18.11.2009

Créateur de la table

Logique du livre et logique du service ; dont il faut faire correspondre les intensités point par point, chose qui devient possible dès lors que l’auteur du livre que je suis devenu (et que je serai toujours dans cette manière de revenir sur mon monde comme un revenant) s’accorde avec le créateur de la table et de toutes les tables, avec la culmination du service, en ce milieu d’août, en ce centre du monde du service, en ce point d’intensité maximale qui distribue le monde entier et qui l’ouvre, où cela deviendra absolument ouvert, c’est-à-dire absolu, de connaître le lieu où sera placée cette table.

(Revenir sur le monde afin d’en inverser la logique, afin d’y affirmer doublement ma disparition et de déclarer ouverte la logique du monde suivant qui ne s’aligne pas avec le précédent mais qui s’impose tout seul, comme le monde qui reste (tandis que je reste), comme la matière qu’il ne reste plus qu’à tirer de ce que, pour relever la logique du monde d’avant et l’inverser, il m’ait fallu revenir et disparaître comme l’inverse et non pas comme l’envers.)

Je n’ai plus besoin de lieu particulier dès lors que je suis assuré d’être suivi et reconnu par maître Toni. Avant de lire Badiou, j’avais écrit sur la disparition de la table, qui était devenue le support de l’impossibilité de nommer l’événement de la continuité de l’écriture, et j’avais alors réussi, une fois parvenu à ce point du monde où la question, avec ou sans la table, était simplement celle d’écrire ou de ne pas écrire, à maîtriser le support, c’est-à-dire à en devenir proprement l’auteur, en plus que d’être l’auteur de l’écrit ;

c’est-à-dire qu’en plus du vide sur lequel je savais que je devais m’appuyer pour écrire (la fente dans la table et la face unique de la contingence qu’elle était) j’avais réussi à reconnaître la disparition de la table, en mon seul nom et au nom de l’apparition de ma seule écriture (de reconnaître cette disparition étant, en quelque sorte, mon nom d’auteur et mon droit d’auteur), et à faire ainsi, au nom de la disparition de la table irremplaçable pour mon écriture – au nom de sa trace –, de toute table une table possible pour écrire.

J’étais ainsi parvenu au point de mon monde où la disparition de la table se confondait avec la décision d’écrire et j’avais maîtrisé ce point. Je m’étais affranchi de la tyrannie de cette table et de la domination de son chiffre, et je m’étais fait l’auteur de toute future table contingente sur laquelle j’allais pouvoir écrire. Mais c’était avant de rencontrer enfin le créateur de la table, celui qui ne la trouvait pas dans le monde, pour qui elle n’était pas contingente, mais qui l’avait libérée de l’étendue du monde et de son système de coordonnées, et qui convenait à ma logique d’écriture en ceci que, alors même qu’il est essentiel que celle-ci soit située et trouve un lieu où poser sa croix, l’affranchissement de cette croix et de cette localisation (de cette contingence) ne se faisait pas, aux mains de maître Toni, n’importe comment, comme si, en me libérant de la nécessité de me placer, il me perdait, mais en vertu de l’intensité du service qu’il maîtrisait.

L’intensité de mon écriture a absolument besoin de la contingence de la table, c’est-à-dire de sa matière première, pour se développer (elle qui n’est qu’une enveloppe), à moins que je ne trouve, dans le créateur de la table, une intensité absolument symétrique à la mienne, et que je ne reconnaisse que ce n’est pas tant le lieu du monde et le plan de la table qu’il me faut, mais la réaction sous-jacente du service (comme si en appuyant sur la table, c’était bien mon écriture que je produisais d’un côté, mais c’était surtout la force du service que je suscitais par réaction de l’autre – action et réaction, ou la physique des supports). Or, voici qu’avec maître Toni, j’en détenais le point absolu, le créateur, à condition qu’il me suivît.

Je ne suis plus seulement l’auteur de la table, celui qui a nommé sa disparition, mais j’ai maintenant conclu un accord avec le créateur de la table.

* * * * *

Je parle d’écriture et de cette forme majeure de disparition, de cette poursuite continuelle de l’inversion de l’intensité du monde (pour cette raison, bien plus forte qu’un envers), de cette logique du livre qui est en tout point l’inverse de celle du monde, et pour preuve, ma disparition récente de la maison Khalil, ou mon parcours des points de ce monde à la manière d’un revenant, dont on peut dire qu’elle n’est ni plus ni moins que la répétition universelle, et non pas générale, de la manière d’écrire un livre : si mon monde devait devenir un livre, et par là même illustrer la façon dont tout monde peut devenir un livre, c’est ma disparition récente, due à l’apparition de l’auteur d’un livre majeur, de la maison Khalil, qui est pour moi, absolument, le point du monde où celui-ci se retourne pour devenir un livre, et qui n’est pas une simple décision interne au monde.

Je me suis déjà réfugié à l’envers du monde des apparaissants, dans la fente de la table sur laquelle j’écrivais, à la manière de l’insecte. J’avais découvert l’entrée à ce monde inverse, la pénétration de la matière et l’introduction en son sein, le complément de matière qu’était cette fente, et j’avais poussé l’intensité de ma pénétration jusqu’à entraîner, suivant ma logique de disparition, celle de la table entière. Mais je n’avais pas encore découvert le monde dont la logique était absolument l’inverse de celle de l’écriture. Je m’étais arrêté à la disparition comme seul plan (en premier lieu, celle de la table), et je n’avais pas encore bien analysé que la table d’écriture (celle qui m’a été depuis longtemps préparée ou celle qui m’attend à toute occasion) était avant tout un objet du monde du service, et qu’à toute écriture était nécessaire, en plus de l’écrivain et de la table sur laquelle il s’appuyait, le monde du service de laquelle cette table relevait.

L’écriture est une disparition. À toute écriture son service de table ; et je peux même compléter cette logique en énonçant qu’à toute disparition (dont l’envers est une apparition) est également nécessaire un service. Ainsi, à la disparition du fils de Philippe Y., le service funèbre. Une table, dressée là aussi, où l’on dessert l’enfant disparu et où apparaissent tous ces gens, selon la même logique inexorable.

Car c’est bien cela qu’opère le maître de cérémonie, le prêtre qui officie le service funèbre, le créateur de ces tables-là où l’on écrit, c’est-à-dire où l’on disparaît et où disparaissent les enfants. Ce qu’il nous sert, c’est, en substance, le rite, ou la routine, de la disparition de l’enfant, selon la logique du monde religieux, ou tout simplement, funèbre. Il nous sert la manière d’accepter la disparition de l’enfant et d’y croire – je dirais, phénoménologiquement, la manière de voir cette disparition.

* * * * *

Or, je suis allé vers cette logique du service funèbre, ce matin-là, en passant d’abord par la table de Faqra et la culmination du service ; le matin d’une journée ordinaire (d’écriture) qui commençait seulement, mais qui serait extraordinaire comme toutes les autres, à condition que j’en capture, dès le matin, point par point, toute la logique, et pourquoi pas, ce matin-là, celle d’un enfant disparu.

Quelle différence cela fait-il ? Comment, à partir de cette table matinale où se correspondaient l’intensité de l’écriture et celle du service, aller vers le service funèbre, faire l’aller-retour Faqra-Beyrouth pour ce service-là et, le même jour, le soir, l’aller-retour Faqra-Baalbek pour un service de scène d’une autre nature, mais dont la logique est peut-être similaire : pour assister à La Traviata?

 

16.11.2009

Disparition d'un enfant

La logique conduit l’apparition. Cela veut dire que si, dans la même journée dont la matinée avait été occupée par le service funèbre

(où l’on a desservi un enfant et dont tout le tableau et toute la cérémonie reviennent à nous laisser croire à cette disparition et carrément à nous la faire voir, en la remplaçant par une foule d’apparaissants, par la convocation de toute la troupe de personnes qui avait existé dans la vie de Philippe Y. et qui existait ce jour-là d’autant plus intensément et de manière d’autant plus concentrée que son enfant n’existait plus ;

ce qui veut dire qu’en ce point d’échange, en ce point du monde qu’est le service funèbre, c’est à la fois l’apparition de la foule de personnes et la disparition de l’enfant qui prennent leur sens, et d’ailleurs, ce sens est le même sens, puisque l’enfant disparu n’est que l’envers de cette foule qui apparaît ;

si bien que l’on peut aussi bien profiter de l’occasion pour croire à la disparition de l’enfant (à son inexistence) que pour croire à l’apparition (à l’existence) de cette foule d’amis ; la logique de l’existence étant assez pointue et assez différentielle (assez discriminante) pour dire que si l’enfant disparaît, c’est que ces personnes apparaissent ;

et même, quelque chose de l’événement de la disparition de l’enfant se transmettra et se traduira dans l’événement de l’apparition de cette foule, au point qu’il sera permis de croire qu’aussi peu que l’enfant était disparu de tout temps, cette foule était apparue de tout temps ;

en ce point du monde, la disparition de l’enfant et l’apparition de la foule ont la même intensité ; voilà la logique d’échange des êtres chers et des gens du marché : ces gens existaient aussi peu que l’enfant était disparu, et ils existent aujourd’hui aussi sûrement que l’enfant a disparu),

si, dans cette même journée, nous mettons donc la croix de la géographie sur le site de Faqra, ce lieu de la culmination du service où l’intensité du service est maximale et pour cette raison ne dépend plus de la localisation spatiale (car c’est le lieu où se trouve maître Toni, le créateur de table), c’est-à-dire que je peux commencer cette journée sur une table servie par maître Toni et m’orienter de là vers le service funèbre,

et si, après l’aller-retour Faqra-Beyrouth, nous ordonnons un aller-retour Faqra-Baalbek dans la logique d’apparition d’une foule de personnages qui seront ceux de La Traviata, alors il faudra s’attendre à ce que ces personnages en effet apparaissent et que l’opéra suive son cours,

sinon que le lieu ne sera pas n’importe lequel et que, malgré l’opéra, les étants-là de ce lieu devront faire une apparition propre, à savoir le muezzin dont la voix est effectivement à sa place (à la différence de mon voisin de derrière qui parlait à voix haute) et le chat qui a traversé la scène, derrière les artistes, sans se précipiter, puisque la place était la sienne et que, de toute évidence, on le dérangeait. (Or, le chat est le maître de l’apparition et de la disparition. Chez Lewis Carroll, ce n’était plus qu’un sourire.)

* * * * *

Mais pour revenir à la cérémonie funèbre (comme si celle-ci ne se déroulait pas déjà toute entière sous le signe du revenant : non pas de l’enfant disparu, mais de l’écrivain de la cérémonie – car la cérémonie n’est que cela : une écriture, une logique de disparition en marche, un retour sur l’intensité du monde d’avant la mort pour l’inférer et l’inverser), le fait notable en a été qu’en matière d’apparition, la cérémonie s’est mesurée toute entière (je veux dire, en intensité) à l’apparition des oreilles décollées de Philippe Y., dont la logique à mes yeux est antécédente à l’enfant disparu, et même je peux raisonner que tout ce tour du monde (car le monde nous joue ici un tour et prend un tour particulier) n’aura été prévu que pour que je recherche ces oreilles, et qu’elles m’apparaissent.

Ma première pensée a ainsi été que les oreilles décollées de Philippe Y., légendaires et connues de tous, et qui devançaient Philippe dans la logique de l’apparaître et l’y introduisaient proprement, l’y sélectionnant parmi tous (car c’était un objet avéré du monde où j’ai vécu, et parmi les amis que j’ai connus, que l’atome d’apparaître qui avait pour nom « oreilles décollées apparaissant dans le tableau de mes connaissances » existait bien et admettait Philippe comme son élément réel), ont fini par « servir ».

Et par cela j’entendais que, non contentes de le désigner parmi la foule de personnes que je connais de ce monde (ce qui s’appelle le « monde que je connais ») et de le faire apparaître quand elles apparaissaient – Philippe étant reconnaissable à ses oreilles avant que d’être connu dans l’absolu –, c’était aujourd’hui, en ce jour de service funèbre qui portait un enfant disparu et qui était assuré de faire apparaître Philippe et de développer dans le même mouvement toute la logique des personnes qui existaient pour lui, qu’elles ont le mieux servi ;

car c’était aujourd’hui qu’on voulait reconnaître Philippe avant toute chose, c’était lui qu’on voulait voir en premier et lui qu’on voulait détacher de la foule, et c’était aujourd’hui que, les oreilles décollées prenant tout leur sens d’oreilles décollées quand elles se détachent du visage et se détournent de lui (c’est-à-dire qu’elles apparaissaient le mieux, en vérité, quand on regarde Philippe par derrière), elles allaient remplir au mieux leur office, puisque, la cérémonie étant funèbre et Philippe étant le premier servi, c’est-à-dire qu’il était aux premiers rangs et que c’était son enfant qu’on desservait, nous allions, en arrivant, fatalement devoir le reconnaître par derrière, et c’était alors que, parmi des rangées de têtes tournées et de nuques indiscernables, les oreilles décollées de Philippe allaient s’épanouir, absolument distinctes et absolument reconnaissables.

* * * * *

Et c’est ainsi que la pensée m’a saisi que j’avais, dans mon existence, beaucoup plus vu apparaître les oreilles de Philippe que je n’ai vu disparaître son enfant, si bien que cette cérémonie, dont le point, disais-je, était de livrer cette réversibilité entre le disparaître et l’apparaître (l’apparition de tous ces gens-là prenant ici le même sens, sans doute le seul qu’elle prendra jamais, que la disparition de l’enfant ; ce phénomène intense, conduisant le même courant entre l’apparaître et le disparaître, étant en définitive la seule chose qu’on voyait ici vraiment), a bien failli, dans mon esprit, pencher pour l’apparaître des oreilles beaucoup plus que pour le disparaître de l’enfant, et que j’ai pu, un moment, en considérant cette foule rassemblée et en ne me préoccupant pas de la cause de son rassemblement (car dans l’apparaître, plusieurs logiques peuvent avoir cours, et un spectateur du tableau de cette foule rassemblée dans cette église peut très bien, en effet, voir les oreilles de Philippe et ne voir que ça, et en particulier ne pas voir l’enfant disparu), penser que cette cérémonie pourrait n’avoir été prévue que pour ça, et que ce qui y était servi, positivement cette fois – alors que l’enfant l’était négativement, puisqu’il n’était que desservi – ce n’était ni plus ni moins que les oreilles de Philippe, en un mot, qu’elle pouvait s’intituler « cérémonie du service des oreilles de Philippe » (or, justement, c’est là qu’elles serviront), aussi bien, sinon mieux, que « cérémonie funèbre pour un enfant mort ».

Et même, ces oreilles m’étaient tellement familières, et je me réjouissais tellement de les avoir trouvées aux premiers rangs de cette cérémonie ce jour-là, et ainsi d’avoir reconnu Philippe, qu’il s’établissait là pour moi une sorte de point de reconnaissance absolue, un apparaître qui n’était pas seulement d’un objet extérieur, mais de ma propre vie, une reconnaissance et une appropriation de mon propre monde autour de ces oreilles, autour de ce point de logique du monde, au point que je ne comprenais plus comment cet atome d’apparaître – ces oreilles si évidentes qu’elles créaient-là Philippe en toute occasion et recréaient mon monde autour de lui – avait pu se surcharger d’un enfant (d’autant moins que celui-ci était disparu, aujourd’hui).

C’était hier, avant-hier, et le jour d’avant, que Philippe avait eu ses oreilles, et c’était encore aujourd’hui qu’il les avait ; c’est-à-dire qu’il les avait chaque jour et tous les jours, dans la répétition de cet apparaître élémentaire qui ne concernait que mon monde et que la logique qui faisait que j’y connaissais Philippe, alors à quel moment un enfant avait-il trouvé le temps de s’y introduire, pire encore, d’y disparaître ?

Dans ma connexion immédiate avec les oreilles de Philippe, dans le flash de leur apparaître, soudain l’enfant, que je n’ai vu ni naître, ni que j’ai pu connaître, ni mourir, n’avait plus de place ; et j’avais encore moins la mienne parmi ces gens-là, dans cette cérémonie-là, puisqu’elle était prévue pour faire apparaître la disparition d’un enfant et que cet enfant, j’en étais resté au stade où je ne le connaissais pas, ni ne pouvais le reconnaître.

* * * * *

Les oreilles de Philippe Y. me faisaient revenir dans ce monde où je connaissais Philippe et ne connaissais que lui et ne lui connaissais que ces oreilles ; revenir, encore une fois, à la manière d’un revenant, d’un écrivain, qui pouvait juger, parmi les points d’intensité du monde, de ceux qu’il allait garder pour inverser la logique et déployer celle-ci pour ce monde-là, et de ceux qu’il allait rejeter. C’est-à-dire que l’écrivain jouit du double pouvoir de disparition, celui de reconnaître les inapparaissants du monde, l’envers des apparaissants, et celui de faire disparaître le monde entier dans le point de logique qui n’est pas un point du monde mais simplement le point où, depuis le monde, on inverse et on infère sa logique.

Je pouvais ainsi, en vertu de ma connexion immédiate avec les oreilles de Philippe, mieux, en vertu du retour au monde et à la reconnaissance de Philippe qui disait combien ces oreilles en étaient l’élément principal (au point que j’ai pu penser que toute la cérémonie n’aurait été prévue, dans son organisation particulière, dans les rangées de nuques et de paires d’oreilles qu’elle aurait pris le soin d’aligner ce jour-là avec celles de Philippe, qu’à la fin de faire éclore, de la manière la plus reconnaissable, leur caractère particulier, leur identité particulière – leur existence, aurait dit Badiou), faire mieux que reconnaître la disparition de l’enfant (son inexistence qui ne serait que l’envers de son existence), je pouvais faire mieux que voir que cet enfant, qui existait dans ce monde, n’y existait plus : je pouvais faire que cet enfant n’aura jamais existé, ni pour moi, ni pour mon monde, ni pour ma logique.

Une inexistence qui serait plus forte que celle d’inexister dans un monde, car elle ne se ferait pas par la logique du monde mais par le point d’inversion de la logique. Elle se ferait par la réversibilité des mondes et des logiques qui est le propre de l’écrivain. Simplement, en décidant que cette cérémonie ne serait que celle de l’apparaître des oreilles de Philippe, puis en inversant cette intensité afin de ne plus reconnaître que ces oreilles, enfin en disant qu’en ce point-là, par ces oreilles, pour ces oreilles, un enfant n’aura jamais été.

 

09.11.2009

Rencontre avec le dernier écrivain

J’ai voulu franchir, avec le dernier écrivain, le pas au-delà de la conversion du crédit en équité. J’ai fini par le rencontrer après l’inversion du point de la surface, un peu comme si je disais (en appliquant ma logique dernière de l’inversion du globe) que je l’avais rencontré en Australie.

Je l’ai rencontré dans le virtuel, comme si j’étais revenu de le rencontrer et non pas que j’étais allé à sa rencontre. La dette, le livre, le titre, la signature, le crédit, étaient alors derrière nous, et il ne nous restait que le pur processus, aucune autre obligation que celle de partir de là, dans la future infinie différentiation de la surface. Aucun compte à rendre, aucun compte-rendu de lecture.

Le dernier écrivain avait dit de lui-même qu’il était la banque centrale du goût, et ainsi, dans la correspondance que j’établis désormais entre mon traitement de l’écriture et du sujet du marché (mon traitement du marché à partir du biais des produits dérivés), je dirai que cette rencontre avec le dernier écrivain était enfin le test de mon implémentation du modèle de l’écriture, de même que j’avais dit que la rencontre avec la banque australienne était le test de l’implémentation du modèle du marché.

Je suis enfin arrivé peut-on dire ; mon processus d’écriture a trouvé son aboutissement (sa destination). C’est comme si je disais que mon manuscrit a été accepté. Sauf que, justement, il ne l’a pas été. Entre le dernier écrivain et moi, cela ne s’est pas joué sur le titre, le volume, et sur la valeur faciale. Cela ne s’est pas fait suivant la logique habituelle du crédit. Car les choses ne sont pas aussi faciles. J’ai dépassé l’âge et le point d’être accepté sur la foi d’un titre. J’ai rencontré la banque, l’éditeur, avant de rencontrer le succès et avant que ce qui me destinait là (à savoir, avant toute chose, mon écrit) ne connaisse une issue.

* * * * *

Je rencontre donc le banquier central de la littérature après l’écrit et après l’écriture, après le cercle qui aurait pu nous lier (et qui aurait été qu’il acceptât mon manuscrit et qu’il acceptât de le publier) ; c’est-à-dire que l’écrit est derrière nous. Je rencontre l’éditeur, la banque ; nous parlons ; un processus s’engage dont plus rien n’est assuré, dont on ne sait plus où il va et s’il doit converger vers la valeur faciale, celle qui reviendrait, encore une fois, à publier. Par cette conversion et ce retournement, le processus est libéré dans l’action.

Nous avons traversé l’intervalle vide et le point aléatoire, le point de hasard absolu qui a été celui de notre rencontre dans le salon du livre, le point où je ne pensais plus à mon manuscrit et où tout le poids du futur processus m’est tombé dessus. Comme je n’avais plus d’obligation ni même d’attente, c’est moi seul qui devais faire le premier pas et décider d’aller voir le dernier écrivain pour rien, ne le voir ni sur la base du crédit ni sur la base du souvenir (du passif) : mais rien que sur la base de l’opportunité pure, d’une reconnaissance mutuelle de nos deux personnes qui n’était plus une reconnaissance de dette. Que peut-être une telle reconnaissance sinon une reconnaissance de partenariat ?

Passé ce premier point, ce pur événement de la rencontre qui était vidé de tout prétexte (car je n’avais rien, entre les mains, qui me menait au dernier écrivain et qui m’obligeait à lui parler), la remarque s’impose qu’à mon stade, à mon âge, à mon degré de différentiation, les choses ne peuvent plus être aussi simples et aussi simplistes qu’une circonstance où l’éditeur accepterait un manuscrit envoyé, mais que tout devra être absolument à refaire à partir de là : je devrai participer au risque et à l’entreprise de l’éditeur, au même titre que lui participerait à la mienne.

On peut dire que j’abstrais là, à la manière de Brian Massumi, cette chose qui se passe et qui passe entre la forme du contenu et la forme de l’expression quand celles-ci se rencontrent. Le manuscrit n’est-il pas justement l’exemple par excellence de contenu ; et l’éditeur n’est-il pas l’outil de l’expression de ce contenu ? Réciproquement, le dernier écrivain/éditeur n’est-il pas la banque : lui-même le marché, lui-même le contenu ; et ne viens-je pas à lui équipé de ma technologie d’écriture révolutionnaire et de l’outil d’écriture et d’expression du marché ?

Il y aurait ainsi une dualité. Toute rencontre entre contenu et expression, tout événement, aurait ainsi lieu selon cette logique où un auteur aurait déposé un manuscrit et où il viendrait rencontrer l’éditeur, qui aura alors l’obligation de rendre le manuscrit ou de le publier, au minimum d’en parler.

* * * * *

Il n’y a plus de titre ici autre que celui de la symétrie de l’échange et de la contingence. Je dois m’éloigner du processus de la possibilité disjointe au moins autant que je m’en étais éloigné avec la banque australienne, et « diverger » au moins autant dans le virtuel. Je dois sortir de là et me tirer de là en me disant qu’il n’y aura au bout du compte sans doute aucun livre et aucune livraison, aucune implémentation. Et je dois me préparer à l’éternel retour, celui qui me réservera le virtuel comme l’unique place de mon extension, ou plutôt de mon intension.

Ainsi, dans mon processus inversé, où ce ne sont plus les livres et les livraisons et les rédemptions qui comptent mais ce point aléatoire, cette case vide qui a, sans matière aucune, cimenté le sens entre le dernier écrivain et moi et qui a fait que nous avions quelque chose à nous dire, un sens à faire passer de l’un à l’autre, quelque chose à voir et à faire ensemble, quand bien même cela ne devrait aboutir qu’au retirement de tout sujet et qu’à la pure imposition du lieu comme la seule chose qui a lieu ; dans ce processus inversé qui n’est lié par aucune valeur globale ou faciale et qui n’a pour lui que la pure différentiation locale, je dirai ainsi que la valeur se mesure quand même à ce qui a été créé là : à ce qui a été différentié là. Car pouvais-je rêver, il y a encore un an, qu’un tel point de rencontre, qu’une telle proximité entre le dernier écrivain et moi était possible ? (Justement j’en ai rêvé, et à mon habitude, j’ai réalisé mon rêve.)

Comme le dit ma plus ancienne lectrice, le sillon de la différentiation se creuse plus bas et plus profondément que la face. Quel mauvais positionnement et quelle mauvaise perspective que d’orienter tout le processus de rencontre avec le dernier écrivain vers l’unique livraison d’un manuscrit ! (Grâce à Dieu, nous avons franchi ce stade, nous avons percé cette face.) Quel appauvrissement de mon œuvre, que celle-ci soit passée ou à venir, que de la soumettre au seul conduit du livre et de la publication ! Quand j’ai l’avantage, au contraire, d’avoir rencontré le dernier écrivain et de pouvoir dire que tout, à partir de là, va pouvoir commencer : que puisque la couverture et le livre sont rejetés derrière nous, alors nous pourrons, dans le vide qui s’ensuit, dans la navette du point aléatoire, tous les deux affronter la question du devenir de la littérature et du lieu où il faut la prendre. (Cela me sera peut-être réservé, puisque je suis vierge de toute littérature, sauf de celle que je n’ai pas connue, ou alors seulement par la mort de Raja B.) Et j’aurai réussi à faire adopter mon point de vue au dernier écrivain et même à le faire s’exprimer à partir de là : le point de vue de la conversion en équité et de la crise du crédit.

Je ne pouvais espérer meilleure méthode pour accrocher le dernier écrivain à la roue dentée de ma machine à écrire, à l’endroit (ou plutôt, à l’envers) précis où se fracture chez moi indéfiniment le processus de l’écriture et où s’intensifie sa pointe en même temps que s’étend son domaine, que celle où je le rencontre en toute liberté, en ayant rejeté le passif derrière nous, en déclarant que le commencement aurait lieu après le passif : en le transformant ainsi en actif et en action.

J’aurai peut-être fini par trouver ma destination ; et au lieu de converger vers une face ou vers une dette (vers une rédemption), j’aurai, comme prévu, convergé vers un échange, vers une substitution. Car la face du dernier écrivain se substitue en réalité à celle de Raja B.

Je veux bien reconnaître que tout mon processus d’écriture passé (et passif) n’aura eu pour but que de me mener au dernier écrivain et que, comme c’est avec Raja B. que mon écriture avait commencé, voilà que c’est le dernier écrivain qui va en être l’autre commencement, justement pour la raison qu’il se substitue à Raja B., justement pour la raison que je le rencontre après le krach de l’écriture et que le krach de 87 a déjà été, comme je l’ai dit, l’autre commencement de l’écriture des produits dérivés. Il a été le saut auquel se destinaient la machine de l’écriture et la technologie entière d’écriture des produits dérivés.

Ainsi devrais-je prendre le dernier écrivain à la lettre, abandonner le fragment qui n’est que la « période de l’écrit de crise » et me plonger dans l’essai. Ainsi devrais-je écrire, comme le dernier écrivain le dit, un livre qui pourrait être lu, même par lui.

Un livre lu par lui, un livre pour lui. Lui l’éditeur sorti du crédit, lui la banque convertie en livre de la banque et du marché. Une commande donc : la sienne. Un livre pour l’écriture du marché et pour la banque centrale de la littérature. Un livre qui sera pour lui plus qu’il ne le pense, et qui ne sera plus lu que comme un traité (comme on dit que les titres sont traités sur le marché). Un essai de la conversion et de l’inversion.

28.10.2009

Le lieu d'écrire

Qui mieux que moi aura habité le point de l’écriture, c’est-à-dire le point de la ligne ? Toute une orientation dans ce point, comme lorsqu’on dit qu’on « fait le point », tout un tour du monde. Que s’exprime ici tout le paradoxe d’habiter un point, ainsi que celui d’être passé par l’explosion infiniment lente de la ruine !

Je pensais déjà que le processus de l’écriture se poursuivait dans une direction alternative à celui des possibles, et c’est sans doute aujourd’hui que je recule le plus vers le point de l’embranchement de l’alternative, vers le point où l’on se détourne du possible et même du processus temporel pour s’enfoncer dans le lieu de la phrase et dans la géographie du livre : le point d’arrêt où se différentie tout juste le processus de l’écriture.

Et c’est tout à coup un point que je ne peux plus habiter autrement que dans l’arrêt et dans l’angle absolu, dans l’arête qui casse le fil de l’écriture et rend on ne peut moins assurée sa continuation. Un point où sont enroulés, on l’aura compris, tous les angles et toutes les futures cassures de l’écriture et qui est le même, en tant que phénomène d’habitation et d’extension de l’habitude, que celui qui m’avait fait reconnaître l’exploration des aspérités de la rue Visconti comme l’expression de la probabilité de cette ligne si droite si improbable.

Il arrive un moment (ou devrais-je dire, un lieu) où je m’approche le plus de l’arrêt/arête du moteur de l’écriture, comme si, en reculant encore, en me retirant encore sur la plage/page de l’écriture, devant la presse de la ruine et ce phénomène de différentiation immanente qui avait de moins en moins d’espace où s’articuler en dehors de son propre local (c’est-à-dire de son propre lieu), je me trouvais acculé en ce dernier point où la topologie dégénère en un point justement, où l’écriture ne suit plus le probable ou le brisé, où elle ne se laisse plus aller, mais où elle s’accumule toute entière dans un point, dans une énorme irrégularité qui devient ici une singularité, et où ce ne sont plus les sujets qui m’inspirent, ce n’est plus la surface qui m’interdit de respirer, ce n’est plus la ruine qui me presse et qui me comprime, ce n’est plus l’hôtel qui me retire et ce n’est plus le livre qui m’emporte ou qui l’emporte, mais c’est la fente de la table qui désormais arrête tout et suspend tout et décide tout et définit tout : elle est l’arrêt du tribunal, la sentence de l’écriture.

Quand je me trouvais sur le champ de ruines et que j’avais écrit parmi ses blocs de pierre, la métaphore qui s’est imposée à moi fut celle d’être descendu d’un degré au-dessous de mon plan de travail et de m’être enfoncé dans la matière même de la table – je me déplaçais alors parmi ses éléments –, si bien que je n’écrivais plus alors sur la table mais dans la table. Or, la métaphore devient aujourd’hui littérale, et l’arrêt de l’écriture, la dégénérescence de la topologie de l’habitation de l’écriture, sont tels aujourd’hui qu’il ne me vient plus comme « nom de domaine » de l’écriture, ou comme possibilité de son extension, comme lieu où s’étend, ou plutôt recule, pour venir à moi et m’emporter, la vague de l’écriture, que la fente de la table ;

il ne me vient plus que l’intérieur même de la table, cette plus proche et cette plus immédiate correspondante de la ligne de l’écriture ; si bien que, dans cette fusion et dans cet arrêt et dans cette dégénérescence, c’est la matière et le support et le lieu et l’habitation qui deviennent confondus et la question de l’écriture recule même jusqu’à son hésitation première : jusqu’au moment, insoutenable, où la nécessité d’écrire se combine si bien avec l’absence et la désertion de tout sujet que cela ne donne plus, comme possibilité d’habitation et de demeure, que celle d’être pressé par la ruine, et d’autre liquidité (ou source, ou provenance, ou inspiration) que la fente même de la table.

* * * * *

Il existe un générateur à la base de tout processus. Pour les processus stochastiques, ceux dont les possibilités sont disjointes, on parle de générateur aléatoire ; pour le processus d’écriture, je parlais plutôt d’habitation, de la prise de pied et du positionnement du trader dans le vide de la fourchette, dans la case vide, qui n’a pour se soutenir que l’inverse d’une probabilité, l’inversion du chemin de la probabilité (prouvabilité, lisibilité) ordinaire de l’algorithme qui va de la possibilité vers le prix à travers la réplication : une inversion qui ne lui laisse d’autre choix, pour maintenir l’attachement et la réplication, que d’aller écrire et publier la dernière ligne de différentiation, celle des options exotiques, si bien que le générateur ici n’est plus aléatoire mais devient la générativité même de l’écriture, le processus de différentiation.

Tandis que pour ce processus parvenu à son arrêt, pour mon enchaînement à la table de l’écriture et mon asservissement absolu à sa matière comme mon seul et dernier sujet, je ne trouve d’autre terme pour en nommer le générateur que celui de la dégénérescence totale de toute la topologie de l’écriture et de l’espace où écrire

La topologie : ou la science de la disposition ou proximité relative des sites et des lieux, indépendamment de toute considération de taille et de distance métrique – c’est-à-dire que ce n’est ni la longueur de la fente exprimée en centimètres, ni sa largeur exprimée en millimètres, ni son orientation par rapport à ma page exprimée en degrés d’angle, ni même sa proximité de mon cahier, exprimée quant à elle dans une grandeur que je voudrais intensive et non pas extensive, en degrés de température donc, comme lorsqu’on dit, à mesure que l’on s’approche de l’objet de sa quête, que « ça devient chaud et que ça brûle » : ce ne sont pas toutes ces grandeurs et toutes ces mesures qui comptent, encore que la dernière ne soit pas cardinale et s’approche déjà des préoccupations d’une topologie

(car j’avais envie de dire que la fente serait distante de mon cahier, ou qu’elle en serait proche, non pas d’une certaine distance métrique, mais d’un certain nombre de plis et même de multi-plis, d’un intervalle qui ne serait pas mesurable par un nombre ou par la multiplication d’une unité de compte mais par une multiplicité, d’un intervalle qui s’exprimerait par un chiffre plutôt que par un nombre, par un code d’accès, si bien que, non plus des centimètres ou des mètres, mais plusieurs tables pouvaient séparer mon cahier de cette fente, comme c’est le cas aujourd’hui, et ne pas m’empêcher de penser à cette fente, ou plutôt, de penser à partir d’elle, et ne pas empêcher mon écriture de provenir d’elle, ces tables qui m’en sépareraient ne se comptant pas ainsi en nombre de distance mais en nombre de plis, et mesurant ainsi entre la fente et mon cahier, non pas un espace strié, mais un degré de complication, une certaine facilité ou uniformité ou génération ou différentiation de la phrase, qui doivent avoir lieu entre la fente et mon cahier, c’est-à-dire qu’elles doivent se passer et s’espacer – l’intervalle entier de mon inspiration se mesurant peut-être désormais en degrés de cet espace-là – avant que la phrase, qui provient de la fente, ne coule dans mon cahier),

ce ne sont pas ces mesures qui comptent, mais le genre de l’espace et l’ordre de ses singularités, à savoir que dans le plan où courent et d’où me proviennent les pensées, il importera aujourd’hui de savoir qu’il y a une coupure, non pas une strie ou un pli, mais un gouffre, un vide, une fente, qui n’explique pas plus comment les pensées me viennent ni d’où elles proviennent.

* * * * *

Dégénérescence de la topologie de l’écriture et effondrement en un seul point de son espace d’habitation. Après le lieu de l’être et l’habitude/habitation d’Heidegger, ne chercherais-je pas le lieu d’habitation de l’être qui écrit, le topos de l’écriture qui ne peut qu’être dégénéré selon la métrique appropriée à l’être, et qui n’est même pas la case vide du non-sens qui redistribue le sens, mais une singularité d’une espèce pire encore, un arrêt qui a quitté même la surface ? (À une époque, je parlais de la surface comme renfermant une multiplicité d’arêtes.) En un mot, un craquement de la surface, un krach, l’ouverture du vide (ainsi la fente serait-elle un saut dans le vide), le saut déchirant auquel se destine la technologie de l’écriture.

Ainsi, si la fente pose, depuis le lieu le plus proche topologiquement de mon cahier, depuis le lieu qui s’est précipité sur mon cahier dans la dégénérescence même de la topologie, la question de la provenance de l’écriture, c’est bien que, à travers l’espace de la fente qui n’est celui que de la communication avec le vide et qui n’est que l’écho, qui n’est que la répétition de mes lignes, non pas dans le vide, mais par le vide (Que serait la destination de lignes répétées par le vide ?), cette question de la provenance peut se détourner – ainsi la répétition par le vide, l’écho, serait-il un véhicule de détournement – en celle de la destination de la technologie et de sa complétion.

Cette fente serait ainsi le moment de mon krach, l’instant du détournement de mon processus d’écriture vers les aspérités et les détails et les gouffres de la surface, ceux-là mêmes qui m’ont donné à lire l’improbabilité et la rareté de la rue Visconti comme une ligne parfaitement pénétrable et probable, c’est-à-dire que je dois me tourner vers l’aventure de la réalité empirique et vers le risque ;

et c’est l’instant où je rencontre celui que j’appelle le dernier écrivain, au cœur de la fente et du craquement donc, et où je considère comme le cœur du marché, et je dirais même, comme son générateur, comme sa genèse, le processus de la conversion, qui n’est pas une différentiation supplémentaire du réel, mais une transformation de tout le réel.

Le dernier écrivain est-il la fente, la dégénérescence de la topologie, où est-il le krach, l’autre commencement ? Comment détourner mon processus vers lui ? Comment mesurer les retards et les avances ? Le rencontré-je trop tôt ou trop tard ? S’agit-il de soulever un poids ou de laisser tomber une entreprise ? S’agit-il de sauter dans le vide ou de traverser une fente, c’est-à-dire un craquement ? S’agit-il de rencontrer mon destin ou d’en explorer, à l’inverse, la provenance ? Toutes ces considérations de topologie : fentes, traîtresses, dégénérescence, plis, multi-plis, tables et établis, sont-elles les extrémités auxquelles je me trouve réduit ? Comment faire repartir l’histoire après cette croix et dans quel sens ?

Disons que ce n’est pas un krach, que la torsion ne sera pas ici celle de l’échange, que je ne vais pas m’ouvrir à la réalité empirique. Il me faut trouver dans l’arrêt et dans la dégénérescence et dans ce point que j’habite autre chose que l’attente du roman. Refaire partir l’histoire à partir de la température initialement fusionnelle de la conversion. Méditer la crise dans un autre espace que celui de l’histoire ou celui du marché.

Je parlais de l’aboutissement de ma technologie comme d’une mesure de l’histoire qui prendrait toute celle de ma rencontre avec le dernier écrivain. Elle donnerait un sens qui ne sera concerné que par la topologie (c’est-à-dire par les fentes et par les plis et les torsions) à mon introduction dans l’enceinte de la Grande Maison. Car enfin, en m’en tirant avec un livre, en trouvant le lieu d’écrire et en revenant à la Place, ce n’est pas dans un livre que je suis entré, mais dans une maison.

26.10.2009

Annonce du livre

À la différence de L’Écriture postérieure qui s’est écrit littéralement dans le futur, comme une écriture qui soutenait en permanence le risque de l’écriture et dont les « états du monde » étaient produits et multipliés par sa propre progression et par sa propre négociation avec la pensée (par son échange avec la pensée), voici que mon prochain livre s’approche de moi par la modalité inverse. Voici un livre qui fait parler de lui avant d’être écrit (d’une façon différente, il faut dire, de celle que préconise Pierre Bayard et qui est de parler des livres avant qu’ils ne soient lus, et encore différente de la façon de ne pas les lire que j’examinai quant à moi dans L’Écriture postérieure et qui revenait à les écrire afin de mieux les lire) et pour lequel les états du monde se remplissent d’attente plutôt que d’écriture.

Or, comme l’écriture va pour moi dans un seul sens, celui du risque et de l’imprévu et de l’échappée, on peut se demander comment je vais m’échapper, par l’écriture, dans l’écriture de ce livre qui est essentiellement le livre des produits dérivés (des produits de l’écriture, donc) et de leur échappée (c’est-à-dire de leur futur, c’est-à-dire du futur ; car, par leur caractère écrit et envoyé, les produits dérivés ne sont prévus que pour rendre présent cet envoi, de cette manière particulière de rendre le futur présent qui est de le traiter et de l’échanger dans un marché).

La façon de m’échapper, par l’écriture, dans l’écriture de ce livre qui porte sur l’écriture et sur son échappée (c’est-à-dire qu’il porte sur le futur de l’écriture et sur son marché), c’est de trahir les attentes de ceux qui se sont déjà postés dans les futurs « états du monde », tout en étant le plus fidèle possible à mon projet profond et personnel. Or, ce projet, ma réussite personnelle – et mon devoir est d’abord d’en prendre toute la mesure –, c’est d’être enfin parvenu à placer l’ouverture d’un tel livre. Car c’est enfin aujourd’hui, après trois années de publications dans Wilmott, et après que j’aurai réussi à attirer l’attention de Wiley sur mon volume de travail et celle de mes juges sur mon nom et sur ses capacités, que j’ai la possibilité ne fût-ce que d’introduire la question de ce livre.

Ma réussite principale, à ce jour, c’est d’avoir posé la question de la pertinence d’un tel livre et d’avoir donné à ce public la faculté d’y croire. Cela est donc trop beau (et cela débute seulement maintenant) pour que je n’en profite pas et que je n’insinue pas, dans cet étroit passage qui vient de s’ouvrir, la plus grande surprise, le livre le plus définitif sur la philosophie des marchés, le livre le plus radical, au sens qu’il bouleversera toutes les catégories acceptées (celle de probabilité, de risque, de processus temporel, etc.) à la lumière du marché des produits dérivés, en un mot, le livre le plus attendu par moi.

* * * * *

Ce livre n’a pas de concurrent et l’occasion qui m’est offerte – et, à travers moi, à toute la tradition d’éditeur de Wiley, c’est-à-dire à tout le futur de la discipline et même au futur du domaine académique entier – c’est d’ouvrir et d’occuper aussitôt la totalité du terrain. La façon de m’échapper sera ainsi de mettre dans ce livre, non seulement ce qu’il y a de plus définitif et de plus bouleversant, dans ma pensée, pour la tradition de pensée des produits dérivés, mais ce qui s’y trouve de plus bouleversant pour la pensée philosophique.

Ce que j’aurai anticipé devra prendre ici toute son ampleur ; et si la pensée de Heidegger est aussi fondamentale pour poser la question de l’être du marché et pour me détourner de la « catégorie » vers les « existentiaux », ou celle de Derrida aussi indispensable pour comprendre pourquoi cette question pourra trouver sa réponse à travers les produits dérivés et leur non-fondation, il faut que mon livre devienne un classique philosophique et qu’il apporte quelque chose de fondamental à la tradition philosophique en général.

Ce sera donc le livre auquel mes juges s’attendent le moins mais qui, une fois son écriture et son échappée faites, sera celui auquel ils s’attendaient le plus.

 

20.10.2009

L'épine au front

J’ai perdu les femmes qui pouvaient me faire écrire pendant une longue période et dont je devais embrasser un paysage entier afin de les embrasser. C’est-à-dire que j’ai perdu, dans la vie et dans l’écriture, la garantie de la durée et de l’étendue.

Dans la lettre à Souraya, je ne fais que « m’étendre » (c’est d’ailleurs le mot qui revient sans cesse). Je me suis étendu sur mon sujet (j’ai écrit une longue lettre), mais j’ai également étendu mon sujet et cela veut dire – pour la raison que ce sujet est mien (je suis son seigneur), que je le possède (j’en suis l’expert) et que j’en suis le maître – que j’ai étendu mon pouvoir.

Je me suis étendu, dans la lettre à Souraya, au point de toucher la totalité du Liban et de reproduire, dans la tête de chacun, la pensée de l’axe très court que ce pays peut inspirer, ce très bref segment orienté du Nord au Sud (j’ai parlé de « très bref tunnel ») qu’on a très vite parcouru par la pensée, dont on a très vite compris le sens, la charge et le danger, dont on a très brièvement ressenti la marque comme une épine, comme une flèche très courte et très dense qui aurait frappé le front de chacun et que chacun préfèrerait parcourir de nouveau mille fois par la pensée, au lieu qu’il ne la retire et ne transforme la douleur qu’elle lui inflige en souffrance dans le combat pour s’en libérer ou pour la transformer ; comme si la meilleure façon d’entretenir cette épine qui ne pouvait plus ni grandir ni se réduire était de renouveler, de rajeunir, de « nettoyer » son séjour dans la chair par la garantie qu’elle serait toujours parcourue par la pensée dans le sens qu’elle est seule à imposer et qu’elle serait sans cesse rappelée à sa place sur le front, de sorte que c’est la chair qui se formerait désormais autour d’elle et même par-dessus.

Et j’ai étendu le pouvoir de cette lettre, qui n’est partie de rien, qui n’est partie d’un serrement de mains que pour aller inscrire, à la main, à tous les coins du pays et en tous ses points, la phrase monumentale qu’il fallait prononcer pour faire le vœu de l’amour à vingt ans, pour faire l’amour ou plutôt pour le remplacer ; j’ai étendu le pouvoir de cette lettre jusqu’au raccord historique qui allait reproduire, dans ma lettre, cette journée qui n’appartenait pas à notre couple d’amoureux, mais au pays qui se retournait.

Car il était clair que dans un pays comme le Liban, à une époque comme celle-là, un amour pareil n’était déjà pas possible ; il était clair que le pays était incomplet et que la vision amoureuse y serait toujours intermittente ; clair, par conséquent, et malgré ma jeunesse et la virginité de Souraya, malgré notre intime connexion avec cette terre et la volonté que j’ai mise, en découvrant Souraya, à découvrir le pays et à découvrir la vie, à découvrir la femme et à découvrir mes vingt ans, que malgré tout cela, nous étions déjà coupables.

* * * * *

Un décalage se produit au Liban, dès le départ. Dès le premier jour de la prise de conscience de la durée et de l’étendue, le Liban retourne les amants et les sépare. Au lieu que l’étendue et la durée, parties de ce point du premier serrement, de ce point qui a ceci de singulier qu’il est double dès le départ et qu’il peut, par conséquent, générer l’espace et le temps, ne développent, autour des amants, un espace homogène qui serait leur élément, qui aurait leur exacte couleur et leur exacte densité, de sorte que cet espace, aussi immense fût-il devenu, serait toujours le leur et leur rappellerait toujours qu’il est né le même jour qu’eux, au contraire, les amants nouveau-nés devront, au Liban, aussitôt échanger leur conscience intime de l’étendue et de la durée contre la nécessité de repenser à l’épine : la nécessité de repasser sur leur front et dans leur tête, non pas le monde nouveau où leur fragment amoureux pourrait se perdre et où, en se perdant, il les empêcherait de se souvenir du moment de leur naissance qui est celui de leur séparation et les obligerait, au contraire, à vivre leur amour étendu, leur amour déjà-là, en toute fraîcheur, mais le monde mille fois repassé et mille fois déjà repensé par leurs parents et par tous ceux qui étaient déjà, avant eux, bien coupables.

Les amants qui naissent sous forme d’un point vont avoir, dès l’instant suivant, tout le désir de l’espace et toute la prétention de la durée. Ils ne peuvent pas rester sur place. Il faut qu’ils sortent se promener et qu’ils aillent se présenter à tous les coins du pays, comme pour dire qu’ils ont été là, ensemble, comme pour poser devant une caméra et créer simplement des combinaisons qui ne seront pas réellement exploitées. Il faut qu’ils pensent que leur amour va durer et de moins en moins accepter de se revoir s’ils ne se donnent pas de plus en plus l’assurance qu’ils se reverront la fois d’après, et la suivante, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’ils se posent à la fin – ce qui veut dire qu’ils se la posaient au début – la question de vivre ensemble, ce comble de la sortie de leur amour (car on pourrait se demander, s’ils s’aiment et sont tout absorbés en eux-mêmes, à quoi cela leur servirait de multiplier par deux, aux moindres recoins, promontoires, occasions ou ratages, aux moindres « sorties » que leur présentera la vie, les raisons de ne pas comprendre, de ne pas comprendre l’espace et la durée).

Car Souraya et moi sommes nés dans un point, dans un serrement de mains et dans un effort de concentration qui allaient d’abord, au contraire, vers la réduction de l’espace (« Tout se passe là, entre nos mains, dans le serrement de nos mains, dans l’espace que nos mains, en se serrant, veulent anéantir ») et vers le reniement de la durée (« Il n’y a d’instant, il n’y a de commencement et de fin que le serrement de nos mains »).

Tout peut partir de là, une durée entière qui captivera peut-être deux vies entières. Car il n’est pas dit, en nous serrant ainsi la main pour la première fois avec cette force expressive, que nous n’allons pas finir par vivre ensemble ; mais comme nous nous serrons, pour l’instant, les mains et que nous ne laissons pas partir cette durée, comme nous ne nous préoccupons pas des conséquences mais seulement du serrement présent de nos mains, cela veut dire également que ce moment de la naissance de l’amour, pour dépendant qu’il soit de la durée qui va suivre – il en dépend, en effet, de cette façon réciproque qui est qu’il donne cette durée et que c’est elle, en réalité, qui dépend de lui, c’est-à-dire que cet instant de serrement est justement supérieur à la durée –, en fait s’en détache et lui dit : « Je me passe sans toi. »

Et ainsi la phrase monumentale que je devais prononcer avant de faire le vœu de l’amour devait-elle le remplacer, car alors elle m’introduisait – en même temps que l’amour et en raison de la perversité de cette terre libanaise et de l’impossibilité qu’elle nous laissât vivre un amour indépendant sans que nous ne pensions à l’épine du pays – à la littérature. Et comme la littérature ne peut pas coexister avec l’amour (pour la raison qu’elle est personnelle et que le couple n’y a pas sa place) cela voulait dire que j’aurai cherché à remplacer l’amour de Souraya dès l’instant de sa naissance et que cela s’est produit à cause du Liban, pour la raison que, nous aimant, nous avons cherché à nous étendre dans l’espace et dans la durée et que ce mouvement de sortie et de découverte ne pouvait que renvoyer, au Liban, à la pensée de l’épine et à la pensée du pays seulement orientée dans ce sens et seulement chargée de cette douleur, si bien que cet échange de la pensée amoureuse et de la pensée coupable (l’échange de la pensée de l’avenir et de la pensée du passé et du repassé) ne pouvait que prendre – c’en est même la définition – la forme de la littérature.

* * * * *

Je ne peux plus écrire que dans un train (de pensée), à l’image du mouvement d’hier où la femme qui aurait pu me captiver pour un certain temps et dans un certain espace était assise à côté d’un autre et m’offrait, grâce à la conversation qu’elle a eue avec lui et qui a duré aussi longtemps que le voyage en train (c’est-à-dire aussi longtemps que mon écriture dans ce train), tous les points d’entrée pour vérifier ce qu’aurait pu être ma conversation avec elle, ce qu’aurait pu être la naissance de notre amour. Mais cela, cette vérification qui m’était offerte de l’extérieur afin que je vérifie, désormais, l’extérieur, ne faisait que me confirmer dans mon parti pris d’une écriture où il y aura désormais une ligne intérieure et une ligne extérieure et où elles devront se dérouler en parallèle à l’image d’un train, c’est-à-dire une écriture qui ne pourra plus s’étendre mais devra toujours progresser.

Je me dis que doit m’attendre l’étape suivante de l’abstraction ; que l’écriture ne peut pas se contenter de suivre ses sujets sur le terrain (ou dans l’étendue d’un pays, ou même d’une vie). Que si je continue d’écrire ainsi, assis à cette place, et traitant ainsi ces sujets (dont le moindre n’est pas d’avoir relu récemment cette longue lettre écrite jadis), c’est que ma place est ailleurs ; c’est que doit m’attendre une grande invention où tous mes niveaux d’écriture, où tous mes sujets seraient articulés. Des éléments dont je dispose : ma boîte, mon produit, ma place, ma vie, ma pensée de la philosophie, il y a quelque chose d’autre, quelque chose de nouveau à faire, mais quoi ?

16.10.2009

Un homme à la mer

« Les hommes sont toujours là », dit ma plus jeune fille, appelant ainsi les boules jaunes qui faisaient comme une ronde dans la mer autour de la zone surveillée par les maîtres-nageurs, et dont la forme sphérique, couleur de tête, pouvait laisser imaginer que des hommes flottaient là, sans bouger. Sans bouger, alors même qu’il est dans la nature de la vague de les éloigner vers le large ou de les rejeter sur la plage, si bien que de les revoir à leur place, à la surface de cette mer synonyme de « prendre le large et disparaître » était ce qui faisait répéter à ma fille : « Les hommes sont toujours là ».

L’enfant refusait de voir le lien non imaginaire (qui ne l’était pas, imaginaire, pour la raison qu’il n’était pas visible et que l’enfant ne voulait pas imaginer ce qu’elle ne voyait pas) : la chaîne qui retenait les bouées au fond du sable comme le pied d’un gastropode et qui, si ma fille l’avait imaginée, n’aurait pas plus prêté aux hommes la volonté de rester rassemblés dans leur ronde et concentrés dans leur mission de surveillance – puisqu’alors elle les retiendrait contre leur volonté – que la marée, qui s’est présentement retirée devant mes yeux et de la page de mon cahier, n’aurait prêté à mon écriture l’idée que ce qui vient à elle et ce qui se retire, ce qui me soulève, me renfloue ou me laisse échoué, faisait partie d’un phénomène naturel et cyclique qui m’embrassait également et que, ainsi, je ne devais pas m’en faire.

À l’idée du lien, du lieu et de l’enchaînement, à cette plus courte distance entre la tête – qui flottait – de ces « hommes qui sont toujours là » et l’explication qu’il fallait retenir pour elle afin de la retenir en ce lieu, à cette implantation, à cette ruine, à cette décomposition du monde en liens causaux et en réseau compliqué qui m’empêche aujourd’hui de voir le monde comme une seule et même scène, ma fille avait préféré celle de raccourcir la distance au contraire la plus grande, la distance des mers, si bien que ces « hommes qui étaient toujours là » mais qui ne l’étaient aucunement pour la raison qu’un lien invisible, non imaginaire, les y retiendrait seraient les mêmes que ceux qui « sont toujours là, ailleurs », l’ailleurs se trouvant rapporté là, en raison de la persistance inexplicable de la tête jaune de ces hommes à la surface de la mer, de préférence à un ailleurs vers lequel les hommes, en prenant le large, s’en iraient.

Au contraire, c’est leur volonté de rester là laquelle refusait de se réduire à la causalité et à la localité de la chaîne une fois confrontée à l’immense liberté de partir qui a tôt fait, par réaction, de réduire la taille de l’océan ; ma plus jeune fille déclarant alors que ces hommes qui flottaient et qui étaient toujours là pouvaient rejoindre en dix minutes ceux qui flottaient à Beyrouth.

C’est la mer entière qui venait et se qui réduisait ainsi à la ronde de ces hommes qui ne partaient pas d’ici. La distance était abolie qualitativement et non pas quantitativement, par un effet de l’imagination, celle qui glisse à la surface à une vitesse infinie et qui refuse d’apercevoir la profondeur de la cause et de détecter, sous la surface de l’eau et à la suite de la sphère jaune, le filin insidieux qui la tenait au fond ; et la ronde de ces hommes en face de la plage de Beyrouth serait la même que celle de la plage de Cabourg, ma fille ne trouvant alors d’autre remplaçant à l’immensité de la mer qui les séparait et qui rendait incalculable la possibilité de les rassembler, et d’idée assez folle pour expliquer qu’ici ou là-bas la ronde fût la même et la mer une seule et même occasion, que celle d’une fête.

Ainsi, « les hommes sont toujours là », jour après nuit, et leur raison de n’être plus là, qui est aussi grande que la mer, n’est plus rien et ne compte plus devant ce qui rassemble les hommes, jour et nuit, et qui ne fait plus une différence entre les hommes d’ici et ceux de Beyrouth, à savoir une seule et même fête.

La fête, dont la vitesse est infinie et dont l’occasion est unique – car il n’y a qu’une seule fête – remplaçait ainsi la profondeur du calcul et de l’enchaînement du lien au fond de la mer ou au repère d’une carte, la fête, ou cette mer intense, cette carte sans repère et sans points cardinaux, et dont la profondeur n’était plus alors mauvaise mais festive, comme une plaisanterie de gamin, comme une surprise d’anniversaire, lorsque ma fille, pour compléter la fête, déclara que les hommes ne pouvaient plus se noyer, parce que se noyer, pour eux qui étaient immergés dans la fête, c’était alors « faire la fête ».

* * * * *

Un jour, je décrirai la philosophie comme un seul front de mer, comme une seule fête ou une seule folie, telles que la profondeur des liens causaux et des vagues de la pensée qui aurait justifié que je fasse la ronde des « hommes qui sont toujours là » ici à Cabourg ou là-bas à Beyrouth, c’est-à-dire que je prenne le large, soit remplacée et littéralement submergée par un impossible spectacle et un seul et même arrêt.

Je ne voudrais plus rien regarder que le spectacle de la mer, rien traverser que les embrasures du matin pour me retrouver tordu dans une salle, n’arrivant pas à y produire une révolution, perdu, moi-même pris de panique devant la torsion impossible de l’espace que je n’arrive pas à redresser, ne trouvant pas le point d’appui, le bras de levier par lequel faire pivoter tout l’espace de travail.

Que m’importe le travail de la philosophie ou le discernement qu’y introduit Meillassoux si mon œuvre s’est avancée jusqu’à la mer et s’est tordue avec sa vague, si ma table a été tirée jusqu’à la vitre que ne fait que matérialiser cet hôtel entre la mer et les jardins du casino ? Quelle révolution que celle où l’on est arrêté comme je suis, le monde et même la famille, ainsi que la famille entière de mots et jusqu’à l’encyclopédie entière du savoir, ne formant plus, dans mon dos, dans la couverture de mon livre, qu’une seule et même torsion ? Car j’ai été tordu de n’être plus moi-même, de n’être plus mon propre sujet, d’avoir connu cette première révolution et ce tour du monde, qui est revenu à faire des enfants.

Or, ce sont eux « les hommes qui sont toujours là » et qui me surveillent, qui font la ronde autour de moi et dont l’immensité de la mer ne pourra me séparer ou me donner l’idée de partir loin d’eux sans que je l’aie au préalable effacée et répétée au nom de la même et unique fête. Ce sont mes enfants dont les têtes flottent sur mon bras de mer et qui surveillent la zone où je m’immerge petit à petit et où je perdrai pied bientôt. Ils ne comprennent pas, n’imaginent pas ce qui me lie à eux ou ce qui m’attache à mon fond de mer sous la forme du lien invisible, et ne parviennent, par conséquent, à s’expliquer que « je sois toujours là et que je ne m’en aille pas » qu’à force d’avoir réduit l’immensité de la mer, qu’ils perçoivent tout à fait, à l’intensité de la fête ;

si bien que s’ils se réveillent et constatent, jour après nuit, que « je suis toujours là », ils penseront que c’est parce que l’immensité qui pouvait nous séparer est devenue une fête, et encore, si devais me noyer à force de ne pas bouger, si je devais m’enfoncer et m’abîmer dans une œuvre vague et disparaître à leur regard, si, à force d’être toujours là, un jour je ne l’étais plus et que j’étais recouvert par la vague de ma pensée, par la couverture d’un livre ou par une étrangeté épaisse, en un mot, si je sombrais dans la folie, ils penseraient toujours que c’est la fête que je ferais encore, la fête que je ferais avant tout, en me laissant ainsi entraîner dans la profondeur.

Que m’importent la philosophie et le discernement d’un matérialisme, si je suis arrêté, non pas au bord du vide, mais de la mer, à Cabourg, et que la révolution, la torsion du sujet pour moi, qui ne la retrouve pas, est celle de la famille, de cette fête qui me rendra fou, parce qu’elle fait communiquer toutes les mers et tous les milieux ?

Cabourg en mai, donc, en prélude à l’été, avant la révolution du 14 juillet, pour le tyran que je suis et la tyrannie de mon écriture et de ma torsion de tous les matins, exacerbée, en réalité, à Cabourg, par la nature même de ce Grand Hôtel (qui est comme un grand état), par les vacances qui m’y poussent et qui m’y arrêtent, par la famille qui se presse sur mes épaules, qui accentue la torsion de mon cou et qui me rend d’autant plus révolutionnaire et d’autant plus sujet à sa torsion caractéristique que je dois me dégager tous les matins comme un monument pris dans le sable, comme la ruine d’une pensée passée, pour venir la présenter à ce front de mer, à cette vitrine du Grand Hôtel.

Cabourg en mai 2009, où s’achève comme un cycle, celui où j’avais connu Deleuze l’année dernière et où j’avais navigué en DS, retrouvant le temps perdu et roulant comme la vague du temps qui marchait alors devant moi ;

ce Cabourg de mai 2008, qui avait précédé mon voyage au bout du monde, à Sydney en mai qui entrait alors dans l’hiver, et où je n’irai peut-être plus jamais, l’espace n’étant plus le même, maintenant qu’il s’est retourné, où je pourrais faire une entrée comme celle d’alors, m’insinuer avec cette incidence-là qui avait fait toute la différence et toute l’intensité. Sydney où je n’irai plus dans l’obscurité, en passant par Singapour et par ce rabattement des plis des aéroports ;

Cabourg de mai 2008, qu’étaient venus suivre Sydney et l’hôtel Palmyra, ce site de retirement et de ruine, où j’ai fini par voir se déposer mon œuvre et se conclure la croix de l’histoire : là où devait commencer le processus géographique. (L’hôtel Palmyra ou ma révolution personnelle, la ruine de l’écriture pour moi, le commencement de la révolution du livre qui allait finir par me donner R. M.)

* * * * *

Je ne sais si je suis capable de démarrer un deuxième cycle. J’atteins aujourd’hui le seuil de la communication infinie, celui où je suis pris d’un infini étonnement face à la mer et à cette torsion qui me transforme en sujet, en l’esclave d’un roi qui a pris le dessus : le témoin des heures de service, l’éditeur, le marqueur, le révolutionnaire des tours de service qui ne font plus rien que tirer ma table jusqu’au coin où peut se déclarer ma matière.

Que m’importent la philosophie et son discernement devant cette immobilité de la communication folle, devant cette vitrine qui réfléchit la mer d’un côté et que ne poussent plus, à l’arrière, que les jardins du casino, devant cette table immense où roulent les numéros, alors que celui de la mienne roulait encore parmi d’autres ? Si Meillassoux ne veut discerner que la matière, lui, le philosophe du matérialisme et de la table des matières, moi je suis déjà propagé au sein de celle-ci, comme le compagnon ultime de la table, comme le nœud du service et le nœud de la communication infinie, comme l’écriture en réseau qui ne s’arrête qu’à devenir folle, tordue par le spectacle de la mer et par la tyrannie du Grand Hôtel, qui me fait traverser les embrasures du vide, de salle en salle, de baie vitrée en baie vitrée, de lumière en lumière, ne me laissant plus trouver que le carré blanc qui me convienne absolument, celui de la table ou de la page, depuis laquelle tordre l’espace et marquer une singularité.

Car je suis le tyran que la révolution du service doit renverser après avoir révolutionné et tiré sa table, celui qui laisse sa famille attendre dans son dos, dans une embrasure qui n’a plus que la taille du vide et qui n’embrasse plus personne, dans un espace tordu qui n’accueille plus et qui n’ouvre plus les bras, tellement la tête lui est entré dans les épaules, et tellement son point, le point de l’espace, est devenu un point d’interrogation, tordu, avant que d’être révolutionnaire.

12.10.2009

Double contingence

Capacités labyrinthiques du service. Couloirs du service qui convergent tous sur moi. Boyaux du service qui convergent sur moi comme des armes, dans un geste qui n’est pas censé se produire, qui n’est pas automatique ou nécessaire – l’arme du service n’étant pas automatique ; n’étant qu’un fusil à répétition – et qui n’est pas contingent non plus.

Car il sert la contingence, et la contingence c’est moi. Je suis ce qui arrive et le service est à mes ordres (à moins que ce ne soit la contingence qui dépende du service pour la raison qu’elle ne serait jamais venue se servir en ce lieu et que je ne me serais jamais rendu à cette place si je n’étais pas sûr d’y être servi) ; sans oublier que le propre des couloirs du service est de converger en un point et qu’on serait tenté de lire, dans cette sommation des possibilités, la nécessité et non pas la contingence.

Je ne vois plus le monde que comme une place que j’occupe sans bouger, que j’occupe en sautant sur place et en ré-enchaînant avec la place la phrase, en répétant un mot, ce que dit déjà la matière dans le seul sens qui soit et à quoi m’introduit seulement la fente dans la matière, comme une préposition.

À force de guider ce processus sans lumière et sans possibilité, qui fend la matière pour y fonder le vide et pour inaugurer l’ontologie de la multiplicité ou le sens de l’être à même le plan d’immanence ; à force de recevoir du lieu et de m’orienter, sur place, dans le seul sens de sa face qui est celui où la contingence retourne éternellement et me retourne ; à force de demeurer à l’envers de l’endroit, dans la disposition qui enchaîne et qui est la disposition fondamentale de l’échange, je finis par faire venir à moi autre chose que l’accident dans la substance ou la contingence en la matière ; je finis par faire converger sur moi les capacités labyrinthiques du service de la pièce, qui produisent pour moi l’impossible, qui me montrent les infinis pouvoirs de ceux qui se sont enchaînés au lieu afin de servir celui qui arrive, de ceux qui ont développé une faculté inhabituelle, inattendue, extrasensorielle et extraordinaire, à la manière des aveugles, pendant la longue période – de loin la plus longue – de leur privation.

Car dans l’attente de ce qui arrive, dans leur habitation de la place qui est en fin de compte leur habitude, les serviteurs du lieu sont à la fois privés de contingence et de nécessité : de contingence pour la raison que rien n’arrive (et que, quand bien même cette non arrivée des choses, ce non commencement du monde, serait encore l’œuvre de la contingence, cela n’accède pas encore au plan, que l’on imagine reculé et encore plus labyrinthique que la contingence elle-même, où le serviteur doit s’occuper en attendant), et privés de nécessité parce que cela qu’ils finiront par faire, cela qui sera forcément plus extraordinaire que l’existence et le nombre pour la raison que la contingence est elle-même première à l’existence et à la multiplicité (Meillassoux) et que ces serviteurs, qui sont désœuvrés quand la contingence n’arrive pas, sont justement ses serviteurs (c’est-à-dire qu’ils produiront ce qui doit se produire quand la contingence sera « reçue » dans la place : ce sont eux qui tirent, ce sont eux qui servent la pièce d’artillerie), cela, ils n’étaient pas censés le faire.

* * * * *

Ainsi ces serviteurs désœuvrés, ces êtres sans œuvre, dans la longue période où ils sont livrés à eux-mêmes et qu’ils ne peuvent que prolonger encore en une nappe aux multiples plis, en une multiplicité (manifold) qui s’insinue entre la contingence et la venue de l’être à l’immanence, développent-ils une faculté, en aveugles de la contingence qu’ils sont et en rats des couloirs labyrinthiques de son service, un pouvoir anormal, celui de faire communiquer, quand ils le souhaitent, la surface où se produisent les événements avec autre chose que le stock, autre chose que l’inventaire ou le nombre de l’être : de la faire communiquer avec la capacité de la contingence de se servir elle-même et de ne rien produire encore (car pour produire quelque chose, il faut que le client arrive), de la faire communiquer avec le réservoir des choses qui seraient à produire pour la contingence, à chaque répétition, par le geste de celui qui la sert, mais que le serviteur destine, maintenant qu’il a résolu de se servir lui-même et de produire, pour les beaux yeux du client qui arrive le plus souvent et qui saute sur place, les dessous du service de la contingence en même temps que la contingence, à autre chose que la loi du nombre et de la correspondance ;

si bien que, dans une éclaircie qui ne sera ni celle du nombre, ni celle de la création de matière, ni celle de l’accident ou de l’illusion, mais qui sera comme une invitation pour le processus d’écriture à venir plonger dans ce labyrinthe du service (dans ce monde obscur où le serviteur de la pièce attend, dans ce stock qui n’a pas de prolongement pour la raison que personne ne pourrait le suivre ou le dénombrer), le serviteur produira à la surface le double de ce qu’on attend, deux fois l’événement, une fois pour la matière et une fois pour l’écrire : une invitation presque obscène à l’adresse de l’écrivain, lequel panique, au vu de la maigreur de la pointe de sa plume, à l’idée de l’indéchiffrabilité et de l’incompatibilité qui frapperaient soudain le monde, si les carrés de chocolat, qui n’avaient jusqu’alors jamais quitté la compagnie de la tasse et jamais dévié du mouvement à sens unique du service, se trouvaient multipliés par deux.

* * * * *

Je voudrais ainsi que la même « violation » des lois de conservation de la matière qui ne serait due qu’à la faculté du service d’aller toutes les fois dans le sens unique de la contingence, sauf une, où il ira dans son double sens (dans le sens extraordinaire revenant à la doubler et à la dépasser, à produire deux événements au lieu d’un, à aller plus vite que la contingence à force que le serviteur devance le désir du client qui arrive pour ne pas dire qu’il devance son arrivée même), je voudrais que la même multiplication, la même communication avec les couloirs labyrinthiques du service et avec le stock innombrable où ils puisent, se produise à la surface de la table où je croise R. M. et que l’extraordinaire qui s’y produira – cette association et cet enchaînement qui auront l’air de provenir de la table et de sa compagnie enfin fondée, de ce point de retournement et de conversion qui aura lieu au centre de la matière que R. M. et moi aurons traversée, lui en venant de la crise du crédit de la littérature et moi de celle du marché – en réalité dépasse la contingence et son plan et soit le signe du service de la contingence venu cette fois la doubler, venu livrer à l’écrivain le début du fil qu’il suffira de tirer pour dérouler l’endroit où le serviteur habite : pour commencer à raconter l’histoire du lieu alors que celle-ci n’était pas censée apparaître.

Je me demande ainsi à quoi ma compagnie de R. M. pourrait servir et qui pourrait nous servir.

Je reproduis le fil des événements, l’image de ce lieu où nous avons dîné et où nous nous sommes fait servir, et je me répète que le plan d’immanence de notre entreprise est déjà situé là en entier, que nous sommes comme d’habitude arrêtés au bord de rien, qu’il n’y a aucun principe, aucune vision, aucune direction et aucun phare que R. M. (qui a parlé de « texte phare ») pourrait dresser au dessus de la table et que celle-ci sera la seule à être dressée, en un mot, que R. M. est aussi perdu que moi et que, une fois parvenu comme moi au bord du plan, lui non plus n’aura trouvé que le vide, et d’autre sensation (pour ne pas dire, d’autre certitude) que celle de toucher le bord et d’en sentir, sous la plante des pieds, l’arête.

C’est-à-dire que nous avons tous les deux reconnu ce point intime de la matière, le point de la conversion, la genèse de la contingence, la fente qui enchaîne, le fondement de la table ; nous avons tous les deux détecté dans la crise, non pas un effondrement, non pas la chute suivie du repos, mais la dynamique de la genèse, cela que la crise risque de nous faire perdre – le marché – et qu’il faudra pour cette raison reproduire : cela que nous perdrons dans la pensée et dans l’écriture et qu’il s’agit, pour cette raison, également de reproduire, et qui est le risque et la spéculation.

Pour cela, nous avons dressé la table ; nous nous sommes assurés de notre plan ; nous savons qu’il faut commencer et nous avons trouvé la place où commencer, le marché qui vient au livre, le market-making qui rejoint le bookmaking, cette association secrète/sacrée entre, d’une part, ce qui s’écrit et s’imprime, et, d’autre part, ce qui s’échange et qui porte la contingence imprimée sur sa face comme la façon la plus immanente d’imprimer et d’échanger quelque chose.

* * * * *

Arrivé, par l’écriture, au point de la ruine, au site événementiel où je me suis arrêté en face des ruines, à cette occasion unique qui n’a été donnée qu’à moi et qui montrera – là sera l’effet principal de la conversion – comment la matière peut se connecter aux hommes, comment la contingence, cette arrivée sur la place dégagée du temple devenu citadelle devenue mosquée devenue parti de Dieu – et quel autre sens donner aujourd’hui à l’hôtel Palmyra et au service des ruines ? –, peut faire naître une association, une écriture ;

arrivé en cette place unique mais qu’il faut répéter – là sera l’objet de l’association ; là sera la façon de sauter sur place et de consacrer ces lieux devenus vides ; là sera la croix de l’histoire, l’attente des ruines qui me pressent d’écrire et qui ont fait venir mon cahier à moi, et à sa suite, R. M. ; là sera le lieu de l’association, la façon de commencer à raconter l’histoire à partir de la géographie, à partir de ce lieu parmi les lieux du temple de Baalbek à condition d’en posséder les clés –,

arrivé au point où j’ai formulé le marché du livre, la somme des produits dérivés que le livre devra emporter, et où j’ai attendu le cahier pour en sortir le livre et m’en sortir avec le livre, arrivé à cette croix de l’histoire que j’ai repérée, à cet arrêt au bord du vide qui me faisait pressentir le commencement ; arrivé à fonder cette place, ce site, ce plan, ce plateau, cette table où sont servis le temple de Baalbek et la citadelle et ce qui s’ensuit, c’est R. M. que je reçois enfin du lieu (et non pas au lieu), c’est R. M. qui vient à moi (et non pas que je reçois chez moi) et qui vient me rappeler l’histoire.

Car c’est la coupe qu’il me sert, c’est le livre où je dois entrer après avoir emporté le mien.

* * * * *

C’est de la désignation de ce livre et de ce qu’il vient faire chez moi aujourd’hui, c’est de la croix de l’histoire, apposée par moi en ce site de Baalbek, dans cet hôtel où se noue le vide (où se retourne le service, ai-je dit) et qui, pour cette raison, prolonge le fondement, c’est de cette croix et de cette Place que je dois partir afin de parcourir cette table dressée, ce plan que ne vient pas relever un principe transcendant.

C’est la conversion que je dois comprendre, une fois arrivé à ce point, pour savoir comment repartir de cette croix et de cette table, comment créer l’instrument d’écriture généralisée dont ma découverte dans le marché n’est que la « pointe » et l’instanciation dans une seule métrique. C’est R. M. que je reçois en lieu et en place du livre que je voulais emporter ; et je reçois avec sa venue beaucoup plus que ce que j’attendais, beaucoup plus qu’un retour, qu’une couverture, ou qu’un titre ; je reçois un commencement, lequel, comme je le disais, et comme tout commencement authentique, n’est ni contingent ni nécessaire.

R. M. et moi avons trouvé notre plan ; nous avons dressé notre table ; nous avons reconnu la place de la contingence (la place à la contingence) où s’appose la croix de l’histoire. Nous avons déclaré vide cet hôtel où le service allait se retourner. Nous avons tous les deux habité cet hôtel et c’est de là que nous nous sommes souhaité la bonne année. Nous pouvons maintenant partir de cet hôtel : nous pouvons recevoir de lui. Car il s’agit de faire remonter à la surface de notre table les couloirs labyrinthiques du service.

Nous devons nous servir maintenant, et les serviteurs du lieu que nous avons reconnu et de la place que nous avons occupée doivent se charger de doubler pour nous le produit. Il faut s’attendre à une multiplication, à voir surgir à côté de chaque tasse le double de chaque mot et de chaque carré de chocolat, c’est-à-dire à voir surgir l’histoire.

Après avoir trouvé la Place, il faut l’employer à notre service. Il suffit de l’habiter répétitivement, de sauter sur place. Les serviteurs sont là à attendre. Avec leur aide, le fil de l’histoire pourra commencer à se dérouler. Le serviteur enchaîné-là peut commencer à nous montrer ses marques de reconnaissance, les signes extraordinaires d’un échange qui doit maintenant aller dans l’autre sens.

À ce double signe, à ce double sens, à ce chocolat qui s’est comme par miracle multiplié par deux, je dois reconnaître un chemin comme le Petit Poucet, une voie que le serviteur « m’ordonne » de retrouver, une course dans laquelle je dois me jeter à sa suite, une échelle que je dois gravir (ou descendre) vers les couloirs dérobés du service, une invitation à l’arrêt, à l’interruption (alors que le service est ininterrompu) : un signe que dépose le serviteur au bord de la soucoupe, non nécessaire, inexpliqué, non contingent, afin qu’en retour je lui dépose, à côté, un peu de mon temps, c’est-à-dire que je l’écoute.

* * * * *

Ainsi, en remontant ces signes, en les collectant et en les mangeant, je poursuis le serviteur dans son histoire, j’entre en communication avec ce que le serviteur a emmagasiné pendant ses périodes de non-arrivée et de non-contingence, avec ce qu’il a emmagasiné dans le sens contraire à la création de la matière (car c’est la contingence qui règle l’existence et qui engendre la matière) et dans le sens contraire au service, avec ce qu’il a accumulé comme pouvoir, rentré, refoulé, ne servant par définition à rien, et qu’on ne peut pas ordonner, qu’on peut d’autant moins commander à son service (car de le faire remonter n’appartient qu’à la décision du serveur) qu’il est indiscernable du service : ce double chocolat est une marque du service, d’un extraordinaire service, mais d’un service quand même.

Le double qui n’est pas censé se produire tant qu’il va dans le sens unique du service : c’est cela, sans doute, le mot de l’histoire, le lieu qui se raconte et qui n’est pas censé le faire : le double inquiétant du service ordinaire : ce qui s’est passé, offert à moi par le serviteur, en double de ce qui se produit.

Que sont les serviteurs de cette place vide, où se joignent, venant d’un côté, le temple et le principe transcendant avec, venant de l’autre, le plateau et la citadelle et l’immanence et la ligne de défense et la ligne de marché, doublée, aujourd’hui, de cette défense par le vide, de ces défenseurs qui sont sortis de la place mais qui occupent l’espace qui est occupé par la ruine ?

Quel sens cela peut-il avoir d’aller répétitivement habiter cette place et de sauter sur place, de susciter ainsi le virtuel, de creuser le vide afin de produire l’outil et l’instrument de l’écriture ? Quel sens peut avoir la conversion, afin que, depuis le lieu où elle intervient et à partir de son sens et du risque auquel elle mène, on puisse débusquer les serviteurs de la contingence derrière les « effets » de celle-ci et qu’on puisse les domestiquer, en faire des guides, s’habituer à les voir doubler, désormais, à côté de chaque tasse, le mot de l’histoire et doubler l’événement, le sens du service ?

 

05.10.2009

Couloirs labyrinthiques du service

Jean a posé deux carrés de chocolat (au lieu d’un) sur le bord de la soucoupe où siégeait mon « express-lait grande tasse ». Différence productive. Une marque d’appréciation. La distinction du client à la place unique.

En sautant depuis un moment sur place, en répétant cette table fendue (après avoir fini par la reconnaître, par la constituer, par la fendre, par la fonder, par la faire mienne « de l’autre manière que celle consistant à y retourner mon corps » et qui est celle de la faire mienne par l’annonce de la contingence, par le mouvement qui m’a coulé à ses côtés – moi venant dans le même sens qu’elle –, de la faire mienne de l’intérieur de la matière et non pas au nom d’une propriété externe, de l’habiter comme une place, d’arriver en elle en ne suivant que le bord du vide, de reprendre en elle à chaque fois le sens de la fente comme donnant celui de la matière), j’ai fini par me faire remarquer ; j’ai produit le changement et la différence dans le processus répétitif du service.

Quelque chose s’est doublé à l’intérieur et s’est comme surpassé ; la série réglée de gestes a engendré l’improbable, ce carré de chocolat supplémentaire.

Ainsi Jean m’indique-t-il le sens de la différentiation sur place et de l’entêtement dans la contingence qui finit par produire l’impossible : ce chocolat. Car je me suis entêté au point de m’être enchaîné, dans la matière, à la fente et à l’intervalle.

Ce chocolat, cette génération spontanée, n’est pas une possibilité. Il n’est né de rien d’autre que la fente, c’est-à-dire de mon écriture, de ce processus sans lumière et sans possibilité. Il est né à sa propre place, de l’intensité qui s’est trouvée absorbée par le lieu, de l’intensité qui n’a jamais décliné alors même qu’elle ne changeait pas de place.

Il est né de la fente que j’ai creusée dans la matière, tant il est vrai que la fente est ce qui marque et ce qui répète et qui donc crée. Il est né sans cause et n’est pas un effet ; il est une œuvre qui apparaît à la surface, comme une ruine, comme l’œuvre du temps qui justement ne peut pas se passer dans le temps, comme le supplément de matière (et non pas son complément) qui ne respecte plus la loi de conservation de la matière, comme un miracle, un carré de chocolat créé de rien, qui n’a pas de matière puisqu’il indique d’où vient la matière.

Il est la matière qui s’est finie, qui a épuisé ses possibilités, et qui se répète. Une indication pour moi plutôt que pour la physique, une invitation à changer qualitativement le passé, à le redoubler et non pas à le dédoubler, à ne pas m’attendre à recevoir deux carrés de chocolat toutes les fois, mais à savoir que cela peut arriver, à l’endroit où ça arrive, sur place (car on ne peut rien attendre du lieu mais seulement recevoir).

Une aberration, une image double qui n’est peut-être perçue que par moi (ivresse de la place, comme on parle d’« ivresse des profondeurs » ?). La mémoire infinie de l’infinie capacité du lieu. Ce que le lieu peut produire, non pas dans la possibilité, non pas dans le sens attendu, mais une fois qu’on a pénétré le couloir de son service.

* * * * *

Je me sers dans le lieu une fois que j’ai formé ce couple avec ses serviteurs (quelle création de matière infinie les serviteurs de l’hôtel Palmyra m’ont-ils virtuellement ouverte ?). Et je me sers forcément dans un récipient qui n’a pas de fond, qui ne reçoit rien quant à lui, dont le contenu n’est pas clair et qu’on ne peut pas distribuer, mais duquel on reçoit toujours, un récipient qui est « parti » dans une autre direction que celle du contenu.

J’ai déjà dit qu’on me servait dans ces lieux comme on sert une pièce d’artillerie.

Qui connaît l’étendue des munitions de l’hôtel Palmyra et de la capacité de service de ses créateurs/serviteurs ? Je ne sais d’où ils viennent. Que je sache, ils sortent de terre. Ils proviennent de la matière. Ils n’en sont ni la substance ni l’accident, mais le bord. Ils en sont la fente : cela qui répète la matière et qui la sert, cela qui tire la matière. Ainsi leurs ressources ne sont-elles pas dans la matière mais ailleurs ; ils sortent de terre, et je ne peux pas savoir ce qu’ils ont en réserve pour moi, quelle contradiction des possibilités de la matière et des lois de la physique, quelle métaphysique du lieu et du service ils vont me servir, qui creuse le monde dans un autre sens que celui de la nécessité et la contingence.

Une métaphysique du lieu qui ne commence à déployer son système qu’à la condition que l’on vienne à ce lieu (car tout se déclare et se décide sur place) et que l’on s’y enferme, comme moi, dans un tourment et un retournement. Autre chose qu’un accident ou que la volonté de s’enfermer. Un voyage non pas au centre de la terre ou de la matière à laquelle ces serviteurs « viendraient », mais le voyage de ce qui vient en elles. (Il ne vient pas autre chose, dans cette descente-là et dans ce sens-là de la visite, que l’être.)

* * * * *

J’ignore l’étendue des gestes de ces serviteurs et de leurs pouvoirs ; combien de fois ils les ont répétés, ce qu’ils ont fini par creuser et par emmagasiner sur place, dans une autre dimension que l’espace ou le temps. J’ignore les directions dans lesquelles ils ont appris à puiser, ce qu’ils peuvent produire à la surface chaque fois qu’ils y reparaissent en sortant de terre.

Si la contingence est ce qui arrive (la définition même du visiteur et de la défaite, de la capitulation de celui qui se rend en ce lieu et qui s’y retourne comme un gant : qui y rend l’âme), si elle est l’aménagement d’une place afin que l’autre y passe (alors que dire d’un hôtel ?), si la contingence est l’arrivant, le pensionnaire, celui qui arrive et qu’on reçoit dans le lieu, alors comment qualifier cela qu’on reçoit du lieu, cela qui répète le même dans le différent et dans l’ordre de l’événement et qui est le geste du service ? Si la contingence est la métaphysique du lieu et de la place où arrive ce qui arrive, comment appeler la métaphysique des serviteurs du lieu ?

Ils n’y font pas nécessairement de l’ordre (ce ne sont pas eux qui donnent les ordres) et encore moins y créent-il le désordre. Leurs pouvoirs ne sont ni ceux du chaos ni ceux du dogme. Ils sont ouverts : ils ne sont pas fermés. Un hôtel peut être vide ; mais il ne sera pas dit fermé tant qu’au moins un serviteur y demeure, si bien que, n’étant pas fermé, le vide lui-même peut alors s’en échapper. Le serviteur habite-t-il dans l’hôtel ou dans son vide ?

Que peuvent-ils enlever à cette place ? Que peuvent-ils en extraire, y défaire ? Peuvent-ils se rendre à ce lieu ? Ils ne sont ni la contingence (ce qui arrive), ni la nécessité. Que produisent-ils dans ce lieu, sinon le labyrinthique ? Que sondent-ils, sinon les couloirs et les galeries insoupçonnées, ignorées à la fois de la physique de la surface et de la métaphysique de la profondeur ? Qui sont-ils, sinon ce qui sert la contingence (à défaut d’être celle-ci) ? La pièce de l’hôtel devenue une pièce d’artillerie. Des chemins, creusés dans la matière, qu’ils empruntent pour faire des miracles là-haut, pour produire le double de la matière à la surface.

À force de répéter le service de la contingence, ils ont dû maîtriser le pouvoir de créer et de multiplier. Il est essentiel qu’on ne sache pas leur secret et qu’on ne les suive pas dans le couloir de service. On n’est servi que si on reçoit du lieu.

Le lieu reçoit et j’en suis l’arrivant. La contingence trouve sa place, mais le serviteur n’est enchaîné qu’au lieu et pourtant il ne lui arrive pas ; et pourtant il ne lui est pas nécessaire ; parce qu’il n’existe que par celui qui arrive et pour le servir.

Où donc réside le serviteur ? Quelle est sa métaphysique ? Où habite-t-il ? Quelle autre habitude du lieu signifie-t-il (autre que la répétition et la différence) ? Quelle autre couche que la contingence ai-je ignorée dans le lieu ?

* * * * *

Jean me double ce carré de chocolat, en semblant canaliser sur moi les chemins du service, ces couloirs du service qu’il n’aura jamais empruntés, au cours du temps, qu’un seul à la fois, une fois pour chaque visiteur, une fois pour chaque différence, mais dont il aura maîtrisé tout à fait la capacité de les emprunter tous en même temps, juste pour produire une fois l’impossible, pour récompenser celui qui arrive souvent par autre chose que cela qui lui vient le plus souvent de ce lieu.

(Car la contingence est censée être univoque ; et ne répéter qu’un seul sens. A-t-on pensé ce que serait une contingence double ? A-t-on pensé son redoublement : un événement qui se passerait deux fois ? Non pas qui se répéterait, mais qui produirait deux événements ?)

C’est peut-être même à cette métaphysique d’un genre nouveau que se prête le service qui a su trouver son lieu et qui a su s’y enchaîner. Les lieux hantés ne le sont peut-être que de leurs serviteurs. Les phénomènes surnaturels et extraordinaires ne sont peut-être qu’une œuvre de l’art du service que le serviteur unique, dans ce lieu qui répète la contingence, aura développé et varié à sa manière. Ainsi ce qu’il y aurait de plus extraordinaire, la chose la plus extraordinaire, serait-elle que le serviteur enchaîné au lieu me serve un jour autre chose que l’ordinaire, ou quelque chose en plus, ou une chose et son double. Il n’y a rien de plus extraordinaire que ce deuxième carré de chocolat !

Ainsi le visiteur du lieu, qui fréquente comme moi le lieu au point de la ruine (c’est-à-dire qu’il le fréquente avec intensité et qu’il s’y plante comme je me suis planté sur le pit) trouvera-t-il en chaque lieu qu’il visite un ange particulier. En Jean, j’aurai trouvé l’ange qui fait remonter et converger vers moi les chemins du service et ses couloirs. Il m’apprend le lieu, alors que je ne m’y attends pas. Il me raconte des choses qui se sont passées.

Ainsi un client serait-il mort, un jour, en terrasse, et le service avait-il dû s’interrompre. Mais le client qui était assis à côté du mort en a sorti un livre. Jean m’a raconté cela en me voyant écrire. Il a voulu faire surgir dans mon livre un autre sens à ce qui se passe là. En me servant cet événement, dans ce lieu où l’on sert des choses répertoriées, à prix fixe, en ce lieu qui m’attend et où je suis le seul qui arrive, quelle variation du service Jean produisait-il ? Quel service possible ? Quels couloirs me faisait-t-il pénétrer ?

Le fil des événements de ce lieu finit par venir à moi à force que je m’y fasse servir. Le lieu m’a si souvent attiré que je finis par l’attirer à moi et même par l’extraire. La mémoire du lieu se trouve aspirée par ma tasse qui a trop souvent été servie, au même endroit, pour ne pas être trop souvent vide et ne pas réclamer cet excès, pour ne pas pomper dans l’autre vase, dans cette page que je remplis, le commencement des choses extraordinaires qui se sont produites ici.

S’il faut désormais qu’on me serve ici, en plus de ce qui s’y produit (en plus des produits répertoriés), cela qui s’y passe ! Quelle variation du service cela signifierait-il ? Que commencerais-je à comprendre ? Quelle disposition des lieux commencerais-je faire remonter à moi ? Qu’aurais-je pénétré ? Que serais-je devenu ?

Je maintiens que ce processus-là est d’un autre ordre que la contingence (puisque celle-ci est déjà arrivée avec moi, par moi, à répétition) et d’un autre ordre que la nécessité (puisque cela n’est pas censé arriver). Il est le fruit de la répétition et de la pénétration. Ce n’est pas le fruit du service qui vient à moi, mais sa racine.

* * * * *

L’hôtel Palmyra, le café des Deux Magots ne sont pas des parcelles du monde, des compartiments qu’on a décidés là et qui partagent avec le monde le même flux d’objets, la même finitude. Ce sont des lieux extraordinaires où le monde commence. Si Jean ne me montre pas ce qui se cache dans les couloirs du service, c’est que cela n’existe pas ici, ni ailleurs. Si Jean produit l’impossible, aujourd’hui, deux carrés de chocolat plutôt qu’un, c’est que le deuxième n’est pas un deuxième chocolat soustrait au stock de chocolat.

Il n’existe pas de stock dans ce monde-là. Ou alors, si stock il y a, mais invisible, il ne communiquera pas avec le stock de carrés de chocolat du monde. Dans ce monde-là, il n’y a que la série et que le processus du service ; or, celui-ci ne comporte, à chaque fois, à côté de la tasse, qu’un seul morceau de chocolat.

C’est que le deuxième chocolat est le double du premier. Et Jean l’aura ainsi créé. Ou plutôt, comme il ne l’a créé que pour moi, comme son service n’a que ce sens-là, Jean m’aura montré les dessous du service, la métaphysique qui va au-delà de la physique et même au-delà de la première métaphysique, celle où l’on attend encore quelque chose.

Et le déroulement de ce service extraordinaire continue. Jean, qui m’apprend l’histoire du lieu, qui me sert ce qui s’y est par extraordinaire produit, m’en montre même le passé. Il produit une carte postale datant de 1980 qui reproduit une terrasse vide, que lui, Jean, jeune serveur, traverse dans toute la largeur de l’image, seul ; pressé, non pas au service de celui qui se présente – car celui-là se serait présenté de face –, non pas par l’appel d’une tâche domestique ou par une sonnerie dans la cuisine – car alors il se serait dirigé vers l’arrière –, mais pressé dans le sens du passage du temps, un balayage sur toute la largeur de l’image ; une terrasse vide, sans client, qui ne sert à rien, et un serveur qui ne sert plus personne et qui la traverse sans autre but que d’indiquer que cela qui se passe entre le lieu et lui n’est pas une question d’habitation, ou d’emploi, ou de service minimal qui le garderait retenu dans les arrêts du service, mais une course dans le temps, dans un seul et même sens : une dimension qu’il me sert et qui me change du processus habituel.

Surtout, Jean m’apprend ce qui a changé dans le lieu, les détails de finition et de couleur du bois qui indiquent qu’une paroi de séparation a été récemment ajoutée entre la grande salle et l’office ; mais que le travail à l’identique a été très bien fait, et même, sur la carte postale, Jean me montre que la deuxième porte d’accès n’existait pas à l’époque, qu’à sa place le mur continuait et que, derrière ce mur, des tables, inexistantes aujourd’hui, occupaient le lieu du passage.

Et ainsi, pour en venir enfin aux tables, pour en venir à la matière subjective (cela sur quoi l’on écrit), pour pénétrer la fente derrière l’accident ainsi que le service de la contingence derrière la contingence, j’apprends que la table qui porte le n°1, la mienne, celle dont le plan de travail est légèrement incliné et dont la surface de bois est traversée par une fente sur la largeur, date de 1914, et que des tables comme celle-ci sont faites pour rester.

Je conçois alors l’idée de lier son sort au mien, de la faire mienne d’une façon différente de celle qui consisterait à y retourner mon corps et à m’y rendre (comme si je voulais réussir à m’introduire dans sa fente), d’une façon différente encore de celle d’y apprendre des morts répétées (ces prépositions qui m’introduisent à sa matière, cet enchaînement au lieu), en un mot, de me lier à elle par une loi de la métaphysique qui est sous-jacente à la métaphysique et à la contingence, celle qui consiste à retourner le service (et non pas le corps), à affirmer que je ne sers plus à rien moi-même, que je ne sers plus qu’à l’invisible et qu’à posséder, sans que personne ne le sache et sans qu’elle bouge de sa place, cette table, où d’autres que moi seront servis indéfiniment…

29.09.2009

Couloir de service

Je ne connais plus que deux mondes, celui du service et celui du livre, et leurs logiques d’apparaître respectives, ce qui veut dire également, leurs révolutions respectives.

On parle aussi de service funèbre, celui auquel je me suis paré pour assister aujourd’hui, d’un enfant, voulant avant toute chose le marquer dans mon livre, c’est-à-dire faire jaillir pour lui, de nouveau, la matière depuis la fente, localiser son intensité à cette table, ouverte pour moi en premier, à la lumière du jour (qui est toujours rasante, en premier), à la table désormais déliée dans le monde du service qu’a ouvert pour moi maître Toni en déclarant ouverte la chasse à la table idéale pour écrire,

ce qui voulait dire la recherche de la source de l’écriture dans ce paysage aride qu’il connaît, qui est fermé la majorité de l’année et où maître Toni sans doute s’ennuie, ce paysage qui l’a rendu poète ou en tout cas l’a ouvert à la demande des poètes, fermé toute l’année hormis la saison de ski, qui m’a fait connaître ici une blancheur déjà relevée, la couverture totale de la neige et le blocage qui y est corrélé et qui n’est pas sans rappeler – certainement est-il plus intense – le blocage de l’écriture, et la saison d’été qui culmine avec l’Assomption de la Vierge et qui fait culminer, ce jour-là, également le talent de maître Toni,

qui se retourne en ce haut point de l’été, en ce partage de la saison, en ce milieu d’août et de sa lumière, comme pour dire qu’il tient tout ce monde dans sa main et qu’il peut le servir non moins qu’il peut le desservir : un point du monde qu’il détient là littéralement, un oui ou un non lié à sa décision, qui le rend seul et culminant, un sommet du service, un artiste de la table, un découvreur de sources.

* * * * *

L’écriture est une disparition. Elle n’est pas l’envers des apparaissants du monde mais une inversion de toute la logique de celui-ci. Il n’y a plus de monde après l’écriture – celui-ci disparaît en entier dans une sorte d’invagination de l’ontologie dans la logique, ou de l’étendue de l’apparaître et du transcendantal dans un seul point d’intensité qui n’est pas seulement isolé, ou singulier, mais qui est une singularité, un trou noir de l’espace de manifestation qui absorbe la lumière entière du monde –, sinon qu’il y a un livre ;

ce qui veut dire que le monde se retourne en livre, non pas dans un espace où le retournement aurait lieu, mais par derrière, par un défaut de mouvement et de matière, comme lorsque je dis qu’en revenant à mon monde disparu à la manière d’un revenant afin d’en relever les intensités et d’en inverser/inférer la logique en ses points singuliers, je trouve quil y a, dans ce mouvement-là et dans cette double disparition, matière à tirer un livre.

Et ainsi, le point de l’écriture, écrire ou ne pas écrire, n’est-t-il pas un point du monde – car la logique se perd après cela – et le monde qui suit n’est-il pas un autre monde, aligné avec le précédent.

Le monde du livre qui revient à mesure que le revenant revient se mesurer à l’intensité du monde disparu ne s’aligne pas avec le monde d’avant. C’est par le neutre et par la perte que l’on vient à ce monde ; et ainsi je doute que puisse se reconnaître, en ces lieux du monde où se pose la question d’écrire ou de ne pas écrire, en ces tables que je trouve et dont la quête implique un parcours d’une autre nature que celui d’une variable, une composante phénoménologique du monde d’avant telle que la question puisse se poser, au sein d’une logique qui serait déjà reconnue, de repérer ces lieux et de désigner dans ce monde déjà donné les éléments-tables qui pourraient y faire écrire, y faire jaillir cette intensité.

Encore moins pourrais-je définir l’atome d’apparaître de la table où écrire, puisqu’après cette table et une fois dépassé son point, le sujet se délie et devient fou et entre en communication totale avec le monde qui suit, celui dont la logique n’apparaît plus mais s’infère, et qui s’inverse en même temps que le mouvement qui écrit.

* * * * *

Service funèbre, pour un enfant disparu, et supplémentation de la logique de l’apparaître et du disparaître par celle du service, si bien que je suis prêt à déclarer que ce qui apparaît dans mon monde est cela qu’on y sert, et ce qui disparaît, cela qu’on y dessert. Et ainsi, derrière la logique statique dont je me demande toujours comment on la trouve, se dissimulent les couloirs labyrinthiques du service et leurs communications infinies.

Le monde de l’écriture est en ceci dépendant de la logique sous-jacente du service que, pour écrire, il faut être servi, à la fois à table et à la fois comme une pièce d’artillerie prête à tirer l’écrivain sur les ruines et à le précipiter dans la ruine. Pour écrire, il faut rester de cette manière paradoxale qui est qu’on ne demeure pas ; c’est-à-dire qu’on reste sur place, pour écrire, dans la mesure où et à mesure qu’on est servi.

Car le service n’est ni un départ ni une arrivée, mais proprement leur enchaînement et leur croisement, l’écrivain étant crucifié sur place par le devoir d’écriture, celui-là même qui ne le lâche pas avant qu’il n’ait écrit, et cette place n’étant par ailleurs définie que par le point de concours du service ;

le lieu où l’on sert et où l’on dessert, où les choses apparaissent et disparaissent, désignant là un point d’intensité du monde, une culmination ou une émergence de la logique qui est prête à s’inverser, pour peu que l’écrivain s’y prenne avec la bonne pointe, et qui finit par rendre intensité pour intensité et par les échanger, si bien qu’à cette table, en ce lieu désigné, en ce croisement, ce qui s’écrit est ce qui y est servi et les allées et venues du service autour de la table deviennent les allées et venues de la matière dans l’écrit.

* * * * *

Je ne reste dans ce monde qu’à mesure que j’y écris (telle est l’équivalence pour moi de l’apparaître et du disparaître), et cette correspondance, relayée par la table, a vraiment pris le tour de l’espace,

c’est-à-dire que je recherche, pour cette mesure qui détermine mon intensité, à la fois le lieu pour écrire et le lieu pour rester, à la fois le lieu pour disparaître et pour apparaître, pour exister, la table pour écrire ayant ceci de commun avec le monde de l’être-là (avec le monde qui apparaît) que justement elle est un lieu, elle est une place et une localisation – ainsi cela n’est-il pas accidentel que, pour écrire, il faille être lié et localisé, à la différence de la pensée, ou même de l’espoir, qui peuvent être n’importe où, non existants donc –,

et même mon parcours du monde et de ses places à la recherche de la table a achevé de clôturer mon horizon sur la seule question de cette table perdue et de compléter la logique de mon existence par la nécessité de la trouver pour écrire et pour exister, pour tenir le monde en ce point d’intensité où le disparaître de l’écriture devient équivalent et réversible, dans ma main, avec l’apparaître de la localisation et de l’être-là,

jusqu’à ce que maître Toni, le culminant, dont je guette l’apparition, en ce matin d’août et de service funèbre, réduise tout ce monde-là à un seul point, justement celui où, pour la table qui ne sera plus existante dans le monde mais qui sera-là par la seule intensité du service, l’intensité de l’écriture sera rendue point par point à l’intensité du service, qui deviendront un même point,

et que, par la force de cette intensité inverse qui fonctionne comme l’inversion de ma logique de l’écriture, je me passe du monde et de ses lieux, étant désormais assuré que ma table me suivra où que j’aille, ou plutôt, que le lieu (du monde) où je la trouverai sera ouvert et indifférent, puisque, accompagné que je serai par l’intensité du service de maître Toni (qui se sera, de son côté, également affranchi de son monde), je serai assuré d’y trouver toujours une table qui ne sera pas n’importe laquelle, mais celle que présentera maître Toni, lequel aura sommé dans son intensité celle du service, et tenu dans sa main toute la logique de l’apparaître, du service et du monde.

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Disparition de l’enfant. Nous allons vers cette logique, pour le service funèbre, en ce matin qui commence à Faqra sous la lumière de maître Toni le culminant, par cette seule table que j’ai occupée, un jour ordinaire et qui sera pourtant extraordinaire comme tous les autres à condition que j’en capture, dès le matin, point par point, toute la logique et pourquoi pas, aujourd’hui, celle d’un enfant disparu.

Quelle différence cela fait-il ?

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