28.05.2009

La fente (IV)

Si j’ai atteint le stade, ou plutôt le plan, où je peux écrire à partir de rien qu’une fente sur la table, c’est-à-dire à partir d’un double rien, puisque la fente n’est elle-même constituée de rien (que du vide), n’aurai-je pas réussi à retourner toute la logique du sujet et du support ?

La relation avec l’écriture est devenue tellement directe et immanente que cette fente qu’il me faut pour écrire, cette fente dans le bois, cette marque vide, cette question vide, ne va certainement pas fournir la matière de l’écriture et qu’elle va désormais représenter la chose qui, je le réalise maintenant, me fait écrire en premier, avant le sujet et le support et la matière, et qui est simplement l’hésitation préliminaire, qui est la question de l’écriture en ce sens le plus trivial où l’on se demande, avant d’écrire, ce sur quoi on va écrire.

Ainsi cette fente serait-elle la marque de cette hésitation, de ce creux qui s’ouvre de nécessité, non pas sur la page blanche, déjà blanche, mais un niveau au-dessous, dans la matière même qui supporte la page, dans la matière qui sera la plus voisine de moi au moment de cette interrogation et qui est forcément celle de la table ; la matière, ou plutôt le vide, dans lequel doit seulement se précipiter un sujet. Ainsi cette fente serait-elle le vide dans lequel je pousse mon sujet – et toute la question du sujet et de l’inspiration se réduirait-elle à la question du vide, du bord du vide, et du saut dans le vide – et qui, dans l’échange et la conversion qui se produiraient alors, deviendrait le vide qui me pousse à écrire.

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L’immanence et la matérialité de l’écriture deviennent ici telles, la succession des événements à cette surface et l’incorporalité des causes deviennent telles, en matière d’écriture (lorsque cette matière est réduite à ce point), que l’hésitation, la question : « Sur quoi écrire ? », qui précède forcément l’écriture, devient elle-même, pour la simple raison qu’elle la précède, la cause de l’écriture.

Je ne sais si je dois placer la fente comme un préliminaire temporel, à savoir que sa compagnie et de me pencher sur elle, sur son bord, me seraient nécessaires avant que je ne commence à écrire, ou comme un voisinage spatial, à savoir qu’elle devrait être jetée à côté de mon cahier avant que je me jette dans son vide, comme le correspondant et l’étalon et la mesure (comme la marque, j’allais dire, comme le contrat qui me lie) de la ligne que je jetterais moi-même sur le cahier.

Cette fente, devenue le correspondant de mon écriture, ne voudrait ainsi dire qu’une chose – car elle me parle, littéralement – à savoir que je corresponds avec elle, que je lui écris ou qu’elle me dicte ce que j’écris. Elle voudrait me dire que la relation de l’écriture avec son extérieur – et toute l’écriture ne se décline-t-elle pas comme la question de cette relation ? – est, et a toujours été, celle de la correspondance, de l’émission de messages, de mots qui franchissent le vide ou qui proviennent de lui, et que, lorsque cette question est réduite à son strict minimum, à la stricte concentration de son point, comme j’aurai réussi à le faire au terme de cette longue expérience (ou carrière : l’idée de creuser) de l’écriture, elle devient alors une question débarrassée de toute occasion et de tout sujet : elle devient la question minimale de l’extérieur qui serait réservé à l’écriture. Dans le cas de Barton Fink, c’était par exemple la question, que se posait l’écrivain sorti de la boîte, de ce que contenait la boîte qui contenait la tête de l’écrivain.

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Lorsque, de cette question de l’extérieur, on taille les branches qui seraient inutiles à cette correspondance, lorsqu’on considère qu’il faut, pour écrire, au minimum un cahier où jeter des lignes et une surface matérielle, de préférence en bois, où appuyer le cahier (sachant que le sujet, le lieu d’écrire, a été auparavant réduit à une ruine, à un champ de ruines qui n’indique plus, par sa différentiation, que la nécessité d’être-là ou plutôt de rester-là, la nécessité d’être-là en reste de l’écriture, de rester-là dans le lieu où il ne restera plus et où il n’y aura plus lieu qu’à écrire, sachant donc, que tout sujet transcendant qui aurait pressé sur l’écriture comme par en haut s’est trouvé dernièrement réduit à ne presser par rien d’autre que par l’immanence, par la différentiation qui n’avait pour matière que la propre brisure et la pure localité de sa ligne, c’est-à-dire à ne presser que comme une ruine), alors ce qui pourra au minimum, dans ce dépouillement qui est celui de l’essentiel, tenir lieu d’extérieur pour l’écriture, ou plutôt, d’intervalle vide que celle-ci devrait franchir pour aller et pour provenir, ce qui pourra tenir lieu de correspondant pour lancer l’écriture (car en écrit, donc, toujours à quelqu’un), c’est cette fente dans la matière de la table qui correspond donc absolument – car dans ce détail minimal de la différentiation, la localisation de mon écriture, qui ne serait pas encore complète avant qu’elle ne fût asservie, au-delà de la place où je me trouverais, au-delà de ce coin de la salle où j’écrirais, à la table matérielle elle-même, n’aura plus comme système de positionnement global que le strict local, ce qui veut dire que le lieu, que la localisation sera ici absolue – à mes lignes.

Et je songeais alors que si cette fente, cette marque du vide dans la matière de la table mais qui faisait une différence, cette fente qui était donc une entaille, la dette matérielle qui m’accroche à la table et me lie à elle (qui me lie si bien que plus l’heure tourne et plus le plan d’écriture pivote, plus le pont du vaisseau s’incline sur l’abîme et menace de m’y précipiter sans sujet qui tomberait avec moi, plus mes options se réduisent aux purs mouvements réflexes, à la matière qui serait rattrapée par la matière, au corps qui ne saisirait plus que le corps, et plus cette fente dans la table s’avancera comme la seule attache, comme le seul accroc capable de me retenir de glisser, littéralement comme la seule prise qui serait offerte à ma main), je songeais que si cette fente était capable à elle seule de me pousser à écrire, que si l’écriture ne devait, en fin de compte, ainsi surgir de rien, si rien, une fente, une marque, un creux dans la matière, la chose dont on imagine le plus difficilement qu’elle puisse fournir à l’écrivain une matière à écrire, pouvait ainsi me faire écrire, alors pourrait s’ouvrir ici l’accès à l’espace où Pierre Ménard écrit.

Moi je me suis asservi et attaché à cette fente ; j’ai besoin de l’avoir sous les yeux, sous le cahier, pour écrire, et j’écris alors sur elle, je la répète, et lui, pourra-t-on dire, lui, Pierre Ménard, aura eu besoin d’une autre marque vide, d’une autre fente dans l’établi qui supporte l’écriture, et qui ne pourra donc rien lui apporter de plus ; lui, Pierre Ménard, aura eu besoin de la fente du Don Quichotte.

 

23.01.2009

Le processus géographique

Aller en Australie, en une seule fois, en un seul voyage, en un seul sens, comme processus géographique du Black Swan (ou du marché). Non pas que le marché ou l’événement aient lieu en Australie, mais c’est plutôt qu’il s’agit de faire un livre de ce marché, que ce livre ne peut pas être un traité théorique mais un récit d’aventures, que l’aventure suppose le voyage et la géographie, et que c’est le livre qui doit être le voyage et non pas raconter le voyage comme si l’aventure se confondait de nouveau avec un processus temporel.

Le livre n’a qu’un sens ; il ne se lit qu’une fois (en dépit de son infinie fracture/facture/fabrique et de son infinitésimale différentiation et répétition) ; il n’est qu’un seul déplacement. Et c’est pourquoi il ne doit pas se passer dans le lieu du marché, ou faire passer l’histoire du marché, mais être lui-même le passage du marché, c’est-à-dire de son sens. Si le marché est la case vide qui manque à sa place, le point aléatoire de la redistribution perpétuelle, alors on peut penser que ce processus ne peut que se décrire dans le temps et que le récit consiste à se calquer sur l’irruption, à attendre que l’événement ait lieu pour porter son empreinte à l’endroit où il a lieu. Mais si le livre devait lui-même être l’événement ? Si le livre, dans son infini recul et dans son infinie préparation/armement (car il est clair qu’il compte des pages et que celles-ci doivent se suivre) ne devait que nous transporter sur le lieu de l’événement : non pas l’endroit de l’événement, mais son envers, son virtuel, ce qui le pousse littéralement et le produit, son « il a lieu » et non pas son « lieu » ?

Comme le marché est la case vide dans le jeu de répétition et de réarmement, et si le livre du marché doit être, en une fois, le récit du périple géographique, il faut que dans cette seule fois le livre se passe à l’extérieur du cahier. Si le cahier, que le voyage transporte et dont le livre n’est que le récit du transfert jusqu’à moi, vide, a été requis sur le lieu d’écriture par l’impératif de l’écriture, par la nécessité d’écrire non pas quelque chose en particulier mais d’écrire sur ce site et sur ce lieu de l’écriture, non pas d’écrire sur le site mais d’être en plan avec lui, de mèche avec lui (la mèche pour percer un mur ou une colonne), d’écrire comme la connexion à son marché, à sa fabrique, à son écriture et aux recouvrements/découvrements de son immanence, une nécessité d’écrire qui ne se décrit donc elle-même que comme la circulation et le réarmement d’une case vide, mais une nécessité tellement pressante qu’elle semble émaner d’un plein, il faut que le livre soit la couverture (au sens presque médiatique) et la reliure de ce double dépêchement et empêchement vides, celui du cahier vide sur un lieu où le sujet de l’écriture est lui-même vide et n’est que la circulation d’une case vide.

Il faut que le livre soit la capture (l’extraction, le ramassement, la collecte) de la raison pour laquelle il manqué cette pièce, ce cahier vide, à l’auteur qui s’est trouvé, sans principe transcendant ni monument, mis en présence de cette ruine, à même la connexion avec son immanence, et qui s’est trouvé alors dans l’absolue nécessité d’écrire ; qui s’est trouvé là simplement pour capturer lui-même et s’imprimer lui-même avec le signe de cette circulation vide. Il faut que le livre en soit la capture, c’est-à-dire qu’il faut qu’il se passe lui-même comme le récit de cette capture, qu’il en soit le résultat, qu’il en soit lui-même l’événement, le sens du passage. Et comme il s’agit d’une capture instantanée que le livre ne peut livrer que dans un seul sens, cela voudra dire que le livre sera une inversion.


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La géographie du marché sera livrée exactement dans le recul et l’armement de la phrase qui dit : « Du récit du dépêchement de ce cahier vide en ce lieu de circulation du vide, un cahier dépêché afin que s’établissent là-bas, à même le plan d’immanence, à même l’immersion dans la vague de recouvrement de la ruine par la ruine, la connexion avec cette circulation et le nœud de cette circulation, il y a matière à faire un livre. » Car le livre dira ce qu’il faut recueillir (recueil) et relier (reliure) dans le dépêchement de ce cahier au motif doublement vide.

La géographie est livrée, le livre est le résultat du voyage dans le marché, parce qu’on rapportera, de ce lieu et de ce voyage, en un mot, de cette géographie, justement un livre qui rapportera le voyage. Le livre devient pour moi synonyme de géographie (il y a des livres d’histoire et il y a des livres de géographie). Et en ce sens, le livre n’est pas le cahier. On peut se demander ce qu’est le cahier. Le cahier est le plan qu’il a fallu glisser au-dessous de cette circulation, dans la matière et dans les lignes mêmes de ces ruines (dans cette circulation du vide), afin que cette circulation, qui est forcément bloquée et enchaînée au plan d’immanence, s’y imprime. Le cahier vide est la pièce qui crée l’événement : ce qui manque, ce qui va être dépêché. Le cahier crée la ligne. C’est de la nécessité, qui est l’immanence même, d’écrire dans ces ruines et de l’impossibilité tout aussi immanente d’écrire sur autre chose que ce cahier qu’est né le besoin impératif de le dépêcher et de l’acheminer. C’est sur ce cahier, en effet, que sont écrites ces choses ; elles « sortent » de lui et ressortissent de lui, avant de sortir du lieu. C’est le cahier qui inspire cette écriture et qui la produit. L’écriture ne remplit rien quand elle remplit ce cahier. Elle ne le remplit pas ; elle le plie et le replie ; elle le travaille et le complique. Le cahier fait partie de la matière plastique que l’écrivain pétrit et manipule et plie et replie pour produire cette forme finie de l’écriture.

C’est le cahier qui noue ici l’histoire (le processus de l’écriture qui est le processus de l’histoire) et la géographie (ce site et les marques, les strates, de ce site ; ce qui s’y est passé et qui y est marqué ; la géographie comme l’empreinte de ces passages et de ces différentiations ; la géographie comme le coup d’œil instantané à la carte de géographie, qui explique pourquoi cela doit se passer ainsi et le cahier être requis et aussitôt dépêché en ce lieu).

C’est le cahier qui est le signe, l’épreuve, l’empreinte, je dirai même, la marque, de cette nécessité intérieure qui n’a d’autre nom (d’où la nécessité) que l’immanence. C’est le cahier qui devient le point de connexion le plus urgent, le plus pressant, mais également le plus vide, de cette fabrique et de ce marché. (C’est-à-dire qu’il n’est pressé contre aucune paroi ni par aucun contenu ; il est pressant à l’envers et non pas à l’endroit ; il s’agit bien là de cette nécessité de l’écriture postérieure, de la nécessité de penser par après.)

Le cahier devient le point du marché, la précipitation, le dépêchement, ce qu’il faut précipiter et dépêcher en ce lieu, ce qui manque, ce qu’il faut aussitôt glisser à l’endroit de ce lieu (ce qui veut dire qu’on matérialise également un envers) pour qu’il en porte la marque de l’immanence. Quant au livre, il est ce qu’on rapporte et ce qu’on inverse là. Il est ce qui couvre et ce qui relie cela. Il est comme l’écriture extérieure du cahier, l’écriture extérieure de la nécessité intérieure. Il écrit autre chose que ce qui s’écrira sur le cahier ; il écrit tout à fait autre chose. Mais il écrit indirectement ce que le cahier écrit, puisque l’on peut alors se contenter du livre et du récit de cette aventure. On peut même se contenter du concept et du nœud du livre (pas encore son contenu). On peut se contenter de comprendre, ou plutôt d’intuiter, de saisir et non pas de contenir (comprendre), la raison pour laquelle, dans ce récit du cahier vide et manquant, il y avait matière à faire un livre. Car cela est le nœud exact de toute l’aventure : le point où toutes les questions et toutes les lignes se nouent.

On peut se contenter d’écrire le livre ou de se saisir du nœud de son écriture avant d’écrire le cahier. On peut même se dispenser d’écrire celui-là, en fin de compte. Ce qui veut dire que c’est le livre ici qui pousse et qui produit le cahier. Le cahier peut rester vide, il peut rester justement égal à ce qu’il signifie, à son manque justement, et le livre ne s’en écrire pas moins. Le livre devient lui-même l’événement, comme arrêté au bord de ce cahier vide, et qui noue lui-même l’événement, qui décide l’événement (puisqu’il justifie la matière d’un livre), si bien que le cahier est nommé et décidé après le livre : c’est le livre qui l’écrit.

Le livre aura ainsi été ce que je rapporte et ce que j’extrais de cette aventure : il est la nécessité, l’écriture extérieure. Il est l’inversion, ce qui reste dans la main, ce qui reste à faire. Il n’aura pas été le résultat d’un processus mais d’un seul voyage, d’un seul trajet, d’un seul mouvement de recul et d’extraction et d’inversion issu de cet endroit où le cahier, qui est arrivé à manquer, est parvenu à concentrer toute l’écriture et toute la ruine comme processus historiques. (Le cahier les a concentrées : c’est-à-dire qu’il les a remplacées ; il les a éliminées.) Et ainsi, le livre ne sera sorti (les livres sortent, en effet) de ce lieu que comme un processus géographique.

Comme le processus historique du virtuel est résumé et recouvert par le point de connexion du cahier, lequel, parce qu’il est arrivé à manquer, aura rendu ce processus plus pressant, aura créé l’événement de l’événement, aura justement croisé la direction de la géographie avec la direction de l’histoire, engageant ainsi la carte entière du pays et des routes avec la strate de l’immanence et le dépôt de la ruine (la déposition de la ruine, son témoignage, sa sortie hors de la boîte : la dépose de ce contenu-là), alors le livre qui vient après, le livre qui vient écrire cela de l’extérieur, n’aura plus que la direction de la géographie pour étendre son processus. Si bien que le livre dont la matière est là, le livre que j’écris après cela (tout comme le livre que j’écris et que je rapporte du trajet géographique de ce qui m’aura manqué, à Sydney, en présence de l’immanence du marché, pour glisser l’épreuve sous l’immanence et recevoir sa marque et son empreinte) sera le livre de la géographie de l’événement et du marché, et non pas le livre de leur processus historique.

Après l’histoire et l’écriture comme processus de l’histoire, c’est la géographie comme récit d’aventures et comme livre de géographie qui m’anime (un livre qu’on rapporte, un livre qu’on extrait d’un seul voyage, en un seul sens, dans un seul et même mouvement de recul et de récit à partir du « non-lieu » et du « non sens » de l’événement, à partir du « non-lieu » et du « manque à sa place » de ce cahier qu’il a fallu dépêcher et dont toute la nécessité de l’écriture se résume par l’urgence de son dépêchement, ce cahier qui résumait et qui faisait le point sur le marché, ce cahier qui faisait, en un mot, le point du marché). C’est justement la période où je suis sorti de la boîte et du livre.

Je suis sorti de la boîte, et cela veut dire que je ne cherche plus à courir le monde avec ma boîte ou à le couvrir avec mon système. Je ne fais plus le tour du monde et des possibilités. Je ne cherche plus à systématiser mon produit et à reproduire, indifféremment, en tout point de l’orbite, le même geste de sortir le produit de la boîte et de ne communiquer qu’un contenu. Je suis sorti de la boîte et de la créature actuelle, et cela veut dire que je suis aujourd’hui également connecté au virtuel : que s’il ne sort aucune implémentation actuelle de mes voyages ou de ces lieux où aurait pu se nouer le marché et s’enchaîner la fabrique, au moins il en sortira un chapitre ; que si je n’avance pas sur le terrain et que je n’étends pas la gamme éparse de mes possibilités, au moins je reculerai dans le virtuel, au lieu où se noue et s’extrait le chapitre.

Et je suis sorti du livre, au sens où le livre n’est pas devenu lui-même le processus de fabrication de remplacement. Je ne cherche pas plus à faire régner le système de la boîte qu’à étendre et amplifier le contenu du livre. Le livre ne contient rien, il ne renferme rien ; il n’est lui-même qu’un mouvement d’inversion et de sortie : la marque d’un lieu, le résumé d’un processus devenu géographique (c’est cela, devenir, pour un processus). C’est-à-dire que je ne raconte pas ce qui m’arrive, dans le livre : actualité ou non actualité, implémentation, avancement ou retrait ; mais c’est le livre qui s’impose lui-même comme matière, dans ce mouvement de recul, comme lorsque, à force de vouloir écrire sur le marché et de réclamer ce cahier, ce feuillet, qui manquait si cruellement à sa place, devant l’urgence de ce point de connexion, l’urgence de ce support (cahier de charges) pour l’implémentation du modèle du marché, c’est soudain la couverture et la reliure d’un livre que je me suis trouvé avoir entre les mains et qu’il m’est alors apparu que le livre, parce qu’il était susceptible d’être « reçu » dans un mouvement de recul et qu’il n’était pas tenu d’être continuellement perçu comme un processus positif de fabrication, pouvait recevoir la matière inverse du marché, pouvait le contenir inversement, et devenir lui-même le livre de marché. Ce que, dans un dépliement naturel, dans un mouvement de ma pensée qui s’est naturellement dépliée à l’extérieur et non pas qui s’est imaginée dans une boîte, il est naturellement devenu, dans une connexion immédiate, plan à plan, avec le marché.

Une double inversion et un double dépliement, ici : non pas faire la théorie du marché, non pas faire le récit du marché, mais devenir la marque extérieure, l’écriture extérieure, du processus géographique dont le seul et unique mouvement de recul rapporte la matière et le nœud de ce qui a manqué/marqué là-bas. Il faut un voyage, il faut toucher la géographie après avoir mis le point et la croix sur l’histoire, pour que le marché, ce lieu de l’événement, ce site de la situation envenimée, se transforme en livre de cette manière qui garde intacte la continuité et la tension de la surface. C’est-à-dire que le livre est avant tout un dépliant. Il sort de là ; il se dégage de là : il y a donc une géographie.

Le livre sort et se déplie : cela veut dire qu’il ne se referme pas et qu’il ne contient pas. Il se dresse comme le contrefort d’un manque, comme le processus lancé dans sa propre géographie, l’envers qui se constitue à son propre endroit, pendant que s’engagent la géographie et l’histoire dans leur marque et dans le voyage de ce cahier vide vers eux. A Sydney, je me suis trouvé également mis en présence d’un champ d’immanence : un champ de ruines et d’arêtes aux multiples brisures ; je me suis trouvé au point où il fallait absolument écrire sur mon support habituel, l’outil que j’ai passé tout ce temps à aiguiser et à polir, et écrire absolument en ce lieu, sur ce site absolu de rencontre et de recouvrement des vagues de l’immanence.

14.01.2009

Hôtel Palmyra (II)

J’ai donc atteint ce stade tellement immanent de l’écriture où tout sujet qui la précèderait et qui la surplomberait (la dépassant ainsi d’une tête) et sur lequel elle serait censée écrire (que ce soit le sujet, la matière de l’écriture, c’est-à-dire le thème sur lequel elle porte, ou carrément sa matière subjective, le support matériel de l’écriture, la feuille ou le cahier) a disparu, et où cette nécessité préalable de l’écriture (« Je détiens un sujet : il faut que je l’écrive ! », et jusqu’à ce devoir de l’écriture qui ne serait suscité que par la page ou le cahier à remplir et qu’on ne pense devoir, pour la raison, justement, qu’il ne serait provoqué que par le vide, à aucune nécessité) l’a entièrement cédé à la véritable nécessité d’écrire, celle qui vient par après, celle qui appelle la pensée à se développer après coup, sous la contrainte de la contingence et de ce qui vient, de ce qui arrive, c’est-à-dire que cette nécessité-là, parce qu’elle est contrainte par le contraire de la nécessité qui est la contingence, est contrainte en réalité de se répéter tout entière à chaque coup de la contingence : elle n’est répétée que dans le virtuel, allant à chaque fois redire l’être dans le sens qui est le sien, et ainsi acquiert-elle une force infinie.

Si la pensée se développe sous l’effet d’une rencontre, qui ai-je rencontré à Baalbeck, à l’hôtel Palmyra, pour que le seul compagnon que je désire par suite de cette rencontre soit mon cahier vide, pour l’envoi duquel non seulement la nécessité historique a cette fois été mobilisée (la loi de succession qui fait que je dois remplir un cahier après l’autre, et encore la loi de succession des jours qui m’enchaîne au devoir d’écriture journalier) mais également la nécessité géographique : ces deux routes historiques (concourantes ou divergentes ? différentiées ?), la route de Damas et la route de Baalbeck qu’il a fallu rassembler en la nécessité de leur nœud, faire exprimer dans leur embranchement, et précisément dans leurs sens respectifs (l’une allant à Damas, avec tout ce que ça signifie comme fabrique de tissu et intelligence interprétative, transversale, du Proche-Orient, et l’autre allant rejoindre un plan d’immanence plus sous-jacent encore, celui qui s’étend sous la machine de guerre, qui collecte les ruines du temple et la trace de sa différentiation par la guerre, celui où s’arme et se recharge un virtuel à la double voix et à la double ligne, car non seulement il dit l’être comme il se doit, mais il dit, en plus, le lieu d’être de ces ruines, ce que ça signifie qu’elles soient là, posées, et que nous soyons posés en face d’elles, que si ces ruines n’ont plus aucune actualité, quel sens cela a-t-il vraiment qu’on vienne à elles comme ce qui vient et ce qui arrive, quel est le sens de notre événement, de notre arrivée, dans ces ruines, et quelle ligne, quel plan, encore relever de leur site (je dirai plutôt : de leur situation envenimée) si la différentiation a atteint en elles un degré tel qu’elles ne sont plus que lignes brisées qui tombent et que même l’actualité a du mal à leur venir), ces deux routes que j’ai dû mobiliser, avec la marchande d’étoffes prenant le chemin de l’une, dans la navette historique de son tissu et de sa fabrique, et s’arrêtant à l’embranchement de l’autre, à Chtaura, pour me destiner ce cahier vierge, qui n’était plus alors une pièce préalable du moteur de l’écriture mais une case vide, manquante, justement dépêchée après ?

J’ai atteint ce stade de l’écriture et de ma fabrique – et il a fallu, pour cela, investir l’hôtel Palmyra vide, dont toute la nécessité doit également s’interpréter après coup comme étant celle de l’écriture et de son moteur – où je me noie et je m’immerge dans le lieu d’écrire ; où je ne discerne et ne prévois aucun sujet particulier avant de m’imprégner et de m’imprimer moi-même dans le lieu, où le virtuel, une fois reconnu son lieu, et le nœud de l’écriture, une fois désigné à la croisée de la table en marbre et des colonnes romaines, m’ont tout de suite imposé d’aller dans le seul sens que je connaisse qui est celui d’écrire, et le récit, inverse (parce que je me trouvais saisi du lieu et du nœud avant de disposer de la page), a alors consisté à écrire un livre à l’extérieur du cahier, justement le récit de la façon dont le cahier a été livré, expresse, à partir du nœud des deux routes, de l’Histoire et de la géographie, au point qu’on pouvait penser que le cahier (et sa nécessité a posteriori) n’ont été inventés que pour créer ce livre (ce récit d’une livraison) ; car alors c’était la seule manière de dire quel sens cela pouvait avoir de se retrouver sur ce site, dans cette situation envenimée, et de devoir écrire.

Ce qui me met dans cette situation de redistribution et d’écriture, c’est évidemment la place vide de l’hôtel Palmyra, dont tous les fils et toute l’histoire de la conservation en l’état (à cause de la guerre, des religions, et de l’immanence, à cause de l’art et des festivals) seraient à redire afin d’installer en son centre, comme une seule voix venue du virtuel, le lieu d’écrire.

Jadis lieu et site de transcendance que la ruine et l’érosion ont transformé en milieu de pure immanence, les ruines du temple de Baalbeck ne m’attirent pas tant par leur monument qu’elles ne me noient dans les vagues et les replis de ce qui les découvre et les recouvre, à savoir ce flux et ce reflux d’immanence qui n’altère pas la tension de la surface et le plan mais fait simplement pénétrer les uns dans les autres les ouvrages de la marqueterie ; et ainsi, après avoir assisté, en elles, doublement à l’ouvrage de l’immanence, une première fois par la guerre, par la transformation des colonnes espacées et transcendantes en lignes infiniment fracturées de la défense locale, en lignes infiniment différentiées et localisées par l’acte de guerre, qui devient, à travers chacune des meurtrières, à travers chacune des pierres, un arrêt de mort, c’est-à-dire une répétition (essentiellement une brisure ; et j’ai déjà dit que tuer, c’était répéter ; sans parler de l’arrêt qui est une répétition) qui relance toute la ligne (le temple, en devenant citadelle, devient une ligne fractale où chaque angle, chaque meurtrière, engage la totalité de la ligne de défense et peut tout à la fois la défaire et livrer la citadelle), et une deuxième fois par le temps et l’infinitésimal fracturation de l’érosion, je ne peux plus établir avec elles que les liens de l’immanence qui sont de la surface et de la fabrique, c’est-à-dire qu’ils sont de l’écriture, si bien que les ruines me saisissent et m’arrêtent comme un lieu d’écrire avant qu’elles ne soient un lieu d’être ; elles me saisissent comme une arme dont peu importera qu’elle soit livrée et quelle livre son actualité et dont seuls compteront alors l’armement et le virtuel ; elles me saisissent par le devoir d’écrire, par le moteur de l’écriture et son rechargement/réarmement, avant de m’en offrir la réalisation actuelle, si bien que pour inventer et créer ce mode unique de livraison, pour faire un livre, non pas qui relie et qui recouvre le cahier mais qui a lieu à l’extérieur du cahier, il ne s’est trouvé rien de mieux, pour constituer le récit, que ce cahier qui manquait soudain à sa place et qu’il fallait me dépêcher.

Ce cahier, peut-on dire, était mon modèle de raccordement à la surface du marché : la livraison actuelle en importerait peu (comme importait peu la livraison du modèle à la banque australienne), mais seulement le virtuel dont il provenait et dont il retournait (jusques et y compris l’éventualité que le chauffeur de taxi l’égarât et qu’il ne me parvînt jamais) ; car c’est ainsi que doivent s’écrire les livres en milieu d’immanence pure, sans aucune saillie ni transcendance, mais en donnant leurs pages à imprimer (comme une empreinte) à la surface.