06.03.2009

Le coup de dés

R. M. m’écrit qu’il est nietzschéen, dans son dernier mot que je peux appeler « son mot d’introduction » sur la place, puisqu’il l’écrit pour la première fois de manière différentielle, disant ce qu’il n’est pas ; affirmant sa solitude mais recherchant la compagnie, c’est-à-dire se défendant de rechercher l’entrée à cette place et la compagnie qu’il y fondera autrement qu’au nom de sa solitude.

Cela me laisse poser, en matière de compagnie, celle de la table, pour sa vertu de rassembler les convives autour d’un même travail et d’en dresser alors un plan qui ne sera pas sans rappeler le plan d’immanence de Deleuze – car on parle de « dresser la table » –, et en matière de fondement de la table, de l’entrée dans sa place et dans sa matière, la fente qui la traverse : cette singularité, ce vide qui l’attire dans la chute en arrière et qui la tisse comme une navette, ce vide qui produit sa matière mais en même temps qui la disjoint, qui marque un bord et un précipice et un arrêt – et donc une arête et une répétition – au sein de son milieu continu, cette fente qui se prolonge entre R. M. et moi, qui trace la ligne qui nous joint en même temps que le vide qui nous sépare, l’accident qui s’est engouffré dans la nécessité, l’ouverture du précipice, le saut dans le vide qui s’est marqué dans la fermeture de la ligne, si bien que pour fonder cette table-là et sa compagnie autour de la singularité qui la fendait, j’ai adopté le terme de fendement de la table.

Et je me plonge aujourd’hui dans la lecture de Nietzsche et la philosophie de Deleuze. C’est en le lisant que j’ai trouvé la manière de nommer l’inévitabilité et l’intraitabilité de l’insertion du market-maker dans le pit. Le market-maker, ai-je pensé, est exactement dans la position où il affirme la nécessité du hasard. La nécessité s’affirme du hasard, écrit Deleuze.

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Or, pour penser cela, pour parvenir à comprendre enfin la formule de Nietzsche, je dispose de mon propre chemin de pensée, issu du pit il y a 21 ans. Où j’avais alors saisi dans un éclair que ce qui s’y produisait pouvait sembler guidé par la causalité mais qu’il se matérialisait alors dans un médium irréversible qui « échangeait » aussitôt cela, un médium que j’ai plus tard interprété comme celui de l’écriture, en tant que telle irrécupérable par la probabilité et par le « générateur » et, pour cette raison, impossible à rejouer ; et je dispose de tout l’arsenal des actifs contingents et des derniers raffinements de leur écriture et de leur « pricing », développés dans cette boîte de laquelle je sors aujourd’hui pour écrire un livre.

Sans doute, pour redire la formule de Nietzsche aujourd’hui et pour réaffirmer le hasard, n’emploierai-je pas l’image du dé qui reste trop attachée aux états du monde fixes et à la probabilité (tant il est vrai que les jeux du hasard, la roulette et les dés, ont fourni jusqu’ici aux penseurs et aux philosophes la seule illustration du hasard), mais utiliserai-je directement le pit des actifs contingents, c’est-à-dire cette distinction entre contingence et possibilité qui devient très visible à la conclusion du métier de tissage du marché, et qui a certainement été pressentie par les penseurs qui se sont interrogés sur la place du joueur au-delà du coup de dés, c’est-à-dire sur son écriture : sur la nécessité qui le maintenait à sa place.

Je dispose aujourd’hui de la conversion pour reléguer la catégorie entière de la probabilité. La probabilité, ai-je dit, n’est que la faille dans la face de la dette, l’impossibilité de remonter le temps et de rembourser la dette, une tension qui n’est tournée que vers le passé et qui a été déplacée (misplaced) dans le futur.

La conversion est censée transformer cela en avenir et en contingence ; et il est faux de croire que la multiplicité des états du monde, venue briser la face unique de la dette, changera quelque chose au dogme de la convergence. La contingence, en tant qu’issue de la conversion, est frappée par l’échange et a la même matière que l’écriture. C’est la contingence qui imprime le livre et qui impose la place : qui impose que l’on s’y tienne pour écrire et que de ce pit ressorte l’intensité qui affirmera le hasard.

L’intensité du pit est le hasard absolu qui ne sera jamais aboli par un coup de dés ; elle est l’affirmation où se tient le market-maker (et voici qu’avec la décomposition du mouvement que permet la pensée, conduite par moi, des actifs contingents, la place où le market-maker doit effectivement se tenir se crée : tout cela devient visible).

Or, Nietzsche n’a pas connu le pit : il n’a pas connu le médium où se transmettait directement la contingence et qui la rendait indissociable d’une écriture et, en tant qu’écriture, indissociable d’un échange (et avant tout, avec soi-même, avec la place où l’on se tient). Nietzsche n’avait que l’image du dé où s’enfoncer. Or, l’intensité de sa pensée a suffi pour en extraire une intensité qui sera équivalente à celle de mon pit, à condition qu’on sache traduire les termes qu’il a employés.

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Le joueur qui affirme le hasard pousse au-delà du dé : il est engagé dans quelque chose de plus lointain et qui le maintient. Ainsi, lorsque le dé est lancé, c’est le hasard qui est lancé, et en tant que tel, on a envie de le poursuivre, de l’affirmer, de le maintenir, de l’accompagner dans une autre direction que la gravité qui le fera retomber ou du temps chronologique qui arrêtera sa combinaison et qui devra le terminer.

Le joueur se trouve là, a-t-on envie de dire (sa place le lui impose), pour aller dans ce sens ; mais c’est la nécessité qui retombe. La nécessité retombe mais le hasard reste lancé. C’est la nécessité, lourde et qui ne peut que tomber, qui impose que le résultat du coup de dés sera telle ou telle combinaison. Quant au hasard que le joueur affirme, il reste joué, comme dit Deleuze, pour tous les coups.

Se dessine là-haut une combinaison supérieure, un chiffre et non pas un nombre. Ainsi, le coup de dés, la nécessité de tomber, n’abolira-t-elle pas le hasard ; elle s’affirmera du hasard, écrit Deleuze, ce qui veut dire qu’elle ne lui est pas contraire.

Il n’y a aucune contradiction entre le hasard et la nécessité. La deuxième est le sens du premier : elle s’affirme de lui. C’est pour lancer le dé que le joueur se trouve là, mais c’est pour collecter le résultat, pour relever la combinaison, que ses pieds touchent le floor. C’est parce que le lancer du dé est devenu confondu avec le résultat de la combinaison, comme si le hasard mourait à chaque fois, à chaque coup, dans le sens de l’aller, que le hasard absolu, celui qu’on a envie de suivre dans le pit et dans l’intensité, a emprunté l’image de l’éternel retour, littéralement, du revenant.

Le calcul des probabilités, qui ne connaît que la mort par le résultat et qui fait mourir le hasard à chaque coup, a dématérialisé la nécessité de l’écriture qui gardait le joueur lié au sol. Mais Nietzsche a bien compris que le joueur se trouvait là et tenait là sa place pour l’au-delà du calcul des probabilités. C’est bien la différence entre contingence et possibilité qu’il distinguait là. Et c’est aujourd’hui mon analyse du marché des actifs contingents qui permet de donner une consistance matérielle à la fente d’où jaillit ce discours.

À la fois le coup de dés de Nietzsche et le marché (des actifs contingents) doivent être délestés de l’image de la probabilité afin qu’on comprenne la primauté de la contingence dans chacun d’eux, en tant qu’elle est liée à la place, à l’échange et à l’écriture. Ainsi deviendra matériel le médium où le joueur peut se transmettre et succéder à l’événement, c’est-à-dire l’écrire.

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Le marché est un dé qui n’a qu’une seule face.

Lorsque le dé n’a qu’une seule face, il ne peut plus tomber (comme tombe un vélo lorsqu’il s’arrête) ; il reste emporté par son lancer, celui de l’unique coup. C’est la nécessité qui fait tomber la combinaison (et non pas le dé) et qui est donc l’autre face du dé. Elle est la face-retour qui tente d’échanger le hasard au mauvais sens du mot « échange », celui que Baudrillard prétend impossible, c’est-à-dire qu’elle l’enferme – sauf que j’aimerais, à ce stade, dire « contingence » au lieu de « hasard » afin de distinguer celle-ci des jeux de hasard qui restent enfermés dans leurs combinaisons, et dont les dés ou la roulette ont rendu l’image populaire. La nécessité enferme le hasard dans la « pièce aux miroirs et aux combinaisons » où le hasard se réfléchit et ne peut plus percer avec la pensée, une pièce où les états du monde sont en nombre fixe et attendent le retour du hasard, qui était censé continuer sur sa lancée et ne pas se retourner.

La nécessité brise l’unique face de la contingence ; elle appartient au théâtre artificiel où nous avons emprisonné le dé, lui donnant autant de faces mais guère plus que ne le permettent notre espace à trois dimensions et notre temps chronologique, un théâtre où il faut faire la queue avec les événements, où il faut les attendre et les espérer.

La nécessité fait retomber la combinaison du dé. Elle leste le dé. On peut même dire qu’elle le rend pipé : le faisant toujours retomber sur cette « identique » face, celle d’un nombre quelconque, quand il aurait dû garder la liberté et l’envol et le lancer de tous les coups à la fois.

Nous habitons le théâtre de représentation du dé, cette chambre de miroirs et de la spéculation mauvaise, et nous y avons pris nos habitudes. C’est-à-dire que nous ne pouvons plus que partir de là (et c’est pourquoi, lorsqu’une pensée intense comme celle de Nietzsche parvient à laisser le dé intense lancé pour toutes les fois, cette face unique, impossible, qui contient toutes les faces, nous apparaît comme un éternel retour) et, partant de là, commençant par la nécessité et croyant même qu’elle fournit les premiers nombres, les premiers accords et les premiers mots (alors qu’une pensée perçante ne devrait plus chercher que la suite après la fin, c’est-à-dire les raccords), nous n’avons d’autre choix que de remonter le sens de la nécessité et de la renverser, elle qui n’est que la brisure du hasard et sa contradiction, pour dire, nous qui n’avons pas encore traversé la face du miroir : « Cette nécessité s’affirme du hasard ; elle n’en est que le reflet ici-bas, son image dans le miroir de la représentation ; elle n’a fait qu’en détourner le sens ; c’est même elle, dans cette perversion du miroir et de la représentation, qui nous en donne le sens », puis, audacieux, empruntant l’éclair de cette pensée et traversant la réflexion du miroir, nous comprenons alors que, loin de faire retomber le hasard absolu, au contraire la nécessité s’affirme de lui.

Si la nécessité ne peut que retomber dans ce sens, c’est donc bien que la source du sens, le dé, lui est antéposé et supérieur et que celui-ci, une fois lancé au-delà de la contradiction de la nécessité, ne nous apparaîtra plus, par-delà le miroir de la représentation (cette salle des miroirs où se réfléchissent et se répondent le hasard dégénéré à l’état de possibilité, lui qui est censé être une œuvre et non pas un état, et la nécessité qui n’est que la somme des possibilités), que comme un paradoxe, dont l’attitude la plus appropriée à son égard reviendra alors à l’affirmer. La nécessité arrête le dé (elle lui fournit les mauvaises faces des miroirs qui ne reflètent plus que des nombres et des arêtes) et elle l’échange de la mauvaise manière, lui, le signe de la contingence qui n’a en réalité qu’une seule face et qu’un seul sens.

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Au-delà de la face et du nombre, il y a la sur-face et le chiffre. Ainsi, pour aller dans le sens de la contingence, pour abonder dans son sens et la transmettre, il ne faut plus la face d’un dé qui porte un nombre, mais la surface du marché qui transporte son chiffre. Le « prix » est ce chiffre. Le prix est ce qui doit remplacer le calcul des probabilités, lorsque le dé est rendu à son sens unique et à son intensité, qui est l’intensité du pit. Et le marché est la surface qui « conduit » cette intensité.

Pour le joueur qui a su « se plier à cette surface » et qui a su traverser les faces du miroir, il se forge alors une autre sorte de nécessité, qui est le résultat de la conversion de la précédente. La nécessité du nombre, celle qui retombe sur ses pieds, se convertit et se transmute en la nécessité de la contingence : non pas une nécessité issue de l’habitude de la pièce, mais de l’habitation de la surface, du pli de la surface qu’il faudra prendre, comme lorsqu’on dit que l’on « prend le pli ». Elle devient la nécessité de s’inscrire dans le courant d’univocité de la contingence, de se faire traverser par son processus ; en un mot, la nécessité de l’écriture (dont Deleuze a justement dit qu’elle fondait la contingence).

Ce n’est plus ici la nécessité qui s’affirme du hasard, comme sa retombée, comme la retombée de son sens, mais la nécessité de l’affirmer, ou plutôt d’affirmer la contingence. Ce n’est plus la nécessité de la mort, de la face qui tue le hasard, de la face qui tranche le corps du hasard et qui en sépare à chaque fois un nombre, mais la nécessité de la création. Ce n’est plus une nécessité subordonnée à la possibilité, comme somme des possibilités, mais celle de la surface, celle qui dit qu’il ne reste plus qu’une seule face au dé, cette surface, et qu’il ne reste plus qu’une seule possibilité, celle d’habiter la surface : la contingence qui ne se décompose plus en faces ou en états, mais qui se compose et s’enchaîne comme un travail et comme une œuvre, très certainement celle qu’habitait Pierre Ménard, lui à qui il ne restait non plus qu’une seule possibilité, le Quichotte, et qui ne s’est pas privé de garder ouverte devant lui l’infinité de l’œuvre, de la surface et de la composition.

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Œuvre à venir, livre à venir, l’avenir ; ce qui vient et ce qui arrive, la contingence. La contingence n’a qu’une seule face. Il n’y a rien d’autre que son sens, rien par rapport à quoi elle serait relative, aucune distribution d’états à laquelle elle serait redevable et qui la contraindrait, qui attendrait de sa part une soumission ou une rédemption (comme si le joueur devait nous remettre son dé, nous rendre ses armes), aucune autre face qui la contraindrait et la réduirait et la débiterait comme un débiteur et la débiliterait comme une dette ou un dû. Elle n’a qu’une seule face et aucune comptabilité (something to which it would be accountable) ; et c’est pour cette simple raison que la contingence est absolue, elle qui n’a plus la nécessité pour la retenir ou la refaire tomber ; c’est pour cette raison que l’absolu est ici factuel (ou factual, comme dit Quentin Meillassoux).

La contingence est absolue et donc elle est toujours. L’avenir est toujours maintenant. Quand on est emporté par ce lancer-là, par cet élan-là, a-t-on le temps de se retourner pour compter et pour prévoir ? On traite directement la contingence (we process it) et on est traversé par son processus. On peut donc dire qu’on la prévoit (si on insiste pour garder ce mauvais terme de la mauvaise comptabilité), tout simplement parce qu’on court à la même vitesse qu’elle : la comptabilité est désormais située à l’avant et non plus à l’arrière.

Quand on sait habiter cette surface et qu’on traite la contingence par un processus qui lui est adapté et que je ne sais plus appeler que du nom de « processus de l’écriture », quand on a réussi à arrêter de réfléchir pour penser, percer, et écrire (c’est pour ça qu’on parle de « pointe de l’écriture »), alors on pourra, si on insiste, affirmer que l’on prévoit l’événement.

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Le bon joueur est le joueur qui écrit. Je ne trouve pas de meilleur terme pour nommer cette pensée qui a percé le « mur du sens », cette voiture-pensée, ce concept-car. Ainsi la DS, qui était le véhicule d’un éternel retour à la place du marché, devient-elle le dS qui perce la surface pour piquer le premier point de la fabrique du marché et pour « faire le point du marché », pour me mener à l’envers du globe (à l’envers du système de positionnement global) directement vers le local du marché, directement à Sydney, la ville du signe et du cygne et du dS, la ville de destination de la dernière aventure, celle du récit du virtuel (le récit d’aventures) qui a percé la totalité des possibles en perçant le globe et qui a rejoint le point de non retour (dont l’éternel retour est l’image de la retombée ici-bas).

Sydney, ou le raccord que j’ai trouvé à l’envers pour retourner éternellement du virtuel et écrire enfin ce livre qui ne sera jamais la somme du marché, et qui ne sera le livre du marché que parce que la fabrique du marché sera venue l’habiter également. C’est le livre qui emporte le marché d’une seule pièce, qui sait tendre la surface, la marqueterie sur laquelle ne saura jamais se poser le Black Swan, le plan de travail (et d’écriture) qui s’étend absolument dans le « point aveugle » du Black Swan.

Dans le sens d’écriture de ce livre (que la contingence imprime sur moi et imprime pour moi), l’échange qui arrêtait le hasard dans la pièce aux faces et aux miroirs est désormais tiré dans la particule élémentaire du médium de transmission. C’est désormais l’échange irréversible, celui qui assure la conduction du fil de l’écriture à la surface du marché, celui qui fait que l’écrivain s’échange avec son écrit et avec son œuvre et qu’il ne peut plus la « comprendre ».

C’est cette surface et cette feuille d’écriture qu’il m’a été donné d’admirer (et non pas où je me suis « miré ») ce jour d’octobre 1987 d’où j’ai été frappé, sur le pit, que s’écrivaient là d’autres signes et d’autres nombres que ceux qui pourraient être reproduits avec un générateur. Non pas que le générateur fût tellement complexe que son mécanisme échapperait à l’enregistrement physique de la voix et du geste (le film des événements qu’il suffirait de refaire dérouler pour reproduire les mêmes prix et les mêmes effets), mais c’est simplement que le générateur n’existait pas, pire, que la notion même de générateur ne s’appliquait pas à cette production à laquelle j’assistais. Car j’assistais alors à la genèse, à la multiplicité immanente du marché, et c’était un contresens total (justement, il n’y a plus que le contresens qui soit total dans ce sens-là) que de reculer vers une essence, ou une entité platonicienne, aussi dissimulée fût-elle, qui serait celle du « générateur ».

Il suffit maintenant, 21 ans après le pit (à supposer que j’en sois jamais sorti) et 10 ans après la boîte de laquelle je sors pour écrire ce livre, que je sorte avec R. M. sur la place reconnue de l’écriture et que, d’un seul et commun élan, nous imprimions non pas un livre, mais de nouveau l’élan du dé : son lancer unique.

Comment conduire le véhicule de manière qu’il ne retombe pas dans la nécessité ? Comment conduire la conversion, que je sens de plus en plus pressante, vers la capture de cette face unique, ou surface de la contingence ? Comment se placer à ce point fusionnel (température) où la contingence jaillit de source, où l’écriture n’a plus qu’une seule face, où le livre est unique et répété, où la place est ce qui nous tient et où nous allons désormais nous tenir ?

02.03.2009

Citroën relance la DS (II)

Concept-car et voiture-pensée.

Concept qui est taillé pour un seul objet et dont il assure alors le passage du sens. Et voiture-pensée, au sens où celle-ci est plus que parfaite, où son dessin fait plus que se déplacer afin de traverser la perfection et se refermer en elle, où son dessin transperce la perfection (qui n’est que possibilité totalisée) pour donner la pensée écrite, la contingence qui n’a plus que la nécessité de cette transmission, et plus que l’inéchangeabilité pour se fonder.

Deleuze dresse le plan d’immanence où sont situés et créés les concepts, et moi j’habite la place où me fait revenir la voiture-concept, le concept-car que l’on conduit littéralement, qui me ramène d’autant mieux sur la place qu’il m’y rejoint, la DS ayant fini elle-même par trouver sa place, par relancer son dé, par retourner elle-même, éternellement, dans le sens qui fera que le dé lancé pour toutes les fois, parce qu’il est répété et qu’il n’est que différence, réaffirmera la chance absolue ainsi que, de la contingence, sa nécessité.

Blanchot habite Place des Pensées et moi j’habite la place de l’écriture, la place à partir de laquelle j’écris toujours, de laquelle me retourne et à laquelle me fait retourner, maintenant qu’elle m’y rejoint, cette voiture qui n’est pas rattrapée par la pensée, ce concept à la vitesse infinie, cette voiture dont la conjonction de son sens (unique), de la nécessité et de l’air du temps (ou de la crise), pour avoir inspiré à son constructeur de la répéter, ne peut plus conduire qu’à son impossibilité : c’est-à-dire à son écriture ; la relance de cette nouvelle DS, la sortie de cette nouvelle version, qui ne peut être, suivant mes analyses précédentes, ni la réplique de l’original, ni son remake nostalgique, ni la même, ni une voiture différente, me conduisant à penser que la relance impossible ne pourra que se placer, c’est-à-dire qu’elle ne pourra que passer dans mon écriture ; la relance de cette DS devant ainsi me « sortir » de l’espace des versions et des possibilités et devenir, à mes propres yeux, le signe de la « publication » de mes écrits, le signe que la seule personne censée les lire les aura lus, à savoir l’éditeur lui-même que je viens tout à coup de faire pénétrer sur ma place, dans ma propre relance, à la suite de R. M., et qui n’est autre que Citroën.

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Il y a là une inversion, de même qu’avec le livre. Il y a là matière à tirer un livre et même à créer un concept. De la même façon qu’avec les livres, on s’adresse, avec l’automobile, au grand public. S’il y a deux choses qui « sortent » et que l’on veut aussitôt emprunter comme on emprunte un véhicule, s’il y a deux choses qui sortent et qui circulent dans les rues de Paris et sur le territoire français et qui feront que les habitants de la langue ou du territoire les conduiront dans tous les sens, dans le seul sens qui est celui de cette sortie, ce sont bien le livre et la voiture. Deux secteurs en crise aujourd’hui et dont on se demande s’ils ne sont pas justement touchés par la crise pour la raison que la crise arrive en eux – ils en sont le signe et non pas le contenu –, l’un et l’autre ayant augmenté la circulation en même temps que la pollution et le déchet, l’un et l’autre ayant poussé la technologie du marché dans la direction qu’il ne fallait pas, celle de la circulation à tout prix et non pas de tout prix (et non pas de la relance), celle de la multiplication des possibilités et des versions et non pas des signes (et non pas de l’écriture, non pas la multiplication des signes qui bouleversent les versions et qui les font bouger), celle de l’orbite et du cercle fermé qui ne touche pas la surface, celle de la circulation qui n’a pas de place, qui n’a plus de croix, qui ne s’inverse plus et de laquelle on ne sort plus.

Ainsi le livre et la voiture s’adresseraient-ils, en cette fin d’époque, au public qu’il ne faut pas, à la mauvaise spéculation, à la dégénérescence de la possibilité qui n’a jamais « piqué » la fabrique et le tissu de la contingence, à la possibilité qui n’a jamais écrit ; la sortie de toute voiture et la sortie de tout livre étant devenues complètement étrangères à l’idée de l’écriture, où l’écriture n’a plus pour moi qu’un seul nœud, celui qui me retourne sur place et me fait partir de là, celui de ma navette entre la Place et le monde, entre l’orbite et le point à l’envers, et dont les deux seuls cas me sont devenus privés et même personnels, à savoir le retour à la Place et le retour à la DS.

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DS/dés/dS est aujourd’hui pour moi le concept privé, singulier, exclusif, c’est-à-dire absolu, de l’écriture ; et c’est comme si je disais que, parce que je possède la DS et que j’en tiens, en passant par Blondeau, sans doute tout le concept et même la morphogenèse, parce que j’en détiens la reconstruction et le sens qu’elle fait aujourd’hui, et parce que, par ailleurs, j’habite la Place et que je viens de réaliser, avec l’entrée de R. M. sur cette place, que le sens entier de la publication pouvait repasser par là en s’inversant, en se relançant sur cette place de l’écriture et en connaissant un autre destin, il n’appartenait qu’à moi de dire ce que sera le livre et ce que sera la voiture et ce que sera leur public (ce que sera leur circulation, leur publication).

De même que l’actif contingent, qui est né historiquement après le marché, me permet d’inverser l’ordre des idées et de placer la genèse de l’actif contingent avant l’émergence du marché et comme le donnant dans le même dépliement, de même, la DS, qui est née historiquement après la voiture, et ma possession actuelle de la DS, qui est survenue après la DS, me permettent de refaire la genèse de la voiture-pensée ou du concept-car à partir de là, et de dire qu’il n’y a plus de voiture ou d’écriture après moi puisqu’il n’y a plus que la crise et que, s’il fallait recommencer, c’est moi qui détiendrais l’autre branche de l’histoire, celle qui sera la bonne, c’est moi qui détiendrais le code génétique qui pourra aller dans le bon sens et qui donnera désormais la contingence avant la possibilité, le processus d’écriture avant le processus temporel, et qui donnera la place de la DS avant sa circulation

Ainsi la nouvelle sortie de la DS ne concernerait-t-elle que moi (elle s’adresserait à moi comme une lettre, comme un signe, le signe d’une répétition et d’une relance qui se sont avant tout, et sans doute pour finir, produites dans mon écriture) et la sortie du livre, et de tout livre, que je fabriquerai désormais avec l’éditeur, ne serait-elle taillée que pour moi ; le marché, que ce soit celui du livre ou celui de la voiture (cette commune circulation), s’étant ainsi entièrement replié dans ma place et dans ma fabrique, le marché s’étant réduit à un point fixe, hors du temps, un point fixe animé d’une autre sorte de dynamique, celle de la genèse, celle de la création et de l’éternel retour, celle de la relance pour toutes les fois.

La relance de la DS, ce prototype impossible dont j’ai cherché en vain la forme et dont je n’ai certainement pas trouvé celle-ci dans son dévoilement par Citroën, ne se produirait ainsi qu’au sein de mon écriture ; ma place étant devenue assez grande, mon tour du monde étant maintenant assez total, pour ravaler toute possibilité et tout processus temporel, et faire tout commencer maintenant dans l’autre sens, celui de la place, celui de l’inversion, celui de l’écriture.

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On ne sait quelle forme externe, ou quel sort (elle qui vient de sortir), connaîtra dans le temps la nouvelle DS ; on ne sait quel sort connaîtra le livre après celui que j’ai réussi à emporter (après la matière que j’ai tirée de la croix de l’histoire, cet après-le-marché, et son remplacement par le processus géographique), et d’ailleurs, peu importent ces sorts, ces sorties. Ce qui importe est que je puisse dire enfin le sens de la Place et le sens de la DS.

J’ai cherché en vain, en procédant par élimination, la forme que pourrait prendre la nouvelle DS, au point que, ayant épuisé la forme, je me suis demandé si ce n’était pas le sens que je recherchais là, et même, dans le sens, si ce n’était pas ce que Deleuze appelle le « non-sens », cela qui redistribue le sens, la relance de la DS n’étant littéralement que cela, une relance, un retour à la case vide où ne seront remplis aucun dessein et aucune forme, ni aucun dessin, un retour au nœud absolu de la circulation, à l’intensité de la DS, à son propre processus géographique, à la DS que je dois emporter et non plus celle que je dois faire circuler.

Car voici un concept, celui de la DS, celui de l’événement de 1955, dont la forme est assurément singulière, au point, ai-je dit, qu’il ne s’applique plus dans le domaine de l’identité ou de la singularité ou de la différence, ou dans le domaine de l’exemplaire ou même celui de la généralité ou de l’universalité, mais contre ces domaines, contre l’identité.

En effet, le concept de la DS (cela que la DS signifie) ayant dès le départ dépassé l’exemplaire du dessin et sa forme réalisée, j’ai dû assez vite abandonner l’idée que Citroën pût répéter ce concept aujourd’hui en en faisant passer le sens à l’intérieur d’un autre véhicule, d’une voiture qui n’aurait, justement, aucune ligne en commun avec le dessin d’origine de façon, prétendument, à mieux faire ressortir l’indépendance du concept et son absolu, et qu’il pût nous inviter ainsi à reconnaître, à l’intérieur du véhicule, mieux, en le sortant, en le conduisant, en le prenant nous-mêmes de l’intérieur à l’extérieur – car la voiture-pensée est avant tout la sortie et le dépliement de la pensée ; le concept « DS inside » est lui-même une sortie et il avait ainsi toutes ses chances au moment de démarrer la nouvelle DS, celles qu’il se dépliât, en effet, de la même façon et qu’il répétât la DS, qu’il nous en fît retrouver comme la place enfin conquise, comme le coup de nouveau réussi, comme la réaffirmation du coup lancé pour toutes les fois –, que la DS a été en effet relancée, que la répétition a en effet joué.

J’ai abandonné cette idée parce qu’il m’est très vite apparu que le concept de la DS était justement trop bien taillé pour son objet, pour la DS telle qu’on la connaît et qu’on ne connaît (et reconnaît) aucune autre, et qu’il nous offrait ainsi le cas réel d’un concept dont l’objet voyagerait et roulerait aussi vite que le sens – sans doute les concept-cars, les voitures-pensées, sont-elles précisément adaptées à cette vitesse, et faut-il précipiter toute une nouvelle théorie cinétique des concepts sur la base de celui de la voiture (pour laquelle je ne retiens évidemment qu’un seul exemple, celui de la DS, les autres voitures n’étant rien et ne nous apprenant rien sur le concept de voiture) –, j’ai abandonné cette idée parce qu’il m’est apparu que le concept de la DS était tellement peu différent de la DS et la dépassait tellement peu en vitesse – car s’il est le concept, c’est elle qui le conduit – que, les deux étant partis et sortis en même temps, en 1955, on ne pouvait pas aujourd’hui, à l’arrivée, avoir l’un sans l’autre et faire passer le concept de la DS dans une autre voiture.

J’ai par ailleurs reconnu que le concept de la voiture évoluait et se transmettait également forcément dans le temps, que la voiture n’évoluait pas seulement dans le dessin ou dans la vitesse ou dans la sécurité mais également dans l’idée, et cela, dans la mesure où cette idée est partie intégrante du matériau qu’on utilise et qu’on déforme et qu’on plie pour faire la voiture.

L’idée de la voiture est également à la mesure du matériau : elle n’est pas qu’une idée platonicienne (rouler, se déplacer, circuler entre A et B) qui aurait simplement revêtu le matériau comme apparence extérieure, mais une entité immanente qui passe, entre autres, et peut-être même surtout, par le matériau, si bien que de répéter le concept de la DS devrait inclure cette dimension matérielle du temps et qu’on ne pourrait pas se contenter de relancer la DS dans le temps, mais qu’il faudrait également la relancer avec le temps et par le temps, cette « résistance du matériau » ne nous laissant alors d’autre choix que de concevoir une nouvelle voiture, dont le nouveau matériau aurait perdu la matière, c’est-à-dire la forme, de l’ancien, et ne réussirait ainsi à produire qu’une DS qui aurait en commun avec l’ancienne bien pire que la forme ou le rappel du dessin, qui n’aurait en commun avec elle que la réplique de la forme, c’est-à-dire la pire des choses que l’on puisse faire passer dans un nouveau matériau dont la matière est de nouveau la même chose que la forme, à savoir une autre forme que sa matière.

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Le problème de la relance de la DS en devenait ainsi impossible (ou tout du moins ne trouverait jamais de solution dans le temps), bien qu’il fût absolument bien posé. Car cela a effectivement un sens que de répéter la DS, quitte à ce que la recherche de la solution devienne partie intégrante de ce sens et de cela que la DS veut dire.

Et ainsi capterait-on, avec la voiture – et il n’y en eut jamais qu’une, je le redis, c’est la DS –, un nouvel ordre de phénomènes, une nouvelle sorte d’événement. On s’adresserait à autre chose que l’histoire (où s’inscriraient la pensée collective, l’expérience collective, etc.). Cela poserait la question du domaine et du milieu où ce que je suis sur le point de dire prendrait son sens. Car, par une conjonction qui est sans doute historique, par un phénomène que connaissait alors indubitablement l’humanité, ou l’histoire de la technologie, ou simplement la capacité de « lancer » quelque chose (de lancer un concept, une voiture, et de le faire circuler et de le communiquer), cela a été une expérience collective indubitable et très précise que le monde, le public, ait découvert la DS au moment de son lancement en 1955. À partir de ce point de précision (précision, et non pas prévision), à partir de cette singularité reconnaissable, je serais ainsi en train de poser un problème inverse : ce ne seraient plus le concept ou l’événement de la DS qui seraient désormais problématiques mais le milieu de leur transmission. Sachant l’événement indubitable de la DS, je serais en train de poser la question du milieu (croix de l’histoire ? processus géographique ?) qui l’aura rendu possible et de présupposer déjà que ce milieu n’a pas pu abandonner les hommes dans le temps, mais que, s’il avait été bien présent à l’époque, en 1955, et que le lancement de la DS en avait alors été le révélateur, c’est qu’il serait bien présent aujourd’hui – il suffirait simplement de le trouver et de le reconnaître – et que, l’ayant trouvé, on pourrait alors réinverser l’inversion et, par ce milieu, tout simplement reproduire ce qui en serait de nouveau le révélateur et la vérité, à savoir le lancement de la DS.

C’est peut-être le sens de l’histoire que je veux capter derrière ce phénomène. Ce n’est plus la DS ou son sens qu’il faudrait ainsi relancer, mais le sens de l’histoire d’alors (qui est un événement puisqu’il passe et qu’il est un sens), si bien qu’en le retrouvant et en le relançant – car il est certainement trop grand et trop « vide » pour disparaître ; il ne peut certainement pas disparaître dans l’histoire puisqu’il en est le sens – on pourrait, par la même occasion, et à la lumière de ce sens retrouvé, également relancer la DS.

* * * * *

Le problème de la relance de la DS serait ainsi bien posé au sens de l’histoire (puisqu’il en pose la question du sens) et serait impossible dans le temps, si bien que s’impose à moi l’idée que j’aurai posé là, encore une fois, la croix de l’histoire et que, de même que je m’étais retiré dans l’hôtel pour écrire, de même que j’avais emporté le livre, de même que j’étais retourné à la Place, la DS qu’il me faut relancer et « sortir » et conduire à partir de là, ne se passerait pas et ne passerait pas ailleurs que dans mon processus géographique et que ce serait ainsi pour moi, dans mon milieu, dans ma place, que la DS se répéterait, toute cette annonce et toute cette « sortie » de Citroën ne devant signaler, encore une fois, cette fois pour la voiture-pensée comme ça l’avait été la fois dernière pour le livre, que l’entrée de l’éditeur sur ma place.

L’idée, qui est simplement l’autre face de celle-ci, est ici que la DS et le livre ne devront plus sortir de ma place et de mon processus ; qu’ils ne doivent plus sortir de mon concept, de mon chiffre, de mon dé.

Si le fil de mon écriture, après le tour du monde, après le champ de ruines, après le marché, au nœud de la crise, est revenu me nouer à la place et m’offrir un double croisement de l’histoire avec la géographie, celui de R. M. dont l’histoire du Liban, dont l’histoire de la langue vient se retourner et pivoter et se plier pour épouser le sens de la Place, et celui de la DS dont la sortie ne vient pas se répéter dans l’histoire – car cela, elle ne le peut – mais simplement répéter mon arrêt, faire rouler mon dé sur son arête, c’est-à-dire nouer le fil de l’histoire avec le fil de mon écriture, alors il n’y aura plus d’étendue, plus d’extension, plus de taille à respecter par rapport à cette réduction et à ce point de précision ; alors je pourrai, à l’envers du décor, de l’intérieur de la place où sera revenue encore une fois la DS, réellement répéter, c’est-à-dire arrêter tout le marché et reformuler une nouvelle logique de la publication et de la circulation, remplacer le cardinal par l’ordinal et dire, à partir de là, à partir de cette rentrée des éditeurs, que le nombre ne comptera plus, qu’il n’y aura qu’une DS, et ce sera la mienne, et ce sera celle que j’aurai réussi matériellement à répéter dans mon écrit (à lui tailler matériellement son concept) en plus de la posséder matériellement, et qu’il n’y aura qu’un livre, et ce sera le mien, et ce sera celui, aussi improbable à circuler, aussi impubliable que mon concept de la DS, que j’écrirai désormais sur place, à l’envers, et dont toute la notion de publication, toute la question de cela que ça signifiera qu’un livre sorte, devront être reformulées pour l’accueillir et lui faire la place.

* * * * *

J’habite la Place et je cherche depuis le début à en dire le sens ; je possède une DS et je cherche depuis le début à en faire passer le sens ; sachant que l’une et l’autre reviennent au même, reviennent à la même place, à la même relance, au même dé, à la même pensée, au concept à la face multiple. Et voici qu’aujourd’hui, à la faveur de la relance de la DS et de la relance de R. M., ces deux fils me recroisent et refont le nœud qui m’attache à la place.

Ce n’est pas un hasard, pensais-je, mais une nécessité, celle qui fonde la contingence et qui fonde la place. C’est cela, entre autres, qui doit m’arrêter sur place, et qui me répète que je dois continuer à explorer cet espace de la contingence et de la répétition (ce point aléatoire) qui est donné avant le temps et qui devra plus tard donner le temps.

Tout est noué et tout est arrêté. Avec R. M., je ne cherche plus que la maquette du livre, et je ne sais plus quel concept censé nous faire sortir et aller enfin dans le bon sens. Avec la DS, je ne cherche plus qu’à écrire un livre qui devra croiser l’événement de sa sortie.

11.02.2009

Citroën relance la DS

Concept-car et voiture-pensée.

Deleuze dresse le plan d’immanence où sont créés les concepts, et moi j’habite la place de la contingence à partir de laquelle on écrit : la place à laquelle tout revient et de laquelle je retourne éternellement à bord de mon concept-car.

Il ne s’agit pas d’un concept qui est créé et posé et qui n’a plus alors qu’à consister, mais d’un concept que l’on conduit.

(Serais-je un personnage conceptuel, tel le cogito de Descartes, mais dans ce cas un personnage qui n’existerait que par sa différence interne, par le vide au bord duquel il est sans cesse arrêté et par l’arête du dé qui le relance sans cesse, un personnage dont le concept serait taillé à sa seule mesure, ne produisant que lui comme objet, ne conduisant que lui comme pensée, ne transmettant que lui comme nom et comme signe, comme hôte du marché ?)

Blanchot habite Place des Pensées et moi j’habite Place du marché.

Le concept-car, ce concept qui conduit, a même conduit la DS au-delà de son dessin, puisqu’il s’est aujourd’hui transmis aux seules lettres « DS » ; si bien qu’avec la nouvelle DS, Citroën ne cherche pas à faire revivre cela que la DS était, pure nostalgie, mais à réaffirmer ce qu’elle signifie.

Le sens étant événement et devenir, on ne chercherait ainsi à faire retourner de la DS que ce qui devient, en elle, et non pas ce qui est, en elle, en un mot, à faire retourner la création et non pas la créature, c’est-à-dire que la nouvelle DS ne sera pas une reproduction, une réplique, une copie, mais véritablement une répétition.

Elle est éternelle, c’est une déesse. Or, ce n’est pas une essence (divine, platonique, statique) que l’on veut invoquer et convoquer ici ; c’est, au contraire, seulement son retour. C’est seulement son marché, sa place, que l’on veut traverser de nouveau, tout en se faisant traverser par le passage du sens de la place.

Ainsi, après avoir longtemps écrit que la DS me faisait revenir à la Place du marché, c’est à la place en tant que telle, à sa propre place, que je dirai que la DS revient aujourd’hui. « Elle revient au même » (et non pas à l’identique) ; c’est elle-même qui devient une place. Le retour de la DS est bien celui de la relance et du réarmement du virtuel ; il est la relance, non pas du coup de dés suivant, mais de cela qui, dans le lancer unique du dé « pour toutes les fois », fait que l’on retourne sans cesse, éternellement, de cela qui nous inscrit dans la nécessité de la place et dans la traversée de son sens et que Hallward avait appelé une nécessité fatale.

* * * * *

Par cette relance de la DS – et ce qui est ici incroyable, c’est que l’homonymie des termes soit complète ; surtout qu’en y regardant de près, il s’agit de bien plus qu’une homonymie ou même qu’une synonymie (qui supposerait un parallèle de sens) : il s’agit d’univocité, du passage du même sens ; car en disant que « Citroën relance la DS », comme le consacre la formule que tout le monde semble aujourd’hui extraire sur Google, on ne dit rien d’autre que : « Citroën relance les dés » –, par cette relance de la DS, cela devient presque une conséquence directe de ce qui avait été écrit (à savoir que la DS est un vent de signes qui ne souffle et ne transmet que le sens sur l’autoroute, et dépasse en cela toutes les voitures « arrêtées » dans le temps) que la DS me revienne aujourd’hui, sous une autre forme peut-être, mais dans le même sens, démontrant ainsi, rien que parce que j’avais absolument, authentiquement, créativement, « joué avec la DS » et que je m’étais fait traverser moi-même par le « coup de dés », rien que parce que je m’étais fait « jeter » moi-même par les dés, démontrant ainsi que, en écrivant, tout ce qu’on désire finit par avoir lieu.

Ce qui avait alors été écrit l’avait été tellement, écrit, dans le sens de la DS ; il avait été tellement conduit par la DS, la DS jouant véritablement son rôle de voiture-pensée et de médium de l’écriture, que cela même qui avait été écrit devait revenir de la même façon que reviendrait la DS et que la DS, en étant aujourd’hui relancée par Citroën, devait réaliser en premier, non pas la DS qui n’aura jamais été quant à elle, pour être éternelle, une simple possibilité qui se réaliserait, mais cela même qui avait été écrit ; la « prédiction » répétant ainsi doublement le sens (et non pas l’essence), redisant, cette fois par le passage de la DS elle-même et non plus de l’écriture, que cela qui passe dans la DS et, dans le même temps, dans l’écriture et qui, pour cela, éternellement retourne, cela, c’est le sens de la DS et le sens de ce qui avait été écrit et prédit, qui était que la DS n’était plus qu’un sens, justement, et, parmi tous, celui qui me faisait revenir à ma place, à mon endroit, à cette place à partir de laquelle on écrit toujours et qui se trouve aujourd’hui enrichie, redoublée, confortée, transmise sur place, véhiculée, littéralement déplacée (comme un véritable « dé-place »), par la DS devenue elle-même une place à laquelle on revient.

Je constate avec quelle vitesse j’écris sur la DS tout ce que je viens d’écrire. À cela rien d’étonnant, si j’écris justement sur le véhicule qui est le plus adapté à transmettre le passage de ce que j’écris : sur le concept-car qui est le plus adapté à mon écriture. Car il se produit alors littéralement un redoublement de vitesse, deux moteurs plutôt qu’un : la DS en tant que voiture-pensée qui me transportait normalement à la surface, qui me faisait revenir à la place, et la DS elle-même devenue la place de l’éternel retour, elle-même aujourd’hui relancée et répétée ; la DS devenant ainsi mon bimoteur.

* * * * *

Je joue et j’écris aujourd’hui avec une « double DS » (double dés).

Et d’ailleurs cette DS, on ne l’a pas encore vue – car Citroën a un véritable problème : celui de savoir, non pas relancer la DS, mais jouer de la répétition, et je veux dire par là qu’il devra, cette fois, discerner le sens même de la répétition, en profiter.

Tout le monde en parle : les deux lettres magiques ont fait leur effet. Avant le passage de la DS (et le passage de son dessin), son sens est déjà passé, le monde entier a rejoué cela que ça signifierait que Citroën relançât la DS. Car ce sens, comme je le dis et je le répète, n’est jamais mort ; ces lettres ne sont jamais mortes ; « l’émotion est intacte » ; le sens est entier comme on dit que le mystère est entier. Le dé lancé « pour toutes les fois » est toujours lancé, vertigineux : il suffit qu’on s’en fasse traverser et qu’on s’en fasse jeter à nouveau pour réactiver l’événement de la DS. Ainsi le fin mot, la formule, serait-elle que Citroën rejoue l’événement de la DS et non pas son avènement.

Personne n’a vu la DS mais le film de l’événement de la DS est repassé devant les yeux de tout le monde. Nous avons tous revécu l’événement de 1955, le moment du dévoilement suspendu avant que nous réalisions le dessin que sera la DS. En un mot, nous avons tous revécu la contingence de la DS, son miracle, sachant que, de même que Pierre Ménard était contraint par la seule forme possible qui était celle du Quichotte, nous sommes aujourd’hui également contraints par la référence de cela dont nous revivons l’événement, à savoir la seule forme possible de la DS. Il est difficile, en effet, de revivre après coup l’événement de la DS sans y associer aussitôt l’image de la DS.

En somme, Citroën a à moitié réussi son coup, sachant que la DS a plus été un événement qu’un dessin particulier, plus une signification et un passage de sens qu’un véhicule qui passerait et qui deviendrait passé. Citroën a déjà profité de ce « dépassement » du dessin spécifique de la DS par son événement. Dans cette course du temps, Citroën a donc réussi, dans la première impulsion de la première annonce, à se régler à la vitesse (infinie) de l’événement qui dépassait le dessin et à se saisir momentanément de celui-là : à le rejouer à nouveau.

Infiniment brièvement, Citroën s’est ressaisi de la pointe de l’écriture, peut-on dire. Mais Citroën n’est pas à Pierre Ménard. Il ne s’agit pas ici de réfléchir seulement sur l’œuvre et sur la création et d’affirmer que le temps de l’œuvre n’a rien à voir avec le temps chronologique. Car cela laisse concrètement une voiture sur le pavé. Si la DS peut toujours avoir le même sens et que ce sens est vraiment indéfini, c’est-à-dire qu’il devient, indéfiniment ; si les mots du Quichotte peuvent toujours avoir le même sens – un devenir indéfini, là aussi – et que ce sens n’est pas, pour les mots, différent de la matière même des mots (cette matière concrète mais non solide, qui fait qu’une réécriture ne sera jamais une copie), le matériau solide de la DS n’a plus, quant à lui, le même sens.

La fiction borgésienne d’un créateur qui fabriquerait la DS avec les moyens et les conceptions de notre époque ne peut pas ne pas être polluée par la « résistance des matériaux », je veux dire par là, par leur « évolution indépendante ». Elle ne peut pas ignorer la remarque simple selon laquelle, si la même DS devait sortir de la chaîne de fabrication d’aujourd’hui, cela serait risible et un peu trop gros que le créateur utilisât encore les mêmes matériaux. En effet, ceux-ci auront évidemment évolué. Une langue n’évolue pas de la même façon qu’une voiture.

Partie intégrante de la conception de la voiture est la nature même, qui évolue donc, du matériau qui la constitue. Un nouveau matériau peut inspirer le dessin de nouvelles voitures, les rendant concevables et même possibles, réalisables. Un nouveau matériau peut même révolutionner la conception entière des voitures, sans parler du concept entier d’automobile. Et de reproduire ainsi le miracle de la DS, qui était alors tellement adapté au matériau de son époque et même qui en était en partie constitué, en utilisant aujourd’hui le même matériau qu’à l’époque, reviendrait justement à rater le miracle ; si bien que le malheur sera précisément que, s’il faut vraiment reproduire le miracle de la DS avec les matériaux d’aujourd’hui, il ne restera plus alors que le dessin de la DS à garder, et l’on ne pourra pas ainsi, du premier coup d’œil, ne pas confondre la DS avec une simple réplique moderne du modèle original, une nostalgie, un vulgaire remake, c’est-à-dire le mauvais Quichotte que Pierre Ménard n’a pas voulu, précisément, écrire ; tandis que partie intégrante de l’idée de la langue, ou du sentiment de la langue, est que son matériau puisse ne pas évoluer, qu’un créateur puisse s’approprier les mots exacts d’un autre, le texte n’étant jamais une entité qui surcode les mots qui le composent textuellement.

L’évolution, le devenir de la langue, est à même la langue, à même le devenir impossible de ses mots ; car les mots, en tant que matériels, en tant que matériau, ne sont rien d’autre que leur sens. Ils sont donc, peut-on dire, cela qui devient indéfiniment en vertu de ce qui reste et qui est mort, en vertu de ce qui est ruine et de ce qui presse d’écrire, en vertu de l’être-là et du reste-là de la ruine de la langue, qui est une habitation et qui, en tant que telle, ne doit pas quitter sa place mais doit toujours nous faire retourner sur place.

* * * * *

Citroën a donc réussi son coup à moitié. Tout le monde a « sauté sur place » (justement) avec l’annonce de la relance de la DS, qui a eu l’effet d’une bombe. Mais tout le monde attend aujourd’hui la retombée. Tout le monde a bien encaissé le dépassement du dessin par l’événement ; mais il est difficile de ne pas penser qu’il va s’agir maintenant de la DS que tout le monde connaît. Comment Citroën peut-il ne pas retomber dans l’histoire ?

Or, Citroën joue de la répétition. Ce qui avait caractérisé l’événement de la DS en 1955, bien avant le dévoilement de sa forme et du dessin proprement dit, c’était la façon dont Citroën avait orchestré l’événement, multipliant les fausses informations afin d’aménager la vraie surprise, faisant circuler les fausses rumeurs et les spéculations les plus folles, n’hésitant même pas à se faire dérober des planches de dessin et à faire photographier le prototype, pendant ses essais secrets, par des reporters clandestins, afin que le public se fasse une idée incomplète, fausse donc, du miracle qui allait se dévoiler, mais, pour cela, suffisante pour faire attendre le miracle, c’est-à-dire une idée déjà suffisante de la révolution conceptuelle que la voiture sera, suffisante pour polariser absolument tout le monde le jour du dévoilement et pour que la surprise soit alors totale et même plus : surprenant la surprise, le jour où l’on verra que le véhicule est à la fois tellement différent (de la différence externe) et tellement le même (de la différence interne), tellement le même que celui qu’on attendait – celui dont on attendait qu’il nous surprît – qu’il nous surprendra alors encore plus, qu’il ira encore plus loin, en un mot, que le véhicule aura mis la main, dans la surprise, sur cela qui crée la surprise, sur le « soi » même de la différence.

Citroën joue de la répétition. Quelles fausses rumeurs faire circuler aujourd’hui, comment nous surprendre, comment surprendre la surprise ? D’abord, en désamorçant la première bombe, en arrêtant la première surprise exactement dans le sens où il faudrait l’arrêter et qui revient à annoncer aussitôt que la nouvelle DS sera très différente de la DS d’avant, qu’elle n’aura vraiment rien à voir avec cette dernière, qu’elle n’en sera en aucune manière une reprise nostalgique, ne le partageant en rien avec les reprises qu’on a vu déjà passer, celles de la VW Beetle, de la Mini, et de la Fiat 500.

Ainsi Citroën traverse-t-il le mur du sens de la DS. Un double bang retentit. Après la première déflagration et la première annonce, la deuxième vient nous prévenir que le déplacement est maintenant super-sémantique, que c’est bien la vitesse du déplacement du sens de la DS que Citroën capture là au-delà de celle du dessin.

On s’attend alors à tout, alors qu’on ne s’attend réellement qu’à une seule chose. On s’attend à découvrir le dessin si différent de la DS, la différence externe donc, mais dans son for intérieur, on ne peut pas ne pas doublement attendre la différence interne, la suite de la création absolue, c’est-à-dire qu’on se demande maintenant – et qu’on n’attend plus que la réponse à cela – en quoi cette nouvelle DS méritera d’être appelée DS, si ce n’est par la décision arbitraire, et qui nous aura alors simplement, mécaniquement, extérieurement, surpris, de Citroën, de reprendre pour cette nouvelle voiture le sigle de « DS » afin de nous surprendre au début, de nous surprendre seulement le premier jour.

À ce stade, peut-on dire, la surprise est totale. On s’attend à tout, c’est-à-dire qu’on attend d’apprendre cette nouvelle forme, cette nouvelle voiture qui sera à reconnaître avant qu’on la connaisse et devant laquelle on pourra répéter désormais l’exclamation typique: « Tiens, une DS ! », toute la relance de Citroën revenant, à ce stade, à redonner un objet, un modèle, à la théorie de cette exclamation.

Ce n’est pas la voiture qui circule, mais de nouveau la pensée, et même plus, dans la pensée, de nouveau l’expression : « Tiens, une DS ! », quitte à s’adapter, pour cela, au nouveau dessin, quitte à le découvrir et à l’accepter. Car si on nous dit, si le créateur nous dit : « Voici la DS ; voici ce que ces lettres nomment aujourd’hui ; voici le véhicule où leur sens doit de nouveau passer », nous serons prêts à le croire ; la création, qui n’est que la nécessité de la contingence, c’est-à-dire la nécessité de rejouer, revenant précisément, pour le créateur, à inventer, à affirmer, cela qui, de l’ancienne DS, voudra dire exactement la même chose dans la nouvelle.

Quand deux lettres, comme celle de la DS, ont cette force d’expression, tous les coups sont permis. C’est le sens qui crée ici son véhicule. Il n’y a rien que le dessin de la nouvelle DS devra nécessairement avoir en commun avec l’ancien. Si Citroën veut relancer le dé, autant qu’il le fasse jusqu’au bout, jusqu’à la réaffirmation de la contingence et la nécessité même de celle-ci, et de la même façon qu’il a imposé la DS la première fois, autant qu’il impose la seconde. Justement la deuxième version ne suit pas la première, justement le concept a circulé, justement la voiture est automobile. Le sens de son passage n’est pas celui de la langue ou de l’œuvre, mais de la technologie. Les deux véhicules ne se suivent pas dans le temps. Le deuxième conduit la DS, relance les dés, au même titre que le précédent. À nous de conduire la DS, non seulement sur le territoire français, mais sur le territoire de la première DS.

* * * * *

Je n’ose alors espérer l’impensable, à savoir que Citroën, qui joue de la répétition (au-delà de jouer simplement la répétition), et après qu’il aura affirmé le sens de la DS et imposé le deuxième véhicule simplement par la force d’expression du concept, après qu’il l’aura affirmé une première fois par le miracle du concept-DS, c’est-à-dire par son événement qui n’est pas premier ou deuxième mais qui est toujours, qui est à une seule face, en tant que tel inéchangeable et absolument contingent, et une deuxième fois, par la contingence du deuxième véhicule qui pourra être n’importe quoi à condition qu’on l’appelle DS, je n’ose espérer que Citroën, après qu’il aura affirmé que la DS prenait sens au-delà de la reprise et de la nostalgie, et pour preuve, cette capacité de refaire passer le sens du concept à travers n’importe quel dessin et n’importe quel véhicule, je n’ose espérer que Citroën, justement, parce qu’on ne s’y attend plus, parce que c’est la surprise qui sera ici surprise, dévoilera, à la place (et par place, je veux bien dire : à l’endroit où ça arrive, au nom absolu de la contingence et non pas de la nécessité) de ce deuxième véhicule qui peut être n’importe quoi et pourquoi pas le même qu’avant, justement, la même éternelle, improbable, impossible, incroyable DS !

Ce ne serait ainsi, ici, ni plus ni moins que la reprise de l’argument de Meillassoux selon lequel, par la double nécessité d’une contingence, les morts pourront ressusciter.

Ce retour à la DS aura pour avantage d’avoir contourné la nostalgie, car nous sommes déjà passés par là. Notre première surprise est déjà passée, celle où l’on s’attendait à la reprise, plus ou moins identique, plus ou moins chargée des mêmes rappels, du premier dessin, et qui n’aurait été alors qu’une réplique. Nous avons bien compris que c’était le concept, l’événement, qui devait se répéter et non pas l’objet. Or, franchement, ce concept peut-il avoir un autre objet ? La DS n’est-elle pas ce qu’elle est, son concept n’est-il pas ce qu’il devient, pour la seule raison qu’elle est la DS et non pas une autre voiture ?

Citroën joue de la répétition, et non pas seulement la répétition. C’est-à-dire que là où le premier événement du dévoilement avait consisté à faire circuler une fausse rumeur, un prototype non ressemblant, avant de révéler la DS, aujourd’hui la procédure de répétition consistera à faire circuler très vite, infiniment vite, à la vitesse d’une explosion, le véritable dessein, celui de l’unique DS que tout le monde a en tête, et aussitôt, au nom de la différence cette fois interne et non pas externe (car tandis que le dessin qui avait circulé en 1955 était simplement un faux dessin, un dessin simplement extérieurement différent de celui de la DS ; tandis que le faux, le simulacre, se jouait, en 1955, dans l’alternative extensive des dessins possibles, aujourd’hui le faux est déjà inscrit dans l’axe du temps ; aujourd’hui, le faux réside dans la réplique nostalgique et la façon dont la DS serait une fausse DS aujourd’hui consiste à ce qu’elle n’en soit seulement que la réplique nostalgique, la simple reprise), au nom du processus de différentiation et non pas de ressemblance, la procédure de répétition consistera à aussitôt dévoiler le même dessin qui ne sera pas alors une réplique.

* * * * *

Mais que sera alors, vraiment, le nouveau véhicule ? S’il ne peut être le même à cause de la « résistance des matériaux », et qu’il ne peut être la réplique nostalgique à cause de la « conductibilité du concept », et qu’il ne peut pas ne pas être le même parce qu’il est unique, peut-être sera-t-il simplement impossible : tout entier à écrire et non pas à réaliser ; l’idée étant que c’est la répétition, de laquelle Citroën joue, qui rendra l’impossible possible.

C’est le jeu dans la répétition, c’est la petite, infime variation qui consiste à faire circuler comme fausse image, avant le dévoilement véritable, la vraie image de la DS, en comptant cette fois sur l’espace du temps comme domaine de variation et sur la fausse idée de la réplique nostalgique, qui fera, cette fois, lorsque la DS sera enfin dévoilée et qu’elle sera véritablement la même, que l’on reconnaîtra que c’est la même. Non pas qu’elle soit, ce jour-là, extérieurement différente et que le passage du sens de la DS nous impose de le redonner à l’identique à ce nouveau véhicule, non pas qu’elle soit une réplique et que l’on reconnaisse qu’elle est misérablement la même dans une tentative désespérée de rattrapage et de sauvetage du sens, mais c’est qu’on reconnaîtra qu’elle est la même, ce jour-là, avant de voir quelle est la même, qu’on reconnaîtra que c’est la même, non pas parce qu’elle sera la même (j’ai en effet épuisé, dans ce sens-là, positif, toutes les variations du sens du « même » : toutes les différentes façons dont la DS pouvait être la même), mais malgré qu’elle sera la même.

La répétition, la relance de la DS, sera ici sa résistance et son impossibilité ; elle ne sera pas sa délivrance, sa livraison, sa capitulation, sa défaite. En résistant contre l’idée du même, au nom de la différence et de la variation qui a déjà joué dans la répétition, cette DS que l’on voit et qui est la même (cela ne fait aucun doute) sera ainsi proprement ressuscitée, et non pas relancée.

Il faut que je continue à tout lire au nom de la conversion et de l’inversion. De même que je ne réussissais pas à dire la Place par l’expression saillante et par la description positive et qu’il m’a fallu le secours de l’abstraction, d’une expression qui revienne sur elle-même, d’une construction qui ne saurait s’appuyer que sur le vide et qui s’élèverait par la propre variation de sa hauteur, de même qu’il m’a fallu l’entrée de l’éditeur sur la place pour commencer à écrire, non plus l’improbable, mais l’impubliable, de même, il a fallu que la DS revienne à son concept d’une manière ou d’une autre, qu’elle revienne pour aucune autre raison que celle de venir avant tout, à la faveur de ce deuxième passage, dans ma propre écriture ; il a fallu qu’elle soit rappelée à moi, cette fois, réellement par le monde extérieur, par Citroën qui se serait mis à l’écoute de mes idées, qui m’aurait lu, qui m’aurait rejoint sur place, retournant la DS à sa place et à la mienne ; il a fallu ce retour et ce redoublement par l’événement extérieur et par les médias, par le côté public et évident de la DS (le contraire de mon langage privé et de mon écriture interne), pour que le sens de la DS se différentie, pour qu’il soit fécondé de nouveau et qu’il me traverse alors, une fois pour toutes, à la fois sur la place, dans l’écrit, sur la page, et dans la DS elle-même. Car c’est elle qui revient !

17.11.2008

Citroën DS

La DS, garée derrière un bac à fleurs, dans ce jardin de l’hôtel du temps retrouvé, ayant retrouvé cette même place de parking comme nous, la même chambre, pour ne pas dire la même table au restaurant de l’hôtel, a plié là la surface du monde, si bien que tout passant était arrêté par cette singularité, transporté par cet événement rare, attiré par ce « miroir des alouettes », par cet amplificateur de signes, et ne pouvait s’empêcher de s’exclamer : « Tiens une DS ! »

Ainsi, j’étais posté derrière mon émetteur de signes, la DS qui émettait pour moi, chaque fois, un coup de dés : un coup de pensée. Il y avait là un pli temporel qui accélérait chaque passant dans une chute dans le temps, ou plutôt, qui lui rediffusait (comme dans un haut-parleur) à grands flots son passé infini, le connectant instantanément avec ce qui a toujours été, avec cette DS qui est un véhicule au double sens du terme : non pas seulement une voiture comme toutes les autres, mais une voiture-pensée qui a déjà opéré un premier déplacement lorsque la première fois elle fut émise, et qui, pour cette raison, ne s’arrête jamais, mais perpétue et multiplie au contraire l’arête, relance le dé (DS), à chaque fois, rejoue toute la pensée.

Quand je la conduis, quand elle frappe son point et qu’elle retourne le plan (enroulement/ déroulement de la vague), ce n’est pas une « voiture parfaite » qui me vient là à l’esprit, mais une voiture-pensée. Il y a en elle quelque chose qui pointe, qui va de l’avant, qui dépasse, qui fend, qui se constitue, qui crée, et ce quelque chose, c’est une pensée.

La DS, ce signe français, cette marque française, cette pensée française, ne faisait qu’assurer mon retour vers la place. Elle est la voiture du territoire français, remettant la pensée française au sein de ma place, reterritorialisant la France sur moi, me donnant cette première référence, ce premier plan de travail, ce processus de l’ingénieur et de la pensée révolutionnaire. La DS est l’ingénieur français, en quelque sorte : la différence française, la voiture qui m’a toujours ramené à moi-même et à ma pensée, sans que cela ne soit une immobilité mais un départ perpétuel, c’est-à-dire un retour éternel. La voiture qui me reconduisait à mon virtuel, me laissant fixe à l’attendre, c’est-à-dire toujours rejouant ma pensée, relançant les dés, la DS, dans cette place.

« Tiens une DS ! » : il suffit d’un signe pour reconnaître le signe, pour que se produise là, en un point concentré de l’espace, une éternelle reconnaissance et un éternel retour. « Tiens une DS ! » : une exclamation qui n’exprime rien et n’indique rien, mais simplement implique. « Tiens une DS ! », ce qui veut dire : « Oui, je reconnais que cela a existé et même existé avec force, c’est-à-dire que cela a déjà déplacé, cela a déjà pensé, cela a déjà été émis sur ce plan et a déjà tiré un plan d’immanence ; cela a déjà tiré une première couverture du territoire, une première surface marquée DS et qu’on n’a pas su encore exploiter et retourner : la DS non encore transformée en concept. (Ainsi, cette DS me connectera à Barthes, au vent des signes, au rouleau de la vague du temps, etc.) Cela a existé et voilà que cela existe encore. Voilà que cela est rappelé et replié à cet endroit que la DS ne tardera pas à déplier en envers, démontrant ainsi le virtuel, le lieu, la place à partir de laquelle tout s’écrit et à laquelle tout revient. La DS qui me retournera et m’émettra toujours à ma place, en attendant sa déclinaison minuscule : le dS qui m’injectera sous la surface et opérera le retournement global, du marché. »

La DS soulève un vent de signes et enroule la vague du temps sur l’autoroute du territoire français, sur l’autoroute de l’autorité (caractère de l’auteur) française : voiture présidentielle pour ne pas dire monarchique – car il s’agit d’une république – et il lui est arrivé de conduire également le peuple, ou plutôt de transporter la France entière, comme si tout le territoire glissait sur ce coussin d’air, comme si toute la république/culture française roulait, et s’enroulait et se déroulait, dans cette seule et même DS, opérant ainsi, en même temps qu’un présidentiel voyage, un magistral retournement vers elle-même, se dépliant et se compliquant, renforçant donc son signe, insistant, à mesure qu’elle se déplacerait, invitant ainsi, non seulement le nombre des voyageurs mais l’insistance du sens et la consistance, l’intensité du concept : faisant accéder la France à une certaine pensée de son territoire, comme si une pensée de la France se retrouvait là, en même temps que les passagers à leur destination.

Une voiture qui fend l’air et le temps comme la pensée, non pas une voiture parfaite, ai-je dit, mais une voiture-pensée, une voiture en avance, une voiture dont le conducteur ne fait pas qu’avancer, voyager, mais qui fait un point (non pas qui « fait le point », car sur ce territoire-là, de la pensée, il n’y a pas de points cardinaux : il n’y a, comme dirait Deleuze, que des lignes ordinales, des lignes de survol, intenses et instantanées). Le conducteur pense en la conduisant ; il ne passe pas. Il reste, il insiste, et pourtant il voyage à vitesse infinie. Il creuse un passage vers l’autre plan. Il crée quelque chose, il avance quelque chose. Il va là où personne ne l’a précédé.

A mesure qu’il la conduit, il ne se contente pas de translater un dessin, une coque, un habitacle, un moteur, une automobile (c’est-à-dire un moyen autonome et indépendant, comme détaché, de locomotion) dans les coordonnées spatiales, mais il rejoue et réaffirme sa pensée. Il recompose à chaque tour de roue de la DS, son DeSSin. C’est tout le concept automobile, et donc toute la pensée (car la pensée est également un moyen autonome de locomotion), qui divergent à chaque élan et à chaque tour de roue et qui se recomposent aussitôt. C’est-à-dire que dans ce mouvement continu, dans cette course à la suspension sans heurt, il y a, en chacun point, une divergence, un éclatement, un départ dans tous les sens, et aussitôt un regroupement, une convergence (la DS qui recompose son dessin, son point, et sa destination, son dessein). C’est-à-dire qu’il y a dans la ligne sans brisure de la DS, dans sa ligne parfaite (mais de quels éclats et de quelles arêtes cette perfection n’est-elle pas le résultat !), un risque perpétuel, un lâcher, un lancer, un jet, un sort, un sortir, une pensée, un jaillissement hors de la place, un déplacement – car la pensée, je le répète, n’est pour moi désormais émise et répétée que comme la sortie hors de la place Fürstenberg, aussitôt doublée de l’éternel retour (en restant à cette place, et en n’imaginant comme sortie et déplacement possibles que la DS, je répète que je n’ai pas arrêté de penser) – un coup de dés aussitôt suivi d’une capture, qui trace et matérialise alors la ligne entre les deux points, entre ces deux retournement de la surface (ces deux endroits qui sont, sous ce régime-là de déplacement, également deux envers), faisant ainsi se confondre et se renforcer mutuellement la ligne du voyage, la destination, et la ligne retrouvée, recomposée de la DS.

On n’a pas tout dit quand on a dit que la DS est une voiture parfaite. Car c’est alors comme si sa ligne passait et que son dessin était achevé, c’est-à-dire dépassé. Elle est plus que parfaite dans cette ouverture sans mesure et donc sans jugement, qui ne peut plus établir une valeur, comparer et rapporter la DS à une échelle esthétique – car la DS, à ce moment de son essor, ne peut pas se tourner en arrière pour être jugée et mesurée ; elle se retourne sans cesse, oui, mais vers autre chose : ou plutôt, elle retourne – mais qui ne va pas tarder à installer une nouvelle pensée. Comment une pensée peut-elle être parfaite, elle qui rejoue tout et qui bouleverse tout ?

La DS est plus que parfaite. Elle est émise (comme un coup de dés). C’est une pensée, une percée, une avancée. Elle ne déplace ni une coque, ni un passager, ni un dessin. Elle ne déplace aucun épisode passager, tel qu’on puisse la juger au nom de l’avant et de l’après (la juger au nom du sens de sa course : quand je suis sur le point, justement, précisément sur le point – car la DS, avais-je dit, fait perpétuellement un point – de dire qu’elle fait le sens, dans tous les sens) et dire qu’elle est allée plus loin que la voiture précédente, qu’elle a achevé un dessein, qu’elle a résumé une époque, qu’elle a fini un style, bref qu’elle est parfaite.

La DS ne fait que déplacer des signes. Elle est un vent de signes, une multitude d’explosions et d’éclatements qui se suivent et aussitôt se recomposent : la répétition continue de la chance qu’on peut avoir de la conduire, d’être installé à son volant, assis sur son encolure, agissant directement, verticalement, sur ses cervicales, par le biais de cette commande, de cette manette de changement de vitesses fichue directement à la base de la tête de la bête et provoquant, aussitôt qu’on l’actionne, non pas une action mécanique mesurable et proportionnée au mouvement de commande, mais un remue-ménage hydraulique, une action sans commune mesure avec la chiquenaude du conducteur, l’ignorant et le méprisant presque, et dont la source et le réservoir principaux sont la pompe haute pression (PHP) dont on comprend alors que la manette de commande, livrée au conducteur, n’est qu’un moyen quasi symbolique de contrôle, comme la baguette d’un chef d’orchestre, dont on a l’impression qu’elle est devancée par les emballées de l’orchestre et qu’elle ne fait que les suivre plutôt qu’elle ne les dirige, de sorte que le contrôle, dans ce monde de l’œuvre et de la création de sens, où la causalité et la chronologie ne sont clairement plus le bon sens, ne consiste plus, à la limite, qu’à suivre dans l’air, en traçant d’immatériels lacets, les mouvements de l’orchestre, le contrôle ne consistant pas ainsi à tout donner et tout « contenir » (tout clôturer) mais justement à capturer par le signe ; comme si le chef d’orchestre faisait signe à l’orchestre plutôt qu’il n’en ferait la loi, et qu’en matière de signes et d’implication, il importait peu de savoir qui mène qui et qui suit qui, mais simplement que les mouvements et les tracés et les lacets se correspondent.

Le contrôle de cet orchestre de la DS par la baguette du conducteur figurerait ainsi cet exemple du contrôle qu’on appelle stochastique, où de grands événements peuvent se produire, de grandes trajectoires se dessiner, au risque d’être incontrôlables (mais c’est justement ce risque, venant ouvrir derrière les tracés un espace sans mesure – que serait le risque avec la mesure ? –, qui signifiera ici, qui sera ici le signe de, la disproportion et l’incommensurabilité des espaces, celui du conducteur, de son habitacle, de sa baguette, et celui des courbes infinies de déplacement et d’élancement de la DS ; c’est-à-dire l’espace des courbes infinies de la pensée), mais où les signes que renvoie et que ne fait que toucher du doigt, avec la baguette, le conducteur, sont exactement les points qu’il faut et les signes qu’il faut pour que l’ensemble soit noué et pour que la notion de contrôle trouve entre l’incommensurable du risque et la précision du contrôle son expression la plus juste.

La DS est la répétition continue et la réaffirmation continue (tout, dans sa ligne parfaite, respire le continu) du privilège d’être assis dans le siège du conducteur, au sommet de la hiérarchie. Car il y a une république de signes et une présidence dans la DS : celui qui la conduit est le président d’un territoire que la DS parcourt et déroule. Ce n’est ni le passé (où cette DS fut dessinée) ni le territoire français (que ces DS ont plusieurs fois parcouru) que ce conducteur fend et découvre. Ce n’est pas là qu’il fait son point. La DS, au moment de sa première émission (en signe extraordinaire qu’elle a alors été) a déjà fait un point (et marqué un point) : elle a déjà retourné le territoire. Elle a percé le plan de l’autoroute (de l’autorité d’alors) vers cet autre plan où les concepts sont créés. Elle nous a donné alors (encore faut-il déterminer si cela avait été, alors, perçu) à monter dans un concept et à le piloter.

Mesure-t-on ce que rouler dans un concept veut dire ? Deleuze a parlé du plan d’immanence où étaient créés les concepts et tendues, sous le survol infini, leurs lignes intensives, mais a-t-il franchi la ligne, transformé celle-ci en ligne automobile, expérimenté maintenant une autre action sur le concept, celle qui revient (éternellement) à le créer : celle qui revient à le conduire ? Car si les concepts sont créés sur le plan d’immanence, dans quel espace voyagerait-on lorsqu’on les conduit ? Le concept est censé alors conduire la pensée ; mais j’ai déjà dit que la DS ne fait pas que faire voyager le passager dans l’espace. On voyage vers elle, en même temps qu’on voyage par elle. On la retrouve. C’est sa ligne et son concept qui se rejouent et qui se recomposent à chaque assertion du conducteur.

Le conducteur voyage vers son propre point. Il a trouvé son point de retournement et il y retourne, sans cesse, en rejouant. (Vers quoi est-il alors reconduit ?) La DS n’est pas seulement parfaite, ou alors c’est la marque même de la perfection, surtout en matière de ligne automobile et de déplacement, que la ligne soit tellement parfaite qu’elle ne se contente pas de se parfaire et de se refermer, mais qu’au dernier moment, qui est celui où on va la pénétrer et la conduire (que serait une ligne automobile, aussi parfaite soit-elle, si on ne devait pas, au dernier moment, y monter et la faire partir : la démarrer ?), elle nous demande non seulement de la mener à destination (car c’est alors elle qui nous mène) mais de la mener, de nouveau, à sa propre destination, de recomposer son dessin, de la relancer, de la répéter, de la refaire partir.

La DS est la perfection même en matière automobile. Car ce qui est alors mobile et ce qui est autonome, ce n’est pas seulement la voiture, mais sa pensée. Encore une fois, la voiture mène son conducteur, mais c’est lui qui doit également la conduire vers son point : voir où elle mène. La destiner. La penser. Toutes les automobiles devraient idéalement réaliser ce double point, ce double voyage (je parlerais ainsi d’un concept idéal de l’automobile, de même que Deleuze a parlé d’un concept idéal du cinéma : image-temps et image-mouvement), sauf que ce double mouvement (indicateur de l’intuition chez Deleuze, aurait dit Badiou) ne sera réalisé qu’une fois, dans l’histoire automobile, avec la DS : de même que le concept de l’image-temps ne se réalise pas dans tous les films, en tout cas pas dans ceux qui suivent la logique narrative et se contentent de rapporter de l’action, du sentiment, des faits et gestes.

Ainsi le concept automobile n’est-il pas réalisé par les voitures ordinaires qui ne font que transporter leurs passagers dans l’espace et qui ne creusent rien en ce point, qui n’arrêtent pas la pensée, qui ne la rejouent pas comme des dés, comme la DS. Ainsi, je n’ai pas dit à quoi je pense quand je conduis la DS, et d’ailleurs cela n’est pas nécessaire et constituerait même un contresens. Car alors je serais en train d’interroger un contenu. Je me suis contenté d’indiquer, dans la ligne et le transport de la DS, ce qui produisait le signe même de la pensée. La DS est le véhicule de la pensée : une voiture-pensée. On en pensera (on y pensera) ce qu’on voudra. C’est une abstraction de la pensée, ai-je envie de dire, ce à quoi cela ressemble de penser, ce qu’on appelle penser : la chance du contrôle de l’œuvre, de la commande qui est suivie d’effet mais qui suit elle-même la course de la DS, pour commencer.

La DS dit de quoi il en retourne de penser, à quoi cela revient (elle ne dit pas encore quoi penser), parce que celui qui la conduit se connecte au virtuel, ai-je dit. Il remonte dans le passé aussi vite qu’il réaffirme le présent et qu’il recapture et recompose, après chaque tour de roue de la DS, tout le dessin qui vient d’exploser. C’est dire la vitesse de la création, ici, la vitesse du signe. Le moteur à explosion n’est pas seulement contenu dans le coffre de la DS ; c’est tout le milieu qui explose ici et qui se rassemble. C’est tout le monde (tout le temps) qui s’enroule ici et qui se replie avec chacune des explosions du moteur, avec chacune des divergences, et qui se recompose avec chacune des re-compressions. Il n’y a plus un temps, mais quatre temps. Il n’y a plus d’espace, mais un cylindre. Il n’y a plus de point, mais une explosion. Il n’y a plus un voyage, une destination, mais une connexion instantanée, à la vitesse infinie, avec le virtuel, avec l’arrière-plan absolu.

La DS est la marque française du territoire. Non pas la marque du territoire français : car je parle du territoire en général, celui qu’on prépare à la déterritorialisation et à la reterritorialisation, et sa marque française serait alors celle de la différence française, de l’esprit français et du concept français (peut-être même de la totalité de la philosophie française). Et c’est la raison pour laquelle il faut qu’il y ait dans ma théorie de la spéculation, dans ma nouvelle théorie du marché et du dS (Bachelier), tous les éléments qui relancent la pensée pour moi, tous les éléments français qui relancent les dés, et pour cette raison, constituent la marque de fabrique du marché, pour moi, à savoir la DS (ce véhicule de retour à la place et de connexion avec le virtuel) et la place de Fürstenberg.

C’est ainsi que je marquerai mon territoire et que je signerai mon œuvre. C’est ainsi que je ferai mon marché, dans ce livre. C’est-à-dire que je ferai un livre qui ne sera que mon marché, qui sera ce qu’on obtient en échange de moi : mon projet de marché, mon livre, mon délivre. Ce sera, ainsi, de me promettre et de me compromettre dans un titre (dans une marque) et d’inviter à me répliquer, de penser qu’on me suivra (en laissant penser que j’ai quelque chose à dire, c’est-à-dire, essentiellement quelque chose à répliquer) dans une sorte de fiction de l’écrivain, dans une « poudre aux yeux » qui me fera accepter sur ce territoire et franchir cette frontière, juste avant que je ne réalise, et que ne je le dise aussitôt à tout le monde, que la frontière est fractale. Tout ça pour finir par donner autre chose, par déplacer la pensée, par livrer un autre plan, un autre tissage et une autre marqueterie. C’est cela qui a toujours été mon projet. N’ai-je pas dit que mon marché ne comporterait jamais qu’un seul personnage et mon concept qu’une seule instance ?

C’est un livre sur le marché, certes, le livre de l’événement sans la possibilité, c’est-à-dire, en dernier lieu (car il n’aura eu lieu, en dernier lieu, que le lieu), le livre de l’écriture. C’est le livre de ma philosophie, qui doit bien se connecter à L’Ecriture postérieure et en dégager la notion, qui y est restée implicite, du pit et du virtuel. De même que le cinéma doit changer la façon de penser la philosophie, le marché et la DS/dS/dés doivent lui fournir un nouveau plan d’immanence. The Black Swan est le livre de l’orbite indéfinie ; le mien sera celui du point de la surface, et donc de la place, le livre de l’éternel retour, mais qui combine Deleuze et Heidegger, ou Derrida et Heidegger, grâce à la strate du marché. C’est le livre du retour à la place, après le tour du monde et le retournement du monde : c’est le livre d’après Sydney, qui a éliminé la possibilité et laissé partir le Black Swan et Murex dans leur orbite, le livre qui a enfin marqué le premier point, le premier gain, à la surface du marché.

Je ne reviendrai pas à la place au sens de la retrouvaille, de l’amitié, et de la convergence heureuse. Après la volatilisation du monde par le Black Swan et sa volatilité – car il n’est qu’un volatile –, mon livre est celui de la reconquête de la surface et de la fabrique de l’écriture : le livre de la marqueterie. Il vient après, mais sur un autre plan (par contraste, penser au livre que Nassim lui-même écrira après) : il dit ce dont il faudra se saisir, après.

Il faut vite être plus ambitieux que le strict programme du livre du marché ou des produits dérivés. Il faut dès les premières lignes transporter le lecteur vers l’au-delà du territoire, vers ma notion du marché : cet enroulement/déroulement/injection (électronique) de la DS/dS. Il faut dire, dès le départ que ce qui marche, le marché, n’est pas une théorie, mais un récit de voyage : une aventure. Ainsi, si je dois livrer mon point dans ce livre, livrer l’écriture des produits dérivés, je dois également raconter mon aventure virtuelle, cette dernière aventure du vol pour Sydney qui est, pour la raison qu’on y retourne sans cesse, également la première : le premier mot que je trouverai à dire et à poser sur la page du marché (Sydney).