28.10.2009
Le lieu d'écrire
Qui mieux que moi aura habité le point de l’écriture, c’est-à-dire le point de la ligne ? Toute une orientation dans ce point, comme lorsqu’on dit qu’on « fait le point », tout un tour du monde. Que s’exprime ici tout le paradoxe d’habiter un point, ainsi que celui d’être passé par l’explosion infiniment lente de la ruine !
Je pensais déjà que le processus de l’écriture se poursuivait dans une direction alternative à celui des possibles, et c’est sans doute aujourd’hui que je recule le plus vers le point de l’embranchement de l’alternative, vers le point où l’on se détourne du possible et même du processus temporel pour s’enfoncer dans le lieu de la phrase et dans la géographie du livre : le point d’arrêt où se différentie tout juste le processus de l’écriture.
Et c’est tout à coup un point que je ne peux plus habiter autrement que dans l’arrêt et dans l’angle absolu, dans l’arête qui casse le fil de l’écriture et rend on ne peut moins assurée sa continuation. Un point où sont enroulés, on l’aura compris, tous les angles et toutes les futures cassures de l’écriture et qui est le même, en tant que phénomène d’habitation et d’extension de l’habitude, que celui qui m’avait fait reconnaître l’exploration des aspérités de la rue Visconti comme l’expression de la probabilité de cette ligne si droite si improbable.
Il arrive un moment (ou devrais-je dire, un lieu) où je m’approche le plus de l’arrêt/arête du moteur de l’écriture, comme si, en reculant encore, en me retirant encore sur la plage/page de l’écriture, devant la presse de la ruine et ce phénomène de différentiation immanente qui avait de moins en moins d’espace où s’articuler en dehors de son propre local (c’est-à-dire de son propre lieu), je me trouvais acculé en ce dernier point où la topologie dégénère en un point justement, où l’écriture ne suit plus le probable ou le brisé, où elle ne se laisse plus aller, mais où elle s’accumule toute entière dans un point, dans une énorme irrégularité qui devient ici une singularité, et où ce ne sont plus les sujets qui m’inspirent, ce n’est plus la surface qui m’interdit de respirer, ce n’est plus la ruine qui me presse et qui me comprime, ce n’est plus l’hôtel qui me retire et ce n’est plus le livre qui m’emporte ou qui l’emporte, mais c’est la fente de la table qui désormais arrête tout et suspend tout et décide tout et définit tout : elle est l’arrêt du tribunal, la sentence de l’écriture.
Quand je me trouvais sur le champ de ruines et que j’avais écrit parmi ses blocs de pierre, la métaphore qui s’est imposée à moi fut celle d’être descendu d’un degré au-dessous de mon plan de travail et de m’être enfoncé dans la matière même de la table – je me déplaçais alors parmi ses éléments –, si bien que je n’écrivais plus alors sur la table mais dans la table. Or, la métaphore devient aujourd’hui littérale, et l’arrêt de l’écriture, la dégénérescence de la topologie de l’habitation de l’écriture, sont tels aujourd’hui qu’il ne me vient plus comme « nom de domaine » de l’écriture, ou comme possibilité de son extension, comme lieu où s’étend, ou plutôt recule, pour venir à moi et m’emporter, la vague de l’écriture, que la fente de la table ;
il ne me vient plus que l’intérieur même de la table, cette plus proche et cette plus immédiate correspondante de la ligne de l’écriture ; si bien que, dans cette fusion et dans cet arrêt et dans cette dégénérescence, c’est la matière et le support et le lieu et l’habitation qui deviennent confondus et la question de l’écriture recule même jusqu’à son hésitation première : jusqu’au moment, insoutenable, où la nécessité d’écrire se combine si bien avec l’absence et la désertion de tout sujet que cela ne donne plus, comme possibilité d’habitation et de demeure, que celle d’être pressé par la ruine, et d’autre liquidité (ou source, ou provenance, ou inspiration) que la fente même de la table.
* * * * *
Il existe un générateur à la base de tout processus. Pour les processus stochastiques, ceux dont les possibilités sont disjointes, on parle de générateur aléatoire ; pour le processus d’écriture, je parlais plutôt d’habitation, de la prise de pied et du positionnement du trader dans le vide de la fourchette, dans la case vide, qui n’a pour se soutenir que l’inverse d’une probabilité, l’inversion du chemin de la probabilité (prouvabilité, lisibilité) ordinaire de l’algorithme qui va de la possibilité vers le prix à travers la réplication : une inversion qui ne lui laisse d’autre choix, pour maintenir l’attachement et la réplication, que d’aller écrire et publier la dernière ligne de différentiation, celle des options exotiques, si bien que le générateur ici n’est plus aléatoire mais devient la générativité même de l’écriture, le processus de différentiation.
Tandis que pour ce processus parvenu à son arrêt, pour mon enchaînement à la table de l’écriture et mon asservissement absolu à sa matière comme mon seul et dernier sujet, je ne trouve d’autre terme pour en nommer le générateur que celui de la dégénérescence totale de toute la topologie de l’écriture et de l’espace où écrire
La topologie : ou la science de la disposition ou proximité relative des sites et des lieux, indépendamment de toute considération de taille et de distance métrique – c’est-à-dire que ce n’est ni la longueur de la fente exprimée en centimètres, ni sa largeur exprimée en millimètres, ni son orientation par rapport à ma page exprimée en degrés d’angle, ni même sa proximité de mon cahier, exprimée quant à elle dans une grandeur que je voudrais intensive et non pas extensive, en degrés de température donc, comme lorsqu’on dit, à mesure que l’on s’approche de l’objet de sa quête, que « ça devient chaud et que ça brûle » : ce ne sont pas toutes ces grandeurs et toutes ces mesures qui comptent, encore que la dernière ne soit pas cardinale et s’approche déjà des préoccupations d’une topologie
(car j’avais envie de dire que la fente serait distante de mon cahier, ou qu’elle en serait proche, non pas d’une certaine distance métrique, mais d’un certain nombre de plis et même de multi-plis, d’un intervalle qui ne serait pas mesurable par un nombre ou par la multiplication d’une unité de compte mais par une multiplicité, d’un intervalle qui s’exprimerait par un chiffre plutôt que par un nombre, par un code d’accès, si bien que, non plus des centimètres ou des mètres, mais plusieurs tables pouvaient séparer mon cahier de cette fente, comme c’est le cas aujourd’hui, et ne pas m’empêcher de penser à cette fente, ou plutôt, de penser à partir d’elle, et ne pas empêcher mon écriture de provenir d’elle, ces tables qui m’en sépareraient ne se comptant pas ainsi en nombre de distance mais en nombre de plis, et mesurant ainsi entre la fente et mon cahier, non pas un espace strié, mais un degré de complication, une certaine facilité ou uniformité ou génération ou différentiation de la phrase, qui doivent avoir lieu entre la fente et mon cahier, c’est-à-dire qu’elles doivent se passer et s’espacer – l’intervalle entier de mon inspiration se mesurant peut-être désormais en degrés de cet espace-là – avant que la phrase, qui provient de la fente, ne coule dans mon cahier),
ce ne sont pas ces mesures qui comptent, mais le genre de l’espace et l’ordre de ses singularités, à savoir que dans le plan où courent et d’où me proviennent les pensées, il importera aujourd’hui de savoir qu’il y a une coupure, non pas une strie ou un pli, mais un gouffre, un vide, une fente, qui n’explique pas plus comment les pensées me viennent ni d’où elles proviennent.
* * * * *
Dégénérescence de la topologie de l’écriture et effondrement en un seul point de son espace d’habitation. Après le lieu de l’être et l’habitude/habitation d’Heidegger, ne chercherais-je pas le lieu d’habitation de l’être qui écrit, le topos de l’écriture qui ne peut qu’être dégénéré selon la métrique appropriée à l’être, et qui n’est même pas la case vide du non-sens qui redistribue le sens, mais une singularité d’une espèce pire encore, un arrêt qui a quitté même la surface ? (À une époque, je parlais de la surface comme renfermant une multiplicité d’arêtes.) En un mot, un craquement de la surface, un krach, l’ouverture du vide (ainsi la fente serait-elle un saut dans le vide), le saut déchirant auquel se destine la technologie de l’écriture.
Ainsi, si la fente pose, depuis le lieu le plus proche topologiquement de mon cahier, depuis le lieu qui s’est précipité sur mon cahier dans la dégénérescence même de la topologie, la question de la provenance de l’écriture, c’est bien que, à travers l’espace de la fente qui n’est celui que de la communication avec le vide et qui n’est que l’écho, qui n’est que la répétition de mes lignes, non pas dans le vide, mais par le vide (Que serait la destination de lignes répétées par le vide ?), cette question de la provenance peut se détourner – ainsi la répétition par le vide, l’écho, serait-il un véhicule de détournement – en celle de la destination de la technologie et de sa complétion.
Cette fente serait ainsi le moment de mon krach, l’instant du détournement de mon processus d’écriture vers les aspérités et les détails et les gouffres de la surface, ceux-là mêmes qui m’ont donné à lire l’improbabilité et la rareté de la rue Visconti comme une ligne parfaitement pénétrable et probable, c’est-à-dire que je dois me tourner vers l’aventure de la réalité empirique et vers le risque ;
et c’est l’instant où je rencontre celui que j’appelle le dernier écrivain, au cœur de la fente et du craquement donc, et où je considère comme le cœur du marché, et je dirais même, comme son générateur, comme sa genèse, le processus de la conversion, qui n’est pas une différentiation supplémentaire du réel, mais une transformation de tout le réel.
Le dernier écrivain est-il la fente, la dégénérescence de la topologie, où est-il le krach, l’autre commencement ? Comment détourner mon processus vers lui ? Comment mesurer les retards et les avances ? Le rencontré-je trop tôt ou trop tard ? S’agit-il de soulever un poids ou de laisser tomber une entreprise ? S’agit-il de sauter dans le vide ou de traverser une fente, c’est-à-dire un craquement ? S’agit-il de rencontrer mon destin ou d’en explorer, à l’inverse, la provenance ? Toutes ces considérations de topologie : fentes, traîtresses, dégénérescence, plis, multi-plis, tables et établis, sont-elles les extrémités auxquelles je me trouve réduit ? Comment faire repartir l’histoire après cette croix et dans quel sens ?
Disons que ce n’est pas un krach, que la torsion ne sera pas ici celle de l’échange, que je ne vais pas m’ouvrir à la réalité empirique. Il me faut trouver dans l’arrêt et dans la dégénérescence et dans ce point que j’habite autre chose que l’attente du roman. Refaire partir l’histoire à partir de la température initialement fusionnelle de la conversion. Méditer la crise dans un autre espace que celui de l’histoire ou celui du marché.
Je parlais de l’aboutissement de ma technologie comme d’une mesure de l’histoire qui prendrait toute celle de ma rencontre avec le dernier écrivain. Elle donnerait un sens qui ne sera concerné que par la topologie (c’est-à-dire par les fentes et par les plis et les torsions) à mon introduction dans l’enceinte de la Grande Maison. Car enfin, en m’en tirant avec un livre, en trouvant le lieu d’écrire et en revenant à la Place, ce n’est pas dans un livre que je suis entré, mais dans une maison.
08:15 Publié dans Immanence | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, philosophie, marché, deleuze
10.08.2009
Côte de bœuf (III)
La cÔte de bœuf est de l’homme ;
elle appartient à son domaine, elle relève de lui, elle est son sujet manifeste ; le sujet qui se découpe dans sa lumière, une fois que celle-ci se fait ; une fois que l’esprit se lève et que l’art se révèle – une fois que la logique des mondes se déclare, aurait dit Badiou ; car la vérité, et celle de l’art premier en premier, apparaît –, quitte à ce qu’il se détache dans l’obscurité de grottes enfouies dans l’âge de l’homme : bœufs en majesté peints sur les parois, découpant dans la matière première (dans les aspérités, les fentes, les grottes et les replis de la terre qui ont introduit l’accident de l’homme dans le cœur de la matière où il n’a trouvé, au fond de sa grotte, jeté à la renverse dans le monde comme il l’était, que le vide sur lequel s’appuyer) cela qui ne tardera pas à devenir le vif du sujet, la consistance du bœuf saisie par l’artiste contre la paroi avant que de l’être par le feu, que la lumière n’aura, cette paroi, cette première fois, ni rasée ni écrasée mais imprimée comme une griffe, comme l’empreinte même du passé, comme l’origine sans date de l’âge de l’homme
(tant ces peintures rupestres n’ont l’air ni obscures ni illuminées – elles se trouvent dans des grottes, dans des replis de la terre ; sont-elles du fondement ou de la manifestation, de l’ontologie ou de la logique, de la multiplicité inconsistante ou de la consistance du sujet ; sont-elles du mystère insondable ou de la vérité ? ou dira-t-on qu’elles datent d’avant la lumière et la manifestation, d’avant le présent, contemporaines de la matière et du vide dans la matière, de la face unique de la contingence quand elle se faisait matière première et univocité, contemporaines de la formation même du support et de la lumière même qui se faisait, premières à la genèse du sujet et de l’objet ?),
la consistance du bœuf saisie par l’illumination de la vérité avant que de l’être par le feu, (le feu qui ne tardera pas à rendre patient le moment de vérité et à réchauffer le sujet, à introduire le processus et la cuisson dans le mouvement primitif et primordial de la découpe : le feu de la science et de la réserve d’énergie qui ralentira et compartimentera et réservera la vitesse infinie de la création première, le feu de la fabrication et de l’industrie), le bœuf comme sujet premier, à la consistance première, faisant face à l’homme qui vient d’émerger de la grotte et de l’anfractuosité, changeant la face de l’homme qui était aveuglée par la contingence ; c’est-à-dire que l’homme n’avait que la contingence comme sens unique à contempler, et comme seul guide, dans l’obscurité, que le fil aveugle de l’écriture dont le sujet manifeste n’avait pas émergé ;
le bœuf comme le premier sujet de l’homme
(qui aura donc précédé la femme, qui n’est que dérivée quant à elle, et encore, de la côte de l’homme ; sans parler de la côte de bœuf, dont la femme ne cessera de dévier, et donc de dériver, s’obstinant à la changer et à l’envoyer maquiller en cuisine, en un mot à la fabriquer – alors qu’elle est la manifestation de la découpe primordiale du sujet –, à la faire cuire et recuire et recouvrir de diverses sauces, pour ne pas dire à lui prêter des sens, la rendant féminine et donc équivoque, impropre à l’assimilation première de la matière, au retour à la matière et au domaine dont elle vient à peine de se détacher ; la femme, donc, interférant essentiellement dans le processus de la découpe de la côte de bœuf, c’est-à-dire du face-à-face entre l’homme et son sujet manifeste)
soit que la lumiÈre (et la vÉritÉ de l’art) se fasse elle-même au moment du premier face-À-face entre l’homme et son bœuf, au moment du détachement du sujet sous la saisie de l’homme et sous sa main ; au moment où le sujet coupe avec l’anfractuosité et avec l’inconsistance même de la roche, avec l’insaisissabilité de la rencontre entre la matière et l’outil (entre le contenu et l’expression), avec l’indéfinissabilité du réveil où l’on ne sait si c’est l’artiste qui émerge là au fond de la grotte ou si c’est déjà le sujet, ou encore si ce ne sont pas les deux ensemble (le premier sujet de la contingence, l’homme révolutionnaire, l’homme du marché qui vient d’apprendre à marcher, et le deuxième sujet, qui est le sujet manifeste bon à découper et à manger) qui ont émergé à la fois, en même temps que la logique du monde et de l’apparition de la vérité
(car il ne faut pas oublier que l’homme est le seul animal qui sache marcher, debout, c’est-à-dire qu’il a su arrêter, relever, la contingence où il était couché et comme immémorialement coulé ; il a su s’inscrire dans la contingence et, de la face unique de celle-ci, livrer sa version unique, s’y faire créateur alors même qu’elle l’avait précédé, s’en faire traverser le corps et à ce moment même en créer le médium, l’échange immanent, ce que j’ai appelé faire le marché et que j’appelle maintenant se lever et marcher ; et je viens de comprendre pourquoi cette domination de la contingence, ou plutôt, cette autorité sur elle qui est le propre de l’homme, est homonyme avec le marché – car je suis sûr que l’homme est également le seul à connaître le marché, et qu’avant le plus vieux métier du monde, il existait déjà le métier de ce métier-là, à savoir le commerce, en tout premier lieu celui du corps et celui de la femme),
soit que le face-à-face soit dÉjÀ bien avancÉ et consommÉ dans la lumiÈre crue, le sujet du bœuf n’étant pas cette fois seulement manifesté et détaché, mais déjà retourné et suspendu au croc du boucher ; celui-ci, non plus en artiste émergeant de l’anfractuosité de la roche en même temps que la vérité du sujet, mais déjà en tailleur de pierres et habillé pour l’occasion en tablier complet, ou plutôt, de blocs ou de quartiers entiers, de viande ; le boucher en équarrisseur du bœuf et taillant dans le vif du sujet à un âge déjà avancé de l’industrie et de la vérité du bœuf, où le sujet primitif s’est depuis longtemps découpé ;
la cÔte de bœuf est de l’homme avant que d’Être de la femme (c’est-à-dire que le sujet de celle-ci ne s’est pas encore manifesté, et comme étant elle-même dérivée, elle n’aura de cesse qu’elle n’aura indéfiniment détourné l’homme de son sujet premier et changé celui de la côte de bœuf)
et mÊme ELle a de l’homme et de la vitalité et de la virilité ; elle a du goût pour l’écrivain mangeur et buveur comme R. M. et elle n’a que de l’étonnement et de l’étrangeté (pour ne pas dire, de l’illogicalité) pour l’écrivain, comme moi, des sujets décharnés, pour ne pas dire des sujets brisés et qui ne sont pas encore parus, qui n’ont pas émergé de l’anfractuosité du rocher ;
la côte de bœuf est de l’homme, comme sujet mangeur et buveur, en tant que celui-ci se sépare de l’animal et s’en découpe (car l’homme tranche sur l’animal), c’est-à-dire que si la première révolution de l’homme est celle du marcher (que j’ai également appelé « marché » parce que l’homme, de couché et de coulé, se redresse et devient l’auteur de la contingence qui lui donne son sens unique et sa seule face ; parce qu’alors l’homme, devenu auteur, devenu faiseur, de marché, donnera de celle-ci, en retour, en éternel retour, sa version unique) alors l’homme reconnaîtra dans la côte de bœuf, cela qu’il découpe dans le bœuf, cela qui est le face-à-face avec son premier sujet, il y reconnaîtra le sujet de la révolution de l’homme, la ligne à découper qui le sépare de l’animal par le marché et qui bientôt l’y réunira par le manger et par la découpe du sujet dans la lumière de la vérité :
la réunion de l’homme qui apprend à marcher et qui, le premier, a donné dans l’anfractuosité du rocher, dans cette brisure-là, dans cette surface aux milles faces et aux milles bris que rasait à peine la lumière, sa première version (et la « version », me dit-on, est également le nom de la position du fœtus dans le ventre de sa mère, ou plutôt de son retournement, avant de naître), sa réunion avec le sujet manifeste de l’animalité, premier sujet celui-là, de la côte duquel et de la découpe du bœuf duquel est issu l’homme lui-même ;
ce qui veut dire que l’homme n’est qu’une partie de la vérité et qu’un seul côté des choses (obscur ? lumineux ? – en fin de compte l’homme, en tout cas qui écrit, n’est peut-être que la face cachée de la contingence, la contingence dissimulée, secrète et timide, qui ne veut pas être reconnue ou apparaître, qui se voile la face), que l’homme n’est lui-même qu’une côte de bœuf et qu’avant que ne se détache le sujet de la révolution de l’homme (marcher, découper sa version, se mettre debout donc, dans la matière couchée et coulée de la contingence) ou que ne se manifeste la consistance du bœuf, il y avait le geste inaugural qui partage l’homme et le bœuf ;
le deuxième étant la consistance du premier et sa lumière manifeste qui ne tardera pas à l’écraser ; le bœuf étant le bloc de viande de l’homme qui ne laissera d’autre alternative à ce dernier que celle de rester l’insecte de la surface et de faire un pas de côté afin d’éviter l’écrasement, rejoignant dans l’un ou l’autre cas l’anfractuosité du rocher, ou de prendre du volume et de le manger ;
le bœuf étant finalement l’origine de l’homme et le premier phénomène manifeste duquel sera issu l’homme, que ce soit dans la découpe et la séparation d’avec le bœuf – ce sens-là de la côte du bœuf qui est l’homme – ou dans la découpe du bœuf lui-même, le sujet manifeste, qui donnera la côte de bœuf qui sera prête à manger.
* * * * *
La côte de bœuf est de l’homme en tant qu’elle le découpe du bœuf et que dans le face-à-face qui va suivre, l’homme rejouera le sujet manifeste (répétera la côte, répétera la grotte, recommencera l’impression et refera la lumière, sera prêt à faire apparaître le sujet, à le dire et à l’écrire, ou à le faire disparaître, à le manger et à l’engloutir – on parle de quartier de viande mais également de dé de chair), c’est-à-dire que dans cette découpe-là et avant de porter l’attention à aucun sujet particulier, il faudra considérer celui de l’animal entier – tels sont, en effet, l’appel et la sommation de la côte de bœuf – et au bœuf qui se découpe dans la lumière crue du boucher ou dans l’obscurité primordiale de la grotte, il faudra adjoindre la découpe du dauphin qui a été notre sujet manifeste d’hier, ici à l’hôtel Atlantis de Dubaï, la côte de dauphin dont est également issu l’homme – c’est-à-dire la ligne qui partage l’homme du dauphin et qui fait réunir le premier au deuxième dans la version de l’auteur, qu’on appelle également, ce n’est pas là un hasard, director’s cut –,
et il faudra m’émerveiller de ce que l’enfant, ce petit de l’homme qui n’est pas encore complètement découpé de l’animal, trouve ces mots inconnus de moi pour organiser le monde de l’animal en monde imaginaire, où les images de l’animal sont évidemment plus vives que celle des hommes, ma fille la plus jeune me parlant ainsi de la tradition de la vache qui est de « dormir avant la fin du jour et de se couvrir le dos de paillettes brillantes parce qu’elle a peur du noir », et qui est également de « ne jamais montrer son museau sauf à ne pas respecter la tradition comme le fait parfois Kiri, la vache en peluche », ou de la tradition du dauphin qui « n’a pas le droit de regarder le ciel avant d’avoir un an – ainsi l’ont dicté les oiseaux, ces anges du ciel pour les dauphins – mais seulement le soleil ».
La côte de bœuf est de l’homme et revient à lui à travers la ligne de découpe par laquelle l’homme se sépare de son sujet et le reconnaît, le présente à table, émerge du plan d’immanence (l’anfractuosité de la matière, la fente, l’intérieur du rocher) pour aborder le plat et y goûter, pour aborder la côte du bœuf comme l’ascension qui va transformer le plan d’immanence en plat manifeste, sur lequel on se jette non pas comme dans le vide mais dans le creux, à cause du creux que l’homme peut avoir et qui s’appelle avoir faim et qui est la seule chose qu’on peut avoir en n’ayant rien, qu’on peut avoir après la fin du sujet et le départ du dernier écrivain, au moment d’aborder le sujet d’après la fin des sujets et qui est la genèse de tout sujet, la critique de tout sujet qui s’appelle le désir (Nietzsche) ou tout simplement la faim, et qui va transformer le plat en sommet, pour ne pas dire du goût.
Quant à la femme, elle chasse et renvoie la côte de bœuf ; à son tour de trancher et de découper, à son tour de transformer l’homme en bœuf de la côte duquel elle sortira et pour lequel elle sera l’homme que l’homme avait été pour le bœuf. Et je ne perçois, dans la compagnie des femmes en laquelle m’a laissé le départ du dernier écrivain, que des hurlements pour trancher et pour tailler dans le vif du sujet. Dans quel sujet tranchent donc les hurlements de douleur (ou est-ce de désespoir ?) de la vache-mère ? Dans quelle viande tranchent les hurlements de Zeina ? Sans doute celle des femmes dont le corps est dans l’eau, vaches aquagymes, non plus côtes de bœuf et sujets fermes, mais chairs inconsistantes et contentes de l’être.
La découpe de la femme – ses cris et ses hurlements – marque sans doute la fin de tout sujet manifeste et le retour de l’homme écrivain à la terre et au rocher ; à moins qu’il n’y ait enterré et stocké des vieux sujets ; à moins que je ne rejoigne la vague de l’immanence que je n’ai jamais vraiment quittée et que je ne déclare que, de la présentation du plat au-dessus du plan, de la manifestation du sujet, du partage entre le bœuf et l’homme, du sujet à découper à manger, et jusqu’au départ du dernier écrivain qui m’a laissé en compagnie des femmes et qui m’a sommé (moi la dernière possibilité, moi l’unique nécessité, moi la matière première même et le passé infini, moi l’écriture) d’écrire sur ce sujet apparent et manifeste, sur le sujet vrai de la côte de bœuf, c’est du même unique enroulement de ma vague qu’il s’agit, c’est-à-dire de mon vent de signes, de mon véhicule de pensée, de ma propre surface de marché ;
à moins que je ne traite l’absence du dernier écrivain (qui m’a laissé en compagnie des femmes) et l’absence de la vache à lait (qui quitte la logique du monde avant de quitter le monde, qui n’a plus pour les hommes de ce monde-ci qu’une logique d’images, que j’imagine plus vives que les nôtres puisque plus animales, et que des noms d’animaux, une logique absolument étonnante, à la manière de celle de ma plus jeune fille, qui est, dit-on, l’héritière manifeste de la vache-mère, le croisement entre cette dernière et moi, l’inversion de mon sujet manifeste, la création, ici, d’un enfant : non plus la version de l’auteur, une coupe, non plus une révolution, non plus une découpe ou le partage du bœuf et de l’homme, non pas une côte créatrice, mais le croisement de l’homme et de la vache, cette fois) comme un seul et même sujet, hurlant de vérité celui-là et non pas seulement illuminé, le sujet d’après l’apparaître et le disparaître, le sujet du croisement entre la côte de bœuf et la divinité de la vache, le sujet de la critique totale, celui qui suit la résurrection même des corps et le raffermissement de la route des corps, un sujet hurlant, une matière hurlante qui a dépassé en intensité les cris mêmes de Zeina ou les gémissements des hyènes chinoises qui ont dévoré hier la côte réjouie de mon meilleur ami, comme le seul sujet qui fait que je reste à l’ombre de tout sujet, faisant du départ de l’écrivain et du départ de la vache-mère une seule et même chair à plier et à découper.
10:03 Publié dans Compagnie de la table | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : philosophie, deleuze, écriture, badiou
06.08.2009
Côte de bœuf (II)
La cÔte de bœuf ou le sujet qui apparaÎt après que l’Écriture disparaÎt, le sujet qui se dÉcoupe et qui se manifeste, qui se prÉsente À table, prÊt À manger, dans une introduction dans la matiÈre qui tient dÉsormais de l’ingestion et non plus de la fente, dans une consistance du sujet qui a l’air externe et qui se dÉtache comme un bloc
(prêt à tomber et à m’écraser ? Ainsi mon livre achevé serait-il une côte de bœuf ? Ainsi l’auteur qui a fini son livre serait-il prêt à découper le sujet de la côte de bœuf et à manger ? Ainsi la lumière qui était rasante quand elle n’illuminait que les aspérités et les fentes de la surface de la table, c’est-à-dire qu’elle n’en révélait que les accidents et que les éléments incorporels – et pour cette raison impénétrables – mais que, pour cette même raison qui est la matérialité de l’illumination rasante et de la continuité du fil de l’écriture, elle faisait pénétrer à l’intérieur de la matière première, insistante et non pas consistante, qui est ici celle de la contingence à la face unique et à la surface infiniment brisée ; ainsi cette lumière deviendrait-elle écrasante lorsque le sujet se détacherait et se découperait dans la lumière et qu’il deviendrait le sujet manifeste de la côte de bœuf ? Ainsi l’introduction dans la matière première qui consiste à continuer d’écrire malgré le fil absolument brisé et absolument arrêté (il a des arêtes), c’est-à-dire absolument recommencé, de l’écriture –
car la matière première, avant même l’apparition du sujet et de l’objet, est faite de la discontinuité, ou plutôt, de l’appui répété de l’existence sur le bord du vide : l’appui indéfiniment répété dans le même sens, qui est le sens même de la contingence ; la matière première n’est pas l’existence de la matière ou même sa possibilité ; elle est la répétition et le réarmement du virtuel, le retirement et la relance de l’écrivain face au champ de ruines (il est re-tiré sur les ruines) ; elle est le vide de l’hôtel qui a la face des ruines (il est en face du site), qui est hanté par l’écrivain et traversé par les couloirs labyrinthiques du service, où ne se joue ni l’existence, ni la demeure, ni la possibilité, ni l’imagination, ni l’inspiration, mais le rester, qui est la clé de l’écrire, l’inversion de l’ordre du demeurer et du partir et de l’ordre même de la nécessité ; celle-ci n’étant plus la somme totale des possibilités mais l’inverse, c’est-à-dire la vitesse de retournement de l’écrivain qui n’a plus que l’exosquelette, dont le disparaître a également devancé l’apparaître et qui est devenu l’inverse de la nécessité de penser (ou de la pensée fondationnelle, ou de la pensée établie) : il est devenu la seule possibilité restante mais inversée, c’est-à-dire qu’il est beaucoup moins que la somme des possibilités et même moins qu’une possibilité, puisqu’il s’agit, parmi toutes, de celle qui reste ; non pas qui reste au fond d’une boîte de possibilités mais qui inverse et le signe de la boîte et le signe de la somme, c’est-à-dire qu’elle inverse le sens même de « rester », puisque c’est l’écrivain qui est sommé ici de rester, en tout cas de ne pas partir avant d’avoir écrit : seule façon d’être et de rester sur les ruines, qui est la seule manière d’écrire ; seule manière d’y être sommé, appelé, enjoint ;
la matière première n’est ni l’existence de la matière ni sa possibilité, mais l’écriture continuée, qui ne peut avoir lieu que sur la place, à l’intérieur de l’accident et de la fente, c’est-à-dire sur le marché, dans ce milieu continu de la discontinuité et de l’arrêt qui est une répétition, et qui revient à dire, ou plutôt qui le retourne éternellement, que la matière aurait pu aussi bien exister que ne pas exister : non pas la matière ou son existence ou même sa possibilité ou sa pensée, mais tout simplement sa propre matière première, son passé et non pas sa pensée, ce qui est premier à elle, tout simplement sa contingence –
ainsi l’introduction dans la matière première, à travers la fente de la table, deviendrait-elle l’introduction dans le vif du sujet, pour le trancher et le découper, celui qui se présente et qui se manifeste à table, le sujet prêt à manger, le sujet suivant et vivant, qui se découpe, de la côte de bœuf)
ou plutÔt comme un quartier de viande, mais qui n’est pas transcendant pour autant, puisque le manger, À table, fait suite immanente au parler et À l’Écrire,
l’apparaître du sujet (manifestation et découpe du vif du sujet) fait suite à la disparition dans la fente et dans la matière de la table puis à la disparition de la table en entier, c’est-à-dire qu’à ce tour (de magie) de la table, à cette révolution de son service et au fondement de sa compagnie (également appelé tour de table), à la constitution du sujet révolutionnaire de la table, doit bien succéder la manifestation de ce sujet ;
et si ce sujet finit par nommer l’événement continuel du recommencement d’écrire, et après la disparition du support même de l’impossibilité d’écrire, par reconnaître dans ce dernier appui sur le vide son propre nom de sujet de l’écriture, il faut bien après cela, après cette résurrection par la force des choses, que le sujet devienne vif et se manifeste ;
la manifestation de la côte de bœuf et la découpe du vif du sujet faisant ainsi suite logique, et sans séparation d’avec le plan de la table, à la fente et à l’incorporation ; la logique des mondes faisant suite à l’être et l’événement ; le fondement de la table ayant cette particularité que si l’écrivain se fonde en son sein par l’introduction de la fente, s’il en épouse la contingence et qu’il trouve dans l’écriture la mort et la fin de tout sujet, la ruine et le retournement de toute structure et de tout ordre établi, de tout squelette en exosquelette et de toute vitesse de progression en la vitesse infinie de la course de l’insecte, alors, lorsque ce sujet sera prêt à se manifester (c’est-à-dire à manger, après s’être détaché) et la côte de bœuf à se découper, lorsqu’on sera prêt à trancher dans le vif du sujet, c’est encore du plan de la même table qu’il s’agira et cette manifestation du sujet ne fera que prononcer la logique du monde de la table après que la fente et l’incorporation dans sa contingence en auront créé l’événement et fondé la compagnie.
* * * * *
La côte de bœuf apparaît et se manifeste (elle se découpe dans la lumière écrasante) après la disparition de l’écriture (génitif objectif puisque l’écriture est elle-même une disparition : non pas ce qui apparaît à table, ce qui s’y présente, prêt à être mangé et à s’introduire dans le vif du sujet, mais ce qui s’y dissimule et ce qui la fonde, le contraire de ce qui s’y assimile) ; c’est-à-dire que la côte de bœuf fait suite immanente à la disparition du dernier écrivain, lequel, s’il me dit autoritairement sur quel sujet écrire après son départ, après la fin donc, et même la disparition, de la dernière écriture du dernier écrivain, doit lui-même être incorporé à la logique d’apparition de cette côte de bœuf comme dans un pli, et laisser mon sujet apparaître et se manifester – ce sujet de la côte de bœuf – comme le revers même de sa disparition, c’est-à-dire comme son ombre.
Car voici qu’avec la manifestation de la côte de bœuf, je touche au phénomène de la parution et de la sortie, du sujet qui se découpe dans la lumière, c’est-à-dire que dans cette sortie hors de la côte et hors du sujet, je touche également au domaine de la femme, tant cela se vérifiera toujours qu’elle sortira invariablement de la côte de l’homme et du sujet de la côte de bœuf, voulant systématiquement les changer, n’assimilant pas ce qu’il y a d’homme dans la côte de bœuf ;
car la côte de bœuf est l’éternel masculin, avais-je dit, c’est un sujet qui est de l’homme, mais qui, avant cela, a de l’homme : la côte de bœuf, ou le sujet de la sortie, de la manifestation après la révolution.
07:51 Publié dans Compagnie de la table | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : philosophie, deleuze, écriture, badiou
28.07.2009
Côte de bœuf
Si la côte de bœuf est le sujet, À découper et À manger et dont on peut parler, pour ne pas dire l’écrire ;
(manger ou parler, avait dit Deleuze ; absorber, ingérer, sombrer dans le mélange des corps, digérer ; ou glisser sur la surface du sujet sans l’approfondir, sans le décomposer et l’assimiler, courir à sa surface, communiquer avec sa totalité, le rendre fou et ne pas le faire disparaître, le faire apparaître au contraire ;
car manger c’est engloutir, et parler c’est préparer la seule destinée de la surface, celle qui vient après glisser et qui est marcher, celle de la coupure de la vérité que j’appelle écriture, le sinon que de Badiou qui dit qu’il n’y a que des corps – la profondeur et les mélanges, d’après Deleuze – et des langages – la surface du sens – sinon qu’il y a des vérités et que celles-ci apparaissent ; ce qui signale pour moi le moment où la surface devient ferme comme un corps, où elle devient profonde, non pas de contenir des possibilités mais de déplier la notion entière de capacité, ne livrant plus ainsi à la surface, comme possibilité, que la destinée de l’écriture, cette rupture à la fois avec le corps et avec le langage, cette procédure générique, ce marché ; car l’écriture n’a pas de volume comme l’aurait un corps réel et elle n’est pas immatérielle, incorporelle, comme le serait le sens ;
ainsi, après la vache folle – et n’est-ce pas ce qu’est devenue la vache-mère, la vache à lait ? –, je parle de rendre fou le bœuf par la communication totale avec son sujet qui a adopté, afin de pénétrer sa matière, le biais de la côte et non pas de la fente ; le sujet, je le rappelle, s’étant déplacé, dans mon traitement, de la pure surface immanente de la table et de l’écriture par crise et par fente qui ne laissait venir à moi les sujets que rasés par la table et non pas écrasés par la lumière (venir à moi comme la matière vient au vide, c’est-à-dire ne s’appuyant que sur le vide et ayant comme seul sens la contingence et l’imprévision du sujet, le manque total de sujet : ayant une fente pour toute matière, ou pour introduire dans la matière) au sujet consistant, et je dirais presque transcendant, que le dernier écrivain m’impose avec autorité (devenant ainsi l’auteur de mon sujet), ce sujet qui me vient par après et qui est celui de la côte de bœuf ;
si bien que pour aborder ce sujet monumental, ce sujet vertical et dressé comme un sommet, je dispose désormais de la côte plutôt que de la fente ; la côte étant en ceci l’évolution consistante de la fente que, tandis que cette dernière m’introduisait au sein de la matière par la simple opération de la table et du support de l’écriture – cela qui m’aidait, avais-je dit, à supporter l’impossibilité de nommer l’événement continuel de l’écriture et qui avait trouvé le moyen de me précipiter dans cette continuité en remplaçant le vide qui aurait pu l’interrompre, en abolissant la distance non pas avec le sujet suivant, ce qui aurait eu pour conséquence de supprimer le vide et d’annuler l’écriture, mais la distance avec le vide, transformant ainsi le vide en la chose même où j’étais précipité à la rencontre de mon sujet, la fente devenant la fracture même de l’écriture, cela qui me jette à la renverse dans le monde : la réversibilité totale entre le vide et la matière qui trouvait dans cette totalité-là de quoi remplacer l’interruption et peupler à tout jamais le fil infiniment brisé mais désormais éternellement repris et retourné de l’écriture – tandis que la fente m’introduisait dans la matière en brisant infiniment la ligne de l’écriture, ce qui était la meilleure manière de me laisser écrire sans sujet et sans transcendant, à la surface de la pure immanence, en épousant la contingence (mais sans lui faire des enfants) et en la répétant sans l’épuiser ou jamais être épuisé par elle, la côte, quant à elle, découpe le sujet consistant (et quel sujet que celui du bœuf !) et n’est peut-être d’ailleurs que cela : une découpe ;
elle découpe le sujet de façon à l’introduire en moi, dans ma propre matière, à mieux me le faire manger ; la table émergeant et progressant ainsi elle-même, de support à ras de lumière, flirtant continuellement avec le vide, fondant l’écriture et l’écrivain en sa compagnie (une genèse ontologique mais pour cette raison encore sombre, non illuminée par le jour et par l’apparaître, non encore occupée par l’apparence du sujet et encore moins par sa vérité), en table à manger où les plats seraient cette fois présentés (c’est dire s’ils apparaissent) et les convives rassemblés ; la côte de bœuf, ce biais, cette ascension par laquelle j’aborde la montagne de mon sujet, ayant ainsi réussi le prodige de me faire faire enfin, sur la table, le pas de côté qui consiste à éviter l’écrasement de l’insecte sous la masse subite du bloc de mon livre (cette façon de disparaître qui revient pour l’insecte à épouser définitivement la surface, lui qui y courait et dont la structure apparente, qui l’y supportait et l’y faisait avancer à vitesse infinie était celle-là même qui signait, chez les individus moins insectes, leur disparition, à savoir leur squelette, devenue apparente chez l’insecte, devenue exosquelette), une fois que ce bloc de mon livre achevé se serait détaché et précipité sur moi comme un monte-charge dont les câbles se seraient rompus ; car il ne faut pas oublier que ma carrière d’insecte révolutionnaire, celui-là même qui s’était introduit dans la cuisine et dans toute l’industrie de Xerum et qui renverse toute la catégorie de la prévision, se conclut par le détachement de ce gros bloc du BLANK Swan enfin rempli d’écriture, et par son atterrissage sur la surface du marché comme un aérolithe massif qui envoie courir à la ronde mille cafards terrorisés,
et d’autre part le prodige de me laisser sortir enfin de la table et de l’immanence du sujet, pour écrire enfin à côté du sujet ; ce qui est sans doute la meilleure façon pour moi d’admettre que j’écris sur un sujet extérieur, imposé, transcendant comme la côte de bœuf, un hors sujet total donc, imposé par le dernier écrivain que la table a fondé en ma compagnie, et posé sur la table, présenté même et découpé, la matière n’étant plus appuyée sur le vide (immanente : cette table, cette écriture) mais devenue bœuf, la fente et l’interstice étant devenues côte et entrecôte, le sujet sans sujet, continuellement injecté dans l’écriture comme une chute continuelle et une brisure de tous les instants, étant devenu le sujet à absorber et à assimiler par excellence ; la matière à incorporer le plus véridiquement à la sienne ; bœuf et viande rouge comme devraient l’être toute substance et toute chair, et côte comme devrait l’être toute découpe et tout chemin de montagne pour aborder le sommet, côte comme devrait l’être cette partie de l’homme d’où est sortie sa première vérité, c’est-à-dire la femme, la fin de tout sujet, ou plutôt son changement ; car la femme n’a pas son pareil pour continuellement changer de sujet au lieu de s’y précipiter, pas plus, d’ailleurs, qu’elle n’a son pareil pour renvoyer faire cuire à la cuisine la côte de bœuf, pour ne pas dire la changer et la maquiller et la retourner dans son assiette, méconnaissable et couverte de sauce, encapuchonnée de champignons ou de je ne sais quelle mixture ensorcelée, elle, la genèse de tout sujet et la critique de chacun, elle le dernier sujet en date qui a donné aux écrivains de quoi manger et de quoi parler) ;
si donc la côte de bœuf est le dernier sujet [celui que m’impose le dernier écrivain, devenu l’auteur indirect de mon sujet, et qu’il pose à ma table dans un plat, découpé comme un vrai sujet en chair et prêt à être mangé,
tant il est vrai que la compagnie de la table doit bien partager, après son fondement et sa raison d’être, après sa raison ontologique ou après son accident, c’est-à-dire après son irraison, sa contingence, après cela qui est purement et simplement l’introduction dans la matière – car la fente, la contingence, est cela qui introduit dans la matière et qui la parcourt aussitôt dans le sens exact où celle-ci s’appuie sur le vide –
(Et qui, mieux que la compagnie des écrivains, aurait-elle besoin de complément circonstanciel de matière et de préposition qui l’introduise ? Qui, mieux qu’un écrivain, doit-t-il aborder un sujet, en éprouver la matière, dans une indécision préliminaire qui s’appelle « entrée en matière », ou mieux rejoindre sa place à table avant la matière, avant qu’on ne sache encore s’il doit pénétrer au sein de celle-ci ou s’il doit laisser le sujet – ainsi celui de la côte de bœuf – pénétrer la sienne et rejoindre son propre sein, dont il n’aurait jamais dû se séparer ?)
tant il est vrai que la compagnie doit partager, après le fondement de la table et l’ontologie, cela qui se présente à table et qui y apparaît, non pas son ontologie mais sa logique, son apparaître dans le monde, son intention, et qui est le repas : la côte de bœuf, le sujet suivant, le sujet vivant, le sujet qui vient après la fin des sujets, apparaissant ainsi comme le sujet absolument illogique dans mon récit du fondement et de l’ontologie de la table (imprévu dans le parcours habituel de mon écriture au sein de la table où ne gravit aucun sujet transcendant – car le plan d’immanence de la table est insurmontable pour tout sujet pesant et transcendant –, pour ne pas dire, autour d’elle qui n’a aucun poids – car elle n’a que la matière, ce sens d’appui sur le vide, et aucun volume –, qu’il ne peut absolument graviter aucun sujet) mais se révélant sans doute (avec la fulgurance d’une vérité, dirait Badiou) comme le sujet le plus logique une fois que la table sera apparue, c’est-à-dire que c’est la logique de la table qui va désormais le pousser à exister, elle qui n’est plus fondée (ou fendue) pour écrire et pour filer cette matière-là, sans lumière, de l’écriture, mais absolument fondée pour manger],
c’est donc qu’il va me donner À Écrire et À manger et que mon Écriture, jusqu’alors souterraine, jusqu’alors fondÉe dans la matiÈre de la table et brisÉe comme sa contingence qui est un arrÊt, une meurtrière, une arme et une rÉpÉtition, va finir par apparaÎtre.
* * * * *
C’est-à-dire que le sujet ne peut plus lui venir du vide, sans prévenir, mais qu’elle doit elle-même le choisir désormais et qu’il doit lui convenir, comme on choisit à table son plat, son sujet, comme on choisit la côte de bœuf. La côte de bœuf est le sujet de l’apparaître de mon écriture, après que la fente dans la matière aura été son fondement et sa répétition souterraine, le nom donné, en secret, au support de la continuité d’écrire ; c’est-à-dire qu’il est ma sortie dans le monde de l’apparaître et même de la mondanité (du spectacle ?) ; car ce n’est ni plus ni moins que l’invitation du dernier écrivain que j’accepte à le partager, sujet pour manger et pour partager, et qui a même du goût, je dirais, pour ne pas dire qu’il a du ventre et de l’estomac, qu’il a de l’homme et qu’il est viril, qu’il partage l’homme du bœuf, le premier découpant le second pour le manger, mais à peine (car j’ai vu des côtes de bœuf faire de l’homme un bœuf à part entière), les deux partageant la même côte au regard de la femme, celle dont elle sort et ce sujet, de la côte de bœuf, qu’elle doit toujours changer et renvoyer en cuisine ;
car sortir de la côte de bœuf, de ce dernier sujet, de ce sujet qui a de l’homme (avant que je ne dise qu’il a du bide, le pire étant que le sujet ne soit pas un succès ; enfin le public, à cette surface-là, à cette sortie-là, sous cette lumière-là, du spectacle, préfèrera sans doute le bide au vide), c’est, pour la femme, l’autre manière de dire qu’elle va le changer. La femme, donc, dans sa sortie qui a la logique de toutes les sorties (car on sort, essentiellement, avec les femmes), ayant ainsi pour spécialité de changer le sujet que veut partager avec moi le dernier homme, mon ami qui va me manquer dans cette cité de femmes, avant qu’il ne me l’impose, en dernier écrivain, comme le sujet extérieur mais qui sort enfin de la table, ayant remplacé sa matière par sa substance, sa fente par la découpe, sa chute et son abîme par la côte à gravir et par le sommet – c’est-à-dire que ce sujet, pour sortir enfin de moi à la manière de la femme, n’en est pas moins immanent, en fin de compte : simplement il fait suite à ma table, il lui fait honneur ; illogique certes, suivant le fil interne de mon écriture, mais logique, enfin, de la logique même de l’apparaître de la table.
Ce sujet de la côte de bœuf comme le sujet d’après les sujets, un sujet essentiellement critique donc pour ne pas dire qu’il raconte la genèse de tout sujet (la genèse, dit Deleuze, est l’autre face de la critique). Et s’il m’est posé par le dernier écrivain, avant que celui-ci ne prenne son départ et ne disparaisse, me laissant tout seul dans la cité des femmes, à l’ombre de la côte de bœuf, il est clair que je vais m’en saisir à ma manière, c’est-à-dire que, tout extérieur qu’il soit, je ne peux pas l’aborder sans le coucher dans ma matière, sans que son apparaître n’émerge au ras de ma surface ; je ne peux pas ne pas faire suivre son apparaître à un disparaître (seule manière, par cette réversibilité, de laisser établi à la surface un équilibre d’intensité et de faire suivre le sujet qui apparaît, ce sujet d’après le dernier sujet, au sujet qui n’est plus, qui n’est plus fondé), et ainsi la côte de bœuf n’apparaîtra-t-elle comme sujet chez moi qu’à l’ombre de R. M. et faisant suite à sa disparition.
Nous partageons cette côte de bœuf, R. M. et moi, nous la mangeons à deux et bientôt nous l’écrirons à deux, mais pour ma part et de mon côté, dans ma manière de faire la lumière (ou l’obscurité) dans ce que j’écris, dans ma manière de faire apparaître un sujet, ou, à mon habitude, de disparaître dans l’écriture, ce qui est une autre façon de dire « dans mon style », je ne peux pas ne pas me séparer de R. M. dans l’angle d’approche, ou plutôt, dans la façon de plier le sujet, et ne pas rendre le sujet externe de la côte de bœuf interne à mon entreprise, c’est-à-dire qu’en partageant ce sujet avec lui, pour l’écrire, je ne pourrais que l’aborder comme le sujet que j’écris après son départ et par son départ même, le sujet, non pas qui me sépare de R. M., mais qui se confond avec sa séparation, qui me fait partager avec lui, aujourd’hui, son ombre et son départ. Sans doute l’écrirai-je dans l’ombre de R. M. ; car on dit également que l’ombre se découpe, comme un sujet, comme celui de la côte de bœuf. Premier sujet écrit à deux avec ce grand écrivain, c’est-à-dire forcément écrit dans son ombre.
Or, je veux l’écrire en restant ici, lui étant parti, c’est-à-dire que s’il est grand écrivain, il n’en est pas moins le dernier, et son ombre signifie ainsi son départ, son absence, la suite après la fin et après le dernier, suivant laquelle il me restera donc à découper mon sujet, cette côte de bœuf, et à l’aborder en y mêlant R. M., en faisant de R. M. ou de son départ l’autre coté de la côte de bœuf, non pas le bœuf en personne mais sa majesté, la force du bœuf, l’ascension, la montée (bullish) de tout sujet, la genèse qui commence tout sujet.
09:32 Publié dans Compagnie de la table | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : philosophie, deleuze, écriture, badiou
22.07.2009
Table des matières (II)
J’attaque ce livre sur l’empirisme transcendantal de Deleuze où l’auteur se promet de concilier pensée spéculative et philosophie critique en ce qui concerne Deleuze, sachant que j’avais abouti à la même passe, et résolu de tracer une telle ligne étroite, en ce qui concernait ma propre lecture de Meillassoux, à une époque où j’ignorais tout de Deleuze. Je suis curieux de connaître les arguments du commentateur de Deleuze et son angle d’attaque. Quant à moi, mon chemin de pensée était qu’il fallait justement trouver le plus court chemin entre critique et spéculation, une singularité presque ou même une coïncidence, et que l’absolu de la contingence le fournissait alors sans qu’on s’attarde dans aucune des faces opposées, que ce soit celle opposée à la contingence : la nécessité, ou à l’absolu : ce qui est donné à penser.
Plus je lis Meillassoux, plus je le découvre et plus je le rends fou. C’est-à-dire que je lui livre, non pas un combat, mais le contraire ; non pas un front, une ligne de résistance, mais une communication totale avec les thèmes les plus insoupçonnées pour lui (le marché, la logique du sens) et même les plus fous, ceux qu’il est d’autant moins capable de soupçonner qu’il les découvre maintenant, grâce à moi et comme faisant suite à notre communication, et que ceux-là remontent alors dans le temps (car le temps est la ligne de front la plus impénétrable) et lui livrent une pensée qui semble alors anticiper la sienne, ou la plagier par anticipation.
Qu’est cette lutte, sinon celle des titres et de la table des matières ; mon rêve étant que le livre de Meillassoux soit intégré dans ma matière et que la table même sur laquelle il a été opéré soit ramenée à ma place comme l’a été celle des Deux Magots, qui s’était perdue dans la multitude des numéros et qu’une armée de serviteurs a tirée de nouveau jusqu’à moi, de nouveau servant la pièce d’artillerie, de nouveau se rassemblant autour de moi et regroupant ma famille (canon et projectile, pièce et son réarmement, contenu et expression, matière du livre et matière du support), afin de me tirer sur la ruine, dont l’autre nom est l’écriture ?
* * * * *
Je parlais de la compagnie que semble me refuser aujourd’hui Meillassoux comme celle de la table, puisque j’espérais la fonder à partir de mon propre accident dans la matière qui avait pris la forme de la fente dans la table sur laquelle j’écrivais et qui s’était prolongée, au lendemain de cet accident de la pensée, dans une fente devenue elle-même une table, une fente qui traversait cette fois la Place où n’allait pas tarder à se retourner le livre (justement, en parlant de table de matières) et qui était cette table qui m’avait lancé, avec Meillassoux assis à une extrémité et le dernier écrivain à l’autre.
Je parlais de table et de matière et de la manière dont l’une pénétrait dans l’autre, en se faisant traverser par la pensée et par l’accident, par la fente et par la contingence de la version, et en annonçant le livre (ce que la table, pénétrant dans la matière à la suite de la fente qui l’y introduirait et qui deviendrait mon complément de matière, justement, devenait) – tant il est vrai que la lutte ici est celle des livres et la seule mesure, celle des titres ; toute forme de révolution consistant à déterminer quelle classe de pensée se trouverait prise dans quelle couche (sociale) et dans le pli de quel livre et de quel volume.
Je parlais de la compagnie de la table, voulant dresser d’abord celle des négociations (alors que Meillassoux ne semblait pas désireux d’ouvrir celles-ci et ne voulait parler qu’une fois terminé le livre et refermé le cycle) et voici qu’aux dernières nouvelles Meillassoux « passe à table » avec ma compagnie, ayant senti que les personnes en la présence de qui je le mettais et qui siégeaient alors à une table devenue celle de la loi, ou d’un tribunal de la raison qui allait le juger, constituaient, comme il l’a si bien remarqué, « toute la direction de ma boîte » ; et j’ajouterai que cette direction, cette « attablée » de personnes, ne dirigeait pas un état, un livre, une œuvre, et encore moins ma pensée, mais simplement lui donnait son orientation – tant il est vrai qu’en invitant Meillassoux à cette table, c’est sur mon plan d’immanence que je lui disais de se poser un peu.
De la même façon que pour la table recréée des Deux Magots, je pourrais dire que l’armée de serviteurs (de ma pièce, de ma pensée, de ma ruine) dont je disposais par ailleurs, en l’occurrence ces associés de ma table et de ma matière, n’étaient là que pour me fournir l’espace où me réarmer ; c’est-à-dire qu’ils ont eux-mêmes tiré la table pour moi et l’ont recréée à ma place, au lieu que je le faisais d’habitude moi-même, n’ayant eu, cette fois, qu’à me taire et qu’à attendre pour que la table se dresse toute seule et que Meillassoux soit invité à parler devant moi, comme si devenais pour lui un témoin et non plus un interlocuteur.
* * * * *
Et quel silence était alors le mien sinon celui de la ruine ? Quelle table des matières égarée, enfouie, perdue dans la mémoire, littéralement ruinée, entreprenais-je alors de tirer jusqu’à ma place, en silence, laissant pour ce faire opérer pour moi l’armée de mes serviteurs, sinon celle de ma propre pensée ? D’autant que mes serviteurs ont été les témoins de la ruine de ma pensée (comme ceux des Deux Magots l’ont été de la chute vertigineuse, à la vitesse à laquelle tombent les ruines, de ma matière à penser sur le plan de la table) et qu’ils connaissent parfaitement le livre que je n’ai pas écrit, le monument de pensée que je n’ai pas été, pour la raison qu’ils m’ont accompagné, justement, à travers le marché et sa ruine, à travers cette manière inédite d’écrire un livre sans nom, sans auteur et sans originalité, cette manière révolutionnaire du livre qui ne remporte pas de victoire (ce mot-clé de la révolution) et qui ne remporte pas de titre, mais qui ne fait que réussir (to succeed) ; c’est-à-dire que cette manière n’est pas une chute – car toute fin victorieuse est une chute, ne fût-ce qu’au sens dramatique de la chute du rideau – mais qu’elle succède toujours à la fin et à la chute, qu’elle remet la fin en marche et en marché, puisqu’elle est une suite après la fin.
Le marché a été la ruine de ma pensée, celle que je retrouve élevée et reconstruite chez Meillassoux, et il n’est que logique qu’au moment du regroupement de la table et de la matière qui prélude à la sortie du livre, ce soient mes associés, mes compagnons de la table, qui tirent celle-ci à ma place et qui y invitent Meillassoux. Et c’est précisément cela qui rend Meillassoux fou et qui l’élève à une vitesse infinie, celle de la communication dans le médium, qu’il veut ignorer, de sa « propre contingence », une communication à la vitesse tellement grande qu’on communique même avec le passé et avec la ruine et que, dans la simple opération de rajouter une matière à ma table, en rouvrant de nouveau ce qui avait constitué le site archéologique de ma pensée, il ne sera pas étonnant que je retrouve intact, et auquel il ne manquera que la reconstruction du monument, tout le monument de la pensée de Meillassoux enfoui sous mon champ de ruines.
Or, c’est par cette nouvelle manière, par ce tour silencieux du monde, par ma pose en retrait où je n’attends plus que le monde et que l’armée de serviteurs pour tirer à ma place la table qui manque, que doivent se faire la révolution du livre et la constitution de cette nouvelle façon de le fabriquer : par ce retrait sur le champ de ruines, par ce retrait dans la table des matières qui est tirée à ma place par une armée de serviteurs silencieux, par cette invitation en ma demeure du dernier écrivain qui ne veut rien céder, en un mot, par cette nouvelle manière qui s’appelle une maison d’édition.
* * * * *
Après le déchirement du tissu du marché, après la mention répétitive du livre de Mallarmé, après le rassemblement que j’ambitionne et qui est celui de la reliure des produits dérivés dans un livre, je ne devrais plus fabriquer des livres que de cette façon, sans auteur, sans table des matières, sans rassemblement qui ne se fasse à la manière d’une table qui manquerait à ma place et qu’une armée de serviteurs, la nuit, en dehors de l’heure du service, tirerait et recréerait pour moi. C’est cela qui me destine à une carrière plus souterraine que celle d’auteur, à une immanence au-dessous du plan d’immanence (témoin mon silence pendant que les compagnons de ma table la tiraient à ma place et espéraient tirer du livre de Meillassoux, et même de celui à venir, la table des matières) que je ne sais plus appeler que du nom de « marché du livre » et qu’il faut également entendre au sens de la révolution de celui-ci. Que si, avant d’avoir la matière et le livre, j’ai eu la table et la Place, alors c’est le tour du monde qui me séparera toujours du livre achevé et du monument reconstruit ; et je ne pourrai espérer rassembler aucune matière et recréer aucune compagnie avant que ne se mette à l’ouvrage une autre agence que la mienne, et que ne s’attable à la tâche cette armée de service.
Ma pensée ruinée et son excavation à la faveur du monument de Meillassoux sont la même chose que la séquence qui me fait écrire et qui me fait faire aujourd’hui la révolution du livre, à savoir, dans un premier temps, le cahier qui a manqué à sa place et qu’un premier serviteur a dû rediriger vers moi à partir de la croix de l’histoire et, dans un deuxième, la table des matières dont la fente figure le complément de matière, qui a à son tour manqué à ma place et que cette armée de serviteurs a dû recréer, dans l’ombre, à partir de rien.
À la place de cette pensée ruinée, et de tout futur monument dressé qu’elle n’aura jamais été, j’introduirai, je fonderai ainsi cette compagnie de la table, qui sera une fabrique de livres, l’envers des livres, une révolution qui me vient de l’autre bout du monde après le retournement similaire à Sydney, le marché auquel je viens pour finir, le médium de la contingence, cette récapitulation inverse de ma pensée qu’ont été Meillassoux et son livre.
Or, le voici qui devient fou et qui se retire de toute communication ; et la constitution de mon sujet, que ce soit au sens de Deleuze ou de la torsion de Badiou, ne saura plus être désormais que ce processus même par lequel ma table est re-tirée à sa place, la table des matières introduite par la fente, Meillassoux devenu fou dans l’interruption de toute communication, et ma pensée réapparue comme un bloc enfoui, qui n’a plus de monumental que la reconnaissance d’une forme tardive et d’un titre qui ne lui appartient pas.
* * * * *
Je parle d’une armée de serviteurs et de la révolution du service (c’est-à-dire que celui-ci fait plus d’un tour), or, il est temps que j’introduise le dernier écrivain à l’étendue de ce pouvoir-là. Ce que je fais en lui signalant par de petits gestes de reconnaissance combien je suis connu des divers maîtres d’hôtel et des gardiens des couloirs du service. Je parle de révolution du service dont le client est le roi et qui ne rajoute de distinction et de différence qu’au régime de connaissance des serviteurs eux-mêmes. Or, il y a un tyran qui précède cette révolution-là (avant que ne lui succède le succès de la révolution, qui ne veut pas prononcer le mot de « victoire ») et c’est celui que je constitue à chaque moment, dans des embrasures qui ne sont plus que celles du vide, dans ce Grand Hôtel lumineux qui n’est qu’une vitre transparente entre le front de mer et les jardins du casino, dans des portes (de service ?) où je disparais pour écrire et où j’ai interdit à mes filles de me suivre, les laissant perdues, tordues, prises de panique, dans des chambres qui ne sont pas plus celles auxquelles doit les destiner l’amour paternel que le livre que j’écris ne sera celui auquel me destine l’écriture, ou plutôt la ruine.
La communication s’est interrompue, la ligne s’est coupée. Meillassoux m’a fait part de la partition qu’il faisait dans la population des philosophes, d’un côté ceux de l’intensité et de la continuité (Nietzsche, Deleuze) – j’ajouterai que ce sont ceux de l’écriture : ceux dont la ligne se brise et se fracture mais sans discontinuer, en se précipitant dans un vide qui se creuse toujours à l’intérieur, en se jetant en arrière dans le monde, de sorte que la différentiation est toujours faite à l’envers, le virtuel toujours rendu infini ; ceux pour qui l’événement n’est que la façon de rendre plus intense une seule et même ligne – et de l’autre, ceux de la coupure (Badiou), dont il me dit lui-même faire partie.
La communication s’est coupée parce que ma communication infinie a fini par rendre fou l’ascète, le philosophe athlète qu’est Meillassoux ; ou plutôt, alors qu’il se dit le philosophe du surgissement et de la contingence absolue, c’est moi qui viens brancher à lui le médium des marchés où tout peut avoir lieu, où tout va le surprendre alors que tout a déjà eu lieu, et même lui donner à lire des traces et des vestiges, une pensée enfouie dans le plan qu’il refuse de lire, parce qu’en le lisant il la dégagerait et qu’en la dégageant il reconnaîtrait qu’elle est à l’image de la sienne.
Je viens brancher Meillassoux au milieu qu’il ne veut pas, celui du marché du livre, le milieu de la révolution du livre et de la place où ils sont fabriqués ; c’est-à-dire que, le pressant d’écrire comme m’avaient jadis pressé les ruines, c’est cette pression que je rends insupportable pour lui, cette connexion (comme on dit en topologie) qu’il sent imminente avec la façon dont les livres deviennent.
* * * * *
Je réalise qu’on parle de « service continu » et d’« arrêt du service » et il m’apparaît que si mon monde est celui du service, et la révolution (le tour de mon monde) celle où l’on ne fait que me servir comme la pièce d’artillerie qui me tirera sur les ruines (c’est-à-dire qu’elle me jettera sur l’écriture ; elle me précipitera dans la ruine) en m’adressant les pièces qui manquent à ma place (dans un premier temps, le cahier vierge dont l’émission a déjà fait se croiser l’histoire et la géographie, et dans le deuxième, la table numérotée dont la matière ne m’importe pas plus que la fente qui la dessine et qui la désigne et qu’on a fini par retrouver, dans le champ où roulent les dés et tournent les tables, avant de la re-tirer à ma place, dans un geste qui répète la manière dont l’armée de serviteurs me tire sur la ruine et me remet à ma place, réaffirmant ma place, prononçant ma sentence, disant mon nom), alors c’est à un jour comme celui-ci, à une limite comme celle-ci, à un vide comme celui où je me suis trouvé arrêté, que doit se reconnaître l’arrêt de mon service.
C’est-à-dire que je pourrais écrire des volumes entiers (hors service) sur la signification de ce Grand Hôtel et de la case où je me suis trouvé arrêté après l’interruption de Meillassoux, après le dégagement, pour ses yeux uniquement, du bloc enterré de ma pensée en ruines.
Je les écrirai avant de m’arrêter, précisément, sur la signification de mon arrêt et de ma torsion, c’est-à-dire de ma répétition, de ces embrasures de portes que je traverse en laissant perdues mes filles dans les chambres où elles ne doivent pas se destiner, en déclarant je ne sais quel projet futur à commettre dans l’espace, je ne sais quelle rotation du pont du navire, je ne sais quel désastre maritime, à la manière du camion qui s’est retourné dans le virage, je ne sais quel soulèvement suivi de quel enfoncement à la verticale du flot, simplement parce que je décide qu’en traversant ces embrasures, en m’installant dans ces salles de Grands Hôtels où est servi, à moi le premier, le petit déjeuner, va tomber la ruine sur mon plan et se poser la première pierre de mon livre.
09:11 Publié dans Compagnie de la table | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, philosophie, meillassoux, deleuze
19.05.2009
Disparition de la table
L’écriture est le processus même de la contingence, une suite continuelle d’événements imprévisibles qui a lieu absolument en dehors de la possibilité et de sa médiation et qu’il faut pourtant gouverner, anticiper et entreprendre, en un mot, qu’il faut commencer. Aucun contenu, aucune forme d’expression venant attaquer ce contenu, aucun mécanisme dont la production viendrait du cœur, aucun générateur de mots et aucun moteur de l’écriture ne pourraient m’assurer que je commencerais d’écrire, pour la raison que l’événement, dont l’écriture n’est que la « mise en ligne », est l’inverse d’un contenu et qu’il est un contingent, c’est-à-dire un contenu dont le contenant n’a plus de paroi et dont la logique de production s’est retournée. L’événement de l’écriture est un inexistant, comme dit Badiou, une situation arrêtée au bord du vide.
L’événement est ce qui incomplète la situation (le mot est encore de Badiou) et ce qui la retourne, proprement révolutionnaire ; il est le changement radical, alors comment pourrais-je m’établir dans l’écriture, et en instaurer le régime ? Le nom de l’écrivain est ce qui m’échappe avant tout, sans parler du nom de l’événement qui échappe même à la situation où il survient. Comment alors me dire écrivain ? Dans quel état, et dans quelle sympathie avec moi-même et avec mon sujet, avancerais-je tous les matins, afin de m’installer à ma table d’écriture ? Comment me dire écrivain et nommer une fois pour toutes cet événement de ma capacité d’écrire ?
J’ai réussi, avec mon genre d’écriture, à remonter complètement à la surface. Aucun sujet que je complète et auquel je revienne m’attacher, jour après jour, afin de donner la suite au « passage » du jour précédent. Je n’écris sur aucun sujet, mais dans la torsion pure du moment, laissant venir à mon écriture la pure irrégularité de la surface : ce qui va l’accrocher là, la déclarer là, comme une guerre ou comme une crise.
Et pourtant les jours d’écriture se succèdent. Je me suis enchaîné à une nécessité d’écrire, que je ne saurais nommer « habitude » (comme si cette « folie » du mot habitude pouvait régler quelque chose ; à moins que ce ne soit pour dire que c’est mon corps qui écrit, que c’est lui qui a pris le pli de la plume et de la matière qui n’a aucun poids, de cela qu’on pourrait ôter à mon organisme sans en soustraire un seul gramme, ou alors en n’en soustrayant justement qu’un gramme, ce qui est le suffixe de l’écriture) et que je ne saurais dire déterministe, si bien que l’événement de l’écriture a beau être pour moi toujours la première fois, éternellement recommencé et éternellement oublié, impossible à prévoir et ne supportant aucune vie et aucun pari, il y a bien, malgré cela, quelque chose qui m’anime et qui me mène tous les jours à l’écriture ; il y a bien cette capacité de marcher qui doit bien être contenue quelque part et assurée de ma compagnie – mais l’homonymie avec le mot « marché » est peut-être là pour me rappeler qu’à ce « marcher-là » de l’écriture il n’y a aucune capacité et aucun contenu ; car le marché est justement ce qui succède au vide de tout contenu ; il est la suite après la fin, un épuisement qui se met en branle et qui se met à marcher, à force d’épuisement et à force d’avoir perdu toutes ses forces.
* * * * *
Commençant toujours absolument à écrire et devant malgré tout recommencer à écrire, je n’ai trouvé rien de mieux pour m’enchaîner à cette impossibilité que de retourner la situation. Comme le commencement d’écrire est un événement, en tant que tel appuyé sur le bord du vide, et que rien ne le déclenche (je devrais dire plutôt que ce qui le déclenche, ce n’est rien, rien qui appartienne à la situation), j’ai réussi à trouver ce rien et à le garder là, à m’attendre. C’est le rien de la fente de la table sur laquelle je me suis mis à écrire (écrivant ainsi sur rien et étant assuré, de la sorte, de toujours commencer à écrire et de produire cet événement inexistant), le rien de l’absolue absence de la chose qui me relierait à cette table et qui ferait que, pour écrire, il me faudrait cette table et nulle autre.
Car cette table, je ne la vois ni je la sens. Nulle de ses propriétés étendues ou mécaniques n’est impossible à dupliquer par une autre table qu’il suffirait de régler à la même hauteur et à la même inclinaison. Je ne peux même pas prétendre que ce soit une propriété quelconque de sa surface, qui n’affecterait alors que ma vision ou mon toucher – car il est certain que cette table n’a aucune odeur et qu’elle n’émet aucun son –, ou un quelconque signe ou une singularité de sa face qui se signalerait à mon regard ou à mes doigts (une fente, une tache, une aspérité, un quelconque objet du désir, aussi obscur soit-il), qui me la rende ainsi indispensable, puisqu’en écrivant sur elle, justement je ne la vois plus et je ne la sens plus, justement je la couvre de mon cahier que je recouvre de mon écriture.
Elle ne devient plus rien, cette table, ou sa matière, sous la surface de l’écriture. Car l’écriture est absolument absorbante. Une fois que son processus se déclare, c’est un monde entier qu’elle attire et qu’elle retourne. En écrivant, l’homme se retrouve marcher sur la tête, exactement situé à l’envers de l’endroit où il écrit, absorbé et retourné comme un gant dans la pointe de l’écriture ; alors comment cet homme, une fois embarqué dans ce voyage-là, une fois transformé en la pointe improbable de l’écriture, une fois lui-même devenu une pointe, un rien, l’événement de l’écriture, cela qui ne se prévoit pas mais qui pourtant se succède, cela qui est un déséquilibre permanent, ce processus qui n’est complet et qui ne se déroule qu’à être, à tout moment et en tout point, absolument incomplet, comment cet homme pourrait-il encore se situer dans l’espace et se référer à ses repères, comment pourrait-il guetter une fente ou reconnaître son terrain pendant qu’il écrit ?
Et pourtant cette table est ce qui me manque absolument pour écrire. Elle est ce qui arrive toujours à manquer et dont le dépêchement jusqu’à moi va marquer l’histoire d’une croix ainsi que le commencement de l’écriture. Elle est ce qu’il me faut absolument pour écrire, absolument sans raison. Non que ce manque de raison ou que cette absence d’agence directe entre l’être de cette table et le recommencement de l’écriture soit une raison pour ignorer l’identité de la table et pour penser qu’une autre quelconque pourrait la remplacer. Non, cette table bien particulière, que je reconnais parfaitement à sa fente et à sa matière, est absolument celle qu’il me faut pour écrire, sauf que ce serait m’égarer infiniment que d’essayer de deviner par le biais de quelle particularité et pour quelle raison.
Le problème qui se concentre là et qui se resserre là, et qui est sans doute la formulation exacte du problème de la contingence, revient justement à préciser (Bergson) que cela n’est absolument pas une raison de penser que cette table est contingente si l’agence directe entre aucune de ses particularités et le déclenchement de mon écriture est parfaitement inexistante, ou de penser que je pourrais écrire sur n’importe quelle autre si la raison pour laquelle je dois absolument écrire sur elle reste introuvable, mais que, bien au contraire, cette table est nécessaire et que, s’il me faut celle-ci et aucune autre, bien fixe et bien elle-même, c’est pour pouvoir justement faire jouer le « sans raison » et épuiser, pour cette table-là et pour aucune autre, l’infinité de raisons pour laquelle je n’écris pas sur cette table (ce qui veut dire, ici, qu’aucune de ces raisons n’est celle pour laquelle j’écris).
La table n’est ainsi ce qu’elle doit être absolument, c’est-à-dire elle-même, et ne m’est nécessaire, que dans la mesure où je m’épuise à trouver les raisons particulières qui feraient qu’elle le serait. C’est-à-dire que dans ce manque de raison et dans ce vide que j’aurai réussi à fixer, ce n’est ni plus ni moins que la contingence de l’écriture (l’écriture comme événement) que j’aurai réussi à « matérialiser » et à répéter. J’aurai traduit la nécessité d’écrire (qui ne sera jamais une somme de possibilités) en la nécessité négative que cette table-là, sur laquelle j’écris, soit absolument celle-ci.
* * * * *
On a envie de penser que la corrélation entre la table et moi est insondable et que réside là comme une non-commutativité essentielle (la clé, comme on le sait bien en théorie quantique, de l’indéterminisme essentiel). En effet, si je réussissais à exprimer la cause qui ferait que cette table déclencherait mon écriture, si j’isolais ce mécanisme causal dans le contexte de la vision ou du toucher ou de l’action mécanique, alors quelque chose commuterait, alors j’aurais trouvé la raison pour laquelle ce serait cette table qu’il me faudrait et aucune autre. Mais j’aurais alors, en essence, échangé cette table ; car cette expérience, ce contexte où le lien entre la cause de la table et l’effet de l’écriture aurait été exprimé, serait alors reproductible ; une autre table ferait aussi bien l’affaire dès lors qu’elle reproduirait cette cause.
L’absence de cause n’est pas due à une ignorance de la cause : il s’agit d’une absence principielle qui vient de ce que le processus d’écrire est irréversible et inéchangeable. Ce processus est une différentielle unique, une singularité qui n’est pas reproductible mais que j’ai simplement réussi, par le biais de cette table, à répéter. C’est cette table non commutative (qui ne commute donc pas avec la propriété, reconnaissable en elle, qui me ferait écrire et qui serait telle que n’importe quelle table pourrait la reproduire, rendant ainsi le phénomène de mon écriture potentiellement indépendant de son contexte) qui me confère la propriété de rester lancé pour toutes les fois comme le dé nietzschéen et de parvenir ainsi à recommencer à écrire sans qu’à aucun moment je n’aie réduit l’écriture à une possibilité, à un phénomène que je pourrais prévoir.
Au fond, l’expérience d’écrire, cela qui me fait écrire, est essentiellement unique et non reproductible ; j’ai été moi-même donné dans cet événement-là, dans ce lancer-là pour toutes les fois (un lancer immémorial, qui a eu lieu dans mon passé pur). Rien ne l’explique ; le contexte en est unique et absolu, et l’acte d’écrire en dépend fortement. L’irréversibilité a déjà eu lieu. J’ai depuis longtemps arrêté d’écrire (au double sens du mot, bien entendu).
L’acte d’écrire n’est pas à introduire dans le lieu ou dans le temps, comme une circonstance reproductible, mais dans la matière, en un seul coup qui a lieu pour toutes les fois. La table n’est ainsi que le moyen que j’ai trouvé pour répéter cet événement unique. La table n’est pas la cause de l’écriture, car l’écriture, dont l’expérience est unique mais que je répète (à la différence des expériences de laboratoire qui sont générales et qu’on reproduit), est essentiellement indéterministe. Mieux, elle est contingente ; elle est le processus même de la contingence ; elle en est le signe. Car sa matière, muette et sans cause, n’est qu’une surface en fin de compte. Ici la matière n’a pas de poids, c’est-à-dire qu’elle ne s’associe pas au volume. Pour cette raison, elle ne produit rien ni ne reproduit rien, mais ne fait que rappeler, répéter, le contexte perdu et non constructible de la première écriture. Cette table est un signe muet, une nécessité vide : simplement, il faut qu’elle soit là pour que j’écrive.
* * * * *
Inversement, cette table, cette continuité de la matière (car bien qu’elle soit traversée par une fente, c’est continûment cette table qu’il me faut) serait là pour assurer l’impossibilité à laquelle je fais face tous les jours, à savoir la nécessité de soutenir l’événement absolument impossible de l’écriture. Car voici un événement qui incomplète la situation. Dans quelque situation que je me trouve, je ne peux jamais prétendre que je suis en état d’écrire. Ce qui n’empêche pas, bien sûr – là réside le caractère de l’événement –, que, me trouvant dans une situation donnée, soudain, sans raison, l’événement de mon écriture se produise. L’écriture est ainsi un miracle et j’aurais pu m’en tenir à l’intervention divine si mon intervention ne devait pas, en la matière, être justement continuelle. Car non seulement je ne peux pas prévoir d’écrire, mais je ne suis, à aucun moment de l’écriture, assuré de continuer d’écrire, si bien que si je ne réussis déjà à nommer l’événement du commencement d’écrire qu’une fois qu’il a lieu, c’est à une impossibilité bien pire que la suite me destine, car ce sera un événement sans nom que je serai alors continuellement en train de poursuivre.
C’est comme si je disais que je devais fournir un effort pour maintenir le déséquilibre ; que chaque moment, chaque arrêt, de l’écriture était à son tour absolument singulier et me dépassait toujours, ne me laissant la possibilité de le nommer que par après ; mais que, du fait même de la continuité de l’écriture (car l’écriture est en ceci différente des événements ordinaires que son événement est continuel), il me fallait bien désormais nommer cette continuité ; l’écriture, en tant qu’événement, n’étant certes jamais une chose qui existe, mais la continuité de l’écriture, qui désigne l’écrivain et que celui-ci doit bien reconnaître, devenant en revanche, et à un niveau supérieur, une chose qu’il fallait cette fois nommer une fois pour toutes : un objet qui apparaît.
La table, dégagée à l’extérieur de cette impossibilité, serait ainsi le support de l’acte de nommer cette chose de niveau différent. Non pas que la table fût le nom de l’écriture, mais elle serait cette chose qui me ferait supporter l’impossibilité de nommer l’écriture, et donc l’impossibilité d’écrire. Car enfin, on ne peut pas commencer d’écrire ; la pensée commence toujours au milieu ; et ainsi la table serait-elle la traduction littérale de cette impossibilité de commencer en un point. Elle serait le milieu où je commence (le milieu, la matière, le contexte inéchangeable de la contingence) et qui a donc déjà, en tant que point milieu, toujours dépassé le point de départ.
Je parlais d’un pivotement de la perspective qui permettrait de séparer la possibilité de la contingence et de donner à cette dernière son milieu (là où elle commence toujours sans crier gare, sans pré-venir mais en venant, sans prévoir, sans point de départ). Ma table se déclare alors comme le milieu de la contingence, comme la chose qu’il me faut avoir sans raison pour commencer cette chose qui n’a pas de nom et dont la continuité insupportable de son manque de raison impose de trouver un support et une raison pour la nommer.
Si j’ai retourné la perspective et trouvé le moyen de ne pas commencer dans la possibilité, c’est donc par impossible qu’il me faut dire le moyen, ou plutôt le milieu, où commencer dans la contingence. Et cette table sans raison et sans cause visible ne serait alors ni plus ni moins que ma place (et la contingence n’a qu’une place où arriver), cela qui fait que je suis chez moi lorsque j’écris et que je dois me sentir chez moi pour commencer à écrire. Une auto-affection, une auto-sympathie, l’intuition de mon écriture qui capturerait là la contingence absolue de son commencement.
Je le répète : la matière de la contingence, devenue continuelle et forcée, s’est matérialisée dans cette table à laquelle ne me lie que le vide, c’est-à-dire le bord désormais délinéé et reconnaissable de l’événement. La continuité de l’événement est dans la ligne de son bord.
* * * * *
Or, cette table même, ce signe de l’impossibilité d’écrire, ce manque de raison, cette fondation de l’événement répété et continuel de mon écriture et qui est la fondation majeure et même l’embrasure du vide, cette disparition matérielle, cette disparition à l’intérieur de la matière – car j’y suis introduit, par cette table ; je suis dans son milieu –, ce retournement de la situation qui faisait que si la matière était sans événement et que l’événement était ce qui arrête la matière et incomplète la situation, alors c’est aujourd’hui l’événement, devenu continuel comme un milieu continu, qui trouverait dans cette table rejetée au bord de l’événement, dans cette table devenue le support inéchangeable de l’écriture, sa matière, or, cette table a donc mystérieusement disparu.
Au lendemain du jour où, pour la première fois, l’armée entière de serveurs, instruite par moi, s’était chargée de la retrouver afin de la remettre à ma place, la table s’est volatilisée. Elle s’est absolument retirée et soustraite de tout le milieu des 2 M. Jusqu’alors elle ne manquait jamais à sa place que par un jeu de permutations, et elle y retournait aussitôt (soit que je l’y ramenasse moi-même soit qu’on le fît pour moi) pour recharger le sens de mon écriture et en réarmer les distributions. Or, elle manque, aujourd’hui, absolument, de la place tout entière ; si bien que je ne sais plus où commencer, ni pour la retrouver ni, par conséquent, pour écrire.
Ou alors cette disparition, qui n’est plus ici de l’ordre de la matière, ni de l’ordre de l’événement, mais qui est un vide encore plus creux et encore plus énigmatique, est-elle, au contraire, la raison pour laquelle il me faut aujourd’hui absolument commencer à écrire ; ce vide d’un ordre nouveau, ce néant, étant tellement intense et tellement personnel que son bord me repousse en mon propre nom et au nom de l’absolu, si bien que je finis par trouver là le meilleur support pour l’écriture et une matière subjective à la fermeté sans pareille.
Le plus étonnant c’est que, vu de l’extérieur, cette disparition de la table me libère (de ma propre tyrannie, ou de celle de l’écriture ?) et que me voici redevenu libre d’écrire sur n’importe laquelle pourvu qu’elle reproduise un certain nombre de conditions requises pour écrire. Le jeu des permutations, la commutativité, peut de nouveau régner. Mais vu de l’intérieur, cette manière, qui est aujourd’hui la mienne, d’écrire sur n’importe quelle table et par laquelle je renoue avec le mode classique de la contingence, et bien que cette manière d’écrire ne fasse extérieurement aucune différence avec celle du premier venu, fait justement toute la différence, parce qu’elle suit, dans mon esprit, et invisiblement aux yeux des autres, la disparition de ma table.
Voici donc venu un support d’un genre nouveau : celui qui me redonne à écrire sur n’importe quelle table (dans cette contingence-là, superficielle) mais dont la nécessité est en réalité d’autant plus forte et singulière qu’il est lui-même fondé par la disparition unique, celle-là proprement non reproductible, d’une table unique.
Cette disparition ne fait extérieurement aucune différence (puisqu’il s’agit d’une disparition). Qui pourrait dire, s’il entrait en ce café et m’y voyait écrire, ce qui manque à sa place ? Et quelle différence cela fait-il pour moi que cette table, qui n’est plus là, ne soit plus là ? Il faut dire que la situation s’est encore retournée, d’une façon cette fois-ci suprême. C’est mon intérieur qui est devenu extérieur, c’est ma propre identité qui fait aujourd’hui toute la différence et qui me fournit le support.
Je suis à l’extérieur ; la table aujourd’hui c’est moi, puisque moi seul sais que cette table a disparu ; et comme c’est elle qui me fait écrire et que j’écris toujours, au lendemain de sa disparition, malgré cela, c’est donc que j’écris encore sur cela. La continuité de l’événement de l’écriture, qui était impossible pour la raison que l’événement était essentiellement discontinu, fait ainsi que c’est le vide qui change aujourd’hui de niveau et qui se complique, que c’est le vide qui se différentie et qui devient de plus en plus intense, puisque cette table qui n’est plus là, qui n’est absolument plus là, est encore là, désignée par sa disparition que moi seul connais et que moi seul nomme, et qu’elle me fait continuer d’écrire.
10:48 Publié dans Compagnie de la table | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, deleuze, contingence, marché
06.03.2009
Le coup de dés
R. M. m’écrit qu’il est nietzschéen, dans son dernier mot que je peux appeler « son mot d’introduction » sur la place, puisqu’il l’écrit pour la première fois de manière différentielle, disant ce qu’il n’est pas ; affirmant sa solitude mais recherchant la compagnie, c’est-à-dire se défendant de rechercher l’entrée à cette place et la compagnie qu’il y fondera autrement qu’au nom de sa solitude.
Cela me laisse poser, en matière de compagnie, celle de la table, pour sa vertu de rassembler les convives autour d’un même travail et d’en dresser alors un plan qui ne sera pas sans rappeler le plan d’immanence de Deleuze – car on parle de « dresser la table » –, et en matière de fondement de la table, de l’entrée dans sa place et dans sa matière, la fente qui la traverse : cette singularité, ce vide qui l’attire dans la chute en arrière et qui la tisse comme une navette, ce vide qui produit sa matière mais en même temps qui la disjoint, qui marque un bord et un précipice et un arrêt – et donc une arête et une répétition – au sein de son milieu continu, cette fente qui se prolonge entre R. M. et moi, qui trace la ligne qui nous joint en même temps que le vide qui nous sépare, l’accident qui s’est engouffré dans la nécessité, l’ouverture du précipice, le saut dans le vide qui s’est marqué dans la fermeture de la ligne, si bien que pour fonder cette table-là et sa compagnie autour de la singularité qui la fendait, j’ai adopté le terme de fendement de la table.
Et je me plonge aujourd’hui dans la lecture de Nietzsche et la philosophie de Deleuze. C’est en le lisant que j’ai trouvé la manière de nommer l’inévitabilité et l’intraitabilité de l’insertion du market-maker dans le pit. Le market-maker, ai-je pensé, est exactement dans la position où il affirme la nécessité du hasard. La nécessité s’affirme du hasard, écrit Deleuze.
* * * * *
Or, pour penser cela, pour parvenir à comprendre enfin la formule de Nietzsche, je dispose de mon propre chemin de pensée, issu du pit il y a 21 ans. Où j’avais alors saisi dans un éclair que ce qui s’y produisait pouvait sembler guidé par la causalité mais qu’il se matérialisait alors dans un médium irréversible qui « échangeait » aussitôt cela, un médium que j’ai plus tard interprété comme celui de l’écriture, en tant que telle irrécupérable par la probabilité et par le « générateur » et, pour cette raison, impossible à rejouer ; et je dispose de tout l’arsenal des actifs contingents et des derniers raffinements de leur écriture et de leur « pricing », développés dans cette boîte de laquelle je sors aujourd’hui pour écrire un livre.
Sans doute, pour redire la formule de Nietzsche aujourd’hui et pour réaffirmer le hasard, n’emploierai-je pas l’image du dé qui reste trop attachée aux états du monde fixes et à la probabilité (tant il est vrai que les jeux du hasard, la roulette et les dés, ont fourni jusqu’ici aux penseurs et aux philosophes la seule illustration du hasard), mais utiliserai-je directement le pit des actifs contingents, c’est-à-dire cette distinction entre contingence et possibilité qui devient très visible à la conclusion du métier de tissage du marché, et qui a certainement été pressentie par les penseurs qui se sont interrogés sur la place du joueur au-delà du coup de dés, c’est-à-dire sur son écriture : sur la nécessité qui le maintenait à sa place.
Je dispose aujourd’hui de la conversion pour reléguer la catégorie entière de la probabilité. La probabilité, ai-je dit, n’est que la faille dans la face de la dette, l’impossibilité de remonter le temps et de rembourser la dette, une tension qui n’est tournée que vers le passé et qui a été déplacée (misplaced) dans le futur.
La conversion est censée transformer cela en avenir et en contingence ; et il est faux de croire que la multiplicité des états du monde, venue briser la face unique de la dette, changera quelque chose au dogme de la convergence. La contingence, en tant qu’issue de la conversion, est frappée par l’échange et a la même matière que l’écriture. C’est la contingence qui imprime le livre et qui impose la place : qui impose que l’on s’y tienne pour écrire et que de ce pit ressorte l’intensité qui affirmera le hasard.
L’intensité du pit est le hasard absolu qui ne sera jamais aboli par un coup de dés ; elle est l’affirmation où se tient le market-maker (et voici qu’avec la décomposition du mouvement que permet la pensée, conduite par moi, des actifs contingents, la place où le market-maker doit effectivement se tenir se crée : tout cela devient visible).
Or, Nietzsche n’a pas connu le pit : il n’a pas connu le médium où se transmettait directement la contingence et qui la rendait indissociable d’une écriture et, en tant qu’écriture, indissociable d’un échange (et avant tout, avec soi-même, avec la place où l’on se tient). Nietzsche n’avait que l’image du dé où s’enfoncer. Or, l’intensité de sa pensée a suffi pour en extraire une intensité qui sera équivalente à celle de mon pit, à condition qu’on sache traduire les termes qu’il a employés.
* * * * *
Le joueur qui affirme le hasard pousse au-delà du dé : il est engagé dans quelque chose de plus lointain et qui le maintient. Ainsi, lorsque le dé est lancé, c’est le hasard qui est lancé, et en tant que tel, on a envie de le poursuivre, de l’affirmer, de le maintenir, de l’accompagner dans une autre direction que la gravité qui le fera retomber ou du temps chronologique qui arrêtera sa combinaison et qui devra le terminer.
Le joueur se trouve là, a-t-on envie de dire (sa place le lui impose), pour aller dans ce sens ; mais c’est la nécessité qui retombe. La nécessité retombe mais le hasard reste lancé. C’est la nécessité, lourde et qui ne peut que tomber, qui impose que le résultat du coup de dés sera telle ou telle combinaison. Quant au hasard que le joueur affirme, il reste joué, comme dit Deleuze, pour tous les coups.
Se dessine là-haut une combinaison supérieure, un chiffre et non pas un nombre. Ainsi, le coup de dés, la nécessité de tomber, n’abolira-t-elle pas le hasard ; elle s’affirmera du hasard, écrit Deleuze, ce qui veut dire qu’elle ne lui est pas contraire.
Il n’y a aucune contradiction entre le hasard et la nécessité. La deuxième est le sens du premier : elle s’affirme de lui. C’est pour lancer le dé que le joueur se trouve là, mais c’est pour collecter le résultat, pour relever la combinaison, que ses pieds touchent le floor. C’est parce que le lancer du dé est devenu confondu avec le résultat de la combinaison, comme si le hasard mourait à chaque fois, à chaque coup, dans le sens de l’aller, que le hasard absolu, celui qu’on a envie de suivre dans le pit et dans l’intensité, a emprunté l’image de l’éternel retour, littéralement, du revenant.
Le calcul des probabilités, qui ne connaît que la mort par le résultat et qui fait mourir le hasard à chaque coup, a dématérialisé la nécessité de l’écriture qui gardait le joueur lié au sol. Mais Nietzsche a bien compris que le joueur se trouvait là et tenait là sa place pour l’au-delà du calcul des probabilités. C’est bien la différence entre contingence et possibilité qu’il distinguait là. Et c’est aujourd’hui mon analyse du marché des actifs contingents qui permet de donner une consistance matérielle à la fente d’où jaillit ce discours.
À la fois le coup de dés de Nietzsche et le marché (des actifs contingents) doivent être délestés de l’image de la probabilité afin qu’on comprenne la primauté de la contingence dans chacun d’eux, en tant qu’elle est liée à la place, à l’échange et à l’écriture. Ainsi deviendra matériel le médium où le joueur peut se transmettre et succéder à l’événement, c’est-à-dire l’écrire.
* * * * *
Le marché est un dé qui n’a qu’une seule face.
Lorsque le dé n’a qu’une seule face, il ne peut plus tomber (comme tombe un vélo lorsqu’il s’arrête) ; il reste emporté par son lancer, celui de l’unique coup. C’est la nécessité qui fait tomber la combinaison (et non pas le dé) et qui est donc l’autre face du dé. Elle est la face-retour qui tente d’échanger le hasard au mauvais sens du mot « échange », celui que Baudrillard prétend impossible, c’est-à-dire qu’elle l’enferme – sauf que j’aimerais, à ce stade, dire « contingence » au lieu de « hasard » afin de distinguer celle-ci des jeux de hasard qui restent enfermés dans leurs combinaisons, et dont les dés ou la roulette ont rendu l’image populaire. La nécessité enferme le hasard dans la « pièce aux miroirs et aux combinaisons » où le hasard se réfléchit et ne peut plus percer avec la pensée, une pièce où les états du monde sont en nombre fixe et attendent le retour du hasard, qui était censé continuer sur sa lancée et ne pas se retourner.
La nécessité brise l’unique face de la contingence ; elle appartient au théâtre artificiel où nous avons emprisonné le dé, lui donnant autant de faces mais guère plus que ne le permettent notre espace à trois dimensions et notre temps chronologique, un théâtre où il faut faire la queue avec les événements, où il faut les attendre et les espérer.
La nécessité fait retomber la combinaison du dé. Elle leste le dé. On peut même dire qu’elle le rend pipé : le faisant toujours retomber sur cette « identique » face, celle d’un nombre quelconque, quand il aurait dû garder la liberté et l’envol et le lancer de tous les coups à la fois.
Nous habitons le théâtre de représentation du dé, cette chambre de miroirs et de la spéculation mauvaise, et nous y avons pris nos habitudes. C’est-à-dire que nous ne pouvons plus que partir de là (et c’est pourquoi, lorsqu’une pensée intense comme celle de Nietzsche parvient à laisser le dé intense lancé pour toutes les fois, cette face unique, impossible, qui contient toutes les faces, nous apparaît comme un éternel retour) et, partant de là, commençant par la nécessité et croyant même qu’elle fournit les premiers nombres, les premiers accords et les premiers mots (alors qu’une pensée perçante ne devrait plus chercher que la suite après la fin, c’est-à-dire les raccords), nous n’avons d’autre choix que de remonter le sens de la nécessité et de la renverser, elle qui n’est que la brisure du hasard et sa contradiction, pour dire, nous qui n’avons pas encore traversé la face du miroir : « Cette nécessité s’affirme du hasard ; elle n’en est que le reflet ici-bas, son image dans le miroir de la représentation ; elle n’a fait qu’en détourner le sens ; c’est même elle, dans cette perversion du miroir et de la représentation, qui nous en donne le sens », puis, audacieux, empruntant l’éclair de cette pensée et traversant la réflexion du miroir, nous comprenons alors que, loin de faire retomber le hasard absolu, au contraire la nécessité s’affirme de lui.
Si la nécessité ne peut que retomber dans ce sens, c’est donc bien que la source du sens, le dé, lui est antéposé et supérieur et que celui-ci, une fois lancé au-delà de la contradiction de la nécessité, ne nous apparaîtra plus, par-delà le miroir de la représentation (cette salle des miroirs où se réfléchissent et se répondent le hasard dégénéré à l’état de possibilité, lui qui est censé être une œuvre et non pas un état, et la nécessité qui n’est que la somme des possibilités), que comme un paradoxe, dont l’attitude la plus appropriée à son égard reviendra alors à l’affirmer. La nécessité arrête le dé (elle lui fournit les mauvaises faces des miroirs qui ne reflètent plus que des nombres et des arêtes) et elle l’échange de la mauvaise manière, lui, le signe de la contingence qui n’a en réalité qu’une seule face et qu’un seul sens.
* * * * *
Au-delà de la face et du nombre, il y a la sur-face et le chiffre. Ainsi, pour aller dans le sens de la contingence, pour abonder dans son sens et la transmettre, il ne faut plus la face d’un dé qui porte un nombre, mais la surface du marché qui transporte son chiffre. Le « prix » est ce chiffre. Le prix est ce qui doit remplacer le calcul des probabilités, lorsque le dé est rendu à son sens unique et à son intensité, qui est l’intensité du pit. Et le marché est la surface qui « conduit » cette intensité.
Pour le joueur qui a su « se plier à cette surface » et qui a su traverser les faces du miroir, il se forge alors une autre sorte de nécessité, qui est le résultat de la conversion de la précédente. La nécessité du nombre, celle qui retombe sur ses pieds, se convertit et se transmute en la nécessité de la contingence : non pas une nécessité issue de l’habitude de la pièce, mais de l’habitation de la surface, du pli de la surface qu’il faudra prendre, comme lorsqu’on dit que l’on « prend le pli ». Elle devient la nécessité de s’inscrire dans le courant d’univocité de la contingence, de se faire traverser par son processus ; en un mot, la nécessité de l’écriture (dont Deleuze a justement dit qu’elle fondait la contingence).
Ce n’est plus ici la nécessité qui s’affirme du hasard, comme sa retombée, comme la retombée de son sens, mais la nécessité de l’affirmer, ou plutôt d’affirmer la contingence. Ce n’est plus la nécessité de la mort, de la face qui tue le hasard, de la face qui tranche le corps du hasard et qui en sépare à chaque fois un nombre, mais la nécessité de la création. Ce n’est plus une nécessité subordonnée à la possibilité, comme somme des possibilités, mais celle de la surface, celle qui dit qu’il ne reste plus qu’une seule face au dé, cette surface, et qu’il ne reste plus qu’une seule possibilité, celle d’habiter la surface : la contingence qui ne se décompose plus en faces ou en états, mais qui se compose et s’enchaîne comme un travail et comme une œuvre, très certainement celle qu’habitait Pierre Ménard, lui à qui il ne restait non plus qu’une seule possibilité, le Quichotte, et qui ne s’est pas privé de garder ouverte devant lui l’infinité de l’œuvre, de la surface et de la composition.
* * * * *
Œuvre à venir, livre à venir, l’avenir ; ce qui vient et ce qui arrive, la contingence. La contingence n’a qu’une seule face. Il n’y a rien d’autre que son sens, rien par rapport à quoi elle serait relative, aucune distribution d’états à laquelle elle serait redevable et qui la contraindrait, qui attendrait de sa part une soumission ou une rédemption (comme si le joueur devait nous remettre son dé, nous rendre ses armes), aucune autre face qui la contraindrait et la réduirait et la débiterait comme un débiteur et la débiliterait comme une dette ou un dû. Elle n’a qu’une seule face et aucune comptabilité (something to which it would be accountable) ; et c’est pour cette simple raison que la contingence est absolue, elle qui n’a plus la nécessité pour la retenir ou la refaire tomber ; c’est pour cette raison que l’absolu est ici factuel (ou factual, comme dit Quentin Meillassoux).
La contingence est absolue et donc elle est toujours. L’avenir est toujours maintenant. Quand on est emporté par ce lancer-là, par cet élan-là, a-t-on le temps de se retourner pour compter et pour prévoir ? On traite directement la contingence (we process it) et on est traversé par son processus. On peut donc dire qu’on la prévoit (si on insiste pour garder ce mauvais terme de la mauvaise comptabilité), tout simplement parce qu’on court à la même vitesse qu’elle : la comptabilité est désormais située à l’avant et non plus à l’arrière.
Quand on sait habiter cette surface et qu’on traite la contingence par un processus qui lui est adapté et que je ne sais plus appeler que du nom de « processus de l’écriture », quand on a réussi à arrêter de réfléchir pour penser, percer, et écrire (c’est pour ça qu’on parle de « pointe de l’écriture »), alors on pourra, si on insiste, affirmer que l’on prévoit l’événement.
* * * * *
Le bon joueur est le joueur qui écrit. Je ne trouve pas de meilleur terme pour nommer cette pensée qui a percé le « mur du sens », cette voiture-pensée, ce concept-car. Ainsi la DS, qui était le véhicule d’un éternel retour à la place du marché, devient-elle le dS qui perce la surface pour piquer le premier point de la fabrique du marché et pour « faire le point du marché », pour me mener à l’envers du globe (à l’envers du système de positionnement global) directement vers le local du marché, directement à Sydney, la ville du signe et du cygne et du dS, la ville de destination de la dernière aventure, celle du récit du virtuel (le récit d’aventures) qui a percé la totalité des possibles en perçant le globe et qui a rejoint le point de non retour (dont l’éternel retour est l’image de la retombée ici-bas).
Sydney, ou le raccord que j’ai trouvé à l’envers pour retourner éternellement du virtuel et écrire enfin ce livre qui ne sera jamais la somme du marché, et qui ne sera le livre du marché que parce que la fabrique du marché sera venue l’habiter également. C’est le livre qui emporte le marché d’une seule pièce, qui sait tendre la surface, la marqueterie sur laquelle ne saura jamais se poser le Black Swan, le plan de travail (et d’écriture) qui s’étend absolument dans le « point aveugle » du Black Swan.
Dans le sens d’écriture de ce livre (que la contingence imprime sur moi et imprime pour moi), l’échange qui arrêtait le hasard dans la pièce aux faces et aux miroirs est désormais tiré dans la particule élémentaire du médium de transmission. C’est désormais l’échange irréversible, celui qui assure la conduction du fil de l’écriture à la surface du marché, celui qui fait que l’écrivain s’échange avec son écrit et avec son œuvre et qu’il ne peut plus la « comprendre ».
C’est cette surface et cette feuille d’écriture qu’il m’a été donné d’admirer (et non pas où je me suis « miré ») ce jour d’octobre 1987 d’où j’ai été frappé, sur le pit, que s’écrivaient là d’autres signes et d’autres nombres que ceux qui pourraient être reproduits avec un générateur. Non pas que le générateur fût tellement complexe que son mécanisme échapperait à l’enregistrement physique de la voix et du geste (le film des événements qu’il suffirait de refaire dérouler pour reproduire les mêmes prix et les mêmes effets), mais c’est simplement que le générateur n’existait pas, pire, que la notion même de générateur ne s’appliquait pas à cette production à laquelle j’assistais. Car j’assistais alors à la genèse, à la multiplicité immanente du marché, et c’était un contresens total (justement, il n’y a plus que le contresens qui soit total dans ce sens-là) que de reculer vers une essence, ou une entité platonicienne, aussi dissimulée fût-elle, qui serait celle du « générateur ».
Il suffit maintenant, 21 ans après le pit (à supposer que j’en sois jamais sorti) et 10 ans après la boîte de laquelle je sors pour écrire ce livre, que je sorte avec R. M. sur la place reconnue de l’écriture et que, d’un seul et commun élan, nous imprimions non pas un livre, mais de nouveau l’élan du dé : son lancer unique.
Comment conduire le véhicule de manière qu’il ne retombe pas dans la nécessité ? Comment conduire la conversion, que je sens de plus en plus pressante, vers la capture de cette face unique, ou surface de la contingence ? Comment se placer à ce point fusionnel (température) où la contingence jaillit de source, où l’écriture n’a plus qu’une seule face, où le livre est unique et répété, où la place est ce qui nous tient et où nous allons désormais nous tenir ?
10:04 Publié dans Contingence | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : écriture, deleuze, citroen ds, black swan
02.03.2009
Citroën relance la DS (II)
Concept-car et voiture-pensée.
Concept qui est taillé pour un seul objet et dont il assure alors le passage du sens. Et voiture-pensée, au sens où celle-ci est plus que parfaite, où son dessin fait plus que se déplacer afin de traverser la perfection et se refermer en elle, où son dessin transperce la perfection (qui n’est que possibilité totalisée) pour donner la pensée écrite, la contingence qui n’a plus que la nécessité de cette transmission, et plus que l’inéchangeabilité pour se fonder.
Deleuze dresse le plan d’immanence où sont situés et créés les concepts, et moi j’habite la place où me fait revenir la voiture-concept, le concept-car que l’on conduit littéralement, qui me ramène d’autant mieux sur la place qu’il m’y rejoint, la DS ayant fini elle-même par trouver sa place, par relancer son dé, par retourner elle-même, éternellement, dans le sens qui fera que le dé lancé pour toutes les fois, parce qu’il est répété et qu’il n’est que différence, réaffirmera la chance absolue ainsi que, de la contingence, sa nécessité.
Blanchot habite Place des Pensées et moi j’habite la place de l’écriture, la place à partir de laquelle j’écris toujours, de laquelle me retourne et à laquelle me fait retourner, maintenant qu’elle m’y rejoint, cette voiture qui n’est pas rattrapée par la pensée, ce concept à la vitesse infinie, cette voiture dont la conjonction de son sens (unique), de la nécessité et de l’air du temps (ou de la crise), pour avoir inspiré à son constructeur de la répéter, ne peut plus conduire qu’à son impossibilité : c’est-à-dire à son écriture ; la relance de cette nouvelle DS, la sortie de cette nouvelle version, qui ne peut être, suivant mes analyses précédentes, ni la réplique de l’original, ni son remake nostalgique, ni la même, ni une voiture différente, me conduisant à penser que la relance impossible ne pourra que se placer, c’est-à-dire qu’elle ne pourra que passer dans mon écriture ; la relance de cette DS devant ainsi me « sortir » de l’espace des versions et des possibilités et devenir, à mes propres yeux, le signe de la « publication » de mes écrits, le signe que la seule personne censée les lire les aura lus, à savoir l’éditeur lui-même que je viens tout à coup de faire pénétrer sur ma place, dans ma propre relance, à la suite de R. M., et qui n’est autre que Citroën.
* * * * *
Il y a là une inversion, de même qu’avec le livre. Il y a là matière à tirer un livre et même à créer un concept. De la même façon qu’avec les livres, on s’adresse, avec l’automobile, au grand public. S’il y a deux choses qui « sortent » et que l’on veut aussitôt emprunter comme on emprunte un véhicule, s’il y a deux choses qui sortent et qui circulent dans les rues de Paris et sur le territoire français et qui feront que les habitants de la langue ou du territoire les conduiront dans tous les sens, dans le seul sens qui est celui de cette sortie, ce sont bien le livre et la voiture. Deux secteurs en crise aujourd’hui et dont on se demande s’ils ne sont pas justement touchés par la crise pour la raison que la crise arrive en eux – ils en sont le signe et non pas le contenu –, l’un et l’autre ayant augmenté la circulation en même temps que la pollution et le déchet, l’un et l’autre ayant poussé la technologie du marché dans la direction qu’il ne fallait pas, celle de la circulation à tout prix et non pas de tout prix (et non pas de la relance), celle de la multiplication des possibilités et des versions et non pas des signes (et non pas de l’écriture, non pas la multiplication des signes qui bouleversent les versions et qui les font bouger), celle de l’orbite et du cercle fermé qui ne touche pas la surface, celle de la circulation qui n’a pas de place, qui n’a plus de croix, qui ne s’inverse plus et de laquelle on ne sort plus.
Ainsi le livre et la voiture s’adresseraient-ils, en cette fin d’époque, au public qu’il ne faut pas, à la mauvaise spéculation, à la dégénérescence de la possibilité qui n’a jamais « piqué » la fabrique et le tissu de la contingence, à la possibilité qui n’a jamais écrit ; la sortie de toute voiture et la sortie de tout livre étant devenues complètement étrangères à l’idée de l’écriture, où l’écriture n’a plus pour moi qu’un seul nœud, celui qui me retourne sur place et me fait partir de là, celui de ma navette entre la Place et le monde, entre l’orbite et le point à l’envers, et dont les deux seuls cas me sont devenus privés et même personnels, à savoir le retour à la Place et le retour à la DS.
* * * * *
DS/dés/dS est aujourd’hui pour moi le concept privé, singulier, exclusif, c’est-à-dire absolu, de l’écriture ; et c’est comme si je disais que, parce que je possède la DS et que j’en tiens, en passant par Blondeau, sans doute tout le concept et même la morphogenèse, parce que j’en détiens la reconstruction et le sens qu’elle fait aujourd’hui, et parce que, par ailleurs, j’habite la Place et que je viens de réaliser, avec l’entrée de R. M. sur cette place, que le sens entier de la publication pouvait repasser par là en s’inversant, en se relançant sur cette place de l’écriture et en connaissant un autre destin, il n’appartenait qu’à moi de dire ce que sera le livre et ce que sera la voiture et ce que sera leur public (ce que sera leur circulation, leur publication).
De même que l’actif contingent, qui est né historiquement après le marché, me permet d’inverser l’ordre des idées et de placer la genèse de l’actif contingent avant l’émergence du marché et comme le donnant dans le même dépliement, de même, la DS, qui est née historiquement après la voiture, et ma possession actuelle de la DS, qui est survenue après la DS, me permettent de refaire la genèse de la voiture-pensée ou du concept-car à partir de là, et de dire qu’il n’y a plus de voiture ou d’écriture après moi puisqu’il n’y a plus que la crise et que, s’il fallait recommencer, c’est moi qui détiendrais l’autre branche de l’histoire, celle qui sera la bonne, c’est moi qui détiendrais le code génétique qui pourra aller dans le bon sens et qui donnera désormais la contingence avant la possibilité, le processus d’écriture avant le processus temporel, et qui donnera la place de la DS avant sa circulation
Ainsi la nouvelle sortie de la DS ne concernerait-t-elle que moi (elle s’adresserait à moi comme une lettre, comme un signe, le signe d’une répétition et d’une relance qui se sont avant tout, et sans doute pour finir, produites dans mon écriture) et la sortie du livre, et de tout livre, que je fabriquerai désormais avec l’éditeur, ne serait-elle taillée que pour moi ; le marché, que ce soit celui du livre ou celui de la voiture (cette commune circulation), s’étant ainsi entièrement replié dans ma place et dans ma fabrique, le marché s’étant réduit à un point fixe, hors du temps, un point fixe animé d’une autre sorte de dynamique, celle de la genèse, celle de la création et de l’éternel retour, celle de la relance pour toutes les fois.
La relance de la DS, ce prototype impossible dont j’ai cherché en vain la forme et dont je n’ai certainement pas trouvé celle-ci dans son dévoilement par Citroën, ne se produirait ainsi qu’au sein de mon écriture ; ma place étant devenue assez grande, mon tour du monde étant maintenant assez total, pour ravaler toute possibilité et tout processus temporel, et faire tout commencer maintenant dans l’autre sens, celui de la place, celui de l’inversion, celui de l’écriture.
* * * * *
On ne sait quelle forme externe, ou quel sort (elle qui vient de sortir), connaîtra dans le temps la nouvelle DS ; on ne sait quel sort connaîtra le livre après celui que j’ai réussi à emporter (après la matière que j’ai tirée de la croix de l’histoire, cet après-le-marché, et son remplacement par le processus géographique), et d’ailleurs, peu importent ces sorts, ces sorties. Ce qui importe est que je puisse dire enfin le sens de la Place et le sens de la DS.
J’ai cherché en vain, en procédant par élimination, la forme que pourrait prendre la nouvelle DS, au point que, ayant épuisé la forme, je me suis demandé si ce n’était pas le sens que je recherchais là, et même, dans le sens, si ce n’était pas ce que Deleuze appelle le « non-sens », cela qui redistribue le sens, la relance de la DS n’étant littéralement que cela, une relance, un retour à la case vide où ne seront remplis aucun dessein et aucune forme, ni aucun dessin, un retour au nœud absolu de la circulation, à l’intensité de la DS, à son propre processus géographique, à la DS que je dois emporter et non plus celle que je dois faire circuler.
Car voici un concept, celui de la DS, celui de l’événement de 1955, dont la forme est assurément singulière, au point, ai-je dit, qu’il ne s’applique plus dans le domaine de l’identité ou de la singularité ou de la différence, ou dans le domaine de l’exemplaire ou même celui de la généralité ou de l’universalité, mais contre ces domaines, contre l’identité.
En effet, le concept de la DS (cela que la DS signifie) ayant dès le départ dépassé l’exemplaire du dessin et sa forme réalisée, j’ai dû assez vite abandonner l’idée que Citroën pût répéter ce concept aujourd’hui en en faisant passer le sens à l’intérieur d’un autre véhicule, d’une voiture qui n’aurait, justement, aucune ligne en commun avec le dessin d’origine de façon, prétendument, à mieux faire ressortir l’indépendance du concept et son absolu, et qu’il pût nous inviter ainsi à reconnaître, à l’intérieur du véhicule, mieux, en le sortant, en le conduisant, en le prenant nous-mêmes de l’intérieur à l’extérieur – car la voiture-pensée est avant tout la sortie et le dépliement de la pensée ; le concept « DS inside » est lui-même une sortie et il avait ainsi toutes ses chances au moment de démarrer la nouvelle DS, celles qu’il se dépliât, en effet, de la même façon et qu’il répétât la DS, qu’il nous en fît retrouver comme la place enfin conquise, comme le coup de nouveau réussi, comme la réaffirmation du coup lancé pour toutes les fois –, que la DS a été en effet relancée, que la répétition a en effet joué.
J’ai abandonné cette idée parce qu’il m’est très vite apparu que le concept de la DS était justement trop bien taillé pour son objet, pour la DS telle qu’on la connaît et qu’on ne connaît (et reconnaît) aucune autre, et qu’il nous offrait ainsi le cas réel d’un concept dont l’objet voyagerait et roulerait aussi vite que le sens – sans doute les concept-cars, les voitures-pensées, sont-elles précisément adaptées à cette vitesse, et faut-il précipiter toute une nouvelle théorie cinétique des concepts sur la base de celui de la voiture (pour laquelle je ne retiens évidemment qu’un seul exemple, celui de la DS, les autres voitures n’étant rien et ne nous apprenant rien sur le concept de voiture) –, j’ai abandonné cette idée parce qu’il m’est apparu que le concept de la DS était tellement peu différent de la DS et la dépassait tellement peu en vitesse – car s’il est le concept, c’est elle qui le conduit – que, les deux étant partis et sortis en même temps, en 1955, on ne pouvait pas aujourd’hui, à l’arrivée, avoir l’un sans l’autre et faire passer le concept de la DS dans une autre voiture.
J’ai par ailleurs reconnu que le concept de la voiture évoluait et se transmettait également forcément dans le temps, que la voiture n’évoluait pas seulement dans le dessin ou dans la vitesse ou dans la sécurité mais également dans l’idée, et cela, dans la mesure où cette idée est partie intégrante du matériau qu’on utilise et qu’on déforme et qu’on plie pour faire la voiture.
L’idée de la voiture est également à la mesure du matériau : elle n’est pas qu’une idée platonicienne (rouler, se déplacer, circuler entre A et B) qui aurait simplement revêtu le matériau comme apparence extérieure, mais une entité immanente qui passe, entre autres, et peut-être même surtout, par le matériau, si bien que de répéter le concept de la DS devrait inclure cette dimension matérielle du temps et qu’on ne pourrait pas se contenter de relancer la DS dans le temps, mais qu’il faudrait également la relancer avec le temps et par le temps, cette « résistance du matériau » ne nous laissant alors d’autre choix que de concevoir une nouvelle voiture, dont le nouveau matériau aurait perdu la matière, c’est-à-dire la forme, de l’ancien, et ne réussirait ainsi à produire qu’une DS qui aurait en commun avec l’ancienne bien pire que la forme ou le rappel du dessin, qui n’aurait en commun avec elle que la réplique de la forme, c’est-à-dire la pire des choses que l’on puisse faire passer dans un nouveau matériau dont la matière est de nouveau la même chose que la forme, à savoir une autre forme que sa matière.
* * * * *
Le problème de la relance de la DS en devenait ainsi impossible (ou tout du moins ne trouverait jamais de solution dans le temps), bien qu’il fût absolument bien posé. Car cela a effectivement un sens que de répéter la DS, quitte à ce que la recherche de la solution devienne partie intégrante de ce sens et de cela que la DS veut dire.
Et ainsi capterait-on, avec la voiture – et il n’y en eut jamais qu’une, je le redis, c’est la DS –, un nouvel ordre de phénomènes, une nouvelle sorte d’événement. On s’adresserait à autre chose que l’histoire (où s’inscriraient la pensée collective, l’expérience collective, etc.). Cela poserait la question du domaine et du milieu où ce que je suis sur le point de dire prendrait son sens. Car, par une conjonction qui est sans doute historique, par un phénomène que connaissait alors indubitablement l’humanité, ou l’histoire de la technologie, ou simplement la capacité de « lancer » quelque chose (de lancer un concept, une voiture, et de le faire circuler et de le communiquer), cela a été une expérience collective indubitable et très précise que le monde, le public, ait découvert la DS au moment de son lancement en 1955. À partir de ce point de précision (précision, et non pas prévision), à partir de cette singularité reconnaissable, je serais ainsi en train de poser un problème inverse : ce ne seraient plus le concept ou l’événement de la DS qui seraient désormais problématiques mais le milieu de leur transmission. Sachant l’événement indubitable de la DS, je serais en train de poser la question du milieu (croix de l’histoire ? processus géographique ?) qui l’aura rendu possible et de présupposer déjà que ce milieu n’a pas pu abandonner les hommes dans le temps, mais que, s’il avait été bien présent à l’époque, en 1955, et que le lancement de la DS en avait alors été le révélateur, c’est qu’il serait bien présent aujourd’hui – il suffirait simplement de le trouver et de le reconnaître – et que, l’ayant trouvé, on pourrait alors réinverser l’inversion et, par ce milieu, tout simplement reproduire ce qui en serait de nouveau le révélateur et la vérité, à savoir le lancement de la DS.
C’est peut-être le sens de l’histoire que je veux capter derrière ce phénomène. Ce n’est plus la DS ou son sens qu’il faudrait ainsi relancer, mais le sens de l’histoire d’alors (qui est un événement puisqu’il passe et qu’il est un sens), si bien qu’en le retrouvant et en le relançant – car il est certainement trop grand et trop « vide » pour disparaître ; il ne peut certainement pas disparaître dans l’histoire puisqu’il en est le sens – on pourrait, par la même occasion, et à la lumière de ce sens retrouvé, également relancer la DS.
* * * * *
Le problème de la relance de la DS serait ainsi bien posé au sens de l’histoire (puisqu’il en pose la question du sens) et serait impossible dans le temps, si bien que s’impose à moi l’idée que j’aurai posé là, encore une fois, la croix de l’histoire et que, de même que je m’étais retiré dans l’hôtel pour écrire, de même que j’avais emporté le livre, de même que j’étais retourné à la Place, la DS qu’il me faut relancer et « sortir » et conduire à partir de là, ne se passerait pas et ne passerait pas ailleurs que dans mon processus géographique et que ce serait ainsi pour moi, dans mon milieu, dans ma place, que la DS se répéterait, toute cette annonce et toute cette « sortie » de Citroën ne devant signaler, encore une fois, cette fois pour la voiture-pensée comme ça l’avait été la fois dernière pour le livre, que l’entrée de l’éditeur sur ma place.
L’idée, qui est simplement l’autre face de celle-ci, est ici que la DS et le livre ne devront plus sortir de ma place et de mon processus ; qu’ils ne doivent plus sortir de mon concept, de mon chiffre, de mon dé.
Si le fil de mon écriture, après le tour du monde, après le champ de ruines, après le marché, au nœud de la crise, est revenu me nouer à la place et m’offrir un double croisement de l’histoire avec la géographie, celui de R. M. dont l’histoire du Liban, dont l’histoire de la langue vient se retourner et pivoter et se plier pour épouser le sens de la Place, et celui de la DS dont la sortie ne vient pas se répéter dans l’histoire – car cela, elle ne le peut – mais simplement répéter mon arrêt, faire rouler mon dé sur son arête, c’est-à-dire nouer le fil de l’histoire avec le fil de mon écriture, alors il n’y aura plus d’étendue, plus d’extension, plus de taille à respecter par rapport à cette réduction et à ce point de précision ; alors je pourrai, à l’envers du décor, de l’intérieur de la place où sera revenue encore une fois la DS, réellement répéter, c’est-à-dire arrêter tout le marché et reformuler une nouvelle logique de la publication et de la circulation, remplacer le cardinal par l’ordinal et dire, à partir de là, à partir de cette rentrée des éditeurs, que le nombre ne comptera plus, qu’il n’y aura qu’une DS, et ce sera la mienne, et ce sera celle que j’aurai réussi matériellement à répéter dans mon écrit (à lui tailler matériellement son concept) en plus de la posséder matériellement, et qu’il n’y aura qu’un livre, et ce sera le mien, et ce sera celui, aussi improbable à circuler, aussi impubliable que mon concept de la DS, que j’écrirai désormais sur place, à l’envers, et dont toute la notion de publication, toute la question de cela que ça signifiera qu’un livre sorte, devront être reformulées pour l’accueillir et lui faire la place.
* * * * *
J’habite la Place et je cherche depuis le début à en dire le sens ; je possède une DS et je cherche depuis le début à en faire passer le sens ; sachant que l’une et l’autre reviennent au même, reviennent à la même place, à la même relance, au même dé, à la même pensée, au concept à la face multiple. Et voici qu’aujourd’hui, à la faveur de la relance de la DS et de la relance de R. M., ces deux fils me recroisent et refont le nœud qui m’attache à la place.
Ce n’est pas un hasard, pensais-je, mais une nécessité, celle qui fonde la contingence et qui fonde la place. C’est cela, entre autres, qui doit m’arrêter sur place, et qui me répète que je dois continuer à explorer cet espace de la contingence et de la répétition (ce point aléatoire) qui est donné avant le temps et qui devra plus tard donner le temps.
Tout est noué et tout est arrêté. Avec R. M., je ne cherche plus que la maquette du livre, et je ne sais plus quel concept censé nous faire sortir et aller enfin dans le bon sens. Avec la DS, je ne cherche plus qu’à écrire un livre qui devra croiser l’événement de sa sortie.
19:08 Publié dans DS Citroën | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : citroën ds, deleuze, philosophie, répétition, crise
24.02.2009
La fente (III)
Je retrouve la table n°1 aux 2 M, celle qui est légèrement surélevée et dont le plan de travail est légèrement incliné, celle dont le bois est traversé par une fente sur la largeur, qui est devenue pour moi le sillon de l’écriture, la ligne gravée sous la matière que j’imprime moi-même et devenue ainsi l’écho de ma propre ligne.
L’écho n’est pas que la répétition vide du mot : il est la répétition du mot par le vide, l’appel qui est comme un rappel – car on retourne éternellement du vide – qui dit à l’écrivain que si lui sait occuper l’endroit à partir duquel il écrit, l’écho est l’envers de cet endroit, le lieu d’où ce qu’il écrit revient à lui. L’écho est la mesure de l’espace où écrire, son « cri » peut-on dire, l’appel du vide qui est comme l’exclamation de reconnaissance de l’écrivain, un signe de familiarité : un mot d’accueil de la part de l’espace.
Cette fente dans le bois, dans cette matière de la table qui donne à la matière subjective que je couvre de mon écriture toute son épaisseur, qui lui donne son support et même sa racine – car le papier provient du bois : dans l’un et l’autre, les mêmes fentes, les mêmes interstices et les mêmes craquements –, cette fente est l’écho de ma propre ligne, parce qu’elle est vide et qu’elle se creuse, parce qu’elle s’entaille et qu’elle recule dans le bois ; alors que la mienne est la ligne à remplir.
La fente répond à ma ligne comme l’écho ; elle redistribue le sens de mes lignes : elle, la case vide encore plus vide que le cahier qui est arrivé à manquer sur le champ de ruines et qui m’avait alors redistribué dans la géographie, dans l’espace du livre qu’il a fallu alors emporter de là en une pièce. Elle est plus vide parce qu’elle est plus creuse.
Le vide du cahier était le premier rappel ; mais il résonnait alors dans un espace un peu trop vertical, comme si l’écriture devait encore couler de source et s’épancher dans ce cahier. Il a fallu que ce vide premier du cahier découvre un autre vide : celui qui a eu lieu sur le champ de ruines, où l’appel du vide des ruines, cette absolue nécessité d’écrire sur les ruines, a alors plaqué le cahier et la nécessité de ma matière subjective à même le sol, venant se substituer au cahier à tous les sens du terme. Le vide des ruines se substituait d’autant plus au cahier que celui-ci est arrivé à manquer, et l’appel du vide est alors venu coucher dans l’immanence la relation qui restait encore transcendante entre le vide et l’écriture.
Car c’est sur ce cahier que j’écris et je devais alors écrire sur elles. Je ne pouvais écrire que sur ce cahier – une impossibilité qui est l’autre face d’une nécessité – et à cela elles répondaient en me pressant d’écrire, en me disant que je ne pourrais pas ne pas écrire puisqu’elles ne me laisseraient pas partir avant que je n’eusse écrit.
Le vide des ruines (celui qui me pressait d’écrire sur elles en vertu de leur vide) est venu m’attacher au lieu ; il est venu rendre le lieu d’écrire, qui est d’ordinaire celui du cahier, beaucoup plus situé, comme si l’absorption de mon écriture par le lieu se traduisait en la disparition de plus en plus complète du contenu et en la persistance du seul lieu, de la seule nécessité, du « là » de l’écriture ; le champ de ruines étant ainsi devenu un immense cahier qui n’était plus transportable, qui venait couper court à mes voyages, en m’arrêtant et me répétant que c’était là qu’il fallait écrire absolument ; comme si le champ de ruines était devenu l’occasion absolue d’écrire, tellement absolue qu’elle avait perdu tout sujet qui pourrait encore la rendre facultative ou relative.
* * * * *
Et c’est maintenant le vide de la fente de la table des 2 M qui me vient après le vide du champ de ruines et qui vient me rappeler au lieu premier de mon écriture qui est absolu parce qu’il est premier, ce lieu premier du coin de la salle des 2 M. Et c’est alors comme si, après avoir écrit sur le cahier, et sous le cahier, à même le champ de ruines, à même l’appel absolu du vide de l’écriture qui se traduisait par le lieu le plus vide et qui, pour cela, me pressait d’autant mieux d’écrire (qui me pressait à tel point que le cahier y a manqué, que l’impératif d’écrire n’en fut que plus puissant, et que cela prit la direction du retrait dans l’hôtel et du retirement du livre), c’est alors comme si, après avoir découvert, sous le cahier, la croix de l’histoire (le point vide et absolu du processus historique de l’écriture) qui a donné la nécessité du livre, je retournais maintenant à ma place, aux 2 M, à la permutation des tables près, et que, y retournant après avoir traversé le plan du cahier jusqu’au plan du dessous, celui de la ruine de l’écriture, celui du lieu de la différentiation, celui de l’embranchement vers le virtuel (là où commence la réponse à la question : Qu’appelle-t-on écrire et pourquoi écrit-on ?), celui qui soude l’écrivain à l’immanence du plan et qui ne lui laisse plus le choix ni du sujet ni du lieu (qui ne lui laisse plus aucun espace, aucune hauteur, aucun transcendant ou articuler un choix), le plan qui ne lui laisse plus que la presse de la ruine, qui ne lui laisse plus que la nécessité d’aborder la question de l’écriture en lui ayant retiré, par le vide et par la ruine, par le principe de différentiation de la ligne de défense du marché, cette ligne de l’écriture qui est la case vide qui n’écrit pas, tout moyen de l’aborder par le sujet ou même par la matière subjective, c’est comme si, retournant à ma place après la traversée de ces deux plans successifs, je ne me retrouvais maintenant écrire ni sur le cahier, ni sous le cahier (sur le champ de ruines et l’immanence du plan), ni sur la table, mais dans la table.
Qu’il est insoutenable et impossible, le contact enfin établi avec ce plan, juste au-dessous du plan du cahier ! Le contact avec l’interstice entre le cahier et le lieu, avec le plan mobile qui me laisse croire que je peux écrire où je veux, sur le sujet que je veux, à condition d’y transporter le cahier, et qui, parce que j’aurai établi avec lui ce contact et que j’aurai posé sa question, forcément se videra, forcément me répondra par un son creux, forcément me répondra en me renvoyant le support qui me permettra d’articuler sa question et qui est le support du champ de ruines, c’est-à-dire l’immanence même ! Qu’il est terrible ce niveau zéro de l’écriture où l’écrivain devient lui-même un vide qui peut résonner avec le vide et écrire sur n’importe quel sujet, sauf qu’en se recueillant enfin sur ce plan, celui où se recueillent les ruisseaux du sens censé couler au niveau au-dessus, l’écrivain n’a plus tous les sujets mais aucun sujet, ou plutôt le non sujet ; il n’a plus que l’impératif de rester – drôle d’habitation – et seulement le lieu d’écrire.
Cette fente, ce sillon creux qui traversait le plan de la table et qu’il m’a fallu cette fois absolument retrouver pour regagner mon lieu, était ainsi devenue ma marque distinctive dans l’espace où écrire, celle à travers laquelle je devais absolument couler, celle qui faisait écho à ma ligne, celle dont la matière est vide (c’est une fente) et d’autant plus vide, pour l’écriture, qu’elle se situe à mille lieues des sujets de l’écriture et de son contenu. Que pourrait avoir à dire l’écrivain (quel être dans ce qu’il dit), et que pourrait avoir à écrire l’écriture, sur la fente qui traverse le bois de la table sur laquelle il écrit ?
Et c’était alors comme si l’acte mystérieux d’écrire dans la table trouvait son expression en cela que l’écriture coulait désormais à moi depuis la fente de la table et qu’à mesure que j’écrivais, ce flot de mon écriture n’était pas constitué d’une ligne qui coulerait sur la page d’on ne sait quelle source en altitude et quel sujet transcendant et élevé, mais d’une exsudation qui me viendrait de l’autre côté de la surface, de l’épaisseur même du bois, de ce vide – comme diraient Joubert et Blanchot – qui se trouverait dans la matière, d’une matière qui ne serait plus celle du sujet ni celle de la matière subjective sur laquelle j’appuierais pour écrire, mais celle de la simple corrélation – or, le vide et la corrélation sont une seule et même chose – qui ferait que j’aurais besoin de la compagnie de cette fente et de la relation avec elle, que j’aurais besoin de la relation à travers elle et non pas avec elle (car elle est une fente et pour aller vers elle, à sa relation, je ne peux que la traverser), que j’aurais besoin de l’avoir sous les yeux pour écrire ou même pour reconnaître mon écriture, pour me sentir chez moi avant d’écrire, pour avoir sur la pointe de l’écriture tous les éléments, ceux qui viennent du vide et ceux qui viennent de la matière. (Mais pouvais-je encore dire, à ce stade, que la fente était jetée-là dans un plan qui pouvait tomber sous mon regard ? Pouvait-elle être là, elle qu’il me fallait, elle qui me reliait, elle qui évoluait désormais dans un autre domaine et sur un tout autre plan ?)
* * * * *
Quelles vagues, quels flots, venaient-ils à mois à travers cette fente ? Quel autre attachement avec le lieu d’écrire ai-je mis à jour là ? Quelle absolue matérialité de l’écriture ai-je découverte ? Car c’était alors la question du bien-être de mon corps et de celui de mon écriture. Ce n’est pas que la ruine me pressât ici d’écrire. Le vide était plus grand. Car le vide, ici, ou plutôt la fente, ne faisait que désigner mon propre lieu, ma propre nécessité : ce qu’il me fallait absolument. Comment désigner cette nécessité de localiser la fente de la table auprès de moi, en relation avec moi, autrement que par la catégorie de l’espace cardinal et de la relation métrique ? De dire que la matière de mon écriture coulait de cette fente est absurde, car quelle matière pourrait-elle couler du bois de la table ? Comment décrire la propriété absolue, que je réclamais, de cette table, autrement que par un long processus (celui de l’écriture, peut-être) qui s’arrêterait net au moment où il serait comblé, et c’est le moment où j’aurais enfin déplacé cette table jusqu’au coin de la salle et l’aurais remise à sa place ?
Le besoin impérieux d’une bouche pour la matière, d’une bouche pour souffler contre le vide de mon cahier, le besoin d’une fente, dans la matière de la table, qui ne prononce rien de plus que la nécessité d’une recomposition (ou d’une obsession) : la remise à sa place de cette table et d’aucune autre, ce besoin est-il autre chose, encore une fois, que la manière de poser une croix sur le processus temporel de l’écriture et de répéter que je ne sais quelle suite donner à l’écriture, que ce n’est plus la suite qui m’intéresse mais son lieu absolu, le lieu où elle peut s’arrêter absolument, bien sûr, et auquel tout revient ?
Quelle maladie, quelle paralysie de l’écriture que celle où je réclame cette table ? Comment retrouver et reproduire la sensation du désir impérieux de cette table, la sensation de propriété et d’appropriation assouvie que j’ai eue au moment de la replacer ? Il me semble qu’il n’y a rien de plus vide à vouloir exprimer cela, et pourtant qu’il n’y a rien de plus important. Comment expliquer aux autres que c’est vraiment là où s’arrête l’écriture ? Comment, de cet arrêt, obtenir une répétition, une relance ?
Dans mon repliement total, c’est comme si je disais qu’à partir de ce nœud de l’écriture, de cette table et de sa matière fendue, et qu’au lieu d’aller vers la transformation du bois en table, puis en papier, puis en cahier, rempli de la matière de l’écriture, puis en livre que j’irai multiplier dans le but que de lecteurs viennent acheter cette matière, ou au pire, si personne ne l’achetait, que ce soit moi qui m’en tirerai avec la matière d’un livre, c’est comme si je disais que je me « tirais » dans le sens absolument opposé, celui où j’ai tiré la table jusqu’à moi, celui où, pour clôturer mon écriture et me satisfaire de cette matière qui n’appartiendra jamais qu’à moi et dont je serai toujours le seul à pouvoir la reconnaître et à désirer finir avec elle, c’est moi qui achèterais cette table ; toute mon expérience de l’écriture, tout mon âge (cette matière également fendue) de l’écriture, se soldant ainsi dans le retour à la matière d’origine, où, au lieu que ce ne soit le public sans personnalité qui emporterait le livre, cette matière la plus transformée, ce serait l’écrivain qui s’en tirerait et s’en retirerait, qui battrait en retraite en emportant la table ; toute cette expérience et cette histoire de l’écriture n’ayant en définitive servi qu’à l’attacher à sa table (au sens plus fort que sentimental, comme s’il y avait pris effectivement racine), et où le processus de sens que décrit Massumi serait inversé, de sorte que ce ne serait plus le livre qui emporterait tout et referait tout circuler à la fin, mais que l’on opérerait un retour au point de départ de Massumi, celui du rabot qui travaille le plan du bois, celui de l’outil qui attaque la matière primitive qui est à l’origine et du livre et de la posture de l’écrivain, en un mot, à ce premier vide au cœur de l’attaque de la série de l’outil dans la série de la table (Deleuze), et dont la fente qui me retient, à laquelle je reviens, est le rappel absolu, c’est-à-dire qu’elle est la marque du vide, de la pointe de l’écriture, et de tout ce qui m’enchaîne.
L’autre matière à convertir – car je plonge désormais réellement à ce niveau – est le réel lui-même. Aujourd’hui je n’envisage plus la conversion comme un processus de différentiation, mais comme un processus d’ordre supérieur (au commencement, il y a la conversion) où c’est le réel qui serait à convertir, de sorte que la part d’actions, issue de cette conversion, ne pourra qu’être cette forme de réel converti qui sera alors nécessairement la contingence.
En fait, suivant Meillassoux, je cherche à déduire du système lui-même, à travers la conversion de la matière exacte qui précède, à savoir le crédit et l’état de la métaphysique, la nécessité de la contingence et de l’actif contingent, et donc la nécessité du marché. Mon guide aujourd’hui est que le crédit est une sorte de réel, que la conversion conserve le réel (elle conserve son ordre de différentiation) et que le réel converti (sachant l’opération de conversion et la différentiation du réel d’avant : hyperinflation ? mort ? abysse ?) ne pourra plus alors que se différentier de la façon qui me convient.
12:00 Publié dans Compagnie de la table | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, deleuze
11.02.2009
Citroën relance la DS
Concept-car et voiture-pensée.
Deleuze dresse le plan d’immanence où sont créés les concepts, et moi j’habite la place de la contingence à partir de laquelle on écrit : la place à laquelle tout revient et de laquelle je retourne éternellement à bord de mon concept-car.
Il ne s’agit pas d’un concept qui est créé et posé et qui n’a plus alors qu’à consister, mais d’un concept que l’on conduit.
(Serais-je un personnage conceptuel, tel le cogito de Descartes, mais dans ce cas un personnage qui n’existerait que par sa différence interne, par le vide au bord duquel il est sans cesse arrêté et par l’arête du dé qui le relance sans cesse, un personnage dont le concept serait taillé à sa seule mesure, ne produisant que lui comme objet, ne conduisant que lui comme pensée, ne transmettant que lui comme nom et comme signe, comme hôte du marché ?)
Blanchot habite Place des Pensées et moi j’habite Place du marché.
Le concept-car, ce concept qui conduit, a même conduit la DS au-delà de son dessin, puisqu’il s’est aujourd’hui transmis aux seules lettres « DS » ; si bien qu’avec la nouvelle DS, Citroën ne cherche pas à faire revivre cela que la DS était, pure nostalgie, mais à réaffirmer ce qu’elle signifie.
Le sens étant événement et devenir, on ne chercherait ainsi à faire retourner de la DS que ce qui devient, en elle, et non pas ce qui est, en elle, en un mot, à faire retourner la création et non pas la créature, c’est-à-dire que la nouvelle DS ne sera pas une reproduction, une réplique, une copie, mais véritablement une répétition.
Elle est éternelle, c’est une déesse. Or, ce n’est pas une essence (divine, platonique, statique) que l’on veut invoquer et convoquer ici ; c’est, au contraire, seulement son retour. C’est seulement son marché, sa place, que l’on veut traverser de nouveau, tout en se faisant traverser par le passage du sens de la place.
Ainsi, après avoir longtemps écrit que la DS me faisait revenir à la Place du marché, c’est à la place en tant que telle, à sa propre place, que je dirai que la DS revient aujourd’hui. « Elle revient au même » (et non pas à l’identique) ; c’est elle-même qui devient une place. Le retour de la DS est bien celui de la relance et du réarmement du virtuel ; il est la relance, non pas du coup de dés suivant, mais de cela qui, dans le lancer unique du dé « pour toutes les fois », fait que l’on retourne sans cesse, éternellement, de cela qui nous inscrit dans la nécessité de la place et dans la traversée de son sens et que Hallward avait appelé une nécessité fatale.
* * * * *
Par cette relance de la DS – et ce qui est ici incroyable, c’est que l’homonymie des termes soit complète ; surtout qu’en y regardant de près, il s’agit de bien plus qu’une homonymie ou même qu’une synonymie (qui supposerait un parallèle de sens) : il s’agit d’univocité, du passage du même sens ; car en disant que « Citroën relance la DS », comme le consacre la formule que tout le monde semble aujourd’hui extraire sur Google, on ne dit rien d’autre que : « Citroën relance les dés » –, par cette relance de la DS, cela devient presque une conséquence directe de ce qui avait été écrit (à savoir que la DS est un vent de signes qui ne souffle et ne transmet que le sens sur l’autoroute, et dépasse en cela toutes les voitures « arrêtées » dans le temps) que la DS me revienne aujourd’hui, sous une autre forme peut-être, mais dans le même sens, démontrant ainsi, rien que parce que j’avais absolument, authentiquement, créativement, « joué avec la DS » et que je m’étais fait traverser moi-même par le « coup de dés », rien que parce que je m’étais fait « jeter » moi-même par les dés, démontrant ainsi que, en écrivant, tout ce qu’on désire finit par avoir lieu.
Ce qui avait alors été écrit l’avait été tellement, écrit, dans le sens de la DS ; il avait été tellement conduit par la DS, la DS jouant véritablement son rôle de voiture-pensée et de médium de l’écriture, que cela même qui avait été écrit devait revenir de la même façon que reviendrait la DS et que la DS, en étant aujourd’hui relancée par Citroën, devait réaliser en premier, non pas la DS qui n’aura jamais été quant à elle, pour être éternelle, une simple possibilité qui se réaliserait, mais cela même qui avait été écrit ; la « prédiction » répétant ainsi doublement le sens (et non pas l’essence), redisant, cette fois par le passage de la DS elle-même et non plus de l’écriture, que cela qui passe dans la DS et, dans le même temps, dans l’écriture et qui, pour cela, éternellement retourne, cela, c’est le sens de la DS et le sens de ce qui avait été écrit et prédit, qui était que la DS n’était plus qu’un sens, justement, et, parmi tous, celui qui me faisait revenir à ma place, à mon endroit, à cette place à partir de laquelle on écrit toujours et qui se trouve aujourd’hui enrichie, redoublée, confortée, transmise sur place, véhiculée, littéralement déplacée (comme un véritable « dé-place »), par la DS devenue elle-même une place à laquelle on revient.
Je constate avec quelle vitesse j’écris sur la DS tout ce que je viens d’écrire. À cela rien d’étonnant, si j’écris justement sur le véhicule qui est le plus adapté à transmettre le passage de ce que j’écris : sur le concept-car qui est le plus adapté à mon écriture. Car il se produit alors littéralement un redoublement de vitesse, deux moteurs plutôt qu’un : la DS en tant que voiture-pensée qui me transportait normalement à la surface, qui me faisait revenir à la place, et la DS elle-même devenue la place de l’éternel retour, elle-même aujourd’hui relancée et répétée ; la DS devenant ainsi mon bimoteur.
* * * * *
Je joue et j’écris aujourd’hui avec une « double DS » (double dés).
Et d’ailleurs cette DS, on ne l’a pas encore vue – car Citroën a un véritable problème : celui de savoir, non pas relancer la DS, mais jouer de la répétition, et je veux dire par là qu’il devra, cette fois, discerner le sens même de la répétition, en profiter.
Tout le monde en parle : les deux lettres magiques ont fait leur effet. Avant le passage de la DS (et le passage de son dessin), son sens est déjà passé, le monde entier a rejoué cela que ça signifierait que Citroën relançât la DS. Car ce sens, comme je le dis et je le répète, n’est jamais mort ; ces lettres ne sont jamais mortes ; « l’émotion est intacte » ; le sens est entier comme on dit que le mystère est entier. Le dé lancé « pour toutes les fois » est toujours lancé, vertigineux : il suffit qu’on s’en fasse traverser et qu’on s’en fasse jeter à nouveau pour réactiver l’événement de la DS. Ainsi le fin mot, la formule, serait-elle que Citroën rejoue l’événement de la DS et non pas son avènement.
Personne n’a vu la DS mais le film de l’événement de la DS est repassé devant les yeux de tout le monde. Nous avons tous revécu l’événement de 1955, le moment du dévoilement suspendu avant que nous réalisions le dessin que sera la DS. En un mot, nous avons tous revécu la contingence de la DS, son miracle, sachant que, de même que Pierre Ménard était contraint par la seule forme possible qui était celle du Quichotte, nous sommes aujourd’hui également contraints par la référence de cela dont nous revivons l’événement, à savoir la seule forme possible de la DS. Il est difficile, en effet, de revivre après coup l’événement de la DS sans y associer aussitôt l’image de la DS.
En somme, Citroën a à moitié réussi son coup, sachant que la DS a plus été un événement qu’un dessin particulier, plus une signification et un passage de sens qu’un véhicule qui passerait et qui deviendrait passé. Citroën a déjà profité de ce « dépassement » du dessin spécifique de la DS par son événement. Dans cette course du temps, Citroën a donc réussi, dans la première impulsion de la première annonce, à se régler à la vitesse (infinie) de l’événement qui dépassait le dessin et à se saisir momentanément de celui-là : à le rejouer à nouveau.
Infiniment brièvement, Citroën s’est ressaisi de la pointe de l’écriture, peut-on dire. Mais Citroën n’est pas à Pierre Ménard. Il ne s’agit pas ici de réfléchir seulement sur l’œuvre et sur la création et d’affirmer que le temps de l’œuvre n’a rien à voir avec le temps chronologique. Car cela laisse concrètement une voiture sur le pavé. Si la DS peut toujours avoir le même sens et que ce sens est vraiment indéfini, c’est-à-dire qu’il devient, indéfiniment ; si les mots du Quichotte peuvent toujours avoir le même sens – un devenir indéfini, là aussi – et que ce sens n’est pas, pour les mots, différent de la matière même des mots (cette matière concrète mais non solide, qui fait qu’une réécriture ne sera jamais une copie), le matériau solide de la DS n’a plus, quant à lui, le même sens.
La fiction borgésienne d’un créateur qui fabriquerait la DS avec les moyens et les conceptions de notre époque ne peut pas ne pas être polluée par la « résistance des matériaux », je veux dire par là, par leur « évolution indépendante ». Elle ne peut pas ignorer la remarque simple selon laquelle, si la même DS devait sortir de la chaîne de fabrication d’aujourd’hui, cela serait risible et un peu trop gros que le créateur utilisât encore les mêmes matériaux. En effet, ceux-ci auront évidemment évolué. Une langue n’évolue pas de la même façon qu’une voiture.
Partie intégrante de la conception de la voiture est la nature même, qui évolue donc, du matériau qui la constitue. Un nouveau matériau peut inspirer le dessin de nouvelles voitures, les rendant concevables et même possibles, réalisables. Un nouveau matériau peut même révolutionner la conception entière des voitures, sans parler du concept entier d’automobile. Et de reproduire ainsi le miracle de la DS, qui était alors tellement adapté au matériau de son époque et même qui en était en partie constitué, en utilisant aujourd’hui le même matériau qu’à l’époque, reviendrait justement à rater le miracle ; si bien que le malheur sera précisément que, s’il faut vraiment reproduire le miracle de la DS avec les matériaux d’aujourd’hui, il ne restera plus alors que le dessin de la DS à garder, et l’on ne pourra pas ainsi, du premier coup d’œil, ne pas confondre la DS avec une simple réplique moderne du modèle original, une nostalgie, un vulgaire remake, c’est-à-dire le mauvais Quichotte que Pierre Ménard n’a pas voulu, précisément, écrire ; tandis que partie intégrante de l’idée de la langue, ou du sentiment de la langue, est que son matériau puisse ne pas évoluer, qu’un créateur puisse s’approprier les mots exacts d’un autre, le texte n’étant jamais une entité qui surcode les mots qui le composent textuellement.
L’évolution, le devenir de la langue, est à même la langue, à même le devenir impossible de ses mots ; car les mots, en tant que matériels, en tant que matériau, ne sont rien d’autre que leur sens. Ils sont donc, peut-on dire, cela qui devient indéfiniment en vertu de ce qui reste et qui est mort, en vertu de ce qui est ruine et de ce qui presse d’écrire, en vertu de l’être-là et du reste-là de la ruine de la langue, qui est une habitation et qui, en tant que telle, ne doit pas quitter sa place mais doit toujours nous faire retourner sur place.
* * * * *
Citroën a donc réussi son coup à moitié. Tout le monde a « sauté sur place » (justement) avec l’annonce de la relance de la DS, qui a eu l’effet d’une bombe. Mais tout le monde attend aujourd’hui la retombée. Tout le monde a bien encaissé le dépassement du dessin par l’événement ; mais il est difficile de ne pas penser qu’il va s’agir maintenant de la DS que tout le monde connaît. Comment Citroën peut-il ne pas retomber dans l’histoire ?
Or, Citroën joue de la répétition. Ce qui avait caractérisé l’événement de la DS en 1955, bien avant le dévoilement de sa forme et du dessin proprement dit, c’était la façon dont Citroën avait orchestré l’événement, multipliant les fausses informations afin d’aménager la vraie surprise, faisant circuler les fausses rumeurs et les spéculations les plus folles, n’hésitant même pas à se faire dérober des planches de dessin et à faire photographier le prototype, pendant ses essais secrets, par des reporters clandestins, afin que le public se fasse une idée incomplète, fausse donc, du miracle qui allait se dévoiler, mais, pour cela, suffisante pour faire attendre le miracle, c’est-à-dire une idée déjà suffisante de la révolution conceptuelle que la voiture sera, suffisante pour polariser absolument tout le monde le jour du dévoilement et pour que la surprise soit alors totale et même plus : surprenant la surprise, le jour où l’on verra que le véhicule est à la fois tellement différent (de la différence externe) et tellement le même (de la différence interne), tellement le même que celui qu’on attendait – celui dont on attendait qu’il nous surprît – qu’il nous surprendra alors encore plus, qu’il ira encore plus loin, en un mot, que le véhicule aura mis la main, dans la surprise, sur cela qui crée la surprise, sur le « soi » même de la différence.
Citroën joue de la répétition. Quelles fausses rumeurs faire circuler aujourd’hui, comment nous surprendre, comment surprendre la surprise ? D’abord, en désamorçant la première bombe, en arrêtant la première surprise exactement dans le sens où il faudrait l’arrêter et qui revient à annoncer aussitôt que la nouvelle DS sera très différente de la DS d’avant, qu’elle n’aura vraiment rien à voir avec cette dernière, qu’elle n’en sera en aucune manière une reprise nostalgique, ne le partageant en rien avec les reprises qu’on a vu déjà passer, celles de la VW Beetle, de la Mini, et de la Fiat 500.
Ainsi Citroën traverse-t-il le mur du sens de la DS. Un double bang retentit. Après la première déflagration et la première annonce, la deuxième vient nous prévenir que le déplacement est maintenant super-sémantique, que c’est bien la vitesse du déplacement du sens de la DS que Citroën capture là au-delà de celle du dessin.
On s’attend alors à tout, alors qu’on ne s’attend réellement qu’à une seule chose. On s’attend à découvrir le dessin si différent de la DS, la différence externe donc, mais dans son for intérieur, on ne peut pas ne pas doublement attendre la différence interne, la suite de la création absolue, c’est-à-dire qu’on se demande maintenant – et qu’on n’attend plus que la réponse à cela – en quoi cette nouvelle DS méritera d’être appelée DS, si ce n’est par la décision arbitraire, et qui nous aura alors simplement, mécaniquement, extérieurement, surpris, de Citroën, de reprendre pour cette nouvelle voiture le sigle de « DS » afin de nous surprendre au début, de nous surprendre seulement le premier jour.
À ce stade, peut-on dire, la surprise est totale. On s’attend à tout, c’est-à-dire qu’on attend d’apprendre cette nouvelle forme, cette nouvelle voiture qui sera à reconnaître avant qu’on la connaisse et devant laquelle on pourra répéter désormais l’exclamation typique: « Tiens, une DS ! », toute la relance de Citroën revenant, à ce stade, à redonner un objet, un modèle, à la théorie de cette exclamation.
Ce n’est pas la voiture qui circule, mais de nouveau la pensée, et même plus, dans la pensée, de nouveau l’expression : « Tiens, une DS ! », quitte à s’adapter, pour cela, au nouveau dessin, quitte à le découvrir et à l’accepter. Car si on nous dit, si le créateur nous dit : « Voici la DS ; voici ce que ces lettres nomment aujourd’hui ; voici le véhicule où leur sens doit de nouveau passer », nous serons prêts à le croire ; la création, qui n’est que la nécessité de la contingence, c’est-à-dire la nécessité de rejouer, revenant précisément, pour le créateur, à inventer, à affirmer, cela qui, de l’ancienne DS, voudra dire exactement la même chose dans la nouvelle.
Quand deux lettres, comme celle de la DS, ont cette force d’expression, tous les coups sont permis. C’est le sens qui crée ici son véhicule. Il n’y a rien que le dessin de la nouvelle DS devra nécessairement avoir en commun avec l’ancien. Si Citroën veut relancer le dé, autant qu’il le fasse jusqu’au bout, jusqu’à la réaffirmation de la contingence et la nécessité même de celle-ci, et de la même façon qu’il a imposé la DS la première fois, autant qu’il impose la seconde. Justement la deuxième version ne suit pas la première, justement le concept a circulé, justement la voiture est automobile. Le sens de son passage n’est pas celui de la langue ou de l’œuvre, mais de la technologie. Les deux véhicules ne se suivent pas dans le temps. Le deuxième conduit la DS, relance les dés, au même titre que le précédent. À nous de conduire la DS, non seulement sur le territoire français, mais sur le territoire de la première DS.
* * * * *
Je n’ose alors espérer l’impensable, à savoir que Citroën, qui joue de la répétition (au-delà de jouer simplement la répétition), et après qu’il aura affirmé le sens de la DS et imposé le deuxième véhicule simplement par la force d’expression du concept, après qu’il l’aura affirmé une première fois par le miracle du concept-DS, c’est-à-dire par son événement qui n’est pas premier ou deuxième mais qui est toujours, qui est à une seule face, en tant que tel inéchangeable et absolument contingent, et une deuxième fois, par la contingence du deuxième véhicule qui pourra être n’importe quoi à condition qu’on l’appelle DS, je n’ose espérer que Citroën, après qu’il aura affirmé que la DS prenait sens au-delà de la reprise et de la nostalgie, et pour preuve, cette capacité de refaire passer le sens du concept à travers n’importe quel dessin et n’importe quel véhicule, je n’ose espérer que Citroën, justement, parce qu’on ne s’y attend plus, parce que c’est la surprise qui sera ici surprise, dévoilera, à la place (et par place, je veux bien dire : à l’endroit où ça arrive, au nom absolu de la contingence et non pas de la nécessité) de ce deuxième véhicule qui peut être n’importe quoi et pourquoi pas le même qu’avant, justement, la même éternelle, improbable, impossible, incroyable DS !
Ce ne serait ainsi, ici, ni plus ni moins que la reprise de l’argument de Meillassoux selon lequel, par la double nécessité d’une contingence, les morts pourront ressusciter.
Ce retour à la DS aura pour avantage d’avoir contourné la nostalgie, car nous sommes déjà passés par là. Notre première surprise est déjà passée, celle où l’on s’attendait à la reprise, plus ou moins identique, plus ou moins chargée des mêmes rappels, du premier dessin, et qui n’aurait été alors qu’une réplique. Nous avons bien compris que c’était le concept, l’événement, qui devait se répéter et non pas l’objet. Or, franchement, ce concept peut-il avoir un autre objet ? La DS n’est-elle pas ce qu’elle est, son concept n’est-il pas ce qu’il devient, pour la seule raison qu’elle est la DS et non pas une autre voiture ?
Citroën joue de la répétition, et non pas seulement la répétition. C’est-à-dire que là où le premier événement du dévoilement avait consisté à faire circuler une fausse rumeur, un prototype non ressemblant, avant de révéler la DS, aujourd’hui la procédure de répétition consistera à faire circuler très vite, infiniment vite, à la vitesse d’une explosion, le véritable dessein, celui de l’unique DS que tout le monde a en tête, et aussitôt, au nom de la différence cette fois interne et non pas externe (car tandis que le dessin qui avait circulé en 1955 était simplement un faux dessin, un dessin simplement extérieurement différent de celui de la DS ; tandis que le faux, le simulacre, se jouait, en 1955, dans l’alternative extensive des dessins possibles, aujourd’hui le faux est déjà inscrit dans l’axe du temps ; aujourd’hui, le faux réside dans la réplique nostalgique et la façon dont la DS serait une fausse DS aujourd’hui consiste à ce qu’elle n’en soit seulement que la réplique nostalgique, la simple reprise), au nom du processus de différentiation et non pas de ressemblance, la procédure de répétition consistera à aussitôt dévoiler le même dessin qui ne sera pas alors une réplique.
* * * * *
Mais que sera alors, vraiment, le nouveau véhicule ? S’il ne peut être le même à cause de la « résistance des matériaux », et qu’il ne peut être la réplique nostalgique à cause de la « conductibilité du concept », et qu’il ne peut pas ne pas être le même parce qu’il est unique, peut-être sera-t-il simplement impossible : tout entier à écrire et non pas à réaliser ; l’idée étant que c’est la répétition, de laquelle Citroën joue, qui rendra l’impossible possible.
C’est le jeu dans la répétition, c’est la petite, infime variation qui consiste à faire circuler comme fausse image, avant le dévoilement véritable, la vraie image de la DS, en comptant cette fois sur l’espace du temps comme domaine de variation et sur la fausse idée de la réplique nostalgique, qui fera, cette fois, lorsque la DS sera enfin dévoilée et qu’elle sera véritablement la même, que l’on reconnaîtra que c’est la même. Non pas qu’elle soit, ce jour-là, extérieurement différente et que le passage du sens de la DS nous impose de le redonner à l’identique à ce nouveau véhicule, non pas qu’elle soit une réplique et que l’on reconnaisse qu’elle est misérablement la même dans une tentative désespérée de rattrapage et de sauvetage du sens, mais c’est qu’on reconnaîtra qu’elle est la même, ce jour-là, avant de voir quelle est la même, qu’on reconnaîtra que c’est la même, non pas parce qu’elle sera la même (j’ai en effet épuisé, dans ce sens-là, positif, toutes les variations du sens du « même » : toutes les différentes façons dont la DS pouvait être la même), mais malgré qu’elle sera la même.
La répétition, la relance de la DS, sera ici sa résistance et son impossibilité ; elle ne sera pas sa délivrance, sa livraison, sa capitulation, sa défaite. En résistant contre l’idée du même, au nom de la différence et de la variation qui a déjà joué dans la répétition, cette DS que l’on voit et qui est la même (cela ne fait aucun doute) sera ainsi proprement ressuscitée, et non pas relancée.
Il faut que je continue à tout lire au nom de la conversion et de l’inversion. De même que je ne réussissais pas à dire la Place par l’expression saillante et par la description positive et qu’il m’a fallu le secours de l’abstraction, d’une expression qui revienne sur elle-même, d’une construction qui ne saurait s’appuyer que sur le vide et qui s’élèverait par la propre variation de sa hauteur, de même qu’il m’a fallu l’entrée de l’éditeur sur la place pour commencer à écrire, non plus l’improbable, mais l’impubliable, de même, il a fallu que la DS revienne à son concept d’une manière ou d’une autre, qu’elle revienne pour aucune autre raison que celle de venir avant tout, à la faveur de ce deuxième passage, dans ma propre écriture ; il a fallu qu’elle soit rappelée à moi, cette fois, réellement par le monde extérieur, par Citroën qui se serait mis à l’écoute de mes idées, qui m’aurait lu, qui m’aurait rejoint sur place, retournant la DS à sa place et à la mienne ; il a fallu ce retour et ce redoublement par l’événement extérieur et par les médias, par le côté public et évident de la DS (le contraire de mon langage privé et de mon écriture interne), pour que le sens de la DS se différentie, pour qu’il soit fécondé de nouveau et qu’il me traverse alors, une fois pour toutes, à la fois sur la place, dans l’écrit, sur la page, et dans la DS elle-même. Car c’est elle qui revient !
10:17 Publié dans DS Citroën | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : citroën ds, deleuze, différence, répétition