17.11.2008
Conversion du crédit en équité
Les Hollandais ont réussi la conversion entre crédit et équité avec leur compagnie de l’Inde de l’Est et les Français l’ont ratée, avec John Law et sa compagnie du Mississipi. Cette conversion quasi religieuse, au sens de la religion du marché, est ce qui libère de l’absolu du crédit, du pouvoir absolu et arbitraire, vers l’action, vers la liberté d’action. C’est la religion du marché : c’est la destinée du marché réussi.
L’obligation convertible reproduit, à petite échelle, cette conversion pour les compagnies qui l’émettent. Mais l’obligation convertible, au sens absolu cette fois, est au principe du marché. Les produits dérivés sont devenus une écriture trop légère, trop dansante, pour qu’on puisse encore y lire cette conversion profonde du marché. Il est temps de ressusciter l’obligation convertible pour remettre à jour la marque profonde de la conversion.
Niall Ferguson écrit que « compagnie » (c’est-à-dire : part, action, share, equity, équité), « banque » (c’est-à-dire : money account, ligne de crédit) et « bourse » (c’est-à-dire le trading continu de l’action, c’est-à-dire le ΔS du portefeuille d’arbitrage de Black-Scholes-Merton) ont été, dès la création de la première joint-stock company par les Hollandais en 1602, le fondement triangulaire d’un nouveau genre d’économie. Black-Scholes-Merton ont inventé un nouveau concept, qui va devenir pour moi le concept du marché, le dS, le principe d’écriture et de différentiation. Pour cela ils supposent une vitesse infinie, comme c’est toujours le cas avec les concepts (Deleuze) là où l’histoire de ce fondement et de cette conversion nous rappelle combien le processus en a été lent, au contraire.
ΔS + B est l’histoire de cette lente conversion qui va donner la liberté d’action et le produit dérivé qui est la technologie du futur. Comme le marché commence, pour moi, avec le produit dérivé et avec la différentiation du virtuel que celui-ci implique en vertu de l’implication du trader, ΔS + B, qui est la réplication du produit dérivé, qui est ce qui nous le fait écrire avant de le comprendre (écrire trop vite), doit se relire lentement, à la lumière de la conversion historique, comme nous transportant du crédit vers la liberté d’action : du passé et du passif absolu de la dette (et de la mort et de la faillite) vers le passé pur, c’est-à-dire vers le futur de l’équité.
Aujourd’hui que le trading continu, ΔS, est ralenti et remis en danger (il est redevenu corporel) par l’interdiction de vente à découvert et que le crédit illimité, B, est ralenti (il est redevenu corps) par la crise du crédit, c’est l’occasion de relire Black-Scholes-Merton et les produits dérivés lentement, comme si l’histoire de la conversion recommençait. J’avais trop vite accepté la vitesse infinie, et j’étais trop vite passé à la conclusion que la différentiation des payoffs et du virtuel des produits dérivés impliquait celle du marché de l’action sous-jacente. J’avais oublié le crédit et j’avais oublié la conversion. Je dois remettre l’obligation convertible au cœur de ma réflexion pour me rappeler cette leçon. J’avais oublié que le crédit ne regardait que le passé absolu et qu’il pouvait mettre en faillite cette écriture trop légère et trop rapide.
L’histoire me rappelle la lenteur de la conversion ; l’exemple de John Law montre la faillite de l’écriture : conversion non réussie, écriture non réussie. Et je dois aujourd’hui ralentir la vitesse infinie du plan d’immanence en remettant au centre la conversion inhérente à l’obligation convertible. Je dois de nouveau ralentir les événements incorporels de la surface de marché par les événements corporels (corporate events), c’est-à-dire par l’obligation convertible, pour faire advenir à la surface le modèle à régimes que l’obligation convertible traîne avec elle. Il faut que je me rappelle que l’équité est un mouvement depuis le crédit et que l’obligation convertible redonne l’histoire de l’équité. Elle redonne l’écriture du marché, de nouveau envisagé avec lenteur.
La conversion du crédit en équité qui est contenue dans l’obligation convertible, qui est l’obligation convertible, qui est le problème equity-to-credit, ne peut pas aujourd’hui, pour la raison qu’on passe de nouveau très près du corps du marché, ne pas remettre au centre du problème ce qui s’est passé avec les Hollandais et avec les Français. Tous les deux ont tenté la sortie dans le marché, c’est-à-dire dans l’écriture ; tous les deux ont amorcé le mouvement de conversion, le mouvement ΔS + B. Mais là où les Hollandais l’ont alimenté par les signes, par la guerre, par la violence, par l’aventure, John Law l’a alimentée par le crédit, et qui plus est, sous sa pire forme qui est le pouvoir absolu. (Je ne veux pas dire que les Hollandais l’ont alimenté « par la réalité », car John Law était aussi à la poursuite de ce réel qui s’appelle le virtuel. Je ne veux pas dire que les Hollandais ont réellement fait quelque chose en Inde et que John Law n’a rien fait au Mississippi, car il aurait pu faire. Je veux interpréter la réalité et la violence réussies des Hollandais comme la réception réussie des signes : ils ont alimenté leur conversion, leur futur marché, du côté du risque réel, du côté du ΔS.)
Les Hollandais sont sortis sur la surface du marché ; ils y ont posé le pied ; ils ont su tisser ; ils sont sortis de leur boîte ; ils ont découvert l’écriture ; ils ont réussi à transformer le ΔS (détention d’une part – share – dynamique) en dS. (Cela me donne l’idée d’interpréter mon véhicule de sortie, la DS, comme un ΔS). Tandis que John Law n’a trouvé à se réfugier que chez son voisin au pouvoir absolu : le Régent. Il a commis l’erreur de totaliser les possibilités ; il a réuni tous les pouvoirs possibles, la spéculation métaphysique, sans sortie possible dans le contingent et dans la spéculation factuale.
Évidemment, chez John Law, en raison de cette totalisation et de ce débordement, les têtes n’allaient pas tarder à être coupées. C’est ainsi que John Law a débouché sur la Révolution Française et sur la décapitation (tout à fait comme Barton Fink qui s’est réfugié chez son voisin totalitaire et qui n’a récolté que la décapitation). John Law, Barton Fink, ou l’histoire de la folie.
Ainsi, il manque à Jean-Michel Rey la composante ΔS : Rey n’a pas envisagé l’équité, le risque, la différentiation du virtuel, le virtuel réussi comme la sortie de l’abysse du crédit. À l’autre extrême, maintenant que les Américains (qui sont montés dans la Lune) ont porté la conversion à la vitesse infinie et ont produit Black-Scholes-Merton, maintenant qu’ils ont poussé le processus d’écriture à sa limite, ils sont de nouveau passés par-dessus le corps et la conversion oubliant d’y rattacher l’écriture. Ils ont été pris de vitesse par l’écriture des produits dérivés. Cela a donné la nouvelle crise du crédit, de nouveau issue de l’absolu de la croyance métaphysique (les probabilités à la base du CDO). Il faut relire l’histoire du marché pour ralentir le ΔS + B : une reprise de la question de l’être à la façon de Heidegger, en somme.
Le mouvement du crédit vers l’équité ne sera complet que lorsqu’on aura réussi à structurer les payoffs équité et à les évaluer. C’est-à-dire qu’il faut une théorie complète du pricing des produits dérivés (equity derivatives). Non pas la première, dansante, mais la seule vraie : la nôtre. Or, celle-ci n’est pas encore disponible. (Merton n’a-t-il pas montré que toute action-équité était en fait une option sur la valeur de la firme ?) Il faut achever de reconnaître que la promesse (the pledge) est une entaille dans la surface indifférenciée : un début de différentiation du virtuel qui implique tout le futur et tout le passé infini du virtuel, et non pas une promesse passive : celle de rembourser.
La promesse suppose l’équité et le risque et non pas le crédit. En fait, le livre de Ferguson m’a fait réaliser que toute l’histoire de la finance n’était que ce mouvement du crédit vers l’équité, de l’absolu du crédit vers l’absolu de la contingence, de la spéculation métaphysique vers la spéculation factuale. Le fondement triangulaire, je le rappelle, est celui de la compagnie, la banque, la bourse. Ce qui veut dire que dès lors que, très en amont, la corporation (la compagnie) a succédé au crédit, dès lors que la conversion a eu lieu, le trading en bourse s’est crée et l’écriture des produits dérivés s’est créée. Car le trading est dynamique ; il insère des individus qui veulent répliquer les promesses (réplication dynamique des payoffs).
En un mot, la différentiation du dS, le mouvement brownien, le marché (l’échange, etc.) va de pair avec l’actif contingent, parce que l’équité est l’actif contingent (ce que la dette n’est pas). En somme, c’est l’équité qui a la bonne dimension pour le futur (elle est bien dimensionnée pour lui), en raison de son trading et de la différentiation qu’elle entraîne (la contingence est ce qui se traite dans le marché : l’actif contingent est fait pour être traité dans un marché). Tandis que le crédit est l’abysse qu’il faut fuir à tout prix.
15:21 Publié dans Contingence | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : produits dérivés, obligation convertible, virtuel, deleuze, crédit, cdo, réplication dynamique