18.11.2008
L'œuvre dépasse le possible
La seule façon de comprendre l’œuvre du trader dans le marché (c’est-à-dire d’en faire sens, de la remettre dans le bon sens, quitte à redéfinir, à cet effet, le sens entier du temps et de l’espace) est de la penser comme une œuvre poétique où l’original, la copie, et toute leur analytique métaphysique ne comptent plus, mais où ne s’éclaire plus et ne « s’illumine plus » (Mallarmé) qu’un espace d’un genre nouveau.
Je veux également « produire » comme résultat (et je méditerai bientôt sur le résultat) que le marché sera l’œuvre du trader et qu’il ne saurait y avoir de relation entre eux que celle-là, c’est-à-dire que le trader en sera l’auteur original et le propriétaire et que c’est à ce titre, avant tous les autres, que cela lui rapportera quelque chose de la produire.
Mis à part pour ma dérivation, je n’ai pas besoin de dérouler tout l’épisode des produits dérivés et de leur écriture. Le trader installé dans le pit, dans le seul tissu et espace du sous-jacent, dans le seul intervalle d’attente de la fourchette, dans cette « temporisation » et cette « spatialisation », dans cette attente et cette éclaircie (de l’être du trader et de son endurance ? de sa résistance ?) que l’on sent antérieures au temps et à la probabilité et même antérieures au marché – car elles sont antérieures à l’événement et il ne s’y passe rien à strictement parler –, ce trader est également, déjà, avec son marché, dans la relation de l’auteur avec l’œuvre.
Je veux profiter de ce que Blanchot (à travers Mallarmé) a pu écrire au sujet de la transformation qui avait lieu dans l’espace et dans le présent une fois que l’œuvre était faite (cette occupation de l’espace et cette singularisation du temps, cette originalité de l’œuvre, « cette impossibilité, qui est », qui émet fatalement un coup de dés et reconfigure les possibilités du système, qui ne laisse plus de recours ou même de sens à la chronologie) pour dire que si c’était cela le point de l’espace poétique – et le trader est poète et le marché est l’œuvre qui a lieu pour lui –, alors, à partir de cette maximalité et de ce degré d’occupation, il n’importerait plus de remettre les choses dans l’ordre métaphysique chronologique et de se demander si le trader suit le marché ou s'il l’invente, s’il est original ou s’il est dérivé, si ce qu’il fait est une œuvre (nécessaire) ou s’il a seulement de la chance.
J’ai ainsi relevé que Blanchot parlait de l’espace poétique comme celui où le résultat et la donnée se confondaient et s’échangeaient ; et j’ai aujourd’hui relu, dans mes carnets, que l’espace du temple égyptien, que j’identifiai comme espace de l’écriture et comme le lieu d’écrire, était le résultat de l’écriture, ou plutôt, comme l’espace et le temps n’ont pas encore eu le « temps » du temps et la « place » de l’espace en cette couche d’avant l’être qui est l’écriture, qu’il était l’écriture même, si bien qu’il ne me reste plus qu’à dire pourquoi le marché est un temple et qu’à profiter, non pas du thème selon lequel le trader serait l’auteur du marché (car il ne l’est pas, au titre où Mallarmé est l’auteur du Coup de dés), mais de l’endroit où Blanchot et Mallarmé m’auront mené, à la suite du temps et de l’espace de l’œuvre. Il ne me reste plus qu'à profiter de ce lieu, qui ne sera caractérisé, pour l’économie de ma réflexion, que par ses modalités extraordinaires, pour dire que ce sont simplement ces modalités, et indépendamment, maintenant, de l’histoire de l’auteur, qui me permettront de faire sens de la place du trader et du sens de son œuvre.
Vu d’en haut, c’est comme si j’avais fait une recherche par mot-clé (sur Google par exemple) de l’autre endroit où la possibilité, l’impossibilité, la nécessité et le résultat, se combinaient d’une façon qui sortît de l’ordinaire, et que j’avais trouvé le domaine de la critique littéraire, avec, en prime, toutes ces occurrences du terme « écriture » et de ses termes dérivés (texte, origine, fin, différence, etc.), si bien que cette communauté de thèmes (non pas thèmes identifiables, mais « thèmes musicaux » et variations sur les modalités) pourrait me laisser réfléchir à cela qui a pu entraîner, à partir du simple geste d’écrire (geste si naturel, si humain, si ordinaire), ces spéculations extraordinaires de Blanchot de Mallarmé : à y réfléchir comme à une structure plus profonde que la surface du texte écrit.
Qu’est-ce qui est si grave dans l’acte d’écrire ?
Et je trouverai alors qu’en écrivant, on n’écrit pas (simplement), mais qu’on joue déjà avec les dés qui ont toute la capacité, d’abord d’engager l’espace et le temps, l’ontologie et la corrélation, les choses et le sens des choses, les mots qui remplacent les choses et les liens « vibratoires » entre les mots qui sont simplement les liens et les tensions du sens, et ensuite de les « retourner », de les « jeter » autrement, de les jouer autrement, et qui plus est, que ces dés sont alors jetés à la surface et qu’ainsi ils commettent ce qu’il y a de plus surprenant pour la substitution entre les choses et les mots, le plus surprenant pour l’impossibilité que décrit Mallarmé : ils commettent la matérialité du fil de l’écriture.
L’œuvre est impossible, mais elle est. Elle est impossible, parce que, pour ouvrir l’espace qu’elle engage et les capacités qu’elle implique, il faut déjà dépasser le concept ordinaire de possibilité. Ainsi, j’interprète le sens dans lequel Blanchot dit que l’œuvre est impossible comme relevant plutôt du mien, celui où Pierre Ménard a écrit une œuvre impossible, et où Pierre Ménard est le lieu d’introduction de la pensée de la critique littéraire.
Je devrais ainsi, en retour, faire profiter l’écriture de la théorie littéraire de la mienne sur les produits dérivés, et dire pourquoi, de façon générale, il y a une classe de processus (d’écriture, de prix) qui engagent les modalités de la sorte, qui nouent l’impossible de la sorte, et qui doivent, par le fait même, être, c’est-à-dire se produire à la surface, produire la matérialité du fil écrit, qui devient le seul lieu et le seul absolu, la donnée et le résultat.
(Structuralement, je devrais sans doute interpréter les marchés et l’écriture comme l’autre manière de faire être quelque chose ; l’autre manière, c’est-à-dire celle qui n’est pas issue de la métaphysique et de sa séquence de possibilité, celle qui n’est pas issue de l’empiricité non plus, mais proprement issue de l’impossible.)
Il ne me reste plus alors qu’à articuler l’impossible, que Mallarmé et Blanchot entendent comme noué, selon mes deux niveaux, et à entendre le coup de dés que Mallarmé dit être produit par la pensée comme étant inférieur au hasard qu’il n’abolira pas. Car le hasard mallarméen, que j’interprète désormais comme mon risque, est celui de l’écriture, celui du marché et de la surface. Le coup de dés de la pensée, le « coup de la pensée », est une spéculation ; ce n’est qu’un coup, un essai, une théorie, une fiction, une réplication ; alors que le hasard est l’Histoire.
Mallarmé parle du coup de dés déjà tiré, du hasard qui s’est déjà joué, et ainsi, alors que tout est joué, le hasard n’est pas aboli. (Il restera à voir par quelle variation de l’écriture, par quelle variation de le texture du « marché » et des « prix », Mallarmé maintiendra le hasard au sein du texte. Il faut voir comment le « hasard » des phrases et leur bougé, dans le poème de Mallarmé, comment le développement des phrases qui dérivent et qui se branchent du tronc principal de la phrase, servent à maintenir ce hasard.) Non pas qu’il faille rejouer, mais le hasard est là après le coup, après l’essai, après l’œuvre. Il est dans l’œuvre ; il est l’œuvre ; il est sa « salle des marchés » (trading room) ; il est le retour et la réplication que l’œuvre impliquera elle-même (non pas sa lecture, mais sa matière même).
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L'œuvre du trader
Au fond, les produits dérivés permettent de passer de la métaphysique (que Mallarmé appelle l’alchimie) à la patience de l’écriture : j’ai envie de dire, à l’inoriginalité, pour ne pas dire l’impersonnalité. Ils permettent de laisser aller à la surface (voire même, dans la sérialité du processus) toute la profondeur et la monumentalité du problème qui resteraient bloquées s’il n’y avait pour les contenir que la métaphysique.
La façon monumentale, totalisante, de poser la question du marché est de poser le marché comme phénomène et comme mécanisme, bref, comme une totalité faisant face à la totalité des hommes (en tout cas, faisant le poids) et de méditer alors sur le problème que le marché est censé résoudre, à savoir le problème affreusement complexe d’allocation et de redistribution et d’équilibre. Cela ne peut mener qu’aux grandes et sociologiques réflexions sur l’échange, sur la valeur et sur l’homme, sur le désir, etc. Tandis que l’« astuce » des produits dérivés consiste à éclipser tout cela par le processus de prix de l’action sous-jacente (et cela, les produits dérivés peuvent se le permettre car ils ne sont que dérivés sur l’action) et, dans le même mouvement, d’éliminer la « valeur » et « l’utilité » en faveur de la formule du trading elle-même, c’est-à-dire de la capacité de traiter activement le sous-jacent contre le produit dérivé. On ne retrouvera l’irréductibilité de l’humain et de l’échange (ce que j’ai appelé la matérialité incomparable de l’écriture et des prix : la « vie » du trader) qu’au moment où, devant à tout prix exprimer la différence du processus de prix comme troisième processus, la traversée du corps du trader et son « attachement » au processus sont reconnus comme nécessaires à la « ponctualité » du processus.
Pour ne pas risquer de s’égarer dans l’épanouissement de l’insoluble problème de Hayek au moment où l’incalculabilité du marché est de nouveau testée et évoquée, il faut s’attacher la totalité du corps du trader (et même l’étape suivante de cette totalité : sa substitution, son échange) et la rendre elle-même, tout entière, ponctuelle. Elle devient le point supplémentaire au prix, ce qui, au niveau de la maille élémentaire, fait toute la différence. Ainsi, ce sont les produits dérivés, avec leur matière qui est d’être une frange, qui me permettent de traiter le marché comme un texte et comme une surface plutôt que comme une immense roue, ou comme une immense galaxie dont on se perdrait dans la recherche du centre, et en conjectures quant à son origine et ses lois.
Cela fait trop longtemps qu’on utilise la formule de Black-Scholes-Merton alors qu’on ne le devrait pas et qu’on explique à ses adeptes qu’elle est à la fois une inconséquence et une absurdité (c’est-à-dire qu’elle a lieu comme s’il était pensable que le processus eût une volatilité et qu’elle a cours comme s’il était normal que les options eussent une valeur théorique et non pas un marché) pour ne pas la considérer comme un véritable phénomène, devant s’expliquer autrement que par l’ignorance ou l’habitude, et pour ne pas la replier à la seule surface du texte, où il apparaîtra alors que ce qui compte, ce n’est pas l’hypothèse probabiliste que laisse entendre la formule ou la réflexivité du marché qu’elle nous tente à imaginer (à savoir que la propre volatilité du marché ferait désormais partie de son problème d’évaluation), mais simplement, mécaniquement, superficiellement, la perte d’origine qu’elle implique, l’in-originalité qu’elle implique. Le trader qui l’utilise est essentiellement arrêté par la question de l’origine, ou de la provenance, de la volatilité qu’il doit y insérer, et la réponse qui lui est faite est qu’il n’y en a pas ailleurs que dans le texte lui-même, et que la volatilité est à extraire du prix d’autres options.
Il n’y a pas, dans le marché, le même double niveau qu’il peut y avoir dans Pierre Ménard, où l’existence de l’original est d’abord supposée donnée et l’exercice de réplication entrepris par la suite. Le marché est, dès le début, et en une fois, l’épreuve originale. Ainsi, il n’a pas d’origine. Il n’y a pas de « retour » dans le marché, qui permettrait de se saisir de l’original afin de produire la copie et la réplication. C’est-à-dire que le processus de prix du sous-jacent (l’original) et le processus de la réplication (le produit dérivé) sont données en une fois, « sans espace supplémentaire pour une créativité additionnelle ». Mais cette co-planéité de l’original et du dérivé, et pour la raison que le produit dérivé suppose malgré tout, dans sa formule et dans sa métaphysique, une remontée à la source et une capture, au moins conceptuelle, du générateur et de sa volatilité, a pour conséquence que le processus dérivé n’a d’autre endroit pour trouver son original qu’en lui-même (que la volatilité n’est donnée nulle part comme origine et comme référence et qu’il faut la trouver sous nos pas, là où on marche, dans le marché d’options lui-même) et qu’ainsi l’origine n’existe pas. L’originalité du marché et sa principale caractéristique sont cette donnée originelle et concomitante de l’original et du dérivé, qui a pour conséquence la non-existence de l’origine.
Le processus de prix est là, donné à la fois tous les niveaux, sous-jacent et dérivé, mais il n’est pas empirique. Il s’y passe, au niveau de la maille, l’enroulement et le retournement caractéristiques de la relation entre original et copie, et c’est ce que l’attachement du trader dynamique est là pour soutenir et recevoir comme signification.
La vision du marché comme texte m’ouvre alors tout le domaine de la critique littéraire avec tout ce que Gasché et a pu écrire sur la remarque (Derrida) et sur l’infini structurel, tout ce que Blanchot a pu écrire sur l’abolition du présent où le texte aurait lieu (« Il est, mais il est impossible »), tout ce que Mallarmé a pu penser du hasard et de l’extraction, d’entre ses mailles, des mots de la poésie, tout ce que j’ai pu écrire sur l’écriture postérieure. Ainsi, l’abolition du hasard chez Mallarmé et chez Blanchot (l’extraction de la poésie d’entre les mailles du hasard, chez Mallarmé, l’envahissement par l’œuvre de toute possibilité, chez Blanchot) me permet de dégager les modalités extraordinaires qui me conviennent, et de tenter, dans cet « étroit passage », d’expliquer enfin comment le trader peut se trouver dans le marché malgré l’histoire et après l’histoire : comment cela est possible de « prescrire » l’histoire sans la prédire, comment il est possible de l’attendre, de lui être postérieur, d’écrire après elle sans la répliquer.
J’ai ainsi relevé une subtilité dans le tour de phrase de Blanchot : « L’auteur appartient à ce qui précède toujours l’œuvre », qui m’a donné à penser que ce qui « précède toujours » l’œuvre, comme il était spécifié et particularisé par ce « toujours » (et non pas lâché dans une formulation absolue comme « ce qui précède l’œuvre »), pour cette raison dépendait de l’œuvre, et donc, en un certain sens, lui était postérieur. De la même façon, je voudrais créer une « impossibilité » (Mallarmé), une saturation de possibilité, aussitôt que le trader se présente (de ce présent impossible que dit Mallarmé) à son travail, de sorte que le marché qui suit de façon absolue soit également dépendant de l’œuvre du trader et que, contrairement à toute logique, ce dernier parvienne à le prévoir, ou plutôt, à le prescrire.
Les modalités du marché doivent, en un mot, découler d’un argument d’écriture et non pas de conception ou de métaphysique, et c’est ainsi que j’arriverai à expliquer ce que font les traders dans le marché, et comment le processus de prix est un processus d’écriture qui mène véritablement au futur. Ce n’est pas accidentel et ce n’est pas mineur que la logique des possibilités soit complètement éventée dans les marchés et remplacée par le texte et par l’écriture ; et c’est cela qui doit ouvrir la voie aux modalités extraordinaires qui disent par quoi la prévision est remplacée.
J’ai également laissé entendre que le trader pouvait faire des profits, dans le marché, non pas en raison d’une incertitude qui dominerait le risque et le hasard (Knight), mais en raison de cette capacité d’écriture qui fait fi des possibilités, et qui permet au trader d’être original, tout en étant immergé dans une histoire qui « a déjà eu lieu » dans un texte déjà écrit.
14:48 Publié dans Produits dérivés | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : pierre ménard, blanchot, écriture, produits dérivés