02.03.2009

Citroën relance la DS (II)

Concept-car et voiture-pensée.

Concept qui est taillé pour un seul objet et dont il assure alors le passage du sens. Et voiture-pensée, au sens où celle-ci est plus que parfaite, où son dessin fait plus que se déplacer afin de traverser la perfection et se refermer en elle, où son dessin transperce la perfection (qui n’est que possibilité totalisée) pour donner la pensée écrite, la contingence qui n’a plus que la nécessité de cette transmission, et plus que l’inéchangeabilité pour se fonder.

Deleuze dresse le plan d’immanence où sont situés et créés les concepts, et moi j’habite la place où me fait revenir la voiture-concept, le concept-car que l’on conduit littéralement, qui me ramène d’autant mieux sur la place qu’il m’y rejoint, la DS ayant fini elle-même par trouver sa place, par relancer son dé, par retourner elle-même, éternellement, dans le sens qui fera que le dé lancé pour toutes les fois, parce qu’il est répété et qu’il n’est que différence, réaffirmera la chance absolue ainsi que, de la contingence, sa nécessité.

Blanchot habite Place des Pensées et moi j’habite la place de l’écriture, la place à partir de laquelle j’écris toujours, de laquelle me retourne et à laquelle me fait retourner, maintenant qu’elle m’y rejoint, cette voiture qui n’est pas rattrapée par la pensée, ce concept à la vitesse infinie, cette voiture dont la conjonction de son sens (unique), de la nécessité et de l’air du temps (ou de la crise), pour avoir inspiré à son constructeur de la répéter, ne peut plus conduire qu’à son impossibilité : c’est-à-dire à son écriture ; la relance de cette nouvelle DS, la sortie de cette nouvelle version, qui ne peut être, suivant mes analyses précédentes, ni la réplique de l’original, ni son remake nostalgique, ni la même, ni une voiture différente, me conduisant à penser que la relance impossible ne pourra que se placer, c’est-à-dire qu’elle ne pourra que passer dans mon écriture ; la relance de cette DS devant ainsi me « sortir » de l’espace des versions et des possibilités et devenir, à mes propres yeux, le signe de la « publication » de mes écrits, le signe que la seule personne censée les lire les aura lus, à savoir l’éditeur lui-même que je viens tout à coup de faire pénétrer sur ma place, dans ma propre relance, à la suite de R. M., et qui n’est autre que Citroën.

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Il y a là une inversion, de même qu’avec le livre. Il y a là matière à tirer un livre et même à créer un concept. De la même façon qu’avec les livres, on s’adresse, avec l’automobile, au grand public. S’il y a deux choses qui « sortent » et que l’on veut aussitôt emprunter comme on emprunte un véhicule, s’il y a deux choses qui sortent et qui circulent dans les rues de Paris et sur le territoire français et qui feront que les habitants de la langue ou du territoire les conduiront dans tous les sens, dans le seul sens qui est celui de cette sortie, ce sont bien le livre et la voiture. Deux secteurs en crise aujourd’hui et dont on se demande s’ils ne sont pas justement touchés par la crise pour la raison que la crise arrive en eux – ils en sont le signe et non pas le contenu –, l’un et l’autre ayant augmenté la circulation en même temps que la pollution et le déchet, l’un et l’autre ayant poussé la technologie du marché dans la direction qu’il ne fallait pas, celle de la circulation à tout prix et non pas de tout prix (et non pas de la relance), celle de la multiplication des possibilités et des versions et non pas des signes (et non pas de l’écriture, non pas la multiplication des signes qui bouleversent les versions et qui les font bouger), celle de l’orbite et du cercle fermé qui ne touche pas la surface, celle de la circulation qui n’a pas de place, qui n’a plus de croix, qui ne s’inverse plus et de laquelle on ne sort plus.

Ainsi le livre et la voiture s’adresseraient-ils, en cette fin d’époque, au public qu’il ne faut pas, à la mauvaise spéculation, à la dégénérescence de la possibilité qui n’a jamais « piqué » la fabrique et le tissu de la contingence, à la possibilité qui n’a jamais écrit ; la sortie de toute voiture et la sortie de tout livre étant devenues complètement étrangères à l’idée de l’écriture, où l’écriture n’a plus pour moi qu’un seul nœud, celui qui me retourne sur place et me fait partir de là, celui de ma navette entre la Place et le monde, entre l’orbite et le point à l’envers, et dont les deux seuls cas me sont devenus privés et même personnels, à savoir le retour à la Place et le retour à la DS.

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DS/dés/dS est aujourd’hui pour moi le concept privé, singulier, exclusif, c’est-à-dire absolu, de l’écriture ; et c’est comme si je disais que, parce que je possède la DS et que j’en tiens, en passant par Blondeau, sans doute tout le concept et même la morphogenèse, parce que j’en détiens la reconstruction et le sens qu’elle fait aujourd’hui, et parce que, par ailleurs, j’habite la Place et que je viens de réaliser, avec l’entrée de R. M. sur cette place, que le sens entier de la publication pouvait repasser par là en s’inversant, en se relançant sur cette place de l’écriture et en connaissant un autre destin, il n’appartenait qu’à moi de dire ce que sera le livre et ce que sera la voiture et ce que sera leur public (ce que sera leur circulation, leur publication).

De même que l’actif contingent, qui est né historiquement après le marché, me permet d’inverser l’ordre des idées et de placer la genèse de l’actif contingent avant l’émergence du marché et comme le donnant dans le même dépliement, de même, la DS, qui est née historiquement après la voiture, et ma possession actuelle de la DS, qui est survenue après la DS, me permettent de refaire la genèse de la voiture-pensée ou du concept-car à partir de là, et de dire qu’il n’y a plus de voiture ou d’écriture après moi puisqu’il n’y a plus que la crise et que, s’il fallait recommencer, c’est moi qui détiendrais l’autre branche de l’histoire, celle qui sera la bonne, c’est moi qui détiendrais le code génétique qui pourra aller dans le bon sens et qui donnera désormais la contingence avant la possibilité, le processus d’écriture avant le processus temporel, et qui donnera la place de la DS avant sa circulation

Ainsi la nouvelle sortie de la DS ne concernerait-t-elle que moi (elle s’adresserait à moi comme une lettre, comme un signe, le signe d’une répétition et d’une relance qui se sont avant tout, et sans doute pour finir, produites dans mon écriture) et la sortie du livre, et de tout livre, que je fabriquerai désormais avec l’éditeur, ne serait-elle taillée que pour moi ; le marché, que ce soit celui du livre ou celui de la voiture (cette commune circulation), s’étant ainsi entièrement replié dans ma place et dans ma fabrique, le marché s’étant réduit à un point fixe, hors du temps, un point fixe animé d’une autre sorte de dynamique, celle de la genèse, celle de la création et de l’éternel retour, celle de la relance pour toutes les fois.

La relance de la DS, ce prototype impossible dont j’ai cherché en vain la forme et dont je n’ai certainement pas trouvé celle-ci dans son dévoilement par Citroën, ne se produirait ainsi qu’au sein de mon écriture ; ma place étant devenue assez grande, mon tour du monde étant maintenant assez total, pour ravaler toute possibilité et tout processus temporel, et faire tout commencer maintenant dans l’autre sens, celui de la place, celui de l’inversion, celui de l’écriture.

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On ne sait quelle forme externe, ou quel sort (elle qui vient de sortir), connaîtra dans le temps la nouvelle DS ; on ne sait quel sort connaîtra le livre après celui que j’ai réussi à emporter (après la matière que j’ai tirée de la croix de l’histoire, cet après-le-marché, et son remplacement par le processus géographique), et d’ailleurs, peu importent ces sorts, ces sorties. Ce qui importe est que je puisse dire enfin le sens de la Place et le sens de la DS.

J’ai cherché en vain, en procédant par élimination, la forme que pourrait prendre la nouvelle DS, au point que, ayant épuisé la forme, je me suis demandé si ce n’était pas le sens que je recherchais là, et même, dans le sens, si ce n’était pas ce que Deleuze appelle le « non-sens », cela qui redistribue le sens, la relance de la DS n’étant littéralement que cela, une relance, un retour à la case vide où ne seront remplis aucun dessein et aucune forme, ni aucun dessin, un retour au nœud absolu de la circulation, à l’intensité de la DS, à son propre processus géographique, à la DS que je dois emporter et non plus celle que je dois faire circuler.

Car voici un concept, celui de la DS, celui de l’événement de 1955, dont la forme est assurément singulière, au point, ai-je dit, qu’il ne s’applique plus dans le domaine de l’identité ou de la singularité ou de la différence, ou dans le domaine de l’exemplaire ou même celui de la généralité ou de l’universalité, mais contre ces domaines, contre l’identité.

En effet, le concept de la DS (cela que la DS signifie) ayant dès le départ dépassé l’exemplaire du dessin et sa forme réalisée, j’ai dû assez vite abandonner l’idée que Citroën pût répéter ce concept aujourd’hui en en faisant passer le sens à l’intérieur d’un autre véhicule, d’une voiture qui n’aurait, justement, aucune ligne en commun avec le dessin d’origine de façon, prétendument, à mieux faire ressortir l’indépendance du concept et son absolu, et qu’il pût nous inviter ainsi à reconnaître, à l’intérieur du véhicule, mieux, en le sortant, en le conduisant, en le prenant nous-mêmes de l’intérieur à l’extérieur – car la voiture-pensée est avant tout la sortie et le dépliement de la pensée ; le concept « DS inside » est lui-même une sortie et il avait ainsi toutes ses chances au moment de démarrer la nouvelle DS, celles qu’il se dépliât, en effet, de la même façon et qu’il répétât la DS, qu’il nous en fît retrouver comme la place enfin conquise, comme le coup de nouveau réussi, comme la réaffirmation du coup lancé pour toutes les fois –, que la DS a été en effet relancée, que la répétition a en effet joué.

J’ai abandonné cette idée parce qu’il m’est très vite apparu que le concept de la DS était justement trop bien taillé pour son objet, pour la DS telle qu’on la connaît et qu’on ne connaît (et reconnaît) aucune autre, et qu’il nous offrait ainsi le cas réel d’un concept dont l’objet voyagerait et roulerait aussi vite que le sens – sans doute les concept-cars, les voitures-pensées, sont-elles précisément adaptées à cette vitesse, et faut-il précipiter toute une nouvelle théorie cinétique des concepts sur la base de celui de la voiture (pour laquelle je ne retiens évidemment qu’un seul exemple, celui de la DS, les autres voitures n’étant rien et ne nous apprenant rien sur le concept de voiture) –, j’ai abandonné cette idée parce qu’il m’est apparu que le concept de la DS était tellement peu différent de la DS et la dépassait tellement peu en vitesse – car s’il est le concept, c’est elle qui le conduit – que, les deux étant partis et sortis en même temps, en 1955, on ne pouvait pas aujourd’hui, à l’arrivée, avoir l’un sans l’autre et faire passer le concept de la DS dans une autre voiture.

J’ai par ailleurs reconnu que le concept de la voiture évoluait et se transmettait également forcément dans le temps, que la voiture n’évoluait pas seulement dans le dessin ou dans la vitesse ou dans la sécurité mais également dans l’idée, et cela, dans la mesure où cette idée est partie intégrante du matériau qu’on utilise et qu’on déforme et qu’on plie pour faire la voiture.

L’idée de la voiture est également à la mesure du matériau : elle n’est pas qu’une idée platonicienne (rouler, se déplacer, circuler entre A et B) qui aurait simplement revêtu le matériau comme apparence extérieure, mais une entité immanente qui passe, entre autres, et peut-être même surtout, par le matériau, si bien que de répéter le concept de la DS devrait inclure cette dimension matérielle du temps et qu’on ne pourrait pas se contenter de relancer la DS dans le temps, mais qu’il faudrait également la relancer avec le temps et par le temps, cette « résistance du matériau » ne nous laissant alors d’autre choix que de concevoir une nouvelle voiture, dont le nouveau matériau aurait perdu la matière, c’est-à-dire la forme, de l’ancien, et ne réussirait ainsi à produire qu’une DS qui aurait en commun avec l’ancienne bien pire que la forme ou le rappel du dessin, qui n’aurait en commun avec elle que la réplique de la forme, c’est-à-dire la pire des choses que l’on puisse faire passer dans un nouveau matériau dont la matière est de nouveau la même chose que la forme, à savoir une autre forme que sa matière.

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Le problème de la relance de la DS en devenait ainsi impossible (ou tout du moins ne trouverait jamais de solution dans le temps), bien qu’il fût absolument bien posé. Car cela a effectivement un sens que de répéter la DS, quitte à ce que la recherche de la solution devienne partie intégrante de ce sens et de cela que la DS veut dire.

Et ainsi capterait-on, avec la voiture – et il n’y en eut jamais qu’une, je le redis, c’est la DS –, un nouvel ordre de phénomènes, une nouvelle sorte d’événement. On s’adresserait à autre chose que l’histoire (où s’inscriraient la pensée collective, l’expérience collective, etc.). Cela poserait la question du domaine et du milieu où ce que je suis sur le point de dire prendrait son sens. Car, par une conjonction qui est sans doute historique, par un phénomène que connaissait alors indubitablement l’humanité, ou l’histoire de la technologie, ou simplement la capacité de « lancer » quelque chose (de lancer un concept, une voiture, et de le faire circuler et de le communiquer), cela a été une expérience collective indubitable et très précise que le monde, le public, ait découvert la DS au moment de son lancement en 1955. À partir de ce point de précision (précision, et non pas prévision), à partir de cette singularité reconnaissable, je serais ainsi en train de poser un problème inverse : ce ne seraient plus le concept ou l’événement de la DS qui seraient désormais problématiques mais le milieu de leur transmission. Sachant l’événement indubitable de la DS, je serais en train de poser la question du milieu (croix de l’histoire ? processus géographique ?) qui l’aura rendu possible et de présupposer déjà que ce milieu n’a pas pu abandonner les hommes dans le temps, mais que, s’il avait été bien présent à l’époque, en 1955, et que le lancement de la DS en avait alors été le révélateur, c’est qu’il serait bien présent aujourd’hui – il suffirait simplement de le trouver et de le reconnaître – et que, l’ayant trouvé, on pourrait alors réinverser l’inversion et, par ce milieu, tout simplement reproduire ce qui en serait de nouveau le révélateur et la vérité, à savoir le lancement de la DS.

C’est peut-être le sens de l’histoire que je veux capter derrière ce phénomène. Ce n’est plus la DS ou son sens qu’il faudrait ainsi relancer, mais le sens de l’histoire d’alors (qui est un événement puisqu’il passe et qu’il est un sens), si bien qu’en le retrouvant et en le relançant – car il est certainement trop grand et trop « vide » pour disparaître ; il ne peut certainement pas disparaître dans l’histoire puisqu’il en est le sens – on pourrait, par la même occasion, et à la lumière de ce sens retrouvé, également relancer la DS.

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Le problème de la relance de la DS serait ainsi bien posé au sens de l’histoire (puisqu’il en pose la question du sens) et serait impossible dans le temps, si bien que s’impose à moi l’idée que j’aurai posé là, encore une fois, la croix de l’histoire et que, de même que je m’étais retiré dans l’hôtel pour écrire, de même que j’avais emporté le livre, de même que j’étais retourné à la Place, la DS qu’il me faut relancer et « sortir » et conduire à partir de là, ne se passerait pas et ne passerait pas ailleurs que dans mon processus géographique et que ce serait ainsi pour moi, dans mon milieu, dans ma place, que la DS se répéterait, toute cette annonce et toute cette « sortie » de Citroën ne devant signaler, encore une fois, cette fois pour la voiture-pensée comme ça l’avait été la fois dernière pour le livre, que l’entrée de l’éditeur sur ma place.

L’idée, qui est simplement l’autre face de celle-ci, est ici que la DS et le livre ne devront plus sortir de ma place et de mon processus ; qu’ils ne doivent plus sortir de mon concept, de mon chiffre, de mon dé.

Si le fil de mon écriture, après le tour du monde, après le champ de ruines, après le marché, au nœud de la crise, est revenu me nouer à la place et m’offrir un double croisement de l’histoire avec la géographie, celui de R. M. dont l’histoire du Liban, dont l’histoire de la langue vient se retourner et pivoter et se plier pour épouser le sens de la Place, et celui de la DS dont la sortie ne vient pas se répéter dans l’histoire – car cela, elle ne le peut – mais simplement répéter mon arrêt, faire rouler mon dé sur son arête, c’est-à-dire nouer le fil de l’histoire avec le fil de mon écriture, alors il n’y aura plus d’étendue, plus d’extension, plus de taille à respecter par rapport à cette réduction et à ce point de précision ; alors je pourrai, à l’envers du décor, de l’intérieur de la place où sera revenue encore une fois la DS, réellement répéter, c’est-à-dire arrêter tout le marché et reformuler une nouvelle logique de la publication et de la circulation, remplacer le cardinal par l’ordinal et dire, à partir de là, à partir de cette rentrée des éditeurs, que le nombre ne comptera plus, qu’il n’y aura qu’une DS, et ce sera la mienne, et ce sera celle que j’aurai réussi matériellement à répéter dans mon écrit (à lui tailler matériellement son concept) en plus de la posséder matériellement, et qu’il n’y aura qu’un livre, et ce sera le mien, et ce sera celui, aussi improbable à circuler, aussi impubliable que mon concept de la DS, que j’écrirai désormais sur place, à l’envers, et dont toute la notion de publication, toute la question de cela que ça signifiera qu’un livre sorte, devront être reformulées pour l’accueillir et lui faire la place.

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J’habite la Place et je cherche depuis le début à en dire le sens ; je possède une DS et je cherche depuis le début à en faire passer le sens ; sachant que l’une et l’autre reviennent au même, reviennent à la même place, à la même relance, au même dé, à la même pensée, au concept à la face multiple. Et voici qu’aujourd’hui, à la faveur de la relance de la DS et de la relance de R. M., ces deux fils me recroisent et refont le nœud qui m’attache à la place.

Ce n’est pas un hasard, pensais-je, mais une nécessité, celle qui fonde la contingence et qui fonde la place. C’est cela, entre autres, qui doit m’arrêter sur place, et qui me répète que je dois continuer à explorer cet espace de la contingence et de la répétition (ce point aléatoire) qui est donné avant le temps et qui devra plus tard donner le temps.

Tout est noué et tout est arrêté. Avec R. M., je ne cherche plus que la maquette du livre, et je ne sais plus quel concept censé nous faire sortir et aller enfin dans le bon sens. Avec la DS, je ne cherche plus qu’à écrire un livre qui devra croiser l’événement de sa sortie.

09.02.2009

Le serment d'Obama (II)

Obama, le président du retournement et non pas du changement. (Le retournement vient de l’intérieur : cela suppose un point de retournement, une phrase où tout se joue, tandis que le changement est déjà une mesure extérieure, une décomposition par phases). Obama, le président de la différence interne, de la fracture qui s’abîme à l’intérieur du serment.

Le président n’a d’autre identité, peut-on dire, que son serment ; c’est là qu’il devient président – encore faut-il, dans le serment, insister sur le devenir plutôt que sur l’être : « président », il le sera, tandis que « président », il le devient, par le serment –, c’est à partir de ce moment qu’Obama abandonne ce qu’il était, Obama, et devient le président des Etats-Unis, ce serment qui n’a qu’un sens, celui-là, étant l’habit de président, le pouvoir qu’il vient vêtir et qu’il vient investir.

Ce serment ne peut que passer : il ne peut rien s’y passer ; il ne fait que transmettre, il ne peut être transformé. Il est bien plus qu’un événement, il est un commencement (et comme tout commencement authentique, celui-là est à la fois nécessaire et contingent). Il ne sert qu’à fonder le futur président : il n’a pas d’autre sens. Il n’a de sens que parce qu’il reprend intégralement, obsessionnellement, absolument, tout le passé, sans variation possible. Il n’a de sens que parce que c’est là la phrase que tous les présidents passés ont prononcée.

Or, Obama a trouvé le moyen d’introduire l’intervalle, l’attente, la variation, le risque, dans ce serment dont le futur et le passé sont les mêmes, dont le commencement et la fin ne sont que le commencement. Au lieu de faire la différence par la suite, Obama l’a faite tout de suite au lieu même de son serment, à l’endroit même où il prenait son identité de président. Voici une différence qui vient prendre la place de l’identité, c’est-à-dire que l’identité préalable par rapport à laquelle on aurait pu juger que cette différence était différente s’est elle-même enlevée.

Obama n’a rien changé ; il n’avait rien à changer avant de faire la différence : il est intervenu dans cela même qui l’investissait et qui le faisait devenir président.

L’intervenir a devancé le devenir, ou plutôt s’en est mêlé (intervention du président). Intervenir dans ce qui est, cela est bien faible, tandis qu’intervenir dans ce qui devient est sans doute la forme suprême de l’intervention, car on ne vient pas s’interposer là dans n’importe quel processus, mais précisément dans celui qui fait devenir. Et l’intervention se mêle d’autant plus parfaitement au devenir qu’intervenir dans le devenir c’est encore devenir : c’est même faire intervenir le devenir dans le devenir, c’est faire devenir le devenir ; le devenir d’Obama, cette différence interne qu’il a jetée au sein même du passage du sens, étant ainsi déjà, en soi, un devenir à la puissance infinie, ce qui, pour l’homme qui est censé devenir là homme le plus puissant, devient ainsi, avant la lettre, le devenir par excellence, c’est-à-dire la meilleure façon de le devenir. Ainsi Obama est-il doublement président. Ainsi devient-il le président en intervenant dans son propre devenir, avant de devenir président.

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Obama est intervenu directement (en tant que président, déjà ?) dans cela qui le faisait devenir. Il a remplacé l’identité du serment par la fracture infinie du devenir ; il a su investir à sa place la différence interne. Et cette différence (cette intervention du président), qui aura ainsi perdu son serment, cela qui la rendait présidentielle, ne pouvait plus alors retrouver son serment, son sens, son « soi », son investiture, que dans la répétition. En introduisant le risque, la variation, dans ce qui n’était censé qu’avoir un seul sens, Obama a renvoyé le « soi » de son serment dans l’infinité de la répétition.

On lui a fait répéter son serment, le jour suivant. Or, ce serment n’a de sens que dans la mesure où il répète mot pour mot le serment que tous les présidents, avant Obama, ont prononcé. Ce n’est pas une copie du serment que se transmettent les présidents : c’est le même serment, c’est le même président qui se répète. Le serment est déjà en soi une répétition ; il n’a pas d’autre sens.

Or, le deuxième serment d’Obama, celui qu’on lui a fait répéter, ne l’a été, répété, que dans la mesure où le premier n’a pas exactement répété les mots des mêmes présidents mais y a introduit le risque. Ainsi le deuxième serment d’Obama ne fait-il que répéter le premier serment d’Obama (et encore, en le corrigeant) et non pas ceux des premiers présidents. Il n’était censé être que la répétition des premiers, c’est cela qui faisait son sens et qui était tout son sens, et voici que ce sens se trouve perturbé, infecté, par la trace du premier serment d’Obama, puisqu’il le répète. Ainsi Obama n’a-t-il pas tout à fait, non plus, prêté serment la deuxième fois. Il a encore fait autre chose puisque ce serment, qui ne devait avoir lieu que pour répéter celui des autres présidents, n’avait lieu, avant tout, que pour reprendre (corriger) celui du même président.

On peut objecter qu’Obama n’était pas président au moment du deuxième serment, puisqu’il ne l’était pas devenu suite au premier, et qu’ainsi, il ne répétait pas le premier mais bien, absolument, celui du président des États-Unis. Il n’empêche que le deuxième serment n’aurait pas eu lieu sans le premier et que, selon cette logique de la non-présidence d’Obama, ce n’est pas le président qui sera intervenu dans son propre serment, mais un homme qui ne l’était pas encore ; la meilleure intervention d’Obama étant ainsi de faire intervenir un homme, et non pas un président, dans cela qui fait devenir président.

Le deuxième serment d’Obama n’est donc pas encore, tout à fait, celui du président, non pas en raison, cette fois, d’une défaillance technique, d’une interversion des termes, de son détail intérieur, mais bien du passage de son sens, à quoi il était destiné. On répète le serment, non pas à cause du président ou des présidents, mais bien, cette fois, à cause de l’homme qui ne l’est pas encore, président, à cause de l’histoire dernière d’Obama dont le dernier fait notable est qu’il aura interverti l’ordre des termes du premier serment.

Pour la raison que le deuxième serment n’est pas encore un serment (et s’il ne l’est pas, ce n’est pas, je le rappelle, à cause des mots qu’il était censé répéter et qu’il n’aurait pas bien répétés, mais à cause de cela qu’il répète, qui est le premier serment d’Obama et non pas celui, absolu, des premiers présidents), il faut encore le répéter. Ainsi Obama démontre-t-il que lorsque la différence est introduite, non pas à côté de l’identité mais dans son cœur, à sa place, dans cela qui fonde plus que l’identité ici, dans cela qui vient avant l’identité, dans cela qui fait le président, dans cette auto-proclamation qui le lie au passé des précédents dans la mesure où elle « prend sa vie » et la lie par serment c’est-à-dire qu’elle lie son futur entier, lorsque la différence est introduite dans le serment, Obama démontre-t-il que le serment n’a plus de sens et n’a plus de « soi » sauf à être infiniment répété.

Le serment d’Obama est donc l’attente d’un serment, son infini devenir. Obama nous montre – voilà sa plus grande intervention, voilà le plus grand changement – comment on devient président et non pas comment on est président ; car il faut croire qu’il ne le sera jamais et qu’il le deviendra toujours. Il est l’avènement de la philosophie de Deleuze, ai-je dit, une ontologie de devenirs non pas d’êtres, et cette philosophie ne pouvait trouver de démonstration plus éclatante, puisque le devenir est ici suprême, la puissance est déjà infinie : c’est celui, c’est celle, du président, et le point, la phase, la phrase est celle de son serment.

03.02.2009

Le serment d'Obama

Un nom s’impose pour commencer : Barack Obama, devenu l’homme le plus puissant mardi 20 janvier, non sans que l’ordre des mots ne lui ait, en tout premier lieu, résisté ; le serment d’investiture, ce mot-clé du président qui va lui ouvrir le monde et lui ouvrir l’histoire, ayant déjà trouvé, dès la première phrase, la brisure, l’intervalle, l’abysse, le silence, la pause, j’ai envie de dire, le risque et même l’inversion. Même là, dès la première émission de la ligne qui tire l’histoire et qui devrait couler avec la nécessité de l’histoire (dans quel espace immense, vide, à remplir, est donc émis le premier mot, le serment de l’homme qui est déjà, ou qui ne le sera qu’après l’avoir émis, le plus puissant du monde ?), le mot clair et inaugural qui commence la chose qui précède l’être (car il inaugure le pouvoir) et qui, pour cela, ne devrait être précédé par rien, même là, ce mot a déjà été signé, comme un signe, comme une croix et comme la signature qu’il portera, par la contingence.

Il n’y avait pas grand-chose dans cet espace inaugural à part l’immensité qui allait suivre, ce commencement du pouvoir (je me demande toujours à quoi cela peut ressembler) et simplement cette courte distance à franchir entre deux hommes, celui qui prenait le pouvoir et celui qui le lui faisait jurer, le lui donnant au nom de la puissance qui s’élevait et s’aiguisait et se retournait là pour se donner et qui s’appelle l’Amérique – cette puissance qui n’attend pas de président puisqu’elle est là de toute façon : elle attend plutôt dans l’espace, comme une technologie qu’il faudra peut-être traverser dans l’autre sens, comme une capacité (yes we can) –, il y avait cette courte distance entre le début du serment et sa fin, ce passage très court (35 mots), si court qu’on se demande s’il respire, cette épreuve qui ne pose pas problème, qui est déjà finie au nom de son commencement pour la raison qu’il n’importe en elle que le passage, cela qui va suivre, le pouvoir qu’elle va donner, le commencement qu’elle va être, elle qui vient avant le commencement et dont le commencement et la fin ne devraient comporter aucune matière et aucune fente qui traverserait la matière – ne devraient porter qu’un sens qui se transmettrait sans s’arrêter.

Et il a fallu que quelque chose se passe dans cette phrase qui n’était censée que passer : quelque chose, plus qu’un accident, plus qu’un aléa : le retournement absolu qui va nous faire changer, vis-à-vis du futur, de mesure (la place prenant le pas sur le temps, et la contingence sur la possibilité), non pas la roue de la chance qui tourne dans un cadran à numérotation fixe et qui aurait remplacé un mot par un autre, mais la phrase elle-même, qui n’a qu’un seul sens, l’écriture elle-même, qui commence ici et qui doit, pour cela, tout retourner en son nom, quelque chose s’est passé : la phrase elle-même qui s’ouvre et se retourne, qui se brise à l’intérieur, replaçant la contingence là où elle se trouve, dans l’ordre des mots et de l’écriture sacrée, dans la surface où passe le sens et qui concentre ici, à ce degré de puissance, tout à fait autre chose que la cause et l’effet : le domaine absolu du signe, l’ordre qui précède l’être et la métaphysique des états du monde et qui précède la représentation.

Il a fallu que s’ouvre une autre faille que celle qu’on aurait attendue, que frappe un autre arrêt que celui de la mort qu’on imaginait venir par balles ; il a fallu, en un mot, que Barack Obama s’arrête dans la phrase, dans la phase même du serment, et que la faille, l’intervalle, l’inversion qui allait caractériser son mandat (la remontée jusqu’à lui de la contingence matérielle, de ce désordre qui n’était pas le contraire de l’ordre mais qui venait avant), que tout cela vienne à lui beaucoup plus vite que prévu, que cela vienne en lui plutôt qu’à lui. Car il est lui-même le signe d’une inversion ; il est lui-même le signal du retournement du paradigme : le passage de la possibilité à la capacité – yes we can –, du possible au contingent ; il est lui-même le point de retournement, de commencement enfin, c’est-à-dire de serment de cette crise ; il est le nom de cette crise qui n’a d’autre nom que le contresens de la prévision et de l’attitude entière à avoir vis-à-vis du futur. J’espère qu’Obama se réussira et qu’il réussira son passage qui est une inversion, qu’il réalisera que sous son mandat ce n’est plus le possible qui compte mais ce qui arrive, la place, le marché, la surface où court le sens et qu’il ne faut plus quitter désormais, puisque c’est elle qui assure, si l’on soutient sa vitesse et que l’on continue à marcher sur la tête en écrivant, qu’en écrivant, ce qu’on désire finit par avoir lieu.

Il a fallu que la différence vienne de l’intérieur même du discours, qu’elle s’y imprime avant que ne s’étende l’espace ou le temps où on aurait constaté, de l’extérieur, que quelque chose s’est passé, qu’une balle a atteint le président, qu’on l’a abattu ; il a fallu que la différence passe dans le sens, une véritable différence interne, si bien que, de cet accident-là, de cette fracture-là, personne ne pourra relever Obama et le « sauver de lui-même », personne ne pourra intervenir dans ce court intervalle où il sera tombé, où il devait tomber et d’où il devait fatalement se relever tout seul s’il devait être président – sauf que, son mandat étant celui de l’inversion, il se sera creusé là, pour lui, une faille supplémentaire que ses prédécesseurs n’ont pas connue.

* * * * *

On aurait pu s’interposer contre une agression extérieure, intervenir si Obama était tombé sous les balles, en dévier la trajectoire, jouer à permuter les nombres de la roue externe de la chance, tandis que dans le chiffre secret du serment qui l’instituait, dans ce vide et dans cet intervalle qu’il appartenait à lui seul de traverser, personne ne viendrait à son aide, et la phrase se relèverait toute seule avec la fracture qui s’est produite en son sein, Obama n’ayant pas traversé, pour finir, une phrase fermée qui ne posait pas problème, mais une phrase/phase infinie, portant en elle la répétition infinie de l’abîme, une phrase, celle qui n’était qu’un passage instantané, mieux, inaugural, où on ne pouvait pas s’arrêter mais où Obama, lui, se serait arrêté (yes we can) et tombé et relevé mille fois, une phrase où il aurait déjà affronté l’imprévisible et l’inconcevable (car quelqu’un s’est-il arrêté pour considérer un instant ce qui a dû traverser la tête de cet homme qui se présentait pour devenir l’homme le plus puissant du monde – c’est-à-dire quel genre d’espace et de salle d’attente il a vu s’ouvrir devant ses yeux –, non pas avant qu’il le devienne, non pas après qu’il le serait devenu, mais pendant qu’il le devenait, dans cet intervalle qu’il lui fallait franchir à vitesse infinie, et qui n’a de sens que parce qu’on ne s’y arrête pas, puisqu’il est l’événement ; Obama ayant ainsi, lui le premier, au nom de cette inversion qui lui venait sans doute de beaucoup plus loin que la courte distance à laquelle se tenait le Chief Justice qui lui faisait prêter serment, qui lui venait de toute l’histoire de l’Amérique qu’il a voulu à juste titre poser à côté de lui, l’Amérique qui réalisait elle-même son inversion historique en la couleur de ce président et qui elle-même se retournait, non pas qu’elle se refusât à lui, mais plutôt, qui s’arrêtait en même temps que lui s’arrêtait, ouvrant pour lui, pour elle, la première fois, l’intervalle et l’arrêt et l’arête dans ce qui était jusque-là une ligne de transmission directe ; Obama ayant ainsi, lui le premier, lui qui peut, observé là une capacité, un volume inouï, qui venait s’ouvrir dans le sens même du serment, dans la phrase sacrée, le problème se posant ainsi pour la première fois, et dès le début de ce mandat, là où il ne devait pas se poser, c’est à dire exactement là où il devrait se poser ?).

La phrase, la phase, la première que le président prononcera jamais, la phrase unique qu’il ne prononcera pour ce mandat qu’une fois et qui n’a pas au monde ou dans l’histoire son semblable, cette phrase de son serment et de sa future obligation de président, s’est trouvée ainsi, avec Obama, frappée (comme une médaille, comme une monnaie) d’une différence tellement interne, du retournement entier de l’histoire qui venait dire qu’en cet abîme où se trouvait arrêté Obama, en ce pit où il se tenait debout, en cette émergence, enfin, de la contingence absolue, du point de l’histoire où le dé absolu était jeté pour toutes les fois, venait éternellement retourner l’histoire, cette phrase s’est trouvée frappée d’une différence tellement interne qu’il a fallu la répéter, Obama étant ainsi le premier président à avoir prêté deux serments plutôt qu’un, le serment et la répétition du serment, lui le président de la différence qui venait montrer, lorsqu’elle devenait première et qu’elle ne présupposait plus l’identité, qui venait montrer, lorsqu’elle devenait interne, on ne peut plus intrinsèquement et directement et matériellement, que si elle se produisait en ce point de commencement absolu (et de quel commencement ne s’agissait-il pas ici, celui du mandat de l’homme le plus puissant du monde !), en ce commencement qui ne pouvait contenir tout ce qui allait suivre qu’au nom et que dans la mesure de l’éternel retour, elle ne pouvait alors qu’être doublée de la répétition ; la philosophie de Deleuze trouvant ainsi en Obama, au nom de je ne sais quel changement et quel nouveau plan d’immanence que venait apporter Obama, je ne sais quelle superbe confirmation.

* * * * *

Voilà Obama qui vient trouver pour nous la différence la plus interne, qui vient faire cette différence, non pas dans la période qui aurait précédé son devenir-président ou dans celle qui le suivrait (bien qu’il fût destiné à faire là une différence attendue, mesurable), mais dans l’instant même du passage ; voilà Obama qui vient s’arrêter là où il ne faut pas s’arrêter, qui trouve un creux là où n’est censée se passer qu’une transmission, qui vient attraper de la main la phrase même du serment et la retourner ; et le résultat en est que cette phrase ainsi fracturée ne pouvait pas commencer, toute seule, ce qu’elle devait commencer, le mandat du président, et qu’il fallait, pour cette raison, alors la répéter (ce qui ouvre avec d’autant plus d’intensité et d’insistance la question de ce que cette phrase, ainsi arrêtée et brisée, aura commencé, quel mandat elle aura inauguré, quel espace elle aura donné à contempler), Obama ayant dû prêter, en privé, un deuxième serment (et cela creuse automatiquement un débat dont on ne voulait sans doute pas : car laquelle des deux est la plus légitime, la phrase brisée qu’il a prononcée historiquement devant la foule qui créait l’événement en même temps que lui, ou la phrase sans heurt qu’il a répétée en privé ?).

La même logique du sens qui laisse craindre qu’Obama n’ait pas vraiment prêté serment s’il s’est trouvé ainsi arrêté dans la phrase qui n’est pas censée s’arrêter, s’il a déjà eu à découvrir, dans cette phrase la plus simple parmi toutes, la plus élémentaire, la plus possible de toutes, la plus nécessaire, celle qui inaugure un monde, celle qu’on ne soupçonne pas, celle qui est fondue dans la métaphysique, celle dont on pensait qu’elle inaugurerait son monde de l’extérieur, par l’identité et la réplication, et non pas de l’intérieur, par la différence, s’il a déjà eu à y découvrir toute la contingence, s’il a déjà eu à lutter, dès l’intérieur de la phrase, découvrant ainsi son intérieur, et ne le découvrant qu’au nom de la différence (car cette phrase de l’identité et de l’identification suprême n’avait pas d’intérieur : on ne pouvait pas l’habiter et la seule façon de l’habiter était d’en diverger, de s’en séparer, de ne pas devenir en elle, par elle, sans avoir creusé l’écart et fait advenir l’événement, l’arrêt), s’il a déjà eu à lutter contre la technologie de la phrase, n’étant pas encore président, l’homme le plus puissant, mais le devenant déjà, se trouvant ainsi bloqué dans l’espace, arrêté en plein milieu de la transmission du sens, n’étant rien à ce moment, lui-même un vide, lui-même un non-sens, ne sachant où aller dans cette phrase arrêtée qui ne peut aller que dans un sens, et devant alors lui-même la retourner, lui-même en inverser les moteurs, la refaire pénétrer dans l’histoire en en détournant la technologie dans un sens inattendu ; la même logique du sens qui laisse penser qu’Obama a fait autre chose que prêter serment en creusant et arrêtant la phrase du serment de la sorte, et qui a alors dicté qu’il re-prête serment, cette même logique du sens devrait nous laisser nous interroger sur cela qu’Obama a donc fait la première fois : qui était-il donc là, qu’a-t-il donc fait, qu’avons-nous vu, qu’a donc été l’événement ?

Dès la première phrase, dès le premier lien et la première attraction, dès la première chute qui était censée le faire tomber dans le fondement de sa présidence et de sa puissance sans aucun délai, dès la première certitude qui était plus qu’une certitude puisqu’elle était performative – c’est en prêtant serment que l’on devient président –, le risque s’est trouvé ainsi introduit dans le mandat d’Obama. Dès le début, dès la première frappe et la première sentence, on a aperçu le risque, on a vu courir le risque sur scène, le risque qu’Obama n’eût pas prêté serment et ne fût pas devenu président, en prononçant autre chose que la phrase attendue. Et ainsi la monnaie de ce président, son crédit, son serment, se trouve-t-elle dès le début frappée par le risque, par la nécessité de l’écriture et de l’interprétation (car c’est le marché, c’est-à-dire le temps, c’est-à-dire la machine abstraite, qui est le seul interprète), et se délie-t-elle de l’histoire et du passif, de l’obligation de l’histoire.

Quelque chose commence et s’ouvre avec Obama, et c’est justement l’espace de la contingence, la surface du marché (pour ceux qui ne l’auraient pas encore reconnue) ; c’est l’attardement et même l’arrêt à la surface, le changement de paradigme, l’abandon de la probabilité et de la possibilité, la disparition de l’identité et de l’attraction de sa face, qui ne laisse d’autre « identité », d’autre « soi », d’autre serment à la différence que la nécessité de répéter le serment ; car Obama, en prêtant serment dans la différence interne, dans un retournement total de l’identité (c’est-à-dire qu’il ne s’est pas trompé ; il n’a pas dévié d’un modèle établi ; la différence de son serment n’est pas externe ; au contraire, il a créé du nouveau jusqu’en plein cœur du moment le plus inaugural), se destine à prêter serment non pas une fois, mais une infinité de fois. Ce n’est pas une capacité (yes we can) qu’il découvre, mais la capacité de répéter : la capacité pour toutes les fois.

27.01.2009

La fente

Si je n’enchaîne pas tout de suite l’écriture à la fente, dès que je m’installe à ma place, à cette table, je me fais doubler par la dette et je perds la place. Je perds le sens de l’éternel retour.

C’est donc une question de temps : je perds l’avantage de la course. En me doublant, la dette me transforme à la fois en l’individu impossible d’un double vertigineux et en un coureur qui doit se précipiter, quitte à ce que ce soit dans le vide et l’abysse, pour rattraper la tête de la course.

La tête de la course est coupée du coureur ; il doit sauter, et non plus courir, pour la rattraper, chose impossible. Comment le corps de la course peut-il en rattraper tout seul la tête ? La tête de la course se sépare et devient impossible à rattraper, en même temps que la catégorie entière du possible se divise et se constitue : les têtes sont coupées et tombent, ne l’oublions pas, lorsqu’elles débordent de possibilités qu’elles n’ont pas réussi à convertir en écriture, c’est-à-dire à retourner.

L’attente est la mauvaise attente ; c’est celle de la tête qui gonfle à l’aller, la bulle donc, et de l’événement tranchant, qui tranche la tête au retour. Sauf que cet événement ne vient pas, car l’attente, évidemment, est infinie. L’événement ne vient pas, c’est-à-dire qu’il ne retourne pas (éternellement). Il ne vient pas en notre compagnie. Il vient au hasard, trancher, tuer, à la différence de l’événement toujours jaillissant de la différentiation et de l’écriture qui l’accompagne ; l’écriture qui créé pour l’événement sa compagnie.

Le sujet se complète et se détache et prend la tête de la course : je ne peux plus rattraper. La course devient un fossé infranchissable, une dette impossible à rembourser. Je n’aurai pas réussi à créer la place à partir de laquelle écrire toujours : je me serai laissé prendre et distraire par l’aller, par la mauvaise attente qui peut attendre indéfiniment puisqu’elle ne laisse pas le temps passer – elle n’a pas réussi à se connecter au virtuel, à la différence interne – et qu’elle tâche de remonter le temps.

* * * * *

Il faut enchaîner tout de suite l’écriture à la table, et cela veut dire l’enchaîner dans l’espace et dans le temps. Je l’enchaîne à la matière, à l’endroit exact où la table se différentie, où elle est entaillée, où elle provoque en moi le saut interne qui me fait jeter à l’arrière dans le monde ; je l’enchaîne à l’endroit exact où elle m’arrête et qui devient inéchangeable, irremplaçable, unique, en tant que lieu de l’échange et en tant que place de l’éternel retour ; et à la fois je l’enchaîne au sens de la table, à ce que la table a à me dire : comme si je devinais (devenais) la matière, le contenu, comme si la table devenait l’outil et que, celle-ci s’exprimant en premier, j’enchaînais aussitôt mon écriture à ce qu’elle viendrait de dire.

C’est le sens de la fente, à la surface de cette table (et donc dans sa matière). Elle me situe, elle m’appelle, elle me tend et m’attend. Il y a là un premier échange. Au lieu d’attendre la césure de l’événement impossible, au lieu d’être tendue au-dessus de l’abysse, cette attente du remboursement impossible – cette tension de la dette – devient, par le recyclage de l’éternel retour, la tension superficielle qui ne connaît plus les enchaînements de la cause et de l’effet ou l’attente infinie, et qui ne connaît plus, à la place, que la vitesse infinie de transmission de l’événement à la surface.

Je suis attendu à cette table, non pas par la chaîne de la dette (par le lien, par l’obligation) mais par l’enchaînement de la matière qui est devenue place et compagnie. Je suis attendu comme celui qui arrive (comme j’avais été attendu jadis par les ruines), non pas comme l’événement impossible, mais comme le contingent, non pas comme la convergence de la face, mais comme la divergence du troisième homme qui vient croiser le chemin, qui vient couper la place au sens de l’intersection, la place où se tenaient pétrifiés, ruinés, le débiteur et le créditeur.

La matière est ici marquée à mon nom ; elle devient unique : il me faut cette table. Déjà que c’était là ma place, et je ne prêtais pas alors attention à l’haeccéité de la table qui s’y trouvait. Qu’apporte donc de plus la table : de plus que la surface et le support ? Que demander de plus à une table, si ce qui la distingue à mes yeux n’est même plus une matière particulière ou une position particulière (hauteur, orientation), mais un défaut de matière (la fente) et une ligne sans dimension, sans incidence aucune sur l’ordre de la causalité ordinaire que la table serait censée mettre en branle, que ce soit celui de la causalité mécanique où on ne demande à la table qu’un support statique, une force de réaction de son plan pour pousser le cahier qui s’appuie sur elle, ou celui de la causalité psychologique où la hauteur de la table, sa dimension, peut-être même son poids et sa matière, sa texture, sa couleur, pourraient être les déclencheurs de l’écriture ?

* * * * *

Qu’exprime donc cette fente, ce défaut de matière, cet incident qui est tout à fait déconnecté et impassible, dans l’ordre et dans l’enchaînement des choses qui feraient que l’on désire écrire à cette table, en ce lieu, et même sur cette table ? Par quelle préposition introduire le complément circonstanciel de lieu qui devient, pour mon écriture, beaucoup plus qu’un « complément déplaçable », comme on l’apprend à l’école à ma fille, mais une nécessité irremplaçable, inamovible, une urgence ? Si je dis : « Je veux écrire à cette table », toute autre table qui serait disposée au même endroit, de la même façon, à la même hauteur, pourrait remplir cet office. Si je dis : « Je veux écrire sur cette table », toute autre table qui aurait le même poids, qui opposerait au regard et au mouvement de celui qui écrit la même couleur, la même texture et la même inertie, pourrait faire l’affaire. Pour bien dire que c’est cette table, ainsi marquée par la fente, et aucune autre qu’il me faut, je ne trouve d’autre préposition pour introduire son complément, sa circonstance unique, que de dire : « Je veux écrire dans cette table, dans sa matière même. »

Ainsi cette table serait-elle pour moi bien plus qu’un complément circonstanciel de lieu (écrire à cette table, à cette place, enchaîné à elle), ou de temps (écrire sans attendre, en enchaînant aussitôt avec ce que cette table aurait à dire, à exprimer, à marquer, c’est-à-dire à retourner absolument en ce lieu, à ce moment) ; ainsi serait-elle bien plus qu’un complément de manière (comment j’écris, à quelle vitesse, dans quelle attitude, avec quel style et avec quelle calligraphie). Elle serait un complément de matière : et par là je ne voudrais pas dire que sa matière apporterait un complément à celle de mon écriture mais que, en écrivant dans cette table, je me trouverais noué à une circonstance qui dépasserait le lieu, le temps et la manière, ou qui les sommerait tous les trois ; que j’écrirais proprement dans l’enchaînement direct de l’événement et du sens de la matière de la table ; que j’y aurais pénétré à ce stade pré-individuel ou c’est la matière elle-même qui perçoit et qui informe les choses.

Ni complément de lieu, ni de temps, ni de manière, ni même d’objet (la matière de la table ne vient pas complémenter et remplir ce que j’écris), écrire dans la table serait peut-être le complément de sujet, c’est-à-dire son lieu, son temps, sa manière et sa matière : sa nécessité. C’est moi qui deviens matière une fois que je me déclare dans celle de cette table (comme une maladie, comme une bataille, comme une crise). Je suis de la table (voilà mon complément de sujet).

* * * * *

Je m’enchaîne à la table, disais-je, par le complément de matière, par la matière dégagée de son poids, de ce qu’elle signifie et représente d’habitude, la matière dégagée du sujet complet, détaché, qui m’échappe et qui me dépasse (ce qu’elle est d’habitude), ne laissant entre lui et moi qu’une dette, un remboursement, un temps impossible et un fossé infranchissable (combien irréversible est pour nous la matière ! comme elle est trop tard !). Je m’enchaîne par la matière devenue une circonstance, un milieu qui me prend en son sein et ne m’exclut pas : qui m’incorpore.

Je m’enchaîne intensivement à cette matière, par un complément et une circonstance qui précèdent la formation de la matière, et même le commencement de l’espace métrique et de la chronologie. Mon complément de matière est le premier complément, celui de la première localisation, de la première individuation, du premier enchaînement donc, qui précède l’idée que le temps, le lieu et la manière aient jamais pu agir comme complément. C’est le complément d’avant la brisure de symétrie qui a engendré (morphogenèse) le temps, l’espace et la manière comme d’éventuels compléments.

La table est marquée à mon nom par sa fente ; c’est elle qu’il me faut ; je m’enchaîne à elle par l’irremplaçabilité de la compagnie, par l’enchaînement au sol et au temps que signifie la compagnie, par la croix que projette violemment, irréversiblement, au sol la naissance de la compagnie par suite à la conversion. J’entre dans la compagnie de la table ; elle m’incorpore, elle me fournit bien plus que la circonstance du lieu, du temps, ou de la manière. Elle me fournit la circonstance de la matière. Mais je dois aussitôt enchaîner mon processus d’écriture avec ce que la table vient de dire : enchaîner tout de suite, sans attendre, dès l’instant où je m’appuie sur elle.

J’enchaîne mon écriture avec son processus, parce que de toute façon il n’y a rien à attendre : cette fente est le lieu d’un retournement ; elle est une compagnie. La face réfléchissante du miroir s’est déjà brisée. La surface de l’écriture (l’arête, la fente à travers laquelle le monde me souffle son inspiration : à travers la matière de la table, donc) a déjà pris le dessus. Il n’y a rien à attendre parce que la compagnie de la table, cette entrée dans sa matière, a déjà créé l’irremplaçable lieu de l’éternel retour. Si je me saisis de l’éternel retour de cette table, sans me soucier de l’aller, sans prendre le temps, sans perdre le temps de l’aller, alors je dois écrire sans attendre, je dois enchaîner.

* * * * *

La table, dans laquelle j’écris, ce complément de matière, cette circonstance d’avant le lieu, le temps et la manière, est la place de mon écriture, la place de marché, celle qu’il faudrait inventer si elle n’existait pas, rien que pour créer cet extrême opposé de l’identité et de la ressemblance (l’opposé de la possibilité, de l’analogie, de la contradiction, de la représentation) qui est la différence interne qui ne se conjugue qu’au temps de l’éternel retour (quel est le mode de ce temps : subjonctif, indicatif, impératif ?).

Rien que pour créer la place qui va remplacer l’abysse de la dette au lendemain de la conversion, rien que pour créer la contingence qui enchaîne – la fente, l’arête – à la place de l’attente qui lie et qui oblige, rien que pour créer l’attente de l’autre, de la compagnie, l’attente qui vient de la tension superficielle et qui se définit par elle et non pas l’attente qui vient de la tension de la profondeur (celle de l’abysse, celle de l’événement impossible à rejoindre, celle des deux moitiés séparées de la face, impossibles à re-joindre), rien que pour cela, il faudrait inventer la place du marché ; rien que pour donner tout son sens à la conversion, et tout son sens, qui est un seul sens, à l’être qui s’en dégage : le marché.

C’est cette place que je perds si je ne m’enchaîne pas aussitôt à cette table, dans l’espace et dans le temps, si je n’écris pas à cette table (lieu), sur cette table (manière), aussitôt dans la table (temps et matière). C’est-à-dire que je perds mon poste.

La grande idée, c’est que le marché est le lieu du virtuel, là où se déclare la dimension créatrice du temps, celle d’avant la brisure de symétrie qui a engendré le temps métrique que nous connaissons. Et que le marché est cela parce que sa place est celle de l’éternel retour, en raison de la manière dont j’ai déduit matériellement l’actif contingent de la conversion de la dette.

Et pourquoi le marché serait-il ce lieu de retournement, cette nécessité de répéter dans la différence et de réaffirmer le coup de dés qui a été lancé « pour toutes les fois » ? Parce qu’il est une place, parce qu’il est né en même temps que la compagnie, que la compagnie est l’actif contingent où la bipolarité de la dette est convertie en la duplicité de l’écriture de l’actif contingent (où le devoir a été transformé en pouvoir), et que cette compagnie ne peut alors prendre son départ, son lieu d’être, que de la place de l’éternel retour : elle ne peut se différentier et commencer son temps (cette pure différence) qu’en passant par l’autre, par le troisième homme, c’est-à-dire en devenant la place de marché ou le troisième homme va désormais passer, qui ne devait rien au premier ou au deuxième, qui n’est même pas issu de leur couple vertigineux et qui, en n’en étant pas issu, devient justement le premier signe de la fin de ce couple et de son remplacement par la compagnie (c’est-à-dire qu’il est engendré par ce couple, non pas au sens de la fusion ou de la chute, car ce couple est stérile, mais au sens de sa conversion).

* * * * *

Ainsi le temps doit-il la dimension qui l’engendre à la place, à cette définition première de la place qui est plus générale, plus originelle que l’endroit, parce qu’elle combine un envers ; qui surpasse la localisation, l’espace cardinal, et n’est place qu’en tant qu’elle est place de marché. Peu importe que la place de marché soit quelque part (elle n’est nulle part ; elle n’a pas lieu dans un espace partitionné où il y a des parts, et encore moins quelque part) ; le marché a lieu avant la place : il détermine sa propre place. Il crée sa propre place, agora, simplement parce que trois individus s’y rencontrent, ou plutôt, parce que la tension, encore héritée de la dette et de l’abysse, doit absolument être coupée (c’est-à-dire détendue, libérée) par une troisième incidence, par le mouvement de celui qui arrive et qu’on n’attend pas en état de tension, mais qu’on est prêt à rencontrer.

Au lieu de couper la tête de la dette, on coupe la tension par une incidente : par celui qui arrive et qui s’en mêle (la mêlée), par le troisième homme qui devient l’autre partenaire de la compagnie : tout autre partenaire (où « tout autre » signifie quelque partenaire que ce soit, et le tout autre du couple, cela qui est radicalement différent du couple vertigineux de la dette et qui est le marché, et qui est le dehors).

Ainsi, à R. M. qui me demande : « Où publier ? », et si j’interprète la maison d’édition désormais comme le comment de l’équité et de l’entreprise risquée, je réponds : « Sur place ! Quel autre lieu ? » Il se trouve que je le reçois sur la place, la place de marché aujourd’hui devenue celle de l’échange, celle de la conversion. C’est en ce jeudi 11 décembre que j’accomplis enfin le destin de la place, et qu’elle peut commencer.

L’entreprise risquée de l’écriture, qui n’a plus rien à voir avec la face, la dette ou la couverture, peut commencer là. Le pit sur lequel je voulais écrire – et j’ai déjà écrit – mille pages doit devenir maintenant, suite à ma propre conversion, ou plutôt reconversion, cette place de marché, le lieu de création de la nouvelle compagnie qui sera l’outil de sortie de la crise.

28.11.2008

Tokyo-San Francisco, dans ce sens

C’est bien parce que le monde est fini et que j’en fais le tour que je peux revenir à l’endroit d’où je viens – dans ce mouvement sans retour, dans ce voyage, à la trace de Derrida, qui n’est qu’un don sans retour – et que quelque chose peut revenir à moi, qui ne sera donc, par élimination, que la finitude. Ainsi mon voyage serait-il heideggérien dans son concept (de la finitude du monde) et derridien dans son tracé, dans son exécution pratique. Car alors je n’aurai fait qu’aller dans un sens, sans regarder en arrière et sans espérer un retour.

Pour être tout à fait juste, je devrais donc dire qu’il s’est écoulé, depuis le début du voyage, une finitude et non pas une éternité. Car il s’est écoulé, au moins en partie, ni plus ni moins que le tour du monde.

Le tour du monde a le mérite d’abolir l’origine et, corrélativement, la téléologie ou le point de rebroussement. On ne fait jamais demi-tour quand on fait le tour du monde ; on en fait simplement le tour et cela suffit pour garantir que l’on parviendra (et non pas : reviendra) à l’endroit d’où on vient, mais en ayant alors gagné le monde, et en ayant, cette fois-ci, fait précéder l’origine (ou ce qu’on croyait être le commencement d’une idée) par des villes fondamentalement nouvelles, et absolument autres.

Aussi ne faut-il pas croire que c’est le relativisme que je défends dans cette idée de tour du monde, mais bien un absolu : l’absolu qui permet, dans la circulation du marché et dans ce tour d’un monde fini – sans cesse fini, mais qui commence, ce monde qui s’appelle le marché –, d’inverser le modèle et de « retourner » ma propre pensée.

C’est la faillite du marché de l’Amérique ; c’est la crise de son crédit. J’avais appelé cela le vide et non pas une « illiquidité » du marché (qui pourrait laisser penser que la liquidité puisse revenir petit à petit, et puis, complètement). C’est la notion du vide selon laquelle ce qui est non vide n’existe pas. Ce n’est pas le vide au sens d’un espacement entre les points de matière qu’un surcroît de matière, ou un retour de liquidité, viendrait combler, mais c’est le vide qui est le centre de la corrélation entre toutes choses (Joseph Joubert).

Ce qui surgit de façon dépendante, c’est ce que nous entendons par vacuité. Quelque chose qui n’a pas surgi de façon dépendante n’existe pas. Par conséquent une chose non vide n’existe pas. (Nâgârjuna)

Lorsqu’il [Joubert] découvre que, dans la littérature, toutes choses se disent, se font voir et se révèlent avec leur vraie figure et leur secrète mesure, dès qu’elles s’éloignent, s’espacent, s’atténuent et finalement se déploient dans le vide incirconscrit et indéterminé dont l’imagination est l’une des clés, il en conclut hardiment que ce vide et cette absence sont le fond même des réalités les plus matérielles, au point, dit-il, que si l’on pressait le monde pour en faire sortir le vide, il ne remplirait pas la main. (Maurice Blanchot)


Il y aurait ainsi à méditer de nouveau, profondément, la relation entre le vide et la corrélation, en pensant cette fois que le marché qui s’est absenté, celui dont je veux parler et qui crée mon vide actuel, est précisément le marché de la corrélation (le marché des CDO).

Je me retrouve dans un vide, qui n’est pas un manque (quantitatif) de liquidité qui pourrait laisser croire que celle-ci pourrait revenir, goutte à goutte, comme elle avait disparu. Ce qui a été retiré, dans la crise du crédit, ce n’est pas le marché (entendu sans distinction) mais le nerf même de la démonstration qui menait de l’écriture des produits dérivés, à leur réplication dynamique, à l’implication du trader, au changement de contextes, et qui rendait le marché ainsi défini et ainsi distinctif (ainsi différencié). Ce qui est nié, avec la crise du crédit, ce n’est pas le marché, mais l’événement de la création du marché, c’est-à-dire de sa différentiation (Deleuze).

Ce qui est perdu, c’est le marché en tant qu’il avait lui-même fait disparaître l’attente et la probabilité et nous en avait dispensés. Si bien que, lui disparu, on se retrouve dans le vide qu’habitent encore le souvenir et la trace de l’écriture non représentationnelle du marché, et on se demande quoi écrire au marché pour le faire revenir.

C’est le vide parce que l’écriture, cet espace en excès de la pensée qui est habité par la corrélation, n’a pas disparu mais que c’est l’attente qui a disparu, ainsi que l’espace représentationnel où on pouvait espérer récupérer quelque chose et obtenir quelque chose en retour. J’avais appelé cette crise du crédit, cette faillite du marché de l’Amérique, le vide. Et je retrouve alors, sur mon chemin pour venir à l’endroit d’où je viens et pour retrouver enfin le marché perdu (jamais gagné, en fait) de mon produit, l’Extrême-Orient : la philosophie du vide, Hong Kong, mais surtout Tokyo.

Et l’espoir est ainsi que le marché de l’Asie remplacera le marché de l’Amérique ou comblera son vide, et que mon retour vers l’Amérique, qui n’est plus une conquête, qui n’est plus inconnu, puisque je viens cette fois à l’Amérique par derrière, dans le sens opposé à celui de la conquête et dans un sens qui a cette fois intégré le Japon sur sa route, réintégrera enfin mon modèle dans le processus du marché de l’Amérique, et ne le laissera plus bloqué à l’extérieur sous prétexte qu’il est révolutionnaire et que personne ne veut commencer à l’utiliser.

Comme contacts originaires, je retiendrai ainsi les mots percutants de mon samouraï, de ce trader japonais au verbe clair qui m’a dit quel superbe outil de structuration le modèle serait (ainsi, j’aurai reçu à Tokyo l’impulsion, l’injection qui me permettra de savoir quoi dire de mon modèle en Amérique et en Europe : imaginons que je dise à tous que ce modèle discret, cette miniature de modèle, est ce que les Japonais utilisent), et les douces paroles de « Délicieux Parfum », qui a personnalisé ma visite au restaurant Beige et m’a montré Tokyo d’en haut, qui m’a parlé de Paris et des motifs Chanel, qui m’a regardé de ses beaux yeux.

Voilà les deux contacts humains de cet extrême de mon tour du monde qu’aura été Tokyo. Voilà les deux premières personnes. Voilà qui me fera revenir.