30.11.2008
Crédit et équité de la pensée de l'absolu
Comme par hasard, c’est une conversion du regard que Quentin Meillassoux ordonne au cœur de son système* pour qu’on réalise que la contingence peut être érigée en absolu et peut combler absolument le désir de la pensée spéculative. Conversion : c’est donc ce mot qui revient.
La spéculation est une nécessité de la pensée. C’est une entaille que la pensée a déjà marquée dans son passé, dans son passif (image du bâton de taille, ou tally stick, déposé dans une banque, sur lequel diverses entailles de formes et de tailles différentes marquaient les sommes déposées, les dépôts). L’absolu est une dette de la pensée, quelque chose que la pensée doit, une promesse que s’est envoyée la pensée, le pari qu’elle a pris (le parti qu’elle a pris) de s’appeler « pensée ». Car que serait une pensée sans le dépliement et la sortie, sans l’atteinte à l’absolu, sans la spéculation ?
L’absolu est le premier acte de pensée. Non pas tant la pensée qui veut penser quelque chose de fondamental, un quelconque principe transcendant et nécessaire, mais la pensée qui se déclare et qui se fonde elle-même. Qui se déclare comme une maladie, une épidémie, une poussée (rash), une éruption, une indépendance. La première frappe, le strike de la pensée : la première entaille différenciatrice que la pensée a frappée dans son milieu, qui serait resté, autrement, homogène et indifférent. Le premier drame qui s’est évidemment joué comme une absence, la pensée libérant là sa première vertu qui est de se jeter hors d’elle-même et de se libérer. Le seul moyen qu’ait trouvé la pensée pour marquer quelque chose, pour faire une différence, elle qui ne disposait a fortiori que d’elle-même, à la fois comme matière et comme véhicule, elle qui est par définition singulière et qui pourrait servir de définition de la singularité. Le « seul moyen » qui ne consistait pas tant à penser une chose, qui serait absolue, qu’à ne pas penser une chose : à penser moins qu’une chose et moins qu’une pensée, à penser littéralement l’absence de la pensée, à penser ce que serait le lieu, l’endroit, le point de vue, le site, sans la pensée.
Comment appeler un site, un endroit, absolument ? Comment le nommer sans qu’il soit situé par rapport à quelqu’un ou à une pensée ? Comment nommer un endroit absolu ? Un envers ? Le point d’inversion ? La marque au moyen de laquelle on capture la surface et on la retourne ? Un local qui n’a plus de global ? Le point unique, non métrique, non situé dans l’espace cardinal et qui serait le seuil de propagation vers le virtuel ? Comment l’appeler : un processus géographique qui ne se passe ni dans le temps – car il est géographique – ni dans l’espace – car il emporte et relie tout l’espace ? Un livre ?
L’absolu est le rendez-vous que s’est donné la pensée. Car cela, elle doit s’y rendre, elle doit le rejoindre, c’est pour elle une obligation, une promesse qu’elle doit rattraper. Mais en même temps, elle s’y rend comme à un adversaire plus puissant qui la soumet et qui l’assujettit, qui la rend sujet, ce qu’elle recherchait. Il est le rendez-vous qu’elle s’est donné avec elle-même ; car dans le vide où elle se trouve elle n’a d’autre compagnon et d’autre partenaire qu’elle-même.
Sauf que l’astuce suprême a consisté à mettre le vide à contribution, à transformer le vide, qui est indifférent et omniprésent et homogène, en marque et en différence, en lieu de rendez-vous. L’astuce a consisté, pour la pensée, à remplacer son propre lieu, son appropriation, son endroit (là où elle se tient droite), par le vide, invitant ainsi le vide ambiant à sa place et à son endroit, et créant ainsi (il n’y a pas d’autre mot) l’envers ; et l’astuce a consisté à produire là, en ce lieu de rendez-vous, son absence, le vide de la pensée, une fondation par le vide (comme le propose Badiou).
L’absolu est le lieu de rendez-vous de la pensée, le lieu où elle doit se rendre pour constater son absence. Il est le fondement, la première pierre de l’édifice (du temple), l’origine, le commencement. Et le chiffre un, l’Un, conforte alors l’idée du site, du sommet, de l’endroit où tout commence et auquel la pensée veut s’accrocher comme si elle l’avait découvert, comme s’il était là à l’attendre, en véritable absolu nécessaire qu’il serait.
Alors qu’en réalité, l’absolu est un retour, un rendez-vous. Il n’est pas premier, il est second. La pensée a déjà été là, sauf que ce n’est pas elle qui a été. Elle n’a pas été, justement ; elle s’est retirée, elle a disparu, elle a créé le vide à sa place. Si bien que ce n’est pas elle qui a été là, mais là qui a été sans elle. Par sa première absence, elle a créé le site d’une disparition, le vide de la pensée, une marque, une différence, une attraction pour la pensée, telle que, lorsque la pensée la retrouve et la rejoint forcément, la pensée a l’impression, lors de ce deuxième passage dont le premier a été par définition oublié, et en vertu de la nécessité qui l’appelle là et qui n’est que la nécessité de la répétition, qui n’est que la reconnaissance (recognition) de ce lieu déjà visité, qu’il s’agit là d’une nécessité première et non pas deuxième.
L’absolu ne donne l’impression d’être nécessaire et d’être le fondement qui attend la pensée, il ne donne l’impression d’être un, que parce qu’il est deux, parce qu’il s’agit d’une coïncidence et d’un retour et non pas d’une fondation, sachant que ce qui soustrait cette addition, ce qui réduit cette superposition à l’unité apparente du fondement, c’est que le partenaire de la pensée, cela qui l’attend en ce lieu de rendez-vous, qui s’y est produit avant elle et qu’elle a donc, forcément, oublié, c’est son absence.
L’absolu est le rendez-vous paradoxal que se donne la pensée, où ce n’est pas elle-même qu’elle va retrouver mais la pensée qu’elle n’est pas là, qui va lui donner l’impression que quelque chose se produit là pour la première fois. Et ainsi ce rendez-vous, qui ne peut pas en être un au sens ordinaire du terme, ce rendez-vous dont le lieu est absolu et non pas localisé et dont le partenaire n’est pas, ce rendez-vous qui n’en est pas un, s’apparente-t-il au tour du monde que j’ai déjà dit être contraire à l’idée de rendez-vous. Il n’est pas étonnant, en effet, que l’absolu engage, pour ce rendez-vous, le monde entier et donc le tour du monde.
L’absolu est une dette de la pensée. Il a longtemps été son passif. Il l’a même plusieurs fois mise en faillite. La pensée s’y croit obligée. Il l’a mise en faillite, parce qu’il n’était que passif et passé. La pensée avait pris crédit sur le monde et sur ses lois (elle pense qu’elle lui doit quelque chose, qu’elle doit l’expliquer). Cette spéculation et cette pensée de l’absolu était passive ; elle n’était qu’un crédit accordé par le monde à la pensée, une dissymétrie, donc, entre ces deux partenaires, où la pensée, l’entrepreneur, la compagnie, le véhicule du risque et de la spéculation, était la seule à courir le risque de faillite parce qu’on imagine mal que le monde physique puisse être mis en faillite par la pensée.
C’était un crédit et c’était passif parce que la spéculation était métaphysique et qu’elle n’était pas vraiment risquée. Elle se liait elle-même et s’endettait elle-même par la nécessité de l’être métaphysique. La spéculation n’était que le crédit accordé à la pensée, quelque chose, un bloc de pensée, une somme non négociable que la pensée devait en bloc à l’absolu, l'absolu auquel elle ne faisait pas partager le risque de la pensée (l’absolu qui la bloquait alors et qui l’obligeait). Que serait l’entreprise de la pensée si le monde y entrait en véritable partenaire, partageant les risques, les pertes et les profits, et non plus en créditeur absolu, en absolu qui attend qu’on le retrouve, qu’on le rejoigne pour le rembourser ?
La spéculation métaphysique, cette obligation que la pensée avait souscrite avec l’absolu, était un crédit accordé momentanément à la pensée. Elle était une somme que la pensée devait rembourser avant une échéance, et en cela, cette spéculation s’éloignait le plus loin possible de la conversion en équité.
Avec la spéculation métaphysique, le terme « spéculation » ne méritait pas encore la connotation du risque de l’équité et de la spéculation boursière. La pensée qui spéculait métaphysiquement était liée au monde par une relation de réflexion, de spéculation au sens du miroir et de la stérilité des réflexions infinies que s’envoient les miroirs, et non pas au sens du risque. Elle ne cherchait qu’à renvoyer au monde son image. La dette qu’elle devait lui rembourser, c’était de le retrouver ainsi, de retrouver son image, de la lui redonner, d’augmenter son pouvoir absolu sur la pensée, en lui remboursant le temps et l’investissement qu’il avait accordés à celle-ci.
En spéculant au sens du miroir et de la réflexion, la pensée ne spéculait pas au sens de la pensée et du risque. La spéculation ne deviendra risquée (et ne créera, on le verra, le marché) que lorsque la conversion sera effectuée et que la pensée ne devra plus rien à la métaphysique et s’ouvrira complètement au futur.
Sous le régime de cette nouvelle spéculation, la pensée ne devra plus aucune explication au monde, au sujet de la stabilité de ses lois. La stabilité du monde ne sera plus dans le passif de la pensée. Celle-ci n’aura plus de passif. (La spéculation factuale de Meillassoux n’a aucune obligation de résultat, et elle peut se libérer entièrement du passé vers lequel on est encore tourné : celui du souci concernant la stabilité du monde.)
Le principe d’irraison de Meillassoux est ce principe qui ne doit plus rien, au sens de la dette, de la raison, du remboursement et de l’explication, et qui ne doit plus que le risque. Or, Meillassoux insiste que le principe d’irraison n’est pas un encouragement à l’irrationalité : bien au contraire ! Il est le principe du risque qu’on obtient après la conversion du crédit en équité ; et le risque, et le marché, et cette liberté d’action, ne sont pas n’importe quoi ! Ils ne doivent rien comme explication, et cette spéculation n’est pas irrationnelle pour autant.
Le principe d’irraison est le principe d’équité entre le monde et la pensée, entre créditeur et débiteur, dans une commune entreprise. Pourquoi la pensée devrait-elle une explication au monde et le monde n’en devrait-il pas une à la pensée, ou devrais-je dire plutôt, pourquoi ne lui devrait-il pas une implication ? Car ce que le monde doit à la pensée, c’est de la forcer (Nietzsche, Deleuze) : ce sont des signes. Et il les lui donnera et les lui rendra, aussitôt, dans le régime de la spéculation factuale, une fois la conversion réussie.
Le principe d’irraison est le nouveau régime spéculatif, la société anonyme où le monde et la pensée sont partenaires. Il vient occuper l’espace extérieur que le cercle corrélationnel avait laissé vide, et avait livré à la menace de la déraison. Il est un principe de relance économique, qui permet de sortir de la crise et de ne pas courir le risque de récession, de faillite généralisée, de spirale de la mort.
La spéculation, c’est le futur. Et le seul absolu, c’est le futur. Si la pensée spéculative, une fois sa conversion accomplie, ne doit plus aucune explication au monde, en tout cas pas plus qu’il ne lui doit des implications, on peut se demander ce que cette pensée, libérée dans l’action, financée par l’équité, par l’égalité des droits et l’égalité des risques plutôt que par le crédit, pensera. Que peut penser du monde, et construire, aujourd’hui, une pensée du risque ? Mais avant même de me poser cette question, il faut dresser le nouveau plan d’immanence, la nouvelle façon de penser, celle qui s’obtient par le fait même de la conversion du crédit en équité.
Car le troisième sommet du triangle qui permettra qu’on puisse dresser le plan, ne l’oublions pas, c’est le marché (la bourse).
ΔS/DS (le véhicule de sortie de la place, le voyage, la prise de participation dans la compagnie, la participation en actions, la prise de risque) ne peut pas fonctionner avec B
- B comme boîte et comme banque ;
- B comme la boîte de laquelle on sort pour écrire ;
- B comme book et comme bond : le livre passif duquel on sort, le livre-boîte qui tenait la philosophie enfermée, duquel on sort pour écrire le livre du risque et du marché, pour écrire le livre qui m’extrait de la croix de l’histoire, qui me permet d’emporter la parcelle du lieu, et le processus géographique ;
- B comme la boîte, la banque, le coffre, le crédit duquel on est sorti mais qu’on doit garder avec soi afin de répéter le mouvement de sortie, afin de réarmer l’actuel : la boîte de munitions, la boîte qui contient l’outil qu’il faut continuellement sortir et dont il faut continuellement éprouver le mécanisme ;
- B, ou la boîte qui devient subordonnée à ΔS, à la participation et à la stratégie de trading, et non pas qui la domine ;
- B, ou la boîte, le coffre, la banque qui n’est faite que pour relancer tout ça et donner à tout ça sa marge de manœuvre ;
- B, ou la banque qui prend désormais les actions en dépôt – ainsi, l’action, le risque, l’équité, la valeur par échange, devient elle-même la source du crédit – ou qui prête de l’argent, qui assure la liquidité, afin qu’on puisse acheter l’action et prendre des parts et non pas afin de spéculer irrationnellement, afin qu’on prenne une part dans le futur, afin que puisse s’établir dans le temps la stratégie autofinançante,
sans le troisième sommet du triangle qui est la bourse d’échange, la maille de l’échange, l’intervalle de la fourchette, où se déclare et se multiplie et se différentie et se brise la fractale.
ΔS ne peut pas me sortir de mon passif, de mon lieu d’origine, de mon coffre-fort, de mon crédit, du chiffre de mon concept, ΔS ne peut pas fonctionner avec B, dans cette stratégie dynamique où je tire sans cesse sur ma boîte, sur mon crédit, pour me recharger et me réarmer – car j’écris toujours à partir de la place –, sans le dS auquel je me destine, sans l’inversion de la surface et le processus de différentiation, sans le virtuel, sans le marché qui portera mon écriture.
Dès le moment que la conversion a lieu, que le crédit devient équité (que les livres se libèrent de la signature de l’écrivain et de la planche à billets, pour devenir des livres de marché et de risque, pour devenir des actions, des livres qui emportent le marché et le champ de ruines) l’échange est instauré. L’échange, la bourse, n’est que l’autre façon de dire la conversion. Car le risque qu’on créerait alors, le risque supporté – ce saut ! – par la conversion du crédit en équité, ne peut pas être supporté, à l’arrière, par la banque ou par la boîte ; il doit être projeté en avant. La différentiation est créée, le produit dérivé, l’actif contingent, et donc, d’après moi, le marché sont créés.
Ainsi, pour finir par imposer mon marché (la spéculation, le futur), et par l’imposer par défaut, comme si le marché devenait automatiquement le milieu où l’on baigne, le nouveau plan d’immanence, il me faut déployer deux mouvements.
Le premier, celui qui établit que la spéculation métaphysique est un crédit, un passif qui ne peut qu’entraîner la faillite et la déraison (relire Rey), et que la spéculation factuale est la compagnie, l’équité, la prise de risque, la constitution d’une nouvelle forme d’entreprise philosophique.
Le deuxième, celui qui matérialise la conversion aussitôt dans l’échange. En réalité, l’action est une option (Merton) ; la conversion est une option. En tant qu’option, elle introduit la différence, le strike, la contingence, et donc le marché, comme le médium qui la raccorde avec nous. Le marché comme le seul endroit de cette contingence, comme la seule place pour elle, qui sera une place d’échange (quoi d’autre ?).
Car la contingence est écrite en tant que différence, et on écrit pour échanger. Le marché est l’endroit de la différentiation, c’est-à-dire l’envers ; il est le virtuel qui réarme la conversion, qui réarme les croisades, peut-on dire. La conversion a besoin de se répéter comme événement. Sinon elle se perd et risque l’incorporalité totale. A terme, elle risque de nouveau l’écriture métaphysique probabiliste.
La conversion n’est qu’une différence, en tant que telle, une répétition, et le marché, la place d’échange, est le lieu où elle se répète.
Montrer ainsi que le milieu, les termes, deviennent automatiquement ceux du marché (et que l’intotalisation des possibilités, souhaitée par Meillassoux, devient automatique, rien qu’en vertu de la liquidité ultime, celle du dernier market-maker d’exotique, celui qui supporte tout le différentiel et toute l’écriture, celui qui ouvre la fractale) dès l’instant où sa conversion a lieu.
Écrire un livre, dont le seul but serait de rapprocher les deux sens de « spéculation ».
*Quentin Meillassoux: Après la Finitude: Essai sur la nécessité de la contingence, Paris : Editions du Seuil 2006.
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28.11.2008
Tokyo-San Francisco, dans ce sens
C’est bien parce que le monde est fini et que j’en fais le tour que je peux revenir à l’endroit d’où je viens – dans ce mouvement sans retour, dans ce voyage, à la trace de Derrida, qui n’est qu’un don sans retour – et que quelque chose peut revenir à moi, qui ne sera donc, par élimination, que la finitude. Ainsi mon voyage serait-il heideggérien dans son concept (de la finitude du monde) et derridien dans son tracé, dans son exécution pratique. Car alors je n’aurai fait qu’aller dans un sens, sans regarder en arrière et sans espérer un retour.
Pour être tout à fait juste, je devrais donc dire qu’il s’est écoulé, depuis le début du voyage, une finitude et non pas une éternité. Car il s’est écoulé, au moins en partie, ni plus ni moins que le tour du monde.
Le tour du monde a le mérite d’abolir l’origine et, corrélativement, la téléologie ou le point de rebroussement. On ne fait jamais demi-tour quand on fait le tour du monde ; on en fait simplement le tour et cela suffit pour garantir que l’on parviendra (et non pas : reviendra) à l’endroit d’où on vient, mais en ayant alors gagné le monde, et en ayant, cette fois-ci, fait précéder l’origine (ou ce qu’on croyait être le commencement d’une idée) par des villes fondamentalement nouvelles, et absolument autres.
Aussi ne faut-il pas croire que c’est le relativisme que je défends dans cette idée de tour du monde, mais bien un absolu : l’absolu qui permet, dans la circulation du marché et dans ce tour d’un monde fini – sans cesse fini, mais qui commence, ce monde qui s’appelle le marché –, d’inverser le modèle et de « retourner » ma propre pensée.
C’est la faillite du marché de l’Amérique ; c’est la crise de son crédit. J’avais appelé cela le vide et non pas une « illiquidité » du marché (qui pourrait laisser penser que la liquidité puisse revenir petit à petit, et puis, complètement). C’est la notion du vide selon laquelle ce qui est non vide n’existe pas. Ce n’est pas le vide au sens d’un espacement entre les points de matière qu’un surcroît de matière, ou un retour de liquidité, viendrait combler, mais c’est le vide qui est le centre de la corrélation entre toutes choses (Joseph Joubert).
Ce qui surgit de façon dépendante, c’est ce que nous entendons par vacuité. Quelque chose qui n’a pas surgi de façon dépendante n’existe pas. Par conséquent une chose non vide n’existe pas. (Nâgârjuna)
Lorsqu’il [Joubert] découvre que, dans la littérature, toutes choses se disent, se font voir et se révèlent avec leur vraie figure et leur secrète mesure, dès qu’elles s’éloignent, s’espacent, s’atténuent et finalement se déploient dans le vide incirconscrit et indéterminé dont l’imagination est l’une des clés, il en conclut hardiment que ce vide et cette absence sont le fond même des réalités les plus matérielles, au point, dit-il, que si l’on pressait le monde pour en faire sortir le vide, il ne remplirait pas la main. (Maurice Blanchot)
Il y aurait ainsi à méditer de nouveau, profondément, la relation entre le vide et la corrélation, en pensant cette fois que le marché qui s’est absenté, celui dont je veux parler et qui crée mon vide actuel, est précisément le marché de la corrélation (le marché des CDO).
Je me retrouve dans un vide, qui n’est pas un manque (quantitatif) de liquidité qui pourrait laisser croire que celle-ci pourrait revenir, goutte à goutte, comme elle avait disparu. Ce qui a été retiré, dans la crise du crédit, ce n’est pas le marché (entendu sans distinction) mais le nerf même de la démonstration qui menait de l’écriture des produits dérivés, à leur réplication dynamique, à l’implication du trader, au changement de contextes, et qui rendait le marché ainsi défini et ainsi distinctif (ainsi différencié). Ce qui est nié, avec la crise du crédit, ce n’est pas le marché, mais l’événement de la création du marché, c’est-à-dire de sa différentiation (Deleuze).
Ce qui est perdu, c’est le marché en tant qu’il avait lui-même fait disparaître l’attente et la probabilité et nous en avait dispensés. Si bien que, lui disparu, on se retrouve dans le vide qu’habitent encore le souvenir et la trace de l’écriture non représentationnelle du marché, et on se demande quoi écrire au marché pour le faire revenir.
C’est le vide parce que l’écriture, cet espace en excès de la pensée qui est habité par la corrélation, n’a pas disparu mais que c’est l’attente qui a disparu, ainsi que l’espace représentationnel où on pouvait espérer récupérer quelque chose et obtenir quelque chose en retour. J’avais appelé cette crise du crédit, cette faillite du marché de l’Amérique, le vide. Et je retrouve alors, sur mon chemin pour venir à l’endroit d’où je viens et pour retrouver enfin le marché perdu (jamais gagné, en fait) de mon produit, l’Extrême-Orient : la philosophie du vide, Hong Kong, mais surtout Tokyo.
Et l’espoir est ainsi que le marché de l’Asie remplacera le marché de l’Amérique ou comblera son vide, et que mon retour vers l’Amérique, qui n’est plus une conquête, qui n’est plus inconnu, puisque je viens cette fois à l’Amérique par derrière, dans le sens opposé à celui de la conquête et dans un sens qui a cette fois intégré le Japon sur sa route, réintégrera enfin mon modèle dans le processus du marché de l’Amérique, et ne le laissera plus bloqué à l’extérieur sous prétexte qu’il est révolutionnaire et que personne ne veut commencer à l’utiliser.
Comme contacts originaires, je retiendrai ainsi les mots percutants de mon samouraï, de ce trader japonais au verbe clair qui m’a dit quel superbe outil de structuration le modèle serait (ainsi, j’aurai reçu à Tokyo l’impulsion, l’injection qui me permettra de savoir quoi dire de mon modèle en Amérique et en Europe : imaginons que je dise à tous que ce modèle discret, cette miniature de modèle, est ce que les Japonais utilisent), et les douces paroles de « Délicieux Parfum », qui a personnalisé ma visite au restaurant Beige et m’a montré Tokyo d’en haut, qui m’a parlé de Paris et des motifs Chanel, qui m’a regardé de ses beaux yeux.
Voilà les deux contacts humains de cet extrême de mon tour du monde qu’aura été Tokyo. Voilà les deux premières personnes. Voilà qui me fera revenir.
09:00 Publié dans Tour du Monde | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : produits dérivés, crise, crédit, marché
17.11.2008
Conversion du crédit en équité
Les Hollandais ont réussi la conversion entre crédit et équité avec leur compagnie de l’Inde de l’Est et les Français l’ont ratée, avec John Law et sa compagnie du Mississipi. Cette conversion quasi religieuse, au sens de la religion du marché, est ce qui libère de l’absolu du crédit, du pouvoir absolu et arbitraire, vers l’action, vers la liberté d’action. C’est la religion du marché : c’est la destinée du marché réussi.
L’obligation convertible reproduit, à petite échelle, cette conversion pour les compagnies qui l’émettent. Mais l’obligation convertible, au sens absolu cette fois, est au principe du marché. Les produits dérivés sont devenus une écriture trop légère, trop dansante, pour qu’on puisse encore y lire cette conversion profonde du marché. Il est temps de ressusciter l’obligation convertible pour remettre à jour la marque profonde de la conversion.
Niall Ferguson écrit que « compagnie » (c’est-à-dire : part, action, share, equity, équité), « banque » (c’est-à-dire : money account, ligne de crédit) et « bourse » (c’est-à-dire le trading continu de l’action, c’est-à-dire le ΔS du portefeuille d’arbitrage de Black-Scholes-Merton) ont été, dès la création de la première joint-stock company par les Hollandais en 1602, le fondement triangulaire d’un nouveau genre d’économie. Black-Scholes-Merton ont inventé un nouveau concept, qui va devenir pour moi le concept du marché, le dS, le principe d’écriture et de différentiation. Pour cela ils supposent une vitesse infinie, comme c’est toujours le cas avec les concepts (Deleuze) là où l’histoire de ce fondement et de cette conversion nous rappelle combien le processus en a été lent, au contraire.
ΔS + B est l’histoire de cette lente conversion qui va donner la liberté d’action et le produit dérivé qui est la technologie du futur. Comme le marché commence, pour moi, avec le produit dérivé et avec la différentiation du virtuel que celui-ci implique en vertu de l’implication du trader, ΔS + B, qui est la réplication du produit dérivé, qui est ce qui nous le fait écrire avant de le comprendre (écrire trop vite), doit se relire lentement, à la lumière de la conversion historique, comme nous transportant du crédit vers la liberté d’action : du passé et du passif absolu de la dette (et de la mort et de la faillite) vers le passé pur, c’est-à-dire vers le futur de l’équité.
Aujourd’hui que le trading continu, ΔS, est ralenti et remis en danger (il est redevenu corporel) par l’interdiction de vente à découvert et que le crédit illimité, B, est ralenti (il est redevenu corps) par la crise du crédit, c’est l’occasion de relire Black-Scholes-Merton et les produits dérivés lentement, comme si l’histoire de la conversion recommençait. J’avais trop vite accepté la vitesse infinie, et j’étais trop vite passé à la conclusion que la différentiation des payoffs et du virtuel des produits dérivés impliquait celle du marché de l’action sous-jacente. J’avais oublié le crédit et j’avais oublié la conversion. Je dois remettre l’obligation convertible au cœur de ma réflexion pour me rappeler cette leçon. J’avais oublié que le crédit ne regardait que le passé absolu et qu’il pouvait mettre en faillite cette écriture trop légère et trop rapide.
L’histoire me rappelle la lenteur de la conversion ; l’exemple de John Law montre la faillite de l’écriture : conversion non réussie, écriture non réussie. Et je dois aujourd’hui ralentir la vitesse infinie du plan d’immanence en remettant au centre la conversion inhérente à l’obligation convertible. Je dois de nouveau ralentir les événements incorporels de la surface de marché par les événements corporels (corporate events), c’est-à-dire par l’obligation convertible, pour faire advenir à la surface le modèle à régimes que l’obligation convertible traîne avec elle. Il faut que je me rappelle que l’équité est un mouvement depuis le crédit et que l’obligation convertible redonne l’histoire de l’équité. Elle redonne l’écriture du marché, de nouveau envisagé avec lenteur.
La conversion du crédit en équité qui est contenue dans l’obligation convertible, qui est l’obligation convertible, qui est le problème equity-to-credit, ne peut pas aujourd’hui, pour la raison qu’on passe de nouveau très près du corps du marché, ne pas remettre au centre du problème ce qui s’est passé avec les Hollandais et avec les Français. Tous les deux ont tenté la sortie dans le marché, c’est-à-dire dans l’écriture ; tous les deux ont amorcé le mouvement de conversion, le mouvement ΔS + B. Mais là où les Hollandais l’ont alimenté par les signes, par la guerre, par la violence, par l’aventure, John Law l’a alimentée par le crédit, et qui plus est, sous sa pire forme qui est le pouvoir absolu. (Je ne veux pas dire que les Hollandais l’ont alimenté « par la réalité », car John Law était aussi à la poursuite de ce réel qui s’appelle le virtuel. Je ne veux pas dire que les Hollandais ont réellement fait quelque chose en Inde et que John Law n’a rien fait au Mississippi, car il aurait pu faire. Je veux interpréter la réalité et la violence réussies des Hollandais comme la réception réussie des signes : ils ont alimenté leur conversion, leur futur marché, du côté du risque réel, du côté du ΔS.)
Les Hollandais sont sortis sur la surface du marché ; ils y ont posé le pied ; ils ont su tisser ; ils sont sortis de leur boîte ; ils ont découvert l’écriture ; ils ont réussi à transformer le ΔS (détention d’une part – share – dynamique) en dS. (Cela me donne l’idée d’interpréter mon véhicule de sortie, la DS, comme un ΔS). Tandis que John Law n’a trouvé à se réfugier que chez son voisin au pouvoir absolu : le Régent. Il a commis l’erreur de totaliser les possibilités ; il a réuni tous les pouvoirs possibles, la spéculation métaphysique, sans sortie possible dans le contingent et dans la spéculation factuale.
Évidemment, chez John Law, en raison de cette totalisation et de ce débordement, les têtes n’allaient pas tarder à être coupées. C’est ainsi que John Law a débouché sur la Révolution Française et sur la décapitation (tout à fait comme Barton Fink qui s’est réfugié chez son voisin totalitaire et qui n’a récolté que la décapitation). John Law, Barton Fink, ou l’histoire de la folie.
Ainsi, il manque à Jean-Michel Rey la composante ΔS : Rey n’a pas envisagé l’équité, le risque, la différentiation du virtuel, le virtuel réussi comme la sortie de l’abysse du crédit. À l’autre extrême, maintenant que les Américains (qui sont montés dans la Lune) ont porté la conversion à la vitesse infinie et ont produit Black-Scholes-Merton, maintenant qu’ils ont poussé le processus d’écriture à sa limite, ils sont de nouveau passés par-dessus le corps et la conversion oubliant d’y rattacher l’écriture. Ils ont été pris de vitesse par l’écriture des produits dérivés. Cela a donné la nouvelle crise du crédit, de nouveau issue de l’absolu de la croyance métaphysique (les probabilités à la base du CDO). Il faut relire l’histoire du marché pour ralentir le ΔS + B : une reprise de la question de l’être à la façon de Heidegger, en somme.
Le mouvement du crédit vers l’équité ne sera complet que lorsqu’on aura réussi à structurer les payoffs équité et à les évaluer. C’est-à-dire qu’il faut une théorie complète du pricing des produits dérivés (equity derivatives). Non pas la première, dansante, mais la seule vraie : la nôtre. Or, celle-ci n’est pas encore disponible. (Merton n’a-t-il pas montré que toute action-équité était en fait une option sur la valeur de la firme ?) Il faut achever de reconnaître que la promesse (the pledge) est une entaille dans la surface indifférenciée : un début de différentiation du virtuel qui implique tout le futur et tout le passé infini du virtuel, et non pas une promesse passive : celle de rembourser.
La promesse suppose l’équité et le risque et non pas le crédit. En fait, le livre de Ferguson m’a fait réaliser que toute l’histoire de la finance n’était que ce mouvement du crédit vers l’équité, de l’absolu du crédit vers l’absolu de la contingence, de la spéculation métaphysique vers la spéculation factuale. Le fondement triangulaire, je le rappelle, est celui de la compagnie, la banque, la bourse. Ce qui veut dire que dès lors que, très en amont, la corporation (la compagnie) a succédé au crédit, dès lors que la conversion a eu lieu, le trading en bourse s’est crée et l’écriture des produits dérivés s’est créée. Car le trading est dynamique ; il insère des individus qui veulent répliquer les promesses (réplication dynamique des payoffs).
En un mot, la différentiation du dS, le mouvement brownien, le marché (l’échange, etc.) va de pair avec l’actif contingent, parce que l’équité est l’actif contingent (ce que la dette n’est pas). En somme, c’est l’équité qui a la bonne dimension pour le futur (elle est bien dimensionnée pour lui), en raison de son trading et de la différentiation qu’elle entraîne (la contingence est ce qui se traite dans le marché : l’actif contingent est fait pour être traité dans un marché). Tandis que le crédit est l’abysse qu’il faut fuir à tout prix.
15:21 Publié dans Contingence | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : produits dérivés, obligation convertible, virtuel, deleuze, crédit, cdo, réplication dynamique