09.11.2009

Rencontre avec le dernier écrivain

J’ai voulu franchir, avec le dernier écrivain, le pas au-delà de la conversion du crédit en équité. J’ai fini par le rencontrer après l’inversion du point de la surface, un peu comme si je disais (en appliquant ma logique dernière de l’inversion du globe) que je l’avais rencontré en Australie.

Je l’ai rencontré dans le virtuel, comme si j’étais revenu de le rencontrer et non pas que j’étais allé à sa rencontre. La dette, le livre, le titre, la signature, le crédit, étaient alors derrière nous, et il ne nous restait que le pur processus, aucune autre obligation que celle de partir de là, dans la future infinie différentiation de la surface. Aucun compte à rendre, aucun compte-rendu de lecture.

Le dernier écrivain avait dit de lui-même qu’il était la banque centrale du goût, et ainsi, dans la correspondance que j’établis désormais entre mon traitement de l’écriture et du sujet du marché (mon traitement du marché à partir du biais des produits dérivés), je dirai que cette rencontre avec le dernier écrivain était enfin le test de mon implémentation du modèle de l’écriture, de même que j’avais dit que la rencontre avec la banque australienne était le test de l’implémentation du modèle du marché.

Je suis enfin arrivé peut-on dire ; mon processus d’écriture a trouvé son aboutissement (sa destination). C’est comme si je disais que mon manuscrit a été accepté. Sauf que, justement, il ne l’a pas été. Entre le dernier écrivain et moi, cela ne s’est pas joué sur le titre, le volume, et sur la valeur faciale. Cela ne s’est pas fait suivant la logique habituelle du crédit. Car les choses ne sont pas aussi faciles. J’ai dépassé l’âge et le point d’être accepté sur la foi d’un titre. J’ai rencontré la banque, l’éditeur, avant de rencontrer le succès et avant que ce qui me destinait là (à savoir, avant toute chose, mon écrit) ne connaisse une issue.

* * * * *

Je rencontre donc le banquier central de la littérature après l’écrit et après l’écriture, après le cercle qui aurait pu nous lier (et qui aurait été qu’il acceptât mon manuscrit et qu’il acceptât de le publier) ; c’est-à-dire que l’écrit est derrière nous. Je rencontre l’éditeur, la banque ; nous parlons ; un processus s’engage dont plus rien n’est assuré, dont on ne sait plus où il va et s’il doit converger vers la valeur faciale, celle qui reviendrait, encore une fois, à publier. Par cette conversion et ce retournement, le processus est libéré dans l’action.

Nous avons traversé l’intervalle vide et le point aléatoire, le point de hasard absolu qui a été celui de notre rencontre dans le salon du livre, le point où je ne pensais plus à mon manuscrit et où tout le poids du futur processus m’est tombé dessus. Comme je n’avais plus d’obligation ni même d’attente, c’est moi seul qui devais faire le premier pas et décider d’aller voir le dernier écrivain pour rien, ne le voir ni sur la base du crédit ni sur la base du souvenir (du passif) : mais rien que sur la base de l’opportunité pure, d’une reconnaissance mutuelle de nos deux personnes qui n’était plus une reconnaissance de dette. Que peut-être une telle reconnaissance sinon une reconnaissance de partenariat ?

Passé ce premier point, ce pur événement de la rencontre qui était vidé de tout prétexte (car je n’avais rien, entre les mains, qui me menait au dernier écrivain et qui m’obligeait à lui parler), la remarque s’impose qu’à mon stade, à mon âge, à mon degré de différentiation, les choses ne peuvent plus être aussi simples et aussi simplistes qu’une circonstance où l’éditeur accepterait un manuscrit envoyé, mais que tout devra être absolument à refaire à partir de là : je devrai participer au risque et à l’entreprise de l’éditeur, au même titre que lui participerait à la mienne.

On peut dire que j’abstrais là, à la manière de Brian Massumi, cette chose qui se passe et qui passe entre la forme du contenu et la forme de l’expression quand celles-ci se rencontrent. Le manuscrit n’est-il pas justement l’exemple par excellence de contenu ; et l’éditeur n’est-il pas l’outil de l’expression de ce contenu ? Réciproquement, le dernier écrivain/éditeur n’est-il pas la banque : lui-même le marché, lui-même le contenu ; et ne viens-je pas à lui équipé de ma technologie d’écriture révolutionnaire et de l’outil d’écriture et d’expression du marché ?

Il y aurait ainsi une dualité. Toute rencontre entre contenu et expression, tout événement, aurait ainsi lieu selon cette logique où un auteur aurait déposé un manuscrit et où il viendrait rencontrer l’éditeur, qui aura alors l’obligation de rendre le manuscrit ou de le publier, au minimum d’en parler.

* * * * *

Il n’y a plus de titre ici autre que celui de la symétrie de l’échange et de la contingence. Je dois m’éloigner du processus de la possibilité disjointe au moins autant que je m’en étais éloigné avec la banque australienne, et « diverger » au moins autant dans le virtuel. Je dois sortir de là et me tirer de là en me disant qu’il n’y aura au bout du compte sans doute aucun livre et aucune livraison, aucune implémentation. Et je dois me préparer à l’éternel retour, celui qui me réservera le virtuel comme l’unique place de mon extension, ou plutôt de mon intension.

Ainsi, dans mon processus inversé, où ce ne sont plus les livres et les livraisons et les rédemptions qui comptent mais ce point aléatoire, cette case vide qui a, sans matière aucune, cimenté le sens entre le dernier écrivain et moi et qui a fait que nous avions quelque chose à nous dire, un sens à faire passer de l’un à l’autre, quelque chose à voir et à faire ensemble, quand bien même cela ne devrait aboutir qu’au retirement de tout sujet et qu’à la pure imposition du lieu comme la seule chose qui a lieu ; dans ce processus inversé qui n’est lié par aucune valeur globale ou faciale et qui n’a pour lui que la pure différentiation locale, je dirai ainsi que la valeur se mesure quand même à ce qui a été créé là : à ce qui a été différentié là. Car pouvais-je rêver, il y a encore un an, qu’un tel point de rencontre, qu’une telle proximité entre le dernier écrivain et moi était possible ? (Justement j’en ai rêvé, et à mon habitude, j’ai réalisé mon rêve.)

Comme le dit ma plus ancienne lectrice, le sillon de la différentiation se creuse plus bas et plus profondément que la face. Quel mauvais positionnement et quelle mauvaise perspective que d’orienter tout le processus de rencontre avec le dernier écrivain vers l’unique livraison d’un manuscrit ! (Grâce à Dieu, nous avons franchi ce stade, nous avons percé cette face.) Quel appauvrissement de mon œuvre, que celle-ci soit passée ou à venir, que de la soumettre au seul conduit du livre et de la publication ! Quand j’ai l’avantage, au contraire, d’avoir rencontré le dernier écrivain et de pouvoir dire que tout, à partir de là, va pouvoir commencer : que puisque la couverture et le livre sont rejetés derrière nous, alors nous pourrons, dans le vide qui s’ensuit, dans la navette du point aléatoire, tous les deux affronter la question du devenir de la littérature et du lieu où il faut la prendre. (Cela me sera peut-être réservé, puisque je suis vierge de toute littérature, sauf de celle que je n’ai pas connue, ou alors seulement par la mort de Raja B.) Et j’aurai réussi à faire adopter mon point de vue au dernier écrivain et même à le faire s’exprimer à partir de là : le point de vue de la conversion en équité et de la crise du crédit.

Je ne pouvais espérer meilleure méthode pour accrocher le dernier écrivain à la roue dentée de ma machine à écrire, à l’endroit (ou plutôt, à l’envers) précis où se fracture chez moi indéfiniment le processus de l’écriture et où s’intensifie sa pointe en même temps que s’étend son domaine, que celle où je le rencontre en toute liberté, en ayant rejeté le passif derrière nous, en déclarant que le commencement aurait lieu après le passif : en le transformant ainsi en actif et en action.

J’aurai peut-être fini par trouver ma destination ; et au lieu de converger vers une face ou vers une dette (vers une rédemption), j’aurai, comme prévu, convergé vers un échange, vers une substitution. Car la face du dernier écrivain se substitue en réalité à celle de Raja B.

Je veux bien reconnaître que tout mon processus d’écriture passé (et passif) n’aura eu pour but que de me mener au dernier écrivain et que, comme c’est avec Raja B. que mon écriture avait commencé, voilà que c’est le dernier écrivain qui va en être l’autre commencement, justement pour la raison qu’il se substitue à Raja B., justement pour la raison que je le rencontre après le krach de l’écriture et que le krach de 87 a déjà été, comme je l’ai dit, l’autre commencement de l’écriture des produits dérivés. Il a été le saut auquel se destinaient la machine de l’écriture et la technologie entière d’écriture des produits dérivés.

Ainsi devrais-je prendre le dernier écrivain à la lettre, abandonner le fragment qui n’est que la « période de l’écrit de crise » et me plonger dans l’essai. Ainsi devrais-je écrire, comme le dernier écrivain le dit, un livre qui pourrait être lu, même par lui.

Un livre lu par lui, un livre pour lui. Lui l’éditeur sorti du crédit, lui la banque convertie en livre de la banque et du marché. Une commande donc : la sienne. Un livre pour l’écriture du marché et pour la banque centrale de la littérature. Un livre qui sera pour lui plus qu’il ne le pense, et qui ne sera plus lu que comme un traité (comme on dit que les titres sont traités sur le marché). Un essai de la conversion et de l’inversion.

28.10.2009

Le lieu d'écrire

Qui mieux que moi aura habité le point de l’écriture, c’est-à-dire le point de la ligne ? Toute une orientation dans ce point, comme lorsqu’on dit qu’on « fait le point », tout un tour du monde. Que s’exprime ici tout le paradoxe d’habiter un point, ainsi que celui d’être passé par l’explosion infiniment lente de la ruine !

Je pensais déjà que le processus de l’écriture se poursuivait dans une direction alternative à celui des possibles, et c’est sans doute aujourd’hui que je recule le plus vers le point de l’embranchement de l’alternative, vers le point où l’on se détourne du possible et même du processus temporel pour s’enfoncer dans le lieu de la phrase et dans la géographie du livre : le point d’arrêt où se différentie tout juste le processus de l’écriture.

Et c’est tout à coup un point que je ne peux plus habiter autrement que dans l’arrêt et dans l’angle absolu, dans l’arête qui casse le fil de l’écriture et rend on ne peut moins assurée sa continuation. Un point où sont enroulés, on l’aura compris, tous les angles et toutes les futures cassures de l’écriture et qui est le même, en tant que phénomène d’habitation et d’extension de l’habitude, que celui qui m’avait fait reconnaître l’exploration des aspérités de la rue Visconti comme l’expression de la probabilité de cette ligne si droite si improbable.

Il arrive un moment (ou devrais-je dire, un lieu) où je m’approche le plus de l’arrêt/arête du moteur de l’écriture, comme si, en reculant encore, en me retirant encore sur la plage/page de l’écriture, devant la presse de la ruine et ce phénomène de différentiation immanente qui avait de moins en moins d’espace où s’articuler en dehors de son propre local (c’est-à-dire de son propre lieu), je me trouvais acculé en ce dernier point où la topologie dégénère en un point justement, où l’écriture ne suit plus le probable ou le brisé, où elle ne se laisse plus aller, mais où elle s’accumule toute entière dans un point, dans une énorme irrégularité qui devient ici une singularité, et où ce ne sont plus les sujets qui m’inspirent, ce n’est plus la surface qui m’interdit de respirer, ce n’est plus la ruine qui me presse et qui me comprime, ce n’est plus l’hôtel qui me retire et ce n’est plus le livre qui m’emporte ou qui l’emporte, mais c’est la fente de la table qui désormais arrête tout et suspend tout et décide tout et définit tout : elle est l’arrêt du tribunal, la sentence de l’écriture.

Quand je me trouvais sur le champ de ruines et que j’avais écrit parmi ses blocs de pierre, la métaphore qui s’est imposée à moi fut celle d’être descendu d’un degré au-dessous de mon plan de travail et de m’être enfoncé dans la matière même de la table – je me déplaçais alors parmi ses éléments –, si bien que je n’écrivais plus alors sur la table mais dans la table. Or, la métaphore devient aujourd’hui littérale, et l’arrêt de l’écriture, la dégénérescence de la topologie de l’habitation de l’écriture, sont tels aujourd’hui qu’il ne me vient plus comme « nom de domaine » de l’écriture, ou comme possibilité de son extension, comme lieu où s’étend, ou plutôt recule, pour venir à moi et m’emporter, la vague de l’écriture, que la fente de la table ;

il ne me vient plus que l’intérieur même de la table, cette plus proche et cette plus immédiate correspondante de la ligne de l’écriture ; si bien que, dans cette fusion et dans cet arrêt et dans cette dégénérescence, c’est la matière et le support et le lieu et l’habitation qui deviennent confondus et la question de l’écriture recule même jusqu’à son hésitation première : jusqu’au moment, insoutenable, où la nécessité d’écrire se combine si bien avec l’absence et la désertion de tout sujet que cela ne donne plus, comme possibilité d’habitation et de demeure, que celle d’être pressé par la ruine, et d’autre liquidité (ou source, ou provenance, ou inspiration) que la fente même de la table.

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Il existe un générateur à la base de tout processus. Pour les processus stochastiques, ceux dont les possibilités sont disjointes, on parle de générateur aléatoire ; pour le processus d’écriture, je parlais plutôt d’habitation, de la prise de pied et du positionnement du trader dans le vide de la fourchette, dans la case vide, qui n’a pour se soutenir que l’inverse d’une probabilité, l’inversion du chemin de la probabilité (prouvabilité, lisibilité) ordinaire de l’algorithme qui va de la possibilité vers le prix à travers la réplication : une inversion qui ne lui laisse d’autre choix, pour maintenir l’attachement et la réplication, que d’aller écrire et publier la dernière ligne de différentiation, celle des options exotiques, si bien que le générateur ici n’est plus aléatoire mais devient la générativité même de l’écriture, le processus de différentiation.

Tandis que pour ce processus parvenu à son arrêt, pour mon enchaînement à la table de l’écriture et mon asservissement absolu à sa matière comme mon seul et dernier sujet, je ne trouve d’autre terme pour en nommer le générateur que celui de la dégénérescence totale de toute la topologie de l’écriture et de l’espace où écrire

La topologie : ou la science de la disposition ou proximité relative des sites et des lieux, indépendamment de toute considération de taille et de distance métrique – c’est-à-dire que ce n’est ni la longueur de la fente exprimée en centimètres, ni sa largeur exprimée en millimètres, ni son orientation par rapport à ma page exprimée en degrés d’angle, ni même sa proximité de mon cahier, exprimée quant à elle dans une grandeur que je voudrais intensive et non pas extensive, en degrés de température donc, comme lorsqu’on dit, à mesure que l’on s’approche de l’objet de sa quête, que « ça devient chaud et que ça brûle » : ce ne sont pas toutes ces grandeurs et toutes ces mesures qui comptent, encore que la dernière ne soit pas cardinale et s’approche déjà des préoccupations d’une topologie

(car j’avais envie de dire que la fente serait distante de mon cahier, ou qu’elle en serait proche, non pas d’une certaine distance métrique, mais d’un certain nombre de plis et même de multi-plis, d’un intervalle qui ne serait pas mesurable par un nombre ou par la multiplication d’une unité de compte mais par une multiplicité, d’un intervalle qui s’exprimerait par un chiffre plutôt que par un nombre, par un code d’accès, si bien que, non plus des centimètres ou des mètres, mais plusieurs tables pouvaient séparer mon cahier de cette fente, comme c’est le cas aujourd’hui, et ne pas m’empêcher de penser à cette fente, ou plutôt, de penser à partir d’elle, et ne pas empêcher mon écriture de provenir d’elle, ces tables qui m’en sépareraient ne se comptant pas ainsi en nombre de distance mais en nombre de plis, et mesurant ainsi entre la fente et mon cahier, non pas un espace strié, mais un degré de complication, une certaine facilité ou uniformité ou génération ou différentiation de la phrase, qui doivent avoir lieu entre la fente et mon cahier, c’est-à-dire qu’elles doivent se passer et s’espacer – l’intervalle entier de mon inspiration se mesurant peut-être désormais en degrés de cet espace-là – avant que la phrase, qui provient de la fente, ne coule dans mon cahier),

ce ne sont pas ces mesures qui comptent, mais le genre de l’espace et l’ordre de ses singularités, à savoir que dans le plan où courent et d’où me proviennent les pensées, il importera aujourd’hui de savoir qu’il y a une coupure, non pas une strie ou un pli, mais un gouffre, un vide, une fente, qui n’explique pas plus comment les pensées me viennent ni d’où elles proviennent.

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Dégénérescence de la topologie de l’écriture et effondrement en un seul point de son espace d’habitation. Après le lieu de l’être et l’habitude/habitation d’Heidegger, ne chercherais-je pas le lieu d’habitation de l’être qui écrit, le topos de l’écriture qui ne peut qu’être dégénéré selon la métrique appropriée à l’être, et qui n’est même pas la case vide du non-sens qui redistribue le sens, mais une singularité d’une espèce pire encore, un arrêt qui a quitté même la surface ? (À une époque, je parlais de la surface comme renfermant une multiplicité d’arêtes.) En un mot, un craquement de la surface, un krach, l’ouverture du vide (ainsi la fente serait-elle un saut dans le vide), le saut déchirant auquel se destine la technologie de l’écriture.

Ainsi, si la fente pose, depuis le lieu le plus proche topologiquement de mon cahier, depuis le lieu qui s’est précipité sur mon cahier dans la dégénérescence même de la topologie, la question de la provenance de l’écriture, c’est bien que, à travers l’espace de la fente qui n’est celui que de la communication avec le vide et qui n’est que l’écho, qui n’est que la répétition de mes lignes, non pas dans le vide, mais par le vide (Que serait la destination de lignes répétées par le vide ?), cette question de la provenance peut se détourner – ainsi la répétition par le vide, l’écho, serait-il un véhicule de détournement – en celle de la destination de la technologie et de sa complétion.

Cette fente serait ainsi le moment de mon krach, l’instant du détournement de mon processus d’écriture vers les aspérités et les détails et les gouffres de la surface, ceux-là mêmes qui m’ont donné à lire l’improbabilité et la rareté de la rue Visconti comme une ligne parfaitement pénétrable et probable, c’est-à-dire que je dois me tourner vers l’aventure de la réalité empirique et vers le risque ;

et c’est l’instant où je rencontre celui que j’appelle le dernier écrivain, au cœur de la fente et du craquement donc, et où je considère comme le cœur du marché, et je dirais même, comme son générateur, comme sa genèse, le processus de la conversion, qui n’est pas une différentiation supplémentaire du réel, mais une transformation de tout le réel.

Le dernier écrivain est-il la fente, la dégénérescence de la topologie, où est-il le krach, l’autre commencement ? Comment détourner mon processus vers lui ? Comment mesurer les retards et les avances ? Le rencontré-je trop tôt ou trop tard ? S’agit-il de soulever un poids ou de laisser tomber une entreprise ? S’agit-il de sauter dans le vide ou de traverser une fente, c’est-à-dire un craquement ? S’agit-il de rencontrer mon destin ou d’en explorer, à l’inverse, la provenance ? Toutes ces considérations de topologie : fentes, traîtresses, dégénérescence, plis, multi-plis, tables et établis, sont-elles les extrémités auxquelles je me trouve réduit ? Comment faire repartir l’histoire après cette croix et dans quel sens ?

Disons que ce n’est pas un krach, que la torsion ne sera pas ici celle de l’échange, que je ne vais pas m’ouvrir à la réalité empirique. Il me faut trouver dans l’arrêt et dans la dégénérescence et dans ce point que j’habite autre chose que l’attente du roman. Refaire partir l’histoire à partir de la température initialement fusionnelle de la conversion. Méditer la crise dans un autre espace que celui de l’histoire ou celui du marché.

Je parlais de l’aboutissement de ma technologie comme d’une mesure de l’histoire qui prendrait toute celle de ma rencontre avec le dernier écrivain. Elle donnerait un sens qui ne sera concerné que par la topologie (c’est-à-dire par les fentes et par les plis et les torsions) à mon introduction dans l’enceinte de la Grande Maison. Car enfin, en m’en tirant avec un livre, en trouvant le lieu d’écrire et en revenant à la Place, ce n’est pas dans un livre que je suis entré, mais dans une maison.

26.10.2009

Annonce du livre

À la différence de L’Écriture postérieure qui s’est écrit littéralement dans le futur, comme une écriture qui soutenait en permanence le risque de l’écriture et dont les « états du monde » étaient produits et multipliés par sa propre progression et par sa propre négociation avec la pensée (par son échange avec la pensée), voici que mon prochain livre s’approche de moi par la modalité inverse. Voici un livre qui fait parler de lui avant d’être écrit (d’une façon différente, il faut dire, de celle que préconise Pierre Bayard et qui est de parler des livres avant qu’ils ne soient lus, et encore différente de la façon de ne pas les lire que j’examinai quant à moi dans L’Écriture postérieure et qui revenait à les écrire afin de mieux les lire) et pour lequel les états du monde se remplissent d’attente plutôt que d’écriture.

Or, comme l’écriture va pour moi dans un seul sens, celui du risque et de l’imprévu et de l’échappée, on peut se demander comment je vais m’échapper, par l’écriture, dans l’écriture de ce livre qui est essentiellement le livre des produits dérivés (des produits de l’écriture, donc) et de leur échappée (c’est-à-dire de leur futur, c’est-à-dire du futur ; car, par leur caractère écrit et envoyé, les produits dérivés ne sont prévus que pour rendre présent cet envoi, de cette manière particulière de rendre le futur présent qui est de le traiter et de l’échanger dans un marché).

La façon de m’échapper, par l’écriture, dans l’écriture de ce livre qui porte sur l’écriture et sur son échappée (c’est-à-dire qu’il porte sur le futur de l’écriture et sur son marché), c’est de trahir les attentes de ceux qui se sont déjà postés dans les futurs « états du monde », tout en étant le plus fidèle possible à mon projet profond et personnel. Or, ce projet, ma réussite personnelle – et mon devoir est d’abord d’en prendre toute la mesure –, c’est d’être enfin parvenu à placer l’ouverture d’un tel livre. Car c’est enfin aujourd’hui, après trois années de publications dans Wilmott, et après que j’aurai réussi à attirer l’attention de Wiley sur mon volume de travail et celle de mes juges sur mon nom et sur ses capacités, que j’ai la possibilité ne fût-ce que d’introduire la question de ce livre.

Ma réussite principale, à ce jour, c’est d’avoir posé la question de la pertinence d’un tel livre et d’avoir donné à ce public la faculté d’y croire. Cela est donc trop beau (et cela débute seulement maintenant) pour que je n’en profite pas et que je n’insinue pas, dans cet étroit passage qui vient de s’ouvrir, la plus grande surprise, le livre le plus définitif sur la philosophie des marchés, le livre le plus radical, au sens qu’il bouleversera toutes les catégories acceptées (celle de probabilité, de risque, de processus temporel, etc.) à la lumière du marché des produits dérivés, en un mot, le livre le plus attendu par moi.

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Ce livre n’a pas de concurrent et l’occasion qui m’est offerte – et, à travers moi, à toute la tradition d’éditeur de Wiley, c’est-à-dire à tout le futur de la discipline et même au futur du domaine académique entier – c’est d’ouvrir et d’occuper aussitôt la totalité du terrain. La façon de m’échapper sera ainsi de mettre dans ce livre, non seulement ce qu’il y a de plus définitif et de plus bouleversant, dans ma pensée, pour la tradition de pensée des produits dérivés, mais ce qui s’y trouve de plus bouleversant pour la pensée philosophique.

Ce que j’aurai anticipé devra prendre ici toute son ampleur ; et si la pensée de Heidegger est aussi fondamentale pour poser la question de l’être du marché et pour me détourner de la « catégorie » vers les « existentiaux », ou celle de Derrida aussi indispensable pour comprendre pourquoi cette question pourra trouver sa réponse à travers les produits dérivés et leur non-fondation, il faut que mon livre devienne un classique philosophique et qu’il apporte quelque chose de fondamental à la tradition philosophique en général.

Ce sera donc le livre auquel mes juges s’attendent le moins mais qui, une fois son écriture et son échappée faites, sera celui auquel ils s’attendaient le plus.

 

12.10.2009

Double contingence

Capacités labyrinthiques du service. Couloirs du service qui convergent tous sur moi. Boyaux du service qui convergent sur moi comme des armes, dans un geste qui n’est pas censé se produire, qui n’est pas automatique ou nécessaire – l’arme du service n’étant pas automatique ; n’étant qu’un fusil à répétition – et qui n’est pas contingent non plus.

Car il sert la contingence, et la contingence c’est moi. Je suis ce qui arrive et le service est à mes ordres (à moins que ce ne soit la contingence qui dépende du service pour la raison qu’elle ne serait jamais venue se servir en ce lieu et que je ne me serais jamais rendu à cette place si je n’étais pas sûr d’y être servi) ; sans oublier que le propre des couloirs du service est de converger en un point et qu’on serait tenté de lire, dans cette sommation des possibilités, la nécessité et non pas la contingence.

Je ne vois plus le monde que comme une place que j’occupe sans bouger, que j’occupe en sautant sur place et en ré-enchaînant avec la place la phrase, en répétant un mot, ce que dit déjà la matière dans le seul sens qui soit et à quoi m’introduit seulement la fente dans la matière, comme une préposition.

À force de guider ce processus sans lumière et sans possibilité, qui fend la matière pour y fonder le vide et pour inaugurer l’ontologie de la multiplicité ou le sens de l’être à même le plan d’immanence ; à force de recevoir du lieu et de m’orienter, sur place, dans le seul sens de sa face qui est celui où la contingence retourne éternellement et me retourne ; à force de demeurer à l’envers de l’endroit, dans la disposition qui enchaîne et qui est la disposition fondamentale de l’échange, je finis par faire venir à moi autre chose que l’accident dans la substance ou la contingence en la matière ; je finis par faire converger sur moi les capacités labyrinthiques du service de la pièce, qui produisent pour moi l’impossible, qui me montrent les infinis pouvoirs de ceux qui se sont enchaînés au lieu afin de servir celui qui arrive, de ceux qui ont développé une faculté inhabituelle, inattendue, extrasensorielle et extraordinaire, à la manière des aveugles, pendant la longue période – de loin la plus longue – de leur privation.

Car dans l’attente de ce qui arrive, dans leur habitation de la place qui est en fin de compte leur habitude, les serviteurs du lieu sont à la fois privés de contingence et de nécessité : de contingence pour la raison que rien n’arrive (et que, quand bien même cette non arrivée des choses, ce non commencement du monde, serait encore l’œuvre de la contingence, cela n’accède pas encore au plan, que l’on imagine reculé et encore plus labyrinthique que la contingence elle-même, où le serviteur doit s’occuper en attendant), et privés de nécessité parce que cela qu’ils finiront par faire, cela qui sera forcément plus extraordinaire que l’existence et le nombre pour la raison que la contingence est elle-même première à l’existence et à la multiplicité (Meillassoux) et que ces serviteurs, qui sont désœuvrés quand la contingence n’arrive pas, sont justement ses serviteurs (c’est-à-dire qu’ils produiront ce qui doit se produire quand la contingence sera « reçue » dans la place : ce sont eux qui tirent, ce sont eux qui servent la pièce d’artillerie), cela, ils n’étaient pas censés le faire.

* * * * *

Ainsi ces serviteurs désœuvrés, ces êtres sans œuvre, dans la longue période où ils sont livrés à eux-mêmes et qu’ils ne peuvent que prolonger encore en une nappe aux multiples plis, en une multiplicité (manifold) qui s’insinue entre la contingence et la venue de l’être à l’immanence, développent-ils une faculté, en aveugles de la contingence qu’ils sont et en rats des couloirs labyrinthiques de son service, un pouvoir anormal, celui de faire communiquer, quand ils le souhaitent, la surface où se produisent les événements avec autre chose que le stock, autre chose que l’inventaire ou le nombre de l’être : de la faire communiquer avec la capacité de la contingence de se servir elle-même et de ne rien produire encore (car pour produire quelque chose, il faut que le client arrive), de la faire communiquer avec le réservoir des choses qui seraient à produire pour la contingence, à chaque répétition, par le geste de celui qui la sert, mais que le serviteur destine, maintenant qu’il a résolu de se servir lui-même et de produire, pour les beaux yeux du client qui arrive le plus souvent et qui saute sur place, les dessous du service de la contingence en même temps que la contingence, à autre chose que la loi du nombre et de la correspondance ;

si bien que, dans une éclaircie qui ne sera ni celle du nombre, ni celle de la création de matière, ni celle de l’accident ou de l’illusion, mais qui sera comme une invitation pour le processus d’écriture à venir plonger dans ce labyrinthe du service (dans ce monde obscur où le serviteur de la pièce attend, dans ce stock qui n’a pas de prolongement pour la raison que personne ne pourrait le suivre ou le dénombrer), le serviteur produira à la surface le double de ce qu’on attend, deux fois l’événement, une fois pour la matière et une fois pour l’écrire : une invitation presque obscène à l’adresse de l’écrivain, lequel panique, au vu de la maigreur de la pointe de sa plume, à l’idée de l’indéchiffrabilité et de l’incompatibilité qui frapperaient soudain le monde, si les carrés de chocolat, qui n’avaient jusqu’alors jamais quitté la compagnie de la tasse et jamais dévié du mouvement à sens unique du service, se trouvaient multipliés par deux.

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Je voudrais ainsi que la même « violation » des lois de conservation de la matière qui ne serait due qu’à la faculté du service d’aller toutes les fois dans le sens unique de la contingence, sauf une, où il ira dans son double sens (dans le sens extraordinaire revenant à la doubler et à la dépasser, à produire deux événements au lieu d’un, à aller plus vite que la contingence à force que le serviteur devance le désir du client qui arrive pour ne pas dire qu’il devance son arrivée même), je voudrais que la même multiplication, la même communication avec les couloirs labyrinthiques du service et avec le stock innombrable où ils puisent, se produise à la surface de la table où je croise R. M. et que l’extraordinaire qui s’y produira – cette association et cet enchaînement qui auront l’air de provenir de la table et de sa compagnie enfin fondée, de ce point de retournement et de conversion qui aura lieu au centre de la matière que R. M. et moi aurons traversée, lui en venant de la crise du crédit de la littérature et moi de celle du marché – en réalité dépasse la contingence et son plan et soit le signe du service de la contingence venu cette fois la doubler, venu livrer à l’écrivain le début du fil qu’il suffira de tirer pour dérouler l’endroit où le serviteur habite : pour commencer à raconter l’histoire du lieu alors que celle-ci n’était pas censée apparaître.

Je me demande ainsi à quoi ma compagnie de R. M. pourrait servir et qui pourrait nous servir.

Je reproduis le fil des événements, l’image de ce lieu où nous avons dîné et où nous nous sommes fait servir, et je me répète que le plan d’immanence de notre entreprise est déjà situé là en entier, que nous sommes comme d’habitude arrêtés au bord de rien, qu’il n’y a aucun principe, aucune vision, aucune direction et aucun phare que R. M. (qui a parlé de « texte phare ») pourrait dresser au dessus de la table et que celle-ci sera la seule à être dressée, en un mot, que R. M. est aussi perdu que moi et que, une fois parvenu comme moi au bord du plan, lui non plus n’aura trouvé que le vide, et d’autre sensation (pour ne pas dire, d’autre certitude) que celle de toucher le bord et d’en sentir, sous la plante des pieds, l’arête.

C’est-à-dire que nous avons tous les deux reconnu ce point intime de la matière, le point de la conversion, la genèse de la contingence, la fente qui enchaîne, le fondement de la table ; nous avons tous les deux détecté dans la crise, non pas un effondrement, non pas la chute suivie du repos, mais la dynamique de la genèse, cela que la crise risque de nous faire perdre – le marché – et qu’il faudra pour cette raison reproduire : cela que nous perdrons dans la pensée et dans l’écriture et qu’il s’agit, pour cette raison, également de reproduire, et qui est le risque et la spéculation.

Pour cela, nous avons dressé la table ; nous nous sommes assurés de notre plan ; nous savons qu’il faut commencer et nous avons trouvé la place où commencer, le marché qui vient au livre, le market-making qui rejoint le bookmaking, cette association secrète/sacrée entre, d’une part, ce qui s’écrit et s’imprime, et, d’autre part, ce qui s’échange et qui porte la contingence imprimée sur sa face comme la façon la plus immanente d’imprimer et d’échanger quelque chose.

* * * * *

Arrivé, par l’écriture, au point de la ruine, au site événementiel où je me suis arrêté en face des ruines, à cette occasion unique qui n’a été donnée qu’à moi et qui montrera – là sera l’effet principal de la conversion – comment la matière peut se connecter aux hommes, comment la contingence, cette arrivée sur la place dégagée du temple devenu citadelle devenue mosquée devenue parti de Dieu – et quel autre sens donner aujourd’hui à l’hôtel Palmyra et au service des ruines ? –, peut faire naître une association, une écriture ;

arrivé en cette place unique mais qu’il faut répéter – là sera l’objet de l’association ; là sera la façon de sauter sur place et de consacrer ces lieux devenus vides ; là sera la croix de l’histoire, l’attente des ruines qui me pressent d’écrire et qui ont fait venir mon cahier à moi, et à sa suite, R. M. ; là sera le lieu de l’association, la façon de commencer à raconter l’histoire à partir de la géographie, à partir de ce lieu parmi les lieux du temple de Baalbek à condition d’en posséder les clés –,

arrivé au point où j’ai formulé le marché du livre, la somme des produits dérivés que le livre devra emporter, et où j’ai attendu le cahier pour en sortir le livre et m’en sortir avec le livre, arrivé à cette croix de l’histoire que j’ai repérée, à cet arrêt au bord du vide qui me faisait pressentir le commencement ; arrivé à fonder cette place, ce site, ce plan, ce plateau, cette table où sont servis le temple de Baalbek et la citadelle et ce qui s’ensuit, c’est R. M. que je reçois enfin du lieu (et non pas au lieu), c’est R. M. qui vient à moi (et non pas que je reçois chez moi) et qui vient me rappeler l’histoire.

Car c’est la coupe qu’il me sert, c’est le livre où je dois entrer après avoir emporté le mien.

* * * * *

C’est de la désignation de ce livre et de ce qu’il vient faire chez moi aujourd’hui, c’est de la croix de l’histoire, apposée par moi en ce site de Baalbek, dans cet hôtel où se noue le vide (où se retourne le service, ai-je dit) et qui, pour cette raison, prolonge le fondement, c’est de cette croix et de cette Place que je dois partir afin de parcourir cette table dressée, ce plan que ne vient pas relever un principe transcendant.

C’est la conversion que je dois comprendre, une fois arrivé à ce point, pour savoir comment repartir de cette croix et de cette table, comment créer l’instrument d’écriture généralisée dont ma découverte dans le marché n’est que la « pointe » et l’instanciation dans une seule métrique. C’est R. M. que je reçois en lieu et en place du livre que je voulais emporter ; et je reçois avec sa venue beaucoup plus que ce que j’attendais, beaucoup plus qu’un retour, qu’une couverture, ou qu’un titre ; je reçois un commencement, lequel, comme je le disais, et comme tout commencement authentique, n’est ni contingent ni nécessaire.

R. M. et moi avons trouvé notre plan ; nous avons dressé notre table ; nous avons reconnu la place de la contingence (la place à la contingence) où s’appose la croix de l’histoire. Nous avons déclaré vide cet hôtel où le service allait se retourner. Nous avons tous les deux habité cet hôtel et c’est de là que nous nous sommes souhaité la bonne année. Nous pouvons maintenant partir de cet hôtel : nous pouvons recevoir de lui. Car il s’agit de faire remonter à la surface de notre table les couloirs labyrinthiques du service.

Nous devons nous servir maintenant, et les serviteurs du lieu que nous avons reconnu et de la place que nous avons occupée doivent se charger de doubler pour nous le produit. Il faut s’attendre à une multiplication, à voir surgir à côté de chaque tasse le double de chaque mot et de chaque carré de chocolat, c’est-à-dire à voir surgir l’histoire.

Après avoir trouvé la Place, il faut l’employer à notre service. Il suffit de l’habiter répétitivement, de sauter sur place. Les serviteurs sont là à attendre. Avec leur aide, le fil de l’histoire pourra commencer à se dérouler. Le serviteur enchaîné-là peut commencer à nous montrer ses marques de reconnaissance, les signes extraordinaires d’un échange qui doit maintenant aller dans l’autre sens.

À ce double signe, à ce double sens, à ce chocolat qui s’est comme par miracle multiplié par deux, je dois reconnaître un chemin comme le Petit Poucet, une voie que le serviteur « m’ordonne » de retrouver, une course dans laquelle je dois me jeter à sa suite, une échelle que je dois gravir (ou descendre) vers les couloirs dérobés du service, une invitation à l’arrêt, à l’interruption (alors que le service est ininterrompu) : un signe que dépose le serviteur au bord de la soucoupe, non nécessaire, inexpliqué, non contingent, afin qu’en retour je lui dépose, à côté, un peu de mon temps, c’est-à-dire que je l’écoute.

* * * * *

Ainsi, en remontant ces signes, en les collectant et en les mangeant, je poursuis le serviteur dans son histoire, j’entre en communication avec ce que le serviteur a emmagasiné pendant ses périodes de non-arrivée et de non-contingence, avec ce qu’il a emmagasiné dans le sens contraire à la création de la matière (car c’est la contingence qui règle l’existence et qui engendre la matière) et dans le sens contraire au service, avec ce qu’il a accumulé comme pouvoir, rentré, refoulé, ne servant par définition à rien, et qu’on ne peut pas ordonner, qu’on peut d’autant moins commander à son service (car de le faire remonter n’appartient qu’à la décision du serveur) qu’il est indiscernable du service : ce double chocolat est une marque du service, d’un extraordinaire service, mais d’un service quand même.

Le double qui n’est pas censé se produire tant qu’il va dans le sens unique du service : c’est cela, sans doute, le mot de l’histoire, le lieu qui se raconte et qui n’est pas censé le faire : le double inquiétant du service ordinaire : ce qui s’est passé, offert à moi par le serviteur, en double de ce qui se produit.

Que sont les serviteurs de cette place vide, où se joignent, venant d’un côté, le temple et le principe transcendant avec, venant de l’autre, le plateau et la citadelle et l’immanence et la ligne de défense et la ligne de marché, doublée, aujourd’hui, de cette défense par le vide, de ces défenseurs qui sont sortis de la place mais qui occupent l’espace qui est occupé par la ruine ?

Quel sens cela peut-il avoir d’aller répétitivement habiter cette place et de sauter sur place, de susciter ainsi le virtuel, de creuser le vide afin de produire l’outil et l’instrument de l’écriture ? Quel sens peut avoir la conversion, afin que, depuis le lieu où elle intervient et à partir de son sens et du risque auquel elle mène, on puisse débusquer les serviteurs de la contingence derrière les « effets » de celle-ci et qu’on puisse les domestiquer, en faire des guides, s’habituer à les voir doubler, désormais, à côté de chaque tasse, le mot de l’histoire et doubler l’événement, le sens du service ?

 

15.07.2009

Table des matières

De nouveau Cabourg comme prélude à l’été, aux journées dont la blancheur s’étire plus long que la page, m’empêchant d’écrire. On appelle « nuit blanche » l’état d’insomnie, sans doute dû au travail intense, créatif. Mais comment appeler ces journées qui sont plus blanches que nature puisque vient s’y ajouter celle de la page, la nature blanche qui vient tout recouvrir alors qu’elle est nue et qu’on doit la couvrir, le manteau de nudité qui vient réveiller la journée qui nétait pas censée dormir mais se produire, et qui ne se produit plus ? Car elle s’est décalée dans l’écriture ; elle s’est déportée dans l’écriture qui est un autre cycle que celui des saisons et qui voudrait, avec la venue de l’été, que les journées commencent de plus en plus dans le noir et non dans le blanc, que l’écrivain levé et qui s’approche de sa maturité, que l’écrivain qui connaît son été se lève chaque matin, dans chaque page, et ne la trouve lumineuse et blanche que pour lui, une journée blanche et mûre et qui n’attend que lui et qui ne suppose pas, comme les journées de l’été qui commencent à être blanches, hélas, de plus en plus tôt pour tout le monde, que tout le monde doit être levé et venir interférer avec l’activité d’écrire.

Cabourg en mai, où le temps reste incertain et où le ciel se couvre devant cette immense salle de projection, ce wagon (comment appeler ce restaurant du Grand Hôtel qui navigue et qui se dévoile, qui s’illumine ?) aux multiples fenêtres, où l’on va de pensée en pensée, mais où l’heure, au moment de commencer à petit-déjeuner et où j’espère être livré seul dans le noir et dans le secret, dans l’écriture, est déjà blanche parce qu’elle s’approche, dangereusement, plus de leur été que du mien (mai, c’est bientôt leur été) et qu’à ma maturité, que j’espérais concentrée et pure, elle mêle la curiosité éveillée du public, de l’autre monde, de l’autre été.

Cabourg en mai, qui avait été le prélude du voyage à Sydney. Je m’en souviens d’autant mieux que le restaurant-navigateur du Grand Hôtel avait précédé celui du Park Hyatt de Sydney et qu’à la DS, vent de signes, avait alors succédé le retournement du signe en cygne, la sortie de la boîte, ma sortie hors du monde de l’orbite et du cycle et de la position et de la réciprocité des états du monde ; qu’à l’enroulement de la vague de la DS et au transport à la surface avait succédé le point du dS, le transpercement de la surface, cette transmission directe à l’autre bout du monde : à Sydney duquel je revenais vers mon marché, ayant toujours déjà fait le tour du monde, ayant retourné la surface en ce qui pourrait s’appeler également la révolution du marché et bientôt du livre.

Me revoici à Cabourg, de nouveau pris dans la négociation de l’espace de la salle (devenu intensif, quand j’y pense, puisque je le désire et que je le retourne à moi en entier, en me plaçant au bout de la salle, c’est-à-dire que je retourne, dans cette salle extraordinaire – salle de jeux ? salle de marché ? salle des machines ? salle de classe ? salle des navigateurs : six grandes fenêtres comme la mienne – tout l’espace de travail en le seul point qui me revient et qui est celui situé à l’extrémité de la salle, qu’on appelle « isolé » mais qui est avant tout singulier, le point qu’on vient de me reconnaître et de mettre debout pour moi ; car c’est depuis ce point extrême que je possède le plus grand bras de levier et que l’ouvrage, le pont, le navire peut pivoter et se redresser à la verticale, comme si l’ouverture ou le panorama de la mer devenait un désastre maritime et que la salle de voyage, l’aquarium, qui naviguait horizontalement dans l’espace métrique, soudain se mettait debout comme ma pensée, pour s’enfoncer à la verticale dans les flots) ;

me revoici à Cabourg, de nouveau réclamant l’espace en entier, parce que l’espace de travail, mon lieu d’écriture, n’est plus un espace où je me placerais et où j’occuperais telle place plutôt qu’une autre, mais qu’il est devenu l’idée de l’espace qui viendrait tout entière à ma pensée et à mon écriture ; l’espace se plaçant ainsi dans mon écrit et dans ma position d’écrivain plutôt que l’inverse, si bien que d’être installé à l’extrémité de la salle comme je l’ai désiré et fini par l’obtenir, ou au milieu de la salle comme on me l’avait initialement signifié, n’est pas différent en position ou en degré d’espace, mais en incidence ou en intensité d’espace ; l’espace ne venant pas à mon écrit avec la même incidence et avec la même intensité selon que j’écrirais à l’extrémité de la salle ou en son milieu ; car l’angle de rotation serait alors différent.

* * * * *

Dans le même ordre d’idées (ou désordre de pensées, ou révolution de l’espace, ou son soulèvement ; le point d’intensité de l’espace de travail n’étant en fin de compte qu’un soulèvement de la pensée, c’est-à-dire une folie – et pour reprendre la topologie de la torsion de Meillassoux, je pourrais dire que je deviens fou, c’est-à-dire que j’entre en communication totale avec ce monde de tables, de chaises et de leurs serviteurs que je mets tous à contribution dans mon travail, chacun avec son incidence propre, ne respectant plus aucun ordre établi et aucune différence de degré, ne retenant dans ces choses et dans ces incidences, dans ces détails, que leur différence de nature, si bien qu’en les variant, c’est toute la nature de mon travail que je serais en train de changer), dans le même ordre d’idées, le soulèvement des nombres des tables des Deux Magots qui a été provoqué rien que pour retrouver celle qui me manquait (celle qui est arrivée à manquer comme le cahier).

Et je parle d’un soulèvement au sens d’une révolution et de celui des nombres, ces entités sans intensité, cardinales, extensives, comme de « celui des machines » (rise of the machines), d’une accession des nombres à la conscience et à la liberté de l’esprit, de l’entrée de ces nombres sans avenir dans le tourbillon de l’histoire et de ma volonté, dans un destin qui a été qu’ils se sont soulevés et qu’ils ont tourné dans une grande sorte de roulette, prenant vie et faisant jeu, afin de me produire et de me déduire le seul nombre qui m’intéressait et qui tenait la clé de la nature de mon travail, le numéro de la table qui me revenait et que, comme elle était perdue dans la masse des autres tables et dans la combinaison de la salle, il a fallu retrouver en mobilisant l’armée de serviteurs après l’heure du service.

Mais le soulèvement des tables (cette opération qui a consisté à tourner la roulette des numéros des tables – ce « jeu de table », comme on dit au casino –, à tourner les tables afin de les faire accéder à l’intensité de mon esprit) était également en ceci révolutionnaire, et engageait un réel tour du monde, que c’est le monde qui a retrouvé (retourné, tourné) ma table pour moi et non pas moi qui l’ai localisée et tirée à moi tout seul, que c’est l’armée anonyme du monde et des serviteurs qui s’est chargée de retrouver ma table et qui s’est alors produite, numéro par numéro, le lendemain, à ma table retrouvée, pour me confirmer et pour m’élire, chaque serviteur venant me dire la part qu’il a prise dans la chasse à la table perdue et venant constater alors, comme si l’allégeance était déposée à mes pieds, l’étendue de mon royaume retrouvé, le regroupement du roi avec son trône et sa couronne.

* * * * *

Je parle d’une révolution du savoir des serviteurs des Deux Magots, d’un nouvel ordre et d’une nouvelle mobilisation qui ont surgi de la matière même de leur labeur et qu’ils auraient pu longtemps ignorer ; d’une distinction, et je dirais même, d’une différence de classes qu’ils auraient pu laisser confondue dans l’égalité et dans l’indifférence des sites où ils appliquent d’ordinaire leur travail et enchaînent leur service et qui sont les tables placées en salle, dont les différences passeraient inaperçues et dont les numéros, accrochés à chaque table par une médaille, resteraient perdus dans la mémoire que sont les Deux Magots (du temps où les tables aux numéros bien distincts ne quittaient pas les places correspondantes), si un client comme moi, qui suis le capital et la bourgeoisie qui s’implantent ici (je n’ose pas dire que j’en suis le parti politique ; et je n’oublie pas que ce qui est produit ici c’est essentiellement du service et que les révolutions du service auront toujours ceci de différent des révolutions prolétaires touchant à l’usine et à l’industrie que, quoi qu’on fasse, le client ici restera roi, c’est-à-dire que la topologie du changement est ici différente – si le client est roi, pourrait-il être un sujet ? – et que, bien que la révolution distingue les travailleurs et les fasse accéder à un nouvel ordre du savoir et même à une organisation nouvelle, c’est toujours autour du client, du consommateur, que tournera le service), si un client comme roi ne venait pas signaler une différence dans la matière homogène des tables, un numéro, une surface, une fente particulière à laquelle il serait attaché, et ne réclamait pas qu’au prochain tour de service, quelqu’un, un ouvrier inconnu ou l’armée de serviteurs tout entière, vînt remettre à sa place la table, au numéro exact, à la fente exacte et à la matière exacte, qui y manquerait.

Cela produit une révolution de la classe de service de ces serviteurs ; j’ai envie de dire un changement de ton et de la hauteur même de ce service, où, au lieu que le site ne soit détruit, comme l’exige la logique révolutionnaire, c’est un approfondissement du site, une sorte d’archéologie qui est au contraire opérée, une descente dans la mémoire et dans le détail historique du site plutôt qu’une irruption de l’histoire, et ce sont les serviteurs du site qui sont réveillés à une possibilité qui y avait été laissée dormir (et non pas une possibilité surgie on ne sait d’où), et qui est qu’au service traditionnel des consommations traditionnelles attachées aux numéros sans fondement des tables et servies aux clients sans personnalité et sans privilège (aux clients sans torsion – j’ai envie de dire, aux clients non tordus, qui n’ont pas de sujet) ils pouvaient désormais rajouter un service supplémentaire, celui de ramener à cette place numérotée mais à qui manquait le fondement de la matière, à ce client particulier mais à qui manquaient le privilège du sujet et la distinction du roi, la table dont le numéro distinguait cette fois ce qui était, la veille, indistinct, à savoir cette table même, cette fente même, ce fondement même du client, du roi, en la compagnie exclusive de la table ;

la révolution, en ce milieu du service qui différait de celui de la production d’usine, ayant ici le tour particulier que c’est le serviteur qui découvre et qui connaît des distinctions supplémentaires (des différences inconnues, des privilèges insoupçonnés) à mesure qu’il approfondit les possibilités de son site, la libération vis-à-vis de la bourgeoisie et de la classe dominante consistant à trouver des manières nouvelles de la servir et d’asseoir sa domination, à savoir que si celle-ci s’étendait jusqu’alors au simple carré de la table, désormais elle toucherait jusqu’au numéro de la table et jusqu’au fondement de sa matière.

Et je n’exagérerais pas si je disais que mes serviteurs étaient contents de cette complication nouvelle de leur service et qu’ils m’ont rendu le lendemain les honneurs qui étaient attachés à ma nouvelle classe.

* * * * *

Et en quoi cette révolution, qui est ici de l’ordre de l’œuvre et non pas de l’état – si bien que tandis qu’elle faisait accéder la classe ouvrière à une distinction plus profonde de son site et à une maîtrise plus grande de ses moyens de production, c’était ma propriété privée qu’elle étendait désormais jusqu’à la matière même de la table (de sorte que si la table était l’outil de production de la classe ouvrière, c’est moi, le bourgeois, capitaliste/consommateur assis, qui me l’appropriais et c’est ma compagnie de la table que ce travailleur contribuait à fonder encore plus matériellement, d’autant plus matériellement qu’il la fondait doublement, par la matière et par le vide, par la table et par la fente qui la distinguait, par le sens unique, et pour cette raison privilégié, aristocratique, avec laquelle la matière s’appuyait sur le vide et prononçait à la fois cette table et la lèvre qui s’ouvrait à sa surface comme l’unique et indiscutable sentence de la contingence, comme la version unique qui m’appartenait, si bien qu’étant ici le maître de l’œuvre plutôt que le dirigeant de l’état, c’était ma version unique et personnelle que je donnais de cette table et de ce café ; c’était moi le travailleur unique, secret, je dirais presque, clandestin, étranger, immigré) – en quoi cette révolution différait-t-elle de la définition de la révolution comme changement immanent et comme processus de l’histoire ?

Sans doute cette révolution était-elle du même ordre que celle du marché et que celle du livre, c’est-à-dire que la propriété y était-elle avant tout celle de l’œuvre, et la révolution, non pas celle de la société civile mais de la société savante, la révolution non pas des moyens de production et de la classe qui les dominait (car la production est entre les mains du seul poète) mais des moyens de prévision ; c’est-à-dire que le retournement est ici inverse et que s’il n’y a pas de doute sur le privilège et sur la propriété de celui qui crée l’œuvre, en ce carré, en cette table, s’il n’y a pas de doute sur cette progression incomparable de l’histoire, le doute concerne plutôt la manière de la calculer et de la prévoir ;

la prévision devant désormais se coucher dans la matière de la même manière que la volonté de celui qui écrit, la seule forme de prévision étant désormais la forme restante, celle de la ruine et de l’inéluctabilité de l’écriture, celle de l’attachement au lieu de la ruine et de l’écriture et qui finit par dire – car il ne reste à dire que cela – qu’« en écrivant, tout ce que tu désires finit par avoir lieu ».

En tant que révolution du livre du marché, celle de la table qui me revenait par l’opération du tour du monde et du service, par le travail de cette armée anonyme qui s’est fait un devoir, en dehors des heures du service, de ramener cette table égarée jusqu’à moi, mériterait que je publie mon livre et que je crée ma maison d’édition rien que pour la raconter. Car mon nom se prononçait là (alors même qu’il était inconnu de ces garçons de café) et ma propriété s’affirmait (de cette table, de sa matière même) de la même façon que si j’avais publié un livre dont me reviendraient les droits d’auteur et toute la reconnaissance du public.

La matière du livre n’est pas différente de celle de la table : ils sont faits de bois tous les deux ; on accouche de l’un sur l’autre et, pour le contenu du premier, on parle alors de table des matières, si bien que pour exprimer, réciproquement, le contenu de la table (cela qui avait forme de contenu pour mon outil qui avait forme d’expression), je devrais parler de livre des matières.

Et par là j’entendrais que pour parachever ma révolution du livre et de la table, et pour compléter son cycle, il a bien fallu qu’on me livre ; il a fallu que le monde anonyme des serviteurs, que le monde du service et que le tour du service, en un mot, que le tour du monde livre à ma place les matières de cette table !

09.06.2009

Le livre de la banque

J’arrive à Sydney, un jour avant que la banque australienne (qui m’a tiré, je le répète, d’un chapeau, littéralement fait sortir du livre de Taleb, et m’a entraîné à sa suite, l’année dernière, dans la traversée du sens du marché, dans ce voyage de retour et de retournement au sein de mon propre livre qui allait me permettre de le relier et d’y relire vraiment la « théorie du marché » comme un récit d’aventures) n’envoie « rouler » (comme ils disent : to roll) mon modèle d’écriture du marché au sein de son système, c’est-à-dire mon outil, mon « classeur », mon livre du marché, ce qui va désormais relier le marché pour la banque australienne et la relier au marché, une véritable révolution que cette façon dont le marché ne peut plus venir à la banque, faire irruption sur sa « place », se livrer à elle, sans en même temps la retourner et l’engager proprement sous sa couverture.

Car dans ces processus d’écriture du contingent – et le marché en restera pour moi l’exemple premier, sans parler de mon propre processus d’écriture, de ma propre façon de marcher que j’ai réussi, à l’aide de R. M. et dans cette dernière étape du retournement de mon écriture qui a consisté à passer du plan d’écriture à la reliure du livre sans quitter le plan d’immanence et sans passer par aucun sujet, à transformer réellement en matière et en texte et en texture de marché – la révolution consiste à rendre synonymes le fait de relier le marché et de se relier à lui.

J’arrive à Sydney un jour avant que ne commencent cette nouvelle façon d’écrire le marché et cette nouvelle fabrique (et j’ai longtemps utilisé, dans mon propre livre et dans sa traversée, ce mot de « fabrique »), sachant que je complète, dans le même voyage, dans la même visite, l’écriture du mien. J’arrive une deuxième fois à Sydney, répétant ainsi la première fois, compliquant mon point, la veille du jour où la banque australienne va marcher sur la surface du marché.

C’est-à-dire qu’elle va s’extraire du cocon où restent contenues les autres et où le marché s’interprète encore comme un contenu et comme un générateur et qu’elle va comprendre enfin la ligne du marché comme une vitesse d’écriture et comme le rejet continuel, devant les propres pas de celui qui marche, de la ligne d’écriture qui suit, c’est-à-dire celle qui toujours précède, dans l’ordre du virtuel.

* * * * *

J’arrive à Sydney cette deuxième fois on ne sait pour quelle raison, d’une façon imprévue et qui aurait pu ne pas se faire (qui n’aurait peut-être pas dû se faire). C’est-à-dire que ni l’organisation de ma boîte ni l’ordre entier du marketing qui ne réussira jamais à comprendre le marché ne l’avaient prévue et ne l’auraient sans doute souhaitée. Car pour l’écriture du marché et pour la révolution de son livre, il se passe et se tisse entre le créateur et moi, entre le trader (Brad) et moi, une complicité matérielle qui va au-delà de l’organisation et de la prévision, qui se glisse en dessous de l’organisation, comme une décision qui n’aura jamais été prise, comme les fils d’une tapisserie et d’une fabrique qui se sont trouvés pris ensemble et qui, sans sujet, sans principe et sans horaire, constituent aujourd’hui la toile qui supportera toute l’entreprise et qui fera tout marcher, la meilleure façon de marcher pour le livre du marché étant de se matérialiser par le bas et de tout faire marcher au-dessus.

J’arrive une deuxième fois à Sydney, ayant décidé de venir cette fois à Sydney par l’absurde, par l’impasse où m’avait acculé la fabrique du livre à Paris, par l’impossibilité d’avancer à laquelle j’ai pressenti qu’il fallait substituer un processus matériel, un tapis sur lequel marcher à défaut de progresser, et pourquoi pas marcher en me retirant à l’autre bout du monde, si je ne parvenais pas à trouver ma table, ce jour-là, et de nouveau la tirer à ma place ; a fortiori, si je n’arrivais plus à « tirer mon livre » ; étant venu à Sydney sans prévenir, ne suivant que la pure surface de la contingence, sans d’autre prétexte qu’une coïncidence – simple motif que seule peut supporter la tension superficielle –, celle de revoir les gens de la banque australienne et de fêter avec eux l’anniversaire de ma dernière visite.

J’arrive une deuxième fois à Sydney et par impossible, en dehors de la prévision et du plan de réplication, venu pour répéter et non pas pour représenter (car je ne représente, de nouveau, ni ma boîte, ni aucune opinion sur le marché, mais je viens apporter le fil à nouer, de nouveau la matière à tisser), issu de ce qui a tout l’air d’un contresens ou d’un mauvais paradoxe, décidant de venir recharger le sens et redistribuer les probabilités à Sydney, alors que tout semblait me destiner à rester attaché à Paris, et jusqu’à la dernière fabrique qui me réclamait, celle des livres à écrire avec R. M., tentant ainsi, entre la fabrique de Paris et celle de Sydney, entre celle du marché du livre et celle du livre du marché – car je viens livrer le marché à la banque australienne –, une reliure sous-jacente pour ne pas dire un lien matériel, une reliure de la reliure en quelque sorte ; venant dire, et même affirmer, qu’il y a, au même moment, en ce jour où les deux fabriques sont livrées et se retournent, sous-jacent aux deux places et aux deux marchés, exactement le même processus ; que si rien ne se fait dans la possibilité à Paris mais seulement dans l’impossibilité ou plutôt l’impasse, rien ne se fera non plus dans la possibilité à Sydney ; que R. M. ne pourra pas comprendre jusqu’où peut aller mon livre (et qu’il ne pourra donc pas m’accompagner) si je ne me précipite pas, au même moment, à l’autre bout du monde, à Sydney, pour reprendre le fil d’écriture de l’autre livre, celui du marché, et que la banque australienne ne pourra pas voir où commence mon livre, si je ne viens pas à elle sans raison, ne transportant que le prétexte de finir d’écrire mon livre.

Et de même que se conclut entre Brad et moi un accord sous-jacent, un marché réel, et que se tisse entre nous, au-dessous de la possibilité et des modèles (car Brad ne voudra pas, à son tour, pénétrer dans ma logique personnelle, pour ne pas dire dans ma psychologie : il ne voudra pas comprendre d’où viennent les modèles et quels sont mes moyens, ni même ce que sont mes limites, l’étendue de la théorie qui me supporte, la demeure où je suis établi, la boîte où je compte), la véritable toile sur laquelle tracer le motif du marché dont la preuve, dans mon discours avec le quant de Brad, celui qui prête une oreille et qui est capable de mélanger mon discours aux autres discours connus, est que j’y aurai fait référence répétitivement au « marché », donnant à ce mot une solidité et une consistance telles que je pourrais désormais y attacher solidement tout discours, de même, mon accord avec R. M. s’est conclu sous l’arche de la possibilité et du dogme, se passant de raison là aussi, et même de permission, venant fabriquer le livre là où on ne peuvent pas l’atteindre la planification ou la famille, les dîners avec R. M. où je reconnais le mieux la texture de ce livre me faisant de plus en plus penser, par leur manque d’altitude qui fait toute l’épaisseur de leur tissu, à cette entente muette et matérielle entre Brad et moi, où il a semblé que la matière absorbée, et avant tout celle des repas que nous avons partagés, remonterait supporter par le bas tout futur projet et toute future planification qui pourraient rassembler le marché, la banque, le modèle de pricing, ou le livre dont je serais venu déclarer, à Sydney, bien mieux que le commencement ou la fin, mais la charnière même.

* * * * *

Je viens donc la deuxième fois à Sydney, répétant et repiquant la première, nouant mon fil d’écriture et faisant se développer et se déplier la couverture du livre qui s’était retournée, à Paris, au seuil de la place de la fabrique du livre, en la couverture même et la reliure même du livre du marché, où Brad et moi marcherons désormais, au niveau le plus bas de la planification et de la programmation.

Car on peut dire que la banque, c’est ça ; qu’elle est avant tout une organisation et une programmation ; qu’elle est une sorte de grand livre et un ensemble d’écritures comptables ; mais qu’elle est une programmation et un processus matériel, littéralement un procédé de fabrication qui n’a rien du caractère définitif des procédés industriels traditionnels mais qui, en raison de la matière même où la banque est faite pour marcher, en raison du matériau même qu’elle est censée extraire, du terrain sur lequel elle progresse et qui n’est que le marché, laisse le programme d’écriture, c’est-à-dire le livre, sujet au flottement et à l’adaptabilité la plus grande, et même sujet à la révolution la plus totale, en attendant de savoir si le premier motif révolutionnaire d’une banque comme celle-là, si le sujet d’écriture d’un livre comme celui-là, si le sujet de la révolution du livre même de la banque – et toute révolution a un sujet et définit un sujet, d’après Badiou, sans compter que tout livre, d’après moi, possède un sujet ; en cela, justement, se caractérisent les livres et cela laisse penser, par extrapolation, que tout livre est essentiellement une révolution et que toute révolution a son livre, et cela laisse attendre, avec d’autant plus d’impatience qu’il s’agit d’immanence et de nulle attente sous le principe transcendant de la probabilité ou sous l’arche de la représentation, et presque deviner ce que pourra donc être la révolution du livre –, en attendant de savoir si le sujet de la révolution du livre de la banque ne va pas être la capacité d’ouverture de la banque à toute tentative d’écriture révolutionnaire : c’est en cela qu’elle est un grand sujet ; pour peu que l’écriture de ce livre-là soit menée par ceux qui savent marcher dans la banque, c’est-à-dire ceux, comme Brad, qui veulent rester sur le terrain, le plus éloignés possible de la planification et de l’organisation, ayant développé, depuis le temps, un instinct sans pareil pour reconnaître dans la moindre torsion qu’ils auront détectée à la simple surface où ils marchent la future construction ou reformulation qui ne tardera pas, avec l’aide de ceux qui les accompagnent, à révolutionner le système entier de la banque.

Si seulement R. M. savait l’opportunité, la position qui m’est offerte là et que le trader et l’organisation m’ont même concrètement représentée, d’écrire des livres à la texture et à la couverture et à la reliure, à la matière même, sans pareilles ! Et je ne devrais pas passer sous silence, c’est même là le devoir d’écriture qui s’impose à moi en cette deuxième fois de mon repiquage à Sydney, en ce retour à Sydney par l’absurde et par l’impossible, l’opportunité, que je viens de rendre matérielle, de faire une seule et même chose, un seul et même sens, de la fabrique de livres que je commence à Paris et de celle du marché que je commence à Sydney ; tout le voyage, tout cet aller-retour à Sydney, ce récit qui redouble et qui dépasse la théorie du livre et du marché, ne devant, en définitive, que signaler ce sens-là et opérer ce nouage.

* * * * *

Je viens donc la deuxième fois à Sydney, à la veille de la révolution du système de la banque, de nouveau marcher au niveau le plus bas – le niveau du marché –, en compagnie de celui qui sait marcher. Je viens réaliser la matière incroyable de ce grand livre de la banque ; car il faut y avoir pénétré pour la croire ; il faut avoir pénétré le sujet de la révolution pour croire ce livre possible.

Je viens apprendre aux philosophes marxistes que si eux mènent leur révolution contre les procédés industriels alors ils sont déjà en retard d’une révolution. Car voici une industrie, celle de la banque, où l’on vient de réaliser que, pourvu que l’on sache l’écrire et montrer à la banque quel livre se cache en réalité sous le sien, au niveau où le marché lui-même est écriture, la banque est absolument ouverte à ce genre de révolution, et même toutes les écritures et tous les protocoles de la banque ne sont rien devant la malléabilité de ce niveau où on lui apprend à marcher et où la parole revient à ceux qui savent marcher.

Je viens à Sydney, à la veille de la révolution du livre de la banque, la faisant coïncider, cette veille-là (on parle également de veille technologique, et pourquoi pas de révolution technologique), avec la veille de la révolution du livre à Paris, afin d’affirmer que, de Paris à Sydney, d’une veille/ville révolutionnaire à l’autre, c’est la même couverture de livre qui se déplie ; que, tandis que Brad me dit être excité ici (et ce sont exactement ces mots que j’avais utilisés pour dire à R. M. mon degré de lecture de notre livre et ma façon de marcher) et ne pouvant plus attendre pour marcher, la sentant arriver matériellement, cette révolution du marché, c’est R. M. qui est excité là-bas et que j’ai laissé pour le moment à m’attendre, au seuil de la Place et au seuil du marché, à la charnière du livre, peut-on dire – car si le livre doit s’ouvrir, il faut bien qu’il comporte une charnière –, comme pour lui dire que, dans l’intervalle de cette deuxième séance et afin que celle-ci soit justement la répétition de la séance inaugurale et non pas le nombre qui lui succède, il fallait absolument, cette fois, intercaler l’aller-retour de Sydney, le retour et le dépliement de Sydney, le livre du marché, qu’il fallait donc absolument joindre les deux bouts de ma fabrique, les deux couvertures entre lesquelles j’écris mon livre, et que si notre façon de fabriquer des livres devait être une nouvelle façon de marcher, alors il fallait à tout prix insérer dans ce livre la façon de marcher du livre du marché, qui ne connaît de révolution, c’est-à-dire de sujet, qu’à Sydney.

* * * * *

Si le marché est la révolution continuelle et que, dans la manière de le fabriquer, dans ce procédé que je viens démontrer à Sydney et dont Sydney sera la première épreuve, je veux inclure la manière dont il faut fabriquer les livres, une manière qui exclut tout sujet qui serait extérieur aux livres et qui procède par le simple ré-attachement du processus de l’écriture à la surface qui le porte (à la torsion qui le transporte) et qui finit par en faire un procédé, un retournement, une inversion, bref, qui en fait le tissage de la surface du marché et la venue du livre au marché et à l’écriture, alors je sais qu’à cette révolution continuelle, il faut un livre infini, et qu’à ce marché, il faut une banque, afin que celle-ci en déroule le fil et qu’elle le finance.

Or, la banque australienne est ce grand livre que j’ai trouvé. Il ne faut pas négliger que c’est par la seule force de l’écriture et par la force de l’habitation de cette place-là du marché que je fabriquerai tous les livres à Paris et que je réécrirai, aujourd’hui, le grand livre de la banque à Sydney. Il ne faut pas, si la fabrique du livre se déclare ouverte à Paris, que je me ferme à ce que j’ai la capacité d’écrire à Sydney. Je n’ignore pas que, par l’intermédiaire de Brad qui est si excité de marcher (et qui me réclame) et à travers Sarah qui m’ a expliqué qu’elle était le patron dont Brad avait l’oreille, j’ai la réelle opportunité (le chemin est tracé pour marcher et pour penser) de faire se joindre la boîte dont je sors pour écrire le livre du marché et la fabrique des livres dans laquelle je m’apprête à me lancer.

Comment expliquer à R. M. autrement qu’en marchant, autrement qu’en partant et revenant, que ces livres sans sujet, et qui sont révolutionnaires, sont les mêmes à Sydney et à Paris, pour la raison que la façon de marcher y est la même, et que c’est de réversion qu’il s’agit ?

 

19.05.2009

Disparition de la table

L’écriture est le processus même de la contingence, une suite continuelle d’événements imprévisibles qui a lieu absolument en dehors de la possibilité et de sa médiation et qu’il faut pourtant gouverner, anticiper et entreprendre, en un mot, qu’il faut commencer. Aucun contenu, aucune forme d’expression venant attaquer ce contenu, aucun mécanisme dont la production viendrait du cœur, aucun générateur de mots et aucun moteur de l’écriture ne pourraient m’assurer que je commencerais d’écrire, pour la raison que l’événement, dont l’écriture n’est que la « mise en ligne », est l’inverse d’un contenu et qu’il est un contingent, c’est-à-dire un contenu dont le contenant n’a plus de paroi et dont la logique de production s’est retournée. L’événement de l’écriture est un inexistant, comme dit Badiou, une situation arrêtée au bord du vide.

L’événement est ce qui incomplète la situation (le mot est encore de Badiou) et ce qui la retourne, proprement révolutionnaire ; il est le changement radical, alors comment pourrais-je m’établir dans l’écriture, et en instaurer le régime ? Le nom de l’écrivain est ce qui m’échappe avant tout, sans parler du nom de l’événement qui échappe même à la situation où il survient. Comment alors me dire écrivain ? Dans quel état, et dans quelle sympathie avec moi-même et avec mon sujet, avancerais-je tous les matins, afin de m’installer à ma table d’écriture ? Comment me dire écrivain et nommer une fois pour toutes cet événement de ma capacité d’écrire ?

J’ai réussi, avec mon genre d’écriture, à remonter complètement à la surface. Aucun sujet que je complète et auquel je revienne m’attacher, jour après jour, afin de donner la suite au « passage » du jour précédent. Je n’écris sur aucun sujet, mais dans la torsion pure du moment, laissant venir à mon écriture la pure irrégularité de la surface : ce qui va l’accrocher là, la déclarer là, comme une guerre ou comme une crise.

Et pourtant les jours d’écriture se succèdent. Je me suis enchaîné à une nécessité d’écrire, que je ne saurais nommer « habitude » (comme si cette « folie » du mot habitude pouvait régler quelque chose ; à moins que ce ne soit pour dire que c’est mon corps qui écrit, que c’est lui qui a pris le pli de la plume et de la matière qui n’a aucun poids, de cela qu’on pourrait ôter à mon organisme sans en soustraire un seul gramme, ou alors en n’en soustrayant justement qu’un gramme, ce qui est le suffixe de l’écriture) et que je ne saurais dire déterministe, si bien que l’événement de l’écriture a beau être pour moi toujours la première fois, éternellement recommencé et éternellement oublié, impossible à prévoir et ne supportant aucune vie et aucun pari, il y a bien, malgré cela, quelque chose qui m’anime et qui me mène tous les jours à l’écriture ; il y a bien cette capacité de marcher qui doit bien être contenue quelque part et assurée de ma compagnie – mais l’homonymie avec le mot « marché » est peut-être là pour me rappeler qu’à ce « marcher-là » de l’écriture il n’y a aucune capacité et aucun contenu ; car le marché est justement ce qui succède au vide de tout contenu ; il est la suite après la fin, un épuisement qui se met en branle et qui se met à marcher, à force d’épuisement et à force d’avoir perdu toutes ses forces.

* * * * *

Commençant toujours absolument à écrire et devant malgré tout recommencer à écrire, je n’ai trouvé rien de mieux pour m’enchaîner à cette impossibilité que de retourner la situation. Comme le commencement d’écrire est un événement, en tant que tel appuyé sur le bord du vide, et que rien ne le déclenche (je devrais dire plutôt que ce qui le déclenche, ce n’est rien, rien qui appartienne à la situation), j’ai réussi à trouver ce rien et à le garder là, à m’attendre. C’est le rien de la fente de la table sur laquelle je me suis mis à écrire (écrivant ainsi sur rien et étant assuré, de la sorte, de toujours commencer à écrire et de produire cet événement inexistant), le rien de l’absolue absence de la chose qui me relierait à cette table et qui ferait que, pour écrire, il me faudrait cette table et nulle autre.

Car cette table, je ne la vois ni je la sens. Nulle de ses propriétés étendues ou mécaniques n’est impossible à dupliquer par une autre table qu’il suffirait de régler à la même hauteur et à la même inclinaison. Je ne peux même pas prétendre que ce soit une propriété quelconque de sa surface, qui n’affecterait alors que ma vision ou mon toucher – car il est certain que cette table n’a aucune odeur et qu’elle n’émet aucun son –, ou un quelconque signe ou une singularité de sa face qui se signalerait à mon regard ou à mes doigts (une fente, une tache, une aspérité, un quelconque objet du désir, aussi obscur soit-il), qui me la rende ainsi indispensable, puisqu’en écrivant sur elle, justement je ne la vois plus et je ne la sens plus, justement je la couvre de mon cahier que je recouvre de mon écriture.

Elle ne devient plus rien, cette table, ou sa matière, sous la surface de l’écriture. Car l’écriture est absolument absorbante. Une fois que son processus se déclare, c’est un monde entier qu’elle attire et qu’elle retourne. En écrivant, l’homme se retrouve marcher sur la tête, exactement situé à l’envers de l’endroit où il écrit, absorbé et retourné comme un gant dans la pointe de l’écriture ; alors comment cet homme, une fois embarqué dans ce voyage-là, une fois transformé en la pointe improbable de l’écriture, une fois lui-même devenu une pointe, un rien, l’événement de l’écriture, cela qui ne se prévoit pas mais qui pourtant se succède, cela qui est un déséquilibre permanent, ce processus qui n’est complet et qui ne se déroule qu’à être, à tout moment et en tout point, absolument incomplet, comment cet homme pourrait-il encore se situer dans l’espace et se référer à ses repères, comment pourrait-il guetter une fente ou reconnaître son terrain pendant qu’il écrit ?

Et pourtant cette table est ce qui me manque absolument pour écrire. Elle est ce qui arrive toujours à manquer et dont le dépêchement jusqu’à moi va marquer l’histoire d’une croix ainsi que le commencement de l’écriture. Elle est ce qu’il me faut absolument pour écrire, absolument sans raison. Non que ce manque de raison ou que cette absence d’agence directe entre l’être de cette table et le recommencement de l’écriture soit une raison pour ignorer l’identité de la table et pour penser qu’une autre quelconque pourrait la remplacer. Non, cette table bien particulière, que je reconnais parfaitement à sa fente et à sa matière, est absolument celle qu’il me faut pour écrire, sauf que ce serait m’égarer infiniment que d’essayer de deviner par le biais de quelle particularité et pour quelle raison.

Le problème qui se concentre là et qui se resserre là, et qui est sans doute la formulation exacte du problème de la contingence, revient justement à préciser (Bergson) que cela n’est absolument pas une raison de penser que cette table est contingente si l’agence directe entre aucune de ses particularités et le déclenchement de mon écriture est parfaitement inexistante, ou de penser que je pourrais écrire sur n’importe quelle autre si la raison pour laquelle je dois absolument écrire sur elle reste introuvable, mais que, bien au contraire, cette table est nécessaire et que, s’il me faut celle-ci et aucune autre, bien fixe et bien elle-même, c’est pour pouvoir justement faire jouer le « sans raison » et épuiser, pour cette table-là et pour aucune autre, l’infinité de raisons pour laquelle je n’écris pas sur cette table (ce qui veut dire, ici, qu’aucune de ces raisons n’est celle pour laquelle j’écris).

La table n’est ainsi ce qu’elle doit être absolument, c’est-à-dire elle-même, et ne m’est nécessaire, que dans la mesure où je m’épuise à trouver les raisons particulières qui feraient qu’elle le serait. C’est-à-dire que dans ce manque de raison et dans ce vide que j’aurai réussi à fixer, ce n’est ni plus ni moins que la contingence de l’écriture (l’écriture comme événement) que j’aurai réussi à « matérialiser » et à répéter. J’aurai traduit la nécessité d’écrire (qui ne sera jamais une somme de possibilités) en la nécessité négative que cette table-là, sur laquelle j’écris, soit absolument celle-ci.

* * * * *

On a envie de penser que la corrélation entre la table et moi est insondable et que réside là comme une non-commutativité essentielle (la clé, comme on le sait bien en théorie quantique, de l’indéterminisme essentiel). En effet, si je réussissais à exprimer la cause qui ferait que cette table déclencherait mon écriture, si j’isolais ce mécanisme causal dans le contexte de la vision ou du toucher ou de l’action mécanique, alors quelque chose commuterait, alors j’aurais trouvé la raison pour laquelle ce serait cette table qu’il me faudrait et aucune autre. Mais j’aurais alors, en essence, échangé cette table ; car cette expérience, ce contexte où le lien entre la cause de la table et l’effet de l’écriture aurait été exprimé, serait alors reproductible ; une autre table ferait aussi bien l’affaire dès lors qu’elle reproduirait cette cause.

L’absence de cause n’est pas due à une ignorance de la cause : il s’agit d’une absence principielle qui vient de ce que le processus d’écrire est irréversible et inéchangeable. Ce processus est une différentielle unique, une singularité qui n’est pas reproductible mais que j’ai simplement réussi, par le biais de cette table, à répéter. C’est cette table non commutative (qui ne commute donc pas avec la propriété, reconnaissable en elle, qui me ferait écrire et qui serait telle que n’importe quelle table pourrait la reproduire, rendant ainsi le phénomène de mon écriture potentiellement indépendant de son contexte) qui me confère la propriété de rester lancé pour toutes les fois comme le dé nietzschéen et de parvenir ainsi à recommencer à écrire sans qu’à aucun moment je n’aie réduit l’écriture à une possibilité, à un phénomène que je pourrais prévoir.

Au fond, l’expérience d’écrire, cela qui me fait écrire, est essentiellement unique et non reproductible ; j’ai été moi-même donné dans cet événement-là, dans ce lancer-là pour toutes les fois (un lancer immémorial, qui a eu lieu dans mon passé pur). Rien ne l’explique ; le contexte en est unique et absolu, et l’acte d’écrire en dépend fortement. L’irréversibilité a déjà eu lieu. J’ai depuis longtemps arrêté d’écrire (au double sens du mot, bien entendu).

L’acte d’écrire n’est pas à introduire dans le lieu ou dans le temps, comme une circonstance reproductible, mais dans la matière, en un seul coup qui a lieu pour toutes les fois. La table n’est ainsi que le moyen que j’ai trouvé pour répéter cet événement unique. La table n’est pas la cause de l’écriture, car l’écriture, dont l’expérience est unique mais que je répète (à la différence des expériences de laboratoire qui sont générales et qu’on reproduit), est essentiellement indéterministe. Mieux, elle est contingente ; elle est le processus même de la contingence ; elle en est le signe. Car sa matière, muette et sans cause, n’est qu’une surface en fin de compte. Ici la matière n’a pas de poids, c’est-à-dire qu’elle ne s’associe pas au volume. Pour cette raison, elle ne produit rien ni ne reproduit rien, mais ne fait que rappeler, répéter, le contexte perdu et non constructible de la première écriture. Cette table est un signe muet, une nécessité vide : simplement, il faut qu’elle soit là pour que j’écrive.

* * * * *

Inversement, cette table, cette continuité de la matière (car bien qu’elle soit traversée par une fente, c’est continûment cette table qu’il me faut) serait là pour assurer l’impossibilité à laquelle je fais face tous les jours, à savoir la nécessité de soutenir l’événement absolument impossible de l’écriture. Car voici un événement qui incomplète la situation. Dans quelque situation que je me trouve, je ne peux jamais prétendre que je suis en état d’écrire. Ce qui n’empêche pas, bien sûr – là réside le caractère de l’événement –, que, me trouvant dans une situation donnée, soudain, sans raison, l’événement de mon écriture se produise. L’écriture est ainsi un miracle et j’aurais pu m’en tenir à l’intervention divine si mon intervention ne devait pas, en la matière, être justement continuelle. Car non seulement je ne peux pas prévoir d’écrire, mais je ne suis, à aucun moment de l’écriture, assuré de continuer d’écrire, si bien que si je ne réussis déjà à nommer l’événement du commencement d’écrire qu’une fois qu’il a lieu, c’est à une impossibilité bien pire que la suite me destine, car ce sera un événement sans nom que je serai alors continuellement en train de poursuivre.

C’est comme si je disais que je devais fournir un effort pour maintenir le déséquilibre ; que chaque moment, chaque arrêt, de l’écriture était à son tour absolument singulier et me dépassait toujours, ne me laissant la possibilité de le nommer que par après ; mais que, du fait même de la continuité de l’écriture (car l’écriture est en ceci différente des événements ordinaires que son événement est continuel), il me fallait bien désormais nommer cette continuité ; l’écriture, en tant qu’événement, n’étant certes jamais une chose qui existe, mais la continuité de l’écriture, qui désigne l’écrivain et que celui-ci doit bien reconnaître, devenant en revanche, et à un niveau supérieur, une chose qu’il fallait cette fois nommer une fois pour toutes : un objet qui apparaît.

La table, dégagée à l’extérieur de cette impossibilité, serait ainsi le support de l’acte de nommer cette chose de niveau différent. Non pas que la table fût le nom de l’écriture, mais elle serait cette chose qui me ferait supporter l’impossibilité de nommer l’écriture, et donc l’impossibilité d’écrire. Car enfin, on ne peut pas commencer d’écrire ; la pensée commence toujours au milieu ; et ainsi la table serait-elle la traduction littérale de cette impossibilité de commencer en un point. Elle serait le milieu où je commence (le milieu, la matière, le contexte inéchangeable de la contingence) et qui a donc déjà, en tant que point milieu, toujours dépassé le point de départ.

Je parlais d’un pivotement de la perspective qui permettrait de séparer la possibilité de la contingence et de donner à cette dernière son milieu (là où elle commence toujours sans crier gare, sans pré-venir mais en venant, sans prévoir, sans point de départ). Ma table se déclare alors comme le milieu de la contingence, comme la chose qu’il me faut avoir sans raison pour commencer cette chose qui n’a pas de nom et dont la continuité insupportable de son manque de raison impose de trouver un support et une raison pour la nommer.

Si j’ai retourné la perspective et trouvé le moyen de ne pas commencer dans la possibilité, c’est donc par impossible qu’il me faut dire le moyen, ou plutôt le milieu, où commencer dans la contingence. Et cette table sans raison et sans cause visible ne serait alors ni plus ni moins que ma place (et la contingence n’a qu’une place où arriver), cela qui fait que je suis chez moi lorsque j’écris et que je dois me sentir chez moi pour commencer à écrire. Une auto-affection, une auto-sympathie, l’intuition de mon écriture qui capturerait là la contingence absolue de son commencement.

Je le répète : la matière de la contingence, devenue continuelle et forcée, s’est matérialisée dans cette table à laquelle ne me lie que le vide, c’est-à-dire le bord désormais délinéé et reconnaissable de l’événement. La continuité de l’événement est dans la ligne de son bord.

* * * * *

Or, cette table même, ce signe de l’impossibilité d’écrire, ce manque de raison, cette fondation de l’événement répété et continuel de mon écriture et qui est la fondation majeure et même l’embrasure du vide, cette disparition matérielle, cette disparition à l’intérieur de la matière – car j’y suis introduit, par cette table ; je suis dans son milieu –, ce retournement de la situation qui faisait que si la matière était sans événement et que l’événement était ce qui arrête la matière et incomplète la situation, alors c’est aujourd’hui l’événement, devenu continuel comme un milieu continu, qui trouverait dans cette table rejetée au bord de l’événement, dans cette table devenue le support inéchangeable de l’écriture, sa matière, or, cette table a donc mystérieusement disparu.

Au lendemain du jour où, pour la première fois, l’armée entière de serveurs, instruite par moi, s’était chargée de la retrouver afin de la remettre à ma place, la table s’est volatilisée. Elle s’est absolument retirée et soustraite de tout le milieu des 2 M. Jusqu’alors elle ne manquait jamais à sa place que par un jeu de permutations, et elle y retournait aussitôt (soit que je l’y ramenasse moi-même soit qu’on le fît pour moi) pour recharger le sens de mon écriture et en réarmer les distributions. Or, elle manque, aujourd’hui, absolument, de la place tout entière ; si bien que je ne sais plus où commencer, ni pour la retrouver ni, par conséquent, pour écrire.

Ou alors cette disparition, qui n’est plus ici de l’ordre de la matière, ni de l’ordre de l’événement, mais qui est un vide encore plus creux et encore plus énigmatique, est-elle, au contraire, la raison pour laquelle il me faut aujourd’hui absolument commencer à écrire ; ce vide d’un ordre nouveau, ce néant, étant tellement intense et tellement personnel que son bord me repousse en mon propre nom et au nom de l’absolu, si bien que je finis par trouver là le meilleur support pour l’écriture et une matière subjective à la fermeté sans pareille.

Le plus étonnant c’est que, vu de l’extérieur, cette disparition de la table me libère (de ma propre tyrannie, ou de celle de l’écriture ?) et que me voici redevenu libre d’écrire sur n’importe laquelle pourvu qu’elle reproduise un certain nombre de conditions requises pour écrire. Le jeu des permutations, la commutativité, peut de nouveau régner. Mais vu de l’intérieur, cette manière, qui est aujourd’hui la mienne, d’écrire sur n’importe quelle table et par laquelle je renoue avec le mode classique de la contingence, et bien que cette manière d’écrire ne fasse extérieurement aucune différence avec celle du premier venu, fait justement toute la différence, parce qu’elle suit, dans mon esprit, et invisiblement aux yeux des autres, la disparition de ma table.

Voici donc venu un support d’un genre nouveau : celui qui me redonne à écrire sur n’importe quelle table (dans cette contingence-là, superficielle) mais dont la nécessité est en réalité d’autant plus forte et singulière qu’il est lui-même fondé par la disparition unique, celle-là proprement non reproductible, d’une table unique.

Cette disparition ne fait extérieurement aucune différence (puisqu’il s’agit d’une disparition). Qui pourrait dire, s’il entrait en ce café et m’y voyait écrire, ce qui manque à sa place ? Et quelle différence cela fait-il pour moi que cette table, qui n’est plus là, ne soit plus là ? Il faut dire que la situation s’est encore retournée, d’une façon cette fois-ci suprême. C’est mon intérieur qui est devenu extérieur, c’est ma propre identité qui fait aujourd’hui toute la différence et qui me fournit le support.

Je suis à l’extérieur ; la table aujourd’hui c’est moi, puisque moi seul sais que cette table a disparu ; et comme c’est elle qui me fait écrire et que j’écris toujours, au lendemain de sa disparition, malgré cela, c’est donc que j’écris encore sur cela. La continuité de l’événement de l’écriture, qui était impossible pour la raison que l’événement était essentiellement discontinu, fait ainsi que c’est le vide qui change aujourd’hui de niveau et qui se complique, que c’est le vide qui se différentie et qui devient de plus en plus intense, puisque cette table qui n’est plus là, qui n’est absolument plus là, est encore là, désignée par sa disparition que moi seul connais et que moi seul nomme, et qu’elle me fait continuer d’écrire.

11.05.2009

Hôtel Palmyra (III)

Baudrillard parle de la règle, de la contrainte que l’homme libre s’impose délibérément et qui le rend d’autant plus tyrannique avec les autres. S’opposent là libération et liberté parce que, d’après Baudrillard, l’homme libre commet alors le contresens suprême qui consiste à souhaiter se libérer (libération) de sa liberté en se pliant à une règle, à une contrainte qu’il pense avoir délibérément choisie dans un grand moment de libre arbitre.

On pense franchir dans cette libération superlative (se libérer de sa liberté pour se plier à une contrainte librement choisie) le dernier pas de la liberté, le dernier pas à travers elle, qui consiste à l’exercer afin de s’en libérer, à exercer sa liberté afin de redevenir le sujet, l’esclave, le serf, de la règle qu’on s’impose. Si envahissante est devenue la liberté et si aliénant tout discours de libération que l’homme libre se voit « librement contraint » d’en arriver à cette libération par la contrainte.

Or, cet homme n’est pas libre, dit Baudrillard. Il est par avance sujet au discours de la libération et il ne fait que le pousser obsessionnellement jusqu’au bout, dans un contresens. Car la libération n’est pas la liberté. Et pour preuve, elle conduit à une contradiction comme celle de vouloir se libérer de sa liberté.

On n’a pas besoin de s’inventer d’autres règles que sa liberté pour se libérer de sa liberté. On n’a pas besoin de s’en remettre à un autre dé que celui de l’existence. Les faces de la liberté ne sont pas totalisables comme celle d’un dé pour que l’on prétende retrouver une liberté plus grande, un complément de liberté (ou plutôt : son complémentaire, comme dans la théorie des ensembles) dans l’au-delà de cette totalité, dans un pas qu’on franchirait au-delà de cette liberté au moyen de cette règle et de cette contrainte à laquelle on se soumettrait fictivement.

La liberté, en un mot, n’est pas échangeable contre une règle librement imposée qui permettrait, en franchissant ce pas, de transcender sa liberté, de l’exprimer enfin et de la posséder définitivement, en s’en dépossédant librement. Il n’y a pas d’espace de jeu au-dessus de la liberté et cette façon de « jouer » avec la liberté n’est qu’un jeu d’enfant ; c’est-à-dire qu’elle est futile.

* * * * *

Baudrillard m’amène ainsi très clairement à répondre de mon acte présent de liberté. Ne suis-je pas tyrannique en imposant à ma famille cette nouvelle « règle de ma liberté » qui consiste à fêter la nouvelle année loin d’eux ; et ne suis-je pas futile en pensant réaliser là un pas, un passage, la conquête d’un espace de liberté plus grand ?

(Je répondrais déjà si je disais que je me suis réveillé ce matin, dans ce lit de la chambre 30 du Palmyra, en n’arrivant pas à me situer et à me tenir à l’endroit, à tenir debout, à trouver mon repère, à retrouver la croix marquée au sol, puisque j’étais alors couché, et pas seulement concrètement ; j’étais couché en travers de la ligne du temps et de la carte ; ma position, dans ce lit, à ce moment du réveil, était une transversale qui coupait tous les lieux; j’ai exactement eu l’impression de me réveiller dans la fente qui traverse toute la matière et qui m’y enchaîne autrement que par le lieu ou par le temps, la fente qui transmet un ordre, un mot d’ordre.)

Baudrillard parle également du hasard comme une non-place, comme un non-lieu. Alors que la face de la contingence est pour moi avant toute une place. Et ne dois-je pas répondre à l’argument selon lequel tout autre dé substitué à la vie ne ferait que distraire l’homme qui se pense libre dans un jeu futile et dans un simulacre ? L’alternative du marché que je propose serait-elle ainsi superflue, superficielle, une supercherie ?

* * * * *

En réalité, le dé que je joue est la place tout entière : mon dé dé-place. Je ne serai pas en train de substituer au hasard de la vie un hasard factice, inutile, si je fais ce que je fais, si je parviens à l’hôtel Palmyra (cette place forte), en ce 31 décembre, en retournant tout ce qui s’est retourné sur mon passage.

L’image du dé lancé suppose une pièce, un espace (room) où il est lancé, tandis que ce qui roule et se tourne et se retourne dans mon cas, c’est l’espace lui-même, l’espace que j’appellerai une surface (une variété : manifold) afin de suggérer qu’il est plat, immanent, et qu’une dimension verticale ne vient pas le surcoder.

Les faces du dé se présentent dans l’espace du jeu, tandis que dans mon retournement de la surface c’est toute la face qui se différentie, c’est-à-dire qu’elle ne répète qu’un seul sens : celui de la contingence, celui de l’échange impossible et de l’univocité.

Le dé roule autour d’un centre, tandis que dans mon roulement et dans mon retournement de la surface le centre s’est évaporé sur les bords. Mon cercle ne renferme plus rien ; même le vide (qu’il aurait renfermé) s’est déplié vers le bord, ne laissant la place derrière, ou au centre, qu’à ce qui reste, et qui est l’intérieur même du vide.

Le centre de l’écriture vibre, chez moi, directement avec la pointe, elle même directement appliquée aux accidents de la surface. En m’appuyant sur les accidents de la surface, sur la face de la contingence pure, mon « jeu » ne duplique pas la vie ; il l’écrit. J’en épouse la contingence ; je ne la remplis pas ; je ne lui fais pas des enfants (comme dit Derrida).

Rien ne me distrait du sens univoque qui me lie à la contingence. Je ne laisse rien traîner à l’arrière, pour qu’on puisse dire que ce qui s’est joué à l’avant, sur la face, s’est joué par rapport à l’arrière, par rapport au stock existant ou à une réserve d’argent que le jeu devrait dissiper ou multiplier. Ce n’est pas seulement la mise que je joue mais le compte entier d’où elle s’est défalquée, c’est-à-dire que mon compte rejoint le jeu lui aussi, ne gardant plus du jeu que la différence interne et non pas la différence externe qui comptabilise chaque coup en perte et profit par rapport à une règle fixe.

Je ne gagne ni je ne perds par rapport à une échelle extérieure ; c’est un jeu où j’ai aboli le hasard (celui qui ne fait que circuler entre des cases fixes et des sommes encadrées) et où je n’ai gardé que l’événement, sans retour possible et sans revenu (with no return). Je n’ai gardé du jeu que l’éternel retour, car le retour économique, comptable, est fini et mortel. Je n’attends rien du jeu (pas d’espérance mathématique, pas de probabilité à ce jeu-là) ; seule la place attend.

* * * * *


En parvenant (et non pas en venant) à l’hôtel Palmyra comme je suis parvenu hier, en retournant le cercle vide que le Hezbollah avait tracé tout autour – car j’ai laissé le centre venir jusqu’à moi ; c’est le centre même du dispositif du vide, ce discours du Hezbollah rayonnant par haut-parleur sur la guerre de Gaza, ce périmètre de sécurité dressé autour d’un hôtel vide, qui m’en a ouvert l’accès ; on m’a laissé pénétrer dans l’hôtel, non sans avoir retourné mes bagages et inspecté leur contenu, le contenu le cédant ainsi au signe, au toucher, à la surface –, en parvenant à l’hôtel Palmyra comme je suis parvenu, c’est à moi-même et à ma propre pointe que j’aurai été livré, à la différentiation qui m’attendait à l’intérieur ; c’est mon écriture qu’on aura préparée, et on aura fait se jouer tout sur la seule face de la contingence, comme prévu.

C’est la face de cette année 2009 que j’aurai retournée en ne passant pas le réveillon du nouvel an en face des autres, mais en m’en laissant traverser tout seul – en ayant été pour les autres le visage même du défaut et de l’autre face.

04.05.2009

Le champ du livre

Dans un mouvement de recul de la pièce,
de recul dans le virtuel où s’arme l’actuel,
et qui ne regarde plus si l’actuel a fini par être livré,
si l’arme a fait mouche,
si l’implémentation a effectivement débuté,
sort donc,
en un seul sens,
en une seule pièce,
et tirant sa matière comme un dépliant (non comme un contenu)
de l’entre-recouvrement des strates et des vagues de l’immanence,
de ce champ de ruines où l’événement, si ça se trouve,
a été celui de l’événement lui-même,
où ce qui a manqué à sa place a été non pas, comme d’habitude,
l’événement,
mais le feuillet, le cahier, où marquer cela,
(l’épreuve qu’il fallait glisser sous l’empreinte de l’immanence) ;
de ce mouvement de recul,
qui dit qu’on a fait un seul voyage sur le lieu de l’événement,
qu’on a intersecté son processus historique au moins à un carrefour, au moins en un point
et qu’on en est revenu en une fois pour retenir,
cette fois,
de l’événement,
non plus son processus historique mais géographique,
sort donc le livre.

Le livre sort,
ou ressort (il tranche),
comme la chose qui reste à faire (la couverture, la reliure)
lorsque le voyageur de l’événement (que je suis),
le voyageur du marché,
aura attesté en ce lieu d’une double immanence,
celle de la dislocation de la colonne par la ligne,
de la corruption du temple en citadelle et en machine de guerre,
de la transformation du principe transcendant en ligne de défense
dont la moindre brisure,
la plus petite localité,
la plus infime défaillance,
engage aussitôt le tout et peut conduire à la perte de tout,
en un mot,
lorsqu’il aura attesté de l’immanence du marché,
de la fin qui commence
(de la fin, de la finalité et de la chute du temple qui commence comme citadelle),
de l’immanence de la différentiation de la surface,
de la différence en elle-même et de la répétition par elle-même,
et qu’il aura attesté de l’immanence supplémentaire,
conjuguée à la première,
qui lui aura alors imposé de rester sur ce champ de ruines afin d’écrire,
une immanence d’autant plus nécessaire qu’elle est soudée à la première
et que la nécessité d’écrire ne s’est imposée
ni par le sujet
(qui n’existe pas sur ce champ de ruines)
ni par la matière subjective
(ce sur quoi on écrit : le cahier d’écriture même qui est arrivé à manquer)
mais en dépit de cela,
et peut-être même à cause de tout cela,
par elle-même,
comme si l’on disait que l’écrivain était alors descendu « se recueillir » sur le plan au-dessous du plan d’immanence,
le plan où il n’avait plus
ni son être ni son principe ni son moteur,
ni même son champ,
mais seulement l’attraction sourde et muette
qui le liait à la chute de ces ruines,
qui le faisait devenir,
non pas la pierre qui tombe ou le champ qui la reçoit,
mais ce qui reste,
ce qui reste quand on retire tout ce qu’il faut retirer pour qu’un temple tombe dans une citadelle,
pour que la citadelle tombe en ruines,
et pour que l’écrivain tombe là,
dans ce champ de ruines.

Le livre sort lorsque le voyageur-écrivain aura attesté de cette double immanence
qui l’a écrasé sous les ruines et qui a imprimé sur lui
comme les nervures de l’immanence,
le degré même de la différentiation de la ligne,
l’extrême difficulté de la tâche de celui à qui il sera demandé de tracer,
sans lever le crayon,
la ligne de pourtour infiniment brisée de ce temple/citadelle en ruines,
comme s’il ne s’agissait plus de montrer la ruine et l’immanence par la dislocation et la dis-localisation des blocs,
mais par le détail de la ligne elle-même,
comme si,
indifféremment à l’endroit où se situeraient,
par rapport au dessein global,
la plume,
ou la mèche,
la ligne agrandie de chaque pierre devait porter à la fois
le degré de la machine de guerre venue coucher le temple,
et le degré de l’érosion naturelle venue hérisser tout ça.

Le livre sort lorsque le voyageur de l’événement se sera rendu sur place
et se sera perdu sur place,
sur ce champ de ruines,
et qu’il en sera revenu,
qu’il s’en sera soustrait et extrait,
lorsqu’il aura reculé en mettant une croix sur l’histoire,
en déclarant celle-ci conclue et même remplacée
par la double circulation et la double correspondance du vide
qu’il aura laissé avoir lieu là-bas,
à savoir que
pour marquer l’épreuve de ce champ de ruines,
pour attester de la double immanence,
une case vide aura doublement manqué :
celle qui manque toujours pour la raison
qu’elle ne doit pas quitter la surface vers quelque principe transcendant
et qu’elle ne doit pas moins redistribuer le sens et réarmer, recharger, l’actualité
(en un mot, la place toujours vide du nœud de l’écriture,
le virtuel où il faut se retirer pour comprendre
ce que fait là encore la ruine,
quel est son lieu d’être,
et pour comprendre la raison pour laquelle je suis venu m’y immerger,
ou plus simplement,
le phénomène par lequel mon atterrissage sur ce champ de ruine et d’écriture,
au volant de cette marque jaune,
après les vides et les interstices et les raréfactions des sommets,
a pu se faire) ;
et celle qui est censée porter l’empreinte matérielle du manque
et de la vitesse de circulation infinie de la première,
à savoir le cahier de l’écriture,
qu’il a fallu me dépêcher sur place comme la première nécessité,
comme la raison vide, l’ensemble vide qui ne disait rien,
c’est-à-dire qu’il ne disait rien de plus que le degré pressant de cette double immanence ;
il ne disait rien de plus que l’absence la plus cruelle,
la plus inacceptable,
celle de la demeure de l’événement,
de la page qui portera son empreinte et où il sera consigné,
de l’endroit où doit rester et demeurer le principe de cette ruine et de cette immanence
lequel,
comme il s’agit d’immanence,
ne peut plus être un principe et ne peut plus demeurer,
habiter,
à la manière de l’être et de la demeure de l’être (Heidegger)
mais à qui il ne reste plus qu’à rester,
à être ce qui reste, ce qui restera à faire,
non pas pour rassembler tout ça – car c’est l’addition qui rassemble –
mais pour se promener sur le lendemain de tout ça,
sur le champ restant de tout ça,
comme on se promène sur un champ de ruines.

Le livre sort dans le mouvement de recul naturel,
résiduel,
de ce voyageur de l’événement
(qui se sera fait d’autant mieux dépasser par l’événement,
et submerger par sa vague d’immanence,
qu’au moment de le capturer et de le découvrir
– au moment de plonger dans la nappe de l’événement et de lui « ôter sa couverture » –
il lui aura manqué ce qu’il pensait le mieux préservé de l’événement,
le moins sujet à une dramatisation,
la case dont la présence ou l’absence n’ont jamais été un événement,
à savoir le cahier d’écriture lui-même) ;
le livre sort lorsque,
par réaction à ce double vide et à ce double manque,
et comme en regardant de loin,
avec du recul,
la croix de l’histoire où ils se rencontrent et s’annulent et,
par là,
marquent la page de la marque qui leur correspond le mieux,
la marque plus que vide du double vide,
le voyageur déclarera qu’il y a matière à faire,
de ce double manque et de cette croix et de cette fin de l’histoire,
un livre.

Le livre ne se sera ainsi jamais rendu sur les lieux.
Il faut réellement croire que l’histoire et le processus historique
sont définitivement crucifiés par la constatation vide du manquement du cahier vide,
de même, il faut croire que le processus du marché
est définitivement crucifié par le manque que j’ai constaté
du plein milieu de cet autre champ de ruines,
de cette tapisserie du marché que je suis allé tenter de fabriquer à Sydney,
du milieu de ce territoire dont l’immanence
a plus que dentelé les frontières
et où les blocs théoriques et les modèles
trébuchent les uns contre les autres comme des pierres sur un champ de ruines ;
il faut réellement croire que le processus de l’histoire
est crucifié par ce cahier des charges pour l’écriture du marché
(pour l’implémentation de l’outil d’écriture du marché)
qui est arrivé cruellement à me manquer,
pour comprendre que le livre qui me reste entre les mains,
comme déplié,
comme le dépliant de ce site archéologique,
quand je me retire de là,
est le livre dont le processus est,
cette fois,
en une seule fois,
non pas le récit de l’événement,
(ce qui serait, encore une fois, le calque du processus historique)
mais le processus géographique de l’événement.

Je ne veux pas,
avec ce livre,
dire que j’ai vécu l’événement ;
car c’est avec le cahier manquant que j’aurai vécu
bien plus que l’événement :
je me serai moi-même imprimé dans ses pages ;
je me serai moi-même retourné,
à la faveur de l’inversion créée par la double composition du vide,
par le manque du cahier vide,
jusque sous la matière de l’événement,
et au lieu de l’imprimer sur ma page,
je me serai glissé sous sa masse,
littéralement faufilé,
à une vitesse encore plus grande que la vitesse infinie
avec laquelle il a lieu et prend d’habitude son sens,
sous son angle et son arête ;
car j’étais alors transmis sous sa surface,
au-dessous du plan d’immanence même,
et comme à son envers,
non par la propagation topologique de la vague d’immanence
et la déformation de la surface qu’elle entraîne,
mais par un appel du vide encore plus véloce,
qui était l’appel du vide du cahier vide
qui me manquait
et dont le dépêchement jusqu’à moi,
cette pétrification et cet engagement absolu de l’axe de la géographie et de l’histoire,
dans cette unique trajectoire de livraison,
a créé l’événement que je suis à ce jour incapable de nommer et de décrire,
sauf à dire qu’il y a là matière à faire un livre.

Si l’événement est le nom d’une situation
arrêtée au bord du vide,
comment nommer la situation déjà envenimée par l’écriture,
et qui l’était cette fois encore plus
par le manquement du support de l’écriture,
la situation arrêtée,
toute en attente que parvienne jusqu’à moi le cahier vide
qui est venu à manquer ?
La situation
– elle-même déjà envenimée au-delà de la situation ordinaire
et de la rencontre des signes par le désir pressant d’écrire en ce lieu –
était doublement arrêtée par le vide,
à la fois comme événement à venir
et comme l’explication de cet événement,
comme sa livraison,
par la liaison tant attendue avec le cahier vide qui allait débloquer la situation
en laissant aller l’écriture qui l’envenime.

C’est avec le cahier manquant que j’ai achevé de vivre l’événement,
que je l’ai vécu jusqu’au bout,
jusqu’au vide au bord duquel il est arrêté d’ordinaire ;
sauf que la complication était celle-ci,
chez moi,
que j’avais remplacé le site de l’événement par le champ de l’écriture,
compliquant ainsi le signe en écrit,
et envenimant la situation au-delà du site événementiel,
et que,
ayant substitué au vide qui arrête
le processus vide de l’écriture censé répéter tout ça
et remplacé l’arrêt du vide par l’arête du dé qui roule,
j’avais alors reproduit l’arrêt du vide au niveau du dessus (ou du dessous),
car ce qui arrêtait alors l’écriture,
ce processus de l’histoire et de la différentiation,
ce marché,
ce processus qu’est le virtuel,
c’était ce cahier vide qui manquait
et dont la place était restée vide,
un vide dans le vide, donc.

J’ai vécu l’événement jusqu’au bout,
jusqu’à travers la page où,
l’ayant plus que vécu,
on dit qu’on est marqué par lui et que
pour le marquer
il suffit alors de substituer la page qu’on est devenu à celle-ci
ou au plan d’immanence sur lequel il advient d’habitude ;
sauf que chez moi la substitution et l’échange,
cet extrême que j’aurai donc vécu,
étaient encore plus exacerbés par le double appel du vide,
par le fait que ce que je vivais alors,
c’était le manque du cahier sur lequel je laisse aller mes arrêts et mes différentiations,
et l’événement qui allait me le donner.

Mais je veux dire,
avec ce livre,
que j’ai visité l’événement
(et que j’en suis revenu)
comme un site géographique.
Il faut que je revienne de ce voyage,
en un seul sens,
avec un livre
qui se sera déplié naturellement à partir du monument vide qui aura eu lieu là-bas
(cette croix de l’histoire et ce manque du cahier,
suivis de son contrefort et de sa contre-attaque,
de sa contre-vague
qui a été le dépêchement à moi,
dans un mouvement de rechargement automatique,
par automobile,
par taxi anonyme,
du cahier vide,
de ce chargeur plein qui manquait),
et non pas un livre qui aurait résolu de retracer,
de raconter,
l’histoire de ce manquement (dépêchement).
Il faut que j’en sorte avec un livre qui sera devenu le lieu de l’événement,
et non pas l’endroit où ont lieu les événements.

C’est le livre où se passe l’événement,
non pas le lieu où il se produit,
où tel ou tel événement aurait lieu,
mais où l’événement en tant qu’événement a lieu :
ce livre est le domaine de l’événement.

Les livres sont un lieu, une parcelle ;
autant le cahier vide est un carrefour,
une croix,
une case vide de redistribution, qui,
parce qu’il a manqué,
m’aura imprimé et comprimé encore plus sous la surface de l’événement,
me laissant attendre qu’il passe, qu’il circule et qu’il me rejoigne,
pour me laisser passer et revivre,
autant le livre est quelque chose que je ramène,
quelque chose que je sors.

Je me suis laissé prendre par la nappe du cahier ;
je me suis laissé happer par sa langue,
et comme il manquait doublement,
une fois en lui-même, comme différentiation,
et une fois par lui-même,
par son propre manque et son arête de dé devenue un arrêt d’écrire,
ce sont deux impressions qu’il lui fallait plutôt qu’une,
et il m’a ainsi entraîné dans les rouleaux de sa rotative,
si bien que les pages du livre immanent étaient déjà imprimées sous la surface.

Comme le processus historique, le récit, est,
dans mon cas,
resté coincé sous la croix de l’histoire,
sous la presse de l’immanence qu’a appuyée doublement le vide sur moi,
une fois pour écrire,
et une fois parce que le cahier d’écriture a manqué,
il ne me reste,
dans mon mouvement de retrait,
dans ce que je dégage et sors avec moi en refluant de ce champ d’immanence,
qu’un dépliant,
un livre, une parcelle,
où l’événement que j’aurai attesté là-bas et dont j’aurai doublement marqué l’immanence,
aura laissé emporter son lieu.

Un livre, une machine à voyage, une pièce transversale à l’histoire,
qu’il me suffit désormais de recharger une fois,
et toutes les fois,
pour me rendre sur le lieu de l’événement,
pour reproduire l’événement,
non pas dans un lieu autre, extérieur,
celui-là, ou un autre, où l’événement aurait lieu,
mais dans son lieu intérieur,
le lieu qu’il a,
le « il a lieu » de l’événement.

27.04.2009

Le marché du livre

Il y a le livre du marché, la place du marché, le point du marché, la presse du marché, le marché comme champ de ruines, le dépliant du marché, et maintenant, il y a le marché du livre.

Le livre du marché vient après le marché qui a lui-même été défini comme étant toujours ce qui vient après ; et ainsi, le livre du marché ne peut ni récapituler le marché ni succéder au marché ni s’identifier avec lui, mais plutôt, s’échanger contre lui, créant ainsi, après le marché, non pas un livre, mais le marché du livre ; créant, après l’échange qu’a toujours été le marché, le seul échange qui puisse venir après et qui est que tout le marché va s’échanger contre le livre. Ainsi, le « marché » sera effectivement venu après le marché (comme il se doit, car il est toujours ce qui vient après, absolument), mais en le déplaçant au niveau supérieur où c’est maintenant le livre qui propose ce marché à l’écrivain.

La place du marché est la place de l’éternel retour, celle dont la manière d’y retourner éternellement est de dire qu’on écrit toujours à partir d’elle. Elle est donc la place où se noue l’écriture et où se décide l’écrivain ; la place de laquelle sort l’écrivain en empruntant la voiture-pensée, la pensée automobile, la marque française du territoire.

La Place est la place au numéro infini, la case (square) vide qui relance le dé et qui redistribue le sens et la probabilité. Elle est ma place de marché au sens où elle est ma fourchette de prix : cet intervalle vide où je me tiens debout et où la seule pensée qui me vient est celle qu’il faut déplier vers l’extérieur. Elle est la place à partir de laquelle j’écris toujours, où je m’engage dans le processus de l’écriture qui est forcément géographique et non pas temporel (il est le processus de l’histoire et non pas un processus historique), un processus qui met la distance des points de vue entre les choses, une distance ordinale et non pas métrique ou qui serait à franchir dans un espace cardinal.

Le processus d’écriture est un processus de risque et d’écart (une variance, essentiellement) qui met entre les choses la distance maximale qui est que celles-ci ne se suivront jamais au sein d’un même processus temporel mais que c’est tout le processus, toute la distribution de probabilités, tout le contexte, qui doivent changer pour mener d’une chose à l’autre. Ainsi les choses ne se suivent-elles pas dans le temps, mais comme les étapes du processus géographique : celui du virtuel, celui où le virtuel se différentie plus à chaque étape et qui relance donc, à chaque itération, tout le passé, toute la façon dont les choses et leur distribution auraient dû être pour que le degré de différentiation actuel soit ce qu’il est.

La place du marché est la place qui produit mon écriture, c’est-à-dire ma sortie, mon écart, ma distance ; et comme j’écris toujours à partir d’elle et qu’écrire c’est sortir, cela veut dire que dans la phase de réarmement de l’actuel, dans l’espace de recul du virtuel, elle est la place où je demeure, la place où je me retourne sans cesse : la place que j’habite de cette façon si peu habituelle d’habiter qui ne consiste pas à y être mais à y écrire, non pas à y demeurer mais à y rester à la manière d’un reste et d’un vestige, à la manière d’une ruine sans cesse travaillée par l’immanence.

Le point du marché est le point de retournement et d’inversion où me mènera le dS (et non pas la DS) une fois qu’il se sera injecté sous la surface et que, s’étant accroché à Sydney, à l’autre bout du monde, comme le point de tricot où il nouera le premier fil pour commencer à tisser la fabrique du marché, il aura retourné le globe entier jusqu’à moi comme un gant ou comme un ballon, m’en démontrant le vide, ou plutôt la disparition et la dépose, devant la remontée du local qui n’admet plus de global. Le dS (le véhicule de pointe du marché) me montrera la fin de l’idée de l’orbite, de la communication et du système de positionnement global.

Le local, cette différentiation locale et répétée, n’admet qu’elle-même comme global, puisqu’elle se creuse et se fracture à l’infini, ne débouchant de ce côté-ci que sur le vide (en tout cas sur aucune matière ralentie, sur aucune ligne qui serait définie) et produisant, tissant, de l’autre côté, la surface : une chose, un tissu, une fabrique qui a une dimension strictement supérieure à celle de la ligne.

Le point du marché est le point que je ferai. C’est-à-dire qu’il est le résultat de ma pensée, mon affirmation dans le monde, mais également le point que je ferai au sens où l’on navigue et où l’on fait le point et où l’on s’oriente dans la pensée ; le sens où l’on repère le point du monde où on voulait en venir ; le sens où l’on se repère, mais dans l’espace ordinal non pas cardinal, à l’inverse (c’est le mot) de tout système de positionnement global.

Si la DS doit se transformer en dS, la marque française du territoire devenir la marque du marché et sa fabrique, la voiture-pensée devenir cette écriture infiniment fracturée et infiniment risquée qui va réellement impliquer, cette fois, toute la différentiation du virtuel à chaque angle, alors la place du marché à partir de laquelle j’écris toujours trouvera enfin à Sydney – ce nom de lieu qui est la conjonction du signe et du cygne (noir) et du dS – son inversion, son point, le lieu que je n’habiterai pas plus et auquel, éternellement, je ne retournerai pas moins, mais qui sera malgré tout une arrivée là où la Place était un départ, un envers là où elle était un endroit:

Il sera ma sortie, enfin, dans le monde, mon implication à sa surface, le nœud que j’y aurai fait, l’inversion de mon point (un point à l’envers, un point à l’endroit), ma marque de fabrique, le produit de ma boîte, la limite de fracturation de ma ligne, telle que si la DS est la marque française du territoire le dS sera la marque de la déterritorialisation absolue venue se conjuguer avec la déterritorialisation relative du fractionnement et de l’empiètement des modèles ; il sera le point qui débutera la fabrique du marché et qui formera, avec le point de sortie (la DS et la Place), cette première entaille et cette promesse de l’écrivain, et avec le tour du monde (cette étape de la fiction et de la réplication), le troisième point (l’inversion et la dépose de la boîte : le virtuel comme différentiation infinie) qui est requis pour dresser le plan d’immanence.

* * * * *


La presse du marché est cela qui fait que le marché nous presse d’écrire et ne nous lâche pas avant que nous n’ayons écrit, mais qu’en même temps il nous bloque, c’est-à-dire que sous cette presse-là, il nous manquera à la fois le sujet sur lequel écrire et le support, le cahier, sur lequel presser pour écrire.

La presse du marché est l’ultime affirmation du virtuel, le commencement du processus géographique du marché, les répétitions et les allers-retours que je commence à faire à Sydney pour expliquer à cette banque, qui a posé la question australienne du marché, pourquoi ma boîte est vide et pourquoi l’outil (que je ne sors même pas d’une boîte afin de le leur « produire » et de le leur vendre) n’est pas l’outil d’écriture du marché au sens de la formule originale et d’un principe de génération transcendant du marché, mais un outil de répétition du marché, un stylet, une mèche, qui ne fait que fracturer la ligne de défense du marché encore plus, et creuser dans l’immanence le vide que ne pourra combler et recouvrir qu’une autre vague d’immanence, signalant ainsi à ces Australiens que pour faire le marché des options vanilles et inverser, inférer, leur surface de prix, il faut s’appuyer sur une ligne plus écrite et plus différentiée encore, celle des prix des options exotiques.

La presse du marché est la phase qui va finir par imprimer le marché, c’est-à-dire qu’elle va achever de le graver du côté du virtuel. Elle me fait continuellement aller et venir à Sydney parce que j’ai du mal à expliquer que rien ne doit désormais se suivre dans le sens du processus industriel ou temporel, que rien ne doit se suivre à l’endroit, mais que tout doit désormais se suivre à l’envers, dans le sens où, pour expliquer le marché, il faut s’y impliquer de plus en plus, et où, pour simplifier et résoudre le problème du marché, pour en occuper enfin le centre et devenir le faiseur du marché, il faut compliquer le problème, explorer jusqu’au bout le processus géographique de complication des payoffs qui fait qu’aux vanilles doivent succéder les exotiques, etc.

La presse du marché est le moment qui annonce la sortie du livre du marché. Car c’est lorsque je me convaincrai que le virtuel est éternel et qu’à la presse du marché il manquera toujours le sujet transcendant, seul capable de décharger enfin la pensée, et toujours le cahier des charges, seul capable de faire débuter l’implémentation actuelle du processus, c’est à ce moment que je réaliserai qu’il faut croiser l’histoire avec la géographie pour débloquer la situation et que, à l’urgence de me faire parvenir le cahier manquant, de faire suivre l’empêchement d’écrire par le dépêchement du cahier, ne pourra jamais répondre, en raison de ce double vide et du vide de l’idée de constater cela, que le retirement dans l’hôtel en face des ruines, ce virtuel du temple, c’est-à-dire l’idée (vide) qui ne regardera plus l’actualité, l’idée qu’il y a, dans le récit de cet empêchement/dépêchement, matière à tirer un livre.

Et ainsi, ceux qui se sont approchés tellement de la ruine au point d’être pressés par elle s’en tireront avec le livre. L’écrivain, censé livrer l’outil d’écriture du marché et donc écrire là, directement ou indirectement, le livre du marché, parviendra à la ruine et à la presse du marché, et c’est le point où il se retirera dans le marché du livre. C’est le moment où il comprendra que le livre du marché, qui ne peut que succéder au marché, ne peut lui succéder qu’à la faveur d’un échange de termes, qu’en devenant le marché du livre.

Le livre retire alors l’écrivain du marché en lui proposant comme marché d’échanger son livre contre le marché et, une fois qu’il sera parvenu à la croix de l’histoire, de se retirer dans l’hôtel, en emportant du récit du double vide et du double manquement la matière d’un livre. Je disais que le livre trouvait dans ce « pas de côté » une ultime différentiation, car c’eût été se replonger dans l’axe de l’histoire et du processus de duplication du marché que de se contenter de rapporter le récit des voyages répétés à Sydney. Au contraire, en me retirant dans l’hôtel virtuel (cette demeure de l’écrivain) qui me tirera sur le champ de ruines, lesquelles me presseront alors d’écrire, me bloqueront et me marqueront de nouveau, me ruineront de nouveau et ne me laisseront de nouveau d’autre choix que de me retirer dans le livre, en me retirant dans l’hôtel virtuel, j’emporte le livre du marché dans la géographie (une manière de le gagner définitivement, donc).

Et ainsi, par le marché du livre, on revient à la place de l’écrivain, qui est la place du marché, ne l’oublions pas. Car il s’agit en premier lieu de livre et non pas de marché : c’est le livre qui s’est déplié entre nos mains et qui s’est trouvé entre nos mains au moment du retirement. Le livre du marché, ce sont tous les hôtels où l’écrivain s’est retiré après avoir été pressé d’écrire par le champ de ruines (après avoir été lui-même imprimé sur le virtuel). Il remporte ainsi le livre, mais en y situant définitivement, cette fois, le risque, c’est-à-dire le marché. Il se retire dans le virtuel, pour de nouveau être tiré sur le champ de ruines, et ainsi il se réarme et il se renoue, il affirme de nouveau le nœud de l’écriture : ce pourquoi on devient écrivain. Il se retire dans le virtuel, là où l’histoire ne se fait plus mais où elle se répète, et où l’écriture peut se faire. Mais il ne s’y retire pas comme dans une demeure. Car il demeure-là par l’écriture, il reste-là par l’écriture, il se ruine par l’écriture.

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