06.01.2009

Hôtel Palmyra

2009 l’année du retournement ?

Un camion se retourne dans un virage devant moi (à une seconde près, j’aurais fait partie de l’accident) et il se met à saigner comme un bœuf dans l’égout, où fondait également le verglas. Le corps disloqué du passager occupant la place du mort (cette place qui attend, comme je l’ai déjà dit), le corps qu’on ne voyait pas mais qu’on imaginait justement retourné, vrillé sur son axe dans une pose qui aura éternisé la torsion que venait d’accomplir le camion dans la courbe, et le visage qui venait de s’animer d’un sourire, qui transmettait comme un ordre à la « surface de séparation de l’eau », la séparation entre le Bien et le Mal, entre la face blanche et le corps sombre, immergé, « infiniment massif » (Baudrillard), de l’iceberg – et que pouvait transmettre ce visage souriant d’autre qu’un ordre : je veux dire, un « mot d’ordre » (Deleuze), un sens, un ordre nouveau du discours ? –, qui transmettait un signe double pour dire qu’il n’était pas mort mais qu’il n’allait pas tarder à mourir, qui transmettait le sourire de l’entre-deux, un ordre, une invitation, pour que l’on tourne tous les regards vers lui et qu’on le voie mourir ; ce corps et ce visage qui se tordaient dans le camion par un autre phénomène que la douleur – car le visage souriant ne semblait pas souffrir mais seulement affairé, (à moins que la douleur ne soit ce qui tord le corps simplement pour le sortir de lui-même, pour l’extraire, pour en retourner l’intérieur à la surface du monde) –, si bien que leur torsion ressemblait à celle d’un ver, à celle d’une pièce étrangère qui se serait trouvée prise dans un engrenage plus vaste qu’elle et qui se tordrait pour se sortir d’affaire ; ce corps et ce visage, aussi petits qu’une pièce dans ce camion couché sur le flanc, semblaient sans commune proportion avec la grosseur du ruisseau du sang qui se déversait du camion, si bien que ce n’était pas saigner que cela – un corps humain ne pouvait pas se répandre avec autant de largesse – et l’on pouvait penser que c’était le camion qui vomissait plutôt son contenu, le passager ayant été malaxé à l’intérieur avec tout le reste (le camion ayant accompli, pendant le bref instant de son tourment, la mission d’un camion mixeur) et ne tardant pas à passer sous le corps du camion, puis à se déverser dans le ruisseau, avec tout le reste.

Ma mère et son frère déjà mort se retournent dans leur tombe pour accueillir leur frère à la fois le plus proche et le plus haut, Pierre, qui est mort hier à l’aube. Pierre dont j’ai accueilli la nouvelle du décès juste avant de me coucher dans mon lit glacial, dans cette chambre 30 de l’hôtel Palmyra qui sera devenue mienne de l’autre façon que celle consistant à y donner du plaisir à une femme, à marquer la place par l’échange irremplaçable de l’amour et par le retournement des corps l’un dans l’autre, et qui était qu’on m’y téléphonait la mort d’un membre de ma famille (comme, à l’époque, les morts répétées dans ma chambre du Gramercy Park Hotel) et que la famille entière se tordait pour se tirer d’affaire : chez elle, pour extraire le mort, pour le faire sortir, pour l’exprimer à la face du monde et dans les journaux, et ailleurs, pour rapatrier les corps de ceux qui vivaient à l’étranger, afin qu’ils rejoignent celui de la famille reconstituée, le temps que celle-ci avale sa salive et expulse celui qui n’est plus.

Et ainsi, j’aurai reçu la nouvelle de cette mort comme la conclusion de ce séjour mortel à Baalbeck, juste avant de passer la dernière nuit dans cette chambre devenue mienne (d’autant mieux que s’y produisaient désormais des événements aussi intimes que la mort d’un proche) et qui sera devenue la chambre où j’ai enterré mon oncle Pierre.


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Je m’étais fait la réflexion que l’hôtel Palmyra allait sans doute partager le sort du Gramercy Park Hotel et fermer, juste après m’avoir accueilli, dans la neige, comme le dernier pensionnaire. La structure se retourne ainsi : le dernier pensionnaire n’en est plus un. Il devient le point d’inversion, un culbuteur.

L’hôtel est plus absurde avec un seul pensionnaire que complètement vide. Vide, l’hôtel fermerait et il aurait au moins ce sens, rien d’absurde à cela, tandis qu’ouvert pour un seul pensionnaire, il est obligé de maintenir tout son sens (on n’est pas censé être le seul pensionnaire) et de maintenir tout le service.

Tout le service de cuisine est pour moi, tout le service des flûtes à champagne, du seau à glace, tout cela, qui ne sert plus, est pour moi. Les serviteurs, tenus de rester là à m’attendre, sont pour moi ; et l’absurdité ne tient pas tant dans ce cours normal des choses qui se trouvent accidentellement réduites à l’unité, à l’individu, au seul pensionnaire, que dans la tentation de culbuter sur ce point singulier et de prétendre tout d’un coup que c’est moi qui suis au service des serviteurs et qu’il ne tient qu’à moi d’interrompre mon service pour déclarer l’hôtel fermé.

Sans une population de clients pour virtuellement reproduire le pensionnaire et pour adoucir la pointe sur laquelle l’hôtel semble tenir en équilibre, et sans une population de serviteurs pour réfléchir et multiplier le sens de celui qui n’avait d’yeux que pour moi, lorsque le nœud de l’hôtel ne tient ainsi qu’au couple formé du seul pensionnaire et du seul serviteur qui l’attend et qu’à longueur de journée lui me sert et moi je me fais servir par lui, qui pourrait empêcher que la règle se retourne, que la coquille se retourne, que la cabine se retourne (comme ce camion dans ce virage) et que je me retrouve, tout à coup, employé au service du serviteur?

Baudrillard parle de la dualité dans le monde, de l’échange interne (cette rotation interne qui fait que l’axe du gyroscope se maintient et ne s’échange plus) qui assure au monde la stabilité de son cap et son caractère en définitive inéchangeable ; la dualité entre le Bien et le Mal, l’un conduisant toujours à l’autre comme son partenaire obligé. Dans le couple que je forme avec le serviteur de l’hôtel Palmyra, avec juste l’hôtel entre nous, lequel est par ailleurs consacré aux ruines et ne tardera pas à les rejoindre, quel est le Bien et quel est le Mal ? Ou ne sommes-nous pas détachés de toute notion de Bien et de Mal ?

L’impossible échange de Baudrillard est l’autre mot pour dire l’univocité de la contingence, et je serai moi-même venu à l’hôtel Palmyra dans ce sens-là et dans aucun autre. (Je suis allé dans plusieurs hôtels, de par le monde : quel est celui qui a le sens – si unique – du Palmyra ?) Je suis venu au Palmyra par la contingence et non pas par la possibilité ; je suis venu par l’événement, par le monde matériel, par le passé pur infini (je viens du passé), par l’incorporalité du sens, et non pas par le contenu. Je suis venu comme un signe, comme un ange que l’espace lui-même produit lorsqu’il sait que l’hôtel se contracte sur un présent qui ne comporte plus aucune action et qu’il va mourir.

Je ne suis pas un client possible, attendu, espéré, mais un client désespéré, le client du défaut, de l’envers, celui qu’on trouve dans la fente, celui qu’on retrouve par défaut et comme collé à la paroi, comme faisant partie de l’espace, lorsqu’on retourne l’hôtel. Je parcours le monde à l’envers depuis un moment, depuis que j’ai franchi le point d’inversion de la surface, le point de retournement du monde, à la recherche de la contingence, c’est-à-dire de la place.

Je veux épouser la contingence et non pas lui faire des enfants : je ne suis pas ce que la contingence attend, puisque je viens dans le même sens qu’elle et que je me coule à ses côtés. Je viens m’occuper des espaces (et non pas les occuper) qui sont devenus des capacités pures, d’où la possibilité et la probabilité ont disparu (en temps normal, on dirait que le temps y a été suspendu) ; les espaces où n’a plus lieu que le lieu, qui n’ont plus que la face unique de la contingence, d’où toute cause effective (toute effectuation) a disparu, et qui sont devenus eux-mêmes la seule cause (comme je dirais qu’ils sont le seul parti, et même la seule partie, la seule ligne, un déséquilibre permanent devenu un équilibre, une différence sans analogie et sans ressemblance, devenue interne, une cause devenue le seul but et le seul effet), si bien que je viens en cet endroit, qui n’a plus que son but pour unique cause, pour reconnaître qu’ici on vit à l’envers à cause de l’endroit. (Car que peut causer l’endroit, qui n’a plus d’autre cause, que l’autre de l’endroit qui est l’envers ?).

Je viens en cette place de la contingence, en cette face unique, en cet endroit, pour marcher sur la tête, pour me suspendre au plafond, pour hanter l’envers du décor, pour occuper l’obscurité dans la clarté et la grotte dans le lieu, pour ne rien voir, pour voler la nuit, pour ne plus entendre de voix, pour ne percevoir du son que l’au-delà, pour ne diriger mon regard nulle part, pour perdre la faculté de mise au point et apercevoir l’espace en entier, comme une cartographie entière de creux et de saillies, d’arêtes et de faces.

Je me présente aussitôt dans ces endroits qui ne présentent plus de face pour m’accueillir (qui ne s’ouvrent plus à la possibilité du client) mais uniquement un envers pour me recueillir. Et je rencontre tout le dispositif de leur service qui se retourne aussitôt dans ma main. Parce que je suis la seule main, le seul signe de la main capable désormais de saisir tout cela et de lui donner son sens ; si bien qu’en attrapant le nœud de l’hôtel dans ma main, je pourrais dire que c’est moi qui me suis servi, que c’est moi qui ai choisi cette couleur-là, ce sens-là.

Et je rencontre, en ces endroits, ceux qui sont comme moi les prisonniers de l’envers (sauf que moi, je me constitue prisonnier) ; c’est-à-dire qu’ils n’existent-là que pour ce qui arrive, là où ça arrive, attendant la venue d’un client, la contingence ; mais je pourrais dire également qu’ils vident le sens de la place plutôt qu’ils ne le remplissent, parce que ce sens-là, c’est celui du retournement des espaces et du contenu qui se retrouve évaporé à la surface ; c’est le sens qui ne se remplit que lorsque l’intérieur du vide (et non pas le vide – car le vide est toujours renfermé par quelque chose : il ne peut donc sortir) sera sorti.

Je rencontre les serviteurs de l’hôtel Palmyra et je les croise : je les signe et je les marque d’une croix ; je leur viens par derrière, non pas comme un client possible, non pas dans le sens qu’ils attendent. Je leur viens, et comme deux corps qui se retrouvent un moment tous les deux glissés sous la charge, le temps d’un échange, d’une relève, d’une passation, je les rejoins sous le « poids à vide » de la contingence, le temps qu’ils s’envolent vers leur destinée et leur démission et que je me retrouve tout seul à supporter le poids (et non pas le volume) de l’hôtel Palmyra, où je serai devenu à la fois le seul client et le seul personnel.

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