16.10.2009
Un homme à la mer
« Les hommes sont toujours là », dit ma plus jeune fille, appelant ainsi les boules jaunes qui faisaient comme une ronde dans la mer autour de la zone surveillée par les maîtres-nageurs, et dont la forme sphérique, couleur de tête, pouvait laisser imaginer que des hommes flottaient là, sans bouger. Sans bouger, alors même qu’il est dans la nature de la vague de les éloigner vers le large ou de les rejeter sur la plage, si bien que de les revoir à leur place, à la surface de cette mer synonyme de « prendre le large et disparaître » était ce qui faisait répéter à ma fille : « Les hommes sont toujours là ».
L’enfant refusait de voir le lien non imaginaire (qui ne l’était pas, imaginaire, pour la raison qu’il n’était pas visible et que l’enfant ne voulait pas imaginer ce qu’elle ne voyait pas) : la chaîne qui retenait les bouées au fond du sable comme le pied d’un gastropode et qui, si ma fille l’avait imaginée, n’aurait pas plus prêté aux hommes la volonté de rester rassemblés dans leur ronde et concentrés dans leur mission de surveillance – puisqu’alors elle les retiendrait contre leur volonté – que la marée, qui s’est présentement retirée devant mes yeux et de la page de mon cahier, n’aurait prêté à mon écriture l’idée que ce qui vient à elle et ce qui se retire, ce qui me soulève, me renfloue ou me laisse échoué, faisait partie d’un phénomène naturel et cyclique qui m’embrassait également et que, ainsi, je ne devais pas m’en faire.
À l’idée du lien, du lieu et de l’enchaînement, à cette plus courte distance entre la tête – qui flottait – de ces « hommes qui sont toujours là » et l’explication qu’il fallait retenir pour elle afin de la retenir en ce lieu, à cette implantation, à cette ruine, à cette décomposition du monde en liens causaux et en réseau compliqué qui m’empêche aujourd’hui de voir le monde comme une seule et même scène, ma fille avait préféré celle de raccourcir la distance au contraire la plus grande, la distance des mers, si bien que ces « hommes qui étaient toujours là » mais qui ne l’étaient aucunement pour la raison qu’un lien invisible, non imaginaire, les y retiendrait seraient les mêmes que ceux qui « sont toujours là, ailleurs », l’ailleurs se trouvant rapporté là, en raison de la persistance inexplicable de la tête jaune de ces hommes à la surface de la mer, de préférence à un ailleurs vers lequel les hommes, en prenant le large, s’en iraient.
Au contraire, c’est leur volonté de rester là – laquelle refusait de se réduire à la causalité et à la localité de la chaîne une fois confrontée à l’immense liberté de partir – qui a tôt fait, par réaction, de réduire la taille de l’océan ; ma plus jeune fille déclarant alors que ces hommes qui flottaient et qui étaient toujours là pouvaient rejoindre en dix minutes ceux qui flottaient à Beyrouth.
C’est la mer entière qui venait et se qui réduisait ainsi à la ronde de ces hommes qui ne partaient pas d’ici. La distance était abolie qualitativement et non pas quantitativement, par un effet de l’imagination, celle qui glisse à la surface à une vitesse infinie et qui refuse d’apercevoir la profondeur de la cause et de détecter, sous la surface de l’eau et à la suite de la sphère jaune, le filin insidieux qui la tenait au fond ; et la ronde de ces hommes en face de la plage de Beyrouth serait la même que celle de la plage de Cabourg, ma fille ne trouvant alors d’autre remplaçant à l’immensité de la mer qui les séparait et qui rendait incalculable la possibilité de les rassembler, et d’idée assez folle pour expliquer qu’ici ou là-bas la ronde fût la même et la mer une seule et même occasion, que celle d’une fête.
Ainsi, « les hommes sont toujours là », jour après nuit, et leur raison de n’être plus là, qui est aussi grande que la mer, n’est plus rien et ne compte plus devant ce qui rassemble les hommes, jour et nuit, et qui ne fait plus une différence entre les hommes d’ici et ceux de Beyrouth, à savoir une seule et même fête.
La fête, dont la vitesse est infinie et dont l’occasion est unique – car il n’y a qu’une seule fête – remplaçait ainsi la profondeur du calcul et de l’enchaînement du lien au fond de la mer ou au repère d’une carte, la fête, ou cette mer intense, cette carte sans repère et sans points cardinaux, et dont la profondeur n’était plus alors mauvaise mais festive, comme une plaisanterie de gamin, comme une surprise d’anniversaire, lorsque ma fille, pour compléter la fête, déclara que les hommes ne pouvaient plus se noyer, parce que se noyer, pour eux qui étaient immergés dans la fête, c’était alors « faire la fête ».
* * * * *
Un jour, je décrirai la philosophie comme un seul front de mer, comme une seule fête ou une seule folie, telles que la profondeur des liens causaux et des vagues de la pensée qui aurait justifié que je fasse la ronde des « hommes qui sont toujours là » ici à Cabourg ou là-bas à Beyrouth, c’est-à-dire que je prenne le large, soit remplacée et littéralement submergée par un impossible spectacle et un seul et même arrêt.
Je ne voudrais plus rien regarder que le spectacle de la mer, rien traverser que les embrasures du matin pour me retrouver tordu dans une salle, n’arrivant pas à y produire une révolution, perdu, moi-même pris de panique devant la torsion impossible de l’espace que je n’arrive pas à redresser, ne trouvant pas le point d’appui, le bras de levier par lequel faire pivoter tout l’espace de travail.
Que m’importe le travail de la philosophie ou le discernement qu’y introduit Meillassoux si mon œuvre s’est avancée jusqu’à la mer et s’est tordue avec sa vague, si ma table a été tirée jusqu’à la vitre que ne fait que matérialiser cet hôtel entre la mer et les jardins du casino ? Quelle révolution que celle où l’on est arrêté comme je suis, le monde et même la famille, ainsi que la famille entière de mots et jusqu’à l’encyclopédie entière du savoir, ne formant plus, dans mon dos, dans la couverture de mon livre, qu’une seule et même torsion ? Car j’ai été tordu de n’être plus moi-même, de n’être plus mon propre sujet, d’avoir connu cette première révolution et ce tour du monde, qui est revenu à faire des enfants.
Or, ce sont eux « les hommes qui sont toujours là » et qui me surveillent, qui font la ronde autour de moi et dont l’immensité de la mer ne pourra me séparer ou me donner l’idée de partir loin d’eux sans que je l’aie au préalable effacée et répétée au nom de la même et unique fête. Ce sont mes enfants dont les têtes flottent sur mon bras de mer et qui surveillent la zone où je m’immerge petit à petit et où je perdrai pied bientôt. Ils ne comprennent pas, n’imaginent pas ce qui me lie à eux ou ce qui m’attache à mon fond de mer sous la forme du lien invisible, et ne parviennent, par conséquent, à s’expliquer que « je sois toujours là et que je ne m’en aille pas » qu’à force d’avoir réduit l’immensité de la mer, qu’ils perçoivent tout à fait, à l’intensité de la fête ;
si bien que s’ils se réveillent et constatent, jour après nuit, que « je suis toujours là », ils penseront que c’est parce que l’immensité qui pouvait nous séparer est devenue une fête, et encore, si devais me noyer à force de ne pas bouger, si je devais m’enfoncer et m’abîmer dans une œuvre vague et disparaître à leur regard, si, à force d’être toujours là, un jour je ne l’étais plus et que j’étais recouvert par la vague de ma pensée, par la couverture d’un livre ou par une étrangeté épaisse, en un mot, si je sombrais dans la folie, ils penseraient toujours que c’est la fête que je ferais encore, la fête que je ferais avant tout, en me laissant ainsi entraîner dans la profondeur.
Que m’importent la philosophie et le discernement d’un matérialisme, si je suis arrêté, non pas au bord du vide, mais de la mer, à Cabourg, et que la révolution, la torsion du sujet pour moi, qui ne la retrouve pas, est celle de la famille, de cette fête qui me rendra fou, parce qu’elle fait communiquer toutes les mers et tous les milieux ?
Cabourg en mai, donc, en prélude à l’été, avant la révolution du 14 juillet, pour le tyran que je suis et la tyrannie de mon écriture et de ma torsion de tous les matins, exacerbée, en réalité, à Cabourg, par la nature même de ce Grand Hôtel (qui est comme un grand état), par les vacances qui m’y poussent et qui m’y arrêtent, par la famille qui se presse sur mes épaules, qui accentue la torsion de mon cou et qui me rend d’autant plus révolutionnaire et d’autant plus sujet à sa torsion caractéristique que je dois me dégager tous les matins comme un monument pris dans le sable, comme la ruine d’une pensée passée, pour venir la présenter à ce front de mer, à cette vitrine du Grand Hôtel.
Cabourg en mai 2009, où s’achève comme un cycle, celui où j’avais connu Deleuze l’année dernière et où j’avais navigué en DS, retrouvant le temps perdu et roulant comme la vague du temps qui marchait alors devant moi ;
ce Cabourg de mai 2008, qui avait précédé mon voyage au bout du monde, à Sydney en mai qui entrait alors dans l’hiver, et où je n’irai peut-être plus jamais, l’espace n’étant plus le même, maintenant qu’il s’est retourné, où je pourrais faire une entrée comme celle d’alors, m’insinuer avec cette incidence-là qui avait fait toute la différence et toute l’intensité. Sydney où je n’irai plus dans l’obscurité, en passant par Singapour et par ce rabattement des plis des aéroports ;
Cabourg de mai 2008, qu’étaient venus suivre Sydney et l’hôtel Palmyra, ce site de retirement et de ruine, où j’ai fini par voir se déposer mon œuvre et se conclure la croix de l’histoire : là où devait commencer le processus géographique. (L’hôtel Palmyra ou ma révolution personnelle, la ruine de l’écriture pour moi, le commencement de la révolution du livre qui allait finir par me donner R. M.)
* * * * *
Je ne sais si je suis capable de démarrer un deuxième cycle. J’atteins aujourd’hui le seuil de la communication infinie, celui où je suis pris d’un infini étonnement face à la mer et à cette torsion qui me transforme en sujet, en l’esclave d’un roi qui a pris le dessus : le témoin des heures de service, l’éditeur, le marqueur, le révolutionnaire des tours de service qui ne font plus rien que tirer ma table jusqu’au coin où peut se déclarer ma matière.
Que m’importent la philosophie et son discernement devant cette immobilité de la communication folle, devant cette vitrine qui réfléchit la mer d’un côté et que ne poussent plus, à l’arrière, que les jardins du casino, devant cette table immense où roulent les numéros, alors que celui de la mienne roulait encore parmi d’autres ? Si Meillassoux ne veut discerner que la matière, lui, le philosophe du matérialisme et de la table des matières, moi je suis déjà propagé au sein de celle-ci, comme le compagnon ultime de la table, comme le nœud du service et le nœud de la communication infinie, comme l’écriture en réseau qui ne s’arrête qu’à devenir folle, tordue par le spectacle de la mer et par la tyrannie du Grand Hôtel, qui me fait traverser les embrasures du vide, de salle en salle, de baie vitrée en baie vitrée, de lumière en lumière, ne me laissant plus trouver que le carré blanc qui me convienne absolument, celui de la table ou de la page, depuis laquelle tordre l’espace et marquer une singularité.
Car je suis le tyran que la révolution du service doit renverser après avoir révolutionné et tiré sa table, celui qui laisse sa famille attendre dans son dos, dans une embrasure qui n’a plus que la taille du vide et qui n’embrasse plus personne, dans un espace tordu qui n’accueille plus et qui n’ouvre plus les bras, tellement la tête lui est entré dans les épaules, et tellement son point, le point de l’espace, est devenu un point d’interrogation, tordu, avant que d’être révolutionnaire.
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22.07.2009
Table des matières (II)
J’attaque ce livre sur l’empirisme transcendantal de Deleuze où l’auteur se promet de concilier pensée spéculative et philosophie critique en ce qui concerne Deleuze, sachant que j’avais abouti à la même passe, et résolu de tracer une telle ligne étroite, en ce qui concernait ma propre lecture de Meillassoux, à une époque où j’ignorais tout de Deleuze. Je suis curieux de connaître les arguments du commentateur de Deleuze et son angle d’attaque. Quant à moi, mon chemin de pensée était qu’il fallait justement trouver le plus court chemin entre critique et spéculation, une singularité presque ou même une coïncidence, et que l’absolu de la contingence le fournissait alors sans qu’on s’attarde dans aucune des faces opposées, que ce soit celle opposée à la contingence : la nécessité, ou à l’absolu : ce qui est donné à penser.
Plus je lis Meillassoux, plus je le découvre et plus je le rends fou. C’est-à-dire que je lui livre, non pas un combat, mais le contraire ; non pas un front, une ligne de résistance, mais une communication totale avec les thèmes les plus insoupçonnées pour lui (le marché, la logique du sens) et même les plus fous, ceux qu’il est d’autant moins capable de soupçonner qu’il les découvre maintenant, grâce à moi et comme faisant suite à notre communication, et que ceux-là remontent alors dans le temps (car le temps est la ligne de front la plus impénétrable) et lui livrent une pensée qui semble alors anticiper la sienne, ou la plagier par anticipation.
Qu’est cette lutte, sinon celle des titres et de la table des matières ; mon rêve étant que le livre de Meillassoux soit intégré dans ma matière et que la table même sur laquelle il a été opéré soit ramenée à ma place comme l’a été celle des Deux Magots, qui s’était perdue dans la multitude des numéros et qu’une armée de serviteurs a tirée de nouveau jusqu’à moi, de nouveau servant la pièce d’artillerie, de nouveau se rassemblant autour de moi et regroupant ma famille (canon et projectile, pièce et son réarmement, contenu et expression, matière du livre et matière du support), afin de me tirer sur la ruine, dont l’autre nom est l’écriture ?
* * * * *
Je parlais de la compagnie que semble me refuser aujourd’hui Meillassoux comme celle de la table, puisque j’espérais la fonder à partir de mon propre accident dans la matière qui avait pris la forme de la fente dans la table sur laquelle j’écrivais et qui s’était prolongée, au lendemain de cet accident de la pensée, dans une fente devenue elle-même une table, une fente qui traversait cette fois la Place où n’allait pas tarder à se retourner le livre (justement, en parlant de table de matières) et qui était cette table qui m’avait lancé, avec Meillassoux assis à une extrémité et le dernier écrivain à l’autre.
Je parlais de table et de matière et de la manière dont l’une pénétrait dans l’autre, en se faisant traverser par la pensée et par l’accident, par la fente et par la contingence de la version, et en annonçant le livre (ce que la table, pénétrant dans la matière à la suite de la fente qui l’y introduirait et qui deviendrait mon complément de matière, justement, devenait) – tant il est vrai que la lutte ici est celle des livres et la seule mesure, celle des titres ; toute forme de révolution consistant à déterminer quelle classe de pensée se trouverait prise dans quelle couche (sociale) et dans le pli de quel livre et de quel volume.
Je parlais de la compagnie de la table, voulant dresser d’abord celle des négociations (alors que Meillassoux ne semblait pas désireux d’ouvrir celles-ci et ne voulait parler qu’une fois terminé le livre et refermé le cycle) et voici qu’aux dernières nouvelles Meillassoux « passe à table » avec ma compagnie, ayant senti que les personnes en la présence de qui je le mettais et qui siégeaient alors à une table devenue celle de la loi, ou d’un tribunal de la raison qui allait le juger, constituaient, comme il l’a si bien remarqué, « toute la direction de ma boîte » ; et j’ajouterai que cette direction, cette « attablée » de personnes, ne dirigeait pas un état, un livre, une œuvre, et encore moins ma pensée, mais simplement lui donnait son orientation – tant il est vrai qu’en invitant Meillassoux à cette table, c’est sur mon plan d’immanence que je lui disais de se poser un peu.
De la même façon que pour la table recréée des Deux Magots, je pourrais dire que l’armée de serviteurs (de ma pièce, de ma pensée, de ma ruine) dont je disposais par ailleurs, en l’occurrence ces associés de ma table et de ma matière, n’étaient là que pour me fournir l’espace où me réarmer ; c’est-à-dire qu’ils ont eux-mêmes tiré la table pour moi et l’ont recréée à ma place, au lieu que je le faisais d’habitude moi-même, n’ayant eu, cette fois, qu’à me taire et qu’à attendre pour que la table se dresse toute seule et que Meillassoux soit invité à parler devant moi, comme si devenais pour lui un témoin et non plus un interlocuteur.
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Et quel silence était alors le mien sinon celui de la ruine ? Quelle table des matières égarée, enfouie, perdue dans la mémoire, littéralement ruinée, entreprenais-je alors de tirer jusqu’à ma place, en silence, laissant pour ce faire opérer pour moi l’armée de mes serviteurs, sinon celle de ma propre pensée ? D’autant que mes serviteurs ont été les témoins de la ruine de ma pensée (comme ceux des Deux Magots l’ont été de la chute vertigineuse, à la vitesse à laquelle tombent les ruines, de ma matière à penser sur le plan de la table) et qu’ils connaissent parfaitement le livre que je n’ai pas écrit, le monument de pensée que je n’ai pas été, pour la raison qu’ils m’ont accompagné, justement, à travers le marché et sa ruine, à travers cette manière inédite d’écrire un livre sans nom, sans auteur et sans originalité, cette manière révolutionnaire du livre qui ne remporte pas de victoire (ce mot-clé de la révolution) et qui ne remporte pas de titre, mais qui ne fait que réussir (to succeed) ; c’est-à-dire que cette manière n’est pas une chute – car toute fin victorieuse est une chute, ne fût-ce qu’au sens dramatique de la chute du rideau – mais qu’elle succède toujours à la fin et à la chute, qu’elle remet la fin en marche et en marché, puisqu’elle est une suite après la fin.
Le marché a été la ruine de ma pensée, celle que je retrouve élevée et reconstruite chez Meillassoux, et il n’est que logique qu’au moment du regroupement de la table et de la matière qui prélude à la sortie du livre, ce soient mes associés, mes compagnons de la table, qui tirent celle-ci à ma place et qui y invitent Meillassoux. Et c’est précisément cela qui rend Meillassoux fou et qui l’élève à une vitesse infinie, celle de la communication dans le médium, qu’il veut ignorer, de sa « propre contingence », une communication à la vitesse tellement grande qu’on communique même avec le passé et avec la ruine et que, dans la simple opération de rajouter une matière à ma table, en rouvrant de nouveau ce qui avait constitué le site archéologique de ma pensée, il ne sera pas étonnant que je retrouve intact, et auquel il ne manquera que la reconstruction du monument, tout le monument de la pensée de Meillassoux enfoui sous mon champ de ruines.
Or, c’est par cette nouvelle manière, par ce tour silencieux du monde, par ma pose en retrait où je n’attends plus que le monde et que l’armée de serviteurs pour tirer à ma place la table qui manque, que doivent se faire la révolution du livre et la constitution de cette nouvelle façon de le fabriquer : par ce retrait sur le champ de ruines, par ce retrait dans la table des matières qui est tirée à ma place par une armée de serviteurs silencieux, par cette invitation en ma demeure du dernier écrivain qui ne veut rien céder, en un mot, par cette nouvelle manière qui s’appelle une maison d’édition.
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Après le déchirement du tissu du marché, après la mention répétitive du livre de Mallarmé, après le rassemblement que j’ambitionne et qui est celui de la reliure des produits dérivés dans un livre, je ne devrais plus fabriquer des livres que de cette façon, sans auteur, sans table des matières, sans rassemblement qui ne se fasse à la manière d’une table qui manquerait à ma place et qu’une armée de serviteurs, la nuit, en dehors de l’heure du service, tirerait et recréerait pour moi. C’est cela qui me destine à une carrière plus souterraine que celle d’auteur, à une immanence au-dessous du plan d’immanence (témoin mon silence pendant que les compagnons de ma table la tiraient à ma place et espéraient tirer du livre de Meillassoux, et même de celui à venir, la table des matières) que je ne sais plus appeler que du nom de « marché du livre » et qu’il faut également entendre au sens de la révolution de celui-ci. Que si, avant d’avoir la matière et le livre, j’ai eu la table et la Place, alors c’est le tour du monde qui me séparera toujours du livre achevé et du monument reconstruit ; et je ne pourrai espérer rassembler aucune matière et recréer aucune compagnie avant que ne se mette à l’ouvrage une autre agence que la mienne, et que ne s’attable à la tâche cette armée de service.
Ma pensée ruinée et son excavation à la faveur du monument de Meillassoux sont la même chose que la séquence qui me fait écrire et qui me fait faire aujourd’hui la révolution du livre, à savoir, dans un premier temps, le cahier qui a manqué à sa place et qu’un premier serviteur a dû rediriger vers moi à partir de la croix de l’histoire et, dans un deuxième, la table des matières dont la fente figure le complément de matière, qui a à son tour manqué à ma place et que cette armée de serviteurs a dû recréer, dans l’ombre, à partir de rien.
À la place de cette pensée ruinée, et de tout futur monument dressé qu’elle n’aura jamais été, j’introduirai, je fonderai ainsi cette compagnie de la table, qui sera une fabrique de livres, l’envers des livres, une révolution qui me vient de l’autre bout du monde après le retournement similaire à Sydney, le marché auquel je viens pour finir, le médium de la contingence, cette récapitulation inverse de ma pensée qu’ont été Meillassoux et son livre.
Or, le voici qui devient fou et qui se retire de toute communication ; et la constitution de mon sujet, que ce soit au sens de Deleuze ou de la torsion de Badiou, ne saura plus être désormais que ce processus même par lequel ma table est re-tirée à sa place, la table des matières introduite par la fente, Meillassoux devenu fou dans l’interruption de toute communication, et ma pensée réapparue comme un bloc enfoui, qui n’a plus de monumental que la reconnaissance d’une forme tardive et d’un titre qui ne lui appartient pas.
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Je parle d’une armée de serviteurs et de la révolution du service (c’est-à-dire que celui-ci fait plus d’un tour), or, il est temps que j’introduise le dernier écrivain à l’étendue de ce pouvoir-là. Ce que je fais en lui signalant par de petits gestes de reconnaissance combien je suis connu des divers maîtres d’hôtel et des gardiens des couloirs du service. Je parle de révolution du service dont le client est le roi et qui ne rajoute de distinction et de différence qu’au régime de connaissance des serviteurs eux-mêmes. Or, il y a un tyran qui précède cette révolution-là (avant que ne lui succède le succès de la révolution, qui ne veut pas prononcer le mot de « victoire ») et c’est celui que je constitue à chaque moment, dans des embrasures qui ne sont plus que celles du vide, dans ce Grand Hôtel lumineux qui n’est qu’une vitre transparente entre le front de mer et les jardins du casino, dans des portes (de service ?) où je disparais pour écrire et où j’ai interdit à mes filles de me suivre, les laissant perdues, tordues, prises de panique, dans des chambres qui ne sont pas plus celles auxquelles doit les destiner l’amour paternel que le livre que j’écris ne sera celui auquel me destine l’écriture, ou plutôt la ruine.
La communication s’est interrompue, la ligne s’est coupée. Meillassoux m’a fait part de la partition qu’il faisait dans la population des philosophes, d’un côté ceux de l’intensité et de la continuité (Nietzsche, Deleuze) – j’ajouterai que ce sont ceux de l’écriture : ceux dont la ligne se brise et se fracture mais sans discontinuer, en se précipitant dans un vide qui se creuse toujours à l’intérieur, en se jetant en arrière dans le monde, de sorte que la différentiation est toujours faite à l’envers, le virtuel toujours rendu infini ; ceux pour qui l’événement n’est que la façon de rendre plus intense une seule et même ligne – et de l’autre, ceux de la coupure (Badiou), dont il me dit lui-même faire partie.
La communication s’est coupée parce que ma communication infinie a fini par rendre fou l’ascète, le philosophe athlète qu’est Meillassoux ; ou plutôt, alors qu’il se dit le philosophe du surgissement et de la contingence absolue, c’est moi qui viens brancher à lui le médium des marchés où tout peut avoir lieu, où tout va le surprendre alors que tout a déjà eu lieu, et même lui donner à lire des traces et des vestiges, une pensée enfouie dans le plan qu’il refuse de lire, parce qu’en le lisant il la dégagerait et qu’en la dégageant il reconnaîtrait qu’elle est à l’image de la sienne.
Je viens brancher Meillassoux au milieu qu’il ne veut pas, celui du marché du livre, le milieu de la révolution du livre et de la place où ils sont fabriqués ; c’est-à-dire que, le pressant d’écrire comme m’avaient jadis pressé les ruines, c’est cette pression que je rends insupportable pour lui, cette connexion (comme on dit en topologie) qu’il sent imminente avec la façon dont les livres deviennent.
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Je réalise qu’on parle de « service continu » et d’« arrêt du service » et il m’apparaît que si mon monde est celui du service, et la révolution (le tour de mon monde) celle où l’on ne fait que me servir comme la pièce d’artillerie qui me tirera sur les ruines (c’est-à-dire qu’elle me jettera sur l’écriture ; elle me précipitera dans la ruine) en m’adressant les pièces qui manquent à ma place (dans un premier temps, le cahier vierge dont l’émission a déjà fait se croiser l’histoire et la géographie, et dans le deuxième, la table numérotée dont la matière ne m’importe pas plus que la fente qui la dessine et qui la désigne et qu’on a fini par retrouver, dans le champ où roulent les dés et tournent les tables, avant de la re-tirer à ma place, dans un geste qui répète la manière dont l’armée de serviteurs me tire sur la ruine et me remet à ma place, réaffirmant ma place, prononçant ma sentence, disant mon nom), alors c’est à un jour comme celui-ci, à une limite comme celle-ci, à un vide comme celui où je me suis trouvé arrêté, que doit se reconnaître l’arrêt de mon service.
C’est-à-dire que je pourrais écrire des volumes entiers (hors service) sur la signification de ce Grand Hôtel et de la case où je me suis trouvé arrêté après l’interruption de Meillassoux, après le dégagement, pour ses yeux uniquement, du bloc enterré de ma pensée en ruines.
Je les écrirai avant de m’arrêter, précisément, sur la signification de mon arrêt et de ma torsion, c’est-à-dire de ma répétition, de ces embrasures de portes que je traverse en laissant perdues mes filles dans les chambres où elles ne doivent pas se destiner, en déclarant je ne sais quel projet futur à commettre dans l’espace, je ne sais quelle rotation du pont du navire, je ne sais quel désastre maritime, à la manière du camion qui s’est retourné dans le virage, je ne sais quel soulèvement suivi de quel enfoncement à la verticale du flot, simplement parce que je décide qu’en traversant ces embrasures, en m’installant dans ces salles de Grands Hôtels où est servi, à moi le premier, le petit déjeuner, va tomber la ruine sur mon plan et se poser la première pierre de mon livre.
09:11 Publié dans Compagnie de la table | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, philosophie, meillassoux, deleuze
15.07.2009
Table des matières
De nouveau Cabourg comme prélude à l’été, aux journées dont la blancheur s’étire plus long que la page, m’empêchant d’écrire. On appelle « nuit blanche » l’état d’insomnie, sans doute dû au travail intense, créatif. Mais comment appeler ces journées qui sont plus blanches que nature puisque vient s’y ajouter celle de la page, la nature blanche qui vient tout recouvrir alors qu’elle est nue et qu’on doit la couvrir, le manteau de nudité qui vient réveiller la journée qui n’était pas censée dormir mais se produire, et qui ne se produit plus ? Car elle s’est décalée dans l’écriture ; elle s’est déportée dans l’écriture qui est un autre cycle que celui des saisons et qui voudrait, avec la venue de l’été, que les journées commencent de plus en plus dans le noir et non dans le blanc, que l’écrivain levé et qui s’approche de sa maturité, que l’écrivain qui connaît son été se lève chaque matin, dans chaque page, et ne la trouve lumineuse et blanche que pour lui, une journée blanche et mûre et qui n’attend que lui et qui ne suppose pas, comme les journées de l’été qui commencent à être blanches, hélas, de plus en plus tôt pour tout le monde, que tout le monde doit être levé et venir interférer avec l’activité d’écrire.
Cabourg en mai, où le temps reste incertain et où le ciel se couvre devant cette immense salle de projection, ce wagon (comment appeler ce restaurant du Grand Hôtel qui navigue et qui se dévoile, qui s’illumine ?) aux multiples fenêtres, où l’on va de pensée en pensée, mais où l’heure, au moment de commencer à petit-déjeuner et où j’espère être livré seul dans le noir et dans le secret, dans l’écriture, est déjà blanche parce qu’elle s’approche, dangereusement, plus de leur été que du mien (mai, c’est bientôt leur été) et qu’à ma maturité, que j’espérais concentrée et pure, elle mêle la curiosité éveillée du public, de l’autre monde, de l’autre été.
Cabourg en mai, qui avait été le prélude du voyage à Sydney. Je m’en souviens d’autant mieux que le restaurant-navigateur du Grand Hôtel avait précédé celui du Park Hyatt de Sydney et qu’à la DS, vent de signes, avait alors succédé le retournement du signe en cygne, la sortie de la boîte, ma sortie hors du monde de l’orbite et du cycle et de la position et de la réciprocité des états du monde ; qu’à l’enroulement de la vague de la DS et au transport à la surface avait succédé le point du dS, le transpercement de la surface, cette transmission directe à l’autre bout du monde : à Sydney duquel je revenais vers mon marché, ayant toujours déjà fait le tour du monde, ayant retourné la surface en ce qui pourrait s’appeler également la révolution du marché et bientôt du livre.
Me revoici à Cabourg, de nouveau pris dans la négociation de l’espace de la salle (devenu intensif, quand j’y pense, puisque je le désire et que je le retourne à moi en entier, en me plaçant au bout de la salle, c’est-à-dire que je retourne, dans cette salle extraordinaire – salle de jeux ? salle de marché ? salle des machines ? salle de classe ? salle des navigateurs : six grandes fenêtres comme la mienne – tout l’espace de travail en le seul point qui me revient et qui est celui situé à l’extrémité de la salle, qu’on appelle « isolé » mais qui est avant tout singulier, le point qu’on vient de me reconnaître et de mettre debout pour moi ; car c’est depuis ce point extrême que je possède le plus grand bras de levier et que l’ouvrage, le pont, le navire peut pivoter et se redresser à la verticale, comme si l’ouverture ou le panorama de la mer devenait un désastre maritime et que la salle de voyage, l’aquarium, qui naviguait horizontalement dans l’espace métrique, soudain se mettait debout comme ma pensée, pour s’enfoncer à la verticale dans les flots) ;
me revoici à Cabourg, de nouveau réclamant l’espace en entier, parce que l’espace de travail, mon lieu d’écriture, n’est plus un espace où je me placerais et où j’occuperais telle place plutôt qu’une autre, mais qu’il est devenu l’idée de l’espace qui viendrait tout entière à ma pensée et à mon écriture ; l’espace se plaçant ainsi dans mon écrit et dans ma position d’écrivain plutôt que l’inverse, si bien que d’être installé à l’extrémité de la salle comme je l’ai désiré et fini par l’obtenir, ou au milieu de la salle comme on me l’avait initialement signifié, n’est pas différent en position ou en degré d’espace, mais en incidence ou en intensité d’espace ; l’espace ne venant pas à mon écrit avec la même incidence et avec la même intensité selon que j’écrirais à l’extrémité de la salle ou en son milieu ; car l’angle de rotation serait alors différent.
* * * * *
Dans le même ordre d’idées (ou désordre de pensées, ou révolution de l’espace, ou son soulèvement ; le point d’intensité de l’espace de travail n’étant en fin de compte qu’un soulèvement de la pensée, c’est-à-dire une folie – et pour reprendre la topologie de la torsion de Meillassoux, je pourrais dire que je deviens fou, c’est-à-dire que j’entre en communication totale avec ce monde de tables, de chaises et de leurs serviteurs que je mets tous à contribution dans mon travail, chacun avec son incidence propre, ne respectant plus aucun ordre établi et aucune différence de degré, ne retenant dans ces choses et dans ces incidences, dans ces détails, que leur différence de nature, si bien qu’en les variant, c’est toute la nature de mon travail que je serais en train de changer), dans le même ordre d’idées, le soulèvement des nombres des tables des Deux Magots qui a été provoqué rien que pour retrouver celle qui me manquait (celle qui est arrivée à manquer comme le cahier).
Et je parle d’un soulèvement au sens d’une révolution et de celui des nombres, ces entités sans intensité, cardinales, extensives, comme de « celui des machines » (rise of the machines), d’une accession des nombres à la conscience et à la liberté de l’esprit, de l’entrée de ces nombres sans avenir dans le tourbillon de l’histoire et de ma volonté, dans un destin qui a été qu’ils se sont soulevés et qu’ils ont tourné dans une grande sorte de roulette, prenant vie et faisant jeu, afin de me produire et de me déduire le seul nombre qui m’intéressait et qui tenait la clé de la nature de mon travail, le numéro de la table qui me revenait et que, comme elle était perdue dans la masse des autres tables et dans la combinaison de la salle, il a fallu retrouver en mobilisant l’armée de serviteurs après l’heure du service.
Mais le soulèvement des tables (cette opération qui a consisté à tourner la roulette des numéros des tables – ce « jeu de table », comme on dit au casino –, à tourner les tables afin de les faire accéder à l’intensité de mon esprit) était également en ceci révolutionnaire, et engageait un réel tour du monde, que c’est le monde qui a retrouvé (retourné, tourné) ma table pour moi et non pas moi qui l’ai localisée et tirée à moi tout seul, que c’est l’armée anonyme du monde et des serviteurs qui s’est chargée de retrouver ma table et qui s’est alors produite, numéro par numéro, le lendemain, à ma table retrouvée, pour me confirmer et pour m’élire, chaque serviteur venant me dire la part qu’il a prise dans la chasse à la table perdue et venant constater alors, comme si l’allégeance était déposée à mes pieds, l’étendue de mon royaume retrouvé, le regroupement du roi avec son trône et sa couronne.
* * * * *
Je parle d’une révolution du savoir des serviteurs des Deux Magots, d’un nouvel ordre et d’une nouvelle mobilisation qui ont surgi de la matière même de leur labeur et qu’ils auraient pu longtemps ignorer ; d’une distinction, et je dirais même, d’une différence de classes qu’ils auraient pu laisser confondue dans l’égalité et dans l’indifférence des sites où ils appliquent d’ordinaire leur travail et enchaînent leur service et qui sont les tables placées en salle, dont les différences passeraient inaperçues et dont les numéros, accrochés à chaque table par une médaille, resteraient perdus dans la mémoire que sont les Deux Magots (du temps où les tables aux numéros bien distincts ne quittaient pas les places correspondantes), si un client comme moi, qui suis le capital et la bourgeoisie qui s’implantent ici (je n’ose pas dire que j’en suis le parti politique ; et je n’oublie pas que ce qui est produit ici c’est essentiellement du service et que les révolutions du service auront toujours ceci de différent des révolutions prolétaires touchant à l’usine et à l’industrie que, quoi qu’on fasse, le client ici restera roi, c’est-à-dire que la topologie du changement est ici différente – si le client est roi, pourrait-il être un sujet ? – et que, bien que la révolution distingue les travailleurs et les fasse accéder à un nouvel ordre du savoir et même à une organisation nouvelle, c’est toujours autour du client, du consommateur, que tournera le service), si un client comme roi ne venait pas signaler une différence dans la matière homogène des tables, un numéro, une surface, une fente particulière à laquelle il serait attaché, et ne réclamait pas qu’au prochain tour de service, quelqu’un, un ouvrier inconnu ou l’armée de serviteurs tout entière, vînt remettre à sa place la table, au numéro exact, à la fente exacte et à la matière exacte, qui y manquerait.
Cela produit une révolution de la classe de service de ces serviteurs ; j’ai envie de dire un changement de ton et de la hauteur même de ce service, où, au lieu que le site ne soit détruit, comme l’exige la logique révolutionnaire, c’est un approfondissement du site, une sorte d’archéologie qui est au contraire opérée, une descente dans la mémoire et dans le détail historique du site plutôt qu’une irruption de l’histoire, et ce sont les serviteurs du site qui sont réveillés à une possibilité qui y avait été laissée dormir (et non pas une possibilité surgie on ne sait d’où), et qui est qu’au service traditionnel des consommations traditionnelles attachées aux numéros sans fondement des tables et servies aux clients sans personnalité et sans privilège (aux clients sans torsion – j’ai envie de dire, aux clients non tordus, qui n’ont pas de sujet) ils pouvaient désormais rajouter un service supplémentaire, celui de ramener à cette place numérotée mais à qui manquait le fondement de la matière, à ce client particulier mais à qui manquaient le privilège du sujet et la distinction du roi, la table dont le numéro distinguait cette fois ce qui était, la veille, indistinct, à savoir cette table même, cette fente même, ce fondement même du client, du roi, en la compagnie exclusive de la table ;
la révolution, en ce milieu du service qui différait de celui de la production d’usine, ayant ici le tour particulier que c’est le serviteur qui découvre et qui connaît des distinctions supplémentaires (des différences inconnues, des privilèges insoupçonnés) à mesure qu’il approfondit les possibilités de son site, la libération vis-à-vis de la bourgeoisie et de la classe dominante consistant à trouver des manières nouvelles de la servir et d’asseoir sa domination, à savoir que si celle-ci s’étendait jusqu’alors au simple carré de la table, désormais elle toucherait jusqu’au numéro de la table et jusqu’au fondement de sa matière.
Et je n’exagérerais pas si je disais que mes serviteurs étaient contents de cette complication nouvelle de leur service et qu’ils m’ont rendu le lendemain les honneurs qui étaient attachés à ma nouvelle classe.
* * * * *
Et en quoi cette révolution, qui est ici de l’ordre de l’œuvre et non pas de l’état – si bien que tandis qu’elle faisait accéder la classe ouvrière à une distinction plus profonde de son site et à une maîtrise plus grande de ses moyens de production, c’était ma propriété privée qu’elle étendait désormais jusqu’à la matière même de la table (de sorte que si la table était l’outil de production de la classe ouvrière, c’est moi, le bourgeois, capitaliste/consommateur assis, qui me l’appropriais et c’est ma compagnie de la table que ce travailleur contribuait à fonder encore plus matériellement, d’autant plus matériellement qu’il la fondait doublement, par la matière et par le vide, par la table et par la fente qui la distinguait, par le sens unique, et pour cette raison privilégié, aristocratique, avec laquelle la matière s’appuyait sur le vide et prononçait à la fois cette table et la lèvre qui s’ouvrait à sa surface comme l’unique et indiscutable sentence de la contingence, comme la version unique qui m’appartenait, si bien qu’étant ici le maître de l’œuvre plutôt que le dirigeant de l’état, c’était ma version unique et personnelle que je donnais de cette table et de ce café ; c’était moi le travailleur unique, secret, je dirais presque, clandestin, étranger, immigré) – en quoi cette révolution différait-t-elle de la définition de la révolution comme changement immanent et comme processus de l’histoire ?
Sans doute cette révolution était-elle du même ordre que celle du marché et que celle du livre, c’est-à-dire que la propriété y était-elle avant tout celle de l’œuvre, et la révolution, non pas celle de la société civile mais de la société savante, la révolution non pas des moyens de production et de la classe qui les dominait (car la production est entre les mains du seul poète) mais des moyens de prévision ; c’est-à-dire que le retournement est ici inverse et que s’il n’y a pas de doute sur le privilège et sur la propriété de celui qui crée l’œuvre, en ce carré, en cette table, s’il n’y a pas de doute sur cette progression incomparable de l’histoire, le doute concerne plutôt la manière de la calculer et de la prévoir ;
la prévision devant désormais se coucher dans la matière de la même manière que la volonté de celui qui écrit, la seule forme de prévision étant désormais la forme restante, celle de la ruine et de l’inéluctabilité de l’écriture, celle de l’attachement au lieu de la ruine et de l’écriture et qui finit par dire – car il ne reste à dire que cela – qu’« en écrivant, tout ce que tu désires finit par avoir lieu ».
En tant que révolution du livre du marché, celle de la table qui me revenait par l’opération du tour du monde et du service, par le travail de cette armée anonyme qui s’est fait un devoir, en dehors des heures du service, de ramener cette table égarée jusqu’à moi, mériterait que je publie mon livre et que je crée ma maison d’édition rien que pour la raconter. Car mon nom se prononçait là (alors même qu’il était inconnu de ces garçons de café) et ma propriété s’affirmait (de cette table, de sa matière même) de la même façon que si j’avais publié un livre dont me reviendraient les droits d’auteur et toute la reconnaissance du public.
La matière du livre n’est pas différente de celle de la table : ils sont faits de bois tous les deux ; on accouche de l’un sur l’autre et, pour le contenu du premier, on parle alors de table des matières, si bien que pour exprimer, réciproquement, le contenu de la table (cela qui avait forme de contenu pour mon outil qui avait forme d’expression), je devrais parler de livre des matières.
Et par là j’entendrais que pour parachever ma révolution du livre et de la table, et pour compléter son cycle, il a bien fallu qu’on me livre ; il a fallu que le monde anonyme des serviteurs, que le monde du service et que le tour du service, en un mot, que le tour du monde livre à ma place les matières de cette table !
10:19 Publié dans Compagnie de la table | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, philosophie, badiou, marché, meillassoux
14.04.2009
Spéculation concurrente
N’oublions pas que ce qui a éveillé en moi le soupçon que mon sujet des marchés, qui est le type même, non pas de sujet, mais d’à-côté du sujet, pouvait être tout à fait le véhicule d’une spéculation concurrente à celle de Meillassoux, c’est la remarque de Meillassoux, qui est survenue au cours de sa conférence audio-visuelle sur la science-fiction et la fiction-hors-science et que je reconnus après coup comme fournissant le nerf de son livre, au sujet de lois de la nature qui se mettraient à changer, non pas de manière imprévisible ou aléatoire, mais plus fortement encore, à la manière de l’histoire.
Meillassoux a parlé d’une « historicisation » des lois de la nature et, en ce sens ultime et absolu de l’histoire, il fallait comprendre que le livre de l’histoire, cette histoire de l’histoire, était le fil narratif ultime qu’aucune loi ou inscription préalable ne pouvait plus supporter et que, si on était référé à elle en dernier recours, il fallait alors simplement la feuilleter et découvrir, sans être surpris plus que ça, que les lois de la nature étaient simplement celles-ci à une époque de l’histoire et simplement celles-là à une autre.
Se dessine déjà l’idée que l’histoire fait ici office de texte, et qu’en tant que texte elle ne pourrait comporter d’extérieur où sa « contingence » serait encore ainsi qualifiée. Comme on ne peut que lire l’histoire et qu’elle est le dernier livre, il est tout aussi faux de dire qu’elle est nécessaire que de dire qu’elle est contingente. Tout change et se feuillette avec l’histoire, jusques et y compris le cadre, que l’on suppose fixe implicitement, dans lequel une série d’événements « intra-historiques » serait reconnue comme contingente en temps normal.
* * * * *
« Spéculation concurrente », et ainsi je bénéficie, par rapport à Meillassoux, de l’avantage qui consiste à me placer au cœur de mon sujet dès que je me déplace ne fût-ce que d’un millimètre en dehors du sien, vers cet espace où un sujet concurrent au sien ne serait ne fût-ce que mentionné, à défaut d’être assuré qu’il sera donné. C’est-à-dire qu’en envisageant, ne fût-ce qu’un instant, ce qui pourrait se situer à côté du sujet de Meillassoux (à tous les sens du terme, et même celui, ai-je envie d’ajouter, du contresens), je me situe en plein dans le cœur du mien. Car le mien est ce qui est à côté du sujet ; il n’est ni pour ni contre ; il n’est ni pensable ni impensable ; il n’est donné ni à penser ni sans la pensée ; il n’est pas ce que vous ne pensez pas, le dehors absolu, mais proprement ou improprement, il est de n’être pas ce que vous pensez, comme lorsqu’on répond à quelqu’un qui ne devine pas : « Ce n’est pas ce que vous pensez. »
« Spéculation concurrente ». La variation est minimale, et à ce titre fort légitime, par rapport à l’entreprise de Meillassoux. Elle est minimale, car si sa pensée est spéculative, le moins qu’on puisse faire au regard d’elle, et presque en manière d’hommage, c’est de fournir au moins une spéculation ; et encore minimale, car, sans aller jusqu’à contrer la spéculation de Meillassoux et s’opposer à lui, le moins qu’on puisse dire d’une spéculation différente qui vise le même objet, ou le même « ordre d’objets » – car on verra que ma métaphysique ne sera qu’une permutation de celle de Meillassoux – est qu’elle est pour le moins concurrente.
En prononçant ainsi l’ordre de mon entreprise et sa direction, en disant seulement ce que je m’apprête à faire par rapport à Meillassoux, en prononçant ce mot de « spéculation » qui est le sien et « concurrente » qui est le minimum du rapport que je pourrais avoir avec lui, je me place au cœur du marché, car le marché est le domaine propre de la spéculation et de la libre concurrence.
Ma spéculation est concurrente et non pas contraire à celle de Meillassoux pour la raison que je ne m’occuperai pas de dire s’il faut que l’on s’occupe du monde ou des lois de la nature et que je ne préoccuperai pas de savoir qui s’en occuperait si je ne m’en occupais pas moi-même, mais que je m’occuperai seulement d’autre chose, le marché ; et ma manière sera concurrente de la sienne – et ainsi, elle le sera dans la philosophie et non pas dans le contenu – pour la raison que, de même que sa spéculation a finalement pour objet de faire sens des « énoncés ancestraux », ceux qui réfèrent à un passé antérieur à la donation et à un être antérieur à la pensée, la mienne s’attache à faire sens d’objets qui réfèrent au futur.
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Mis à part la science de pricing des produits dérivés, quelle est la science physique quantitative (c’est le mot !) qui fait explicitement apparaître le futur parmi ses objets ? Mon livre du marché et ma spéculation seront ainsi concurrents de ceux de Meillassoux pour la raison que lui montrera que la brisure du cercle corrélationnel est la chose nécessaire à la compréhension des énoncés ancestraux tandis que je montrerai que la compréhension des énoncés futuraux, ceux-là mêmes qui sont propres à l’être du marché, passe par la nécessité d’habitation (de ré-habitation, de réhabilitation) de ce cercle.
De même que l’urgence, pour Meillassoux, est provoquée par la réalité de l’archi-fossile et par l’urgence, pour la philosophie, de rendre compte de la façon dont la science en rend compte (la fameuse révolution copernicienne), l’urgence, pour moi, est de rendre compte de la réalité du marché et de dire ce que les traders et les quants font quand ils produisent et utilisent leurs modèles quantitatifs.
Meillassoux me rétorquera sans doute que le marché financier est une fabrication humaine, qu’elle est donc moins « grave » que l’attraction du monde et de ses lois et qu’il n’y a, ainsi, rien d’étonnant à ce qu’un sujet qui a placé l’homme dans sa prémisse et dans sa constitution mêmes retrouve l’homme comme ingrédient nécessaire de sa compréhension.
Mais pourquoi cela serait-il plus léger, et en un sens, plus trivial, de faire parler l’homme au cœur d’un sujet fabriqué par l’homme (le marché) que de faire parler un monde sans homme et un point de vue de nulle part au cœur d’un sujet où l’homme ne fait lui-même qu’être accessoirement fabriqué ? En quoi la conclusion de Meillassoux et l’adéquation de toute sa démarche seraient-elles moins contenues dans sa prémisse ?
Si l’un et l’autre sujet sont tout aussi légitimes au vu de leur domaine de définition et de leur métaphysique propres, la seule mesure objective qui restera pour les départager et pour juger de leur intérêt respectif, sera justement celle de leur intérêt. Pour la philosophie. Ainsi s’agira-t-il simplement, pour Meillassoux et moi, de montrer que l’on fait de la bonne philosophie, et que les mots de la philosophie ont été bien utilisés et bien illuminés, quand bien même l’ordre de leur utilisation différerait complètement d’une entreprise à l’autre. (C’est même là tout l’intérêt de ma spéculation concurrente : démontrer la contingence de celle de Meillassoux en même temps que ce qui y est, au fond, nécessaire, à savoir que les philosophèmes soient utilisés d’une certaine façon; démontrer, en somme, que le texte ultime, c’est la philosophie.)
Ainsi l’arrière-fond véritable sera-t-il le « bon usage » des modalités lesquelles, comme chacun le sait, sont dans le langage, et la valeur du texte de Meillassoux se réduira-t-elle (mais, à mon sens, ce texte s’illuminera, il s’élèvera) à la combinaison particulière des modalités qu’il aura permise, exactement comme le signale Badiou dans sa préface.
« Ma spéculation est concurrente », et cela voudra dire également que l’essentiel n’est pas ici de mettre Meillassoux en échec, mais simplement d’en offrir une alternative, d’ouvrir le marché de la philosophie à la concurrence, ce qui veut dire, encore une fois, que je laisse mon sujet déborder dans son cadre et que, du marché des écritures de produits dérivés, je déborderai vers celui des écritures philosophiques.
* * * * *
Là où ma spéculation ne sera pas seulement symétrique ou concurrente à celle de Meillassoux c’est lorsqu’on remarquera que l’histoire, dont Meillassoux dit qu’elle pourrait, en dernier lieu, simplement tenir le dernier mot de la contingence des lois, sera non seulement mise à l’œuvre dans ma spéculation, mais que ma spéculation en sera le processus même. Avec le marché, qui est une espèce bien quantifiée de l’histoire (là est ma thèse : les événements du marché ne sont faits que de nombres), je montrerai comment l’histoire se fait. Je montrerai que les prix (des produits dérivés ou non dérivés), ces fameuses séries historiques, ne se succèdent pas au hasard, ni non plus (ni surtout, à cause du marché) par nécessité, mais par l’opération de cette contingence qui sera chez moi d’autant plus forte et d’autant plus juste qu’on verra, de l’intérieur, comment elle est produite.
Avec le marché des dérivés, ce modèle réduit de l’histoire, on utilise véritablement des postulations de processus et des ratios de couverture et l’on ne se trompe pas (on ne peut pas dire que l’on se trompe). Car l’épistémologie est ici subordonnée à l’ontologie. Ce n’est pas se tromper qu’être-là par l’opération du modèle.
(Meillassoux me dira : « Qui s’intéresse au marché ? C’est fabriqué. » Je lui répondrai : « Qui s’intéresse au monde ? » Mais on lit des livres de philosophie. Et puis moi, je déduis le marché ; il y a cette nécessité-là, la nécessité d’un événement du marché, qui monte d’un cran de modalité au-dessus de Meillassoux. Car il n’établit, quant à lui, que la nécessité de la contingence.)
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07.04.2009
Le marché de Pierre Ménard
Un prix se mérite : ce n’est pas comme la valeur (fixe et faciale, convergente). Il faut maintenir le prix, comme on dit que l’on maintient un marché.
Maintenir le prix : cela veut également dire l’affirmer, comme lorsqu’on dit : « Je maintiens qu’il en est ainsi, qu’une telle ou telle chose va se passer. » Le maintenir : le réaffirmer, le répéter, et non pas le remplir et s’arrêter.
Le maintenir et non pas le remplir, lui qui fuit toujours, lui qui n’est pas un récipient, un contenu, une valeur, une promesse à remplir ou la face d’une dette à rembourser. On sait à quel prix on rembourse la dette : au prix d’une punition et non pas d’un couronnement ou d’une récompense.
Maintenir le prix, lui qui est un signe qui nous touche et dont il faut répéter le toucher (le toucher : une question de surface plutôt que de paroi, de surface qui est traversée par la sensation du toucher et qui maintient cette sensation, qui l’entretient comme une vibration, tandis que la paroi d’un récipient ne remplit qu’une seule mission).
Il faut maintenir l’effort dans la sensation de toucher du prix, car ce n’est pas chose facile que de maintenir que le prix transmet immédiatement, sans médiation et sans passer par la possibilité, le sens unique de la contingence.
* * * * *
La pensée représentationnelle n’a trouvé rien de mieux que de dédoubler le réel pour capter la contingence. Elle a inventé la possibilité et la pièce spacieuse, la salle de spectacle où se conclut la représentation, la pièce en deux actes où va soi-disant s’actualiser la possibilité : dans un premier acte, elle invente une copie du réel qui a déjà échangé le réel et qu’elle appelle la possibilité – car la copie contient déjà tout ce qu’on veut retrouver du réel –, et dans le deuxième acte, elle réalise cette possibilité.
La contingence est réelle, mais elle n’est pas pleine ; elle n’est pas définitive (il faut toujours se rappeler ce qui se passe exactement quand on dit que la contingence est première à l’être). Elle n’est pas finie et remplie, et c’est pourquoi la pensée représentationnelle (par opposition à ce que j’appellerai plus tard l’écriture, le marché) n’a trouvé rien de mieux que de détourner cette insatisfaction et ce non remplissement dans une reconstitution de toutes pièces, dans la théâtralisation qui s’appelle la possibilité.
La pièce de théâtre de la possibilité est finie dans le temps ; elle a un horaire fixe. La possibilité n’a lieu que dans le futur ; une possibilité passée n’est plus une possibilité. Elle s’est actualisée, ou alors elle a disparu : toute trace d’elle se volatilise dès que la possibilité qui devait se réaliser se réalise ; le charme est rompu, le simulacre tombe, la possibilité montre son côté factice et puéril. « Ah bon ! Ce n’était que cela la possibilité ? À quoi cela a-t-il servi de me monter la tête, de monter cette pièce, juste pour renvoyer tout le monde à la tombée du rideau ? »
La possibilité est trop dépendante du temps, trop corrélée avec le temps. Dégénérée, donc ; aucune diversification. On a envie de demander : « Et l’espace ? La possibilité n’a-t-elle pas négligé l’espace ? »
* * * * *
Pierre Ménard n’a rien fait dans le temps : la possibilité y était déjà fermée pour lui ; mais n’a-t-il pas ouvert un espace sans commune mesure ? N’a-t-il pas marqué sa place par la croix de l’échange ? N’a-t-il pas sauté sur place ? Ce qu’il a réalisé n’a aucune valeur, mais cela n’a-t-il pas un prix, un marché, un processus de contingence qui a cours à travers le temps – c’est-à-dire qu’il n’en suit pas le cours et qu’il pourrait même lui être contraire – et qui le connecte de proche en proche à la contingence première du texte ?
Pierre Ménard ne suit-il pas, dans son temps qui n’est pas celui de la chronologie mais le temps de la genèse et de la différence intensive, productive, Aion, un travail continuel qui consiste à répéter et non pas à dupliquer le texte de Cervantès, à répéter, à travers ce qui a la semblance du temps (car c’est celui de la vie du héros) la seule et unique question de la contingence : « Ce texte est-il nécessairement ? Aurait-il pu être autre ? » ? Notre malheur, en effet, c’est de vivre notre vie dans le temps chronologique ; mais le temps de l’œuvre est différent : Borges nous en a fourni un autre exemple avec Jaromir Hladik.
Or, il est difficile de maintenir la question de la contingence. Comment peut-on former l’idée, et lui donner un sens, que ce texte pourrait être autre, et malgré tout toujours référer à ce texte ? La possibilité a au moins l’avantage de clore le sujet ; la possibilité est réalisée et la question ne se pose plus.
Certes, on pourrait ouvrir la question de la contingence sous-jacente au texte en acceptant de perdre le texte et son point de vue, son canal, et de ne plus retrouver que le chaos. Sauf que la question de la contingence n’est pas le chaos, le « n’importe quoi », surtout quand elle est liée à l’existence comme la condition suffisante de celle-ci (dérivation factuale de Meillassoux) ou comme la condition nécessaire qu’on veut retrouver une fois qu’une chose existe comme le Quichotte et que, pour exister, et toujours suivant le principe de factualité, elle devra nécessairement ne pas nécessairement exister. Il ne coûtera rien de moins que la nouvelle de Borges pour maintenir l’identité du texte et sa perspective (son éternel retour, sa répétition plutôt que son identité close), et pour se poser la question de sa contingence depuis l’axe du texte.
* * * * *
L’œuvre de Pierre Ménard n’a aucune valeur, mais elle remporte un prix, celui de la contingence. Le prix de la contingence (difficile à maintenir sans la possibilité), cela de quoi le maintien de la contingence se paie, est la vie entière de Pierre Ménard. C’est parce qu’il s’est échangé dans cette ligne unique qui a tout l’air d’une impossibilité, c’est parce que sa vie occupe nécessairement une place et qu’il a occupé sa vie à écrire le Quichotte, que, par la simple mécanique de cet échange (et sans nécessairement passer dans une intériorité quelconque et se demander ce qui s’est passé dans la tête de Ménard), on accepte que se pose et que soit maintenue une question. Car enfin Ménard a bien fait quelque chose. Il y a bien passé une vie. Qu’a-t-il donc fait ?
C’est pourquoi la transmission de la contingence par le prix est immédiate. On ne doit même pas passer par l’intermédiaire de la question du contenu. On veut ressentir tous les effets de la question que ce texte pût être autre, tout en maintenant qu’il s’agit bien de ce texte. Il ne s’agirait pas de contingence réelle, matérielle, à moins de cela, et même la vraie question de la contingence n’aurait pas de sens. De même que la nouvelle de Borges n’aurait pas de sens si on ne maintenait pas que Ménard a positivement fait quelque chose. Ce sens est le seul sens.
C’est pourquoi la question de la contingence future est plus facile à poser. Car elle est justement confondue avec la possibilité. Réciproquement, la distinction entre contingence et possibilité n’apparaît qu’à la faveur d’une fiction impossible comme Pierre Ménard.
La contingence a un problème avec la référence et avec l’être : celui d’un texte, d’un étant, d’une référence fixe mais qui pourrait être autre, qui pourrait être autre sans perdre le lien avec l’étant initial – car alors le sens et l’univocité de la contingence se perdraient –, sans verser dans le chaos ; un étant qui pourrait être autre mais en revenant au même : c’est justement sur le chemin de cet éternel retour que se perçoit la contingence. Pas étonnant que son renversement, que sa permutation avec l’ontologie (elle qui donne l’ontologie au lieu qu’elle en soit l’accident) soit aussi initiale, aussi difficile, et requière une véritable conversion.
* * * * *
La voix de la contingence est autre que l’ontologie, sa voie est autre. Pierre Ménard est l’histoire de cette conversion, il faut se rappeler sa vie chaque fois que l’on veut se saisir de la contingence indépendamment de la possibilité. Il a fallu inventer tout ça pour poser qu’il s’agit une fois pour toutes du Quichotte et pour faire ressortir sa contingence (qui n’a donc plus rien à voir avec une possibilité) chaque fois que Pierre Ménard fait quelque chose. Or, il n’a pas arrêté de faire : sa vie est remplie de la contingence du Quichotte, et ainsi le Quichotte en est-il rempli. Et l’exact contenu et la charge de ce qu’on comprend lorsqu’on comprend que Ménard fait quelque chose sont l’exact contenu et la charge de la contingence.
La possibilité, disais-je, et trop dépendante du futur ; elle n’a aucun lieu d’être en dehors du futur ; tandis que la contingence en est indépendante. La contingence ne s’arrête pas dans le passé. Un texte existe, il devient passé, et pourtant sa contingence reste toujours ressentie et même ce sentiment, ce sens, devient le sens de toute une vie. Il ne faut pas s’arrêter dans une pièce pour en interroger le contenu ; car alors la possibilité reviendrait remplir la pièce et ruiner la vie. Au contraire il faut laisser la contingence passer et passer très vite, dans un seul sens, comme une vie, comme l’échange d’une vie, pour capter brièvement, fugitivement, le sens de la contingence.
Comme la contingence est indépendante du futur ou du passé, en fait, indépendante du temps, il faut réaliser cette indépendance, et ne plus dépendre de la possibilité en aucune façon. Il faut payer le prix. Il faut maintenir le prix, un effort de compréhension qui n’est constitué que d’échange et qui ne comprend rien, qui n’a pas de contenu, ni même d’être, à la manière de l’effort de Ménard, pour réaliser la contingence et lui donner un médium réel, un marché, sans passer par la possibilité.
Et ce travail du prix (médium de la contingence), ce maintien et cet effort sont ceux de la conversion. Seul l’effort de la conversion, s’il est continuellement rappelé dans le prix, peut soutenir la comparaison avec la possibilité et la lutte contre son attraction, qui n’est qu’un abysse, qu’une banqueroute pour la contingence ; la conversion qui nous dit d’où vient la contingence.
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La contingence veut toujours nous faire tomber dans la possibilité, dans sa seule vision comme arbre de possibilités futures. Il est difficile de poser le pied sur la contingence comme seule réalité – là où on s’attend à un sol de réalité posée fermement sur l’être – et ne pas se trouver happé vers la contingence future comme seule « possibilité » et seul avenir de la contingence.
Pour se maintenir dans le courant transversal du prix, il faut un effort soutenu et une « manœuvre » continuelle. Il faut utiliser la force de du vent pour aller dans une autre direction que le vent, utiliser le courant facile de la possibilité et du futur (car il est tentant de penser que ce qui pourrait être autre n’est pas encore, et donc qu’il est confondu avec une possibilité), il faut utiliser l’appel d’air, le courant d’air du futur, mais manœuvrer pour se déplacer dans la direction transversale de l’Aion.
La contingence n’est pas plate : elle est accidentée ; on ne peut pas la parcourir sans tomber dans l’abysse et dans l’oubliette, dans le deadline, de la possibilité : « Ce n’était finalement qu’une possibilité ; elle est réalisée, on oublie tout et on n’en parle plus. » Il faut ressentir les accidents du terrain de la contingence sans que cela ouvre des branches qui égarent le sens unique, qui posent la mauvaise question, qui alourdissent la question par l’être, qui rendent la question extensive et exclusive : « Cette branche plutôt qu’une autre ; cet état plutôt qu’un autre. »
Il faut maintenir l’embranchement et la fracture sans la branche ; l’interruption de la ligne, le vide donc, une case vide, mais qui ne se conclue pas aussitôt par la matérialisation de deux branches séparées. Pourquoi faut-il que l’interruption et que la cassure interne se traduisent en séparation ?
Il faut faire voler un plus lourd que l’air. La seule possibilité de décoller et de quitter le terrain plat revenait, jusque-là, à gonfler le ballon de la possibilité, à enfermer les branches dans une bulle (spéculative ?). Pour faire voler plus lourd que l’air, on n’exploite plus la capacité de l’air de remplir un ballon et un contenu, mais de porter, de littéralement soutenir l’aile de l’avion par le contact, par le contingent et par l’accident, par l’angle d’attaque.
On n’utilise pas une possibilité de l’air ou une direction globale (il monte, il descend, il est plus lourd, plus léger), mais une virtualité qui n’a pas de direction, qui est purement locale, brisée sur place, sautant sur place : cela qui constitue le tissu de l’air et qui en fait une nappe, les particules reliées les unes aux autres par leur divisibilité et leur infinie résilience, une circulation et une cassure qui créent un milieu continu et homogène. Et on adjoint à cela un principe moteur, une explosion de tous les instants qui nous assure la traversée au-dessus de l’abysse de chaque particule.
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L’explosion qui ne s’embranche pas, chez moi, le Big Bang perpétuel, chez moi, c’est la conversion. C’est en tant que la conversion nous plaque dans la place et qu’elle contient le courant de la place qu’elle peut lutter contre le courant du temps, tout en l’utilisant. Car elle est un mouvement de répulsion loin de l’abysse de la dette, ce non-lieu, et loin de la maturité ou de la date d’expiration de celle-ci ; un mouvement de répulsion loin du temps de la convergence et de la rédemption de la dette, loin du temps du crédit. Car elle a coupé le cercle, la bulle, le flottement de la dette et elle a crucifié le non-lieu, la non localisation, la globalité et la maximalité de celle-ci par l’incidence de ce qui arrive et qui nécessite pour cela une place, une croix, un lieu de rencontre.
On a besoin de l’onde du temps comme outil : on a besoin de l’insertion de l’outil de la possibilité (dont la réplication dynamique, à la base de la théorie d’évaluation des actifs contingents, est le cas le plus pointu) pour pouvoir exprimer quelque chose. Ainsi a-t-on utilisé la vie de Pierre Ménard et cela nous a fourni le processus temporel sans lequel l’effort, le labeur, n’aurait pas été crédible.
La vie de Pierre Ménard l’a inséré dans le processus, mais ce qui avait alors un sens (le seul sens), ce n’était pas tant le déroulement temporel de cette vie (vide : car elle n’est remplie que de la copie et que de l’unique possibilité) que sa place, sa situation, son endroit, justement retourné en envers par l’écriture : les branches se retournant à l’intérieur.
Pierre Ménard n’a pas tant vécu cette aventure, et n’a pas tant été, qu’été-là. Il a été à sa place. C’est sa place que Pierre Ménard a donnée, et non pas sa vie : il n’a pas recréé une chronologie du Quichotte (car cela n’aurait pas de sens, cela serait inutile), mais il a créé une place, une topologie, un lieu d’échange, un pit, le lieu de transmission de la contingence de l’œuvre, la question de son accident : il a maintenu son prix et non pas sa valeur.
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23.03.2009
Seul l'impossible se réalise
La théorie de la relativité générale n’est pas relative, mais absolue. Elle rend intrinsèque, propriétaire, l’espace-temps. C’est-à-dire que l’espace ne sera plus l’espace extérieur, accroché on ne sait où, où se jouera la représentation (théâtrale) des phénomènes qui y sont attendus : le mouvement des planètes, les rayons lumineux, la matière et son cortège et son champ de gravitation, etc., mais qu’il deviendra interne à toutes ces saillies et à tous ces mouvements. Il sera lui-même structuré par la matière, sans aucun cadre externe, sans aucune dimension transcendante supplémentaire où décoder (après qu’elles y auraient été surcodées) la forme et la manière de cette structuration.
La géométrie et la structure seront directement celles de l’espace, qu’on appellera ici surface, pour bien indiquer que l’espace de la représentation a abandonné le théâtre extérieur et s’est plongé dans la chose elle-même, dans la variété elle-même (une variété devenue propre et intrinsèque, sans aucun espace de choix possibles où noter et sélectionner la façon dont elle « varie »), à la manière dont la géométrie riemannienne abandonne les repères extérieurs et ne connaît plus de champ et de déploiement pour sa « variable » et pour sa « mesure » que l’ondulation de la surface elle-même, c’est-à-dire l’onde et le sens, la transmission et la fabrique de la surface même.
Ainsi la théorie de la relativité générale prescrit-elle et presse-t-elle un seul sens de parcours (one stroke), celui qui va de la matière à la géométrie de l’espace-temps, sans échange ou aller-retour possible dans un cadre où l’une et l’autre seraient mises en relation. Elle y va dans une relation sans médiation extérieure et sans « identité », une relation qui n’a de sens (c’est-à-dire de différence : car faire sens, c’est faire une différence) que son propre parcours, qui n’a donc de médiation que sa différence propre.
En ce sens-là, en ce manque de rapport avec une identité externe, la théorie de la relativité est absolue et non pas relative. Elle n’a qu’une seule face, et ainsi elle est une façon absolue de dire la contingence ; où la contingence est ce minimum, ce commencement, cet aller sans retour, cette pensée sans réflexion, cette percée sans retardement ou attardement possible dans la « chambre des miroirs » et dans la salle des représentations où le discours doit se ralentir par le réseau de réflexions que lui renvoient les murs et le cadre où il s’enferme. L’espace devient alors un résultat et non plus un absolu posé à l’avance. La transcendance devient immanence.
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Et maintenant j’aimerais opérer un retournement similaire en ce qui concerne l’espace général où l’on situe d’ordinaire le possible. J’aimerais dire, non seulement que l’espace des possibles n’est pas lui-même défini à l’avance et qu’il n’est pas un théâtre où doit se jouer la réalisation, mais que, pour cette raison, et en simplifiant encore, le jeu du possible, son rôle, cela qu’on attend de lui d’habitude, ne devrait pas lui-même être donné à l’avance. Car, avant l’espace des possibles, il y a l’espace du possible, son lieu d’extension et de production, la salle où on l’attend, et ce sera encore une fois le lieu de la pensée représentationnelle. J’aimerais dire que la contingence est la matière première (chez Meillassoux, c’est d’elle qu’on déduit jusqu’à l’existence des choses), et que c’est elle, lorsque la lecture commence dans son sens à elle, qui produit comme résultat l’espace où le possible s’étend et s’attend.
Il n’y a donc pas d’espace de possibles qui préexisterait à la contingence, et où on attendrait de la voir réaliser l’une ou l’autre de ses branches alternatives. La contingence est le premier sens (celui du « double parcours » de la question : « Pourquoi existe-t-il quelque chose plutôt que rien ? », ou de sa transformation par Baudrillard : « Pourquoi y a-t-il rien plutôt que quelque chose ? »). Il faudrait ainsi dégager autant que possible la notion de la contingence de celle de la possibilité, quitte à suspendre le temps lui-même, le « temps » que ce dégagement et ce discernement aient lieu – car ils n’ont que le lieu.
Je me place là à un niveau métaphysique plus élevé encore que la relativité générale, puisque le temps lui-même n’est pas encore engendré à ce stade, sans parler que la conversion, qui est mon opérateur fondamental à ce nœud-là de la logique, est ce qui traduit la contingence dans le sens de la « place » (le sens de ce qui traverse, ce qui coupe et ce qui arrive), et que c’est la place qui donnera par la suite l’échange, c’est-à-dire le « temps » dans lequel l’actif contingent reviendra à moi sous forme de prix (et il reviendra éternellement parce que son temps n’est pas le temps chronologique).
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Ainsi la contingence absolue, celle des lois de la nature, est-elle le contraire de la nécessité sur un autre plan que celui où cette dernière sera assimilée à la somme totale des possibles (et c’est cette confusion des deux plans qui fera jouer à la nécessité – notion fermée et ponctuelle s’il en est – le rôle du mauvais pivot et du contresens ultérieur).
Les lois de la nature sont contingentes, c’est-à-dire qu’elles ne sont pas nécessaires, c’est-à-dire qu’elles auraient pu être absolument différentes, mais la raison en est le manque de raison, le manque de représentation, l’absence d’espace où aligner ces possibilités alternatives, et non pas sa présence. Cet espace des possibilités n’a pas lieu parce que le sens unique, absolu, qui a donné la contingence des lois a déjà eu lieu avant cet espace.
Ainsi, l’espace des possibilités ne devrait pas être ajouté au sens premier de la contingence et comparé à lui. La contingence première est inéchangeable ; elle est à une seule face ; et la question de la nécessité des lois et son autre face, qui est la « réalisation », avant tout conceptuelle, qu’elles auraient pu être différentes, ne sont qu’une tentative d’échanger cette contingence.
L’absolu est forcément contingent, puisque la nécessité est déjà une couche supplémentaire ; elle est déjà une face de miroir artificiel qui vient refléter la face unique de l’absolu, qui vient lui donner une autre face là où il n’en a besoin d’aucune et où il est, par définition même, cela même qui n’a qu’une seule face. Ainsi la nécessité, à ce stade-là de la contingence, doit-elle être rejetée sans le mot, et avant même le mot. C’est-à-dire qu’elle doit être rejetée, défaite, avant même que son nom ne soit prononcé. Sans parler des « autres façons possibles » dont les lois contingentes auraient pu être, qui ne sont pas des autres façons (qui ne sont pas d’autres faces) mais qui forment simplement une autre façon de dire la même contingence, c’est-à-dire de la dire encore dans le même sens. Ces autres façons sont l’autre face de la contingence qui n’a qu’une seule face (c’est-à-dire que la contingence dit ça : elle dit ça surtout). Autant dire l’incertitude du statut sémantique et logique de ces « autres faces et façons ». Il faut prendre le maximum de précautions en les évoquant, et certainement ne pas les confondre avec des possibilités.
Cette contingence première rejette donc la nécessité par le principe d’exclusion de l’échange impossible. Elle est tellement absolue que de l’opposer à une nécessité (ou, équivalemment, de la renvoyer vers son autre face, impossible, qui dit qu’elle aurait pu être autre) serait déjà une revendication indue et injustifiée de la pensée à son égard, elle qui est absolue et qui ne devrait ainsi être approchée par la pensée qu’à la condition (sans condition pour la pensée) que la pensée sorte de son théâtre habituel en l’approchant, c’est-à-dire qu’elle devra sortir de la médiation, du rapport, de la comparaison, de l’identité, de la nécessité, etc.
La nécessité est donc rejetée, et la contingence réaffirmée, avant (même) la lettre de la possibilité. La nécessité est rejetée absolument, avant même qu’on ait comparé la contingence aux autres possibilités ; car il n’existe pas encore de possibilité.
Et maintenant, on se tourne vers la dimension du temps, vers le temps de l’action et du présent vivant qui n’est lui-même que l’une des multiplicités selon lesquelles la contingence initiale se sera différentiée (alors comment ce temps pourra-t-il lui-même contenir un prochain avatar ?), et on confond la nécessité que l’on vient de rejeter avant même qu’elle ne se prononce, la nécessité rejetée absolument au nom de l’inéchangeabilité de la contingence, avec la nécessité comme somme de possibilités (en effet, la notion de possibilité a été entre-temps produite), et l’on raisonne que, comme la nécessité-somme-des-possibilités des lois est invalide, c’est donc que la possibilité sera ouverte que les lois de la nature changent, et même, que l’on pourra s’attendre à ce qu’elles changent.
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Il faut absolument reconnaître la contingence des lois de la nature ainsi que la possibilité qu’elles eussent pu être différentes, mais il faut se garder de projeter cette multitude de possibilités dans le futur. Une spéculation factuale comme celle de Meillassoux doit s’arrêter au passé et ne pas permettre que ces possibilités alternatives passées (concevables, donc) puissent devenir des possibilités futures attendues, tout simplement parce que les changements futurs, qui seraient alors dus à la contingence, sont d’un autre ordre que celui des possibilités.
Mon intuition est ainsi que les lois de la nature sont certainement absolument contingentes mais qu’il se passe quelque chose de fondamentalement erroné lorsqu’on se tourne vers le futur en attendant qu’elles changent, ou même, en se croyant obligé de démontrer pourquoi elles ne devraient pas changer. Sans doute la pensée conceptuelle et la métaphysique peuvent-elles nous laisser imaginer que les lois de la nature pourraient changer, mais l’attitude à leur égard devrait être matérielle et non conceptuelle, et l’on devrait parier qu’elles ne changeront pas.
Aujourd’hui, j’ajouterai que la conversion nous fait changer de discours, qu’elle nous livre enfin celui qui sera adapté à la contingence indépendamment des possibilités, et donc qu’elle pourra à la fois nous faire comprendre la contingence initiale, la contingence absolue avec son mode de transmission spécifique (le prix, le marché, le médium matériel), et à la fois nous tourner vers la contingence future, celle du vrai changement.
La possibilité est produite après, et non pas avant ; et ainsi, je reste convaincu que quelque chose ne va pas dans la transition du possible à l’actuel. La probabilité n’a de sens que parce qu’elle est un contresens, déplacée dans le futur pour les mauvaises raisons. Elle n’a de sens qu’à ne jamais se réaliser et à rester tendue, comme étant l’impossible rédemption de la dette. Et pourtant c’est l’attente qui lui donne sa tension. Il nous faudrait ainsi un milieu de transmission sans attente et sans possibilité, un milieu d’immersion et de retournement sur place et de traversée par le seul sens, qui sera celui de la contingence première. Un milieu qui sera celui de la contingence matérielle, celle de l’écrivain et du marché, sans la probabilité.
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Le seul sens de la probabilité est un contresens, ai-je dit : elle va à contresens du temps. Si je remplace passé et futur (montée et descente), ces deux directions qui sont trop suspicieusement symétriques dans le temps chronologique, par passif et actif contingent, invoquant pour cela une opération aussi forte que la conversion, seule capable de transformer l’un en l’autre, alors la probabilité apparaîtra comme appartenant au domaine du premier (le passif, la dette). Et ainsi, il apparaîtra, pour la raison que la probabilité est censée officiellement prendre son sens du futur, qu’elle n’est qu’un contresens. La probabilité, toujours inférieure à un sinon elle n’aurait aucun sens (ce qui indique déjà, par anticipation, qu’elle ne devrait jamais se réaliser : qu’elle ne devrait jamais devenir égale à un), n’est que la réflexion, dans le futur, de la face de la dette qui est également brisée et inférieure à un, pour la raison que le débiteur l’a séparée du créditeur.
Dès qu’il y a une dette, il y a la possibilité du défaut, et cela se traduit par le « moins que un » qui ne cherche plus qu’à valoir un de nouveau. Pour lui, l’unité est ainsi une valeur et une obligation. Il y a un défaut inhérent à la dette, un acte irréversible, un prêt qui a d’abord été contracté avec le temps et qu’on ne pourra jamais rembourser, pour la raison que le temps ne peut pas revenir : il ne coule et ne se dépense que dans un seul sens et il ne peut pas rendre ce qu’il a pris. Ce défaut majeur, cette impossibilité de remonter le temps, cette insuffisance et cette passivité qui devient une sorte d’activité – car elle nous prend et nous absorbe –, ou plutôt, qui devient une passion, lorsque, absolument passée et absolument irréversible, c’est vers elle que nous tendons dans le temps, cette insuffisance essentiellement causée par l’irréversibilité du passé se traduit alors, lorsqu’elle se retourne et nous fait face (tâchant de remplacer la face perdue de la dette) comme cette chose que nous attendons et dans l’attente de laquelle nous commettons un contresens et un « mauvais placement » (misplacement), en la notion de probabilité qui ne sera jamais égale à un.
Ainsi la possibilité devrait-elle être séparée de sa réalisation par un fossé au moins aussi infranchissable que celui qui reviendrait à remonter le temps. Bergson disait déjà que la possibilité était postérieure et non pas antérieure à la réalisation, et qu’ainsi, lorsqu’elle se projetait en arrière pour faire mine de se réaliser, il ne s’agissait là que d’un emprunt qu’elle faisait au réel, un rôle d’emprunt, qu’elle ne pourrait jamais rembourser. Quant à Deleuze, il n’admet pas que l’être « saute », lui qui se dit en un seul sens, entre possibilité et réalisation.
Qu’on s’attende à réaliser vraiment une possibilité devrait être aussi impossible et aussi irréalisable que de remonter le temps pour rembourser la dette sans aucun risque. Une possibilité ne se réalise pas. Seul l’imprévu se réalise. Seul l’impossible se réalise ; et le verbe « se réaliser » lui est alors inadapté, car l’impossible n’est rien avant qu’il ne se réalise ; il n’est rien à quoi on puisse ne fût-ce que référer pour dire : « Cela se réalise ».
Rien ne se réalise, lorsqu’on comprend qu’il n’y a qu’un seul sens qui est celui de la contingence. Car la contingence est alors tout simplement le sens de l’être, le sens de son écriture, le trait de l’être sur le néant. L’être a le néant comme son autre face, et lorsqu’on regarde cela et qu’on comprend cela dans un seul vocable et dans un seul sens, dans une chose qui n’aura alors qu’une seule face (puisque l’une des faces est l’être et l’autre le néant), alors cette chose sera la contingence. Ainsi, les choses réelles le sont sous le seul régime de la contingence qui exclut la nécessité (et la possibilité) en raison de l’univocité de la contingence.
Quant aux choses non encore réelles, les choses qui pourront se réaliser et qui sont donc, par notre définition, les choses imprévues et les contingences futures, leur mathématique ne sera jamais celles des probabilités et de l’espace du possible ; elles ne seront jamais piégées dans un tel espace, comme si, ayant sauté devant elles, nous les attendions et nous les interceptions avec la logique de la possibilité et de la réalisation. La seule façon de les « dépasser », de les « prévoir » et de se mettre dans le sens de leur courant, c’est de se faire traverser par elles, de façon qu’elles nous poussent. Il s’agit pour nous de trouver leur « milieu », leur médium, où l’on fera alors quelque chose qui ne pourra pas être de les prévoir.
Dans le marché, comme les événements sont tous formés de la même matière qui est celle des chiffres, il se trouve que la « transformation » est toute trouvée. C’est celle qui revient à « faire de l’argent » en tant que market-maker. On fait alors autre chose que prévoir le marché, on produit une écriture postérieure (ni l’écriture de la même chose, une réplication, ni l’écriture d’une autre chose, une déroute), mais, sachant la régularité des gains, tout se passe comme si nous avions prévu le marché (car l’on suppose, dans une sorte de fiction étrange et étrangère, que celui qui prévoit le marché est assuré d’y gagner de l’argent – je me demande de quelle manière hautement absurde et improbable).
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Dans le sens de l’histoire maintenant (tout ce qui n’est pas le marché), je ne vois d’autre transcription de ce que j’avance là que celle qui revient à dire qu’il ne faut pas non plus s’enfermer dans la possibilité et dans le mythe stérile et passif de l’attente, mais qu’il faut, parallèlement à l’histoire, ou plutôt, en se faisant traverser par son sens, produire des lignes perçantes : un processus au moins aussi original que l’histoire, qui ne permette pas de « prévoir » l’histoire – cette absurdité – mais d’accumuler des gains qui seront dus à la conjonction de l’histoire qui pousse et du fil que l’on produira.
Le gain reviendra à dire que le fil produit, cette écriture, aura toujours été aussi surprenant que l’histoire (s’il faut qu’il soit comptabilisé dans la même numéraire qu’elle), c’est-à-dire qu’il ne lui aura jamais tourné le dos, que l’écrivain ne se sera jamais pétrifié dans une projection, dans une dette, dans une espérance : qu’il n’aura fait que creuser un sillon sans possibilité et sans miroir, sans lumière même, produisant un genre de pensée vraiment matériel. C’est-à-dire que cette pensée sera de la même matière que la contingence, inexprimable autrement que par le fil et le sens de l’écriture. Ainsi mon mouvement revient-il ici à me montrer aussi radical que dans ma suppression des possibilités, et à supprimer toute pensée possible, c’est-à-dire toute pensée qui serait exprimable, et même, qui serait accessible et productible, autrement qu’en écrivant.
Il se passe un échange fondamental quand on écrit. Il se passe une place inéchangeable dans l’écriture. Ce n’est pas pour rien que l’actif contingent est essentiellement une écriture et qu’il est essentiellement échangé. On est traversé par la contingence quand on écrit ; on se trouve dans cette place, où l’autre coupe. On est à sa place. Mais c’est une place qui ne nous est pas propre et nécessaire ; car on est également contingent à cette place ; on ne fait que la visiter comme le champ de ruines.
Comme le champ de ruines, elle nous presse d’écrire ; il y a le vide et l’immanence de la presse de la ruine ; il y a là le trait de l’écrit qui vient affirmer le trait de l’être sur le néant ; il y a un reste, un vestige, et non pas une habitation, dans l’écrit.
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16.03.2009
Spéculation à une seule face
Je suis dans l’idée que la contingence est à une seule face et non pas à plusieurs branches, comme nous le fait penser sa confusion avec la possibilité. La contingence est univoque ; elle n’a qu’un seul sens qui ne fait que nous retourner (lui-même, éternel retour), et c’est pourquoi elle retourne et inverse typiquement les formules ou les arbres qui ont emprunté (c’est le mot) le sens rétrograde de la possibilité. C’est pourquoi elle retourne dans l’échange. Et pourtant, elle n’est pas présente ; elle n’est pas pleine : une chose est là, alors qu’elle aurait pu ne pas être là et ne pas nécessairement être ainsi.
La contingence est plus simple que l’être plein et nécessaire. L’être plein suppose un aller-retour, un espace de manœuvre, une chambre spacieuse (room) où le cercle de la nécessité et de la recognition a pu s’enfermer ; tandis que la contingence est une fuite. À travers elle, se vide tout ce qui est plein. En érigeant à la même hauteur que la contingence une notion corrélative comme celle de l’échange (ce qui laisse comprendre pourquoi contingence et échange sont intimement liés et pourquoi c’est le marché qui est en charge de la transmission), on pourrait ainsi affirmer, avec Baudrillard, que la nécessité n’est que la tentative d’échanger la face unique et inéchangeable de la contingence, de l’arrimer et de l’arraisonner et de la colmater de l’autre côté, une tentative d’arrêter le monde ou de le ralentir par son image, justement ce qui s’appelle « spéculation » ; tandis que la contingence se définirait justement par l’impossibilité de l’échange.
Ainsi la spéculation serait-elle nécessairement à deux faces : celle qui devait rester unique et celle du miroir qui nous sert en premier lieu à réaliser que la première est une face et que doit, pour cette raison, s’ouvrir l’espace où elle pourrait être réfléchie. Par contraste, la spéculation factuale de Meillassoux se présente comme une spéculation à une seule face. Et c’est pourquoi j’avais tout de suite compris qu’elle était de la sur-face, s’il faut appeler ainsi la variété de l’espace censée à la fois réfléchir et surcoder la face (donner une place à la spéculation) et à la fois se maintenir dans l’immanence. L’échange serait ainsi la catégorie suprême, celle dont l’alternance entre ouverture et fermeture, entre échange ou impossibilité de l’échange, gouvernerait l’avènement de la nécessité ou de la contingence.
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Il faut réellement comprendre que les choses puissent être contingentes avant qu’elles ne puissent être (et que c’est l’existence qui soit la chose dérivée et l’accident, et non pas, comme on aurait tendance à le penser, la contingence), il faut pouvoir opérer ce changement de variables et rejoindre ainsi la ligne et l’ontologie de l’événement avant celle de l’être, pour accepter l’idée que la contingence n’est pas pleine et présente, qu’elle est constituée essentiellement d’une différence, et malgré cela, qu’elle n’est pas incomplète, une branche impaire à laquelle il manquerait une branche paire, en un mot, qu’elle n’est pas une différence par analogie.
La spéculation métaphysique a toujours cherché à « doubler » la contingence, à la représenter comme les deux branches séparées de l’arbre des possibilités, afin de pouvoir revenir (car c’était cela le but) à la valeur présente et à la façon dont le présent, le spot, pourra « regarder » et « réfléchir » (to mirror) la contingence. La possibilité n’est que l’extension de la différence intensive de la contingence dans l’espace (room) que se réserve nécessairement la pensée dogmatique ; tandis que le prix, le marché, est la traduction immédiate de la contingence sans cet aller-retour, sans revenir en arrière.
La contingence est première. Il faut applaudir ce que fait Meillassoux et la poser avant toute chose. Mais si l’on fait ça, on ne pourra plus la soumettre au régime rétrograde de la possibilité. Elle réclamera alors la mathématique de prix (mathematics of price).
Car il faut bien « transmettre » la contingence ; il faut bien la traiter, la matérialiser d’une certaine façon ; il faut bien la « réaliser » – je n’ose pas dire qu’il faut « la faire être ». Peut-être devrais-je dire qu’il faut « l’écrire », ou plutôt, « s’inscrire dans sa couche ». Je n’ose pas dire qu’il faut « l’échanger », car alors on « échangerait l’échange ». L’idée est peut-être ici que le marché sera le transmetteur de la contingence qui justement ne l’échangera pas, pour la raison qu’il aura internalisé l’échange.
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Le seul médium de la contingence est le marché, pour la raison qu’il est un mode d’évaluation qui ne passe pas par la possibilité et qu’il est né dans le même mouvement de conversion que la contingence. J’avais tout de suite saisi que la spéculation de Meillassoux n’était pas encore assez « écrite », qu’elle n’avait pas trouvé son milieu, son médium, la place où elle pouvait exprimer son risque et se poursuivre, s’enchaîner, se valoriser. En un mot, Meillassoux n’avait pas encore trouvé sa mathématique, ses nombres, ses prix. De la même façon que la contingence trouve dans la possibilité, sous la lumière de la pensée dogmatique, sa mauvaise traduction (une traduction qui a pu faire carrière, mais qui ne tient plus le coup dès qu’elle est rapprochée du centre et du point aléatoire, dès qu’elle est soumise à un milieu, comme le marché, où la contingence est inscrite dans la surface), elle trouvera dans le prix sa bonne traduction. Il restera à généraliser la notion de prix en pensant que le marché offre justement le cas particulier, le cas unique, où tout se traduit de toute façon en nombres.
Que serait le milieu, le médium de transmission de la contingence, dans le cas général ? Un processus de différentiation qui ne s’inscrirait pas dans la possibilité et qui permettrait de conduire (comme un courant) la spéculation factuale ? Si l’arbre des possibilités est la façon d’appréhender par la pensée représentationnelle la différence de la contingence (mais qui commet, par là même, le contresens de l’équivocité, celui consistant à échanger la contingence contre une représentation fixe qui tombera forcément en-deçà d’elle et qui laissera échapper quelque chose de la contingence, pour ne pas dire sa totalité), par quel intermédiaire, par quel processus matériel, par quelle technologie (sachant que la technologie doit elle-même fournir une critique et un substitut à la notion même d’intermédiaire et de médiation), appréhender la différence univoque de la contingence?
Comment capter la contingence, se transmettre à sa vitesse, l’accompagner, vivre avec elle, elle qui n’a qu’une seule face (ce qui veut dire que l’espace de la vie commune ne pourra qu’être réduit à la surface), elle qui n’a qu’un seul sens (ce qui veut dire que la vie en commun ne pourra pas prendre la figure d’un cercle d’échange), autrement qu’en s’échangeant soi-même complètement avec elle : ce que j’appelle « avoir internalisé » l’échange ; la notion d’intermédiaire, et même d’espace de jeu et d’échange où pourrait opérer la médiation, se trouvant ainsi elle-même recouchée à l’intérieur du processus?
La pensée ne peut pas s’arrêter, marquer une pause, ouvrir l’espace où elle appréhenderait la contingence, sans que la contingence ne lui échappe ; et ainsi la bonne manière sera-t-elle de ne pas s’arrêter, de se transmettre justement soi-même, de créer une série qui sera en phase avec la contingence, à travers le canal de communication infinie, celui d’Aion et du virtuel, une série dont la propre contingence couvrira celle de la première série.
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La façon dont le processus de prix crée la surface de transmission où l’on pourra « suivre » la contingence et même la « prévoir », la « traiter » (to process it) (tous ces termes deviennent équivalents dans cette direction qui est transversale au temps chronologique) revient à fournir d’abord à l’écrivain des prétextes de réplication et de possibilité (ce qui s’appelle la fiction). La partie active de son écriture s’attache alors à la production de fictions. Il simule la contingence ; il la décompose momentanément en arbre de possibilités. Il en produit le prix par réplication. Il se raconte et se narre l’événement dans un contexte de possibilité. Il laisse jouer sa pensée. Il la projette en avant, pendant que se joue à l’arrière la part passive, celle de l’échange internalisé, celle où il réalise qu’il a produit un prix qui est de cette surface-là et qui doit alors « ondoyer » avec elle, et que, pour la raison qu’il s’est soi-même inscrit et échangé avec la matière de la contingence grâce à la fente et au complément de matière, grâce à la table d’écriture qui l’enchaîne en ce lieu et qui lui offre à la fois une face réfléchissante et une surface traversée de fente et de matière, une surface qui comporte un accroc où il peut s’accrocher et se retourner, une surface qui est brisée par la matière (et ainsi, c’est la surface qui serait brisée par la matière à l’endroit de la fente, et non pas la matière qui serait brisée par la fente), il peut maintenant, justement, inverser la formule de la pensée et inverser le modèle, poser la question de la stratégie de couverture indéterminée (alors que sa détermination était censée être le fondement) et justement dégager la pointe de l’écriture, par et à travers cet effort ; tout ce dispositif n’ayant été prévu, peut-on penser, que pour produire ce retournement et cette invagination, ce dégagement de la pointe désormais tenue par l’écrivain et livrée entièrement à la contingence.
Il s’agira par la suite de généraliser ce mécanisme à la contingence générale et absolue, en se souvenant que, dans le marché, tout est à la fois plus simple et plus confus parce que tout s’exprime en nombres. Il faut généraliser, tout en rendant plus courtes et plus directes mes inférences. Obtenir le prix comme médiation immanente et sans intermédiaire de la contingence, comme « échange de la contingence inéchangeable », rien qu’en vertu du caractère intrinsèquement échangé du prix (échange internalisé).
* * * * *
La contingence est nécessaire, mais il faut la traiter (pourquoi ?) et cette forme de traitement est l’échange, le prix, cette chose qui reste à définir et qui matérialise le médium dans le même temps que nous nous éloignons de la métaphysique et de l’abysse. La pensée de l’être est abyssale ; elle a la structure d’une dette avec une date d’expiration. Car le processus de réflexion doit s’arrêter ; c’est une convergence qu’il recherche. Ainsi la pensée de l’être court-elle un risque de faillite ; son cercle danse autour d’un abysse : soit nous rendons au monde la face qu’il nous a prêtée et nous remboursons notre dette (Baudrillard), soit nous nous enfermons dans un cercle où le monde attendra indéfiniment.
Il a fallu inventer une spéculation qui ne s’arrête pas, et qui se différentie sans cesse. Comment faire jouer la conversion avant la contingence, de façon à obtenir la contingence (même philosophique, même celle de Meillassoux) comme une compagnie (joint stock company) : comme la pensée qui se mettrait « en compagnie » (de qui ? du futur ?) alors qu’elle n’était qu’une dette envers l’absolu ? La compagnie est également univoque et ne présente qu’une seule face. Elle est censée croître et diverger, et non pas converger.
Il faut également appliquer mes autres découvertes, à savoir que la contingence, si elle remplace et re-place l’être (si elle transforme la dette et se substitue à elle), crée, justement, à la place, la place. Si la contingence est ce qui arrive, il faut bien que cela arrive quelque part.
L’être n’avait pas de place. Comme il n’était qu’une dette, une convergence, il n’avait que le temps, la maturité de la dette. La pensée du commencement de la pensée, Heidegger et la topologie de l’être (dont mon premier réflexe a été de penser qu’il s’agirait là de la place du marché), tout cela serait-il un début de conversion chez Heidegger, et donc un acheminement vers la place de la contingence ? Comme la contingence n’a qu’une seule face (là où la dette était un échange, une convergence), il faut bien que cette face revienne (elle reviendra éternellement). Ainsi la place serait-elle l’endroit où cela revient.
Le temps serait-il la nécessité, et la place le site, le lieu de la contingence ? Dans « être-là », l’« être » serait la part nécessaire, convergente, qui remplit la dette, et le « là », ou ailleurs, serait la part de la contingence.
09:48 Publié dans Contingence | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, philosophie, marché, échange, meillassoux, finance
19.01.2009
Passe d'armes
Le virtuel est ce qui remonte armer l’actuel (dans un mouvement de recul doublé d’un chargement de projectile), et cela me fait penser à l’infini virtuel dans lequel remontent les armes que mon meilleur ami et moi avons transférées.
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Ces armes ont une histoire, certes. On pourrait retrouver le moment où chacune est venue se joindre, pour nous, au flot de la réalité. Mais elles n’ont pas de passé, puisqu’elles sont éternelles et qu’elles ne s’usent pas. Au contraire, la préoccupation constante est de savoir quel avenir leur préparer, comment les cacher, comment organiser les plis et les replis de la vie autour d’elles pour qu’elles apparaissent le moins possible.
Partie intégrante de la réalité des armes est cette façon dont elles affleurent à la surface de la vie (bien réelles, donc, et pressantes de réalité à la surface de la vie) en s’arrêtant toutefois juste avant le moment de la percer.
Comme étant réelles et devant fuir l’actualité à tout prix, les armes se destinent au virtuel et s’étendent vers le virtuel, en arrière. Leur passé vient de là. Dans leur fixité et leur permanence, elles n’arrêtent pas de différentier la façon dont l’actualité aurait pu être pour les avoir quand même.
Elles ne servent à rien ; elles sont trop près de la surface (où elles sont cachées à tout prix) pour ne pas s’engager dans une autre négociation et une autre redistribution que celles de l’actualité. Elles laissent imaginer, peut-être même écrire, l’espace d’où elles proviennent. De même qu’un double parcours est requis pour associer l’action du virtuel à l’actuel (ce double mouvement armant ainsi l’actuel), de même les armes, inutiles, réelles et tendues, ne sont là que pour assurer ce passage aller-retour, cette redistribution.
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La ligne de survol recule dans le virtuel. Elle y accomplit cette partie immémoriale du double parcours de l’intuition (Badiou sur Deleuze) pour armer l’actuel.
Cette ligne n’est parcourue par aucune entité physique, par aucun objet de science, par aucun point de référence, mais par la localité et l’endroit de la variation. Elle est parcoure par la variation et le dépliement même des volumes et des surfaces qui constituent les concepts ; et c’est pourquoi ces « mouvements » non physiques, non ontologiques, mais purement topologiques, ces mouvements de variation du lieu de l’être qui ne peuvent, pour cette raison, être mesurés dans aucun espace quantitatif où les variables se seraient infiniment ralenties, ces mouvements du déplacement de l’endroit, de l’être-là, du lieu d’être, et qui, parce qu’ils poussent et transmettent l’endroit, méritent à double titre d’être appelés « mouvements à l’envers », ont lieu à vitesse infinie : un lieu en soi déjà trop extrême pour qu’on puisse encore parler d’« avoir lieu ».
L’être se dit toujours en un seul sens, mais comme il est fait pour rencontrer la différence et la contingence, comme la contingence est absolue (et apparaît même, dans la dérivation factuale de Meillassoux, comme l’antécédent absolu de l’être) et que cette série de rencontres ne doit surtout pas se dire dans l’espace métrique des possibilités – car alors il ne s’agirait que d’abstraction et on n’aurait rien fait –, comme cette série ne peut laisser ni choix ni interstice (l’abstraction, c’est essentiellement laisser un choix) et qu’elle ne doit rien abandonner de la compacité et de la tension de la surface ; comme cette série de rencontres, cette suite de différentiations, doit avoir lieu, au contraire, dans l’unicité de la tension de la surface et dans l’univocité de l’être, alors on doit toujours, à partir d’une différentiation de plus en plus riche et évoluée, à partir d’une surface de plus en plus remplie d’arêtes et d’une ligne de plus en plus brisée (fractale), en revenir au même point, si bien que le sens dans lequel l’être se dit est toujours le même, cette ligne-là est toujours la même, mais c’est le recul (hors temps) vers le virtuel qui est éternellement recommencé. Voilà l’éternel retour.
C’est une série de mouvements d’armement de l’actuel qui a ainsi lieu dans le virtuel : une série dont il n’y a pas lieu de déterminer dans quel ordre, temporel ou spatial, elle-même se poursuit. Tout ce qu’on sait, dans cette philosophie de la différence, c’est que quelque chose doit toujours se fracturer et se briser (le processus de la contingence) et quelque chose doit toujours se « recharger » : pour être prêt à tirer dans le sens unique où se dit l’être ; et qu’ainsi, un certain espace de recul, un lieu interdit, une cache d’armes, fera que le projectile de l’être sera toujours chargé dans le magasin, et le trait prêt à partir.
Il faut un espace de recul où l’armement du bras de l’actuel par le virtuel puisse constamment avoir lieu. C’est un état permanent, mais qui n’est pourtant ni statique ni dynamique. C’est l’interstice propre à ces mouvements de répétition : le rideau de part et d’autre duquel ont lieu la dislocation puis le réengagement typiques du mouvement de la culasse. On parle aussi de fusil à répétition.
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Les armes sont faites pour tuer, c’est-à-dire pour répéter. Encore les armes blanches ont-elles la propriété d’être portées très près du corps. Elles arment le bras de l’homme ; elles le prolongent. Elles rentrent dans leur fourreau, en attendant que la lame pénètre une chair étrangère. Elles sont l’extension du domaine de la cuisine et du traitement du gibier. Bien qu’elles tranchent et qu’elles découpent, elles participent de l’unité de l’organisme de l’homme : elles sont le stade préalable de la préparation de l’aliment, c’est-à-dire le stade préalable de l’ingestion. (La vie, l’expulsion du nouveau-né du ventre de la mère, avant tout le programme de découpage de chair pour l’alimentation de l’enfant et pour remplir son ventre, commence par un geste de découpage, par la lame qui tranche le cordon ombilical).
Quant aux armes à feu, ce sont des machines ; elles reculent hors du champ de l’actuel et de la tranche fine du présent (d’ailleurs le mouvement de recul est imprimé dans la notion même de leur usage). Elles reculent, donc, dans le virtuel, pour la raison qu’elles sont des machines (que des pièces diverses s’emboîtent et s’articulent en elles) mais qu’elles sont prêtes à tuer et qu’elles se disent tout entières dans le point très précis et très pointu de leur décharge et dans leur intention première.
C’est-à-dire qu’on ne remontera pas chercher le moment où elles ont été assemblées : l’endroit de leur assemblage, qui est donc l’envers de leur intention présente et de leur point précis, l’envers de leur point de précision (on parle d’armes de précision) et par là même, également, l’endroit de leur armement. C’est donc le virtuel : il s’efface devant la livraison du point essentiel de leur actualité, lequel fait, le plus souvent, l’actualité et crée même l’événement – car alors on dira qu’un anarchiste a tiré sur un archiduc, qu’un marginal illuminé a tiré sur un président, etc.
Ce n’est pas dans ce temps-ci, dans cette série-ci chronologique ou dans cette histoire-ci, qu’on entreprendra de visiter l’endroit de leur assemblage. A cause de cet assemblage et de ce mouvement de pièces usinées qui est le mouvement propre de l’armement (mais on aura compris que ce mouvement va s’étendre, chez moi, le plus possible vers l’arrière, si bien que tout l’assemblage et tout le concept assemblé et taillé de l’arme à feu vont bientôt s’appeler, chez moi, du nom de l’armement), à cause de ce virtuel qui restera caché, les armes à feu ont plus de choses à dissimuler sous la surface de l’événement (celle où elles livreront leur actualité) que les armes blanches qui sont blanches comme la page et qui ne sont pas chargées, quant à elles, du moteur de l’écriture qui écrit derrière la page.
Le nom de cache d’armes est plus approprié pour les armes à feu que pour les armes blanches. Il suffit de méditer pourquoi il en est ainsi pour ressusciter le virtuel qui est constitutif de leur assemblage ; pour comprendre que lorsqu’on découvre une cache d’armes, c’est virtuellement tout l’espace de l’assemblage, du mouvement de la culasse et de l’armement que l’on découvre. Ce n’est pas une actualité ou un événement que l’on marque ainsi à la surface, mais tout le réservoir, toute la richesse, tout le gisement de virtualités qui se cache derrière l’événement et qui le produit potentiellement.
C’est pourquoi la découverte d’une cache d’armes fait potentiellement bien plus sensation qu’un événement sensationnel. Car en même temps que l’événement ponctuel de la découverte, c’est tout un espace qu’on vient de pénétrer, où il nous appartient désormais d’arrêter l’événement. Car en saisissant ces armes, on les prive à jamais de leur actualité et de leur livraison (on parle d’une livraison d’armes). Dieu sait quelle série d’événements, quelle nappe entière, quelle révolution future, quel soulèvement possible, on pénètre proprement lorsqu’on découvre une cache d’armes ! Et ainsi la variété et l’ordre, je ne dirai pas : des événements, mais des lignes saisies sont tels, quand on découvre une cache d’armes, que l’événement mérite qu’on s’y arrête comme à la croisée de mondes et qu’on reste alors suspendu, au nom de cette réalité si pressante des armes à feu et si précisément anti-actuelle (ou plutôt : anté-actuelle, d’un poil anté-actuelle ; et tellement pressante qu’elle affleure à la surface et qu’elle n’attend que de presser sur la gâchette), non pas dans l’embarras du choix (des armes) des possibles – car il n’y en a pas en ce point reculé, caché, dissimulé, du virtuel ; là, il n’y a pas d’abstraction ; il n’y a que le compact et l’enroulé du signe –, mais dans l’infinie étendue, dans l’étendue qui n’en finit pas (de passer – une passe d’armes – et de s’armer), du virtuel.
Et lorsqu’il s’agit maintenant de déplacer, comme mon meilleur ami et moi l’avons fait, cette réalité pressante, cette « masse d’armes », qui n’est pas prête de changer, de passer ou de trépasser, mais qui nous survivra à tous et qui même répète puisqu’elle tue, on peut se demander ce dont, alors, on se saisit, et ce qui nous reste dans la main (je dirais même : ce qui nous prend par la main).
Nous avons, mon meilleur ami et moi, très certainement touché de la main cette masse solide et compacte et éternelle des armes, cet espace de leur recul infini, ce virtuel qui se creuse sans cesse pour les retenir et les cacher, et à leur virtuel assemblage (l’endroit de leur armement) se conjuguait alors le fait que toutes ces armes, qui appartenaient à mon grand-père, se trouvaient rassemblées par le mari de ma tante et que c’est une collection entière que nous nous apprêtions à mettre en mouvement. L’opération avait ceci de singulier que nous devions mettre en mouvement cette masse inamovible et par là même découvrir leur virtuel et littéralement soulever sa trappe, non pas dans le sens ordinaire où la cache d’armes aurait éclos à la surface, mais où l’interrogation allait cette fois elle-même glisser à la surface et non plus tenir l’espace virtuel, à découvrir et à armer, comme vissé derrière la localité de la découverte.
Il allait s’engager, entre les armes à feu et nous, un commun mouvement qui était que nous devions les transférer d’un endroit à l’autre et qu’il fallait bien que ce mouvement ait un sens, qu’il ait d’abord un sens, dont il conviendrait par la suite de déterminer s’il aurait lieu dans l’actuel ou dans le virtuel. Plus que pour le découvreur localisé de la cache d’armes, le questionnement serait pour nous pressant. Si le virtuel est tout passé et passivité et que sa découverte est sensationnelle en raison de cette étendue infinie qui se déplie alors toute seule vers l’arrière, notre virtuel avait ceci de plus aigu qu’il se conjuguait en l’occurrence avec une activité et que nous devions positivement faire transiter et faire passer ces armes ; la cache d’armes, et tout le virtuel qui y est chargé, se trouvant ainsi tendus, pour nous, à l’extrême de la passe d’armes. Ce qui affleurait alors à la surface de l’actualité, en plus du puits du virtuel, c’est bien l’idée de l’exécution (d’un plan), d’un passage par les armes.
Par ce commun mouvement, nous nous trouvions nous-mêmes engagés dans ces armes, un peu comme on dirait que la cartouche est engagée dans le canon ; nous-mêmes engagés dans leur propre mouvement d’armement ; c’est-à-dire que dans leur éternel retour et dans leur éternel mouvement d’armement, c’est nous que la culasse a, cette fois, emportés dans son mouvement, si bien qu’avec le mouvement de cet arme qui nous rechargeait et qui était prête à nous tirer et à nous livrer dans la cible toujours égale du présent et de l’actualité, c’est notre vie qu’il fallait recommencer de vivre et différentier un peu plus, c’est notre vie qu’il fallait répéter et rejouer et reproduire et réinterpréter.
Tout à coup, ces armes inamovibles, massives, mais qui nous engageaient dans leur bras armé bien plus qu’elles n’engageraient le découvreur de la cache d’armes, qui nous engageaient à l’extrême de la passe d’armes, ouvraient sous nos pas, non pas le détail ou l’anecdote de leur histoire, mais de ce qui s’est passé et de ce qui aurait pu se passer, comme ça ou autrement, pour que nous en soyons là, à transférer ces armes dans le secret et sans plus de question quant à l’endroit d’où elles proviennent et quant à la place où elles iront.
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30.11.2008
Crédit et équité de la pensée de l'absolu
Comme par hasard, c’est une conversion du regard que Quentin Meillassoux ordonne au cœur de son système* pour qu’on réalise que la contingence peut être érigée en absolu et peut combler absolument le désir de la pensée spéculative. Conversion : c’est donc ce mot qui revient.
La spéculation est une nécessité de la pensée. C’est une entaille que la pensée a déjà marquée dans son passé, dans son passif (image du bâton de taille, ou tally stick, déposé dans une banque, sur lequel diverses entailles de formes et de tailles différentes marquaient les sommes déposées, les dépôts). L’absolu est une dette de la pensée, quelque chose que la pensée doit, une promesse que s’est envoyée la pensée, le pari qu’elle a pris (le parti qu’elle a pris) de s’appeler « pensée ». Car que serait une pensée sans le dépliement et la sortie, sans l’atteinte à l’absolu, sans la spéculation ?
L’absolu est le premier acte de pensée. Non pas tant la pensée qui veut penser quelque chose de fondamental, un quelconque principe transcendant et nécessaire, mais la pensée qui se déclare et qui se fonde elle-même. Qui se déclare comme une maladie, une épidémie, une poussée (rash), une éruption, une indépendance. La première frappe, le strike de la pensée : la première entaille différenciatrice que la pensée a frappée dans son milieu, qui serait resté, autrement, homogène et indifférent. Le premier drame qui s’est évidemment joué comme une absence, la pensée libérant là sa première vertu qui est de se jeter hors d’elle-même et de se libérer. Le seul moyen qu’ait trouvé la pensée pour marquer quelque chose, pour faire une différence, elle qui ne disposait a fortiori que d’elle-même, à la fois comme matière et comme véhicule, elle qui est par définition singulière et qui pourrait servir de définition de la singularité. Le « seul moyen » qui ne consistait pas tant à penser une chose, qui serait absolue, qu’à ne pas penser une chose : à penser moins qu’une chose et moins qu’une pensée, à penser littéralement l’absence de la pensée, à penser ce que serait le lieu, l’endroit, le point de vue, le site, sans la pensée.
Comment appeler un site, un endroit, absolument ? Comment le nommer sans qu’il soit situé par rapport à quelqu’un ou à une pensée ? Comment nommer un endroit absolu ? Un envers ? Le point d’inversion ? La marque au moyen de laquelle on capture la surface et on la retourne ? Un local qui n’a plus de global ? Le point unique, non métrique, non situé dans l’espace cardinal et qui serait le seuil de propagation vers le virtuel ? Comment l’appeler : un processus géographique qui ne se passe ni dans le temps – car il est géographique – ni dans l’espace – car il emporte et relie tout l’espace ? Un livre ?
L’absolu est le rendez-vous que s’est donné la pensée. Car cela, elle doit s’y rendre, elle doit le rejoindre, c’est pour elle une obligation, une promesse qu’elle doit rattraper. Mais en même temps, elle s’y rend comme à un adversaire plus puissant qui la soumet et qui l’assujettit, qui la rend sujet, ce qu’elle recherchait. Il est le rendez-vous qu’elle s’est donné avec elle-même ; car dans le vide où elle se trouve elle n’a d’autre compagnon et d’autre partenaire qu’elle-même.
Sauf que l’astuce suprême a consisté à mettre le vide à contribution, à transformer le vide, qui est indifférent et omniprésent et homogène, en marque et en différence, en lieu de rendez-vous. L’astuce a consisté, pour la pensée, à remplacer son propre lieu, son appropriation, son endroit (là où elle se tient droite), par le vide, invitant ainsi le vide ambiant à sa place et à son endroit, et créant ainsi (il n’y a pas d’autre mot) l’envers ; et l'astuce a consisté à produire là, en ce lieu de rendez-vous, son absence, le vide de la pensée, une fondation par le vide (comme le propose Badiou).
L’absolu est le lieu de rendez-vous de la pensée, le lieu où elle doit se rendre pour constater son absence. Il est le fondement, la première pierre de l’édifice (du temple), l’origine, le commencement. Et le chiffre un, l’Un, conforte alors l’idée du site, du sommet, de l’endroit où tout commence et auquel la pensée veut s’accrocher comme si elle l’avait découvert, comme s’il était là à l’attendre, en véritable absolu nécessaire qu’il serait.
Alors qu’en réalité, l’absolu est un retour, un rendez-vous. Il n’est pas premier, il est second. La pensée a déjà été là, sauf que ce n’est pas elle qui a été. Elle n’a pas été, justement ; elle s’est retirée, elle a disparu, elle a créé le vide à sa place. Si bien que ce n’est pas elle qui a été là, mais là qui a été sans elle. Par sa première absence, elle a créé le site d’une disparition, le vide de la pensée, une marque, une différence, une attraction pour la pensée, telle que, lorsque la pensée la retrouve et la rejoint forcément, la pensée a l’impression, lors de ce deuxième passage dont le premier a été par définition oublié, et en vertu de la nécessité qui l’appelle là et qui n’est que la nécessité de la répétition, qui n’est que la reconnaissance (recognition) de ce lieu déjà visité, qu’il s’agit là d’une nécessité première et non pas deuxième.
L’absolu ne donne l’impression d’être nécessaire et d’être le fondement qui attend la pensée, il ne donne l’impression d’être un, que parce qu’il est deux, parce qu’il s’agit d’une coïncidence et d’un retour et non pas d’une fondation, sachant que ce qui soustrait cette addition, ce qui réduit cette superposition à l’unité apparente du fondement, c’est que le partenaire de la pensée, cela qui l’attend en ce lieu de rendez-vous, qui s’y est produit avant elle et qu’elle a donc, forcément, oublié, c’est son absence.
L’absolu est le rendez-vous paradoxal que se donne la pensée, où ce n’est pas elle-même qu’elle va retrouver mais la pensée qu’elle n’est pas là, qui va lui donner l’impression que quelque chose se produit là pour la première fois. Et ainsi ce rendez-vous, qui ne peut pas en être un au sens ordinaire du terme, ce rendez-vous dont le lieu est absolu et non pas localisé et dont le partenaire n’est pas, ce rendez-vous qui n’en est pas un, s’apparente-t-il au tour du monde que j’ai déjà dit être contraire à l’idée de rendez-vous. Il n’est pas étonnant, en effet, que l’absolu engage, pour ce rendez-vous, le monde entier et donc le tour du monde.
L’absolu est une dette de la pensée. Il a longtemps été son passif. Il l’a même plusieurs fois mise en faillite. La pensée s’y croit obligée. Il l’a mise en faillite, parce qu’il n’était que passif et passé. La pensée avait pris crédit sur le monde et sur ses lois (elle pense qu’elle lui doit quelque chose, qu’elle doit l’expliquer). Cette spéculation et cette pensée de l’absolu était passive ; elle n’était qu’un crédit accordé par le monde à la pensée, une dissymétrie, donc, entre ces deux partenaires, où la pensée, l’entrepreneur, la compagnie, le véhicule du risque et de la spéculation, était la seule à courir le risque de faillite parce qu’on imagine mal que le monde physique puisse être mis en faillite par la pensée.
C’était un crédit et c’était passif parce que la spéculation était métaphysique et qu’elle n’était pas vraiment risquée. Elle se liait elle-même et s’endettait elle-même par la nécessité de l’être métaphysique. La spéculation n’était que le crédit accordé à la pensée, quelque chose, un bloc de pensée, une somme non négociable que la pensée devait en bloc à l’absolu, l'absolu auquel elle ne faisait pas partager le risque de la pensée (l’absolu qui la bloquait alors et qui l’obligeait). Que serait l’entreprise de la pensée si le monde y entrait en véritable partenaire, partageant les risques, les pertes et les profits, et non plus en créditeur absolu, en absolu qui attend qu’on le retrouve, qu’on le rejoigne pour le rembourser ?
La spéculation métaphysique, cette obligation que la pensée avait souscrite avec l’absolu, était un crédit accordé momentanément à la pensée. Elle était une somme que la pensée devait rembourser avant une échéance, et en cela, cette spéculation s’éloignait le plus loin possible de la conversion en équité.
Avec la spéculation métaphysique, le terme « spéculation » ne méritait pas encore la connotation du risque de l’équité et de la spéculation boursière. La pensée qui spéculait métaphysiquement était liée au monde par une relation de réflexion, de spéculation au sens du miroir et de la stérilité des réflexions infinies que s’envoient les miroirs, et non pas au sens du risque. Elle ne cherchait qu’à renvoyer au monde son image. La dette qu’elle devait lui rembourser, c’était de le retrouver ainsi, de retrouver son image, de la lui redonner, d’augmenter son pouvoir absolu sur la pensée, en lui remboursant le temps et l’investissement qu’il avait accordés à celle-ci.
En spéculant au sens du miroir et de la réflexion, la pensée ne spéculait pas au sens de la pensée et du risque. La spéculation ne deviendra risquée (et ne créera, on le verra, le marché) que lorsque la conversion sera effectuée et que la pensée ne devra plus rien à la métaphysique et s’ouvrira complètement au futur.
Sous le régime de cette nouvelle spéculation, la pensée ne devra plus aucune explication au monde, au sujet de la stabilité de ses lois. La stabilité du monde ne sera plus dans le passif de la pensée. Celle-ci n’aura plus de passif. (La spéculation factuale de Meillassoux n’a aucune obligation de résultat, et elle peut se libérer entièrement du passé vers lequel on est encore tourné : celui du souci concernant la stabilité du monde.)
Le principe d’irraison de Meillassoux est ce principe qui ne doit plus rien, au sens de la dette, de la raison, du remboursement et de l’explication, et qui ne doit plus que le risque. Or, Meillassoux insiste que le principe d’irraison n’est pas un encouragement à l’irrationalité : bien au contraire ! Il est le principe du risque qu’on obtient après la conversion du crédit en équité ; et le risque, et le marché, et cette liberté d’action, ne sont pas n’importe quoi ! Ils ne doivent rien comme explication, et cette spéculation n’est pas irrationnelle pour autant.
Le principe d’irraison est le principe d’équité entre le monde et la pensée, entre créditeur et débiteur, dans une commune entreprise. Pourquoi la pensée devrait-elle une explication au monde et le monde n’en devrait-il pas une à la pensée, ou devrais-je dire plutôt, pourquoi ne lui devrait-il pas une implication ? Car ce que le monde doit à la pensée, c’est de la forcer (Nietzsche, Deleuze) : ce sont des signes. Et il les lui donnera et les lui rendra, aussitôt, dans le régime de la spéculation factuale, une fois la conversion réussie.
Le principe d’irraison est le nouveau régime spéculatif, la société anonyme où le monde et la pensée sont partenaires. Il vient occuper l’espace extérieur que le cercle corrélationnel avait laissé vide, et avait livré à la menace de la déraison. Il est un principe de relance économique, qui permet de sortir de la crise et de ne pas courir le risque de récession, de faillite généralisée, de spirale de la mort.
La spéculation, c’est le futur. Et le seul absolu, c’est le futur. Si la pensée spéculative, une fois sa conversion accomplie, ne doit plus aucune explication au monde, en tout cas pas plus qu’il ne lui doit des implications, on peut se demander ce que cette pensée, libérée dans l’action, financée par l’équité, par l’égalité des droits et l’égalité des risques plutôt que par le crédit, pensera. Que peut penser du monde, et construire, aujourd’hui, une pensée du risque ? Mais avant même de me poser cette question, il faut dresser le nouveau plan d’immanence, la nouvelle façon de penser, celle qui s’obtient par le fait même de la conversion du crédit en équité.
Car le troisième sommet du triangle qui permettra qu’on puisse dresser le plan, ne l’oublions pas, c’est le marché (la bourse).
ΔS/DS (le véhicule de sortie de la place, le voyage, la prise de participation dans la compagnie, la participation en actions, la prise de risque) ne peut pas fonctionner avec B
sans le troisième sommet du triangle qui est la bourse d’échange, la maille de l’échange, l’intervalle de la fourchette, où se déclare et se multiplie et se différentie et se brise la fractale.
- B comme boîte et comme banque ;
- B comme la boîte de laquelle on sort pour écrire ;
- B comme book et comme bond : le livre passif duquel on sort, le livre-boîte qui tenait la philosophie enfermée, duquel on sort pour écrire le livre du risque et du marché, pour écrire le livre qui m’extrait de la croix de l’histoire, qui me permet d’emporter la parcelle du lieu, et le processus géographique ;
- B comme la boîte, la banque, le coffre, le crédit duquel on est sorti mais qu’on doit garder avec soi afin de répéter le mouvement de sortie, afin de réarmer l’actuel : la boîte de munitions, la boîte qui contient l’outil qu’il faut continuellement sortir et dont il faut continuellement éprouver le mécanisme ;
- B, ou la boîte qui devient subordonnée à ΔS, à la participation et à la stratégie de trading, et non pas qui la domine ;
- B, ou la boîte, le coffre, la banque qui n’est faite que pour relancer tout ça et donner à tout ça sa marge de manœuvre ;
- B, ou la banque qui prend désormais les actions en dépôt – ainsi, l’action, le risque, l’équité, la valeur par échange, devient elle-même la source du crédit – ou qui prête de l’argent, qui assure la liquidité, afin qu’on puisse acheter l’action et prendre des parts et non pas afin de spéculer irrationnellement, afin qu’on prenne une part dans le futur, afin que puisse s’établir dans le temps la stratégie autofinançante,
ΔS ne peut pas me sortir de mon passif, de mon lieu d’origine, de mon coffre-fort, de mon crédit, du chiffre de mon concept, ΔS ne peut pas fonctionner avec B, dans cette stratégie dynamique où je tire sans cesse sur ma boîte, sur mon crédit, pour me recharger et me réarmer – car j’écris toujours à partir de la place –, sans le dS auquel je me destine, sans l’inversion de la surface et le processus de différentiation, sans le virtuel, sans le marché qui portera mon écriture.
Dès le moment que la conversion a lieu, que le crédit devient équité (que les livres se libèrent de la signature de l’écrivain et de la planche à billets, pour devenir des livres de marché et de risque, pour devenir des actions, des livres qui emportent le marché et le champ de ruines) l’échange est instauré. L’échange, la bourse, n’est que l’autre façon de dire la conversion. Car le risque qu’on créerait alors, le risque supporté – ce saut ! – par la conversion du crédit en équité, ne peut pas être supporté, à l’arrière, par la banque ou par la boîte ; il doit être projeté en avant. La différentiation est créée, le produit dérivé, l’actif contingent, et donc, d’après moi, le marché sont créés.
Ainsi, pour finir par imposer mon marché (la spéculation, le futur), et par l’imposer par défaut, comme si le marché devenait automatiquement le milieu où l’on baigne, le nouveau plan d’immanence, il me faut déployer deux mouvements.
Le premier, celui qui établit que la spéculation métaphysique est un crédit, un passif qui ne peut qu’entraîner la faillite et la déraison (relire Rey), et que la spéculation factuale est la compagnie, l’équité, la prise de risque, la constitution d’une nouvelle forme d’entreprise philosophique.
Le deuxième, celui qui matérialise la conversion aussitôt dans l’échange. En réalité, l’action est une option (Merton) ; la conversion est une option. En tant qu’option, elle introduit la différence, le strike, la contingence, et donc le marché, comme le médium qui la raccorde avec nous. Le marché comme le seul endroit de cette contingence, comme la seule place pour elle, qui sera une place d’échange (quoi d’autre ?).
Car la contingence est écrite en tant que différence, et on écrit pour échanger. Le marché est l’endroit de la différentiation, c’est-à-dire l’envers ; il est le virtuel qui réarme la conversion, qui réarme les croisades, peut-on dire. La conversion a besoin de se répéter comme événement. Sinon elle se perd et risque l’incorporalité totale. A terme, elle risque de nouveau l’écriture métaphysique probabiliste.
La conversion n’est qu’une différence, en tant que telle, une répétition, et le marché, la place d’échange, est le lieu où elle se répète.
Montrer ainsi que le milieu, les termes, deviennent automatiquement ceux du marché (et que l’intotalisation des possibilités, souhaitée par Meillassoux, devient automatique, rien qu’en vertu de la liquidité ultime, celle du dernier market-maker d’exotique, celui qui supporte tout le différentiel et toute l’écriture, celui qui ouvre la fractale) dès l’instant où sa conversion a lieu.
Écrire un livre, dont le seul but serait de rapprocher les deux sens de « spéculation ».
*Quentin Meillassoux: Après la Finitude: Essai sur la nécessité de la contingence, Paris : Editions du Seuil 2006.
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