais bien, cette fois, à cause de l’homme qui ne l’est pas encore, président, à cause de l’histoire dernière d’Obama dont le dernier fait notable est qu’il aura interverti l’ordre des termes du premier serment.
Pour la raison que le deuxième serment n’est pas encore un serment (et s’il ne l’est pas, ce n’est pas, je le rappelle, à cause des mots qu’il était censé répéter et qu’il n’aurait pas bien répétés, mais à cause de cela qu’il répète, qui est le premier serment d’Obama et non pas celui, absolu, des premiers présidents), il faut encore le répéter. Ainsi Obama démontre-t-il que lorsque la différence est introduite, non pas à côté de l’identité mais dans son cœur, à sa place, dans cela qui fonde plus que l’identité ici, dans cela qui vient avant l’identité, dans cela qui fait le président, dans cette auto-proclamation qui le lie au passé des précédents dans la mesure où elle « prend sa vie » et la lie par serment c’est-à-dire qu’elle lie son futur entier, lorsque la différence est introduite dans le serment, Obama démontre-t-il que le serment n’a plus de sens et n’a plus de « soi » sauf à être infiniment répété.
Le serment d’Obama est donc l’attente d’un serment, son infini devenir. Obama nous montre – voilà sa plus grande intervention, voilà le plus grand changement – comment on devient président et non pas comment on est président ; car il faut croire qu’il ne le sera jamais et qu’il le deviendra toujours. Il est l’avènement de la philosophie de Deleuze, ai-je dit, une ontologie de devenirs non pas d’êtres, et cette philosophie ne pouvait trouver de démonstration plus éclatante, puisque le devenir est ici suprême, la puissance est déjà infinie : c’est celui, c’est celle, du président, et le point, la phase, la phrase est celle de son serment.
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03.02.2009
Le serment d'Obama
Un nom s’impose pour commencer : Barack Obama, devenu l’homme le plus puissant mardi 20 janvier, non sans que l’ordre des mots ne lui ait, en tout premier lieu, résisté ; le serment d’investiture, ce mot-clé du président qui va lui ouvrir le monde et lui ouvrir l’histoire, ayant déjà trouvé, dès la première phrase, la brisure, l’intervalle, l’abysse, le silence, la pause, j’ai envie de dire, le risque et même l’inversion. Même là, dès la première émission de la ligne qui tire l’histoire et qui devrait couler avec la nécessité de l’histoire (dans quel espace immense, vide, à remplir, est donc émis le premier mot, le serment de l’homme qui est déjà, ou qui ne le sera qu’après l’avoir émis, le plus puissant du monde ?), le mot clair et inaugural qui commence la chose qui précède l’être (car il inaugure le pouvoir) et qui, pour cela, ne devrait être précédé par rien, même là, ce mot a déjà été signé, comme un signe, comme une croix et comme la signature qu’il portera, par la contingence.
Il n’y avait pas grand-chose dans cet espace inaugural à part l’immensité qui allait suivre, ce commencement du pouvoir (je me demande toujours à quoi cela peut ressembler) et simplement cette courte distance à franchir entre deux hommes, celui qui prenait le pouvoir et celui qui le lui faisait jurer, le lui donnant au nom de la puissance qui s’élevait et s’aiguisait et se retournait là pour se donner et qui s’appelle l’Amérique – cette puissance qui n’attend pas de président puisqu’elle est là de toute façon : elle attend plutôt dans l’espace, comme une technologie qu’il faudra peut-être traverser dans l’autre sens, comme une capacité (yes we can) –, il y avait cette courte distance entre le début du serment et sa fin, ce passage très court (35 mots), si court qu’on se demande s’il respire, cette épreuve qui ne pose pas problème, qui est déjà finie au nom de son commencement pour la raison qu’il n’importe en elle que le passage, cela qui va suivre, le pouvoir qu’elle va donner, le commencement qu’elle va être, elle qui vient avant le commencement et dont le commencement et la fin ne devraient comporter aucune matière et aucune fente qui traverserait la matière – ne devraient porter qu’un sens qui se transmettrait sans s’arrêter.
Et il a fallu que quelque chose se passe dans cette phrase qui n’était censée que passer : quelque chose, plus qu’un accident, plus qu’un aléa : le retournement absolu qui va nous faire changer, vis-à-vis du futur, de mesure (la place prenant le pas sur le temps, et la contingence sur la possibilité), non pas la roue de la chance qui tourne dans un cadran à numérotation fixe et qui aurait remplacé un mot par un autre, mais la phrase elle-même, qui n’a qu’un seul sens, l’écriture elle-même, qui commence ici et qui doit, pour cela, tout retourner en son nom, quelque chose s’est passé : la phrase elle-même qui s’ouvre et se retourne, qui se brise à l’intérieur, replaçant la contingence là où elle se trouve, dans l’ordre des mots et de l’écriture sacrée, dans la surface où passe le sens et qui concentre ici, à ce degré de puissance, tout à fait autre chose que la cause et l’effet : le domaine absolu du signe, l’ordre qui précède l’être et la métaphysique des états du monde et qui précède la représentation.
Il a fallu que s’ouvre une autre faille que celle qu’on aurait attendue, que frappe un autre arrêt que celui de la mort qu’on imaginait venir par balles ; il a fallu, en un mot, que Barack Obama s’arrête dans la phrase, dans la phase même du serment, et que la faille, l’intervalle, l’inversion qui allait caractériser son mandat (la remontée jusqu’à lui de la contingence matérielle, de ce désordre qui n’était pas le contraire de l’ordre mais qui venait avant), que tout cela vienne à lui beaucoup plus vite que prévu, que cela vienne en lui plutôt qu’à lui. Car il est lui-même le signe d’une inversion ; il est lui-même le signal du retournement du paradigme : le passage de la possibilité à la capacité – yes we can –, du possible au contingent ; il est lui-même le point de retournement, de commencement enfin, c’est-à-dire de serment de cette crise ; il est le nom de cette crise qui n’a d’autre nom que le contresens de la prévision et de l’attitude entière à avoir vis-à-vis du futur. J’espère qu’Obama se réussira et qu’il réussira son passage qui est une inversion, qu’il réalisera que sous son mandat ce n’est plus le possible qui compte mais ce qui arrive, la place, le marché, la surface où court le sens et qu’il ne faut plus quitter désormais, puisque c’est elle qui assure, si l’on soutient sa vitesse et que l’on continue à marcher sur la tête en écrivant, qu’en écrivant, ce qu’on désire finit par avoir lieu.
Il a fallu que la différence vienne de l’intérieur même du discours, qu’elle s’y imprime avant que ne s’étende l’espace ou le temps où on aurait constaté, de l’extérieur, que quelque chose s’est passé, qu’une balle a atteint le président, qu’on l’a abattu ; il a fallu que la différence passe dans le sens, une véritable différence interne, si bien que, de cet accident-là, de cette fracture-là, personne ne pourra relever Obama et le « sauver de lui-même », personne ne pourra intervenir dans ce court intervalle où il sera tombé, où il devait tomber et d’où il devait fatalement se relever tout seul s’il devait être président – sauf que, son mandat étant celui de l’inversion, il se sera creusé là, pour lui, une faille supplémentaire que ses prédécesseurs n’ont pas connue.
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On aurait pu s’interposer contre une agression extérieure, intervenir si Obama était tombé sous les balles, en dévier la trajectoire, jouer à permuter les nombres de la roue externe de la chance, tandis que dans le chiffre secret du serment qui l’instituait, dans ce vide et dans cet intervalle qu’il appartenait à lui seul de traverser, personne ne viendrait à son aide, et la phrase se relèverait toute seule avec la fracture qui s’est produite en son sein, Obama n’ayant pas traversé, pour finir, une phrase fermée qui ne posait pas problème, mais une phrase/phase infinie, portant en elle la répétition infinie de l’abîme, une phrase, celle qui n’était qu’un passage instantané, mieux, inaugural, où on ne pouvait pas s’arrêter mais où Obama, lui, se serait arrêté (yes we can) et tombé et relevé mille fois, une phrase où il aurait déjà affronté l’imprévisible et l’inconcevable (car quelqu’un s’est-il arrêté pour considérer un instant ce qui a dû traverser la tête de cet homme qui se présentait pour devenir l’homme le plus puissant du monde – c’est-à-dire quel genre d’espace et de salle d’attente il a vu s’ouvrir devant ses yeux –, non pas avant qu’il le devienne, non pas après qu’il le serait devenu, mais pendant qu’il le devenait, dans cet intervalle qu’il lui fallait franchir à vitesse infinie, et qui n’a de sens que parce qu’on ne s’y arrête pas, puisqu’il est l’événement ; Obama ayant ainsi, lui le premier, au nom de cette inversion qui lui venait sans doute de beaucoup plus loin que la courte distance à laquelle se tenait le Chief Justice qui lui faisait prêter serment, qui lui venait de toute l’histoire de l’Amérique qu’il a voulu à juste titre poser à côté de lui, l’Amérique qui réalisait elle-même son inversion historique en la couleur de ce président et qui elle-même se retournait, non pas qu’elle se refusât à lui, mais plutôt, qui s’arrêtait en même temps que lui s’arrêtait, ouvrant pour lui, pour elle, la première fois, l’intervalle et l’arrêt et l’arête dans ce qui était jusque-là une ligne de transmission directe ; Obama ayant ainsi, lui le premier, lui qui peut, observé là une capacité, un volume inouï, qui venait s’ouvrir dans le sens même du serment, dans la phrase sacrée, le problème se posant ainsi pour la première fois, et dès le début de ce mandat, là où il ne devait pas se poser, c’est à dire exactement là où il devrait se poser ?).
La phrase, la phase, la première que le président prononcera jamais, la phrase unique qu’il ne prononcera pour ce mandat qu’une fois et qui n’a pas au monde ou dans l’histoire son semblable, cette phrase de son serment et de sa future obligation de président, s’est trouvée ainsi, avec Obama, frappée (comme une médaille, comme une monnaie) d’une différence tellement interne, du retournement entier de l’histoire qui venait dire qu’en cet abîme où se trouvait arrêté Obama, en ce pit où il se tenait debout, en cette émergence, enfin, de la contingence absolue, du point de l’histoire où le dé absolu était jeté pour toutes les fois, venait éternellement retourner l’histoire, cette phrase s’est trouvée frappée d’une différence tellement interne qu’il a fallu la répéter, Obama étant ainsi le premier président à avoir prêté deux serments plutôt qu’un, le serment et la répétition du serment, lui le président de la différence qui venait montrer, lorsqu’elle devenait première et qu’elle ne présupposait plus l’identité, qui venait montrer, lorsqu’elle devenait interne, on ne peut plus intrinsèquement et directement et matériellement, que si elle se produisait en ce point de commencement absolu (et de quel commencement ne s’agissait-il pas ici, celui du mandat de l’homme le plus puissant du monde !), en ce commencement qui ne pouvait contenir tout ce qui allait suivre qu’au nom et que dans la mesure de l’éternel retour, elle ne pouvait alors qu’être doublée de la répétition ; la philosophie de Deleuze trouvant ainsi en Obama, au nom de je ne sais quel changement et quel nouveau plan d’immanence que venait apporter Obama, je ne sais quelle superbe confirmation.
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Voilà Obama qui vient trouver pour nous la différence la plus interne, qui vient faire cette différence, non pas dans la période qui aurait précédé son devenir-président ou dans celle qui le suivrait (bien qu’il fût destiné à faire là une différence attendue, mesurable), mais dans l’instant même du passage ; voilà Obama qui vient s’arrêter là où il ne faut pas s’arrêter, qui trouve un creux là où n’est censée se passer qu’une transmission, qui vient attraper de la main la phrase même du serment et la retourner ; et le résultat en est que cette phrase ainsi fracturée ne pouvait pas commencer, toute seule, ce qu’elle devait commencer, le mandat du président, et qu’il fallait, pour cette raison, alors la répéter (ce qui ouvre avec d’autant plus d’intensité et d’insistance la question de ce que cette phrase, ainsi arrêtée et brisée, aura commencé, quel mandat elle aura inauguré, quel espace elle aura donné à contempler), Obama ayant dû prêter, en privé, un deuxième serment (et cela creuse automatiquement un débat dont on ne voulait sans doute pas : car laquelle des deux est la plus légitime, la phrase brisée qu’il a prononcée historiquement devant la foule qui créait l’événement en même temps que lui, ou la phrase sans heurt qu’il a répétée en privé ?).
La même logique du sens qui laisse craindre qu’Obama n’ait pas vraiment prêté serment s’il s’est trouvé ainsi arrêté dans la phrase qui n’est pas censée s’arrêter, s’il a déjà eu à découvrir, dans cette phrase la plus simple parmi toutes, la plus élémentaire, la plus possible de toutes, la plus nécessaire, celle qui inaugure un monde, celle qu’on ne soupçonne pas, celle qui est fondue dans la métaphysique, celle dont on pensait qu’elle inaugurerait son monde de l’extérieur, par l’identité et la réplication, et non pas de l’intérieur, par la différence, s’il a déjà eu à y découvrir toute la contingence, s’il a déjà eu à lutter, dès l’intérieur de la phrase, découvrant ainsi son intérieur, et ne le découvrant qu’au nom de la différence (car cette phrase de l’identité et de l’identification suprême n’avait pas d’intérieur : on ne pouvait pas l’habiter et la seule façon de l’habiter était d’en diverger, de s’en séparer, de ne pas devenir en elle, par elle, sans avoir creusé l’écart et fait advenir l’événement, l’arrêt), s’il a déjà eu à lutter contre la technologie de la phrase, n’étant pas encore président, l’homme le plus puissant, mais le devenant déjà, se trouvant ainsi bloqué dans l’espace, arrêté en plein milieu de la transmission du sens, n’étant rien à ce moment, lui-même un vide, lui-même un non-sens, ne sachant où aller dans cette phrase arrêtée qui ne peut aller que dans un sens, et devant alors lui-même la retourner, lui-même en inverser les moteurs, la refaire pénétrer dans l’histoire en en détournant la technologie dans un sens inattendu ; la même logique du sens qui laisse penser qu’Obama a fait autre chose que prêter serment en creusant et arrêtant la phrase du serment de la sorte, et qui a alors dicté qu’il re-prête serment, cette même logique du sens devrait nous laisser nous interroger sur cela qu’Obama a donc fait la première fois : qui était-il donc là, qu’a-t-il donc fait, qu’avons-nous vu, qu’a donc été l’événement ?
Dès la première phrase, dès le premier lien et la première attraction, dès la première chute qui était censée le faire tomber dans le fondement de sa présidence et de sa puissance sans aucun délai, dès la première certitude qui était plus qu’une certitude puisqu’elle était performative – c’est en prêtant serment que l’on devient président –, le risque s’est trouvé ainsi introduit dans le mandat d’Obama. Dès le début, dès la première frappe et la première sentence, on a aperçu le risque, on a vu courir le risque sur scène, le risque qu’Obama n’eût pas prêté serment et ne fût pas devenu président, en prononçant autre chose que la phrase attendue. Et ainsi la monnaie de ce président, son crédit, son serment, se trouve-t-elle dès le début frappée par le risque, par la nécessité de l’écriture et de l’interprétation (car c’est le marché, c’est-à-dire le temps, c’est-à-dire la machine abstraite, qui est le seul interprète), et se délie-t-elle de l’histoire et du passif, de l’obligation de l’histoire.
Quelque chose commence et s’ouvre avec Obama, et c’est justement l’espace de la contingence, la surface du marché (pour ceux qui ne l’auraient pas encore reconnue) ; c’est l’attardement et même l’arrêt à la surface, le changement de paradigme, l’abandon de la probabilité et de la possibilité, la disparition de l’identité et de l’attraction de sa face, qui ne laisse d’autre « identité », d’autre « soi », d’autre serment à la différence que la nécessité de répéter le serment ; car Obama, en prêtant serment dans la différence interne, dans un retournement total de l’identité (c’est-à-dire qu’il ne s’est pas trompé ; il n’a pas dévié d’un modèle établi ; la différence de son serment n’est pas externe ; au contraire, il a créé du nouveau jusqu’en plein cœur du moment le plus inaugural), se destine à prêter serment non pas une fois, mais une infinité de fois. Ce n’est pas une capacité (yes we can) qu’il découvre, mais la capacité de répéter : la capacité pour toutes les fois.
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