16.10.2009

Un homme à la mer

« Les hommes sont toujours là », dit ma plus jeune fille, appelant ainsi les boules jaunes qui faisaient comme une ronde dans la mer autour de la zone surveillée par les maîtres-nageurs, et dont la forme sphérique, couleur de tête, pouvait laisser imaginer que des hommes flottaient là, sans bouger. Sans bouger, alors même qu’il est dans la nature de la vague de les éloigner vers le large ou de les rejeter sur la plage, si bien que de les revoir à leur place, à la surface de cette mère synonyme de « prendre le large et disparaître » était ce qui faisait répéter à ma fille : « Les hommes sont toujours là ».

L’enfant refusait de voir le lien non imaginaire (qui ne l’était pas, imaginaire, pour la raison qu’il n’était pas visible et que l’enfant ne voulait pas imaginer ce qu’elle ne voyait pas) : la chaîne qui retenait les bouées au fond du sable comme le pied d’un gastropode et qui, si ma fille l’avait imaginée, n’aurait pas plus prêté aux hommes la volonté de rester rassemblés dans leur ronde et concentrés dans leur mission de surveillance – puisqu’alors elle les retiendrait contre leur volonté – que la marée, qui s’est présentement retirée devant mes yeux et de la page de mon cahier, n’aurait prêté à mon écriture l’idée que ce qui vient à elle et ce qui se retire, ce qui me soulève, me renfloue ou me laisse échoué, faisait partie d’un phénomène naturel et cyclique qui m’embrassait également et que, ainsi, je ne devais pas m’en faire.

À l’idée du lien, du lieu et de l’enchaînement, à cette plus courte distance entre la tête – qui flottait – de ces « hommes qui sont toujours là » et l’explication qu’il fallait retenir pour elle afin de la retenir en ce lieu, à cette implantation, à cette ruine, à cette décomposition du monde en liens causaux et en réseau compliqué qui m’empêche aujourd’hui de voir le monde comme une seule et même scène, ma fille avait préféré celle de raccourcir la distance au contraire la plus grande, la distance des mers, si bien que ces « hommes qui étaient toujours là » mais qui ne l’étaient aucunement pour la raison qu’un lien invisible, non imaginaire, les y retiendrait seraient les mêmes que ceux qui « sont toujours là, ailleurs », l’ailleurs se trouvant rapporté là, en raison de la persistance inexplicable de la tête jaune de ces hommes à la surface de la mer, de préférence à un ailleurs vers lequel les hommes, en prenant le large, s’en iraient.

Au contraire, c’est leur volonté de rester là laquelle refusait de se réduire à la causalité et à la localité de la chaîne une fois confrontée à l’immense liberté de partir qui a tôt fait, par réaction, de réduire la taille de l’océan ; ma plus jeune fille déclarant alors que ces hommes qui flottaient et qui étaient toujours là pouvaient rejoindre en dix minutes ceux qui flottaient à Beyrouth.

C’est la mer entière qui venait et se qui réduisait ainsi à la ronde de ces hommes qui ne partaient pas d’ici. La distance était abolie qualitativement et non pas quantitativement, par un effet de l’imagination, celle qui glisse à la surface à une vitesse infinie et qui refuse d’apercevoir la profondeur de la cause et de détecter, sous la surface de l’eau et à la suite de la sphère jaune, le filin insidieux qui la tenait au fond ; et la ronde de ces hommes en face de la plage de Beyrouth serait la même que celle de la plage de Cabourg, ma fille ne trouvant alors d’autre remplaçant à l’immensité de la mer qui les séparait et qui rendait incalculable la possibilité de les rassembler, et d’idée assez folle pour expliquer qu’ici ou là-bas la ronde fût la même et la mer une seule et même occasion, que celle d’une fête.

Ainsi, « les hommes sont toujours là », jour après nuit, et leur raison de n’être plus là, qui est aussi grande que la mer, n’est plus rien et ne compte plus devant ce qui rassemble les hommes, jour et nuit, et qui ne fait plus une différence entre les hommes d’ici et ceux de Beyrouth, à savoir une seule et même fête.

La fête, dont la vitesse est infinie et dont l’occasion est unique – car il n’y a qu’une seule fête – remplaçait ainsi la profondeur du calcul et de l’enchaînement du lien au fond de la mer ou au repère d’une carte, la fête, ou cette mer intense, cette carte sans repère et sans points cardinaux, et dont la profondeur n’était plus alors mauvaise mais festive, comme une plaisanterie de gamin, comme une surprise d’anniversaire, lorsque ma fille, pour compléter la fête, déclara que les hommes ne pouvaient plus se noyer, parce que se noyer, pour eux qui étaient immergés dans la fête, c’était alors « faire la fête ».

* * * * *

Un jour, je décrirai la philosophie comme un seul front de mer, comme une seule fête ou une seule folie, telles que la profondeur des liens causaux et des vagues de la pensée qui aurait justifié que je fasse la ronde des « hommes qui sont toujours là » ici à Cabourg ou là-bas à Beyrouth, c’est-à-dire que je prenne le large, soit remplacée et littéralement submergée par un impossible spectacle et un seul et même arrêt. Je ne voudrais plus rien regarder que le spectacle de la mer, rien traverser que les embrasures du matin pour me retrouver tordu dans une salle, n’arrivant pas à y produire une révolution, perdu, moi-même pris de panique devant la torsion impossible de l’espace que je n’arrive pas à redresser, ne trouvant pas le point d’appui, le bras de levier par lequel faire pivoter tout l’espace de travail.

Que m’importe le travail de la philosophie ou le discernement qu’y introduit Meillassoux si mon œuvre s’est avancée jusqu’à la mer et s’est tordue avec sa vague, si ma table a été tirée jusqu’à la vitre que ne fait que matérialiser cet hôtel entre la mer et les jardins du casino ? Quelle révolution que celle où l’on est arrêté comme je suis, le monde et même la famille, ainsi que la famille entière de mots et jusqu’à l’encyclopédie entière du savoir, ne formant plus, dans mon dos, dans la couverture de mon livre, qu’une seule et même torsion ? Car j’ai été tordu de n’être plus moi-même, de n’être plus mon propre sujet, d’avoir connu cette première révolution et ce tour du monde, qui est revenu à faire des enfants.

Or, ce sont eux « les hommes qui sont toujours là » et qui me surveillent, qui font la ronde autour de moi et dont l’immensité de la mer ne pourra me séparer ou me donner l’idée de partir loin d’eux sans que je l’aie au préalable effacée et répétée au nom de la même et unique fête. Ce sont mes enfants dont les têtes flottent sur mon bras de mer et qui surveillent la zone où je m’immerge petit à petit et où je perdrai pied bientôt. Ils ne comprennent pas, n’imaginent pas ce qui me lie à eux ou ce qui m’attache à mon fond de mer sous la forme du lien invisible, et ne parviennent, par conséquent, à s’expliquer que « je sois toujours là et que je ne m’en aille pas » qu’à force d’avoir réduit l’immensité de la mer, qu’ils perçoivent tout à fait, à l’intensité de la fête ; si bien que s’ils se réveillent et constatent, jour après nuit, que « je suis toujours là », ils penseront que c’est parce que l’immensité qui pouvait nous séparer est devenue une fête, et encore, si devais me noyer à force de ne pas bouger, si je devais m’enfoncer et m’abîmer dans une œuvre vague et disparaître à leur regard, si, à force d’être toujours là, un jour je ne l’étais plus et que j’étais recouvert par la vague de ma pensée, par la couverture d’un livre ou par une étrangeté épaisse, en un mot, si je sombrais dans la folie, ils penseraient toujours que c’est la fête que je ferais encore, la fête que je ferais avant tout, en me laissant ainsi entraîner dans la profondeur.

Que m’importent la philosophie et le discernement d’un matérialisme, si je suis arrêté, non pas au bord du vide, mais de la mer, à Cabourg, et que la révolution, la torsion du sujet pour moi, qui ne la retrouve pas, est celle de la famille, de cette fête qui me rendra fou, parce qu’elle fait communiquer toutes les mers et tous les milieux ?

Cabourg en mai, donc, en prélude à l’été, avant la révolution du 14 juillet, pour le tyran que je suis et la tyrannie de mon écriture et de ma torsion de tous les matins, exacerbée, en réalité, à Cabourg, par la nature même de ce Grand Hôtel (qui est comme un grand état), par les vacances qui m’y poussent et qui m’y arrêtent, par la famille qui se presse sur mes épaules, qui accentue la torsion de mon cou et qui me rend d’autant plus révolutionnaire et d’autant plus sujet à sa torsion caractéristique que je dois me dégager tous les matins comme un monument pris dans le sable, comme la ruine d’une pensée passée, pour venir la présenter à ce front de mer, à cette vitrine du Grand Hôtel.

Cabourg en mai 2009, où s’achève comme un cycle, celui où j’avais connu Deleuze l’année dernière et où j’avais navigué en DS, retrouvant le temps perdu et roulant comme la vague du temps qui marchait alors devant moi ;

Cabourg en mai 2008, qui avait précédé mon voyage au bout du monde, à Sydney en mai qui entrait alors dans l’hiver, et où je n’irai peut-être plus jamais, l’espace n’étant plus le même, maintenant qu’il s’est retourné, où je pourrais faire une entrée comme celle d’alors, m’insinuer avec cette incidence-là qui avait fait toute la différence et toute l’intensité. Sydney où je n’irai plus dans l’obscurité, en passant par Singapour et par ce rabattement des plis des aéroports ;

Cabourg en mai 2008, qu’étaient venus suivre Sydney et l’hôtel Palmyra, ce site de retirement et de ruine, où j’ai fini par voir se déposer mon œuvre et se conclure la croix de l’histoire : là où devait commencer le processus géographique. (L’hôtel Palmyra ou ma révolution personnelle, la ruine de l’écriture pour moi, le commencement de la révolution du livre qui allait finir par me donner R. M.)

* * * * *

Je ne sais si je suis capable de démarrer un deuxième cycle. J’atteins aujourd’hui le seuil de la communication infinie, celui où je suis pris d’un infini étonnement face à la mer et à cette torsion qui me transforme en sujet, en l’esclave d’un roi qui a pris le dessus : le témoin des heures de service, l’éditeur, le marqueur, le révolutionnaire des tours de service qui ne font plus rien que tirer ma table jusqu’au coin où peut se déclarer ma matière.

Que m’importent la philosophie et son discernement devant cette immobilité de la communication folle, devant cette vitrine qui réfléchit la mer d’un côté et que ne poussent plus, à l’arrière, que les jardins du casino, devant cette table immense où roulent les numéros, alors que celui de la mienne roulait encore parmi d’autres ? Si Meillassoux ne veut discerner que la matière, lui, le philosophe du matérialisme et de la table des matières, moi je suis déjà propagé au sein de celle-ci, comme le compagnon ultime de la table, comme le nœud du service et le nœud de la communication infinie, comme l’écriture en réseau qui ne s’arrête qu’à devenir folle, tordue par le spectacle de la mer et par la tyrannie du Grand Hôtel, qui me fait traverser les embrasures du vide, de salle en salle, de baie vitrée en baie vitrée, de lumière en lumière, ne me laissant plus trouver que le carré blanc qui me convienne absolument, celui de la table ou de la page, depuis laquelle tordre l’espace et marquer une singularité.

Car je suis le tyran que la révolution du service doit renverser après avoir révolutionné et tiré sa table, celui qui laisse sa famille attendre dans son dos, dans une embrasure qui n’a plus que la taille du vide et qui n’a plus rien de l’embrassade, dans un espace tordu qui n’accueille plus et qui n’ouvre plus les bras, tellement la tête lui est entré dans les épaules, et tellement son point, le point de l’espace, est devenu un point d’interrogation, tordu, avant que d’être révolutionnaire.

29.09.2009

Couloir de service

Je ne connais plus que deux mondes, celui du service et celui du livre, et leurs logiques d’apparaître respectives, ce qui veut dire également, leurs révolutions respectives.

On parle aussi de service funèbre, celui auquel je me suis paré pour assister aujourd’hui, d’un enfant, voulant avant toute chose le marquer dans mon livre, c’est-à-dire faire jaillir pour lui, de nouveau, la matière depuis la fente, localiser son intensité à cette table, ouverte pour moi en premier, à la lumière du jour (qui est toujours rasante, en premier), à la table désormais déliée dans le monde du service qu’a ouvert pour moi maître Toni en déclarant ouverte la chasse à la table idéale pour écrire,

ce qui voulait dire la recherche de la source de l’écriture dans ce paysage aride qu’il connaît, qui est fermé la majorité de l’année et où maître Toni sans doute s’ennuie, ce paysage qui l’a rendu poète ou en tout cas l’a ouvert à la demande des poètes, fermé toute l’année hormis la saison de ski, qui m’a fait connaître ici une blancheur déjà relevée, la couverture totale de la neige et le blocage qui y est corrélé et qui n’est pas sans rappeler – certainement est-il plus intense – le blocage de l’écriture, et la saison d’été qui culmine avec l’Assomption de la Vierge et qui fait culminer, ce jour-là, également le talent de maître Toni,

qui se retourne en ce haut point de l’été, en ce partage de la saison, en ce milieu d’août et de sa lumière, comme pour dire qu’il tient tout ce monde dans sa main et qu’il peut le servir non moins qu’il peut le desservir : un point du monde qu’il détient là littéralement, un oui ou un non lié à sa décision, qui le rend seul et culminant, un sommet du service, un artiste de la table, un découvreur de sources.

* * * * *

L’écriture est une disparition. Elle n’est pas l’envers des apparaissants du monde mais une inversion de toute la logique de celui-ci. Il n’y a plus de monde après l’écriture – celui-ci disparaît en entier dans une sorte d’invagination de l’ontologie dans la logique, ou de l’étendue de l’apparaître et du transcendantal dans un seul point d’intensité qui n’est pas seulement isolé, ou singulier, mais qui est une singularité, un trou noir de l’espace de manifestation qui absorbe la lumière entière du monde –, sinon qu’il y a un livre ;

ce qui veut dire que le monde se retourne en livre, non pas dans un espace où le retournement aurait lieu, mais par derrière, par un défaut de mouvement et de matière, comme lorsque je dis qu’en revenant à mon monde disparu à la manière d’un revenant afin d’en relever les intensités et d’en inverser/inférer la logique en ses points singuliers, je trouve quil y a, dans ce mouvement-là et dans cette double disparition, matière à tirer un livre.

Et ainsi, le point de l’écriture, écrire ou ne pas écrire, n’est-t-il pas un point du monde – car la logique se perd après cela – et le monde qui suit n’est-il pas un autre monde, aligné avec le précédent.

Le monde du livre qui revient à mesure que le revenant revient se mesurer à l’intensité du monde disparu ne s’aligne pas avec le monde d’avant. C’est par le neutre et par la perte que l’on vient à ce monde ; et ainsi je doute que puisse se reconnaître, en ces lieux du monde où se pose la question d’écrire ou de ne pas écrire, en ces tables que je trouve et dont la quête implique un parcours d’une autre nature que celui d’une variable, une composante phénoménologique du monde d’avant telle que la question puisse se poser, au sein d’une logique qui serait déjà reconnue, de repérer ces lieux et de désigner dans ce monde déjà donné les éléments-tables qui pourraient y faire écrire, y faire jaillir cette intensité.

Encore moins pourrais-je définir l’atome d’apparaître de la table où écrire, puisqu’après cette table et une fois dépassé son point, le sujet se délie et devient fou et entre en communication totale avec le monde qui suit, celui dont la logique n’apparaît plus mais s’infère, et qui s’inverse en même temps que le mouvement qui écrit.

* * * * *

Service funèbre, pour un enfant disparu, et supplémentation de la logique de l’apparaître et du disparaître par celle du service, si bien que je suis prêt à déclarer que ce qui apparaît dans mon monde est cela qu’on y sert, et ce qui disparaît, cela qu’on y dessert. Et ainsi, derrière la logique statique dont je me demande toujours comment on la trouve, se dissimulent les couloirs labyrinthiques du service et leurs communications infinies.

Le monde de l’écriture est en ceci dépendant de la logique sous-jacente du service que, pour écrire, il faut être servi, à la fois à table et à la fois comme une pièce d’artillerie prête à tirer l’écrivain sur les ruines et à le précipiter dans la ruine. Pour écrire, il faut rester de cette manière paradoxale qui est qu’on ne demeure pas ; c’est-à-dire qu’on reste sur place, pour écrire, dans la mesure où et à mesure qu’on est servi.

Car le service n’est ni un départ ni une arrivée, mais proprement leur enchaînement et leur croisement, l’écrivain étant crucifié sur place par le devoir d’écriture, celui-là même qui ne le lâche pas avant qu’il n’ait écrit, et cette place n’étant par ailleurs définie que par le point de concours du service ;

le lieu où l’on sert et où l’on dessert, où les choses apparaissent et disparaissent, désignant là un point d’intensité du monde, une culmination ou une émergence de la logique qui est prête à s’inverser, pour peu que l’écrivain s’y prenne avec la bonne pointe, et qui finit par rendre intensité pour intensité et par les échanger, si bien qu’à cette table, en ce lieu désigné, en ce croisement, ce qui s’écrit est ce qui y est servi et les allées et venues du service autour de la table deviennent les allées et venues de la matière dans l’écrit.

* * * * *

Je ne reste dans ce monde qu’à mesure que j’y écris (telle est l’équivalence pour moi de l’apparaître et du disparaître), et cette correspondance, relayée par la table, a vraiment pris le tour de l’espace,

c’est-à-dire que je recherche, pour cette mesure qui détermine mon intensité, à la fois le lieu pour écrire et le lieu pour rester, à la fois le lieu pour disparaître et pour apparaître, pour exister, la table pour écrire ayant ceci de commun avec le monde de l’être-là (avec le monde qui apparaît) que justement elle est un lieu, elle est une place et une localisation – ainsi cela n’est-il pas accidentel que, pour écrire, il faille être lié et localisé, à la différence de la pensée, ou même de l’espoir, qui peuvent être n’importe où, non existants donc –,

et même mon parcours du monde et de ses places à la recherche de la table a achevé de clôturer mon horizon sur la seule question de cette table perdue et de compléter la logique de mon existence par la nécessité de la trouver pour écrire et pour exister, pour tenir le monde en ce point d’intensité où le disparaître de l’écriture devient équivalent et réversible, dans ma main, avec l’apparaître de la localisation et de l’être-là,

jusqu’à ce que maître Toni, le culminant, dont je guette l’apparition, en ce matin d’août et de service funèbre, réduise tout ce monde-là à un seul point, justement celui où, pour la table qui ne sera plus existante dans le monde mais qui sera-là par la seule intensité du service, l’intensité de l’écriture sera rendue point par point à l’intensité du service, qui deviendront un même point,

et que, par la force de cette intensité inverse qui fonctionne comme l’inversion de ma logique de l’écriture, je me passe du monde et de ses lieux, étant désormais assuré que ma table me suivra où que j’aille, ou plutôt, que le lieu (du monde) où je la trouverai sera ouvert et indifférent, puisque, accompagné que je serai par l’intensité du service de maître Toni (qui se sera, de son côté, également affranchi de son monde), je serai assuré d’y trouver toujours une table qui ne sera pas n’importe laquelle, mais celle que présentera maître Toni, lequel aura sommé dans son intensité celle du service, et tenu dans sa main toute la logique de l’apparaître, du service et du monde.

* * * * *

Disparition de l’enfant. Nous allons vers cette logique, pour le service funèbre, en ce matin qui commence à Faqra sous la lumière de maître Toni le culminant, par cette seule table que j’ai occupée, un jour ordinaire et qui sera pourtant extraordinaire comme tous les autres à condition que j’en capture, dès le matin, point par point, toute la logique et pourquoi pas, aujourd’hui, celle d’un enfant disparu.

Quelle différence cela fait-il ?

22.09.2009

Inversion des blocs (II)

Me voici donc momentanément retourné au centre de mon monde, à la fois au sens où j’y retourne, où je reviens habiter ce centre après qu’il a été occupé par d’autres, et au sens où je m’y tiens retourné et où mon monde s’est retourné ; car il n’y a rien de plus facile, une fois qu’on est parvenu au centre et que toutes les distances et les différences du monde sont devenues égales, pour ne pas dire que l’intensité productrice ou différentielle du monde y est, au contraire, devenue la plus grande – car l’attraction du monde est sans doute la plus forte en son centre –, rien de plus facile que de capturer le monde d’une main, ou de l’embrasser du regard, et de le retourner.

Les deux blocs qui ont dernièrement occupé mon monde, celui de R. M. et celui de Littell, semblent momentanément graviter à distance respectable. Littell est parti faire un tour en Syrie, et R. M. ne parvient décidément pas à trouver l’angle d’entrée dans cette atmosphère écrasante du mois d’août au Liban. Sans parler que ma correspondante de la maison Khalil, qui détient les clés du changement et du retournement (les clés de la place), est sur son chemin pour venir réinvestir les murs que le bloc de Littell a décapés et laissés à nu.

Car je suis incapable de revenir habiter mon monde en bloc, ou en corps, et mon retour s’interprète comme celui d’un revenant et d’un spectre, pur retour de l’intensité sans l’étendue :

  • Retour sur mon monde au sens où je le revisite et le reconstitue sans plus y être ou y demeurer.
  • Retour sur mon monde, après la sortie et la fin, après le point de retournement atteint par la tombée en son centre du bloc de Littell, suivi aujourd’hui de son départ.
  • Retour sur mon monde au sens où je suis désormais armé de la logique des mondes et non plus de l’ontologie et que je repasse sur les sites et sur les lieux de mon monde afin de le retourner à la manière d’un problème inverse et d’inférer la valeur de sa logique et l’intensité de son apparaître, point par point.

* * * * *

Badiou, disais-je, ne s’est pas occupé de problème inverse. Il a énoncé la fonction d’indexation directe de l’apparaître (qui est normalement tout ce dont j’ai besoin pour revenir opérer ma marche inverse et reconstituer la logique de mon monde) et a appelé disparition, ou inapparaître, le minimum d’intensité correspondant. Mais il n’a pas étudié ce mode spécial de disparition qui revient à parcourir les points d’intensité du monde et à s’appuyer sur ses apparaissants afin d’en déduire l’intensité ; ce que j’ai appelé : emporter le livre du monde, ou en subordonner la logique à celle du livre (l’y inversant).

Disparaître ne sera plus alors le minimum d’apparaître, mais son retournement au nom du parcours du livre. C’est devenir forcément invisible pour la logique manifeste du monde que d’y revenir et d’y retourner, non pas pour y demeurer et pour y reprendre ses habitudes (ses habitations), mais pour en éprouver l’intensité en chaque point et pour trouver la racine où celle-ci s’attache.

Bien plus invisible et plus disparu qu’un inapparaissant du monde est le logicien, c’est-à-dire l’écrivain, qui revient inverser les points du monde afin d’en écrire la logique. Je m’étends ainsi sur mon lit sans le pénétrer ; car le lit n’est pas fait, ni même défait. Simplement, il ne porte aucun drap et aucune couverture. Je m’y étends sans appuyer mon poids, comme un spectre, comme un centre d’intensité que je suis moi-même devenu et qui ne revient pas plus s’appuyer en ce point qu’en un autre, mais simplement parcourir tous les points dans le sens de l’écriture et de l’intensité. On ne connaît plus dans cette maison que mon contour et ma silhouette ; on n’y lave plus que mes chemises ; on ne s’y occupe plus du poids de mon corps ; on ne m’y fait plus à manger.

* * * * *

Ce qui confirme aujourd’hui mon caractère de spectre, c’est que les femmes également – cette autre demeure pour l’homme – semblent me renier l’idée d’un corps ou d’une substance et ne plus vouloir toucher peureusement que mes extrémités. Là aussi une manière de retourner le monde (il s’agira ici de celui de l’amour et du sexe) et de ne le revisiter qu’afin de capturer le point où, du corps et de l’étendue (celle de mon amour, celle de mon lit, et même celle de ma demeure), le logicien pourra remonter, par inversion, à l’intensité pure.

Elles sentent que je ne suis plus habitable et que je n’ai plus de contenu (ou de profondeur), qu’aucune humeur profonde ne pourra plus s’échanger entre nous et que nos corps ne pourront plus se mélanger. À tour de rôle, Nawal et Zeina n’ont réussi qu’à me toucher la main et qu’à m’embrasser rapidement les lèvres : extrémités du corps et extrémités de la langue, ou du langage. Comme si je m’étais transmuté en corps divin et qu’elles sentaient que ce corps-là, elles ne pourraient que le toucher fugitivement.

L’autre manifestation du silence où je m’installe – ce qui est une autre expression de l’intensité – est la transformation entière des corps pesants de mon monde (ces corps que je pouvais encore choquer et pénétrer) en les corps légers – les corps d’élite et d’élection, tant le service est une affaire d’élection et de raffinement – de mes serviteurs. Je n’habite plus que les lignes que les serviteurs voudront bien croiser et dessiner pendant les périples de leur service. Je n’existe plus que le temps qu’Élie ou Dany, mes deux serveurs attitrés du Yarzé Country Club, me reconnaissent, qu’ils éprouvent mon degré d’apparition et que, sans le mot, ils m’apportent le café et le citron pressé qu’ils savent devenus mon habitude.

Je ne sors de ma demeure de Yarzé, balayé par le bloc de Littell, que pour m’incorporer dans le monde fugitif et différentiel du service, dans ces « couloirs labyrinthiques » du service que j’ai envie d’appeler, aujourd’hui, la « logique intégrale d’un nouveau monde, mais retournée ».

Mes deux serviteurs pensent que j’existe ailleurs, que je pèse ailleurs et que je ne fais que prêter mon corps à leur jeu et à leur logique. Que penseraient-ils s’ils apprenaient que je n’existais que pour eux et que par eux (car je suis le sujet de la révolution du service) et que, une fois parti de leur domaine, je n’allais rejoindre aucune demeure mais disparaissais tout à fait ?

Je n’existe pas sans eux et je ne suis qu’une émanation de leur monde, le point de leur monde où la décision se prend de me servir ou de ne pas me servir et où, grâce à l’invariabilité de cette ligne de service, s’établit la connexion et se transmet l’intensité qui pourra, à partir de ce point unique, rétablir celle du monde entier.

Ils sentent, eux aussi, que ce qui m’anime est de l’ordre du transcendantal et non pas du corporel. Eux non plus ne touchent que les extrémités de mon corps, ou de mon travail ; ils effleurent ma table et me font comprendre parfois que je dois écarter mon cahier ou pousser mon stylo, lorsqu’ils m’apportent la tasse de café ou l’assiette où ils ont découpé mon pain-beurre.

* * * * *

L’hôtesse de Littell n’a pas compris que dans mon monde de service, dans mon tour de service (ce monde d’intensité et de logique et non pas de multiplicités déliées), le passage par Littell était obligé et que je ne pouvais pas l’ignorer comme s’il avait été fortuitement posé sur une étendue libre, parmi un certain nombre de blocs qui y siégeraient par ailleurs.

Le passage par Littell est obligé ; et comme son bloc débarque dans mon monde et y occupe ma place, il faut me laisser le temps de le digérer et de me transformer. Ce bloc est tellement juste à mon monde, et le passage tellement étroit et tellement obligé, que si la manipulation ne s’en fait pas à ma manière et suivant ma logique, si l’opération ne consiste qu’à faire disparaître Littell comme l’a fait son hôtesse et à ne pas en parler, alors il y aura de fortes chances que la situation reste indéfiniment bloquée.

L’occasion était trop belle – mais cela voulait dire également qu’elle était trop risquée – pour que, au moment où mon propre bloc s’achevait et se détachait, au moment où mon propre monde s’apprêtait à se retourner en un livre et ma place à devenir une maison d’édition, justement je ne rencontrasse pas le bloc de Littell et que je ne l’assimilasse pas, justement je ne le comprisse pas comme une preuve supplémentaire de mon passage dans le monde du livre ! Or, à cela on a préféré le silence et l’insignifiance ; on a pensé me faire rencontrer Littell « accessoirement », ou à côté, comme une occasion que je devrais moi-même saisir. Alors qu’on aurait dû ajuster son entrée et en aiguiser l’angle d’approche de la façon la plus précise possible, afin de sommer les intensités et de confondre les points !

Au lieu de traiter la venue de Littell à mon monde, et la venue de cette matière-là à mon vide, comme une pointe censée renforcer la mienne, comme une distinction supplémentaire de mon état de finesse et du point où j’en suis, comme un prix que mon livre – ce qu’est devenu mon monde à force de finesse – aurait gagné, on me l’a imposé du jour au lendemain et de but en blanc, comme le bloc brutal qu’il était.

Je ne sais pas ce que l’hôtesse espérait gagner par cette manipulation de blocs, mais je crois savoir ce qu’elle sent aujourd’hui qu’elle a dû perdre : non seulement une occasion, mais le monde entier que je pouvais illuminer chez elle. Car je n’ai plus ni la possibilité de reconnaître Littell comme l’une des apparitions de son monde – je dirais même que je n’ai plus d’autre choix désormais que de le laisser aller à l’extinction définitive – ni la possibilité d’exister moi-même dans ce monde.

Cette venue insignifiante, ratée, de Littell, qui a été de l’ordre de la disparition, disais-je, et non pas de l’apparition (et c’est d’ailleurs cela qui est proprement phénoménal : par cette rencontre doublement ratée, ce sont deux blocs qui ont disparu), se paie aujourd’hui de ma disparition et d’une séparation totale entre la maison Khalil et ce qui sera, à partir de maintenant, le nouveau sens de ma propriété : non seulement celui qui désignera mon lieu propre d’habitation, mais celui, en plus, de la propriété de mon livre.

Cette rencontre était risquée parce qu’elle marquait vraiment un point du monde à l’issue duquel les intensités n’avaient que deux possibilités : celle de s’additionner ou de s’annuler tout à fait. Je serai sorti de ce monde par la « navette » de la maison Khalil, par le va-et-vient des deux sœurs dont j’avais prévu depuis longtemps qu’elles en opéreraient ma sortie aussi bien qu’elles y avaient opéré mon entrée. Par son intolérance de R. M., ma correspondante de la maison Khalil réalise ma sortie de la Place, en tout cas le retournement de l’intensité du lieu, son changement en une maison de livres où elle a peut-être encore une chance de me suivre, et par sa tolérance de Littell, la sœur qui le reçoit entraîne ma disparition de sa demeure, mon expulsion familiale, si j’ose dire. Elle est que je n’existe plus dans ce monde-là et dans cette logique-là, et elle s’étonne, après cela, que je ne puisse plus admettre ses descendants au sein de ma propre logique !

* * * * *

J’ai détecté, dans le livre de Badiou et dans son application de la logique à son monde, une possibilité de communication entre les personnages de roman, les auteurs de roman et les acteurs qui auront la charge d’en porter l’intrigue à l’écran ou au théâtre. La logique est libre, tant qu’elle est consistante. J’en prends licence aujourd’hui pour réduire Littell, au sein de ma logique, à l’auteur du bloc qu’il est (car ma logique est celle du livre) et pour interpréter sa venue comme le seul pointeur de l’intensité de mon monde, comme un point d’intensité qui m’amène, avant toute chose, à reconstituer le tissu de mon monde et à voir comment il est fabriqué.

Il n’y a pas de réalité extérieure, ou une mesure de probabilité préétablie, qui seraient propres à me faire m’émerveiller de la coïncidence de la venue de Littell en mon monde, et telles que je n’y trouverais plus d’autre issue, la tolérance extensive de l’hôtesse aidant, que de dire que cette rencontre n’est que l’effet du hasard : tout juste une coïncidence à considérer.

Il me semble que je dois faire de la maison Khalil (ce centre de mon monde, mon marché, mon pit, mon puits) le même traitement que j’ai fait du marché, depuis le flash originel du krach d’octobre 87 (ce sera le geste infini de Raja vers la Place) jusqu’au vol pour Sydney et le retournement du monde qui s’en est suivi.

C’est-à-dire que, de la même façon dont j’ai utilisé l’occasion de la sortie du bloc de Taleb pour revenir vers mon monde, depuis l’Australie, en emportant mon livre et en rapportant le prix de marché (en mettant fin à la probabilité), je dois maintenant profiter du bloc de Littell pour retourner mon monde (y disparaissant à la manière du logicien et de l’écrivain) et pour le remplacer par un livre.

L’histoire de la maison Khalil s’écrira comme celle de la place et de la propriété (le « là », la fabrique de tissus) ; et tout le sens de l’histoire du Liban (et même de la Syrie, que visite aujourd’hui Littell) s’y lira. Ce sera le livre qui fera exister la surface du marché dans ma vie (l’impossibilité d’écrire qui devient la nécessité du milieu de la contingence), un livre forcément intense et intensif qui ne parcourra l’espace et le temps chronologique que pour réarmer indéfiniment le virtuel et éternellement retourner. Le livre philosophique de l’appropriation de la langue, peut-être ?

Un livre qui excédera la limite que n’arrive pas à franchir R. M., où seront exploités et tirées, par l’écriture, toutes les conséquences de mon retournement de la probabilité dans le marché. C’est-à-dire que les choses ne se passeront pas de manière ordinaire dans ce monde. J’y serai dès le début immergé comme dans un marché, comment un lanceur de dé mallarméen, c’est-à-dire comme un écrivain. Dès le début, j’y serai immergé comme dans un livre ; et je ne pourrai que profiter des blocs de R. M. et de Littell pour aller vers le mien et l’emporter.

Si Raja m’a destiné à la maison Khalil et s’il m’a destiné à mon œuvre, il faut que je comprenne que j’en tiens aujourd’hui le bout, ou le point de retournement, en un mot, le point de décision où l’œuvre doit s’échanger contre le monde ; où je dois sortir de l’un (ou y disparaître tout à fait) afin de pénétrer proprement dans l’autre, ce que j’ai appelé « revenir visiter le monde à la manière d’un spectre ». Un spectre qui n’a plus de corps et qui ne s’illumine plus que de l’intensité du monde.

Il faut, à force d’écrire et d’éprouver cette limite, à force d’exister et de persister matériellement dans l’écriture (et quand bien même tout indiquerait, par la voie de ma logique même, que je dois m’éteindre et disparaître de mon monde), que je forge cette nouvelle matière et ce sujet manifeste. Il faut, avant d’écrire ce livre, que j’en invente la composition chimique, la matière même et le tissu : un nouveau composé, une nouvelle matière à tisser. Pas étonnant que celle-ci requière des marchandes de tissus, et ni plus ni moins que deux blocs massifs à retourner et à inverser.

15.09.2009

Passage au livre

Avant de lire Les Logiques des mondes de Badiou, j’avais parlé de « point du monde » et j’entendais par là le point de retournement du monde. Pour moi le monde se réduisait à un point duquel on devait retourner, typiquement pour écrire un livre et avec la matière du livre en main (qu’on emporterait de là, ou qu’on déplierait comme le dépliant du site archéologique qu’on viendrait de visiter, comme le commencement du processus géographique dans lequel on s’aventurerait, alternativement, après la croix mise sur l’histoire et un certain manque et retirement, suivis d’un dépêchement, qui sont typiques de cette croix de l’histoire).

Pour Badiou, les points du monde sont un processus de passage et de décision, le monde réduit à la ponctualité d’un oui ou d’un non dont l’issue décidera la manière d’apparaître du nouvel être-là et la nouvelle incorporation. Or, Badiou ne retourne pas de son point du monde, un livre à la main. Sans doute parce que le marché est un processus continuel de points du monde (comme l’a reconnu devant moi Meillassoux qui avait certainement ceux de Badiou en tête), que la révolution du marché est, pour cela, en permanence écrite et que je me propose, par-dessus le marché, d’écrire le livre du marché, sans doute pour cette raison la logique de mon monde ne peut-t-elle pas ne pas aborder à celle du livre et la révolution ne pas devenir la révolution du livre, également.

Il est ainsi tout à fait logique, et je dirais presque, nécessaire à mon entreprise, que le passage central de mon livre (justement, c’est un passage) porte le titre de Genèse du livre. Car non seulement il décrit la genèse du mien en situation parfaite, c’est-à-dire qu’il raconte comment mon expérience du marché et ma réflexion du marché, une fois arrivées à leur livraison et à leur retournement à Sydney, ont fini par m’incorporer au livre du marché et par m’introduire définitivement à mon livre, mais en plus il fait passer le sujet du livre qui aurait pu rester extérieur, à savoir le marché, dans le livre. Il change le sujet en le retournant de l’intérieur, comme si on disait qu’après le marché (comme par hasard, c’est le titre de mon weblog) on passait au livre ou qu’on y retournait : or, ce livre, le voici, c’est celui qui comporte ce passage même.

Ainsi le passage central serait-il une sorte de passage secret, dérobé, qui dérobe le sol sous les pieds du sujet, pour le faire tomber dans la seule vague qui s’enroule ici et dans l’unique automobile, celles du livre lui-même. Mais sans doute mon monde est-il d’autant plus susceptible de se réduire à un point et de se retourner, et même je dirais, de se réduire à une pointe, que le point du monde pour moi, mon oui ou non éternel, est l’éternelle question : écrire ou ne pas écrire. En chaque texte que j’ai écrit j’ai dû livrer ce combat et remporter cette victoire.

Ainsi, au sommet du mois d’août, en ce début de l’exclusion pour moi et de la blancheur éclatante des blocs, en cette marche de l’armée libanaise qui n’est ni victorieuse ni révolutionnaire ni même obscure, mais qui célèbre tout juste un anniversaire insignifiant, j’ai dû négocier la question d’écrire ou de ne pas écrire dans l’endroit le plus improbable : au sommet de l’hôtel Albergo, pendant que me dérangeaient en bavardant les deux serveurs habillés en blanc et que se confondaient ma demeure – ce lieu de mon écriture – et toute la question d’en être exclu dans la lumière blanche d’août et dans l’écrasement du bloc de Littell, dont je peux sans me tromper affirmer que je ne pouvais rêver de meilleur envahisseur que lui, pour me chasser de mon lieu, et de bloc plus massif que le sien, pour refermer à mes yeux et fermer définitivement devant moi toute la question de la possibilité de l’écriture.

* * * * *

C’est ailleurs que dans la possibilité que je dois chercher où écrire, cela je le savais déjà ; mais cette exclusion prend tout à coup un tournant plus matériel lorsque le bloc de Littell, le livre qui somme toutes les possibilités de l’écriture et qui a même gagné un prix, me tombe dessus, qu’il occupe ma place et qu’il dort même dans mon lit. Ce n’est pas qu’il me retire toute possibilité d’écrire ; au contraire, mes capacités d’écriture redoublent d’intensité. Ce n’est pas à cause d’une différence négative que je ne peux plus écrire dans l’espace qu’occupe Littell mais au nom d’une différence positive – et ainsi ce n’est pas d’exclusion qu’il s’agit à proprement parler, mais d’inclusion –, en vertu même de la surface où je suis renvoyé pendant que Littell est venu illuminer, en août, « flasher » en quelque sorte, l’espace où je vivais d’habitude.

Littell ne voudrait pas qu’on mette son livre entre sa vie et lui, et moi je ne peux pas, une fois arrivé à ce point, ne pas appliquer strictement la logique du livre et ne pas voir dans la venue de Littell un redoublement de l’intensité de tout cela qui me pousse à écrire et qui m’exclut de l’espace ordinaire. Lui ne sait pas dans quel domaine il met les pieds. Lui n’a pas la Place à transformer en livre. Lui ne sait pas qu’il débarque au moment où aboutit le processus qui m’a fait pénétrer dans la matière du lieu et que ce n’est rien de moins que le processus géographique que je hante aujourd’hui et que je nourris de ma matière.

Ainsi, je dois rester disparu ; je dois rester situé à l’envers de l’espace, comme pour dire à Littell que les blocs ne s’ajoutent pas ici aux volumes, que les hôtes ne sont pas tous positifs mais qu’ils diffèrent. Comment lui expliquer que sa venue, que me sert son hôtesse, n’est qu’un effet de la Place pour moi, encore un fruit des couloirs labyrinthiques du service, et que je dois fournir l’effort supplémentaire consistant à agrandir mon livre, le livre de la Place, à le multiplier (c’est-à-dire à en augmenter le nombre des plis) rien que pour découvrir ce que cela signifie exactement, au moment où j’achève mon propre bloc et qu’il me tombe également dessus, au moment où la Place se retourne dans la pointe du monde qui va lui coûter son nom et où le dernier écrivain, littéralement, ne sait plus où se mettre, que lui débarque avec l’arme absolue de son livre, surtout invité de cette façon neutre, ou plutôt positive et volumétrique, à laquelle je ne peux absolument plus me connecter ?

* * * * *

Il fut peut-être un temps où je pouvais écrire un livre comme celui de Littell et mon bloc rencontrer le sien ; mais à cause de la venue de l’auteur dans mon espace de cette façon, surtout au moment du bouleversement topologique où je reformule toute la matière et toute la logique du livre et qui s’appelle une maison d’édition, mon écriture ne peut plus que changer de nature. J’éprouve à présent la difficulté de décider de cette nouvelle nature. Je sais que le sujet est difficile, et je ne sais pas à quel niveau monter pour dire que c’est la Place ou la route de Damas qui ont provoqué cela, que le bloc de Littell est né chez moi par un effet du service, et qu’il ne tient qu’à moi que je dresse cette table et que je déploie cette nouvelle logique.

Il est ainsi mystérieux, ou peut-être seulement logique, que tout à coup je perde toute communication avec Littell. On dit que l’écriture est invisible ; et pourtant il n’y a pas un effet plus matériel que celui qui m’interdit aujourd’hui de nous considérer, Littell et moi, comme des êtres ordinaires et sans intensité, qui pourraient se rencontrer et communiquer. La logique du livre est définitivement passée par Littell et moi, et il faut, comme l’une de ses différences absolues, que je puisse ne pas être là.

C’est la consistance, ou la logique du monde dans laquelle j’ai enfin pénétré, celle du livre, celle de l’écriture, qui m’empêche aujourd’hui d’apparaître devant Littell, et qui m’oblige au contraire de profiter de ce qu’il soit apparu, justement en cette maison Khalil, justement en ce tournant où je sors de la famille pour entrer dans le domaine du livre et où je retourne avec moi la Place tout entière et tous ceux qui veulent bien me suivre, justement dans la blancheur du mois d’août où la vache à lait, qui a perdu les esprits et pour cette raison pris la parole, prononce mon exclusion de sa maison à la manière d’un oracle, justement aux mains de l’hôtesse de Littell dont j’avais prédit que c’est par elle que je sortirai de la maison Khalil, et même, que j’avais « réservée » à l’époque et marquée déjà, non pas comme on réserve sa place ou ce qu’on appelle une « entrée » (entrée dans une salle de spectacle, entrée au restaurant, etc.), mais comme on réserve sa sortie, tant je savais qu’avec les sœurs Khalil, je n’embarquais pas pour un voyage mais dans une navette, dans un va-et-vient entre Beyrouth et Damas, non pas dans un cycle qui me ramènerait à ma place mais dans un mouvement qui rendrait vaines toutes les possibilités et toute espérance, et qui n’en tisserait pas moins une surface, celle où je devrais marcher et qui serait étrangère aux possibilités, celle de l’écriture ;

de profiter donc de ce que Littell soit apparu et qu’il ait sommé les possibilités d’un monde entier et les ait réduites à un point, à un point du monde (comme dirait Badiou) qui n’attend plus que mon retournement, pour disparaître.

* * * * *

L’hôtesse de Littell pense que je suis un être-en-tant-qu’être, un multiple pur qui n’a pas besoin d’apparaître mais seulement d’être ; et pour cette raison elle ne doute pas que je puisse rencontrer Littell, autre être, autre multiple. Quand je dis que je suis un être-là, qu’à mon être s’adjoint mon apparaître, et qu’il existe des mondes où, du jour au lendemain, je peux disparaître, c’est-à-dire mourir tout à fait par l’opération de la logique et de la relation et non pas de l’ontologie ou du fondement.

C’est par la logique du monde où j’apparais, et maintenant disparais, que, pas plus que je ne peux survivre à l’apparition de Littell, je ne peux me « mélanger » au dernier-né de l’hôtesse, être minime, pensait-elle, qui ne pouvait pas me gêner et que, pour cette raison, elle prévoyait d’envoyer rester (encore ce verbe) avec moi, pendant qu’elle se détacherait avec le bloc de Littell et s’aventurerait avec lui à Baalbek.

Or, ma logique intensive ne calcule pas la taille des êtres. Dans mon apparition et dans mon monde, la visite du petit garçon est aussi synonyme de disparition que si toute ma progéniture était éliminée. De même que je refuse de voir en Littell autre chose que la logique du livre, et ne peux tolérer d’avoir une conversation avec lui qui ne traverserait pas la ligne du livre en chaque point et qui aurait lieu comme à côté, comme posée à côté de son bloc, de même, je ne peux recevoir le fils de l’hôtesse de Littell sans traverser point par point la logique du monde qui dit que son être-là est incompatible avec le mien et donc, si je suis-là, que lui ne pourrait y être.

Il paraît que l’hôtesse a pleuré. Sans doute pleurait-elle ma disparition. Car, si l’on suppose qu’elle m’a aimé et que c’est moi qui l’ai fait apparaître comme femme en premier, elle se rend compte aujourd’hui que nulle créature qu’elle peut présenter devant mes yeux ou qu’elle a pu produire, à commencer par Littell et à finir par son fils, ne réussira à changer mon monde ou même à l’éclairer. Et je répète que c’est la logique du livre qui a changé mon monde à tel point que je dois d’abord comprendre pourquoi Littell est venu à moi – pour comprendre ensuite que c’est afin que je disparaisse.

08.09.2009

Moitié du monde

Badiou vient m’apprendre les relations logiques dans un monde, la catégorie de l’apparaître, les degrés et les intensités qui viennent s’adjoindre au fondement, à l’ontologie et aux multiplicités pures. Ainsi faut-il distinguer entre être et exister. Lorsque je découvrirai la logique de mon monde, je verrai qu’il n’est composé que d’intensité et que je ne vis que dans l’apparaître. (Badiou conclut son livre par une question : « Qu’est-ce que vivre ? »)

Certains vivent dans l’apparence. C’est ce qu’on reproche à un pays comme le Liban. Et sans doute l’histoire du Liban serait-elle à revoir à la lumière de cette distinction. En forçant le trait de l’être-là et de l’apparaître (car avant l’être du Liban et ce qui constitue son identité, avant son fondement, sa pluralité, sa multiplicité, son impossibilité de « compter pour un », il faut remarquer qu’il s’agit avant tout d’être-là au Liban, d’y apparaître, de s’y comparer aux degrés d’apparition des autres et, pourquoi pas, d’aller jusqu’à l’extrémité qui dit que ce pays n’est qu’une intensité d’apparaître pure, à la manière du marché), et pour compléter l’histoire de mon propre monde et de l’apparaître qui gouverne ma logique, je finirai par comprendre pourquoi ce qui sort de ma logique – et je préciserai alors que je vis dans un monde de « beauté » et que les êtres-laids ne peuvent y être des êtres-là – proprement n’existe pas.

C’est que je n’ai jamais pu imaginer le genre de relation que je pourrais entretenir avec les personnes laides, cette absence totale d’idée prenant alors dans mon esprit, à plusieurs reprises, la tournure et même l’intuition de leur inexistence. J’ai toujours senti que les personnes laides simplement n’existaient pas, et non pas qu’elles apparaissaient devant moi et que leur laideur les disqualifiait et m’empêchait de les reconnaître. Comme il ne fait pas de doute que ces personnes sont, et grâce à la distinction que je sais faire désormais entre être et exister, entre ontologie et logique, je comprends maintenant que ces personnes, réellement, n’existent pas et que mon usage n’était pas métaphorique.

Or, mon monde aujourd’hui se tord et se déforme, ce qui veut dire qu’un nouveau monde prend forme. Et les derniers événements, ou plutôt les dernières tentatives de conjonction des étants de mon monde (ou de ceux qui l’abordent, qui s’appuient sur son bord en me regardant à travers l’embrasure du vide, m’obligeant à me cacher, à me terrer dans l’anfractuosité et à devenir leur envers : à devenir la répétition de leur contingence, l’intensité du monde entier qui se réarme dès qu’ils apparaissent pour leur répéter qu’ils auraient aussi bien pu ne pas être là, et ce monde entier, par ailleurs, aussi bien, ne pas exister), semblent se suivre aujourd’hui avec une telle logique, ou une telle précision, que cela m’oblige à retourner le point du monde où ils se conjuguent et à tenter de résoudre, comme à mon habitude, un problème inverse.

* * * * *

J’étais le marcheur de la surface, la pointe de l’écriture appuyée sur la trépidation du rocher à la manière du sismographe. Je pensais pouvoir prolonger indéfiniment cette immersion, qui était de l’ordre de la transmission – car ma surface n’avait aucune profondeur, et d’y être immergé, d’y demeurer, ne pouvait que prendre la forme dégénérée d’une inversion de l’ordre du demeurer et du partir, ce qui s’appelait pour moi rester ou être re-tiré sur les ruines, ou encore écrire, ou encore courir à la surface à la vitesse infinie de l’insecte qui profite, non pas de la mesure de l’espace ou de sa métrique, mais d’une inversion de ses termes et même de sa structure, puisque le squelette chez lui est devenu exosquelette –, JUSQU’À CE QUE LA TOMBÉE, DU CIEL, EN PLEINE LUMIÈRE D’AOÛT, EN CE CENTRE PRÉCIS DE MON MONDE (OU EN CETTE SOURCE DE SON INTENSITÉ) QUI EST LA MAISON KHALIL ;

et je songe que Badih a récemment ouvert pour moi un monde d’équivoque, lorsqu’il m’a suggéré que la sœur de mon arrière-grand-mère, celle qui a disparu jeune et qui est donc comme l’ombre de celle, Hbouss, qui est restée et qui me donne aujourd’hui ma propriété au Liban ; ou plutôt, qui en est l’envers, l’une apparue pour faire exister la logique de mon monde et créer mes objets et ma propriété, et l’autre disparue ; car c’est celle qui est restée – ou devrais-je dire, qui a demeuré ? Mais il me semble que Hbouss avait également inversé l’ordre du monde et qu’elle était partie avant de rester ; sans doute, en plus que d’être mon arrière-grand-mère, serait-elle pour cette raison l’origine de mon écriture ; elle qui s’est transformée en chat, et donc en sourire, à en croire Lewis Carroll, et donc en incorporel, en logique du sens, à en croire Deleuze ; aussi dirai-je de Hbouss qu’elle est restée dans cette maison de Souk-el-Gharb et non pas qu’elle y a demeuré, c’est-à-dire qu’elle y maintient intense la ligne de l’écriture et qu’il y fait exister ma ruine –, c’est celle qui est restée qui apparaît dans mon souvenir comme la forme noire, comme l’origine de mon monde au nom indéchiffrable (Hbouss), comme la nuit de mon temps, comme la grotte obscure d’où est sortie toute ma lignée et qui ravale alors tout, m’empêchant de remonter plus loin ;

et ainsi sa sœur disparue jeune et qui en est l’envers serait-elle la forme blanche, l’autre branche que je n’ai pas connue, inexistante, et qui revient pour cette raison me hanter comme la vérité éternelle, comme si de l’impossible histoire qu’elle a été à l’origine, il fallait aujourd’hui que j’opère un retournement complet de mon monde et que je déclare que dans cet impossible-là, dans cet inaccessible, dans cette lumière d’août de mon monde entier (qui pourrait, tout comme l’apparition blanche du bloc de Littell, m’empêcher d’écrire, c’est-à-dire qui pourrait m’obliger d’arrêter l’écriture en pure perte, l’écriture craintive de l’anfractuosité, et de commencer l’écriture du bloc entier de l’histoire), réside justement la vérité éternelle de mon histoire et qu’elle ne réside pas, comme je l’aurais pensé, dans la poursuite obscure de la fente ; qu’elle réside dans cette lumière retournée de la sœur disparue de mon arrière-grand-mère, dont le nom m’intrigue par sa beauté et par sa clarté, également par son point – qui comportera, comme on le verra, une décision –, qu’elle réside dans cette alternative inexistante, disparue, qui jette pour cela la lumière de la vérité sur ce qui est resté, et sur ce qui a vécu ;

lorsque Badih, donc, m’a suggéré que le nom de cette sœur blanche, Noss-el-Deneh, pouvait ne pas signifier la moitié du monde (Nisf-el-Deneh) comme je l’ai toujours poétiquement pensé, mais le centre du monde, comme le prête à penser l’équivoque du mot « Noss » en arabe libanais ; ce glissement du sens, ou plutôt son recentrement autour de la seule trace, magnifique, que nous ait laissée cette arrière-grand-disparue et qui est le sens de son prénom (qui n’attend donc, comme le dirait Badiou, que le « travail des conséquences », que la révolution qui viendrait, de cette trace, créer le corps qui supportera la vérité), étant en soi un indicateur suffisant du passage du sens de l’apparaître du monde pour moi : son passage de la moitié du monde (qui resterait entière, non connue, poétique, et pour cette raison aussi simple qu’un prénom ; comme si on ne pouvait pas appeler une jeune fille du nom du monde, le monde étant déjà si compliqué, mais de celui de la moitié du monde, oui ; car alors, ce ne serait pas le Tout que l’on nommerait là ; on se contenterait de la moitié, et cette jeune fille, simple, pourrait exister avec son monde), au centre du monde (qui ne me laisserait plus d’autre choix que la précision absolue et, après la précision, que celui de l’inversion du point) ;

JE PENSAIS POUVOIR PROLONGER INDÉFINIMENT MON IMMERSION JUSQU’À CE QUE LA CHUTE, SUR LE CENTRE PRÉCIS DE MON MONDE, D’UN BLOC COMME CELUI DE LITTELL me donnât à penser que la coïncidence était trop forte, le sujet trop manifeste, la machination du monde (ou de son devenir) cousue de fil trop blanc, pour que je ne me redressasse pas de mon sommeil de la surface et ne réalisasse pas soudain qu’il était grand temps que je profitasse de ce surcroît de précision et de ponctualité, de cette chute trop verticale du bloc trop blanc de Littell, pour tenter au moment même où je retournerais de ce point absolu vers mon monde reconnu, retourné et armé à présent de la logique inverse du livre de retourner également le problème et dinférer l’intensité de mon monde.

La mesure n’est pas la bonne, en d’autres termes, selon laquelle je resterais arrêté par l’improbabilité de la chute sur moi d’un astéroïde comme Littell ; car la métrique ici n’est pas extensive. Il ne faut pas non plus – pas tout de suite en tout cas – m’interroger sur la matière, la texture, ou la consistance dont le monde où je vis doit être fait pour attirer des chutes, des coïncidences et des illuminations de cette sorte. Au contraire, il faut penser que l’improbabilité de la venue de Littell est sans commune mesure avec l’improbabilité initiale de mon monde et avec son événement primordial, qui sont son degré d’intensité et son degré de précision, et il faut alors reconstituer l’intensité de mon monde, à partir des conséquences de sa logique.

Car ce monde est initialement celui du livre. Voilà ce que je réalise aujourd’hui. Voilà la chose impossible, et c’est « à cause » de cette impossibilité que Littell est venu. Ce qui veut dire que des venues infiniment plus improbables auraient pu, à partir de là, également se produire.

* * * * *

Ce qui m’apparaît aujourd’hui, après l’apparition de Littell dans mon monde et les disparitions que cela a aussitôt, inversement, entraîné, c’est à quel point ce monde, dont la maison Khalil a longtemps occupé le centre, était un monde de logique et d’intensité, un monde de relations et non pas un monde de multiplicités simplement co-existantes et déliées.

L’hôtesse de Littell ne l’a pas fait venir dans une ontologie sans lumière et sans intensité, mais dans un monde déjà tendu par une logique et qui devient encore plus tendu par la force de mon travail, par l’intensification que vient y rajouter mon effort de presser en tous ses points et de pousser le plus loin possible mon appui sur son bord, en un mot, encore plus tendu par la tension superficielle qui est devenue, à cause de l’intensité et de la densité de mon travail, tellement extrême que la surface, si fine et à la fois si compliquée comme un véritable réseau à la capacité de transmission infinie, est aujourd’hui absolument sensible en tous ses points.

Et c’est ainsi vers l’intensité initiale de mon monde que ces événements incroyables me retournent. L’improbable me retourne vers l’évident, vers le manifeste, et vers le plus intense. Car voici, à cet extrême de l’intensité ou me voici réduit – ou plutôt, retiré, repoussé –, que doit s’illuminer le sens de mon existence et que je dois désormais en découvrir les deux extrémités à la fois, c’est-à-dire qu’avant que je ne meure tout à fait (à moins que les deux morts ne reviennent au même), le temps est venu pour moi d’examiner de plus près ma mort dans ce monde-ci, dont la logique m’illumine, c’est-à-dire les modalités en propre de ma disparition.

Au moment où je disparais, en ce point singulier où je me tiens entre deux mondes, il faut m’arrêter pour reconstituer la logique du monde où j’étais resté pendant tout ce temps-.

01.09.2009

Inversion des blocs

La difficulté vient non seulement de l’inversion – la difficulté inhérente aux problèmes inverses – mais de ce que, en disparaissant derrière les degrés d’apparition de mon ancien monde pendant que je le revisite et que je le parcours, en en recherchant, non pas l’envers, comme dirait Badiou – car cette opération aurait toujours lieu au sein de la même logique – mais l’inverse, non pas l’opposé de ce point d’apparaître dans la logique mais la façon dont la logique elle-même s’attache en ce point, en un mot, en cherchant à reconstituer la logique entière à partir de la constellation de points où les objets apparaissent,

(c’est-à-dire que ma disparition derrière les étants-apparaissants de mon ancien monde ne se réduit pas à une retraite dans l’inapparaissant mais constitue une prise de risque sur la logique elle-même, une mise en variables et une contraposition de la logique elle-même qui ont lieu le temps de l’inversion ; je disparais, non pas à la manière d’un inexistant du monde, mais à la manière de l’écrivain qui retourne vers le monde pour l’écrire, le livre à la main),

la difficulté supplémentaire vient de ce que, en disparaissant doublement, à la fois au titre de l’inexistant que je suis devenu dans ce monde et de l’écrivain en charge d’y retourner comme un spectre afin d’en inférer l’intensité en tout point, je dois, dans le même passage, non seulement écrire ce monde et en reconnaître la logique, mais soudain réaliser qu’en l’écrivant de la sorte, je le quitte, et que la difficulté la plus grande sera ainsi la difficulté suivante (ou plutôt : simultanée, car la difficulté est pour grande partie de ne faire de ces deux difficultés qu’une seule), à savoir celle de trouver et de construire le monde suivant.

* * * * *

Badiou décrit directement les logiques des mondes et ne s’attèle pas à la tâche du problème inverse (celle de déduire la fonction d’intensité de l’apparaître à partir des apparaissants du monde). S’occupe-t-il de genèse du monde ? Est-il conscient que le problème inverse est en soi une révolution de la logique, puisqu’il y creuse une disparition d’un ordre supérieur à celui que la logique prévoyait, la disparition qui consiste à s’aventurer dans l’inverse et non pas à se fixer à l’envers, et que, comme il s’agit, en l’espèce, de livre et que la reconstitution de la logique du monde consistera en majeure partie à trouver que celui-ci avait la matière et le sens d’un livre, va s’imposer par la suite la logique du livre lui-même ?

C’est-à-dire que l’écrivain qui tente de résoudre ce problème inverse ne peut pas retourner vers le monde pour tenter de le retourner, il ne peut pas en rechercher la matière ou la distribution d’intensité qui faisait qu’il s’écrivait comme un livre, et ne pas, à partir de là, en emporter le livre ; c’est-à-dire qu’il ne peut que s’en sortir avec un livre qui ne sera pas la simple collecte des points du monde mais sa transformation : un nouveau monde et une nouvelle logique, une genèse que j’ai appelé celle du livre.

Mon problème de logique se double ainsi d’un problème de genèse. Tout en inversant l’intensité de l’ancien monde point par point, je dois construire le suivant. Je dois reconnaître que la logique de l’ancien monde a toujours été celle du livre. M’expliquer les apparitions dans ce monde-ci (le bloc de Littell) et les disparitions que cela entraîne (la mienne) par la seule logique du livre, et penser que l’ancien monde a toujours été préparé pour ça et qu’il était fait pour ça.

Ce faisant – car alors je n’aurai plus le choix, c’est-à-dire que cette limite partagée de l’écriture sera reconnue comme la persistance de la ligne du livre –, je ne peux plus demeurer dans l’ancien monde dont je déclare déchiffrée la logique, mais je dois véritablement pénétrer le livre maintenant.

* * * * *

C’est l’intensité propre de l’ancien monde (que j’infère par l’inversion) qui m’apparaît comme celle du livre et qui explique que je doive disparaître lorsque le bloc de Littell apparaît (sachant que ma disparition se doublera de celle du logicien qui vient remplacer la logique afin de l’inférer). C’est bien en livre que je change mon ancien monde au moment où j’en produis cette lecture et où je vis cette disparition. Mais le propre du livre est alors de s’emporter au-delà du monde afin de produire le suivant, combinant ainsi la genèse du (nouveau) monde à celle du livre même qui avait l’air de tout envelopper.

La fonction de mon écriture est double. Pendant que je déclare que mon monde ne faisait que s’écrire (et non pas se vivre) et que c’est justement la raison pour laquelle des coïncidences comme celles du bloc de Littell peuvent se produire et dans le même temps entraîner des disparitions comme la mienne, en écrivant cela et en persistant dans cette écriture-là, en empruntant cette écriture comme mon véhicule de retour à ce monde à travers ma disparition même, et de retournement de ce monde par cette disparition même (c’est-à-dire en comprenant désormais mon monde par l’écriture), je trouve et je crée la matière dont le monde suivant sera fait.

Il y a là une continuité de la matière de l’écriture (ce que j’ai appelé la « persistance de la ligne du livre »). En trouvant la logique du livre comme résultat de l’inversion de la fonction d’intensité du monde où je vivais (et par là même disparaissais : c’est-à-dire que cette logique de l’écriture et du livre, je la réimprime dans mon monde et je l’y réécris, à la fois par le constat objectif de ma disparition, qui s’interprète au nom de cette logique et qui est l’un parmi les multiples points où j’inverse la fonction le constat qui est que je ne peux que disparaître si ce monde est un livre , et à la fois par ma disparition subjective, par le fait que j’apporte aujourd’hui à ce monde la révolution du livre et sa relecture comme un livre), en trouvant et en lisant cette logique, par là même je trouve la matière du livre et celle du nouveau monde.

* * * * *

Le livre ne laisse d’autre choix que celui de l’emporter, une fois qu’on a retourné le monde pour lui. Je retourne le monde, non seulement pour écrire un livre, mais pour comprendre le monde de la seule façon qui puisse s’inférer de sa logique d’apparition et de disparition ; et le livre fait que, une fois sa logique établie et inscrite dans le monde, sa matière ne peut alors que m’emporter et me faire accéder à une logique supérieure.

Car il est clair que les parois et les surfaces matérielles du monde où je vis (et disparais et inverse la fonction d’intensité) sont désormais trop liées aux pages et à la reliure des livres pour que je m’en sorte en pensant qu’il m’est demandé d’écrire un livre extérieur à tout ça. Car un livre écrit sur un monde reste un livre écrit sur un monde. L’inversion n’y a pas lieu. On n’y obtient pas le monde du livre.

Mon monde contient déjà des livres, celui de Littell et celui du dernier écrivain, qui sont venus y produire leurs auteurs, au nom de la seule logique du livre, et non pas, comme le pensait l’hôtesse de Littell, au nom de la logique banale du monde ou de la mondanité. À quoi j’ajoute que mon monde était préparé comme un livre et qu’il attendait son « livre » (d’être livré) pour pouvoir ainsi accueillir ces livres-là et expliquer la logique d’apparition/disparition qui les y lie. Or, de rassembler cela ne suffit pas à faire vraiment du monde un livre, d’autant que la présence des autres livres, qui y est liée, qui n’y est pas fortuite et détachée, me pousse à monter d’un cran.

Il faut rendre plus intense et différentiée ma disparition. Il faut profiter de son double titre. Il faut trouver la ligne d’écriture qui sera telle que ma disparition objective du monde que je décris comme un livre (une disparition due à la logique préparée du livre et de la bascule entre l’apparition du bloc et la disparition de l’insecte) s’y confondra avec ma disparition subjective en tant qu’investisseur (ou convertisseur) de cette logique, en tant que logicien qui l’inverse, et telle que, de ce retour au monde qui sera que, en dépit de et à travers même ma disparition objective, je viendrai justement affirmer la disparition d’ordre supérieur qui est celle du logicien du livre, de ce seul retour possible au monde qui devient un retournement du monde, de ce retour qui ne peut être quun repliement et quune affaire de surface et donc déjà une façon de changer la topologie du monde (d’autant plus que les volumes sont occupés, et les situations bloquées, par les blocs et les volumes correspondants qu’on appelle par ailleurs des « livres »), il y aura matière à tirer un livre.

* * * * *

J’ai disparu de ce monde par la logique du livre qui y était contenue, ou qui y gouvernait les relations d’apparition et de disparition. Et je retourne au monde comme un spectre et comme un revenant, afin d’inverser cette fonction et de lire la logique du monde comme celle du livre. Mais ce retour, qui n’est que l’affirmation redoublée de ma disparition puisqu’il se fait pour ma disparition (pour la comprendre et pour revenir dessus) et par ma disparition (car c’est seulement en disparaissant que je peux revenir à la manière du spectre et du logicien, d’autant plus que ma disparition est l’un des points de manifestation du monde), n’a plus matériellement qu’une seule possibilité, celle de créer un monde autour de la matière de ce retour (car ce retour n’est que matière, étant donné qu’il n’a pas de possibilité ou même d’espoir et qu’il n’a que la nécessité de retourner au monde et de le replier), celle de trouver le monde qui pourra combiner, dans sa composition chimique même, tous les sens de la disparition et tous les sens de retour qui y correspondent, et qui sera le monde du livre.

En reconnaissant la logique du monde disparu comme celle du livre, et en revenant à ce monde pour en inverser l’intensité et pour en déduire la logique, je me retrouve dans un monde, je m’inscris moi-même dans une logique (celle de ce retour, de ce retournement, de cette reliure) qu’il faudra découvrir. En avançant à travers ce qui a l’air d’une double disparition, je serai en train d’avancer dans une nouvelle matière positive qu’il s’agira de reconnaître, et peut-être même d’inventer, celle du livre supérieur, celle du livre qui sera devenu, et non pas qui était, ou qui apparaissait.

Les logiques et les parois de mes mondes sont trop enchevêtrées, disais-je, pour ne pas projeter, par leur résolution ultime, un livre d’un genre nouveau, une nouvelle théorie du livre, que sais-je. Dans ce livre, quelque chose devra se transmettre directement du lieu à la matière. Car la force d’attraction et l’intensité viennent avant tout, dans mon monde du livre, de ce que des places distinguées, celle de Fürstenberg, celle de Yarzé, celle de Tyr, attirent la chute de ces blocs d’auteurs ;

et cela est d’ailleurs inscrit dans la nature de ces lieux privilégiés et singuliers que d’inverser la logique usuelle des livres et de suggérer que si leurs auteurs se retrouvent là et apparaissent là, c’est d’abord en vertu du lieu et non pas de leurs livres, ou plutôt – car il ne s’agit pas d’oublier qu’ils ont écrit ces livres ; cette reconnaissance est même ici la loi première –, c’est en vertu d’une reconnaissance entre le livre et le lieu.

Ils sont là et ne se retrouvent pas ailleurs ; c’est le lieu qui porte ici la logique et les points de la future inversion ; mais ils sont là en tant qu’auteurs/porteurs de leurs livres. Ces lieux sont les lieux de rencontre entre les livres et le monde de l’apparaître. D’où l’inversion.

* * * * *

Comme conséquence de la déclaration généralisée de la logique du livre, et du retournement du monde sur lequel je reviens pour inverser la logique et comprendre ma disparition comme l’indicateur de l’intensité du livre, ce retournement généralisé de la table, qui semble déclenché par maître Toni, le gardien de Faqra.

Je n’oublie pas que maître Toni a été le premier à me tirer une table ; lui le premier a écarté ma table de la foule et a créé pour mon monde un premier point distant (que j’avais alors médité selon la logique du local et du global et du système de positionnement) autour duquel il pouvait commencer à tourner et à se transformer en livre. Or, le voici qui m’invite, à l’occasion de ma dernière visite à son domaine, à sortir de l’espace jusqu’alors confiné des tables et de leur service.

Au lieu de déporter une table, au sein du monde des tables, le plus loin des gens et du monde, pourquoi ne pas sortir dans le monde extérieur, en l’occurrence dans la largeur entière des points de vues et des routes du Liban, et trouver les points (là-dessus, je pouvais compter sur lui comme guide) où installer à même le relief du pays (il suffit d’un parasol) des tables déliées, libres, qui ne seraient liées à aucune salle et à aucun groupement de tables, et où l’écriture pourra couler de source ?

Lui, maître Toni, le spécialiste de la création de tables (et cela me fait repenser à celle qui est toujours portée disparue aux Deux Magots) qui exerce son talent combinatoire et créatif dans un espace d’autant plus réduit qu’une foule de plus en plus grande de personnages de plus en plus importants le presse tous les jours de lui y inventer des tables, a lui-même considéré la sortie de son monde et l’explosion de son talent (ou était-ce proprement une révolution de son pouvoir et non pas de son savoir, une révolution qu’il aura lui-même voulue, pour son sujet aussi bien que pour le mien ?) qui consistent à créer pour moi une table, unique à chaque fois, d’autant plus localisée et apparaissante dans le monde que son apparition et son être-là se mesureront à l’intensité du courant d’écriture qui pourra en couler, dans un espace cette fois-ci ouvert et proprement illimité, livré à la seule imagination de la nature et à la seule liberté des trajets, à la donnée immédiate des points de vues, et qui est l’espace du Liban entier.

Cela inverse le monde dans la table. Cela en fait jaillir l’intensité. C’est ainsi que la fente que j’ai indéfiniment explorée devient source et jaillissement. Car, tandis qu’une table de café ou de restaurant, sur laquelle je me suis mis accidentellement, et même perversement, à écrire, n’avait d’existence qu’en tant que table parmi d’autres dans un café ou dans un restaurant, voici que maître Toni libère la table de cette première chaîne, et donc la future écriture de l’exclusion correspondante, et déclare qu’existe une table en tant que telle, une table non forcément liée à un café ou à un restaurant, une table pour écrire et non pas pour manger ou pour boire le café ;

mais une table qui n’est pas quelconque pour autant, une table non chaotique, non livrée à la fantaisie du seul sujet de l’écriture (comme risque de l’être toute table qui a traversé la révolution du service et qui a été marquée par le sujet de cette révolution-là), puisque ce sera une table à laquelle lui, maître Toni, le serviteur suprême, le maître des tables, veillera et servira.

Pour indépendante qu’elle soit du service de restaurant ou de café, cette table ne le sera pas du service de l’artiste qui aura réussi, de son côté, à inverser l’intensité de son monde et à réaliser que l’intensité du service, dès lors qu’elle passait par lui, il pouvait la localiser où il voulait, et par exemple, m’inviter à en profiter, non pas pour manger ou pour boire, mais pour écrire ;

ce qui est la meilleure façon, dans le monde, de rendre intensité pour intensité et de superposer deux points où deux logiques du monde s’affirment et pourront s’inverser à la fois.

21.08.2009

Au cœur de la mesure

J’ai introduit des chiffres et une mesure dans mon cœur, c’est-à-dire dans mon ventre, la nuit dernière, en mesurant mon rythme cardiaque tout le long de la nuit de sommeil, et c’est sans doute pourquoi j’ai fait ce cauchemar où un ennemi invisible, dont je connaissais sans doute seulement le nom, m’a soudain planté un couteau dans le ventre au moment où la cabine d’ascenseur où je me trouvais a atteint l’étage où il s’était caché, faisant pénétrer la lame, en un seul et même mouvement intense, à travers la vitre de la cabine – ou était-ce seulement une grille dont les interstices ont pu guider le couteau ? – et dans la chair,

à moins que mon agresseur n’eût à l’avance saboté le mécanisme de verrouillage de la porte de l’ascenseur et ne soit parvenu à ouvrir celle-ci prestement au moment du passage de la cabine devant lui, afin de me livrer le coup de couteau, si bien que, tout cloué par la douleur que je fusse, ma terreur première était de voir se continuer le mouvement ascensionnel de la cabine et non pas le geste interminable de mon meurtrier (qui s’était figé, quant à lui, se contentant de garder le manche du couteau serré fortement dans sa main et la lame de celui-ci profondément enfoncée dans mon ventre), car c’était l’ascenseur qui allait finir par me découper en deux si je ne faisais rien pour l’arrêter et si je ne tentais pas de me séparer du couteau à l’étage même où il m’avait été donné et non pas à l’étage suivant.

Dans ma surprise et dans ma confusion – car la notion de mon agresseur était à tout le moins extraordinaire : le porteur d’un coup de couteau à travers le mouvement d’une cabine d’ascenseur, dont je n’étais même pas sûr que sa figure fût concrète et son intention meurtrière réellement personnelle et tangible, tant son mouvement me semblait inexorable, à l’image de l’ascension de la cabine, et tant la lutte que j’ai malgré tout engagée avec lui (car à supposer que je réussisse à arrêter la cabine, il fallait désormais contrecarrer l’assassin) me semblait désormais relever d’une machination bien plus vaste qu’un bras, que le manche d’un couteau et que sa lame, ou même, que le subterfuge entier de la cabine d’ascenseur et de sa grille (ou était-ce là tout simplement l’effet de la machination du rêve et de sa logique confuse ?) et faire partie d’un système intégré entier dont l’ascenseur, le couteau et l’étage où le coup en serait donné n’étaient que les pièces composantes – dans ma confusion, je devais repérer vite le bouton d’arrêt de la cabine ; et c’est ainsi que le panneau de commande, où je distinguais bien les boutons qui portaient les chiffres des étages et ne reconnaissais pas le bouton de la fin, m’est resté comme l’image la plus claire, et comme définitive, de ce rêve ;

car il était clair désormais que les chiffres des étages mesuraient quelque chose comme des seuils d’intensité de la douleur ou les couches successives qu’il fallait traverser pour achever de pénétrer mon corps, et que la véritable pénétration serait en définitive celle-là, non pas du couteau qui tranche, non pas de la pointe qui dit oui ou qui dit non, non pas d’une alternative binaire ou d’un point du monde (comme dirait Badiou), mais bien de la mesure en moi ; l’image de la fermeture de ma plaie se confondant ainsi déjà avec celle de son ouverture, dans cette cabine insondable qui ne montait ni ne descendait mais simplement opérait en moi ; car l’image (et bientôt le souvenir) des points de suture est finalement bien plus douloureuse que celle de la franche découpe, et cette idée qu’on m’aura recousu le ventre – car c’était comme si une autre main avait déjà commencé le travail dans la cabine qui faisait alors navette – me renvoyait à cet accessoire de couture que j’avais depuis mon plus jeune âge distingué dans la boîte à couture de ma mère et qu’on appelait, dans un mot arabe transcrit de litalien, mesura : un ruban gradué qui s’enroulait comme un serpent et dont l’objet me paraissait soudain plus létal et plus insidieux qu’une lame.

* * * * *

Tel était l’effet, en rêve, de cette sonde que j’avais introduite en moi avant de me coucher et de cette technologie de mesure dont je m’étais corseté, cette exposition du mécanisme secret – ou mieux, nocturne – du corps à la rigueur des chiffres et de la mesure devant ainsi en tout point se confondre avec une déchirure de la chair et du cœur que plus rien, plus aucun bouton, une fois enfoncés ceux de la mesure et enclenché son mécanisme, ne saurait plus arrêter.

Je montais ainsi vers la mesure de mon ventre et vers la fin de sa nuit – comme si cette nuit de mon ventre, cette ignorance où il m’avait laissé, de sa mesure intime, était ce qui se terminait à mesure que montait l’ascenseur du chiffre en moi – en me prêtant à la ceinture et à la sonde ; et ce transfert de connaissance n’allait pas être de tout repos – car c’était comme si j’avais abandonné mon cœur et que je m’en étais remis aux chiffres –, puisqu’il me ravageait comme une lame et se doublait d’un mouvement qui m’emportait en entier.

Il est ainsi remarquable que cette progression du savoir que j’ai initialement voulue en moi – cette sonde introduite en moi pour me mesurer – se soit ainsi extériorisée, l’ascension emportant mon corps dans une cabine au lieu de se produire en lui, et la pointe de la connaissance prenant la forme de ce couteau qui ferait soudain irruption en moi au passage d’un étage et dont la cause originelle disparaîtrait, soit que la main qui donnerait le coup de couteau à travers l’étage restât invisible, soit que le bouton qui arrêterait le mécanisme entier se perdît dans la nuit des boutons d’étages, sans parler qu’il y fût sans doute, pour commencer, absolument étranger et qu’une incompatibilité majeure entre l’ascension de la cabine, entre l’enfoncement du savoir dans mon ventre, et l’arrêt de tout ce joli mécanisme m’empêchât absolument de le trouver.

* * * * *

Ce ne furent pas des boutons d’étages qui me donnèrent à mesurer la progression de l’écriture en moi, au moment du réveil, une fois terminé le sondage nocturne du mystère du cœur, une fois mon cahier posé sur la table sur laquelle j’aimerais dire que je me suis accoutumé d’écrire – voulant créer cette coutume, pour ne pas dire l’inventer, voulant m’approprier cette table en premier lieu –, mais les colonnes mêmes du temple de Jupiter, et parmi ces colonnes, plus particulièrement la sixième, ce dernier bouton d’étage, cette clôture de la connaissance qui justement restait insaisissable. Car cette colonne était entièrement masquée par un peuplier ce matin-là, alors qu’elle ne l’était pas du tout la dernière fois que je m’étais installé à cette table et qu’elle ne l’était même que partiellement aux yeux de quelqu’un comme R. M., qui s’était assis à ma droite, en léger parallaxe par rapport à la colonne et au peuplier (encore que le vent, qui faisait se balancer celui-là, dégageât de temps en temps à sa vue entièrement celle-ci).

Ce qui me laissa penser de deux choses l’une, soit que le peuplier aurait considérablement augmenté de volume jusqu’à masquer entièrement la sixième colonne, quel que fût l’angle suivant lequel on y dirigeait la vue de cette table, à la terrasse du premier étage de l’hôtel Palmyra, soit que, indépendamment du vent, du peuplier et, je dirais même, de la colonne, quelque chose aurait bougé, un événement serait survenu, non pas dans la multiplicité purement mathématique de ce panorama des colonnes mais dans la logique de leur apparition, et même un bouleversement de cette logique, afin de me rappeler que la logique de l’écriture ne suivait pas du tout celle du monde et que, quand bien même on se positionnerait pour écrire, une deuxième fois, à la table même où on avait écrit la première et dont la position exacte pouvait être déterminée, quant à elle, avec une précision très grande en raison des distances qui étaient en jeu et de la nature indiscutable des repères visuels : une colonne, un peuplier et le balcon de cet hôtel qui ne pouvait pas quant à lui, assurément, avoir quitté cet alignement, quand bien même on rechercherait comme progression de l’écriture, d’une année à la suivante, la coïncidence absolue de son endroit, alors la logique de l’écriture, qui n’est pas, comme je le pensais encore l’année dernière, simplement l’envers de l’endroit ou le simple refuge de l’inapparaissant et de l’insecte mais une inversion de toute la logique du monde (que l’écrivain entreprend à la manière du revenant, prononçant ainsi deux fois sa disparition plutôt qu’une), pourrait bien faire qu’à la faveur de la deuxième inversion (qui serait donc absolument une répétition de la première et ne pourrait, en aucun cas, être en coïncidence avec elle – car si le monde entier est inversé pour la deuxième fois afin de produire le nouveau point, et la nouvelle pointe, de l’écriture, dans quel repère absolu pourrait-on se placer pour constater une coïncidence ?), quelque chose qui échapperait à la logique, à la fois du monde et de l’écriture (puisque cette chose aurait eu lieu dans l’intervalle entre les deux inversions et qu’elle serait à la fois inverse à la logique du monde et incalculable, insaisissable, par la logique de l’écriture qui attend cet inverse), aurait bougé.

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* * * * *

Couché dans la mesure insondable de mon cœur, déchiré la nuit par ce cauchemar en forme de couteau et d’ascenseur, et revenu m’installer dès le lever du jour à la table précise dont la place, ou le lieu d’écrire, se mesurait exactement au degré d’apparition de la sixième colonne – or le lieu, pour l’écriture, n’est rien d’autre que la répétition, depuis la table, de l’inversion de la logique de l’apparaître en entier ; la répétition vaut différence, et nul doute que la place de l’écriture, qui intègre et la répétition et la différence et même, au passage, l’inversion de la logique du monde, pourrait se jouer comme le « jeu des différences » où, en comparant deux photographies des colonnes du temple de Jupiter prises à deux années d’intervalle, c’est-à-dire à deux moments différents d’écrire, on constaterait la différence qui serait que la sixième colonne était apparente dans la première photographie et entièrement masquée par le peuplier dans la deuxième –, je pouvais me demander à quel point du monde ou à quelle mesure, ou encore, à quelle logique d’apparaître je serais en train de livrer mon corps ;

car voici que je me réveillais à Baalbek, ayant laissé loin derrière moi à Faqra – et ayant même acquis le message-réponse de ma correspondante qui confirmait que je l’avais tout à fait atteint – le point d’intensité maximale de la logique d’apparition et de disparition, en un mot, du fantasme sexuel qui voudrait qu’à Faqra, alors que l’envie était montée en moi, que le lit était prêt, que de femmes de qualité inférieure m’avaient abordé et que les femmes à la qualité surfaite et refaite et surexposée se donnaient à voir autour de la piscine de l’hôtel, ce soit l’image de X. qui me fût trois fois apparue et qui eût fini par s’imposer, m’indiquant ainsi que si je voulais atteindre avec le plus de précision et le plus d’intensité le point du monde apparent qui s’appelait l’adultère – coucher ou non avec la femme d’un ami sous prétexte qu’elle se laisse désirer et qu’elle le désire elle-même d’autant plus que c’est sa connaissance de femme mariée, et la connaissance qu’on a d’elle, mariée, qu’il faudrait ici combler et donc renverser – alors c’était X. que je devais me faire ;

voici que je me réveillais à Baalbek, loin devant ce fantasme et devant son point maximal atteint dans le message de X. qui me répondait : « À très bientôt », en constatant, comme je le savais déjà, que ce lit de la chambre 30 du Palmyra, aussi séculaire fût-il, était le plus confortable que j’eusse connu, que les colonnes du temple de Jupiter n’avaient pas bougé de place et qu’elles étaient restées fidèles malgré le fantasme du peuplier, mais qu’une mesure insidieuse s’était glissée dans mon rêve, dans l’intervalle entre la sonde du cœur et l’insondable de l’hôtel Palmyra, pour me dire que cette fois-ci où j’écrivais à cette table était la deuxième, et non plus la première.

10.08.2009

Côte de bœuf (III)

La cÔte de bœuf est de l’homme ;

elle appartient à son domaine, elle relève de lui, elle est son sujet manifeste ; le sujet qui se découpe dans sa lumière, une fois que celle-ci se fait ; une fois que l’esprit se lève et que l’art se révèle – une fois que la logique des mondes se déclare, aurait dit Badiou ; car la vérité, et celle de l’art premier en premier, apparaît –, quitte à ce qu’il se détache dans l’obscurité de grottes enfouies dans l’âge de l’homme : bœufs en majesté peints sur les parois, découpant dans la matière première (dans les aspérités, les fentes, les grottes et les replis de la terre qui ont introduit l’accident de l’homme dans le cœur de la matière où il n’a trouvé, au fond de sa grotte, jeté à la renverse dans le monde comme il l’était, que le vide sur lequel s’appuyer) cela qui ne tardera pas à devenir le vif du sujet, la consistance du bœuf saisie par l’artiste contre la paroi avant que de l’être par le feu, que la lumière n’aura, cette paroi, cette première fois, ni rasée ni écrasée mais imprimée comme une griffe, comme l’empreinte même du passé, comme l’origine sans date de l’âge de l’homme

(tant ces peintures rupestres n’ont l’air ni obscures ni illuminées – elles se trouvent dans des grottes, dans des replis de la terre ; sont-elles du fondement ou de la manifestation, de l’ontologie ou de la logique, de la multiplicité inconsistante ou de la consistance du sujet ; sont-elles du mystère insondable ou de la vérité ? ou dira-t-on qu’elles datent d’avant la lumière et la manifestation, d’avant le présent, contemporaines de la matière et du vide dans la matière, de la face unique de la contingence quand elle se faisait matière première et univocité, contemporaines de la formation même du support et de la lumière même qui se faisait, premières à la genèse du sujet et de l’objet ?),

la consistance du bœuf saisie par l’illumination de la vérité avant que de l’être par le feu, (le feu qui ne tardera pas à rendre patient le moment de vérité et à réchauffer le sujet, à introduire le processus et la cuisson dans le mouvement primitif et primordial de la découpe : le feu de la science et de la réserve d’énergie qui ralentira et compartimentera et réservera la vitesse infinie de la création première, le feu de la fabrication et de l’industrie), le bœuf comme sujet premier, à la consistance première, faisant face à l’homme qui vient d’émerger de la grotte et de l’anfractuosité, changeant la face de l’homme qui était aveuglée par la contingence ; c’est-à-dire que l’homme n’avait que la contingence comme sens unique à contempler, et comme seul guide, dans l’obscurité, que le fil aveugle de l’écriture dont le sujet manifeste n’avait pas émergé ;

le bœuf comme le premier sujet de l’homme

(qui aura donc précédé la femme, qui n’est que dérivée quant à elle, et encore, de la côte de l’homme ; sans parler de la côte de bœuf, dont la femme ne cessera de dévier, et donc de dériver, s’obstinant à la changer et à l’envoyer maquiller en cuisine, en un mot à la fabriquer – alors qu’elle est la manifestation de la découpe primordiale du sujet –, à la faire cuire et recuire et recouvrir de diverses sauces, pour ne pas dire à lui prêter des sens, la rendant féminine et donc équivoque, impropre à l’assimilation première de la matière, au retour à la matière et au domaine dont elle vient à peine de se détacher ; la femme, donc, interférant essentiellement dans le processus de la découpe de la côte de bœuf, c’est-à-dire du face-à-face entre l’homme et son sujet manifeste)

soit que la lumiÈre (et la vÉritÉ de l’art) se fasse elle-même au moment du premier face-À-face entre l’homme et son bœuf, au moment du détachement du sujet sous la saisie de l’homme et sous sa main ; au moment où le sujet coupe avec l’anfractuosité et avec l’inconsistance même de la roche, avec l’insaisissabilité de la rencontre entre la matière et l’outil (entre le contenu et l’expression), avec l’indéfinissabilité du réveil où l’on ne sait si c’est l’artiste qui émerge là au fond de la grotte ou si c’est déjà le sujet, ou encore si ce ne sont pas les deux ensemble (le premier sujet de la contingence, l’homme révolutionnaire, l’homme du marché qui vient d’apprendre à marcher, et le deuxième sujet, qui est le sujet manifeste bon à découper et à manger) qui ont émergé à la fois, en même temps que la logique du monde et de l’apparition de la vérité

(car il ne faut pas oublier que l’homme est le seul animal qui sache marcher, debout, c’est-à-dire qu’il a su arrêter, relever, la contingence où il était couché et comme immémorialement coulé ; il a su s’inscrire dans la contingence et, de la face unique de celle-ci, livrer sa version unique, s’y faire créateur alors même qu’elle l’avait précédé, s’en faire traverser le corps et à ce moment même en créer le médium, l’échange immanent, ce que j’ai appelé faire le marché et que j’appelle maintenant se lever et marcher ; et je viens de comprendre pourquoi cette domination de la contingence, ou plutôt, cette autorité sur elle qui est le propre de l’homme, est homonyme avec le marché – car je suis sûr que l’homme est également le seul à connaître le marché, et qu’avant le plus vieux métier du monde, il existait déjà le métier de ce métier-là, à savoir le commerce, en tout premier lieu celui du corps et celui de la femme),

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soit que le face-à-face soit dÉjÀ bien avancÉ et consommÉ dans la lumiÈre crue, le sujet du bœuf n’étant pas cette fois seulement manifesté et détaché, mais déjà retourné et suspendu au croc du boucher ; celui-ci, non plus en artiste émergeant de l’anfractuosité de la roche en même temps que la vérité du sujet, mais déjà en tailleur de pierres et habillé pour l’occasion en tablier complet, ou plutôt, de blocs ou de quartiers entiers, de viande ; le boucher en équarrisseur du bœuf et taillant dans le vif du sujet à un âge déjà avancé de l’industrie et de la vérité du bœuf, où le sujet primitif s’est depuis longtemps découpé ;

la cÔte de bœuf est de l’homme avant que d’Être de la femme (c’est-à-dire que le sujet de celle-ci ne s’est pas encore manifesté, et comme étant elle-même dérivée, elle n’aura de cesse qu’elle n’aura indéfiniment détourné l’homme de son sujet premier et changé celui de la côte de bœuf)

et mÊme ELle a de l’homme et de la vitalité et de la virilité ; elle a du goût pour l’écrivain mangeur et buveur comme R. M. et elle n’a que de l’étonnement et de l’étrangeté (pour ne pas dire, de l’illogicalité) pour l’écrivain, comme moi, des sujets décharnés, pour ne pas dire des sujets brisés et qui ne sont pas encore parus, qui n’ont pas émergé de l’anfractuosité du rocher ;

la côte de bœuf est de l’homme, comme sujet mangeur et buveur, en tant que celui-ci se sépare de l’animal et s’en découpe (car l’homme tranche sur l’animal), c’est-à-dire que si la première révolution de l’homme est celle du marcher (que j’ai également appelé « marché » parce que l’homme, de couché et de coulé, se redresse et devient l’auteur de la contingence qui lui donne son sens unique et sa seule face ; parce qu’alors l’homme, devenu auteur, devenu faiseur, de marché, donnera de celle-ci, en retour, en éternel retour, sa version unique) alors l’homme reconnaîtra dans la côte de bœuf, cela qu’il découpe dans le bœuf, cela qui est le face-à-face avec son premier sujet, il y reconnaîtra le sujet de la révolution de l’homme, la ligne à découper qui le sépare de l’animal par le marché et qui bientôt l’y réunira par le manger et par la découpe du sujet dans la lumière de la vérité :

la réunion de l’homme qui apprend à marcher et qui, le premier, a donné dans l’anfractuosité du rocher, dans cette brisure-là, dans cette surface aux milles faces et aux milles bris que rasait à peine la lumière, sa première version (et la « version », me dit-on, est également le nom de la position du fœtus dans le ventre de sa mère, ou plutôt de son retournement, avant de naître), sa réunion avec le sujet manifeste de l’animalité, premier sujet celui-là, de la côte duquel et de la découpe du bœuf duquel est issu l’homme lui-même ;

ce qui veut dire que l’homme n’est qu’une partie de la vérité et qu’un seul côté des choses (obscur ? lumineux ? – en fin de compte l’homme, en tout cas qui écrit, n’est peut-être que la face cachée de la contingence, la contingence dissimulée, secrète et timide, qui ne veut pas être reconnue ou apparaître, qui se voile la face), que l’homme n’est lui-même qu’une côte de bœuf et qu’avant que ne se détache le sujet de la révolution de l’homme (marcher, découper sa version, se mettre debout donc, dans la matière couchée et coulée de la contingence) ou que ne se manifeste la consistance du bœuf, il y avait le geste inaugural qui partage l’homme et le bœuf ;

le deuxième étant la consistance du premier et sa lumière manifeste qui ne tardera pas à l’écraser ; le bœuf étant le bloc de viande de l’homme qui ne laissera d’autre alternative à ce dernier que celle de rester l’insecte de la surface et de faire un pas de côté afin d’éviter l’écrasement, rejoignant dans l’un ou l’autre cas l’anfractuosité du rocher, ou de prendre du volume et de le manger ;

le bœuf étant finalement l’origine de l’homme et le premier phénomène manifeste duquel sera issu l’homme, que ce soit dans la découpe et la séparation d’avec le bœuf – ce sens-là de la côte du bœuf qui est l’homme – ou dans la découpe du bœuf lui-même, le sujet manifeste, qui donnera la côte de bœuf qui sera prête à manger.

* * * * *

La côte de bœuf est de l’homme en tant qu’elle le découpe du bœuf et que dans le face-à-face qui va suivre, l’homme rejouera le sujet manifeste (répétera la côte, répétera la grotte, recommencera l’impression et refera la lumière, sera prêt à faire apparaître le sujet, à le dire et à l’écrire, ou à le faire disparaître, à le manger et à l’engloutir – on parle de quartier de viande mais également de dé de chair), c’est-à-dire que dans cette découpe-là et avant de porter l’attention à aucun sujet particulier, il faudra considérer celui de l’animal entier – tels sont, en effet, l’appel et la sommation de la côte de bœuf – et au bœuf qui se découpe dans la lumière crue du boucher ou dans l’obscurité primordiale de la grotte, il faudra adjoindre la découpe du dauphin qui a été notre sujet manifeste d’hier, ici à l’hôtel Atlantis de Dubaï, la côte de dauphin dont est également issu l’homme – c’est-à-dire la ligne qui partage l’homme du dauphin et qui fait réunir le premier au deuxième dans la version de l’auteur, qu’on appelle également, ce n’est pas là un hasard, director’s cut –,

et il faudra m’émerveiller de ce que l’enfant, ce petit de l’homme qui n’est pas encore complètement découpé de l’animal, trouve ces mots inconnus de moi pour organiser le monde de l’animal en monde imaginaire, où les images de l’animal sont évidemment plus vives que celle des hommes, ma fille la plus jeune me parlant ainsi de la tradition de la vache qui est de « dormir avant la fin du jour et de se couvrir le dos de paillettes brillantes parce qu’elle a peur du noir », et qui est également de « ne jamais montrer son museau sauf à ne pas respecter la tradition comme le fait parfois Kiri, la vache en peluche », ou de la tradition du dauphin qui « n’a pas le droit de regarder le ciel avant d’avoir un an – ainsi l’ont dicté les oiseaux, ces anges du ciel pour les dauphins – mais seulement le soleil ».

La côte de bœuf est de l’homme et revient à lui à travers la ligne de découpe par laquelle l’homme se sépare de son sujet et le reconnaît, le présente à table, émerge du plan d’immanence (l’anfractuosité de la matière, la fente, l’intérieur du rocher) pour aborder le plat et y goûter, pour aborder la côte du bœuf comme l’ascension qui va transformer le plan d’immanence en plat manifeste, sur lequel on se jette non pas comme dans le vide mais dans le creux, à cause du creux que l’homme peut avoir et qui s’appelle avoir faim et qui est la seule chose qu’on peut avoir en n’ayant rien, qu’on peut avoir après la fin du sujet et le départ du dernier écrivain, au moment d’aborder le sujet d’après la fin des sujets et qui est la genèse de tout sujet, la critique de tout sujet qui s’appelle le désir (Nietzsche) ou tout simplement la faim, et qui va transformer le plat en sommet, pour ne pas dire du goût.

Quant à la femme, elle chasse et renvoie la côte de bœuf ; à son tour de trancher et de découper, à son tour de transformer l’homme en bœuf de la côte duquel elle sortira et pour lequel elle sera l’homme que l’homme avait été pour le bœuf. Et je ne perçois, dans la compagnie des femmes en laquelle m’a laissé le départ du dernier écrivain, que des hurlements pour trancher et pour tailler dans le vif du sujet. Dans quel sujet tranchent donc les hurlements de douleur (ou est-ce de désespoir ?) de la vache-mère ? Dans quelle viande tranchent les hurlements de Zeina ? Sans doute celle des femmes dont le corps est dans l’eau, vaches aquagymes, non plus côtes de bœuf et sujets fermes, mais chairs inconsistantes et contentes de l’être.

La découpe de la femme – ses cris et ses hurlements – marque sans doute la fin de tout sujet manifeste et le retour de l’homme écrivain à la terre et au rocher ; à moins qu’il n’y ait enterré et stocké des vieux sujets ; à moins que je ne rejoigne la vague de l’immanence que je n’ai jamais vraiment quittée et que je ne déclare que, de la présentation du plat au-dessus du plan, de la manifestation du sujet, du partage entre le bœuf et l’homme, du sujet à découper à manger, et jusqu’au départ du dernier écrivain qui m’a laissé en compagnie des femmes et qui m’a sommé (moi la dernière possibilité, moi l’unique nécessité, moi la matière première même et le passé infini, moi l’écriture) d’écrire sur ce sujet apparent et manifeste, sur le sujet vrai de la côte de bœuf, c’est du même unique enroulement de ma vague qu’il s’agit, c’est-à-dire de mon vent de signes, de mon véhicule de pensée, de ma propre surface de marché ;

à moins que je ne traite l’absence du dernier écrivain (qui m’a laissé en compagnie des femmes) et l’absence de la vache à lait (qui quitte la logique du monde avant de quitter le monde, qui n’a plus pour les hommes de ce monde-ci qu’une logique d’images, que j’imagine plus vives que les nôtres puisque plus animales, et que des noms d’animaux, une logique absolument étonnante, à la manière de celle de ma plus jeune fille, qui est, dit-on, l’héritière manifeste de la vache-mère, le croisement entre cette dernière et moi, l’inversion de mon sujet manifeste, la création, ici, d’un enfant : non plus la version de l’auteur, une coupe, non plus une révolution, non plus une découpe ou le partage du bœuf et de l’homme, non pas une côte créatrice, mais le croisement de l’homme et de la vache, cette fois) comme un seul et même sujet, hurlant de vérité celui-là et non pas seulement illuminé, le sujet d’après l’apparaître et le disparaître, le sujet du croisement entre la côte de bœuf et la divinité de la vache, le sujet de la critique totale, celui qui suit la résurrection même des corps et le raffermissement de la route des corps, un sujet hurlant, une matière hurlante qui a dépassé en intensité les cris mêmes de Zeina ou les gémissements des hyènes chinoises qui ont dévoré hier la côte réjouie de mon meilleur ami, comme le seul sujet qui fait que je reste à l’ombre de tout sujet, faisant du départ de l’écrivain et du départ de la vache-mère une seule et même chair à plier et à découper.

06.08.2009

Côte de bœuf (II)

La cÔte de bœuf ou le sujet qui apparaÎt après que l’Écriture disparaÎt, le sujet qui se dÉcoupe et qui se manifeste, qui se prÉsente À table, prÊt À manger, dans une introduction dans la matiÈre qui tient dÉsormais de l’ingestion et non plus de la fente, dans une consistance du sujet qui a l’air externe et qui se dÉtache comme un bloc

(prêt à tomber et à m’écraser ? Ainsi mon livre achevé serait-il une côte de bœuf ? Ainsi l’auteur qui a fini son livre serait-il prêt à découper le sujet de la côte de bœuf et à manger ? Ainsi la lumière qui était rasante quand elle n’illuminait que les aspérités et les fentes de la surface de la table, c’est-à-dire qu’elle n’en révélait que les accidents et que les éléments incorporels – et pour cette raison impénétrables – mais que, pour cette même raison qui est la matérialité de l’illumination rasante et de la continuité du fil de l’écriture, elle faisait pénétrer à l’intérieur de la matière première, insistante et non pas consistante, qui est ici celle de la contingence à la face unique et à la surface infiniment brisée ; ainsi cette lumière deviendrait-elle écrasante lorsque le sujet se détacherait et se découperait dans la lumière et qu’il deviendrait le sujet manifeste de la côte de bœuf ? Ainsi l’introduction dans la matière première qui consiste à continuer d’écrire malgré le fil absolument brisé et absolument arrêté (il a des arêtes), c’est-à-dire absolument recommencé, de l’écriture –

car la matière première, avant même l’apparition du sujet et de l’objet, est faite de la discontinuité, ou plutôt, de l’appui répété de l’existence sur le bord du vide : l’appui indéfiniment répété dans le même sens, qui est le sens même de la contingence ; la matière première n’est pas l’existence de la matière ou même sa possibilité ; elle est la répétition et le réarmement du virtuel, le retirement et la relance de l’écrivain face au champ de ruines (il est re-tiré sur les ruines) ; elle est le vide de l’hôtel qui a la face des ruines (il est en face du site), qui est hanté par l’écrivain et traversé par les couloirs labyrinthiques du service, où ne se joue ni l’existence, ni la demeure, ni la possibilité, ni l’imagination, ni l’inspiration, mais le rester, qui est la clé de l’écrire, l’inversion de l’ordre du demeurer et du partir et de l’ordre même de la nécessité ; celle-ci n’étant plus la somme totale des possibilités mais l’inverse, c’est-à-dire la vitesse de retournement de l’écrivain qui n’a plus que l’exosquelette, dont le disparaître a également devancé l’apparaître et qui est devenu l’inverse de la nécessité de penser (ou de la pensée fondationnelle, ou de la pensée établie) : il est devenu la seule possibilité restante mais inversée, c’est-à-dire qu’il est beaucoup moins que la somme des possibilités et même moins qu’une possibilité, puisqu’il s’agit, parmi toutes, de celle qui reste ; non pas qui reste au fond d’une boîte de possibilités mais qui inverse et le signe de la boîte et le signe de la somme, c’est-à-dire qu’elle inverse le sens même de « rester », puisque c’est l’écrivain qui est sommé ici de rester, en tout cas de ne pas partir avant d’avoir écrit : seule façon d’être et de rester sur les ruines, qui est la seule manière d’écrire ; seule manière d’y être sommé, appelé, enjoint ;

la matière première n’est ni l’existence de la matière ni sa possibilité, mais l’écriture continuée, qui ne peut avoir lieu que sur la place, à l’intérieur de l’accident et de la fente, c’est-à-dire sur le marché, dans ce milieu continu de la discontinuité et de l’arrêt qui est une répétition, et qui revient à dire, ou plutôt qui le retourne éternellement, que la matière aurait pu aussi bien exister que ne pas exister : non pas la matière ou son existence ou même sa possibilité ou sa pensée, mais tout simplement sa propre matière première, son passé et non pas sa pensée, ce qui est premier à elle, tout simplement sa contingence –

ainsi l’introduction dans la matière première, à travers la fente de la table, deviendrait-elle l’introduction dans le vif du sujet, pour le trancher et le découper, celui qui se présente et qui se manifeste à table, le sujet prêt à manger, le sujet suivant et vivant, qui se découpe, de la côte de bœuf)

ou plutÔt comme un quartier de viande, mais qui n’est pas transcendant pour autant, puisque le manger, À table, fait suite immanente au parler et À l’Écrire,

l’apparaître du sujet (manifestation et découpe du vif du sujet) fait suite à la disparition dans la fente et dans la matière de la table puis à la disparition de la table en entier, c’est-à-dire qu’à ce tour (de magie) de la table, à cette révolution de son service et au fondement de sa compagnie (également appelé tour de table), à la constitution du sujet révolutionnaire de la table, doit bien succéder la manifestation de ce sujet ;

et si ce sujet finit par nommer l’événement continuel du recommencement d’écrire, et après la disparition du support même de l’impossibilité d’écrire, par reconnaître dans ce dernier appui sur le vide son propre nom de sujet de l’écriture, il faut bien après cela, après cette résurrection par la force des choses, que le sujet devienne vif et se manifeste ;

la manifestation de la côte de bœuf et la découpe du vif du sujet faisant ainsi suite logique, et sans séparation d’avec le plan de la table, à la fente et à l’incorporation ; la logique des mondes faisant suite à l’être et l’événement ; le fondement de la table ayant cette particularité que si l’écrivain se fonde en son sein par l’introduction de la fente, s’il en épouse la contingence et qu’il trouve dans l’écriture la mort et la fin de tout sujet, la ruine et le retournement de toute structure et de tout ordre établi, de tout squelette en exosquelette et de toute vitesse de progression en la vitesse infinie de la course de l’insecte, alors, lorsque ce sujet sera prêt à se manifester (c’est-à-dire à manger, après s’être détaché) et la côte de bœuf à se découper, lorsqu’on sera prêt à trancher dans le vif du sujet, c’est encore du plan de la même table qu’il s’agira et cette manifestation du sujet ne fera que prononcer la logique du monde de la table après que la fente et l’incorporation dans sa contingence en auront créé l’événement et fondé la compagnie.

* * * * *

La côte de bœuf apparaît et se manifeste (elle se découpe dans la lumière écrasante) après la disparition de l’écriture (génitif objectif puisque l’écriture est elle-même une disparition : non pas ce qui apparaît à table, ce qui s’y présente, prêt à être mangé et à s’introduire dans le vif du sujet, mais ce qui s’y dissimule et ce qui la fonde, le contraire de ce qui s’y assimile) ; c’est-à-dire que la côte de bœuf fait suite immanente à la disparition du dernier écrivain, lequel, s’il me dit autoritairement sur quel sujet écrire après son départ, après la fin donc, et même la disparition, de la dernière écriture du dernier écrivain, doit lui-même être incorporé à la logique d’apparition de cette côte de bœuf comme dans un pli, et laisser mon sujet apparaître et se manifester – ce sujet de la côte de bœuf – comme le revers même de sa disparition, c’est-à-dire comme son ombre.

Car voici qu’avec la manifestation de la côte de bœuf, je touche au phénomène de la parution et de la sortie, du sujet qui se découpe dans la lumière, c’est-à-dire que dans cette sortie hors de la côte et hors du sujet, je touche également au domaine de la femme, tant cela se vérifiera toujours qu’elle sortira invariablement de la côte de l’homme et du sujet de la côte de bœuf, voulant systématiquement les changer, n’assimilant pas ce qu’il y a d’homme dans la côte de bœuf ;

car la côte de bœuf est l’éternel masculin, avais-je dit, c’est un sujet qui est de l’homme, mais qui, avant cela, a de l’homme : la côte de bœuf, ou le sujet de la sortie, de la manifestation après la révolution.

 

28.07.2009

Côte de bœuf

Si la côte de bœuf est le sujet, À découper et À manger et dont on peut parler, pour ne pas dire l’écrire ;

(manger ou parler, avait dit Deleuze ; absorber, ingérer, sombrer dans le mélange des corps, digérer ; ou glisser sur la surface du sujet sans l’approfondir, sans le décomposer et l’assimiler, courir à sa surface, communiquer avec sa totalité, le rendre fou et ne pas le faire disparaître, le faire apparaître au contraire ;

car manger c’est engloutir, et parler c’est préparer la seule destinée de la surface, celle qui vient après glisser et qui est marcher, celle de la coupure de la vérité que j’appelle écriture, le sinon que de Badiou qui dit qu’il n’y a que des corps – la profondeur et les mélanges, d’après Deleuze – et des langages – la surface du sens – sinon qu’il y a des vérités et que celles-ci apparaissent ; ce qui signale pour moi le moment où la surface devient ferme comme un corps, où elle devient profonde, non pas de contenir des possibilités mais de déplier la notion entière de capacité, ne livrant plus ainsi à la surface, comme possibilité, que la destinée de l’écriture, cette rupture à la fois avec le corps et avec le langage, cette procédure générique, ce marché ; car l’écriture n’a pas de volume comme l’aurait un corps réel et elle n’est pas immatérielle, incorporelle, comme le serait le sens ;

ainsi, après la vache folle – et n’est-ce pas ce qu’est devenue la vache-mère, la vache à lait ? –, je parle de rendre fou le bœuf par la communication totale avec son sujet qui a adopté, afin de pénétrer sa matière, le biais de la côte et non pas de la fente ; le sujet, je le rappelle, s’étant déplacé, dans mon traitement, de la pure surface immanente de la table et de l’écriture par crise et par fente qui ne laissait venir à moi les sujets que rasés par la table et non pas écrasés par la lumière (venir à moi comme la matière vient au vide, c’est-à-dire ne s’appuyant que sur le vide et ayant comme seul sens la contingence et l’imprévision du sujet, le manque total de sujet : ayant une fente pour toute matière, ou pour introduire dans la matière) au sujet consistant, et je dirais presque transcendant, que le dernier écrivain m’impose avec autorité (devenant ainsi l’auteur de mon sujet), ce sujet qui me vient par après et qui est celui de la côte de bœuf ;

si bien que pour aborder ce sujet monumental, ce sujet vertical et dressé comme un sommet, je dispose désormais de la côte plutôt que de la fente ; la côte étant en ceci l’évolution consistante de la fente que, tandis que cette dernière m’introduisait au sein de la matière par la simple opération de la table et du support de l’écriture – cela qui m’aidait, avais-je dit, à supporter l’impossibilité de nommer l’événement continuel de l’écriture et qui avait trouvé le moyen de me précipiter dans cette continuité en remplaçant le vide qui aurait pu l’interrompre, en abolissant la distance non pas avec le sujet suivant, ce qui aurait eu pour conséquence de supprimer le vide et d’annuler l’écriture, mais la distance avec le vide, transformant ainsi le vide en la chose même où j’étais précipité à la rencontre de mon sujet, la fente devenant la fracture même de l’écriture, cela qui me jette à la renverse dans le monde : la réversibilité totale entre le vide et la matière qui trouvait dans cette totalité-là de quoi remplacer l’interruption et peupler à tout jamais le fil infiniment brisé mais désormais éternellement repris et retourné de l’écriture – tandis que la fente m’introduisait dans la matière en brisant infiniment la ligne de l’écriture, ce qui était la meilleure manière de me laisser écrire sans sujet et sans transcendant, à la surface de la pure immanence, en épousant la contingence (mais sans lui faire des enfants) et en la répétant sans l’épuiser ou jamais être épuisé par elle, la côte, quant à elle, découpe le sujet consistant (et quel sujet que celui du bœuf !) et n’est peut-être d’ailleurs que cela : une découpe ;

elle découpe le sujet de façon à l’introduire en moi, dans ma propre matière, à mieux me le faire manger ; la table émergeant et progressant ainsi elle-même, de support à ras de lumière, flirtant continuellement avec le vide, fondant l’écriture et l’écrivain en sa compagnie (une genèse ontologique mais pour cette raison encore sombre, non illuminée par le jour et par l’apparaître, non encore occupée par l’apparence du sujet et encore moins par sa vérité), en table à manger où les plats seraient cette fois présentés (c’est dire s’ils apparaissent) et les convives rassemblés ; la côte de bœuf, ce biais, cette ascension par laquelle j’aborde la montagne de mon sujet, ayant ainsi réussi le prodige de me faire faire enfin, sur la table, le pas de côté qui consiste à éviter l’écrasement de l’insecte sous la masse subite du bloc de mon livre (cette façon de disparaître qui revient pour l’insecte à épouser définitivement la surface, lui qui y courait et dont la structure apparente, qui l’y supportait et l’y faisait avancer à vitesse infinie était celle-là même qui signait, chez les individus moins insectes, leur disparition, à savoir leur squelette, devenue apparente chez l’insecte, devenue exosquelette), une fois que ce bloc de mon livre achevé se serait détaché et précipité sur moi comme un monte-charge dont les câbles se seraient rompus ; car il ne faut pas oublier que ma carrière d’insecte révolutionnaire, celui-là même qui s’était introduit dans la cuisine et dans toute l’industrie de Xerum et qui renverse toute la catégorie de la prévision, se conclut par le détachement de ce gros bloc du BLANK Swan enfin rempli d’écriture, et par son atterrissage sur la surface du marché comme un aérolithe massif qui envoie courir à la ronde mille cafards terrorisés,

et d’autre part le prodige de me laisser sortir enfin de la table et de l’immanence du sujet, pour écrire enfin à côté du sujet ; ce qui est sans doute la meilleure façon pour moi d’admettre que j’écris sur un sujet extérieur, imposé, transcendant comme la côte de bœuf, un hors sujet total donc, imposé par le dernier écrivain que la table a fondé en ma compagnie, et posé sur la table, présenté même et découpé, la matière n’étant plus appuyée sur le vide (immanente : cette table, cette écriture) mais devenue bœuf, la fente et l’interstice étant devenues côte et entrecôte, le sujet sans sujet, continuellement injecté dans l’écriture comme une chute continuelle et une brisure de tous les instants, étant devenu le sujet à absorber et à assimiler par excellence ; la matière à incorporer le plus véridiquement à la sienne ; bœuf et viande rouge comme devraient l’être toute substance et toute chair, et côte comme devrait l’être toute découpe et tout chemin de montagne pour aborder le sommet, côte comme devrait l’être cette partie de l’homme d’où est sortie sa première vérité, c’est-à-dire la femme, la fin de tout sujet, ou plutôt son changement ; car la femme n’a pas son pareil pour continuellement changer de sujet au lieu de s’y précipiter, pas plus, d’ailleurs, qu’elle n’a son pareil pour renvoyer faire cuire à la cuisine la côte de bœuf, pour ne pas dire la changer et la maquiller et la retourner dans son assiette, méconnaissable et couverte de sauce, encapuchonnée de champignons ou de je ne sais quelle mixture ensorcelée, elle, la genèse de tout sujet et la critique de chacun, elle le dernier sujet en date qui a donné aux écrivains de quoi manger et de quoi parler) ;

si donc la côte de bœuf est le dernier sujet [celui que m’impose le dernier écrivain, devenu l’auteur indirect de mon sujet, et qu’il pose à ma table dans un plat, découpé comme un vrai sujet en chair et prêt à être mangé,

tant il est vrai que la compagnie de la table doit bien partager, après son fondement et sa raison d’être, après sa raison ontologique ou après son accident, c’est-à-dire après son irraison, sa contingence, après cela qui est purement et simplement l’introduction dans la matière – car la fente, la contingence, est cela qui introduit dans la matière et qui la parcourt aussitôt dans le sens exact où celle-ci s’appuie sur le vide –

(Et qui, mieux que la compagnie des écrivains, aurait-elle besoin de complément circonstanciel de matière et de préposition qui l’introduise ? Qui, mieux qu’un écrivain, doit-t-il aborder un sujet, en éprouver la matière, dans une indécision préliminaire qui s’appelle « entrée en matière », ou mieux rejoindre sa place à table avant la matière, avant qu’on ne sache encore s’il doit pénétrer au sein de celle-ci ou s’il doit laisser le sujet – ainsi celui de la côte de bœuf – pénétrer la sienne et rejoindre son propre sein, dont il n’aurait jamais dû se séparer ?)

tant il est vrai que la compagnie doit partager, après le fondement de la table et l’ontologie, cela qui se présente à table et qui y apparaît, non pas son ontologie mais sa logique, son apparaître dans le monde, son intention, et qui est le repas : la côte de bœuf, le sujet suivant, le sujet vivant, le sujet qui vient après la fin des sujets, apparaissant ainsi comme le sujet absolument illogique dans mon récit du fondement et de l’ontologie de la table (imprévu dans le parcours habituel de mon écriture au sein de la table où ne gravit aucun sujet transcendant – car le plan d’immanence de la table est insurmontable pour tout sujet pesant et transcendant –, pour ne pas dire, autour d’elle qui n’a aucun poids – car elle n’a que la matière, ce sens d’appui sur le vide, et aucun volume –, qu’il ne peut absolument graviter aucun sujet) mais se révélant sans doute (avec la fulgurance d’une vérité, dirait Badiou) comme le sujet le plus logique une fois que la table sera apparue, c’est-à-dire que c’est la logique de la table qui va désormais le pousser à exister, elle qui n’est plus fondée (ou fendue) pour écrire et pour filer cette matière-là, sans lumière, de l’écriture, mais absolument fondée pour manger],

c’est donc qu’il va me donner À Écrire et À manger et que mon Écriture, jusqu’alors souterraine, jusqu’alors fondÉe dans la matiÈre de la table et brisÉe comme sa contingence qui est un arrÊt, une meurtrière, une arme et une rÉpÉtition, va finir par apparaÎtre.

* * * * *

C’est-à-dire que le sujet ne peut plus lui venir du vide, sans prévenir, mais qu’elle doit elle-même le choisir désormais et qu’il doit lui convenir, comme on choisit à table son plat, son sujet, comme on choisit la côte de bœuf. La côte de bœuf est le sujet de l’apparaître de mon écriture, après que la fente dans la matière aura été son fondement et sa répétition souterraine, le nom donné, en secret, au support de la continuité d’écrire ; c’est-à-dire qu’il est ma sortie dans le monde de l’apparaître et même de la mondanité (du spectacle ?) ; car ce n’est ni plus ni moins que l’invitation du dernier écrivain que j’accepte à le partager, sujet pour manger et pour partager, et qui a même du goût, je dirais, pour ne pas dire qu’il a du ventre et de l’estomac, qu’il a de l’homme et qu’il est viril, qu’il partage l’homme du bœuf, le premier découpant le second pour le manger, mais à peine (car j’ai vu des côtes de bœuf faire de l’homme un bœuf à part entière), les deux partageant la même côte au regard de la femme, celle dont elle sort et ce sujet, de la côte de bœuf, qu’elle doit toujours changer et renvoyer en cuisine ;

car sortir de la côte de bœuf, de ce dernier sujet, de ce sujet qui a de l’homme (avant que je ne dise qu’il a du bide, le pire étant que le sujet ne soit pas un succès ; enfin le public, à cette surface-là, à cette sortie-là, sous cette lumière-là, du spectacle, préfèrera sans doute le bide au vide), c’est, pour la femme, l’autre manière de dire qu’elle va le changer. La femme, donc, dans sa sortie qui a la logique de toutes les sorties (car on sort, essentiellement, avec les femmes), ayant ainsi pour spécialité de changer le sujet que veut partager avec moi le dernier homme, mon ami qui va me manquer dans cette cité de femmes, avant qu’il ne me l’impose, en dernier écrivain, comme le sujet extérieur mais qui sort enfin de la table, ayant remplacé sa matière par sa substance, sa fente par la découpe, sa chute et son abîme par la côte à gravir et par le sommet – c’est-à-dire que ce sujet, pour sortir enfin de moi à la manière de la femme, n’en est pas moins immanent, en fin de compte : simplement il fait suite à ma table, il lui fait honneur ; illogique certes, suivant le fil interne de mon écriture, mais logique, enfin, de la logique même de l’apparaître de la table.

Ce sujet de la côte de bœuf comme le sujet d’après les sujets, un sujet essentiellement critique donc pour ne pas dire qu’il raconte la genèse de tout sujet (la genèse, dit Deleuze, est l’autre face de la critique). Et s’il m’est posé par le dernier écrivain, avant que celui-ci ne prenne son départ et ne disparaisse, me laissant tout seul dans la cité des femmes, à l’ombre de la côte de bœuf, il est clair que je vais m’en saisir à ma manière, c’est-à-dire que, tout extérieur qu’il soit, je ne peux pas l’aborder sans le coucher dans ma matière, sans que son apparaître n’émerge au ras de ma surface ; je ne peux pas ne pas faire suivre son apparaître à un disparaître (seule manière, par cette réversibilité, de laisser établi à la surface un équilibre d’intensité et de faire suivre le sujet qui apparaît, ce sujet d’après le dernier sujet, au sujet qui n’est plus, qui n’est plus fondé), et ainsi la côte de bœuf n’apparaîtra-t-elle comme sujet chez moi qu’à l’ombre de R. M. et faisant suite à sa disparition.

Nous partageons cette côte de bœuf, R. M. et moi, nous la mangeons à deux et bientôt nous l’écrirons à deux, mais pour ma part et de mon côté, dans ma manière de faire la lumière (ou l’obscurité) dans ce que j’écris, dans ma manière de faire apparaître un sujet, ou, à mon habitude, de disparaître dans l’écriture, ce qui est une autre façon de dire « dans mon style », je ne peux pas ne pas me séparer de R. M. dans l’angle d’approche, ou plutôt, dans la façon de plier le sujet, et ne pas rendre le sujet externe de la côte de bœuf interne à mon entreprise, c’est-à-dire qu’en partageant ce sujet avec lui, pour l’écrire, je ne pourrais que l’aborder comme le sujet que j’écris après son départ et par son départ même, le sujet, non pas qui me sépare de R. M., mais qui se confond avec sa séparation, qui me fait partager avec lui, aujourd’hui, son ombre et son départ. Sans doute l’écrirai-je dans l’ombre de R. M. ; car on dit également que l’ombre se découpe, comme un sujet, comme celui de la côte de bœuf. Premier sujet écrit à deux avec ce grand écrivain, c’est-à-dire forcément écrit dans son ombre.

Or, je veux l’écrire en restant ici, lui étant parti, c’est-à-dire que s’il est grand écrivain, il n’en est pas moins le dernier, et son ombre signifie ainsi son départ, son absence, la suite après la fin et après le dernier, suivant laquelle il me restera donc à découper mon sujet, cette côte de bœuf, et à l’aborder en y mêlant R. M., en faisant de R. M. ou de son départ l’autre coté de la côte de bœuf, non pas le bœuf en personne mais sa majesté, la force du bœuf, l’ascension, la montée (bullish) de tout sujet, la genèse qui commence tout sujet.

 

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