20.10.2009
L'épine au front
J’ai perdu les femmes qui pouvaient me faire écrire pendant une longue période et dont je devais embrasser un paysage entier afin de les embrasser. C’est-à-dire que j’ai perdu, dans la vie et dans l’écriture, la garantie de la durée et de l’étendue.
Dans la lettre à Souraya, je ne fais que « m’étendre » (c’est d’ailleurs le mot qui revient sans cesse). Je me suis étendu sur mon sujet (j’ai écrit une longue lettre), mais j’ai également étendu mon sujet et cela veut dire – pour la raison que ce sujet est mien (je suis son seigneur), que je le possède (j’en suis l’expert) et que j’en suis le maître – que j’ai étendu mon pouvoir.
Je me suis étendu, dans la lettre à Souraya, au point de toucher la totalité du Liban et de reproduire, dans la tête de chacun, la pensée de l’axe très court que ce pays peut inspirer, ce très bref segment orienté du Nord au Sud (j’ai parlé de « très bref tunnel ») qu’on a très vite parcouru par la pensée, dont on a très vite compris le sens, la charge et le danger, dont on a très brièvement ressenti la marque comme une épine, comme une flèche très courte et très dense qui aurait frappé le front de chacun et que chacun préfèrerait parcourir de nouveau mille fois par la pensée, au lieu qu’il ne la retire et ne transforme la douleur qu’elle lui inflige en souffrance dans le combat pour s’en libérer ou pour la transformer ; comme si la meilleure façon d’entretenir cette épine qui ne pouvait plus ni grandir ni se réduire était de renouveler, de rajeunir, de « nettoyer » son séjour dans la chair par la garantie qu’elle serait toujours parcourue par la pensée dans le sens qu’elle est seule à imposer et qu’elle serait sans cesse rappelée à sa place sur le front, de sorte que c’est la chair qui se formerait désormais autour d’elle et même par-dessus.
Et j’ai étendu le pouvoir de cette lettre, qui n’est partie de rien, qui n’est partie d’un serrement de mains que pour aller inscrire, à la main, à tous les coins du pays et en tous ses points, la phrase monumentale qu’il fallait prononcer pour faire le vœu de l’amour à vingt ans, pour faire l’amour ou plutôt pour le remplacer ; j’ai étendu le pouvoir de cette lettre jusqu’au raccord historique qui allait reproduire, dans ma lettre, cette journée qui n’appartenait pas à notre couple d’amoureux, mais au pays qui se retournait.
Car il était clair que dans un pays comme le Liban, à une époque comme celle-là, un amour pareil n’était déjà pas possible ; il était clair que le pays était incomplet et que la vision amoureuse y serait toujours intermittente ; clair, par conséquent, et malgré ma jeunesse et la virginité de Souraya, malgré notre intime connexion avec cette terre et la volonté que j’ai mise, en découvrant Souraya, à découvrir le pays et à découvrir la vie, à découvrir la femme et à découvrir mes vingt ans, que malgré tout cela, nous étions déjà coupables.
* * * * *
Un décalage se produit au Liban, dès le départ. Dès le premier jour de la prise de conscience de la durée et de l’étendue, le Liban retourne les amants et les sépare. Au lieu que l’étendue et la durée, parties de ce point du premier serrement, de ce point qui a ceci de singulier qu’il est double dès le départ et qu’il peut, par conséquent, générer l’espace et le temps, ne développent, autour des amants, un espace homogène qui serait leur élément, qui aurait leur exacte couleur et leur exacte densité, de sorte que cet espace, aussi immense fût-il devenu, serait toujours le leur et leur rappellerait toujours qu’il est né le même jour qu’eux, au contraire, les amants nouveau-nés devront, au Liban, aussitôt échanger leur conscience intime de l’étendue et de la durée contre la nécessité de repenser à l’épine : la nécessité de repasser sur leur front et dans leur tête, non pas le monde nouveau où leur fragment amoureux pourrait se perdre et où, en se perdant, il les empêcherait de se souvenir du moment de leur naissance qui est celui de leur séparation et les obligerait, au contraire, à vivre leur amour étendu, leur amour déjà-là, en toute fraîcheur, mais le monde mille fois repassé et mille fois déjà repensé par leurs parents et par tous ceux qui étaient déjà, avant eux, bien coupables.
Les amants qui naissent sous forme d’un point vont avoir, dès l’instant suivant, tout le désir de l’espace et toute la prétention de la durée. Ils ne peuvent pas rester sur place. Il faut qu’ils sortent se promener et qu’ils aillent se présenter à tous les coins du pays, comme pour dire qu’ils ont été là, ensemble, comme pour poser devant une caméra et créer simplement des combinaisons qui ne seront pas réellement exploitées. Il faut qu’ils pensent que leur amour va durer et de moins en moins accepter de se revoir s’ils ne se donnent pas de plus en plus l’assurance qu’ils se reverront la fois d’après, et la suivante, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’ils se posent à la fin – ce qui veut dire qu’ils se la posaient au début – la question de vivre ensemble, ce comble de la sortie de leur amour (car on pourrait se demander, s’ils s’aiment et sont tout absorbés en eux-mêmes, à quoi cela leur servirait de multiplier par deux, aux moindres recoins, promontoires, occasions ou ratages, aux moindres « sorties » que leur présentera la vie, les raisons de ne pas comprendre, de ne pas comprendre l’espace et la durée).
Car Souraya et moi sommes nés dans un point, dans un serrement de mains et dans un effort de concentration qui allaient d’abord, au contraire, vers la réduction de l’espace (« Tout se passe là, entre nos mains, dans le serrement de nos mains, dans l’espace que nos mains, en se serrant, veulent anéantir ») et vers le reniement de la durée (« Il n’y a d’instant, il n’y a de commencement et de fin que le serrement de nos mains »).
Tout peut partir de là, une durée entière qui captivera peut-être deux vies entières. Car il n’est pas dit, en nous serrant ainsi la main pour la première fois avec cette force expressive, que nous n’allons pas finir par vivre ensemble ; mais comme nous nous serrons, pour l’instant, les mains et que nous ne laissons pas partir cette durée, comme nous ne nous préoccupons pas des conséquences mais seulement du serrement présent de nos mains, cela veut dire également que ce moment de la naissance de l’amour, pour dépendant qu’il soit de la durée qui va suivre – il en dépend, en effet, de cette façon réciproque qui est qu’il donne cette durée et que c’est elle, en réalité, qui dépend de lui, c’est-à-dire que cet instant de serrement est justement supérieur à la durée –, en fait s’en détache et lui dit : « Je me passe sans toi. »
Et ainsi la phrase monumentale que je devais prononcer avant de faire le vœu de l’amour devait-elle le remplacer, car alors elle m’introduisait – en même temps que l’amour et en raison de la perversité de cette terre libanaise et de l’impossibilité qu’elle nous laissât vivre un amour indépendant sans que nous ne pensions à l’épine du pays – à la littérature. Et comme la littérature ne peut pas coexister avec l’amour (pour la raison qu’elle est personnelle et que le couple n’y a pas sa place) cela voulait dire que j’aurai cherché à remplacer l’amour de Souraya dès l’instant de sa naissance et que cela s’est produit à cause du Liban, pour la raison que, nous aimant, nous avons cherché à nous étendre dans l’espace et dans la durée et que ce mouvement de sortie et de découverte ne pouvait que renvoyer, au Liban, à la pensée de l’épine et à la pensée du pays seulement orientée dans ce sens et seulement chargée de cette douleur, si bien que cet échange de la pensée amoureuse et de la pensée coupable (l’échange de la pensée de l’avenir et de la pensée du passé et du repassé) ne pouvait que prendre – c’en est même la définition – la forme de la littérature.
* * * * *
Je ne peux plus écrire que dans un train (de pensée), à l’image du mouvement d’hier où la femme qui aurait pu me captiver pour un certain temps et dans un certain espace était assise à côté d’un autre et m’offrait, grâce à la conversation qu’elle a eue avec lui et qui a duré aussi longtemps que le voyage en train (c’est-à-dire aussi longtemps que mon écriture dans ce train), tous les points d’entrée pour vérifier ce qu’aurait pu être ma conversation avec elle, ce qu’aurait pu être la naissance de notre amour. Mais cela, cette vérification qui m’était offerte de l’extérieur afin que je vérifie, désormais, l’extérieur, ne faisait que me confirmer dans mon parti pris d’une écriture où il y aura désormais une ligne intérieure et une ligne extérieure et où elles devront se dérouler en parallèle à l’image d’un train, c’est-à-dire une écriture qui ne pourra plus s’étendre mais devra toujours progresser.
Je me dis que doit m’attendre l’étape suivante de l’abstraction ; que l’écriture ne peut pas se contenter de suivre ses sujets sur le terrain (ou dans l’étendue d’un pays, ou même d’une vie). Que si je continue d’écrire ainsi, assis à cette place, et traitant ainsi ces sujets (dont le moindre n’est pas d’avoir relu récemment cette longue lettre écrite jadis), c’est que ma place est ailleurs ; c’est que doit m’attendre une grande invention où tous mes niveaux d’écriture, où tous mes sujets seraient articulés. Des éléments dont je dispose : ma boîte, mon produit, ma place, ma vie, ma pensée de la philosophie, il y a quelque chose d’autre, quelque chose de nouveau à faire, mais quoi ?
09:32 Publié dans Méditation | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : écriture, philosophie, métaphysique
05.10.2009
Couloirs labyrinthiques du service
Jean a posé deux carrés de chocolat (au lieu d’un) sur le bord de la soucoupe où siégeait mon « express-lait grande tasse ». Différence productive. Une marque d’appréciation. La distinction du client à la place unique.
En sautant depuis un moment sur place, en répétant cette table fendue (après avoir fini par la reconnaître, par la constituer, par la fendre, par la fonder, par la faire mienne « de l’autre manière que celle consistant à y retourner mon corps » et qui est celle de la faire mienne par l’annonce de la contingence, par le mouvement qui m’a coulé à ses côtés – moi venant dans le même sens qu’elle –, de la faire mienne de l’intérieur de la matière et non pas au nom d’une propriété externe, de l’habiter comme une place, d’arriver en elle en ne suivant que le bord du vide, de reprendre en elle à chaque fois le sens de la fente comme donnant celui de la matière), j’ai fini par me faire remarquer ; j’ai produit le changement et la différence dans le processus répétitif du service.
Quelque chose s’est doublé à l’intérieur et s’est comme surpassé ; la série réglée de gestes a engendré l’improbable, ce carré de chocolat supplémentaire.
Ainsi Jean m’indique-t-il le sens de la différentiation sur place et de l’entêtement dans la contingence qui finit par produire l’impossible : ce chocolat. Car je me suis entêté au point de m’être enchaîné, dans la matière, à la fente et à l’intervalle.
Ce chocolat, cette génération spontanée, n’est pas une possibilité. Il n’est né de rien d’autre que la fente, c’est-à-dire de mon écriture, de ce processus sans lumière et sans possibilité. Il est né à sa propre place, de l’intensité qui s’est trouvée absorbée par le lieu, de l’intensité qui n’a jamais décliné alors même qu’elle ne changeait pas de place.
Il est né de la fente que j’ai creusée dans la matière, tant il est vrai que la fente est ce qui marque et ce qui répète et qui donc crée. Il est né sans cause et n’est pas un effet ; il est une œuvre qui apparaît à la surface, comme une ruine, comme l’œuvre du temps qui justement ne peut pas se passer dans le temps, comme le supplément de matière (et non pas son complément) qui ne respecte plus la loi de conservation de la matière, comme un miracle, un carré de chocolat créé de rien, qui n’a pas de matière puisqu’il indique d’où vient la matière.
Il est la matière qui s’est finie, qui a épuisé ses possibilités, et qui se répète. Une indication pour moi plutôt que pour la physique, une invitation à changer qualitativement le passé, à le redoubler et non pas à le dédoubler, à ne pas m’attendre à recevoir deux carrés de chocolat toutes les fois, mais à savoir que cela peut arriver, à l’endroit où ça arrive, sur place (car on ne peut rien attendre du lieu mais seulement recevoir).
Une aberration, une image double qui n’est peut-être perçue que par moi (ivresse de la place, comme on parle d’« ivresse des profondeurs » ?). La mémoire infinie de l’infinie capacité du lieu. Ce que le lieu peut produire, non pas dans la possibilité, non pas dans le sens attendu, mais une fois qu’on a pénétré le couloir de son service.
* * * * *
Je me sers dans le lieu une fois que j’ai formé ce couple avec ses serviteurs (quelle création de matière infinie les serviteurs de l’hôtel Palmyra m’ont-ils virtuellement ouverte ?). Et je me sers forcément dans un récipient qui n’a pas de fond, qui ne reçoit rien quant à lui, dont le contenu n’est pas clair et qu’on ne peut pas distribuer, mais duquel on reçoit toujours, un récipient qui est « parti » dans une autre direction que celle du contenu.
J’ai déjà dit qu’on me servait dans ces lieux comme on sert une pièce d’artillerie.
Qui connaît l’étendue des munitions de l’hôtel Palmyra et de la capacité de service de ses créateurs/serviteurs ? Je ne sais d’où ils viennent. Que je sache, ils sortent de terre. Ils proviennent de la matière. Ils n’en sont ni la substance ni l’accident, mais le bord. Ils en sont la fente : cela qui répète la matière et qui la sert, cela qui tire la matière. Ainsi leurs ressources ne sont-elles pas dans la matière mais ailleurs ; ils sortent de terre, et je ne peux pas savoir ce qu’ils ont en réserve pour moi, quelle contradiction des possibilités de la matière et des lois de la physique, quelle métaphysique du lieu et du service ils vont me servir, qui creuse le monde dans un autre sens que celui de la nécessité et la contingence.
Une métaphysique du lieu qui ne commence à déployer son système qu’à la condition que l’on vienne à ce lieu (car tout se déclare et se décide sur place) et que l’on s’y enferme, comme moi, dans un tourment et un retournement. Autre chose qu’un accident ou que la volonté de s’enfermer. Un voyage non pas au centre de la terre ou de la matière à laquelle ces serviteurs « viendraient », mais le voyage de ce qui vient en elles. (Il ne vient pas autre chose, dans cette descente-là et dans ce sens-là de la visite, que l’être.)
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J’ignore l’étendue des gestes de ces serviteurs et de leurs pouvoirs ; combien de fois ils les ont répétés, ce qu’ils ont fini par creuser et par emmagasiner sur place, dans une autre dimension que l’espace ou le temps. J’ignore les directions dans lesquelles ils ont appris à puiser, ce qu’ils peuvent produire à la surface chaque fois qu’ils y reparaissent en sortant de terre.
Si la contingence est ce qui arrive (la définition même du visiteur et de la défaite, de la capitulation de celui qui se rend en ce lieu et qui s’y retourne comme un gant : qui y rend l’âme), si elle est l’aménagement d’une place afin que l’autre y passe (alors que dire d’un hôtel ?), si la contingence est l’arrivant, le pensionnaire, celui qui arrive et qu’on reçoit dans le lieu, alors comment qualifier cela qu’on reçoit du lieu, cela qui répète le même dans le différent et dans l’ordre de l’événement et qui est le geste du service ? Si la contingence est la métaphysique du lieu et de la place où arrive ce qui arrive, comment appeler la métaphysique des serviteurs du lieu ?
Ils n’y font pas nécessairement de l’ordre (ce ne sont pas eux qui donnent les ordres) et encore moins y créent-il le désordre. Leurs pouvoirs ne sont ni ceux du chaos ni ceux du dogme. Ils sont ouverts : ils ne sont pas fermés. Un hôtel peut être vide ; mais il ne sera pas dit fermé tant qu’au moins un serviteur y demeure, si bien que, n’étant pas fermé, le vide lui-même peut alors s’en échapper. Le serviteur habite-t-il dans l’hôtel ou dans son vide ?
Que peuvent-ils enlever à cette place ? Que peuvent-ils en extraire, y défaire ? Peuvent-ils se rendre à ce lieu ? Ils ne sont ni la contingence (ce qui arrive), ni la nécessité. Que produisent-ils dans ce lieu, sinon le labyrinthique ? Que sondent-ils, sinon les couloirs et les galeries insoupçonnées, ignorées à la fois de la physique de la surface et de la métaphysique de la profondeur ? Qui sont-ils, sinon ce qui sert la contingence (à défaut d’être celle-ci) ? La pièce de l’hôtel devenue une pièce d’artillerie. Des chemins, creusés dans la matière, qu’ils empruntent pour faire des miracles là-haut, pour produire le double de la matière à la surface.
À force de répéter le service de la contingence, ils ont dû maîtriser le pouvoir de créer et de multiplier. Il est essentiel qu’on ne sache pas leur secret et qu’on ne les suive pas dans le couloir de service. On n’est servi que si on reçoit du lieu.
Le lieu reçoit et j’en suis l’arrivant. La contingence trouve sa place, mais le serviteur n’est enchaîné qu’au lieu et pourtant il ne lui arrive pas ; et pourtant il ne lui est pas nécessaire ; parce qu’il n’existe que par celui qui arrive et pour le servir.
Où donc réside le serviteur ? Quelle est sa métaphysique ? Où habite-t-il ? Quelle autre habitude du lieu signifie-t-il (autre que la répétition et la différence) ? Quelle autre couche que la contingence ai-je ignorée dans le lieu ?
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Jean me double ce carré de chocolat, en semblant canaliser sur moi les chemins du service, ces couloirs du service qu’il n’aura jamais empruntés, au cours du temps, qu’un seul à la fois, une fois pour chaque visiteur, une fois pour chaque différence, mais dont il aura maîtrisé tout à fait la capacité de les emprunter tous en même temps, juste pour produire une fois l’impossible, pour récompenser celui qui arrive souvent par autre chose que cela qui lui vient le plus souvent de ce lieu.
(Car la contingence est censée être univoque ; et ne répéter qu’un seul sens. A-t-on pensé ce que serait une contingence double ? A-t-on pensé son redoublement : un événement qui se passerait deux fois ? Non pas qui se répéterait, mais qui produirait deux événements ?)
C’est peut-être même à cette métaphysique d’un genre nouveau que se prête le service qui a su trouver son lieu et qui a su s’y enchaîner. Les lieux hantés ne le sont peut-être que de leurs serviteurs. Les phénomènes surnaturels et extraordinaires ne sont peut-être qu’une œuvre de l’art du service que le serviteur unique, dans ce lieu qui répète la contingence, aura développé et varié à sa manière. Ainsi ce qu’il y aurait de plus extraordinaire, la chose la plus extraordinaire, serait-elle que le serviteur enchaîné au lieu me serve un jour autre chose que l’ordinaire, ou quelque chose en plus, ou une chose et son double. Il n’y a rien de plus extraordinaire que ce deuxième carré de chocolat !
Ainsi le visiteur du lieu, qui fréquente comme moi le lieu au point de la ruine (c’est-à-dire qu’il le fréquente avec intensité et qu’il s’y plante comme je me suis planté sur le pit) trouvera-t-il en chaque lieu qu’il visite un ange particulier. En Jean, j’aurai trouvé l’ange qui fait remonter et converger vers moi les chemins du service et ses couloirs. Il m’apprend le lieu, alors que je ne m’y attends pas. Il me raconte des choses qui se sont passées.
Ainsi un client serait-il mort, un jour, en terrasse, et le service avait-il dû s’interrompre. Mais le client qui était assis à côté du mort en a sorti un livre. Jean m’a raconté cela en me voyant écrire. Il a voulu faire surgir dans mon livre un autre sens à ce qui se passe là. En me servant cet événement, dans ce lieu où l’on sert des choses répertoriées, à prix fixe, en ce lieu qui m’attend et où je suis le seul qui arrive, quelle variation du service Jean produisait-il ? Quel service possible ? Quels couloirs me faisait-t-il pénétrer ?
Le fil des événements de ce lieu finit par venir à moi à force que je m’y fasse servir. Le lieu m’a si souvent attiré que je finis par l’attirer à moi et même par l’extraire. La mémoire du lieu se trouve aspirée par ma tasse qui a trop souvent été servie, au même endroit, pour ne pas être trop souvent vide et ne pas réclamer cet excès, pour ne pas pomper dans l’autre vase, dans cette page que je remplis, le commencement des choses extraordinaires qui se sont produites ici.
S’il faut désormais qu’on me serve ici, en plus de ce qui s’y produit (en plus des produits répertoriés), cela qui s’y passe ! Quelle variation du service cela signifierait-il ? Que commencerais-je à comprendre ? Quelle disposition des lieux commencerais-je faire remonter à moi ? Qu’aurais-je pénétré ? Que serais-je devenu ?
Je maintiens que ce processus-là est d’un autre ordre que la contingence (puisque celle-ci est déjà arrivée avec moi, par moi, à répétition) et d’un autre ordre que la nécessité (puisque cela n’est pas censé arriver). Il est le fruit de la répétition et de la pénétration. Ce n’est pas le fruit du service qui vient à moi, mais sa racine.
* * * * *
L’hôtel Palmyra, le café des Deux Magots ne sont pas des parcelles du monde, des compartiments qu’on a décidés là et qui partagent avec le monde le même flux d’objets, la même finitude. Ce sont des lieux extraordinaires où le monde commence. Si Jean ne me montre pas ce qui se cache dans les couloirs du service, c’est que cela n’existe pas ici, ni ailleurs. Si Jean produit l’impossible, aujourd’hui, deux carrés de chocolat plutôt qu’un, c’est que le deuxième n’est pas un deuxième chocolat soustrait au stock de chocolat.
Il n’existe pas de stock dans ce monde-là. Ou alors, si stock il y a, mais invisible, il ne communiquera pas avec le stock de carrés de chocolat du monde. Dans ce monde-là, il n’y a que la série et que le processus du service ; or, celui-ci ne comporte, à chaque fois, à côté de la tasse, qu’un seul morceau de chocolat.
C’est que le deuxième chocolat est le double du premier. Et Jean l’aura ainsi créé. Ou plutôt, comme il ne l’a créé que pour moi, comme son service n’a que ce sens-là, Jean m’aura montré les dessous du service, la métaphysique qui va au-delà de la physique et même au-delà de la première métaphysique, celle où l’on attend encore quelque chose.
Et le déroulement de ce service extraordinaire continue. Jean, qui m’apprend l’histoire du lieu, qui me sert ce qui s’y est par extraordinaire produit, m’en montre même le passé. Il produit une carte postale datant de 1980 qui reproduit une terrasse vide, que lui, Jean, jeune serveur, traverse dans toute la largeur de l’image, seul ; pressé, non pas au service de celui qui se présente – car celui-là se serait présenté de face –, non pas par l’appel d’une tâche domestique ou par une sonnerie dans la cuisine – car alors il se serait dirigé vers l’arrière –, mais pressé dans le sens du passage du temps, un balayage sur toute la largeur de l’image ; une terrasse vide, sans client, qui ne sert à rien, et un serveur qui ne sert plus personne et qui la traverse sans autre but que d’indiquer que cela qui se passe entre le lieu et lui n’est pas une question d’habitation, ou d’emploi, ou de service minimal qui le garderait retenu dans les arrêts du service, mais une course dans le temps, dans un seul et même sens : une dimension qu’il me sert et qui me change du processus habituel.
Surtout, Jean m’apprend ce qui a changé dans le lieu, les détails de finition et de couleur du bois qui indiquent qu’une paroi de séparation a été récemment ajoutée entre la grande salle et l’office ; mais que le travail à l’identique a été très bien fait, et même, sur la carte postale, Jean me montre que la deuxième porte d’accès n’existait pas à l’époque, qu’à sa place le mur continuait et que, derrière ce mur, des tables, inexistantes aujourd’hui, occupaient le lieu du passage.
Et ainsi, pour en venir enfin aux tables, pour en venir à la matière subjective (cela sur quoi l’on écrit), pour pénétrer la fente derrière l’accident ainsi que le service de la contingence derrière la contingence, j’apprends que la table qui porte le n°1, la mienne, celle dont le plan de travail est légèrement incliné et dont la surface de bois est traversée par une fente sur la largeur, date de 1914, et que des tables comme celle-ci sont faites pour rester.
Je conçois alors l’idée de lier son sort au mien, de la faire mienne d’une façon différente de celle qui consisterait à y retourner mon corps et à m’y rendre (comme si je voulais réussir à m’introduire dans sa fente), d’une façon différente encore de celle d’y apprendre des morts répétées (ces prépositions qui m’introduisent à sa matière, cet enchaînement au lieu), en un mot, de me lier à elle par une loi de la métaphysique qui est sous-jacente à la métaphysique et à la contingence, celle qui consiste à retourner le service (et non pas le corps), à affirmer que je ne sers plus à rien moi-même, que je ne sers plus qu’à l’invisible et qu’à posséder, sans que personne ne le sache et sans qu’elle bouge de sa place, cette table, où d’autres que moi seront servis indéfiniment…
11:43 Publié dans Contingence | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, philosophie, métaphysique