19.05.2009
Disparition de la table
L’écriture est le processus même de la contingence, une suite continuelle d’événements imprévisibles qui a lieu absolument en dehors de la possibilité et de sa médiation et qu’il faut pourtant gouverner, anticiper et entreprendre, en un mot, qu’il faut commencer. Aucun contenu, aucune forme d’expression venant attaquer ce contenu, aucun mécanisme dont la production viendrait du cœur, aucun générateur de mots et aucun moteur de l’écriture ne pourraient m’assurer que je commencerais d’écrire, pour la raison que l’événement, dont l’écriture n’est que la « mise en ligne », est l’inverse d’un contenu et qu’il est un contingent, c’est-à-dire un contenu dont le contenant n’a plus de paroi et dont la logique de production s’est retournée. L’événement de l’écriture est un inexistant, comme dit Badiou, une situation arrêtée au bord du vide.
L’événement est ce qui incomplète la situation (le mot est encore de Badiou) et ce qui la retourne, proprement révolutionnaire ; il est le changement radical, alors comment pourrais-je m’établir dans l’écriture, et en instaurer le régime ? Le nom de l’écrivain est ce qui m’échappe avant tout, sans parler du nom de l’événement qui échappe même à la situation où il survient. Comment alors me dire écrivain ? Dans quel état, et dans quelle sympathie avec moi-même et avec mon sujet, avancerais-je tous les matins, afin de m’installer à ma table d’écriture ? Comment me dire écrivain et nommer une fois pour toutes cet événement de ma capacité d’écrire ?
J’ai réussi, avec mon genre d’écriture, à remonter complètement à la surface. Aucun sujet que je complète et auquel je revienne m’attacher, jour après jour, afin de donner la suite au « passage » du jour précédent. Je n’écris sur aucun sujet, mais dans la torsion pure du moment, laissant venir à mon écriture la pure irrégularité de la surface : ce qui va l’accrocher là, la déclarer là, comme une guerre ou comme une crise.
Et pourtant les jours d’écriture se succèdent. Je me suis enchaîné à une nécessité d’écrire, que je ne saurais nommer « habitude » (comme si cette « folie » du mot habitude pouvait régler quelque chose ; à moins que ce ne soit pour dire que c’est mon corps qui écrit, que c’est lui qui a pris le pli de la plume et de la matière qui n’a aucun poids, de cela qu’on pourrait ôter à mon organisme sans en soustraire un seul gramme, ou alors en n’en soustrayant justement qu’un gramme, ce qui est le suffixe de l’écriture) et que je ne saurais dire déterministe, si bien que l’événement de l’écriture a beau être pour moi toujours la première fois, éternellement recommencé et éternellement oublié, impossible à prévoir et ne supportant aucune vie et aucun pari, il y a bien, malgré cela, quelque chose qui m’anime et qui me mène tous les jours à l’écriture ; il y a bien cette capacité de marcher qui doit bien être contenue quelque part et assurée de ma compagnie – mais l’homonymie avec le mot « marché » est peut-être là pour me rappeler qu’à ce « marcher-là » de l’écriture il n’y a aucune capacité et aucun contenu ; car le marché est justement ce qui succède au vide de tout contenu ; il est la suite après la fin, un épuisement qui se met en branle et qui se met à marcher, à force d’épuisement et à force d’avoir perdu toutes ses forces.
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Commençant toujours absolument à écrire et devant malgré tout recommencer à écrire, je n’ai trouvé rien de mieux pour m’enchaîner à cette impossibilité que de retourner la situation. Comme le commencement d’écrire est un événement, en tant que tel appuyé sur le bord du vide, et que rien ne le déclenche (je devrais dire plutôt que ce qui le déclenche, ce n’est rien, rien qui appartienne à la situation), j’ai réussi à trouver ce rien et à le garder là, à m’attendre. C’est le rien de la fente de la table sur laquelle je me suis mis à écrire (écrivant ainsi sur rien et étant assuré, de la sorte, de toujours commencer à écrire et de produire cet événement inexistant), le rien de l’absolue absence de la chose qui me relierait à cette table et qui ferait que, pour écrire, il me faudrait cette table et nulle autre.
Car cette table, je ne la vois ni je la sens. Nulle de ses propriétés étendues ou mécaniques n’est impossible à dupliquer par une autre table qu’il suffirait de régler à la même hauteur et à la même inclinaison. Je ne peux même pas prétendre que ce soit une propriété quelconque de sa surface, qui n’affecterait alors que ma vision ou mon toucher – car il est certain que cette table n’a aucune odeur et qu’elle n’émet aucun son –, ou un quelconque signe ou une singularité de sa face qui se signalerait à mon regard ou à mes doigts (une fente, une tache, une aspérité, un quelconque objet du désir, aussi obscur soit-il), qui me la rende ainsi indispensable, puisqu’en écrivant sur elle, justement je ne la vois plus et je ne la sens plus, justement je la couvre de mon cahier que je recouvre de mon écriture.
Elle ne devient plus rien, cette table, ou sa matière, sous la surface de l’écriture. Car l’écriture est absolument absorbante. Une fois que son processus se déclare, c’est un monde entier qu’elle attire et qu’elle retourne. En écrivant, l’homme se retrouve marcher sur la tête, exactement situé à l’envers de l’endroit où il écrit, absorbé et retourné comme un gant dans la pointe de l’écriture ; alors comment cet homme, une fois embarqué dans ce voyage-là, une fois transformé en la pointe improbable de l’écriture, une fois lui-même devenu une pointe, un rien, l’événement de l’écriture, cela qui ne se prévoit pas mais qui pourtant se succède, cela qui est un déséquilibre permanent, ce processus qui n’est complet et qui ne se déroule qu’à être, à tout moment et en tout point, absolument incomplet, comment cet homme pourrait-il encore se situer dans l’espace et se référer à ses repères, comment pourrait-il guetter une fente ou reconnaître son terrain pendant qu’il écrit ?
Et pourtant cette table est ce qui me manque absolument pour écrire. Elle est ce qui arrive toujours à manquer et dont le dépêchement jusqu’à moi va marquer l’histoire d’une croix ainsi que le commencement de l’écriture. Elle est ce qu’il me faut absolument pour écrire, absolument sans raison. Non que ce manque de raison ou que cette absence d’agence directe entre l’être de cette table et le recommencement de l’écriture soit une raison pour ignorer l’identité de la table et pour penser qu’une autre quelconque pourrait la remplacer. Non, cette table bien particulière, que je reconnais parfaitement à sa fente et à sa matière, est absolument celle qu’il me faut pour écrire, sauf que ce serait m’égarer infiniment que d’essayer de deviner par le biais de quelle particularité et pour quelle raison.
Le problème qui se concentre là et qui se resserre là, et qui est sans doute la formulation exacte du problème de la contingence, revient justement à préciser (Bergson) que cela n’est absolument pas une raison de penser que cette table est contingente si l’agence directe entre aucune de ses particularités et le déclenchement de mon écriture est parfaitement inexistante, ou de penser que je pourrais écrire sur n’importe quelle autre si la raison pour laquelle je dois absolument écrire sur elle reste introuvable, mais que, bien au contraire, cette table est nécessaire et que, s’il me faut celle-ci et aucune autre, bien fixe et bien elle-même, c’est pour pouvoir justement faire jouer le « sans raison » et épuiser, pour cette table-là et pour aucune autre, l’infinité de raisons pour laquelle je n’écris pas sur cette table (ce qui veut dire, ici, qu’aucune de ces raisons n’est celle pour laquelle j’écris).
La table n’est ainsi ce qu’elle doit être absolument, c’est-à-dire elle-même, et ne m’est nécessaire, que dans la mesure où je m’épuise à trouver les raisons particulières qui feraient qu’elle le serait. C’est-à-dire que dans ce manque de raison et dans ce vide que j’aurai réussi à fixer, ce n’est ni plus ni moins que la contingence de l’écriture (l’écriture comme événement) que j’aurai réussi à « matérialiser » et à répéter. J’aurai traduit la nécessité d’écrire (qui ne sera jamais une somme de possibilités) en la nécessité négative que cette table-là, sur laquelle j’écris, soit absolument celle-ci.
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On a envie de penser que la corrélation entre la table et moi est insondable et que réside là comme une non-commutativité essentielle (la clé, comme on le sait bien en théorie quantique, de l’indéterminisme essentiel). En effet, si je réussissais à exprimer la cause qui ferait que cette table déclencherait mon écriture, si j’isolais ce mécanisme causal dans le contexte de la vision ou du toucher ou de l’action mécanique, alors quelque chose commuterait, alors j’aurais trouvé la raison pour laquelle ce serait cette table qu’il me faudrait et aucune autre. Mais j’aurais alors, en essence, échangé cette table ; car cette expérience, ce contexte où le lien entre la cause de la table et l’effet de l’écriture aurait été exprimé, serait alors reproductible ; une autre table ferait aussi bien l’affaire dès lors qu’elle reproduirait cette cause.
L’absence de cause n’est pas due à une ignorance de la cause : il s’agit d’une absence principielle qui vient de ce que le processus d’écrire est irréversible et inéchangeable. Ce processus est une différentielle unique, une singularité qui n’est pas reproductible mais que j’ai simplement réussi, par le biais de cette table, à répéter. C’est cette table non commutative (qui ne commute donc pas avec la propriété, reconnaissable en elle, qui me ferait écrire et qui serait telle que n’importe quelle table pourrait la reproduire, rendant ainsi le phénomène de mon écriture potentiellement indépendant de son contexte) qui me confère la propriété de rester lancé pour toutes les fois comme le dé nietzschéen et de parvenir ainsi à recommencer à écrire sans qu’à aucun moment je n’aie réduit l’écriture à une possibilité, à un phénomène que je pourrais prévoir.
Au fond, l’expérience d’écrire, cela qui me fait écrire, est essentiellement unique et non reproductible ; j’ai été moi-même donné dans cet événement-là, dans ce lancer-là pour toutes les fois (un lancer immémorial, qui a eu lieu dans mon passé pur). Rien ne l’explique ; le contexte en est unique et absolu, et l’acte d’écrire en dépend fortement. L’irréversibilité a déjà eu lieu. J’ai depuis longtemps arrêté d’écrire (au double sens du mot, bien entendu).
L’acte d’écrire n’est pas à introduire dans le lieu ou dans le temps, comme une circonstance reproductible, mais dans la matière, en un seul coup qui a lieu pour toutes les fois. La table n’est ainsi que le moyen que j’ai trouvé pour répéter cet événement unique. La table n’est pas la cause de l’écriture, car l’écriture, dont l’expérience est unique mais que je répète (à la différence des expériences de laboratoire qui sont générales et qu’on reproduit), est essentiellement indéterministe. Mieux, elle est contingente ; elle est le processus même de la contingence ; elle en est le signe. Car sa matière, muette et sans cause, n’est qu’une surface en fin de compte. Ici la matière n’a pas de poids, c’est-à-dire qu’elle ne s’associe pas au volume. Pour cette raison, elle ne produit rien ni ne reproduit rien, mais ne fait que rappeler, répéter, le contexte perdu et non constructible de la première écriture. Cette table est un signe muet, une nécessité vide : simplement, il faut qu’elle soit là pour que j’écrive.
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Inversement, cette table, cette continuité de la matière (car bien qu’elle soit traversée par une fente, c’est continûment cette table qu’il me faut) serait là pour assurer l’impossibilité à laquelle je fais face tous les jours, à savoir la nécessité de soutenir l’événement absolument impossible de l’écriture. Car voici un événement qui incomplète la situation. Dans quelque situation que je me trouve, je ne peux jamais prétendre que je suis en état d’écrire. Ce qui n’empêche pas, bien sûr – là réside le caractère de l’événement –, que, me trouvant dans une situation donnée, soudain, sans raison, l’événement de mon écriture se produise. L’écriture est ainsi un miracle et j’aurais pu m’en tenir à l’intervention divine si mon intervention ne devait pas, en la matière, être justement continuelle. Car non seulement je ne peux pas prévoir d’écrire, mais je ne suis, à aucun moment de l’écriture, assuré de continuer d’écrire, si bien que si je ne réussis déjà à nommer l’événement du commencement d’écrire qu’une fois qu’il a lieu, c’est à une impossibilité bien pire que la suite me destine, car ce sera un événement sans nom que je serai alors continuellement en train de poursuivre.
C’est comme si je disais que je devais fournir un effort pour maintenir le déséquilibre ; que chaque moment, chaque arrêt, de l’écriture était à son tour absolument singulier et me dépassait toujours, ne me laissant la possibilité de le nommer que par après ; mais que, du fait même de la continuité de l’écriture (car l’écriture est en ceci différente des événements ordinaires que son événement est continuel), il me fallait bien désormais nommer cette continuité ; l’écriture, en tant qu’événement, n’étant certes jamais une chose qui existe, mais la continuité de l’écriture, qui désigne l’écrivain et que celui-ci doit bien reconnaître, devenant en revanche, et à un niveau supérieur, une chose qu’il fallait cette fois nommer une fois pour toutes : un objet qui apparaît.
La table, dégagée à l’extérieur de cette impossibilité, serait ainsi le support de l’acte de nommer cette chose de niveau différent. Non pas que la table fût le nom de l’écriture, mais elle serait cette chose qui me ferait supporter l’impossibilité de nommer l’écriture, et donc l’impossibilité d’écrire. Car enfin, on ne peut pas commencer d’écrire ; la pensée commence toujours au milieu ; et ainsi la table serait-elle la traduction littérale de cette impossibilité de commencer en un point. Elle serait le milieu où je commence (le milieu, la matière, le contexte inéchangeable de la contingence) et qui a donc déjà, en tant que point milieu, toujours dépassé le point de départ.
Je parlais d’un pivotement de la perspective qui permettrait de séparer la possibilité de la contingence et de donner à cette dernière son milieu (là où elle commence toujours sans crier gare, sans pré-venir mais en venant, sans prévoir, sans point de départ). Ma table se déclare alors comme le milieu de la contingence, comme la chose qu’il me faut avoir sans raison pour commencer cette chose qui n’a pas de nom et dont la continuité insupportable de son manque de raison impose de trouver un support et une raison pour la nommer.
Si j’ai retourné la perspective et trouvé le moyen de ne pas commencer dans la possibilité, c’est donc par impossible qu’il me faut dire le moyen, ou plutôt le milieu, où commencer dans la contingence. Et cette table sans raison et sans cause visible ne serait alors ni plus ni moins que ma place (et la contingence n’a qu’une place où arriver), cela qui fait que je suis chez moi lorsque j’écris et que je dois me sentir chez moi pour commencer à écrire. Une auto-affection, une auto-sympathie, l’intuition de mon écriture qui capturerait là la contingence absolue de son commencement.
Je le répète : la matière de la contingence, devenue continuelle et forcée, s’est matérialisée dans cette table à laquelle ne me lie que le vide, c’est-à-dire le bord désormais délinéé et reconnaissable de l’événement. La continuité de l’événement est dans la ligne de son bord.
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Or, cette table même, ce signe de l’impossibilité d’écrire, ce manque de raison, cette fondation de l’événement répété et continuel de mon écriture et qui est la fondation majeure et même l’embrasure du vide, cette disparition matérielle, cette disparition à l’intérieur de la matière – car j’y suis introduit, par cette table ; je suis dans son milieu –, ce retournement de la situation qui faisait que si la matière était sans événement et que l’événement était ce qui arrête la matière et incomplète la situation, alors c’est aujourd’hui l’événement, devenu continuel comme un milieu continu, qui trouverait dans cette table rejetée au bord de l’événement, dans cette table devenue le support inéchangeable de l’écriture, sa matière, or, cette table a donc mystérieusement disparu.
Au lendemain du jour où, pour la première fois, l’armée entière de serveurs, instruite par moi, s’était chargée de la retrouver afin de la remettre à ma place, la table s’est volatilisée. Elle s’est absolument retirée et soustraite de tout le milieu des 2 M. Jusqu’alors elle ne manquait jamais à sa place que par un jeu de permutations, et elle y retournait aussitôt (soit que je l’y ramenasse moi-même soit qu’on le fît pour moi) pour recharger le sens de mon écriture et en réarmer les distributions. Or, elle manque, aujourd’hui, absolument, de la place tout entière ; si bien que je ne sais plus où commencer, ni pour la retrouver ni, par conséquent, pour écrire.
Ou alors cette disparition, qui n’est plus ici de l’ordre de la matière, ni de l’ordre de l’événement, mais qui est un vide encore plus creux et encore plus énigmatique, est-elle, au contraire, la raison pour laquelle il me faut aujourd’hui absolument commencer à écrire ; ce vide d’un ordre nouveau, ce néant, étant tellement intense et tellement personnel que son bord me repousse en mon propre nom et au nom de l’absolu, si bien que je finis par trouver là le meilleur support pour l’écriture et une matière subjective à la fermeté sans pareille.
Le plus étonnant c’est que, vu de l’extérieur, cette disparition de la table me libère (de ma propre tyrannie, ou de celle de l’écriture ?) et que me voici redevenu libre d’écrire sur n’importe laquelle pourvu qu’elle reproduise un certain nombre de conditions requises pour écrire. Le jeu des permutations, la commutativité, peut de nouveau régner. Mais vu de l’intérieur, cette manière, qui est aujourd’hui la mienne, d’écrire sur n’importe quelle table et par laquelle je renoue avec le mode classique de la contingence, et bien que cette manière d’écrire ne fasse extérieurement aucune différence avec celle du premier venu, fait justement toute la différence, parce qu’elle suit, dans mon esprit, et invisiblement aux yeux des autres, la disparition de ma table.
Voici donc venu un support d’un genre nouveau : celui qui me redonne à écrire sur n’importe quelle table (dans cette contingence-là, superficielle) mais dont la nécessité est en réalité d’autant plus forte et singulière qu’il est lui-même fondé par la disparition unique, celle-là proprement non reproductible, d’une table unique.
Cette disparition ne fait extérieurement aucune différence (puisqu’il s’agit d’une disparition). Qui pourrait dire, s’il entrait en ce café et m’y voyait écrire, ce qui manque à sa place ? Et quelle différence cela fait-il pour moi que cette table, qui n’est plus là, ne soit plus là ? Il faut dire que la situation s’est encore retournée, d’une façon cette fois-ci suprême. C’est mon intérieur qui est devenu extérieur, c’est ma propre identité qui fait aujourd’hui toute la différence et qui me fournit le support.
Je suis à l’extérieur ; la table aujourd’hui c’est moi, puisque moi seul sais que cette table a disparu ; et comme c’est elle qui me fait écrire et que j’écris toujours, au lendemain de sa disparition, malgré cela, c’est donc que j’écris encore sur cela. La continuité de l’événement de l’écriture, qui était impossible pour la raison que l’événement était essentiellement discontinu, fait ainsi que c’est le vide qui change aujourd’hui de niveau et qui se complique, que c’est le vide qui se différentie et qui devient de plus en plus intense, puisque cette table qui n’est plus là, qui n’est absolument plus là, est encore là, désignée par sa disparition que moi seul connais et que moi seul nomme, et qu’elle me fait continuer d’écrire.
10:48 Publié dans Compagnie de la table | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, deleuze, contingence, marché
09.02.2009
Le serment d'Obama (II)
Obama, le président du retournement et non pas du changement. (Le retournement vient de l’intérieur : cela suppose un point de retournement, une phrase où tout se joue, tandis que le changement est déjà une mesure extérieure, une décomposition par phases). Obama, le président de la différence interne, de la fracture qui s’abîme à l’intérieur du serment.
Le président n’a d’autre identité, peut-on dire, que son serment ; c’est là qu’il devient président – encore faut-il, dans le serment, insister sur le devenir plutôt que sur l’être : « président », il le sera, tandis que « président », il le devient, par le serment –, c’est à partir de ce moment qu’Obama abandonne ce qu’il était, Obama, et devient le président des Etats-Unis, ce serment qui n’a qu’un sens, celui-là, étant l’habit de président, le pouvoir qu’il vient vêtir et qu’il vient investir.
Ce serment ne peut que passer : il ne peut rien s’y passer ; il ne fait que transmettre, il ne peut être transformé. Il est bien plus qu’un événement, il est un commencement (et comme tout commencement authentique, celui-là est à la fois nécessaire et contingent). Il ne sert qu’à fonder le futur président : il n’a pas d’autre sens. Il n’a de sens que parce qu’il reprend intégralement, obsessionnellement, absolument, tout le passé, sans variation possible. Il n’a de sens que parce que c’est là la phrase que tous les présidents passés ont prononcée.
Or, Obama a trouvé le moyen d’introduire l’intervalle, l’attente, la variation, le risque, dans ce serment dont le futur et le passé sont les mêmes, dont le commencement et la fin ne sont que le commencement. Au lieu de faire la différence par la suite, Obama l’a faite tout de suite au lieu même de son serment, à l’endroit même où il prenait son identité de président. Voici une différence qui vient prendre la place de l’identité, c’est-à-dire que l’identité préalable par rapport à laquelle on aurait pu juger que cette différence était différente s’est elle-même enlevée.
Obama n’a rien changé ; il n’avait rien à changer avant de faire la différence : il est intervenu dans cela même qui l’investissait et qui le faisait devenir président.
L’intervenir a devancé le devenir, ou plutôt s’en est mêlé (intervention du président). Intervenir dans ce qui est, cela est bien faible, tandis qu’intervenir dans ce qui devient est sans doute la forme suprême de l’intervention, car on ne vient pas s’interposer là dans n’importe quel processus, mais précisément dans celui qui fait devenir. Et l’intervention se mêle d’autant plus parfaitement au devenir qu’intervenir dans le devenir c’est encore devenir : c’est même faire intervenir le devenir dans le devenir, c’est faire devenir le devenir ; le devenir d’Obama, cette différence interne qu’il a jetée au sein même du passage du sens, étant ainsi déjà, en soi, un devenir à la puissance infinie, ce qui, pour l’homme qui est censé devenir là homme le plus puissant, devient ainsi, avant la lettre, le devenir par excellence, c’est-à-dire la meilleure façon de le devenir. Ainsi Obama est-il doublement président. Ainsi devient-il le président en intervenant dans son propre devenir, avant de devenir président.
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Obama est intervenu directement (en tant que président, déjà ?) dans cela qui le faisait devenir. Il a remplacé l’identité du serment par la fracture infinie du devenir ; il a su investir à sa place la différence interne. Et cette différence (cette intervention du président), qui aura ainsi perdu son serment, cela qui la rendait présidentielle, ne pouvait plus alors retrouver son serment, son sens, son « soi », son investiture, que dans la répétition. En introduisant le risque, la variation, dans ce qui n’était censé qu’avoir un seul sens, Obama a renvoyé le « soi » de son serment dans l’infinité de la répétition.
On lui a fait répéter son serment, le jour suivant. Or, ce serment n’a de sens que dans la mesure où il répète mot pour mot le serment que tous les présidents, avant Obama, ont prononcé. Ce n’est pas une copie du serment que se transmettent les présidents : c’est le même serment, c’est le même président qui se répète. Le serment est déjà en soi une répétition ; il n’a pas d’autre sens.
Or, le deuxième serment d’Obama, celui qu’on lui a fait répéter, ne l’a été, répété, que dans la mesure où le premier n’a pas exactement répété les mots des mêmes présidents mais y a introduit le risque. Ainsi le deuxième serment d’Obama ne fait-il que répéter le premier serment d’Obama (et encore, en le corrigeant) et non pas ceux des premiers présidents. Il n’était censé être que la répétition des premiers, c’est cela qui faisait son sens et qui était tout son sens, et voici que ce sens se trouve perturbé, infecté, par la trace du premier serment d’Obama, puisqu’il le répète. Ainsi Obama n’a-t-il pas tout à fait, non plus, prêté serment la deuxième fois. Il a encore fait autre chose puisque ce serment, qui ne devait avoir lieu que pour répéter celui des autres présidents, n’avait lieu, avant tout, que pour reprendre (corriger) celui du même président.
On peut objecter qu’Obama n’était pas président au moment du deuxième serment, puisqu’il ne l’était pas devenu suite au premier, et qu’ainsi, il ne répétait pas le premier mais bien, absolument, celui du président des États-Unis. Il n’empêche que le deuxième serment n’aurait pas eu lieu sans le premier et que, selon cette logique de la non-présidence d’Obama, ce n’est pas le président qui sera intervenu dans son propre serment, mais un homme qui ne l’était pas encore ; la meilleure intervention d’Obama étant ainsi de faire intervenir un homme, et non pas un président, dans cela qui fait devenir président.
Le deuxième serment d’Obama n’est donc pas encore, tout à fait, celui du président, non pas en raison, cette fois, d’une défaillance technique, d’une interversion des termes, de son détail intérieur, mais bien du passage de son sens, à quoi il était destiné. On répète le serment, non pas à cause du président ou des présidents, mais bien, cette fois, à cause de l’homme qui ne l’est pas encore, président, à cause de l’histoire dernière d’Obama dont le dernier fait notable est qu’il aura interverti l’ordre des termes du premier serment.
Pour la raison que le deuxième serment n’est pas encore un serment (et s’il ne l’est pas, ce n’est pas, je le rappelle, à cause des mots qu’il était censé répéter et qu’il n’aurait pas bien répétés, mais à cause de cela qu’il répète, qui est le premier serment d’Obama et non pas celui, absolu, des premiers présidents), il faut encore le répéter. Ainsi Obama démontre-t-il que lorsque la différence est introduite, non pas à côté de l’identité mais dans son cœur, à sa place, dans cela qui fonde plus que l’identité ici, dans cela qui vient avant l’identité, dans cela qui fait le président, dans cette auto-proclamation qui le lie au passé des précédents dans la mesure où elle « prend sa vie » et la lie par serment c’est-à-dire qu’elle lie son futur entier, lorsque la différence est introduite dans le serment, Obama démontre-t-il que le serment n’a plus de sens et n’a plus de « soi » sauf à être infiniment répété.
Le serment d’Obama est donc l’attente d’un serment, son infini devenir. Obama nous montre – voilà sa plus grande intervention, voilà le plus grand changement – comment on devient président et non pas comment on est président ; car il faut croire qu’il ne le sera jamais et qu’il le deviendra toujours. Il est l’avènement de la philosophie de Deleuze, ai-je dit, une ontologie de devenirs non pas d’êtres, et cette philosophie ne pouvait trouver de démonstration plus éclatante, puisque le devenir est ici suprême, la puissance est déjà infinie : c’est celui, c’est celle, du président, et le point, la phase, la phrase est celle de son serment.
09:37 Publié dans Contingence | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : obama, deleuze, contingence, crise
03.02.2009
Le serment d'Obama
Un nom s’impose pour commencer : Barack Obama, devenu l’homme le plus puissant mardi 20 janvier, non sans que l’ordre des mots ne lui ait, en tout premier lieu, résisté ; le serment d’investiture, ce mot-clé du président qui va lui ouvrir le monde et lui ouvrir l’histoire, ayant déjà trouvé, dès la première phrase, la brisure, l’intervalle, l’abysse, le silence, la pause, j’ai envie de dire, le risque et même l’inversion. Même là, dès la première émission de la ligne qui tire l’histoire et qui devrait couler avec la nécessité de l’histoire (dans quel espace immense, vide, à remplir, est donc émis le premier mot, le serment de l’homme qui est déjà, ou qui ne le sera qu’après l’avoir émis, le plus puissant du monde ?), le mot clair et inaugural qui commence la chose qui précède l’être (car il inaugure le pouvoir) et qui, pour cela, ne devrait être précédé par rien, même là, ce mot a déjà été signé, comme un signe, comme une croix et comme la signature qu’il portera, par la contingence.
Il n’y avait pas grand-chose dans cet espace inaugural à part l’immensité qui allait suivre, ce commencement du pouvoir (je me demande toujours à quoi cela peut ressembler) et simplement cette courte distance à franchir entre deux hommes, celui qui prenait le pouvoir et celui qui le lui faisait jurer, le lui donnant au nom de la puissance qui s’élevait et s’aiguisait et se retournait là pour se donner et qui s’appelle l’Amérique – cette puissance qui n’attend pas de président puisqu’elle est là de toute façon : elle attend plutôt dans l’espace, comme une technologie qu’il faudra peut-être traverser dans l’autre sens, comme une capacité (yes we can) –, il y avait cette courte distance entre le début du serment et sa fin, ce passage très court (35 mots), si court qu’on se demande s’il respire, cette épreuve qui ne pose pas problème, qui est déjà finie au nom de son commencement pour la raison qu’il n’importe en elle que le passage, cela qui va suivre, le pouvoir qu’elle va donner, le commencement qu’elle va être, elle qui vient avant le commencement et dont le commencement et la fin ne devraient comporter aucune matière et aucune fente qui traverserait la matière – ne devraient porter qu’un sens qui se transmettrait sans s’arrêter.
Et il a fallu que quelque chose se passe dans cette phrase qui n’était censée que passer : quelque chose, plus qu’un accident, plus qu’un aléa : le retournement absolu qui va nous faire changer, vis-à-vis du futur, de mesure (la place prenant le pas sur le temps, et la contingence sur la possibilité), non pas la roue de la chance qui tourne dans un cadran à numérotation fixe et qui aurait remplacé un mot par un autre, mais la phrase elle-même, qui n’a qu’un seul sens, l’écriture elle-même, qui commence ici et qui doit, pour cela, tout retourner en son nom, quelque chose s’est passé : la phrase elle-même qui s’ouvre et se retourne, qui se brise à l’intérieur, replaçant la contingence là où elle se trouve, dans l’ordre des mots et de l’écriture sacrée, dans la surface où passe le sens et qui concentre ici, à ce degré de puissance, tout à fait autre chose que la cause et l’effet : le domaine absolu du signe, l’ordre qui précède l’être et la métaphysique des états du monde et qui précède la représentation.
Il a fallu que s’ouvre une autre faille que celle qu’on aurait attendue, que frappe un autre arrêt que celui de la mort qu’on imaginait venir par balles ; il a fallu, en un mot, que Barack Obama s’arrête dans la phrase, dans la phase même du serment, et que la faille, l’intervalle, l’inversion qui allait caractériser son mandat (la remontée jusqu’à lui de la contingence matérielle, de ce désordre qui n’était pas le contraire de l’ordre mais qui venait avant), que tout cela vienne à lui beaucoup plus vite que prévu, que cela vienne en lui plutôt qu’à lui. Car il est lui-même le signe d’une inversion ; il est lui-même le signal du retournement du paradigme : le passage de la possibilité à la capacité – yes we can –, du possible au contingent ; il est lui-même le point de retournement, de commencement enfin, c’est-à-dire de serment de cette crise ; il est le nom de cette crise qui n’a d’autre nom que le contresens de la prévision et de l’attitude entière à avoir vis-à-vis du futur. J’espère qu’Obama se réussira et qu’il réussira son passage qui est une inversion, qu’il réalisera que sous son mandat ce n’est plus le possible qui compte mais ce qui arrive, la place, le marché, la surface où court le sens et qu’il ne faut plus quitter désormais, puisque c’est elle qui assure, si l’on soutient sa vitesse et que l’on continue à marcher sur la tête en écrivant, qu’en écrivant, ce qu’on désire finit par avoir lieu.
Il a fallu que la différence vienne de l’intérieur même du discours, qu’elle s’y imprime avant que ne s’étende l’espace ou le temps où on aurait constaté, de l’extérieur, que quelque chose s’est passé, qu’une balle a atteint le président, qu’on l’a abattu ; il a fallu que la différence passe dans le sens, une véritable différence interne, si bien que, de cet accident-là, de cette fracture-là, personne ne pourra relever Obama et le « sauver de lui-même », personne ne pourra intervenir dans ce court intervalle où il sera tombé, où il devait tomber et d’où il devait fatalement se relever tout seul s’il devait être président – sauf que, son mandat étant celui de l’inversion, il se sera creusé là, pour lui, une faille supplémentaire que ses prédécesseurs n’ont pas connue.
* * * * *
On aurait pu s’interposer contre une agression extérieure, intervenir si Obama était tombé sous les balles, en dévier la trajectoire, jouer à permuter les nombres de la roue externe de la chance, tandis que dans le chiffre secret du serment qui l’instituait, dans ce vide et dans cet intervalle qu’il appartenait à lui seul de traverser, personne ne viendrait à son aide, et la phrase se relèverait toute seule avec la fracture qui s’est produite en son sein, Obama n’ayant pas traversé, pour finir, une phrase fermée qui ne posait pas problème, mais une phrase/phase infinie, portant en elle la répétition infinie de l’abîme, une phrase, celle qui n’était qu’un passage instantané, mieux, inaugural, où on ne pouvait pas s’arrêter mais où Obama, lui, se serait arrêté (yes we can) et tombé et relevé mille fois, une phrase où il aurait déjà affronté l’imprévisible et l’inconcevable (car quelqu’un s’est-il arrêté pour considérer un instant ce qui a dû traverser la tête de cet homme qui se présentait pour devenir l’homme le plus puissant du monde – c’est-à-dire quel genre d’espace et de salle d’attente il a vu s’ouvrir devant ses yeux –, non pas avant qu’il le devienne, non pas après qu’il le serait devenu, mais pendant qu’il le devenait, dans cet intervalle qu’il lui fallait franchir à vitesse infinie, et qui n’a de sens que parce qu’on ne s’y arrête pas, puisqu’il est l’événement ; Obama ayant ainsi, lui le premier, au nom de cette inversion qui lui venait sans doute de beaucoup plus loin que la courte distance à laquelle se tenait le Chief Justice qui lui faisait prêter serment, qui lui venait de toute l’histoire de l’Amérique qu’il a voulu à juste titre poser à côté de lui, l’Amérique qui réalisait elle-même son inversion historique en la couleur de ce président et qui elle-même se retournait, non pas qu’elle se refusât à lui, mais plutôt, qui s’arrêtait en même temps que lui s’arrêtait, ouvrant pour lui, pour elle, la première fois, l’intervalle et l’arrêt et l’arête dans ce qui était jusque-là une ligne de transmission directe ; Obama ayant ainsi, lui le premier, lui qui peut, observé là une capacité, un volume inouï, qui venait s’ouvrir dans le sens même du serment, dans la phrase sacrée, le problème se posant ainsi pour la première fois, et dès le début de ce mandat, là où il ne devait pas se poser, c’est à dire exactement là où il devrait se poser ?).
La phrase, la phase, la première que le président prononcera jamais, la phrase unique qu’il ne prononcera pour ce mandat qu’une fois et qui n’a pas au monde ou dans l’histoire son semblable, cette phrase de son serment et de sa future obligation de président, s’est trouvée ainsi, avec Obama, frappée (comme une médaille, comme une monnaie) d’une différence tellement interne, du retournement entier de l’histoire qui venait dire qu’en cet abîme où se trouvait arrêté Obama, en ce pit où il se tenait debout, en cette émergence, enfin, de la contingence absolue, du point de l’histoire où le dé absolu était jeté pour toutes les fois, venait éternellement retourner l’histoire, cette phrase s’est trouvée frappée d’une différence tellement interne qu’il a fallu la répéter, Obama étant ainsi le premier président à avoir prêté deux serments plutôt qu’un, le serment et la répétition du serment, lui le président de la différence qui venait montrer, lorsqu’elle devenait première et qu’elle ne présupposait plus l’identité, qui venait montrer, lorsqu’elle devenait interne, on ne peut plus intrinsèquement et directement et matériellement, que si elle se produisait en ce point de commencement absolu (et de quel commencement ne s’agissait-il pas ici, celui du mandat de l’homme le plus puissant du monde !), en ce commencement qui ne pouvait contenir tout ce qui allait suivre qu’au nom et que dans la mesure de l’éternel retour, elle ne pouvait alors qu’être doublée de la répétition ; la philosophie de Deleuze trouvant ainsi en Obama, au nom de je ne sais quel changement et quel nouveau plan d’immanence que venait apporter Obama, je ne sais quelle superbe confirmation.
* * * * *
Voilà Obama qui vient trouver pour nous la différence la plus interne, qui vient faire cette différence, non pas dans la période qui aurait précédé son devenir-président ou dans celle qui le suivrait (bien qu’il fût destiné à faire là une différence attendue, mesurable), mais dans l’instant même du passage ; voilà Obama qui vient s’arrêter là où il ne faut pas s’arrêter, qui trouve un creux là où n’est censée se passer qu’une transmission, qui vient attraper de la main la phrase même du serment et la retourner ; et le résultat en est que cette phrase ainsi fracturée ne pouvait pas commencer, toute seule, ce qu’elle devait commencer, le mandat du président, et qu’il fallait, pour cette raison, alors la répéter (ce qui ouvre avec d’autant plus d’intensité et d’insistance la question de ce que cette phrase, ainsi arrêtée et brisée, aura commencé, quel mandat elle aura inauguré, quel espace elle aura donné à contempler), Obama ayant dû prêter, en privé, un deuxième serment (et cela creuse automatiquement un débat dont on ne voulait sans doute pas : car laquelle des deux est la plus légitime, la phrase brisée qu’il a prononcée historiquement devant la foule qui créait l’événement en même temps que lui, ou la phrase sans heurt qu’il a répétée en privé ?).
La même logique du sens qui laisse craindre qu’Obama n’ait pas vraiment prêté serment s’il s’est trouvé ainsi arrêté dans la phrase qui n’est pas censée s’arrêter, s’il a déjà eu à découvrir, dans cette phrase la plus simple parmi toutes, la plus élémentaire, la plus possible de toutes, la plus nécessaire, celle qui inaugure un monde, celle qu’on ne soupçonne pas, celle qui est fondue dans la métaphysique, celle dont on pensait qu’elle inaugurerait son monde de l’extérieur, par l’identité et la réplication, et non pas de l’intérieur, par la différence, s’il a déjà eu à y découvrir toute la contingence, s’il a déjà eu à lutter, dès l’intérieur de la phrase, découvrant ainsi son intérieur, et ne le découvrant qu’au nom de la différence (car cette phrase de l’identité et de l’identification suprême n’avait pas d’intérieur : on ne pouvait pas l’habiter et la seule façon de l’habiter était d’en diverger, de s’en séparer, de ne pas devenir en elle, par elle, sans avoir creusé l’écart et fait advenir l’événement, l’arrêt), s’il a déjà eu à lutter contre la technologie de la phrase, n’étant pas encore président, l’homme le plus puissant, mais le devenant déjà, se trouvant ainsi bloqué dans l’espace, arrêté en plein milieu de la transmission du sens, n’étant rien à ce moment, lui-même un vide, lui-même un non-sens, ne sachant où aller dans cette phrase arrêtée qui ne peut aller que dans un sens, et devant alors lui-même la retourner, lui-même en inverser les moteurs, la refaire pénétrer dans l’histoire en en détournant la technologie dans un sens inattendu ; la même logique du sens qui laisse penser qu’Obama a fait autre chose que prêter serment en creusant et arrêtant la phrase du serment de la sorte, et qui a alors dicté qu’il re-prête serment, cette même logique du sens devrait nous laisser nous interroger sur cela qu’Obama a donc fait la première fois : qui était-il donc là, qu’a-t-il donc fait, qu’avons-nous vu, qu’a donc été l’événement ?
Dès la première phrase, dès le premier lien et la première attraction, dès la première chute qui était censée le faire tomber dans le fondement de sa présidence et de sa puissance sans aucun délai, dès la première certitude qui était plus qu’une certitude puisqu’elle était performative – c’est en prêtant serment que l’on devient président –, le risque s’est trouvé ainsi introduit dans le mandat d’Obama. Dès le début, dès la première frappe et la première sentence, on a aperçu le risque, on a vu courir le risque sur scène, le risque qu’Obama n’eût pas prêté serment et ne fût pas devenu président, en prononçant autre chose que la phrase attendue. Et ainsi la monnaie de ce président, son crédit, son serment, se trouve-t-elle dès le début frappée par le risque, par la nécessité de l’écriture et de l’interprétation (car c’est le marché, c’est-à-dire le temps, c’est-à-dire la machine abstraite, qui est le seul interprète), et se délie-t-elle de l’histoire et du passif, de l’obligation de l’histoire.
Quelque chose commence et s’ouvre avec Obama, et c’est justement l’espace de la contingence, la surface du marché (pour ceux qui ne l’auraient pas encore reconnue) ; c’est l’attardement et même l’arrêt à la surface, le changement de paradigme, l’abandon de la probabilité et de la possibilité, la disparition de l’identité et de l’attraction de sa face, qui ne laisse d’autre « identité », d’autre « soi », d’autre serment à la différence que la nécessité de répéter le serment ; car Obama, en prêtant serment dans la différence interne, dans un retournement total de l’identité (c’est-à-dire qu’il ne s’est pas trompé ; il n’a pas dévié d’un modèle établi ; la différence de son serment n’est pas externe ; au contraire, il a créé du nouveau jusqu’en plein cœur du moment le plus inaugural), se destine à prêter serment non pas une fois, mais une infinité de fois. Ce n’est pas une capacité (yes we can) qu’il découvre, mais la capacité de répéter : la capacité pour toutes les fois.
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06.01.2009
Hôtel Palmyra
2009 l’année du retournement ?
Un camion se retourne dans un virage devant moi (à une seconde près, j’aurais fait partie de l’accident) et il se met à saigner comme un bœuf dans l’égout, où fondait également le verglas. Le corps disloqué du passager occupant la place du mort (cette place qui attend, comme je l’ai déjà dit), le corps qu’on ne voyait pas mais qu’on imaginait justement retourné, vrillé sur son axe dans une pose qui aura éternisé la torsion que venait d’accomplir le camion dans la courbe, et le visage qui venait de s’animer d’un sourire, qui transmettait comme un ordre à la « surface de séparation de l’eau », la séparation entre le Bien et le Mal, entre la face blanche et le corps sombre, immergé, « infiniment massif » (Baudrillard), de l’iceberg – et que pouvait transmettre ce visage souriant d’autre qu’un ordre : je veux dire, un « mot d’ordre » (Deleuze), un sens, un ordre nouveau du discours ? –, qui transmettait un signe double pour dire qu’il n’était pas mort mais qu’il n’allait pas tarder à mourir, qui transmettait le sourire de l’entre-deux, un ordre, une invitation, pour que l’on tourne tous les regards vers lui et qu’on le voie mourir ; ce corps et ce visage qui se tordaient dans le camion par un autre phénomène que la douleur – car le visage souriant ne semblait pas souffrir mais seulement affairé, (à moins que la douleur ne soit ce qui tord le corps simplement pour le sortir de lui-même, pour l’extraire, pour en retourner l’intérieur à la surface du monde) –, si bien que leur torsion ressemblait à celle d’un ver, à celle d’une pièce étrangère qui se serait trouvée prise dans un engrenage plus vaste qu’elle et qui se tordrait pour se sortir d’affaire ; ce corps et ce visage, aussi petits qu’une pièce dans ce camion couché sur le flanc, semblaient sans commune proportion avec la grosseur du ruisseau du sang qui se déversait du camion, si bien que ce n’était pas saigner que cela – un corps humain ne pouvait pas se répandre avec autant de largesse – et l’on pouvait penser que c’était le camion qui vomissait plutôt son contenu, le passager ayant été malaxé à l’intérieur avec tout le reste (le camion ayant accompli, pendant le bref instant de son tourment, la mission d’un camion mixeur) et ne tardant pas à passer sous le corps du camion, puis à se déverser dans le ruisseau, avec tout le reste.
Ma mère et son frère déjà mort se retournent dans leur tombe pour accueillir leur frère à la fois le plus proche et le plus haut, Pierre, qui est mort hier à l’aube. Pierre dont j’ai accueilli la nouvelle du décès juste avant de me coucher dans mon lit glacial, dans cette chambre 30 de l’hôtel Palmyra qui sera devenue mienne de l’autre façon que celle consistant à y donner du plaisir à une femme, à marquer la place par l’échange irremplaçable de l’amour et par le retournement des corps l’un dans l’autre, et qui était qu’on m’y téléphonait la mort d’un membre de ma famille (comme, à l’époque, les morts répétées dans ma chambre du Gramercy Park Hotel) et que la famille entière se tordait pour se tirer d’affaire : chez elle, pour extraire le mort, pour le faire sortir, pour l’exprimer à la face du monde et dans les journaux, et ailleurs, pour rapatrier les corps de ceux qui vivaient à l’étranger, afin qu’ils rejoignent celui de la famille reconstituée, le temps que celle-ci avale sa salive et expulse celui qui n’est plus.
Et ainsi, j’aurai reçu la nouvelle de cette mort comme la conclusion de ce séjour mortel à Baalbeck, juste avant de passer la dernière nuit dans cette chambre devenue mienne (d’autant mieux que s’y produisaient désormais des événements aussi intimes que la mort d’un proche) et qui sera devenue la chambre où j’ai enterré mon oncle Pierre.
Je m’étais fait la réflexion que l’hôtel Palmyra allait sans doute partager le sort du Gramercy Park Hotel et fermer, juste après m’avoir accueilli, dans la neige, comme le dernier pensionnaire. La structure se retourne ainsi : le dernier pensionnaire n’en est plus un. Il devient le point d’inversion, un culbuteur.
L’hôtel est plus absurde avec un seul pensionnaire que complètement vide. Vide, l’hôtel fermerait et il aurait au moins ce sens, rien d’absurde à cela, tandis qu’ouvert pour un seul pensionnaire, il est obligé de maintenir tout son sens (on n’est pas censé être le seul pensionnaire) et de maintenir tout le service.
Tout le service de cuisine est pour moi, tout le service des flûtes à champagne, du seau à glace, tout cela, qui ne sert plus, est pour moi. Les serviteurs, tenus de rester là à m’attendre, sont pour moi ; et l’absurdité ne tient pas tant dans ce cours normal des choses qui se trouvent accidentellement réduites à l’unité, à l’individu, au seul pensionnaire, que dans la tentation de culbuter sur ce point singulier et de prétendre tout d’un coup que c’est moi qui suis au service des serviteurs et qu’il ne tient qu’à moi d’interrompre mon service pour déclarer l’hôtel fermé.
Sans une population de clients pour virtuellement reproduire le pensionnaire et pour adoucir la pointe sur laquelle l’hôtel semble tenir en équilibre, et sans une population de serviteurs pour réfléchir et multiplier le sens de celui qui n’avait d’yeux que pour moi, lorsque le nœud de l’hôtel ne tient ainsi qu’au couple formé du seul pensionnaire et du seul serviteur qui l’attend et qu’à longueur de journée lui me sert et moi je me fais servir par lui, qui pourrait empêcher que la règle se retourne, que la coquille se retourne, que la cabine se retourne (comme ce camion dans ce virage) et que je me retrouve, tout à coup, employé au service du serviteur?
Baudrillard parle de la dualité dans le monde, de l’échange interne (cette rotation interne qui fait que l’axe du gyroscope se maintient et ne s’échange plus) qui assure au monde la stabilité de son cap et son caractère en définitive inéchangeable ; la dualité entre le Bien et le Mal, l’un conduisant toujours à l’autre comme son partenaire obligé. Dans le couple que je forme avec le serviteur de l’hôtel Palmyra, avec juste l’hôtel entre nous, lequel est par ailleurs consacré aux ruines et ne tardera pas à les rejoindre, quel est le Bien et quel est le Mal ? Ou ne sommes-nous pas détachés de toute notion de Bien et de Mal ?
L’impossible échange de Baudrillard est l’autre mot pour dire l’univocité de la contingence, et je serai moi-même venu à l’hôtel Palmyra dans ce sens-là et dans aucun autre. (Je suis allé dans plusieurs hôtels, de par le monde : quel est celui qui a le sens – si unique – du Palmyra ?) Je suis venu au Palmyra par la contingence et non pas par la possibilité ; je suis venu par l’événement, par le monde matériel, par le passé pur infini (je viens du passé), par l’incorporalité du sens, et non pas par le contenu. Je suis venu comme un signe, comme un ange que l’espace lui-même produit lorsqu’il sait que l’hôtel se contracte sur un présent qui ne comporte plus aucune action et qu’il va mourir.
Je ne suis pas un client possible, attendu, espéré, mais un client désespéré, le client du défaut, de l’envers, celui qu’on trouve dans la fente, celui qu’on retrouve par défaut et comme collé à la paroi, comme faisant partie de l’espace, lorsqu’on retourne l’hôtel. Je parcours le monde à l’envers depuis un moment, depuis que j’ai franchi le point d’inversion de la surface, le point de retournement du monde, à la recherche de la contingence, c’est-à-dire de la place.
Je veux épouser la contingence et non pas lui faire des enfants : je ne suis pas ce que la contingence attend, puisque je viens dans le même sens qu’elle et que je me coule à ses côtés. Je viens m’occuper des espaces (et non pas les occuper) qui sont devenus des capacités pures, d’où la possibilité et la probabilité ont disparu (en temps normal, on dirait que le temps y a été suspendu) ; les espaces où n’a plus lieu que le lieu, qui n’ont plus que la face unique de la contingence, d’où toute cause effective (toute effectuation) a disparu, et qui sont devenus eux-mêmes la seule cause (comme je dirais qu’ils sont le seul parti, et même la seule partie, la seule ligne, un déséquilibre permanent devenu un équilibre, une différence sans analogie et sans ressemblance, devenue interne, une cause devenue le seul but et le seul effet), si bien que je viens en cet endroit, qui n’a plus que son but pour unique cause, pour reconnaître qu’ici on vit à l’envers à cause de l’endroit. (Car que peut causer l’endroit, qui n’a plus d’autre cause, que l’autre de l’endroit qui est l’envers ?).
Je viens en cette place de la contingence, en cette face unique, en cet endroit, pour marcher sur la tête, pour me suspendre au plafond, pour hanter l’envers du décor, pour occuper l’obscurité dans la clarté et la grotte dans le lieu, pour ne rien voir, pour voler la nuit, pour ne plus entendre de voix, pour ne percevoir du son que l’au-delà, pour ne diriger mon regard nulle part, pour perdre la faculté de mise au point et apercevoir l’espace en entier, comme une cartographie entière de creux et de saillies, d’arêtes et de faces.
Je me présente aussitôt dans ces endroits qui ne présentent plus de face pour m’accueillir (qui ne s’ouvrent plus à la possibilité du client) mais uniquement un envers pour me recueillir. Et je rencontre tout le dispositif de leur service qui se retourne aussitôt dans ma main. Parce que je suis la seule main, le seul signe de la main capable désormais de saisir tout cela et de lui donner son sens ; si bien qu’en attrapant le nœud de l’hôtel dans ma main, je pourrais dire que c’est moi qui me suis servi, que c’est moi qui ai choisi cette couleur-là, ce sens-là.
Et je rencontre, en ces endroits, ceux qui sont comme moi les prisonniers de l’envers (sauf que moi, je me constitue prisonnier) ; c’est-à-dire qu’ils n’existent-là que pour ce qui arrive, là où ça arrive, attendant la venue d’un client, la contingence ; mais je pourrais dire également qu’ils vident le sens de la place plutôt qu’ils ne le remplissent, parce que ce sens-là, c’est celui du retournement des espaces et du contenu qui se retrouve évaporé à la surface ; c’est le sens qui ne se remplit que lorsque l’intérieur du vide (et non pas le vide – car le vide est toujours renfermé par quelque chose : il ne peut donc sortir) sera sorti.
Je rencontre les serviteurs de l’hôtel Palmyra et je les croise : je les signe et je les marque d’une croix ; je leur viens par derrière, non pas comme un client possible, non pas dans le sens qu’ils attendent. Je leur viens, et comme deux corps qui se retrouvent un moment tous les deux glissés sous la charge, le temps d’un échange, d’une relève, d’une passation, je les rejoins sous le « poids à vide » de la contingence, le temps qu’ils s’envolent vers leur destinée et leur démission et que je me retrouve tout seul à supporter le poids (et non pas le volume) de l’hôtel Palmyra, où je serai devenu à la fois le seul client et le seul personnel.
18:39 Publié dans Contingence | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : contingence, signe, place, sens, deleuze, baudrillard
29.11.2008
Boîte, signe et tour du monde
Je propose d’appeler boîte tout signe qui aura réussi à transformer le EST en ET.
C’est-à-dire que la lettre qui est substituée et échangée, chez Derrida, le « E » de la différence qui devient le « A » de la différance et qui le devient en silence, dans une opération muette, sous-marine, relevant du monde du silence,
la lettre qui jette sous la surface de l’onde sonore, sous la vague du discours et de la voix, l’abysse de la non origine,
la lettre qui jette l’abysse sous l’air lui-même :
sous l’air du phonocentrisme,
ce milieu du son et de la respiration,
cette particule,
ce centre qui joint les hommes bien avant le centre du monde
(car alors ils respirent tous le même air et s’accordent tous sur le même présent et sur la même particule qui est, au minimum, celle de l’air),
la lettre qui jette sous le discours le fond sans fond où, à vitesse infinie, dans l’opération muette de l’écriture, l’espacement de l’intervalle et du délai s’est toujours déjà substitué à la coïncidence du sens et du vouloir-dire,
la lettre qui est substituée et échangée, chez Derrida, et qui, pour cette raison, éclaire là le domaine de la généralité, justement celui de l’écriture générale (archi-écriture),
cette lettre devient, chez Deleuze, une lettre qui a disparu, qui a été donnée : le « S » aux deux crocs symétriques.
Le « S » a accroché avec ses deux crocs les deux premiers actes :
le premier, celui de la possibilité qu’on croyait s’être réservée dans une partition du monde et qu’on croyait avoir réservé au monde comme la future reconnaissance et la gloire et le triomphe de l’œuvre qu’on s’était promise, la promesse qu’on pensait pouvoir remplir aussi facilement, à condition que l’on soit isolé du monde* ;
et le deuxième, celui du tour du monde (le tour de force et de magie du monde), le tour de la totalisation des possibilités et de la nécessité qu’on convoque alors pour expliquer, recouvrir et aussitôt ôter de l’image cette entaille qu’on ne comprend pas**.
C’est l’entaille qui est venue s’ouvrir, béante et nous baignant dans le sang, sur le matelas subjectif même où l’on pensait régler le problème de l’écriture en le détournant vers le corps***, où l’on pensait se soustraire à la tâche de l’œuvre en acceptant de se distraire par la capacité de mélange aveugle des corps et par une profondeur qui est celle de la schizophrénie, qui est l’horreur de la plongée dans le mélange des corps et de la cause et l’effet et où tout nous échappe, et avant tout la propre conscience de nos propres actes ;
une profondeur qui s’ouvre là toute seule et où nous sommes précipité, qui s’ouvre au lieu de la surface de l’œuvre, au lieu du signe de l’œuvre qu’on n’est pas encore, à ce stade, tout à fait préparé à recevoir ; une profondeur dont on ne voulait pas, qui nous surprend et nous précipite au-dehors en même temps qu’on est précipité en elle, mais qui était sans doute nécessaire pour nous marquer, pour nous laisser abandonner l’idée légère et stupide de la partition et de la possibilité ;
une profondeur qui nous dit : « Plonge un instant dans la profondeur de la marque ! Vois ce que ça coûte d’avoir promis quelque chose au nom du transcendant, au nom d’une faculté qu’on pense avoir et dont on pense qu’elle donne le droit de quitter le flux du monde de s’isoler ! Vois ce que ça coûte d’être sorti du temps pour susciter momentanément l’autre monde, pour jouer avec les possibilités, pour considérer ce qu’on pense pouvoir faire et créer facultativement ! Comme si la création était facultative ! Comme si on pouvait s’isoler et prendre du recul pour penser de façon transcendante à une autre possibilité du monde qu’il nous reviendrait d’inventer ! »
Le « S » a accroché avec ses deux crocs le premier acte de la promesse et de l’entaille et le deuxième acte du tour du monde et de la nécessité qui y est attachée ; le tour du monde auquel on a recours pour laisser partir l’entaille, pour effacer et recouvrir l’entaille (qui avait révélé notre passivité à l’endroit de l’œuvre) par une passivité d’ordre supérieur, celle devant l’ordre du monde qui vient alors tout enlever à notre place, qui vient faire le sale boulot pour nous et qu’on suit seulement bêtement, stupidement, des yeux.
C’est le stade où l’on est encore bête et où le problème est un faux problème ; c’est-à-dire qu’on n’a pas encore perçu le signe, et la pensée ne connaît pas encore son dehors.
C’est le stade où l’on est défait et où, regardant le monde agir à notre place, s’en remettant ainsi à la solution totale (pour ne pas dire finale) du monde, on se laisse aller à la mauvaise distance avec le problème (qui n’est pas celle de l’implication et de toutes les distances qu’elle enveloppe, mais celle de l’explication : à ce stade du faux problème, on commet en effet le contresens de la fabrication qui revient à expliquer avant d’impliquer) et on regarde le monde faire le boulot de loin.
Et cela veut dire qu’on a désespérément cherché et trouvé l’explication, qui est qu’on en fabrique une avec l’image dogmatique de la pensée. On commet alors une mauvaise projection ; on se retire dans la distance de la fiction inventée (et pour commencer, celle-là même du monde coupeur de têtes et de l’idéologie, et de la folie, de la violence).
Le « S » a accroché, dans le même « tournis », la promesse et le tour, la possibilité frivole, la pensée facultative, et le tour du monde qui n’est que le tour qu’on pense avoir fait du problème mais qui est un faux problème. Le « S » a accroché ces deux premiers actes et a disparu ; il a donné cette disparition au lieu de se contenter de la substitution et il relève ainsi d’une économie tout différente.
Le « S » annonce la répétition de la différence, le signe comme répétition de toutes les distances qu’il implique, et non pas la généralité de la différance ; il annonce le signe comme devenir et non pas comme répétition originaire ou comme récession dans l’abîme sans fond de l’origine.
J’ai proposé d’appeler boîte tout signe qui enveloppe les distances et les implique au lieu de les expliquer, et qui transforme le « EST » en « ET ». (Car l’on explique avec le « EST » de la nécessité, que celle-ci soit métaphysique ou transcendantale, tandis qu’on implique avec le « ET » de la superposition et du pli.)
La boîte est ainsi tout signe qui finit par être posé à même la surface de la table, ni relié à soi ni indépendant de soi, et que l’on considère alors à distance, que l’on considère presque « de côté » et non pas dans l’axe. On le considère par la capacité et non pas par la faculté ; c’est-à-dire que l’on ne demande pas ce que le signe est (ce que la boîte contient) mais ce que le signe et ; on n’interroge pas le signe directement, en profondeur, sur le mode de la question qui relève de la schizophrénie et de la répétition obsédante, violente, mais indirectement, par le côté du regard.
On sait que le signe se trouve là, à proximité ; qu’il signale le lieu de l’œuvre mais qu’il ne la contient pas – car le lieu de l’œuvre est le lieu futur qui ne peut pas être prévu, ou compris, ou contenu. On touche le signe par le côté de la pensée et non pas par la paroi ; on le touche (c’est-à-dire qu’on le perçoit, on le réalise) par le contingent et non pas par le contenu, par ce qui arrive, ce qui est incident, ce qui frappe de côté, et non pas par ce qui est tenu (comme entre deux doigts, comme entre deux parois).
Ainsi, on finit bien par toucher le signe par l’extension et par l’augmentation d’un certain volume, mais c’est un volume de contingent et non pas de contenu ; c’est un volume qui ne renferme rien puisqu’il est ouvert à ce qui arrive (à ce titre, c’est un volume maximal), c’est un volume creux qui n’a pas de paroi et dont la seule « mesure » est la notion de capacité : cette capacité de contenir qui a la capacité absolue de contenance de la contingence.
Car la contingence est capable de tout ; elle a toute capacité, c’est-à-dire qu’elle a la capacité de tout et qu’elle contient tout.
On touche le signe par cette surface de contact avec lui qui est qu’il implique toutes les futures distances et les répétitions et qui est que, une fois qu’on s’établit à la surface de l’écriture c’est-à-dire de la nécessité de la contingence, on est, avec la contingence absolue, essentiellement dans la position inverse caractéristique de l’implication, celle où le marché est le signe flottant, le prix liquide contre lequel on va inverser le contenu du modèle et prendre au-dehors, dans le flot de l’écriture, dans le marché, ce qui en constituait l’intérieur, le mécanisme interne, la loi, la faculté, l’illusion, à savoir la partition du monde, la nécessité théorique et le simple collage de l’écriture qu’elle signifie.
La boîte est tout signe posé sur la table, signalant l’espace où écrire, et qui nous aura dégagés de l’espace, c’est-à-dire qu’il nous aura dégagés de toute idée de « contenu » qui aurait été contenue dans l’idée de l’espace. Nous sommes donc posés à côté du signe qui ET avec nous (qui ET nous), et nous sommes dégagés du contenu, puisque la boîte, qui ne contient rien parce qu’elle contient l’idée du contenu de laquelle nous nous sommes dégagés, est désormais posée devant nous. Elle n’est plus à l’intérieur de nous, comme une pensée que nous projetterions d’elle et nous ne sommes plus à l’intérieur d’elle.
Et j’ai dit que la boîte, ma boîte, était ce signe impliqué qui m’avait exactement permis de dépasser cela. Car est contenue dans cette boîte, dont j’ignore le contenu et même si ce qu’elle contient m’appartient, la possibilité que j’avais pensée réservée pour moi – la possibilité que deviendra la boîte – et sont contenus la fiction, le tour du monde et la fabrication, le pacte avec le diable que j’aurais pu nouer par désespoir de la possibilité, si j’avais jugé que l’entaille était trop insupportable, que je devais me jeter au-dehors et qu’une puissance plus grande devait venir me sauver et me « racheter ».
Je me suis dégagé de cette boîte et de ses plans préfabriqués, de ses scénarios écrits et prévus et déjà projetés et montés mille fois dans les studios, pour m’ouvrir à la contingence pure que j’allais désormais guider par la seule nécessité de l’écriture, par la seule tension désirable à la surface de l’œuvre.
* Barton Fink
** Karl Mundt
*** Audrey Taylor
23:45 Publié dans Barton Fink | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : deleuze, image dogmatique, implication, signe, contingence, barton fink