23.03.2009

Seul l'impossible se réalise

La théorie de la relativité générale n’est pas relative, mais absolue. Elle rend intrinsèque, propriétaire, l’espace-temps. C’est-à-dire que l’espace ne sera plus l’espace extérieur, accroché on ne sait où, où se jouera la représentation (théâtrale) des phénomènes qui y sont attendus : le mouvement des planètes, les rayons lumineux, la matière et son cortège et son champ de gravitation, etc., mais qu’il deviendra interne à toutes ces saillies et à tous ces mouvements. Il sera lui-même structuré par la matière, sans aucun cadre externe, sans aucune dimension transcendante supplémentaire où décoder (après qu’elles y auraient été surcodées) la forme et la manière de cette structuration.

La géométrie et la structure seront directement celles de l’espace, qu’on appellera ici surface, pour bien indiquer que l’espace de la représentation a abandonné le théâtre extérieur et s’est plongé dans la chose elle-même, dans la variété elle-même (une variété devenue propre et intrinsèque, sans aucun espace de choix possibles où noter et sélectionner la façon dont elle « varie »), à la manière dont la géométrie riemannienne abandonne les repères extérieurs et ne connaît plus de champ et de déploiement pour sa « variable » et pour sa « mesure » que l’ondulation de la surface elle-même, c’est-à-dire l’onde et le sens, la transmission et la fabrique de la surface même.

Ainsi la théorie de la relativité générale prescrit-elle et presse-t-elle un seul sens de parcours (one stroke), celui qui va de la matière à la géométrie de l’espace-temps, sans échange ou aller-retour possible dans un cadre où l’une et l’autre seraient mises en relation. Elle y va dans une relation sans médiation extérieure et sans « identité », une relation qui n’a de sens (c’est-à-dire de différence : car faire sens, c’est faire une différence) que son propre parcours, qui n’a donc de médiation que sa différence propre.

En ce sens-là, en ce manque de rapport avec une identité externe, la théorie de la relativité est absolue et non pas relative. Elle n’a qu’une seule face, et ainsi elle est une façon absolue de dire la contingence ; où la contingence est ce minimum, ce commencement, cet aller sans retour, cette pensée sans réflexion, cette percée sans retardement ou attardement possible dans la « chambre des miroirs » et dans la salle des représentations où le discours doit se ralentir par le réseau de réflexions que lui renvoient les murs et le cadre où il s’enferme. L’espace devient alors un résultat et non plus un absolu posé à l’avance. La transcendance devient immanence.

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Et maintenant j’aimerais opérer un retournement similaire en ce qui concerne l’espace général où l’on situe d’ordinaire le possible. J’aimerais dire, non seulement que l’espace des possibles n’est pas lui-même défini à l’avance et qu’il n’est pas un théâtre où doit se jouer la réalisation, mais que, pour cette raison, et en simplifiant encore, le jeu du possible, son rôle, cela qu’on attend de lui d’habitude, ne devrait pas lui-même être donné à l’avance. Car, avant l’espace des possibles, il y a l’espace du possible, son lieu d’extension et de production, la salle où on l’attend, et ce sera encore une fois le lieu de la pensée représentationnelle. J’aimerais dire que la contingence est la matière première (chez Meillassoux, c’est d’elle qu’on déduit jusqu’à l’existence des choses), et que c’est elle, lorsque la lecture commence dans son sens à elle, qui produit comme résultat l’espace où le possible s’étend et s’attend.

Il n’y a donc pas d’espace de possibles qui préexisterait à la contingence, et où on attendrait de la voir réaliser l’une ou l’autre de ses branches alternatives. La contingence est le premier sens (celui du « double parcours » de la question : « Pourquoi existe-t-il quelque chose plutôt que rien ? », ou de sa transformation par Baudrillard : « Pourquoi y a-t-il rien plutôt que quelque chose ? »). Il faudrait ainsi dégager autant que possible la notion de la contingence de celle de la possibilité, quitte à suspendre le temps lui-même, le « temps » que ce dégagement et ce discernement aient lieu – car ils n’ont que le lieu.

Je me place là à un niveau métaphysique plus élevé encore que la relativité générale, puisque le temps lui-même n’est pas encore engendré à ce stade, sans parler que la conversion, qui est mon opérateur fondamental à ce nœud-là de la logique, est ce qui traduit la contingence dans le sens de la « place » (le sens de ce qui traverse, ce qui coupe et ce qui arrive), et que c’est la place qui donnera par la suite l’échange, c’est-à-dire le « temps » dans lequel l’actif contingent reviendra à moi sous forme de prix (et il reviendra éternellement parce que son temps n’est pas le temps chronologique).

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Ainsi la contingence absolue, celle des lois de la nature, est-elle le contraire de la nécessité sur un autre plan que celui où cette dernière sera assimilée à la somme totale des possibles (et c’est cette confusion des deux plans qui fera jouer à la nécessité – notion fermée et ponctuelle s’il en est – le rôle du mauvais pivot et du contresens ultérieur).

Les lois de la nature sont contingentes, c’est-à-dire qu’elles ne sont pas nécessaires, c’est-à-dire qu’elles auraient pu être absolument différentes, mais la raison en est le manque de raison, le manque de représentation, l’absence d’espace où aligner ces possibilités alternatives, et non pas sa présence. Cet espace des possibilités n’a pas lieu parce que le sens unique, absolu, qui a donné la contingence des lois a déjà eu lieu avant cet espace.

Ainsi, l’espace des possibilités ne devrait pas être ajouté au sens premier de la contingence et comparé à lui. La contingence première est inéchangeable ; elle est à une seule face ; et la question de la nécessité des lois et son autre face, qui est la « réalisation », avant tout conceptuelle, qu’elles auraient pu être différentes, ne sont qu’une tentative d’échanger cette contingence.

L’absolu est forcément contingent, puisque la nécessité est déjà une couche supplémentaire ; elle est déjà une face de miroir artificiel qui vient refléter la face unique de l’absolu, qui vient lui donner une autre face là où il n’en a besoin d’aucune et où il est, par définition même, cela même qui n’a qu’une seule face. Ainsi la nécessité, à ce stade-là de la contingence, doit-elle être rejetée sans le mot, et avant même le mot. C’est-à-dire qu’elle doit être rejetée, défaite, avant même que son nom ne soit prononcé. Sans parler des « autres façons possibles » dont les lois contingentes auraient pu être, qui ne sont pas des autres façons (qui ne sont pas d’autres faces) mais qui forment simplement une autre façon de dire la même contingence, c’est-à-dire de la dire encore dans le même sens. Ces autres façons sont l’autre face de la contingence qui n’a qu’une seule face (c’est-à-dire que la contingence dit ça : elle dit ça surtout). Autant dire l’incertitude du statut sémantique et logique de ces « autres faces et façons ». Il faut prendre le maximum de précautions en les évoquant, et certainement ne pas les confondre avec des possibilités.

Cette contingence première rejette donc la nécessité par le principe d’exclusion de l’échange impossible. Elle est tellement absolue que de l’opposer à une nécessité (ou, équivalemment, de la renvoyer vers son autre face, impossible, qui dit qu’elle aurait pu être autre) serait déjà une revendication indue et injustifiée de la pensée à son égard, elle qui est absolue et qui ne devrait ainsi être approchée par la pensée qu’à la condition (sans condition pour la pensée) que la pensée sorte de son théâtre habituel en l’approchant, c’est-à-dire qu’elle devra sortir de la médiation, du rapport, de la comparaison, de l’identité, de la nécessité, etc.

La nécessité est donc rejetée, et la contingence réaffirmée, avant (même) la lettre de la possibilité. La nécessité est rejetée absolument, avant même qu’on ait comparé la contingence aux autres possibilités ; car il n’existe pas encore de possibilité.

Et maintenant, on se tourne vers la dimension du temps, vers le temps de l’action et du présent vivant qui n’est lui-même que l’une des multiplicités selon lesquelles la contingence initiale se sera différentiée (alors comment ce temps pourra-t-il lui-même contenir un prochain avatar ?), et on confond la nécessité que l’on vient de rejeter avant même qu’elle ne se prononce, la nécessité rejetée absolument au nom de l’inéchangeabilité de la contingence, avec la nécessité comme somme de possibilités (en effet, la notion de possibilité a été entre-temps produite), et l’on raisonne que, comme la nécessité-somme-des-possibilités des lois est invalide, c’est donc que la possibilité sera ouverte que les lois de la nature changent, et même, que l’on pourra s’attendre à ce qu’elles changent.

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Il faut absolument reconnaître la contingence des lois de la nature ainsi que la possibilité qu’elles eussent pu être différentes, mais il faut se garder de projeter cette multitude de possibilités dans le futur. Une spéculation factuale comme celle de Meillassoux doit s’arrêter au passé et ne pas permettre que ces possibilités alternatives passées (concevables, donc) puissent devenir des possibilités futures attendues, tout simplement parce que les changements futurs, qui seraient alors dus à la contingence, sont d’un autre ordre que celui des possibilités.

Mon intuition est ainsi que les lois de la nature sont certainement absolument contingentes mais qu’il se passe quelque chose de fondamentalement erroné lorsqu’on se tourne vers le futur en attendant qu’elles changent, ou même, en se croyant obligé de démontrer pourquoi elles ne devraient pas changer. Sans doute la pensée conceptuelle et la métaphysique peuvent-elles nous laisser imaginer que les lois de la nature pourraient changer, mais l’attitude à leur égard devrait être matérielle et non conceptuelle, et l’on devrait parier qu’elles ne changeront pas.

Aujourd’hui, j’ajouterai que la conversion nous fait changer de discours, qu’elle nous livre enfin celui qui sera adapté à la contingence indépendamment des possibilités, et donc qu’elle pourra à la fois nous faire comprendre la contingence initiale, la contingence absolue avec son mode de transmission spécifique (le prix, le marché, le médium matériel), et à la fois nous tourner vers la contingence future, celle du vrai changement.

La possibilité est produite après, et non pas avant ; et ainsi, je reste convaincu que quelque chose ne va pas dans la transition du possible à l’actuel. La probabilité n’a de sens que parce qu’elle est un contresens, déplacée dans le futur pour les mauvaises raisons. Elle n’a de sens qu’à ne jamais se réaliser et à rester tendue, comme étant l’impossible rédemption de la dette. Et pourtant c’est l’attente qui lui donne sa tension. Il nous faudrait ainsi un milieu de transmission sans attente et sans possibilité, un milieu d’immersion et de retournement sur place et de traversée par le seul sens, qui sera celui de la contingence première. Un milieu qui sera celui de la contingence matérielle, celle de l’écrivain et du marché, sans la probabilité.

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Le seul sens de la probabilité est un contresens, ai-je dit : elle va à contresens du temps. Si je remplace passé et futur (montée et descente), ces deux directions qui sont trop suspicieusement symétriques dans le temps chronologique, par passif et actif contingent, invoquant pour cela une opération aussi forte que la conversion, seule capable de transformer l’un en l’autre, alors la probabilité apparaîtra comme appartenant au domaine du premier (le passif, la dette). Et ainsi, il apparaîtra, pour la raison que la probabilité est censée officiellement prendre son sens du futur, qu’elle n’est qu’un contresens. La probabilité, toujours inférieure à un sinon elle n’aurait aucun sens (ce qui indique déjà, par anticipation, qu’elle ne devrait jamais se réaliser : qu’elle ne devrait jamais devenir égale à un), n’est que la réflexion, dans le futur, de la face de la dette qui est également brisée et inférieure à un, pour la raison que le débiteur l’a séparée du créditeur.

Dès qu’il y a une dette, il y a la possibilité du défaut, et cela se traduit par le « moins que un » qui ne cherche plus qu’à valoir un de nouveau. Pour lui, l’unité est ainsi une valeur et une obligation. Il y a un défaut inhérent à la dette, un acte irréversible, un prêt qui a d’abord été contracté avec le temps et qu’on ne pourra jamais rembourser, pour la raison que le temps ne peut pas revenir : il ne coule et ne se dépense que dans un seul sens et il ne peut pas rendre ce qu’il a pris. Ce défaut majeur, cette impossibilité de remonter le temps, cette insuffisance et cette passivité qui devient une sorte d’activité – car elle nous prend et nous absorbe –, ou plutôt, qui devient une passion, lorsque, absolument passée et absolument irréversible, c’est vers elle que nous tendons dans le temps, cette insuffisance essentiellement causée par l’irréversibilité du passé se traduit alors, lorsqu’elle se retourne et nous fait face (tâchant de remplacer la face perdue de la dette) comme cette chose que nous attendons et dans l’attente de laquelle nous commettons un contresens et un « mauvais placement » (misplacement), en la notion de probabilité qui ne sera jamais égale à un.

Ainsi la possibilité devrait-elle être séparée de sa réalisation par un fossé au moins aussi infranchissable que celui qui reviendrait à remonter le temps. Bergson disait déjà que la possibilité était postérieure et non pas antérieure à la réalisation, et qu’ainsi, lorsqu’elle se projetait en arrière pour faire mine de se réaliser, il ne s’agissait là que d’un emprunt qu’elle faisait au réel, un rôle d’emprunt, qu’elle ne pourrait jamais rembourser. Quant à Deleuze, il n’admet pas que l’être « saute », lui qui se dit en un seul sens, entre possibilité et réalisation.

Qu’on s’attende à réaliser vraiment une possibilité devrait être aussi impossible et aussi irréalisable que de remonter le temps pour rembourser la dette sans aucun risque. Une possibilité ne se réalise pas. Seul l’imprévu se réalise. Seul l’impossible se réalise ; et le verbe « se réaliser » lui est alors inadapté, car l’impossible n’est rien avant qu’il ne se réalise ; il n’est rien à quoi on puisse ne fût-ce que référer pour dire : « Cela se réalise ».

Rien ne se réalise, lorsqu’on comprend qu’il n’y a qu’un seul sens qui est celui de la contingence. Car la contingence est alors tout simplement le sens de l’être, le sens de son écriture, le trait de l’être sur le néant. L’être a le néant comme son autre face, et lorsqu’on regarde cela et qu’on comprend cela dans un seul vocable et dans un seul sens, dans une chose qui n’aura alors qu’une seule face (puisque l’une des faces est l’être et l’autre le néant), alors cette chose sera la contingence. Ainsi, les choses réelles le sont sous le seul régime de la contingence qui exclut la nécessité (et la possibilité) en raison de l’univocité de la contingence.

Quant aux choses non encore réelles, les choses qui pourront se réaliser et qui sont donc, par notre définition, les choses imprévues et les contingences futures, leur mathématique ne sera jamais celles des probabilités et de l’espace du possible ; elles ne seront jamais piégées dans un tel espace, comme si, ayant sauté devant elles, nous les attendions et nous les interceptions avec la logique de la possibilité et de la réalisation. La seule façon de les « dépasser », de les « prévoir » et de se mettre dans le sens de leur courant, c’est de se faire traverser par elles, de façon qu’elles nous poussent. Il s’agit pour nous de trouver leur « milieu », leur médium, où l’on fera alors quelque chose qui ne pourra pas être de les prévoir.

Dans le marché, comme les événements sont tous formés de la même matière qui est celle des chiffres, il se trouve que la « transformation » est toute trouvée. C’est celle qui revient à « faire de l’argent » en tant que market-maker. On fait alors autre chose que prévoir le marché, on produit une écriture postérieure (ni l’écriture de la même chose, une réplication, ni l’écriture d’une autre chose, une déroute), mais, sachant la régularité des gains, tout se passe comme si nous avions prévu le marché (car l’on suppose, dans une sorte de fiction étrange et étrangère, que celui qui prévoit le marché est assuré d’y gagner de l’argent – je me demande de quelle manière hautement absurde et improbable).

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Dans le sens de l’histoire maintenant (tout ce qui n’est pas le marché), je ne vois d’autre transcription de ce que j’avance là que celle qui revient à dire qu’il ne faut pas non plus s’enfermer dans la possibilité et dans le mythe stérile et passif de l’attente, mais qu’il faut, parallèlement à l’histoire, ou plutôt, en se faisant traverser par son sens, produire des lignes perçantes : un processus au moins aussi original que l’histoire, qui ne permette pas de « prévoir » l’histoire – cette absurdité – mais d’accumuler des gains qui seront dus à la conjonction de l’histoire qui pousse et du fil que l’on produira.

Le gain reviendra à dire que le fil produit, cette écriture, aura toujours été aussi surprenant que l’histoire (s’il faut qu’il soit comptabilisé dans la même numéraire qu’elle), c’est-à-dire qu’il ne lui aura jamais tourné le dos, que l’écrivain ne se sera jamais pétrifié dans une projection, dans une dette, dans une espérance : qu’il n’aura fait que creuser un sillon sans possibilité et sans miroir, sans lumière même, produisant un genre de pensée vraiment matériel. C’est-à-dire que cette pensée sera de la même matière que la contingence, inexprimable autrement que par le fil et le sens de l’écriture. Ainsi mon mouvement revient-il ici à me montrer aussi radical que dans ma suppression des possibilités, et à supprimer toute pensée possible, c’est-à-dire toute pensée qui serait exprimable, et même, qui serait accessible et productible, autrement qu’en écrivant.

Il se passe un échange fondamental quand on écrit. Il se passe une place inéchangeable dans l’écriture. Ce n’est pas pour rien que l’actif contingent est essentiellement une écriture et qu’il est essentiellement échangé. On est traversé par la contingence quand on écrit ; on se trouve dans cette place, où l’autre coupe. On est à sa place. Mais c’est une place qui ne nous est pas propre et nécessaire ; car on est également contingent à cette place ; on ne fait que la visiter comme le champ de ruines.

Comme le champ de ruines, elle nous presse d’écrire ; il y a le vide et l’immanence de la presse de la ruine ; il y a là le trait de l’écrit qui vient affirmer le trait de l’être sur le néant ; il y a un reste, un vestige, et non pas une habitation, dans l’écrit.

16.03.2009

Spéculation à une seule face

Je suis dans l’idée que la contingence est à une seule face et non pas à plusieurs branches, comme nous le fait penser sa confusion avec la possibilité. La contingence est univoque ; elle n’a qu’un seul sens qui ne fait que nous retourner (lui-même, éternel retour), et c’est pourquoi elle retourne et inverse typiquement les formules ou les arbres qui ont emprunté (c’est le mot) le sens rétrograde de la possibilité. C’est pourquoi elle retourne dans l’échange. Et pourtant, elle n’est pas présente ; elle n’est pas pleine : une chose est là, alors qu’elle aurait pu ne pas être là et ne pas nécessairement être ainsi.

La contingence est plus simple que l’être plein et nécessaire. L’être plein suppose un aller-retour, un espace de manœuvre, une chambre spacieuse (room) où le cercle de la nécessité et de la recognition a pu s’enfermer ; tandis que la contingence est une fuite. À travers elle, se vide tout ce qui est plein. En érigeant à la même hauteur que la contingence une notion corrélative comme celle de l’échange (ce qui laisse comprendre pourquoi contingence et échange sont intimement liés et pourquoi c’est le marché qui est en charge de la transmission), on pourrait ainsi affirmer, avec Baudrillard, que la nécessité n’est que la tentative d’échanger la face unique et inéchangeable de la contingence, de l’arrimer et de l’arraisonner et de la colmater de l’autre côté, une tentative d’arrêter le monde ou de le ralentir par son image, justement ce qui s’appelle « spéculation » ; tandis que la contingence se définirait justement par l’impossibilité de l’échange.

Ainsi la spéculation serait-elle nécessairement à deux faces : celle qui devait rester unique et celle du miroir qui nous sert en premier lieu à réaliser que la première est une face et que doit, pour cette raison, s’ouvrir l’espace où elle pourrait être réfléchie. Par contraste, la spéculation factuale de Meillassoux se présente comme une spéculation à une seule face. Et c’est pourquoi j’avais tout de suite compris qu’elle était de la sur-face, s’il faut appeler ainsi la variété de l’espace censée à la fois réfléchir et surcoder la face (donner une place à la spéculation) et à la fois se maintenir dans l’immanence. L’échange serait ainsi la catégorie suprême, celle dont l’alternance entre ouverture et fermeture, entre échange ou impossibilité de l’échange, gouvernerait l’avènement de la nécessité ou de la contingence.

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Il faut réellement comprendre que les choses puissent être contingentes avant qu’elles ne puissent être (et que c’est l’existence qui soit la chose dérivée et l’accident, et non pas, comme on aurait tendance à le penser, la contingence), il faut pouvoir opérer ce changement de variables et rejoindre ainsi la ligne et l’ontologie de l’événement avant celle de l’être, pour accepter l’idée que la contingence n’est pas pleine et présente, qu’elle est constituée essentiellement d’une différence, et malgré cela, qu’elle n’est pas incomplète, une branche impaire à laquelle il manquerait une branche paire, en un mot, qu’elle n’est pas une différence par analogie.

La spéculation métaphysique a toujours cherché à « doubler » la contingence, à la représenter comme les deux branches séparées de l’arbre des possibilités, afin de pouvoir revenir (car c’était cela le but) à la valeur présente et à la façon dont le présent, le spot, pourra « regarder » et « réfléchir » (to mirror) la contingence. La possibilité n’est que l’extension de la différence intensive de la contingence dans l’espace (room) que se réserve nécessairement la pensée dogmatique ; tandis que le prix, le marché, est la traduction immédiate de la contingence sans cet aller-retour, sans revenir en arrière.

La contingence est première. Il faut applaudir ce que fait Meillassoux et la poser avant toute chose. Mais si l’on fait ça, on ne pourra plus la soumettre au régime rétrograde de la possibilité. Elle réclamera alors la mathématique de prix (mathematics of price).

Car il faut bien « transmettre » la contingence ; il faut bien la traiter, la matérialiser d’une certaine façon ; il faut bien la « réaliser » – je n’ose pas dire qu’il faut « la faire être ». Peut-être devrais-je dire qu’il faut « l’écrire », ou plutôt, « s’inscrire dans sa couche ». Je n’ose pas dire qu’il faut « l’échanger », car alors on « échangerait l’échange ». L’idée est peut-être ici que le marché sera le transmetteur de la contingence qui justement ne l’échangera pas, pour la raison qu’il aura internalisé l’échange.

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Le seul médium de la contingence est le marché, pour la raison qu’il est un mode d’évaluation qui ne passe pas par la possibilité et qu’il est né dans le même mouvement de conversion que la contingence. J’avais tout de suite saisi que la spéculation de Meillassoux n’était pas encore assez « écrite », qu’elle n’avait pas trouvé son milieu, son médium, la place où elle pouvait exprimer son risque et se poursuivre, s’enchaîner, se valoriser. En un mot, Meillassoux n’avait pas encore trouvé sa mathématique, ses nombres, ses prix. De la même façon que la contingence trouve dans la possibilité, sous la lumière de la pensée dogmatique, sa mauvaise traduction (une traduction qui a pu faire carrière, mais qui ne tient plus le coup dès qu’elle est rapprochée du centre et du point aléatoire, dès qu’elle est soumise à un milieu, comme le marché, où la contingence est inscrite dans la surface), elle trouvera dans le prix sa bonne traduction. Il restera à généraliser la notion de prix en pensant que le marché offre justement le cas particulier, le cas unique, où tout se traduit de toute façon en nombres.

Que serait le milieu, le médium de transmission de la contingence, dans le cas général ? Un processus de différentiation qui ne s’inscrirait pas dans la possibilité et qui permettrait de conduire (comme un courant) la spéculation factuale ? Si l’arbre des possibilités est la façon d’appréhender par la pensée représentationnelle la différence de la contingence (mais qui commet, par là même, le contresens de l’équivocité, celui consistant à échanger la contingence contre une représentation fixe qui tombera forcément en-deçà d’elle et qui laissera échapper quelque chose de la contingence, pour ne pas dire sa totalité), par quel intermédiaire, par quel processus matériel, par quelle technologie (sachant que la technologie doit elle-même fournir une critique et un substitut à la notion même d’intermédiaire et de médiation), appréhender la différence univoque de la contingence?

Comment capter la contingence, se transmettre à sa vitesse, l’accompagner, vivre avec elle, elle qui n’a qu’une seule face (ce qui veut dire que l’espace de la vie commune ne pourra qu’être réduit à la surface), elle qui n’a qu’un seul sens (ce qui veut dire que la vie en commun ne pourra pas prendre la figure d’un cercle d’échange), autrement qu’en s’échangeant soi-même complètement avec elle : ce que j’appelle « avoir internalisé » l’échange ; la notion d’intermédiaire, et même d’espace de jeu et d’échange où pourrait opérer la médiation, se trouvant ainsi elle-même recouchée à l’intérieur du processus?

La pensée ne peut pas s’arrêter, marquer une pause, ouvrir l’espace où elle appréhenderait la contingence, sans que la contingence ne lui échappe ; et ainsi la bonne manière sera-t-elle de ne pas s’arrêter, de se transmettre justement soi-même, de créer une série qui sera en phase avec la contingence, à travers le canal de communication infinie, celui d’Aion et du virtuel, une série dont la propre contingence couvrira celle de la première série.

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La façon dont le processus de prix crée la surface de transmission où l’on pourra « suivre » la contingence et même la « prévoir », la « traiter » (to process it) (tous ces termes deviennent équivalents dans cette direction qui est transversale au temps chronologique) revient à fournir d’abord à l’écrivain des prétextes de réplication et de possibilité (ce qui s’appelle la fiction). La partie active de son écriture s’attache alors à la production de fictions. Il simule la contingence ; il la décompose momentanément en arbre de possibilités. Il en produit le prix par réplication. Il se raconte et se narre l’événement dans un contexte de possibilité. Il laisse jouer sa pensée. Il la projette en avant, pendant que se joue à l’arrière la part passive, celle de l’échange internalisé, celle où il réalise qu’il a produit un prix qui est de cette surface-là et qui doit alors « ondoyer » avec elle, et que, pour la raison qu’il s’est soi-même inscrit et échangé avec la matière de la contingence grâce à la fente et au complément de matière, grâce à la table d’écriture qui l’enchaîne en ce lieu et qui lui offre à la fois une face réfléchissante et une surface traversée de fente et de matière, une surface qui comporte un accroc où il peut s’accrocher et se retourner, une surface qui est brisée par la matière (et ainsi, c’est la surface qui serait brisée par la matière à l’endroit de la fente, et non pas la matière qui serait brisée par la fente), il peut maintenant, justement, inverser la formule de la pensée et inverser le modèle, poser la question de la stratégie de couverture indéterminée (alors que sa détermination était censée être le fondement) et justement dégager la pointe de l’écriture, par et à travers cet effort ; tout ce dispositif n’ayant été prévu, peut-on penser, que pour produire ce retournement et cette invagination, ce dégagement de la pointe désormais tenue par l’écrivain et livrée entièrement à la contingence.

Il s’agira par la suite de généraliser ce mécanisme à la contingence générale et absolue, en se souvenant que, dans le marché, tout est à la fois plus simple et plus confus parce que tout s’exprime en nombres. Il faut généraliser, tout en rendant plus courtes et plus directes mes inférences. Obtenir le prix comme médiation immanente et sans intermédiaire de la contingence, comme « échange de la contingence inéchangeable », rien qu’en vertu du caractère intrinsèquement échangé du prix (échange internalisé).

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La contingence est nécessaire, mais il faut la traiter (pourquoi ?) et cette forme de traitement est l’échange, le prix, cette chose qui reste à définir et qui matérialise le médium dans le même temps que nous nous éloignons de la métaphysique et de l’abysse. La pensée de l’être est abyssale ; elle a la structure d’une dette avec une date d’expiration. Car le processus de réflexion doit s’arrêter ; c’est une convergence qu’il recherche. Ainsi la pensée de l’être court-elle un risque de faillite ; son cercle danse autour d’un abysse : soit nous rendons au monde la face qu’il nous a prêtée et nous remboursons notre dette (Baudrillard), soit nous nous enfermons dans un cercle où le monde attendra indéfiniment.

Il a fallu inventer une spéculation qui ne s’arrête pas, et qui se différentie sans cesse. Comment faire jouer la conversion avant la contingence, de façon à obtenir la contingence (même philosophique, même celle de Meillassoux) comme une compagnie (joint stock company) : comme la pensée qui se mettrait « en compagnie » (de qui ? du futur ?) alors qu’elle n’était qu’une dette envers l’absolu ? La compagnie est également univoque et ne présente qu’une seule face. Elle est censée croître et diverger, et non pas converger.

Il faut également appliquer mes autres découvertes, à savoir que la contingence, si elle remplace et re-place l’être (si elle transforme la dette et se substitue à elle), crée, justement, à la place, la place. Si la contingence est ce qui arrive, il faut bien que cela arrive quelque part.

L’être n’avait pas de place. Comme il n’était qu’une dette, une convergence, il n’avait que le temps, la maturité de la dette. La pensée du commencement de la pensée, Heidegger et la topologie de l’être (dont mon premier réflexe a été de penser qu’il s’agirait là de la place du marché), tout cela serait-il un début de conversion chez Heidegger, et donc un acheminement vers la place de la contingence ? Comme la contingence n’a qu’une seule face (là où la dette était un échange, une convergence), il faut bien que cette face revienne (elle reviendra éternellement). Ainsi la place serait-elle l’endroit où cela revient.

Le temps serait-il la nécessité, et la place le site, le lieu de la contingence ? Dans « être-là », l’« être » serait la part nécessaire, convergente, qui remplit la dette, et le « là », ou ailleurs, serait la part de la contingence.

11.03.2009

L'échange impossible

Je poursuis l’idée que la contingence n’a qu’une face et qu’elle est inéchangeable. Dans une de ses nouvelles, Borges parle du disque à une seule face. Non pas que l’autre face soit invisible, mais c’est qu’elle n’existe pas ; et donc le disque, qui a le choix de présenter l’une ou l’autre face, a la capacité, s’il arrivait à tomber sur la face « néant », de disparaître tout à fait.

Où l’on voit que la contingence, qui est comme ce disque et qui peut, elle aussi (elle qui peut tout et qui est une capacité pure), présenter la face d’existence ou d’annihilation, traverse les probabilités plutôt qu’elle ne s’y soumet et les coupe comme une diagonale. Ce n’est pas que son jeu se limite à une oscillation entre « pile » ou « face », dans un oscillateur ou un pendule ou un temps périodique dont les extrémités seraient parfaitement tirées et répertoriées ; ce n’est pas que la contingence « joue » dans une pièce close ou dans une « salle de jeux ». Son jeu est plus grave (comme la matière), car elle porte atteinte à l’existence même, qu’elle peut abolir, selon la face présentée.

Elle est inéchangeable comme l’explique Baudrillard sans la nommer*, parce qu’elle admet l’inexistence comme autre face, parce qu’elle s’appuie sur le néant et que c’est sur le néant (sur cette « matière subjective », sur ce support qui est sans doute le plus résistant et le plus dur de tous pour la raison qu’il ne peut que pousser dans un seul sens), qu’elle trace la ligne de l’existence du monde et de toutes choses.

Elle est inéchangeable parce que, si on devait l’échanger, on l’interromprait et on la retournerait, chose impossible, ou alors qui se paierait de la disparition du monde. Elle est inéchangeable parce que l’échange suppose un cadre et une « salle », la mise en présence de l’esprit et de la matière, du concept et de l’objet, de la pensée et de l’être, et que la contingence est fondue dans la « matière » de l’existence (je veux dire, du verbe « exister »).

Si le contact « statique » entre la chose et le néant peut s’appeler « événement », ce point de concours, ce pivot du disque à une seule face, mais que le sens de ce contact, qui est la seule chose matérielle en fin de compte et la seule chose marquante, ne peut s’appeler que « contingence » – car ce contact n’existe pas en lui-même comme étant le pivot entre l’existence et l’inexistence, et donc il ne peut qu’être parcouru à la façon d’un contact électrique ; ce contact n’est pas : il ne peut que devenir –, si, pour exister, les choses, le monde, s’appuient sur le néant et que le sens de ce parcours, le sens de l’écriture qui dit cette « pression » et cette « impression » des choses sur le néant, a pour nom « contingence », alors c’est la contingence qui sera la pression de l’existence, c’est la contingence qui poussera l’existence (elle n’en fournira pas le support ou le cadre, mais la matière même) ; alors la contingence ne pourra ni se détacher de l’existence, ni se détacher dans la pensée ou dans le discours ; elle ne pourra pas se détacher de son sens unique pour être échangée, reflétée, réfléchie, conçue.

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La contingence dit que les choses existent sans raison ; et donc qu’elles existent d’un seul coup, et donc que leur existence n’a qu’un seul sens. Les choses existent, on n’y peut rien, c’est déjà trop tard. On ne peut le dire, ni le formuler ni le comprendre, ni le simuler, ni le contourner, ni le permuter, ni le faire varier pour en « extraire » une racine, un « invariant », une raison, un principe, une quelconque symétrie, c’est-à-dire un être (la symétrie est le propre du miroir, de la pensée, de la spéculation et donc de l’être métaphysique). On ne peut que le répéter. Où la répétition ne viendra pas rajouter une copie, une image, un reflet, une réflexion, une réplication, à cette absolue univocité et monotonie de l’existence des choses, mais simplement en re-parcourir le sens.

La répétition empruntera le véhicule de l’éternel retour – comme il ne s’agit pas ici d’un cycle de pensée ou d’un cercle de compréhension, comme il ne s’agit pas d’un échange ou d’une réflexion, le seul mouvement possible est en effet celui du sens, c’est-à-dire un éternel retour – pour redire, depuis le point de départ de l’existence des choses, de nouveau la même chose, c’est-à-dire qu’elle dira autre chose (car on répète ici) mais non pas une autre chose (car toutes les choses sont déjà dites ; aucune ne peut retourner ; seul leur devenir peut retourner), et ainsi la répétition le redira une infinité de fois si elle redit une fois. Cette répétition de l’existence absolument univoque des choses (de cette existence sans voix, sans chœur, sans représentation, sans théâtralisation) a alors pour nom « contingence ».

Les choses existent d’un seul coup, sans raison qui vienne reprendre le coup, le mesurer ou l’interrompre ; et on aurait pu s’arrêter là si la pensée n’avait pas rendez-vous avec le sens des choses, elle dont le rendez-vous avec les choses ou leur existence est en revanche impossible (car à cela, elle n’aurait rien à ajouter), rendez-vous avec la pression des choses sur le néant.

Ainsi, la pensée doit se glisser dans l’unicité de ce seul coup qui fait exister les choses (non pas que ce coup soit la cause de cette existence – car de parler de « cause » reviendrait encore à échanger et à réfléchir –, mais ce « seul coup » est la circonstance de leur existence ; il est leur enveloppe, leur missive ; on dit que les choses existent d’un seul coup ; cela veut-il dire qu’elles existent de ce coup, par le fait de ce coup ?), et elle doit dire, pour la première fois, une chose dont l’économie est fort peu commune, inouïe ; elle doit dire une chose de plus sans rajouter une condition, affirmer un sens sans faire double sens et sans expliquer le sens (c’est-à-dire que le sens doit rester, justement, impliqué ; car celui qui explique le sens court alors un grand risque, celui de l’ambiguïté) ; elle doit se glisser dans le nombre unique de ce seul coup d’existence des choses, sans doubler le coup (car sinon, cela introduirait le hasard, l’erreur, la combinaison, le nombre, etc.) mais en le répétant, ne fût-ce que pour apercevoir, de l’autre côté de l’existence des choses, la possibilité qu’elles n’aient jamais existé.

Cette philosophie de la contingence, cette spéculation factuale à une seule face, doit donc faire usage d’une logique d’expression et d’une manière de dire à l’économie unique en son genre (sans doute, ce qui s’appelle « ontologie soustractive » ?), une économie plus originale, plus « archaïque », plus « profonde », plus vieille que l’économie de l’échange – étant donné qu’en matière de contingence, ou plutôt, « dans le sens » de la contingence, l’économie ne peut pas être celle de l’échange – et c’est l’économie de la substitution de l’écriture à la contingence.

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La contingence est inéchangeable, et c’est donc ni dans la représentation ni dans la possibilité qu’on peut la dire, mais dans un milieu conducteur de même nature qu’elle, un médium qui aura intégré l’échange dans sa particule élémentaire, à savoir le prix.

La contingence est inéchangeable ; elle ne peut être « redressée », soulevée par la pensée (qui soulèverait un lièvre) ; son sens est de s’imprimer sur le néant ; son sens est donc celui d’une écriture (elle-même différence, elle-même plus vieille que l’être ; c’est-à-dire que l’écriture est appropriée à la contingence ; elle coule dans cette couche intermédiaire entre néant et être). Et ainsi la contingence, à défaut d’être échangée, s’écrit-elle. Elle s’inscrit sur la face de l’actif contingent qui se substitue à elle.

Je ne dis pas que l’actif contingent représente la contingence, ou qu’il s’échange contre elle. C’est la matière de l’écriture qui est précisément à « travailler » dans ce sens-là, pour dire comment elle parviendra se substituer à la contingence sans l’échanger. Elle ne se placera pas en face de la contingence, comme dans une salle de marché, d’échange, de jeux ou de spectacle. Elle ne se superposera pas à la contingence ; mais la matière de l’écriture sera telle – c’est-à-dire qu’elle partagera avec la contingence la propriété d’être transversale à l’être et au néant ; en effet, l’écriture a déjà avec le temps et le nombre cette relation anormale, cette non-relation – qu’elle se laissera parcourir par la même matière, par la même veine que la contingence.

L’actif contingent se substitue à la contingence avant que rien ne soit dit. C’est la même opération qui, à la fois, dit la contingence dans un seul sens, le sens où les choses existent d’un seul coup, et à la fois écrit l’actif contingent comme substitut de la contingence. Et comme celui-ci est écrit, comme la contingence est désormais sur sa face et que les choses ne peuvent pas en rester là, l’actif contingent sera alors lui-même échangé. (Car la pensée, qui est donc intervenue entre-temps – à cela, on ne peut rien –, qui s’est retirée et qui s’est soustraite afin de ne rien ajouter, aura quand même créé une différence de pression, un tourbillon qui finira par emporter l’actif contingent dans une autre sorte de cercle que celui de la représentation, un cercle qui fera se retourner les choses au lieu de les faire simplement tourner.)

La contingence est inéchangeable, et c’est pour cette raison que l’actif contingent, sur lequel elle est écrite, ne peut qu’être échangé, c’est-à-dire négocié dans un marché. Il y a là un conflit, une invention, une innovation, qui ne peut que se solder dans l’échange de l’actif contingent.

La contingence n’avait qu’une seule face ; elle ne pouvait être représentée ou réfléchie. Or, vont justement la suivre deux non-représentations. Dans un premier temps, elle s’écrira sur la face de l’actif contingent. Aucune représentation à cela, seulement une substitution. Et dans un deuxième temps, cet actif contingent, qui ne peut pas lui-même être évalué dans le théâtre clos des probabilités, ne pourra qu’être saisi par l’échange et mis en circulation dans un marché en vertu du tourbillon qui s’est créé.

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L’échange devrait même se définir ainsi : sachant l’inéchangeabilité de la contingence et l’impossibilité de la médiatiser d’aucune façon, mais sachant qu’il lui faut, de l’autre côté, un transmetteur, un véhicule, une circulation, une mathématique, alors elle s’imprime sur l’actif contingent – sachant que dans cet acte d’écriture, dans cette innovation de l’actif contingent, c’est déjà l’échange qui est inscrit et prévu.

Car l’actif contingent n’a d’autre place que l’échange. Sa matière, une fois qu’elle a pris sur elle l’écriture de la contingence, c’est-à-dire sa différence et son univocité, devient matière à échange. Elle n’aura plus d’autre sens et d’autre destination à partir de là. Ainsi le prix, qui en est issu, n’est-il pas un reflet, une évaluation, un résultat, mais une conversion, une transmutation, l’affirmation de tout cela. Le prix, c’est l’échange, bien sûr ; et il n’est prix qu’en tant que transmetteur de l’actif contingent qui a pris sur sa face l’inéchangeabilité de la contingence.

Dans mon Le Sourire de la chance, j’avais déjà compris cela. Je parlais alors du « fond d’indéterminisme absolu » et j’avais en tête le marché, que j’appelais alors échange, dans sa vertu première de donner un prix à tout actif contingent, ne le rendant jamais redondant ; également en tête la finesse de la mécanique quantique, qui dit également la contingence, c’est-à-dire le « seul coup » dont les choses existent.

Dans L’Écriture du risque de l’écriture, j’ai voulu mettre en circulation l’arrêt de la mécanique quantique justement. Je voulais la science humaine qui lui succédât (c’est-à-dire que je réclamais le retour, l’échange sans échange, le marché qui ferait marcher ce qui était arrêté et qui restait inéchangeable). Également j’étais monté, dans l’ascension de la face unique de la contingence, jusqu’au sommet où la question devenait celle de la métaphysique: « Pourquoi quelque chose existe plutôt que rien ? »

Si je devais m’arrêter un moment à la mécanique quantique, aujourd’hui je dirais que le vecteur d’onde n’est rien d’autre que l’expression de l’univocité de la contingence. Lorsqu’on en arrive à cette finesse des choses, à ce que les choses veulent dire juste au moment où de les définir et de les dire risque de ne plus les faire exister (ce stade où les mots « objet », « propriété », sont définis), il est normal qu’on atteigne la contingence, que j’appelais alors la performativité de l’expérimentateur et qui est que, sans raison, à l’extérieur de la théorie et de la représentation et de la prévision, il résoudra d’accomplir telle expérience plutôt qu’une autre, de révéler une onde plutôt qu’une particule, etc.

Le vecteur d’onde est également appuyé sur le néant (il se dit aussi dans un seul sens, à cause de cela : à moi de retrouver le néant qui s’y dissimule), et c’est pourquoi il ne se plie pas non plus à la probabilité ou à la représentation et génère l’interférence de probabilités si curieuse. Il faut que je fasse remonter cette logique de la contingence de son sens unique jusqu’au chiffre du vecteur d’onde. Car celui-ci exprime également un échange, l’écriture de la contingence, autrement que par l’impossible.

* Jean Baudrillard, L’Échange impossible (Paris: Éditions Galilée, 1999).