12.10.2009

Double contingence

Capacités labyrinthiques du service. Couloirs du service qui convergent tous sur moi. Boyaux du service qui convergent sur moi comme des armes, dans un geste qui n’est pas censé se produire, qui n’est pas automatique ou nécessaire – l’arme du service n’étant pas automatique ; n’étant qu’un fusil à répétition – et qui n’est pas contingent non plus.

Car il sert la contingence, et la contingence c’est moi. Je suis ce qui arrive et le service est à mes ordres (à moins que ce ne soit la contingence qui dépende du service pour la raison qu’elle ne serait jamais venue se servir en ce lieu et que je ne me serais jamais rendu à cette place si je n’étais pas sûr d’y être servi) ; sans oublier que le propre des couloirs du service est de converger en un point et qu’on serait tenté de lire, dans cette sommation des possibilités, la nécessité et non pas la contingence.

Je ne vois plus le monde que comme une place que j’occupe sans bouger, que j’occupe en sautant sur place et en ré-enchaînant avec la place la phrase, en répétant un mot, ce que dit déjà la matière dans le seul sens qui soit et à quoi m’introduit seulement la fente dans la matière, comme une préposition.

À force de guider ce processus sans lumière et sans possibilité, qui fend la matière pour y fonder le vide et pour inaugurer l’ontologie de la multiplicité ou le sens de l’être à même le plan d’immanence ; à force de recevoir du lieu et de m’orienter, sur place, dans le seul sens de sa face qui est celui où la contingence retourne éternellement et me retourne ; à force de demeurer à l’envers de l’endroit, dans la disposition qui enchaîne et qui est la disposition fondamentale de l’échange, je finis par faire venir à moi autre chose que l’accident dans la substance ou la contingence en la matière ; je finis par faire converger sur moi les capacités labyrinthiques du service de la pièce, qui produisent pour moi l’impossible, qui me montrent les infinis pouvoirs de ceux qui se sont enchaînés au lieu afin de servir celui qui arrive, de ceux qui ont développé une faculté inhabituelle, inattendue, extrasensorielle et extraordinaire, à la manière des aveugles, pendant la longue période – de loin la plus longue – de leur privation.

Car dans l’attente de ce qui arrive, dans leur habitation de la place qui est en fin de compte leur habitude, les serviteurs du lieu sont à la fois privés de contingence et de nécessité : de contingence pour la raison que rien n’arrive (et que, quand bien même cette non arrivée des choses, ce non commencement du monde, serait encore l’œuvre de la contingence, cela n’accède pas encore au plan, que l’on imagine reculé et encore plus labyrinthique que la contingence elle-même, où le serviteur doit s’occuper en attendant), et privés de nécessité parce que cela qu’ils finiront par faire, cela qui sera forcément plus extraordinaire que l’existence et le nombre pour la raison que la contingence est elle-même première à l’existence et à la multiplicité (Meillassoux) et que ces serviteurs, qui sont désœuvrés quand la contingence n’arrive pas, sont justement ses serviteurs (c’est-à-dire qu’ils produiront ce qui doit se produire quand la contingence sera « reçue » dans la place : ce sont eux qui tirent, ce sont eux qui servent la pièce d’artillerie), cela, ils n’étaient pas censés le faire.

* * * * *

Ainsi ces serviteurs désœuvrés, ces êtres sans œuvre, dans la longue période où ils sont livrés à eux-mêmes et qu’ils ne peuvent que prolonger encore en une nappe aux multiples plis, en une multiplicité (manifold) qui s’insinue entre la contingence et la venue de l’être à l’immanence, développent-ils une faculté, en aveugles de la contingence qu’ils sont et en rats des couloirs labyrinthiques de son service, un pouvoir anormal, celui de faire communiquer, quand ils le souhaitent, la surface où se produisent les événements avec autre chose que le stock, autre chose que l’inventaire ou le nombre de l’être : de la faire communiquer avec la capacité de la contingence de se servir elle-même et de ne rien produire encore (car pour produire quelque chose, il faut que le client arrive), de la faire communiquer avec le réservoir des choses qui seraient à produire pour la contingence, à chaque répétition, par le geste de celui qui la sert, mais que le serviteur destine, maintenant qu’il a résolu de se servir lui-même et de produire, pour les beaux yeux du client qui arrive le plus souvent et qui saute sur place, les dessous du service de la contingence en même temps que la contingence, à autre chose que la loi du nombre et de la correspondance ;

si bien que, dans une éclaircie qui ne sera ni celle du nombre, ni celle de la création de matière, ni celle de l’accident ou de l’illusion, mais qui sera comme une invitation pour le processus d’écriture à venir plonger dans ce labyrinthe du service (dans ce monde obscur où le serviteur de la pièce attend, dans ce stock qui n’a pas de prolongement pour la raison que personne ne pourrait le suivre ou le dénombrer), le serviteur produira à la surface le double de ce qu’on attend, deux fois l’événement, une fois pour la matière et une fois pour l’écrire : une invitation presque obscène à l’adresse de l’écrivain, lequel panique, au vu de la maigreur de la pointe de sa plume, à l’idée de l’indéchiffrabilité et de l’incompatibilité qui frapperaient soudain le monde, si les carrés de chocolat, qui n’avaient jusqu’alors jamais quitté la compagnie de la tasse et jamais dévié du mouvement à sens unique du service, se trouvaient multipliés par deux.

* * * * *

Je voudrais ainsi que la même « violation » des lois de conservation de la matière qui ne serait due qu’à la faculté du service d’aller toutes les fois dans le sens unique de la contingence, sauf une, où il ira dans son double sens (dans le sens extraordinaire revenant à la doubler et à la dépasser, à produire deux événements au lieu d’un, à aller plus vite que la contingence à force que le serviteur devance le désir du client qui arrive pour ne pas dire qu’il devance son arrivée même), je voudrais que la même multiplication, la même communication avec les couloirs labyrinthiques du service et avec le stock innombrable où ils puisent, se produise à la surface de la table où je croise R. M. et que l’extraordinaire qui s’y produira – cette association et cet enchaînement qui auront l’air de provenir de la table et de sa compagnie enfin fondée, de ce point de retournement et de conversion qui aura lieu au centre de la matière que R. M. et moi aurons traversée, lui en venant de la crise du crédit de la littérature et moi de celle du marché – en réalité dépasse la contingence et son plan et soit le signe du service de la contingence venu cette fois la doubler, venu livrer à l’écrivain le début du fil qu’il suffira de tirer pour dérouler l’endroit où le serviteur habite : pour commencer à raconter l’histoire du lieu alors que celle-ci n’était pas censée apparaître.

Je me demande ainsi à quoi ma compagnie de R. M. pourrait servir et qui pourrait nous servir.

Je reproduis le fil des événements, l’image de ce lieu où nous avons dîné et où nous nous sommes fait servir, et je me répète que le plan d’immanence de notre entreprise est déjà situé là en entier, que nous sommes comme d’habitude arrêtés au bord de rien, qu’il n’y a aucun principe, aucune vision, aucune direction et aucun phare que R. M. (qui a parlé de « texte phare ») pourrait dresser au dessus de la table et que celle-ci sera la seule à être dressée, en un mot, que R. M. est aussi perdu que moi et que, une fois parvenu comme moi au bord du plan, lui non plus n’aura trouvé que le vide, et d’autre sensation (pour ne pas dire, d’autre certitude) que celle de toucher le bord et d’en sentir, sous la plante des pieds, l’arête.

C’est-à-dire que nous avons tous les deux reconnu ce point intime de la matière, le point de la conversion, la genèse de la contingence, la fente qui enchaîne, le fondement de la table ; nous avons tous les deux détecté dans la crise, non pas un effondrement, non pas la chute suivie du repos, mais la dynamique de la genèse, cela que la crise risque de nous faire perdre – le marché – et qu’il faudra pour cette raison reproduire : cela que nous perdrons dans la pensée et dans l’écriture et qu’il s’agit, pour cette raison, également de reproduire, et qui est le risque et la spéculation.

Pour cela, nous avons dressé la table ; nous nous sommes assurés de notre plan ; nous savons qu’il faut commencer et nous avons trouvé la place où commencer, le marché qui vient au livre, le market-making qui rejoint le bookmaking, cette association secrète/sacrée entre, d’une part, ce qui s’écrit et s’imprime, et, d’autre part, ce qui s’échange et qui porte la contingence imprimée sur sa face comme la façon la plus immanente d’imprimer et d’échanger quelque chose.

* * * * *

Arrivé, par l’écriture, au point de la ruine, au site événementiel où je me suis arrêté en face des ruines, à cette occasion unique qui n’a été donnée qu’à moi et qui montrera – là sera l’effet principal de la conversion – comment la matière peut se connecter aux hommes, comment la contingence, cette arrivée sur la place dégagée du temple devenu citadelle devenue mosquée devenue parti de Dieu – et quel autre sens donner aujourd’hui à l’hôtel Palmyra et au service des ruines ? –, peut faire naître une association, une écriture ;

arrivé en cette place unique mais qu’il faut répéter – là sera l’objet de l’association ; là sera la façon de sauter sur place et de consacrer ces lieux devenus vides ; là sera la croix de l’histoire, l’attente des ruines qui me pressent d’écrire et qui ont fait venir mon cahier à moi, et à sa suite, R. M. ; là sera le lieu de l’association, la façon de commencer à raconter l’histoire à partir de la géographie, à partir de ce lieu parmi les lieux du temple de Baalbek à condition d’en posséder les clés –,

arrivé au point où j’ai formulé le marché du livre, la somme des produits dérivés que le livre devra emporter, et où j’ai attendu le cahier pour en sortir le livre et m’en sortir avec le livre, arrivé à cette croix de l’histoire que j’ai repérée, à cet arrêt au bord du vide qui me faisait pressentir le commencement ; arrivé à fonder cette place, ce site, ce plan, ce plateau, cette table où sont servis le temple de Baalbek et la citadelle et ce qui s’ensuit, c’est R. M. que je reçois enfin du lieu (et non pas au lieu), c’est R. M. qui vient à moi (et non pas que je reçois chez moi) et qui vient me rappeler l’histoire.

Car c’est la coupe qu’il me sert, c’est le livre où je dois entrer après avoir emporté le mien.

* * * * *

C’est de la désignation de ce livre et de ce qu’il vient faire chez moi aujourd’hui, c’est de la croix de l’histoire, apposée par moi en ce site de Baalbek, dans cet hôtel où se noue le vide (où se retourne le service, ai-je dit) et qui, pour cette raison, prolonge le fondement, c’est de cette croix et de cette Place que je dois partir afin de parcourir cette table dressée, ce plan que ne vient pas relever un principe transcendant.

C’est la conversion que je dois comprendre, une fois arrivé à ce point, pour savoir comment repartir de cette croix et de cette table, comment créer l’instrument d’écriture généralisée dont ma découverte dans le marché n’est que la « pointe » et l’instanciation dans une seule métrique. C’est R. M. que je reçois en lieu et en place du livre que je voulais emporter ; et je reçois avec sa venue beaucoup plus que ce que j’attendais, beaucoup plus qu’un retour, qu’une couverture, ou qu’un titre ; je reçois un commencement, lequel, comme je le disais, et comme tout commencement authentique, n’est ni contingent ni nécessaire.

R. M. et moi avons trouvé notre plan ; nous avons dressé notre table ; nous avons reconnu la place de la contingence (la place à la contingence) où s’appose la croix de l’histoire. Nous avons déclaré vide cet hôtel où le service allait se retourner. Nous avons tous les deux habité cet hôtel et c’est de là que nous nous sommes souhaité la bonne année. Nous pouvons maintenant partir de cet hôtel : nous pouvons recevoir de lui. Car il s’agit de faire remonter à la surface de notre table les couloirs labyrinthiques du service.

Nous devons nous servir maintenant, et les serviteurs du lieu que nous avons reconnu et de la place que nous avons occupée doivent se charger de doubler pour nous le produit. Il faut s’attendre à une multiplication, à voir surgir à côté de chaque tasse le double de chaque mot et de chaque carré de chocolat, c’est-à-dire à voir surgir l’histoire.

Après avoir trouvé la Place, il faut l’employer à notre service. Il suffit de l’habiter répétitivement, de sauter sur place. Les serviteurs sont là à attendre. Avec leur aide, le fil de l’histoire pourra commencer à se dérouler. Le serviteur enchaîné-là peut commencer à nous montrer ses marques de reconnaissance, les signes extraordinaires d’un échange qui doit maintenant aller dans l’autre sens.

À ce double signe, à ce double sens, à ce chocolat qui s’est comme par miracle multiplié par deux, je dois reconnaître un chemin comme le Petit Poucet, une voie que le serviteur « m’ordonne » de retrouver, une course dans laquelle je dois me jeter à sa suite, une échelle que je dois gravir (ou descendre) vers les couloirs dérobés du service, une invitation à l’arrêt, à l’interruption (alors que le service est ininterrompu) : un signe que dépose le serviteur au bord de la soucoupe, non nécessaire, inexpliqué, non contingent, afin qu’en retour je lui dépose, à côté, un peu de mon temps, c’est-à-dire que je l’écoute.

* * * * *

Ainsi, en remontant ces signes, en les collectant et en les mangeant, je poursuis le serviteur dans son histoire, j’entre en communication avec ce que le serviteur a emmagasiné pendant ses périodes de non-arrivée et de non-contingence, avec ce qu’il a emmagasiné dans le sens contraire à la création de la matière (car c’est la contingence qui règle l’existence et qui engendre la matière) et dans le sens contraire au service, avec ce qu’il a accumulé comme pouvoir, rentré, refoulé, ne servant par définition à rien, et qu’on ne peut pas ordonner, qu’on peut d’autant moins commander à son service (car de le faire remonter n’appartient qu’à la décision du serveur) qu’il est indiscernable du service : ce double chocolat est une marque du service, d’un extraordinaire service, mais d’un service quand même.

Le double qui n’est pas censé se produire tant qu’il va dans le sens unique du service : c’est cela, sans doute, le mot de l’histoire, le lieu qui se raconte et qui n’est pas censé le faire : le double inquiétant du service ordinaire : ce qui s’est passé, offert à moi par le serviteur, en double de ce qui se produit.

Que sont les serviteurs de cette place vide, où se joignent, venant d’un côté, le temple et le principe transcendant avec, venant de l’autre, le plateau et la citadelle et l’immanence et la ligne de défense et la ligne de marché, doublée, aujourd’hui, de cette défense par le vide, de ces défenseurs qui sont sortis de la place mais qui occupent l’espace qui est occupé par la ruine ?

Quel sens cela peut-il avoir d’aller répétitivement habiter cette place et de sauter sur place, de susciter ainsi le virtuel, de creuser le vide afin de produire l’outil et l’instrument de l’écriture ? Quel sens peut avoir la conversion, afin que, depuis le lieu où elle intervient et à partir de son sens et du risque auquel elle mène, on puisse débusquer les serviteurs de la contingence derrière les « effets » de celle-ci et qu’on puisse les domestiquer, en faire des guides, s’habituer à les voir doubler, désormais, à côté de chaque tasse, le mot de l’histoire et doubler l’événement, le sens du service ?

 

09.06.2009

Le livre de la banque

J’arrive à Sydney, un jour avant que la banque australienne (qui m’a tiré, je le répète, d’un chapeau, littéralement fait sortir du livre de Taleb, et m’a entraîné à sa suite, l’année dernière, dans la traversée du sens du marché, dans ce voyage de retour et de retournement au sein de mon propre livre qui allait me permettre de le relier et d’y relire vraiment la « théorie du marché » comme un récit d’aventures) n’envoie « rouler » (comme ils disent : to roll) mon modèle d’écriture du marché au sein de son système, c’est-à-dire mon outil, mon « classeur », mon livre du marché, ce qui va désormais relier le marché pour la banque australienne et la relier au marché, une véritable révolution que cette façon dont le marché ne peut plus venir à la banque, faire irruption sur sa « place », se livrer à elle, sans en même temps la retourner et l’engager proprement sous sa couverture.

Car dans ces processus d’écriture du contingent – et le marché en restera pour moi l’exemple premier, sans parler de mon propre processus d’écriture, de ma propre façon de marcher que j’ai réussi, à l’aide de R. M. et dans cette dernière étape du retournement de mon écriture qui a consisté à passer du plan d’écriture à la reliure du livre sans quitter le plan d’immanence et sans passer par aucun sujet, à transformer réellement en matière et en texte et en texture de marché – la révolution consiste à rendre synonymes le fait de relier le marché et de se relier à lui.

J’arrive à Sydney un jour avant que ne commencent cette nouvelle façon d’écrire le marché et cette nouvelle fabrique (et j’ai longtemps utilisé, dans mon propre livre et dans sa traversée, ce mot de « fabrique »), sachant que je complète, dans le même voyage, dans la même visite, l’écriture du mien. J’arrive une deuxième fois à Sydney, répétant ainsi la première fois, compliquant mon point, la veille du jour où la banque australienne va marcher sur la surface du marché.

C’est-à-dire qu’elle va s’extraire du cocon où restent contenues les autres et où le marché s’interprète encore comme un contenu et comme un générateur et qu’elle va comprendre enfin la ligne du marché comme une vitesse d’écriture et comme le rejet continuel, devant les propres pas de celui qui marche, de la ligne d’écriture qui suit, c’est-à-dire celle qui toujours précède, dans l’ordre du virtuel.

* * * * *

J’arrive à Sydney cette deuxième fois on ne sait pour quelle raison, d’une façon imprévue et qui aurait pu ne pas se faire (qui n’aurait peut-être pas dû se faire). C’est-à-dire que ni l’organisation de ma boîte ni l’ordre entier du marketing qui ne réussira jamais à comprendre le marché ne l’avaient prévue et ne l’auraient sans doute souhaitée. Car pour l’écriture du marché et pour la révolution de son livre, il se passe et se tisse entre le créateur et moi, entre le trader (Brad) et moi, une complicité matérielle qui va au-delà de l’organisation et de la prévision, qui se glisse en dessous de l’organisation, comme une décision qui n’aura jamais été prise, comme les fils d’une tapisserie et d’une fabrique qui se sont trouvés pris ensemble et qui, sans sujet, sans principe et sans horaire, constituent aujourd’hui la toile qui supportera toute l’entreprise et qui fera tout marcher, la meilleure façon de marcher pour le livre du marché étant de se matérialiser par le bas et de tout faire marcher au-dessus.

J’arrive une deuxième fois à Sydney, ayant décidé de venir cette fois à Sydney par l’absurde, par l’impasse où m’avait acculé la fabrique du livre à Paris, par l’impossibilité d’avancer à laquelle j’ai pressenti qu’il fallait substituer un processus matériel, un tapis sur lequel marcher à défaut de progresser, et pourquoi pas marcher en me retirant à l’autre bout du monde, si je ne parvenais pas à trouver ma table, ce jour-là, et de nouveau la tirer à ma place ; a fortiori, si je n’arrivais plus à « tirer mon livre » ; étant venu à Sydney sans prévenir, ne suivant que la pure surface de la contingence, sans d’autre prétexte qu’une coïncidence – simple motif que seule peut supporter la tension superficielle –, celle de revoir les gens de la banque australienne et de fêter avec eux l’anniversaire de ma dernière visite.

J’arrive une deuxième fois à Sydney et par impossible, en dehors de la prévision et du plan de réplication, venu pour répéter et non pas pour représenter (car je ne représente, de nouveau, ni ma boîte, ni aucune opinion sur le marché, mais je viens apporter le fil à nouer, de nouveau la matière à tisser), issu de ce qui a tout l’air d’un contresens ou d’un mauvais paradoxe, décidant de venir recharger le sens et redistribuer les probabilités à Sydney, alors que tout semblait me destiner à rester attaché à Paris, et jusqu’à la dernière fabrique qui me réclamait, celle des livres à écrire avec R. M., tentant ainsi, entre la fabrique de Paris et celle de Sydney, entre celle du marché du livre et celle du livre du marché – car je viens livrer le marché à la banque australienne –, une reliure sous-jacente pour ne pas dire un lien matériel, une reliure de la reliure en quelque sorte ; venant dire, et même affirmer, qu’il y a, au même moment, en ce jour où les deux fabriques sont livrées et se retournent, sous-jacent aux deux places et aux deux marchés, exactement le même processus ; que si rien ne se fait dans la possibilité à Paris mais seulement dans l’impossibilité ou plutôt l’impasse, rien ne se fera non plus dans la possibilité à Sydney ; que R. M. ne pourra pas comprendre jusqu’où peut aller mon livre (et qu’il ne pourra donc pas m’accompagner) si je ne me précipite pas, au même moment, à l’autre bout du monde, à Sydney, pour reprendre le fil d’écriture de l’autre livre, celui du marché, et que la banque australienne ne pourra pas voir où commence mon livre, si je ne viens pas à elle sans raison, ne transportant que le prétexte de finir d’écrire mon livre.

Et de même que se conclut entre Brad et moi un accord sous-jacent, un marché réel, et que se tisse entre nous, au-dessous de la possibilité et des modèles (car Brad ne voudra pas, à son tour, pénétrer dans ma logique personnelle, pour ne pas dire dans ma psychologie : il ne voudra pas comprendre d’où viennent les modèles et quels sont mes moyens, ni même ce que sont mes limites, l’étendue de la théorie qui me supporte, la demeure où je suis établi, la boîte où je compte), la véritable toile sur laquelle tracer le motif du marché dont la preuve, dans mon discours avec le quant de Brad, celui qui prête une oreille et qui est capable de mélanger mon discours aux autres discours connus, est que j’y aurai fait référence répétitivement au « marché », donnant à ce mot une solidité et une consistance telles que je pourrais désormais y attacher solidement tout discours, de même, mon accord avec R. M. s’est conclu sous l’arche de la possibilité et du dogme, se passant de raison là aussi, et même de permission, venant fabriquer le livre là où on ne peuvent pas l’atteindre la planification ou la famille, les dîners avec R. M. où je reconnais le mieux la texture de ce livre me faisant de plus en plus penser, par leur manque d’altitude qui fait toute l’épaisseur de leur tissu, à cette entente muette et matérielle entre Brad et moi, où il a semblé que la matière absorbée, et avant tout celle des repas que nous avons partagés, remonterait supporter par le bas tout futur projet et toute future planification qui pourraient rassembler le marché, la banque, le modèle de pricing, ou le livre dont je serais venu déclarer, à Sydney, bien mieux que le commencement ou la fin, mais la charnière même.

* * * * *

Je viens donc la deuxième fois à Sydney, répétant et repiquant la première, nouant mon fil d’écriture et faisant se développer et se déplier la couverture du livre qui s’était retournée, à Paris, au seuil de la place de la fabrique du livre, en la couverture même et la reliure même du livre du marché, où Brad et moi marcherons désormais, au niveau le plus bas de la planification et de la programmation.

Car on peut dire que la banque, c’est ça ; qu’elle est avant tout une organisation et une programmation ; qu’elle est une sorte de grand livre et un ensemble d’écritures comptables ; mais qu’elle est une programmation et un processus matériel, littéralement un procédé de fabrication qui n’a rien du caractère définitif des procédés industriels traditionnels mais qui, en raison de la matière même où la banque est faite pour marcher, en raison du matériau même qu’elle est censée extraire, du terrain sur lequel elle progresse et qui n’est que le marché, laisse le programme d’écriture, c’est-à-dire le livre, sujet au flottement et à l’adaptabilité la plus grande, et même sujet à la révolution la plus totale, en attendant de savoir si le premier motif révolutionnaire d’une banque comme celle-là, si le sujet d’écriture d’un livre comme celui-là, si le sujet de la révolution du livre même de la banque – et toute révolution a un sujet et définit un sujet, d’après Badiou, sans compter que tout livre, d’après moi, possède un sujet ; en cela, justement, se caractérisent les livres et cela laisse penser, par extrapolation, que tout livre est essentiellement une révolution et que toute révolution a son livre, et cela laisse attendre, avec d’autant plus d’impatience qu’il s’agit d’immanence et de nulle attente sous le principe transcendant de la probabilité ou sous l’arche de la représentation, et presque deviner ce que pourra donc être la révolution du livre –, en attendant de savoir si le sujet de la révolution du livre de la banque ne va pas être la capacité d’ouverture de la banque à toute tentative d’écriture révolutionnaire : c’est en cela qu’elle est un grand sujet ; pour peu que l’écriture de ce livre-là soit menée par ceux qui savent marcher dans la banque, c’est-à-dire ceux, comme Brad, qui veulent rester sur le terrain, le plus éloignés possible de la planification et de l’organisation, ayant développé, depuis le temps, un instinct sans pareil pour reconnaître dans la moindre torsion qu’ils auront détectée à la simple surface où ils marchent la future construction ou reformulation qui ne tardera pas, avec l’aide de ceux qui les accompagnent, à révolutionner le système entier de la banque.

Si seulement R. M. savait l’opportunité, la position qui m’est offerte là et que le trader et l’organisation m’ont même concrètement représentée, d’écrire des livres à la texture et à la couverture et à la reliure, à la matière même, sans pareilles ! Et je ne devrais pas passer sous silence, c’est même là le devoir d’écriture qui s’impose à moi en cette deuxième fois de mon repiquage à Sydney, en ce retour à Sydney par l’absurde et par l’impossible, l’opportunité, que je viens de rendre matérielle, de faire une seule et même chose, un seul et même sens, de la fabrique de livres que je commence à Paris et de celle du marché que je commence à Sydney ; tout le voyage, tout cet aller-retour à Sydney, ce récit qui redouble et qui dépasse la théorie du livre et du marché, ne devant, en définitive, que signaler ce sens-là et opérer ce nouage.

* * * * *

Je viens donc la deuxième fois à Sydney, à la veille de la révolution du système de la banque, de nouveau marcher au niveau le plus bas – le niveau du marché –, en compagnie de celui qui sait marcher. Je viens réaliser la matière incroyable de ce grand livre de la banque ; car il faut y avoir pénétré pour la croire ; il faut avoir pénétré le sujet de la révolution pour croire ce livre possible.

Je viens apprendre aux philosophes marxistes que si eux mènent leur révolution contre les procédés industriels alors ils sont déjà en retard d’une révolution. Car voici une industrie, celle de la banque, où l’on vient de réaliser que, pourvu que l’on sache l’écrire et montrer à la banque quel livre se cache en réalité sous le sien, au niveau où le marché lui-même est écriture, la banque est absolument ouverte à ce genre de révolution, et même toutes les écritures et tous les protocoles de la banque ne sont rien devant la malléabilité de ce niveau où on lui apprend à marcher et où la parole revient à ceux qui savent marcher.

Je viens à Sydney, à la veille de la révolution du livre de la banque, la faisant coïncider, cette veille-là (on parle également de veille technologique, et pourquoi pas de révolution technologique), avec la veille de la révolution du livre à Paris, afin d’affirmer que, de Paris à Sydney, d’une veille/ville révolutionnaire à l’autre, c’est la même couverture de livre qui se déplie ; que, tandis que Brad me dit être excité ici (et ce sont exactement ces mots que j’avais utilisés pour dire à R. M. mon degré de lecture de notre livre et ma façon de marcher) et ne pouvant plus attendre pour marcher, la sentant arriver matériellement, cette révolution du marché, c’est R. M. qui est excité là-bas et que j’ai laissé pour le moment à m’attendre, au seuil de la Place et au seuil du marché, à la charnière du livre, peut-on dire – car si le livre doit s’ouvrir, il faut bien qu’il comporte une charnière –, comme pour lui dire que, dans l’intervalle de cette deuxième séance et afin que celle-ci soit justement la répétition de la séance inaugurale et non pas le nombre qui lui succède, il fallait absolument, cette fois, intercaler l’aller-retour de Sydney, le retour et le dépliement de Sydney, le livre du marché, qu’il fallait donc absolument joindre les deux bouts de ma fabrique, les deux couvertures entre lesquelles j’écris mon livre, et que si notre façon de fabriquer des livres devait être une nouvelle façon de marcher, alors il fallait à tout prix insérer dans ce livre la façon de marcher du livre du marché, qui ne connaît de révolution, c’est-à-dire de sujet, qu’à Sydney.

* * * * *

Si le marché est la révolution continuelle et que, dans la manière de le fabriquer, dans ce procédé que je viens démontrer à Sydney et dont Sydney sera la première épreuve, je veux inclure la manière dont il faut fabriquer les livres, une manière qui exclut tout sujet qui serait extérieur aux livres et qui procède par le simple ré-attachement du processus de l’écriture à la surface qui le porte (à la torsion qui le transporte) et qui finit par en faire un procédé, un retournement, une inversion, bref, qui en fait le tissage de la surface du marché et la venue du livre au marché et à l’écriture, alors je sais qu’à cette révolution continuelle, il faut un livre infini, et qu’à ce marché, il faut une banque, afin que celle-ci en déroule le fil et qu’elle le finance.

Or, la banque australienne est ce grand livre que j’ai trouvé. Il ne faut pas négliger que c’est par la seule force de l’écriture et par la force de l’habitation de cette place-là du marché que je fabriquerai tous les livres à Paris et que je réécrirai, aujourd’hui, le grand livre de la banque à Sydney. Il ne faut pas, si la fabrique du livre se déclare ouverte à Paris, que je me ferme à ce que j’ai la capacité d’écrire à Sydney. Je n’ignore pas que, par l’intermédiaire de Brad qui est si excité de marcher (et qui me réclame) et à travers Sarah qui m’ a expliqué qu’elle était le patron dont Brad avait l’oreille, j’ai la réelle opportunité (le chemin est tracé pour marcher et pour penser) de faire se joindre la boîte dont je sors pour écrire le livre du marché et la fabrique des livres dans laquelle je m’apprête à me lancer.

Comment expliquer à R. M. autrement qu’en marchant, autrement qu’en partant et revenant, que ces livres sans sujet, et qui sont révolutionnaires, sont les mêmes à Sydney et à Paris, pour la raison que la façon de marcher y est la même, et que c’est de réversion qu’il s’agit ?

 

11.05.2009

Hôtel Palmyra (III)

Baudrillard parle de la règle, de la contrainte que l’homme libre s’impose délibérément et qui le rend d’autant plus tyrannique avec les autres. S’opposent là libération et liberté parce que, d’après Baudrillard, l’homme libre commet alors le contresens suprême qui consiste à souhaiter se libérer (libération) de sa liberté en se pliant à une règle, à une contrainte qu’il pense avoir délibérément choisie dans un grand moment de libre arbitre.

On pense franchir dans cette libération superlative (se libérer de sa liberté pour se plier à une contrainte librement choisie) le dernier pas de la liberté, le dernier pas à travers elle, qui consiste à l’exercer afin de s’en libérer, à exercer sa liberté afin de redevenir le sujet, l’esclave, le serf, de la règle qu’on s’impose. Si envahissante est devenue la liberté et si aliénant tout discours de libération que l’homme libre se voit « librement contraint » d’en arriver à cette libération par la contrainte.

Or, cet homme n’est pas libre, dit Baudrillard. Il est par avance sujet au discours de la libération et il ne fait que le pousser obsessionnellement jusqu’au bout, dans un contresens. Car la libération n’est pas la liberté. Et pour preuve, elle conduit à une contradiction comme celle de vouloir se libérer de sa liberté.

On n’a pas besoin de s’inventer d’autres règles que sa liberté pour se libérer de sa liberté. On n’a pas besoin de s’en remettre à un autre dé que celui de l’existence. Les faces de la liberté ne sont pas totalisables comme celle d’un dé pour que l’on prétende retrouver une liberté plus grande, un complément de liberté (ou plutôt : son complémentaire, comme dans la théorie des ensembles) dans l’au-delà de cette totalité, dans un pas qu’on franchirait au-delà de cette liberté au moyen de cette règle et de cette contrainte à laquelle on se soumettrait fictivement.

La liberté, en un mot, n’est pas échangeable contre une règle librement imposée qui permettrait, en franchissant ce pas, de transcender sa liberté, de l’exprimer enfin et de la posséder définitivement, en s’en dépossédant librement. Il n’y a pas d’espace de jeu au-dessus de la liberté et cette façon de « jouer » avec la liberté n’est qu’un jeu d’enfant ; c’est-à-dire qu’elle est futile.

* * * * *

Baudrillard m’amène ainsi très clairement à répondre de mon acte présent de liberté. Ne suis-je pas tyrannique en imposant à ma famille cette nouvelle « règle de ma liberté » qui consiste à fêter la nouvelle année loin d’eux ; et ne suis-je pas futile en pensant réaliser là un pas, un passage, la conquête d’un espace de liberté plus grand ?

(Je répondrais déjà si je disais que je me suis réveillé ce matin, dans ce lit de la chambre 30 du Palmyra, en n’arrivant pas à me situer et à me tenir à l’endroit, à tenir debout, à trouver mon repère, à retrouver la croix marquée au sol, puisque j’étais alors couché, et pas seulement concrètement ; j’étais couché en travers de la ligne du temps et de la carte ; ma position, dans ce lit, à ce moment du réveil, était une transversale qui coupait tous les lieux; j’ai exactement eu l’impression de me réveiller dans la fente qui traverse toute la matière et qui m’y enchaîne autrement que par le lieu ou par le temps, la fente qui transmet un ordre, un mot d’ordre.)

Baudrillard parle également du hasard comme une non-place, comme un non-lieu. Alors que la face de la contingence est pour moi avant toute une place. Et ne dois-je pas répondre à l’argument selon lequel tout autre dé substitué à la vie ne ferait que distraire l’homme qui se pense libre dans un jeu futile et dans un simulacre ? L’alternative du marché que je propose serait-elle ainsi superflue, superficielle, une supercherie ?

* * * * *

En réalité, le dé que je joue est la place tout entière : mon dé dé-place. Je ne serai pas en train de substituer au hasard de la vie un hasard factice, inutile, si je fais ce que je fais, si je parviens à l’hôtel Palmyra (cette place forte), en ce 31 décembre, en retournant tout ce qui s’est retourné sur mon passage.

L’image du dé lancé suppose une pièce, un espace (room) où il est lancé, tandis que ce qui roule et se tourne et se retourne dans mon cas, c’est l’espace lui-même, l’espace que j’appellerai une surface (une variété : manifold) afin de suggérer qu’il est plat, immanent, et qu’une dimension verticale ne vient pas le surcoder.

Les faces du dé se présentent dans l’espace du jeu, tandis que dans mon retournement de la surface c’est toute la face qui se différentie, c’est-à-dire qu’elle ne répète qu’un seul sens : celui de la contingence, celui de l’échange impossible et de l’univocité.

Le dé roule autour d’un centre, tandis que dans mon roulement et dans mon retournement de la surface le centre s’est évaporé sur les bords. Mon cercle ne renferme plus rien ; même le vide (qu’il aurait renfermé) s’est déplié vers le bord, ne laissant la place derrière, ou au centre, qu’à ce qui reste, et qui est l’intérieur même du vide.

Le centre de l’écriture vibre, chez moi, directement avec la pointe, elle même directement appliquée aux accidents de la surface. En m’appuyant sur les accidents de la surface, sur la face de la contingence pure, mon « jeu » ne duplique pas la vie ; il l’écrit. J’en épouse la contingence ; je ne la remplis pas ; je ne lui fais pas des enfants (comme dit Derrida).

Rien ne me distrait du sens univoque qui me lie à la contingence. Je ne laisse rien traîner à l’arrière, pour qu’on puisse dire que ce qui s’est joué à l’avant, sur la face, s’est joué par rapport à l’arrière, par rapport au stock existant ou à une réserve d’argent que le jeu devrait dissiper ou multiplier. Ce n’est pas seulement la mise que je joue mais le compte entier d’où elle s’est défalquée, c’est-à-dire que mon compte rejoint le jeu lui aussi, ne gardant plus du jeu que la différence interne et non pas la différence externe qui comptabilise chaque coup en perte et profit par rapport à une règle fixe.

Je ne gagne ni je ne perds par rapport à une échelle extérieure ; c’est un jeu où j’ai aboli le hasard (celui qui ne fait que circuler entre des cases fixes et des sommes encadrées) et où je n’ai gardé que l’événement, sans retour possible et sans revenu (with no return). Je n’ai gardé du jeu que l’éternel retour, car le retour économique, comptable, est fini et mortel. Je n’attends rien du jeu (pas d’espérance mathématique, pas de probabilité à ce jeu-là) ; seule la place attend.

* * * * *


En parvenant (et non pas en venant) à l’hôtel Palmyra comme je suis parvenu hier, en retournant le cercle vide que le Hezbollah avait tracé tout autour – car j’ai laissé le centre venir jusqu’à moi ; c’est le centre même du dispositif du vide, ce discours du Hezbollah rayonnant par haut-parleur sur la guerre de Gaza, ce périmètre de sécurité dressé autour d’un hôtel vide, qui m’en a ouvert l’accès ; on m’a laissé pénétrer dans l’hôtel, non sans avoir retourné mes bagages et inspecté leur contenu, le contenu le cédant ainsi au signe, au toucher, à la surface –, en parvenant à l’hôtel Palmyra comme je suis parvenu, c’est à moi-même et à ma propre pointe que j’aurai été livré, à la différentiation qui m’attendait à l’intérieur ; c’est mon écriture qu’on aura préparée, et on aura fait se jouer tout sur la seule face de la contingence, comme prévu.

C’est la face de cette année 2009 que j’aurai retournée en ne passant pas le réveillon du nouvel an en face des autres, mais en m’en laissant traverser tout seul – en ayant été pour les autres le visage même du défaut et de l’autre face.

04.05.2009

Le champ du livre

Dans un mouvement de recul de la pièce,
de recul dans le virtuel où s’arme l’actuel,
et qui ne regarde plus si l’actuel a fini par être livré,
si l’arme a fait mouche,
si l’implémentation a effectivement débuté,
sort donc,
en un seul sens,
en une seule pièce,
et tirant sa matière comme un dépliant (non comme un contenu)
de l’entre-recouvrement des strates et des vagues de l’immanence,
de ce champ de ruines où l’événement, si ça se trouve,
a été celui de l’événement lui-même,
où ce qui a manqué à sa place a été non pas, comme d’habitude,
l’événement,
mais le feuillet, le cahier, où marquer cela,
(l’épreuve qu’il fallait glisser sous l’empreinte de l’immanence) ;
de ce mouvement de recul,
qui dit qu’on a fait un seul voyage sur le lieu de l’événement,
qu’on a intersecté son processus historique au moins à un carrefour, au moins en un point
et qu’on en est revenu en une fois pour retenir,
cette fois,
de l’événement,
non plus son processus historique mais géographique,
sort donc le livre.

Le livre sort,
ou ressort (il tranche),
comme la chose qui reste à faire (la couverture, la reliure)
lorsque le voyageur de l’événement (que je suis),
le voyageur du marché,
aura attesté en ce lieu d’une double immanence,
celle de la dislocation de la colonne par la ligne,
de la corruption du temple en citadelle et en machine de guerre,
de la transformation du principe transcendant en ligne de défense
dont la moindre brisure,
la plus petite localité,
la plus infime défaillance,
engage aussitôt le tout et peut conduire à la perte de tout,
en un mot,
lorsqu’il aura attesté de l’immanence du marché,
de la fin qui commence
(de la fin, de la finalité et de la chute du temple qui commence comme citadelle),
de l’immanence de la différentiation de la surface,
de la différence en elle-même et de la répétition par elle-même,
et qu’il aura attesté de l’immanence supplémentaire,
conjuguée à la première,
qui lui aura alors imposé de rester sur ce champ de ruines afin d’écrire,
une immanence d’autant plus nécessaire qu’elle est soudée à la première
et que la nécessité d’écrire ne s’est imposée
ni par le sujet
(qui n’existe pas sur ce champ de ruines)
ni par la matière subjective
(ce sur quoi on écrit : le cahier d’écriture même qui est arrivé à manquer)
mais en dépit de cela,
et peut-être même à cause de tout cela,
par elle-même,
comme si l’on disait que l’écrivain était alors descendu « se recueillir » sur le plan au-dessous du plan d’immanence,
le plan où il n’avait plus
ni son être ni son principe ni son moteur,
ni même son champ,
mais seulement l’attraction sourde et muette
qui le liait à la chute de ces ruines,
qui le faisait devenir,
non pas la pierre qui tombe ou le champ qui la reçoit,
mais ce qui reste,
ce qui reste quand on retire tout ce qu’il faut retirer pour qu’un temple tombe dans une citadelle,
pour que la citadelle tombe en ruines,
et pour que l’écrivain tombe là,
dans ce champ de ruines.

Le livre sort lorsque le voyageur-écrivain aura attesté de cette double immanence
qui l’a écrasé sous les ruines et qui a imprimé sur lui
comme les nervures de l’immanence,
le degré même de la différentiation de la ligne,
l’extrême difficulté de la tâche de celui à qui il sera demandé de tracer,
sans lever le crayon,
la ligne de pourtour infiniment brisée de ce temple/citadelle en ruines,
comme s’il ne s’agissait plus de montrer la ruine et l’immanence par la dislocation et la dis-localisation des blocs,
mais par le détail de la ligne elle-même,
comme si,
indifféremment à l’endroit où se situeraient,
par rapport au dessein global,
la plume,
ou la mèche,
la ligne agrandie de chaque pierre devait porter à la fois
le degré de la machine de guerre venue coucher le temple,
et le degré de l’érosion naturelle venue hérisser tout ça.

Le livre sort lorsque le voyageur de l’événement se sera rendu sur place
et se sera perdu sur place,
sur ce champ de ruines,
et qu’il en sera revenu,
qu’il s’en sera soustrait et extrait,
lorsqu’il aura reculé en mettant une croix sur l’histoire,
en déclarant celle-ci conclue et même remplacée
par la double circulation et la double correspondance du vide
qu’il aura laissé avoir lieu là-bas,
à savoir que
pour marquer l’épreuve de ce champ de ruines,
pour attester de la double immanence,
une case vide aura doublement manqué :
celle qui manque toujours pour la raison
qu’elle ne doit pas quitter la surface vers quelque principe transcendant
et qu’elle ne doit pas moins redistribuer le sens et réarmer, recharger, l’actualité
(en un mot, la place toujours vide du nœud de l’écriture,
le virtuel où il faut se retirer pour comprendre
ce que fait là encore la ruine,
quel est son lieu d’être,
et pour comprendre la raison pour laquelle je suis venu m’y immerger,
ou plus simplement,
le phénomène par lequel mon atterrissage sur ce champ de ruine et d’écriture,
au volant de cette marque jaune,
après les vides et les interstices et les raréfactions des sommets,
a pu se faire) ;
et celle qui est censée porter l’empreinte matérielle du manque
et de la vitesse de circulation infinie de la première,
à savoir le cahier de l’écriture,
qu’il a fallu me dépêcher sur place comme la première nécessité,
comme la raison vide, l’ensemble vide qui ne disait rien,
c’est-à-dire qu’il ne disait rien de plus que le degré pressant de cette double immanence ;
il ne disait rien de plus que l’absence la plus cruelle,
la plus inacceptable,
celle de la demeure de l’événement,
de la page qui portera son empreinte et où il sera consigné,
de l’endroit où doit rester et demeurer le principe de cette ruine et de cette immanence
lequel,
comme il s’agit d’immanence,
ne peut plus être un principe et ne peut plus demeurer,
habiter,
à la manière de l’être et de la demeure de l’être (Heidegger)
mais à qui il ne reste plus qu’à rester,
à être ce qui reste, ce qui restera à faire,
non pas pour rassembler tout ça – car c’est l’addition qui rassemble –
mais pour se promener sur le lendemain de tout ça,
sur le champ restant de tout ça,
comme on se promène sur un champ de ruines.

Le livre sort dans le mouvement de recul naturel,
résiduel,
de ce voyageur de l’événement
(qui se sera fait d’autant mieux dépasser par l’événement,
et submerger par sa vague d’immanence,
qu’au moment de le capturer et de le découvrir
– au moment de plonger dans la nappe de l’événement et de lui « ôter sa couverture » –
il lui aura manqué ce qu’il pensait le mieux préservé de l’événement,
le moins sujet à une dramatisation,
la case dont la présence ou l’absence n’ont jamais été un événement,
à savoir le cahier d’écriture lui-même) ;
le livre sort lorsque,
par réaction à ce double vide et à ce double manque,
et comme en regardant de loin,
avec du recul,
la croix de l’histoire où ils se rencontrent et s’annulent et,
par là,
marquent la page de la marque qui leur correspond le mieux,
la marque plus que vide du double vide,
le voyageur déclarera qu’il y a matière à faire,
de ce double manque et de cette croix et de cette fin de l’histoire,
un livre.

Le livre ne se sera ainsi jamais rendu sur les lieux.
Il faut réellement croire que l’histoire et le processus historique
sont définitivement crucifiés par la constatation vide du manquement du cahier vide,
de même, il faut croire que le processus du marché
est définitivement crucifié par le manque que j’ai constaté
du plein milieu de cet autre champ de ruines,
de cette tapisserie du marché que je suis allé tenter de fabriquer à Sydney,
du milieu de ce territoire dont l’immanence
a plus que dentelé les frontières
et où les blocs théoriques et les modèles
trébuchent les uns contre les autres comme des pierres sur un champ de ruines ;
il faut réellement croire que le processus de l’histoire
est crucifié par ce cahier des charges pour l’écriture du marché
(pour l’implémentation de l’outil d’écriture du marché)
qui est arrivé cruellement à me manquer,
pour comprendre que le livre qui me reste entre les mains,
comme déplié,
comme le dépliant de ce site archéologique,
quand je me retire de là,
est le livre dont le processus est,
cette fois,
en une seule fois,
non pas le récit de l’événement,
(ce qui serait, encore une fois, le calque du processus historique)
mais le processus géographique de l’événement.

Je ne veux pas,
avec ce livre,
dire que j’ai vécu l’événement ;
car c’est avec le cahier manquant que j’aurai vécu
bien plus que l’événement :
je me serai moi-même imprimé dans ses pages ;
je me serai moi-même retourné,
à la faveur de l’inversion créée par la double composition du vide,
par le manque du cahier vide,
jusque sous la matière de l’événement,
et au lieu de l’imprimer sur ma page,
je me serai glissé sous sa masse,
littéralement faufilé,
à une vitesse encore plus grande que la vitesse infinie
avec laquelle il a lieu et prend d’habitude son sens,
sous son angle et son arête ;
car j’étais alors transmis sous sa surface,
au-dessous du plan d’immanence même,
et comme à son envers,
non par la propagation topologique de la vague d’immanence
et la déformation de la surface qu’elle entraîne,
mais par un appel du vide encore plus véloce,
qui était l’appel du vide du cahier vide
qui me manquait
et dont le dépêchement jusqu’à moi,
cette pétrification et cet engagement absolu de l’axe de la géographie et de l’histoire,
dans cette unique trajectoire de livraison,
a créé l’événement que je suis à ce jour incapable de nommer et de décrire,
sauf à dire qu’il y a là matière à faire un livre.

Si l’événement est le nom d’une situation
arrêtée au bord du vide,
comment nommer la situation déjà envenimée par l’écriture,
et qui l’était cette fois encore plus
par le manquement du support de l’écriture,
la situation arrêtée,
toute en attente que parvienne jusqu’à moi le cahier vide
qui est venu à manquer ?
La situation
– elle-même déjà envenimée au-delà de la situation ordinaire
et de la rencontre des signes par le désir pressant d’écrire en ce lieu –
était doublement arrêtée par le vide,
à la fois comme événement à venir
et comme l’explication de cet événement,
comme sa livraison,
par la liaison tant attendue avec le cahier vide qui allait débloquer la situation
en laissant aller l’écriture qui l’envenime.

C’est avec le cahier manquant que j’ai achevé de vivre l’événement,
que je l’ai vécu jusqu’au bout,
jusqu’au vide au bord duquel il est arrêté d’ordinaire ;
sauf que la complication était celle-ci,
chez moi,
que j’avais remplacé le site de l’événement par le champ de l’écriture,
compliquant ainsi le signe en écrit,
et envenimant la situation au-delà du site événementiel,
et que,
ayant substitué au vide qui arrête
le processus vide de l’écriture censé répéter tout ça
et remplacé l’arrêt du vide par l’arête du dé qui roule,
j’avais alors reproduit l’arrêt du vide au niveau du dessus (ou du dessous),
car ce qui arrêtait alors l’écriture,
ce processus de l’histoire et de la différentiation,
ce marché,
ce processus qu’est le virtuel,
c’était ce cahier vide qui manquait
et dont la place était restée vide,
un vide dans le vide, donc.

J’ai vécu l’événement jusqu’au bout,
jusqu’à travers la page où,
l’ayant plus que vécu,
on dit qu’on est marqué par lui et que
pour le marquer
il suffit alors de substituer la page qu’on est devenu à celle-ci
ou au plan d’immanence sur lequel il advient d’habitude ;
sauf que chez moi la substitution et l’échange,
cet extrême que j’aurai donc vécu,
étaient encore plus exacerbés par le double appel du vide,
par le fait que ce que je vivais alors,
c’était le manque du cahier sur lequel je laisse aller mes arrêts et mes différentiations,
et l’événement qui allait me le donner.

Mais je veux dire,
avec ce livre,
que j’ai visité l’événement
(et que j’en suis revenu)
comme un site géographique.
Il faut que je revienne de ce voyage,
en un seul sens,
avec un livre
qui se sera déplié naturellement à partir du monument vide qui aura eu lieu là-bas
(cette croix de l’histoire et ce manque du cahier,
suivis de son contrefort et de sa contre-attaque,
de sa contre-vague
qui a été le dépêchement à moi,
dans un mouvement de rechargement automatique,
par automobile,
par taxi anonyme,
du cahier vide,
de ce chargeur plein qui manquait),
et non pas un livre qui aurait résolu de retracer,
de raconter,
l’histoire de ce manquement (dépêchement).
Il faut que j’en sorte avec un livre qui sera devenu le lieu de l’événement,
et non pas l’endroit où ont lieu les événements.

C’est le livre où se passe l’événement,
non pas le lieu où il se produit,
où tel ou tel événement aurait lieu,
mais où l’événement en tant qu’événement a lieu :
ce livre est le domaine de l’événement.

Les livres sont un lieu, une parcelle ;
autant le cahier vide est un carrefour,
une croix,
une case vide de redistribution, qui,
parce qu’il a manqué,
m’aura imprimé et comprimé encore plus sous la surface de l’événement,
me laissant attendre qu’il passe, qu’il circule et qu’il me rejoigne,
pour me laisser passer et revivre,
autant le livre est quelque chose que je ramène,
quelque chose que je sors.

Je me suis laissé prendre par la nappe du cahier ;
je me suis laissé happer par sa langue,
et comme il manquait doublement,
une fois en lui-même, comme différentiation,
et une fois par lui-même,
par son propre manque et son arête de dé devenue un arrêt d’écrire,
ce sont deux impressions qu’il lui fallait plutôt qu’une,
et il m’a ainsi entraîné dans les rouleaux de sa rotative,
si bien que les pages du livre immanent étaient déjà imprimées sous la surface.

Comme le processus historique, le récit, est,
dans mon cas,
resté coincé sous la croix de l’histoire,
sous la presse de l’immanence qu’a appuyée doublement le vide sur moi,
une fois pour écrire,
et une fois parce que le cahier d’écriture a manqué,
il ne me reste,
dans mon mouvement de retrait,
dans ce que je dégage et sors avec moi en refluant de ce champ d’immanence,
qu’un dépliant,
un livre, une parcelle,
où l’événement que j’aurai attesté là-bas et dont j’aurai doublement marqué l’immanence,
aura laissé emporter son lieu.

Un livre, une machine à voyage, une pièce transversale à l’histoire,
qu’il me suffit désormais de recharger une fois,
et toutes les fois,
pour me rendre sur le lieu de l’événement,
pour reproduire l’événement,
non pas dans un lieu autre, extérieur,
celui-là, ou un autre, où l’événement aurait lieu,
mais dans son lieu intérieur,
le lieu qu’il a,
le « il a lieu » de l’événement.

16.03.2009

Spéculation à une seule face

Je suis dans l’idée que la contingence est à une seule face et non pas à plusieurs branches, comme nous le fait penser sa confusion avec la possibilité. La contingence est univoque ; elle n’a qu’un seul sens qui ne fait que nous retourner (lui-même, éternel retour), et c’est pourquoi elle retourne et inverse typiquement les formules ou les arbres qui ont emprunté (c’est le mot) le sens rétrograde de la possibilité. C’est pourquoi elle retourne dans l’échange. Et pourtant, elle n’est pas présente ; elle n’est pas pleine : une chose est là, alors qu’elle aurait pu ne pas être là et ne pas nécessairement être ainsi.

La contingence est plus simple que l’être plein et nécessaire. L’être plein suppose un aller-retour, un espace de manœuvre, une chambre spacieuse (room) où le cercle de la nécessité et de la recognition a pu s’enfermer ; tandis que la contingence est une fuite. À travers elle, se vide tout ce qui est plein. En érigeant à la même hauteur que la contingence une notion corrélative comme celle de l’échange (ce qui laisse comprendre pourquoi contingence et échange sont intimement liés et pourquoi c’est le marché qui est en charge de la transmission), on pourrait ainsi affirmer, avec Baudrillard, que la nécessité n’est que la tentative d’échanger la face unique et inéchangeable de la contingence, de l’arrimer et de l’arraisonner et de la colmater de l’autre côté, une tentative d’arrêter le monde ou de le ralentir par son image, justement ce qui s’appelle « spéculation » ; tandis que la contingence se définirait justement par l’impossibilité de l’échange.

Ainsi la spéculation serait-elle nécessairement à deux faces : celle qui devait rester unique et celle du miroir qui nous sert en premier lieu à réaliser que la première est une face et que doit, pour cette raison, s’ouvrir l’espace où elle pourrait être réfléchie. Par contraste, la spéculation factuale de Meillassoux se présente comme une spéculation à une seule face. Et c’est pourquoi j’avais tout de suite compris qu’elle était de la sur-face, s’il faut appeler ainsi la variété de l’espace censée à la fois réfléchir et surcoder la face (donner une place à la spéculation) et à la fois se maintenir dans l’immanence. L’échange serait ainsi la catégorie suprême, celle dont l’alternance entre ouverture et fermeture, entre échange ou impossibilité de l’échange, gouvernerait l’avènement de la nécessité ou de la contingence.

* * * * *

Il faut réellement comprendre que les choses puissent être contingentes avant qu’elles ne puissent être (et que c’est l’existence qui soit la chose dérivée et l’accident, et non pas, comme on aurait tendance à le penser, la contingence), il faut pouvoir opérer ce changement de variables et rejoindre ainsi la ligne et l’ontologie de l’événement avant celle de l’être, pour accepter l’idée que la contingence n’est pas pleine et présente, qu’elle est constituée essentiellement d’une différence, et malgré cela, qu’elle n’est pas incomplète, une branche impaire à laquelle il manquerait une branche paire, en un mot, qu’elle n’est pas une différence par analogie.

La spéculation métaphysique a toujours cherché à « doubler » la contingence, à la représenter comme les deux branches séparées de l’arbre des possibilités, afin de pouvoir revenir (car c’était cela le but) à la valeur présente et à la façon dont le présent, le spot, pourra « regarder » et « réfléchir » (to mirror) la contingence. La possibilité n’est que l’extension de la différence intensive de la contingence dans l’espace (room) que se réserve nécessairement la pensée dogmatique ; tandis que le prix, le marché, est la traduction immédiate de la contingence sans cet aller-retour, sans revenir en arrière.

La contingence est première. Il faut applaudir ce que fait Meillassoux et la poser avant toute chose. Mais si l’on fait ça, on ne pourra plus la soumettre au régime rétrograde de la possibilité. Elle réclamera alors la mathématique de prix (mathematics of price).

Car il faut bien « transmettre » la contingence ; il faut bien la traiter, la matérialiser d’une certaine façon ; il faut bien la « réaliser » – je n’ose pas dire qu’il faut « la faire être ». Peut-être devrais-je dire qu’il faut « l’écrire », ou plutôt, « s’inscrire dans sa couche ». Je n’ose pas dire qu’il faut « l’échanger », car alors on « échangerait l’échange ». L’idée est peut-être ici que le marché sera le transmetteur de la contingence qui justement ne l’échangera pas, pour la raison qu’il aura internalisé l’échange.

* * * * *

Le seul médium de la contingence est le marché, pour la raison qu’il est un mode d’évaluation qui ne passe pas par la possibilité et qu’il est né dans le même mouvement de conversion que la contingence. J’avais tout de suite saisi que la spéculation de Meillassoux n’était pas encore assez « écrite », qu’elle n’avait pas trouvé son milieu, son médium, la place où elle pouvait exprimer son risque et se poursuivre, s’enchaîner, se valoriser. En un mot, Meillassoux n’avait pas encore trouvé sa mathématique, ses nombres, ses prix. De la même façon que la contingence trouve dans la possibilité, sous la lumière de la pensée dogmatique, sa mauvaise traduction (une traduction qui a pu faire carrière, mais qui ne tient plus le coup dès qu’elle est rapprochée du centre et du point aléatoire, dès qu’elle est soumise à un milieu, comme le marché, où la contingence est inscrite dans la surface), elle trouvera dans le prix sa bonne traduction. Il restera à généraliser la notion de prix en pensant que le marché offre justement le cas particulier, le cas unique, où tout se traduit de toute façon en nombres.

Que serait le milieu, le médium de transmission de la contingence, dans le cas général ? Un processus de différentiation qui ne s’inscrirait pas dans la possibilité et qui permettrait de conduire (comme un courant) la spéculation factuale ? Si l’arbre des possibilités est la façon d’appréhender par la pensée représentationnelle la différence de la contingence (mais qui commet, par là même, le contresens de l’équivocité, celui consistant à échanger la contingence contre une représentation fixe qui tombera forcément en-deçà d’elle et qui laissera échapper quelque chose de la contingence, pour ne pas dire sa totalité), par quel intermédiaire, par quel processus matériel, par quelle technologie (sachant que la technologie doit elle-même fournir une critique et un substitut à la notion même d’intermédiaire et de médiation), appréhender la différence univoque de la contingence?

Comment capter la contingence, se transmettre à sa vitesse, l’accompagner, vivre avec elle, elle qui n’a qu’une seule face (ce qui veut dire que l’espace de la vie commune ne pourra qu’être réduit à la surface), elle qui n’a qu’un seul sens (ce qui veut dire que la vie en commun ne pourra pas prendre la figure d’un cercle d’échange), autrement qu’en s’échangeant soi-même complètement avec elle : ce que j’appelle « avoir internalisé » l’échange ; la notion d’intermédiaire, et même d’espace de jeu et d’échange où pourrait opérer la médiation, se trouvant ainsi elle-même recouchée à l’intérieur du processus?

La pensée ne peut pas s’arrêter, marquer une pause, ouvrir l’espace où elle appréhenderait la contingence, sans que la contingence ne lui échappe ; et ainsi la bonne manière sera-t-elle de ne pas s’arrêter, de se transmettre justement soi-même, de créer une série qui sera en phase avec la contingence, à travers le canal de communication infinie, celui d’Aion et du virtuel, une série dont la propre contingence couvrira celle de la première série.

* * * * *

La façon dont le processus de prix crée la surface de transmission où l’on pourra « suivre » la contingence et même la « prévoir », la « traiter » (to process it) (tous ces termes deviennent équivalents dans cette direction qui est transversale au temps chronologique) revient à fournir d’abord à l’écrivain des prétextes de réplication et de possibilité (ce qui s’appelle la fiction). La partie active de son écriture s’attache alors à la production de fictions. Il simule la contingence ; il la décompose momentanément en arbre de possibilités. Il en produit le prix par réplication. Il se raconte et se narre l’événement dans un contexte de possibilité. Il laisse jouer sa pensée. Il la projette en avant, pendant que se joue à l’arrière la part passive, celle de l’échange internalisé, celle où il réalise qu’il a produit un prix qui est de cette surface-là et qui doit alors « ondoyer » avec elle, et que, pour la raison qu’il s’est soi-même inscrit et échangé avec la matière de la contingence grâce à la fente et au complément de matière, grâce à la table d’écriture qui l’enchaîne en ce lieu et qui lui offre à la fois une face réfléchissante et une surface traversée de fente et de matière, une surface qui comporte un accroc où il peut s’accrocher et se retourner, une surface qui est brisée par la matière (et ainsi, c’est la surface qui serait brisée par la matière à l’endroit de la fente, et non pas la matière qui serait brisée par la fente), il peut maintenant, justement, inverser la formule de la pensée et inverser le modèle, poser la question de la stratégie de couverture indéterminée (alors que sa détermination était censée être le fondement) et justement dégager la pointe de l’écriture, par et à travers cet effort ; tout ce dispositif n’ayant été prévu, peut-on penser, que pour produire ce retournement et cette invagination, ce dégagement de la pointe désormais tenue par l’écrivain et livrée entièrement à la contingence.

Il s’agira par la suite de généraliser ce mécanisme à la contingence générale et absolue, en se souvenant que, dans le marché, tout est à la fois plus simple et plus confus parce que tout s’exprime en nombres. Il faut généraliser, tout en rendant plus courtes et plus directes mes inférences. Obtenir le prix comme médiation immanente et sans intermédiaire de la contingence, comme « échange de la contingence inéchangeable », rien qu’en vertu du caractère intrinsèquement échangé du prix (échange internalisé).

* * * * *

La contingence est nécessaire, mais il faut la traiter (pourquoi ?) et cette forme de traitement est l’échange, le prix, cette chose qui reste à définir et qui matérialise le médium dans le même temps que nous nous éloignons de la métaphysique et de l’abysse. La pensée de l’être est abyssale ; elle a la structure d’une dette avec une date d’expiration. Car le processus de réflexion doit s’arrêter ; c’est une convergence qu’il recherche. Ainsi la pensée de l’être court-elle un risque de faillite ; son cercle danse autour d’un abysse : soit nous rendons au monde la face qu’il nous a prêtée et nous remboursons notre dette (Baudrillard), soit nous nous enfermons dans un cercle où le monde attendra indéfiniment.

Il a fallu inventer une spéculation qui ne s’arrête pas, et qui se différentie sans cesse. Comment faire jouer la conversion avant la contingence, de façon à obtenir la contingence (même philosophique, même celle de Meillassoux) comme une compagnie (joint stock company) : comme la pensée qui se mettrait « en compagnie » (de qui ? du futur ?) alors qu’elle n’était qu’une dette envers l’absolu ? La compagnie est également univoque et ne présente qu’une seule face. Elle est censée croître et diverger, et non pas converger.

Il faut également appliquer mes autres découvertes, à savoir que la contingence, si elle remplace et re-place l’être (si elle transforme la dette et se substitue à elle), crée, justement, à la place, la place. Si la contingence est ce qui arrive, il faut bien que cela arrive quelque part.

L’être n’avait pas de place. Comme il n’était qu’une dette, une convergence, il n’avait que le temps, la maturité de la dette. La pensée du commencement de la pensée, Heidegger et la topologie de l’être (dont mon premier réflexe a été de penser qu’il s’agirait là de la place du marché), tout cela serait-il un début de conversion chez Heidegger, et donc un acheminement vers la place de la contingence ? Comme la contingence n’a qu’une seule face (là où la dette était un échange, une convergence), il faut bien que cette face revienne (elle reviendra éternellement). Ainsi la place serait-elle l’endroit où cela revient.

Le temps serait-il la nécessité, et la place le site, le lieu de la contingence ? Dans « être-là », l’« être » serait la part nécessaire, convergente, qui remplit la dette, et le « là », ou ailleurs, serait la part de la contingence.

11.03.2009

L'échange impossible

Je poursuis l’idée que la contingence n’a qu’une face et qu’elle est inéchangeable. Dans une de ses nouvelles, Borges parle du disque à une seule face. Non pas que l’autre face soit invisible, mais c’est qu’elle n’existe pas ; et donc le disque, qui a le choix de présenter l’une ou l’autre face, a la capacité, s’il arrivait à tomber sur la face « néant », de disparaître tout à fait.

Où l’on voit que la contingence, qui est comme ce disque et qui peut, elle aussi (elle qui peut tout et qui est une capacité pure), présenter la face d’existence ou d’annihilation, traverse les probabilités plutôt qu’elle ne s’y soumet et les coupe comme une diagonale. Ce n’est pas que son jeu se limite à une oscillation entre « pile » ou « face », dans un oscillateur ou un pendule ou un temps périodique dont les extrémités seraient parfaitement tirées et répertoriées ; ce n’est pas que la contingence « joue » dans une pièce close ou dans une « salle de jeux ». Son jeu est plus grave (comme la matière), car elle porte atteinte à l’existence même, qu’elle peut abolir, selon la face présentée.

Elle est inéchangeable comme l’explique Baudrillard sans la nommer*, parce qu’elle admet l’inexistence comme autre face, parce qu’elle s’appuie sur le néant et que c’est sur le néant (sur cette « matière subjective », sur ce support qui est sans doute le plus résistant et le plus dur de tous pour la raison qu’il ne peut que pousser dans un seul sens), qu’elle trace la ligne de l’existence du monde et de toutes choses.

Elle est inéchangeable parce que, si on devait l’échanger, on l’interromprait et on la retournerait, chose impossible, ou alors qui se paierait de la disparition du monde. Elle est inéchangeable parce que l’échange suppose un cadre et une « salle », la mise en présence de l’esprit et de la matière, du concept et de l’objet, de la pensée et de l’être, et que la contingence est fondue dans la « matière » de l’existence (je veux dire, du verbe « exister »).

Si le contact « statique » entre la chose et le néant peut s’appeler « événement », ce point de concours, ce pivot du disque à une seule face, mais que le sens de ce contact, qui est la seule chose matérielle en fin de compte et la seule chose marquante, ne peut s’appeler que « contingence » – car ce contact n’existe pas en lui-même comme étant le pivot entre l’existence et l’inexistence, et donc il ne peut qu’être parcouru à la façon d’un contact électrique ; ce contact n’est pas : il ne peut que devenir –, si, pour exister, les choses, le monde, s’appuient sur le néant et que le sens de ce parcours, le sens de l’écriture qui dit cette « pression » et cette « impression » des choses sur le néant, a pour nom « contingence », alors c’est la contingence qui sera la pression de l’existence, c’est la contingence qui poussera l’existence (elle n’en fournira pas le support ou le cadre, mais la matière même) ; alors la contingence ne pourra ni se détacher de l’existence, ni se détacher dans la pensée ou dans le discours ; elle ne pourra pas se détacher de son sens unique pour être échangée, reflétée, réfléchie, conçue.

* * * * *

La contingence dit que les choses existent sans raison ; et donc qu’elles existent d’un seul coup, et donc que leur existence n’a qu’un seul sens. Les choses existent, on n’y peut rien, c’est déjà trop tard. On ne peut le dire, ni le formuler ni le comprendre, ni le simuler, ni le contourner, ni le permuter, ni le faire varier pour en « extraire » une racine, un « invariant », une raison, un principe, une quelconque symétrie, c’est-à-dire un être (la symétrie est le propre du miroir, de la pensée, de la spéculation et donc de l’être métaphysique). On ne peut que le répéter. Où la répétition ne viendra pas rajouter une copie, une image, un reflet, une réflexion, une réplication, à cette absolue univocité et monotonie de l’existence des choses, mais simplement en re-parcourir le sens.

La répétition empruntera le véhicule de l’éternel retour – comme il ne s’agit pas ici d’un cycle de pensée ou d’un cercle de compréhension, comme il ne s’agit pas d’un échange ou d’une réflexion, le seul mouvement possible est en effet celui du sens, c’est-à-dire un éternel retour – pour redire, depuis le point de départ de l’existence des choses, de nouveau la même chose, c’est-à-dire qu’elle dira autre chose (car on répète ici) mais non pas une autre chose (car toutes les choses sont déjà dites ; aucune ne peut retourner ; seul leur devenir peut retourner), et ainsi la répétition le redira une infinité de fois si elle redit une fois. Cette répétition de l’existence absolument univoque des choses (de cette existence sans voix, sans chœur, sans représentation, sans théâtralisation) a alors pour nom « contingence ».

Les choses existent d’un seul coup, sans raison qui vienne reprendre le coup, le mesurer ou l’interrompre ; et on aurait pu s’arrêter là si la pensée n’avait pas rendez-vous avec le sens des choses, elle dont le rendez-vous avec les choses ou leur existence est en revanche impossible (car à cela, elle n’aurait rien à ajouter), rendez-vous avec la pression des choses sur le néant.

Ainsi, la pensée doit se glisser dans l’unicité de ce seul coup qui fait exister les choses (non pas que ce coup soit la cause de cette existence – car de parler de « cause » reviendrait encore à échanger et à réfléchir –, mais ce « seul coup » est la circonstance de leur existence ; il est leur enveloppe, leur missive ; on dit que les choses existent d’un seul coup ; cela veut-il dire qu’elles existent de ce coup, par le fait de ce coup ?), et elle doit dire, pour la première fois, une chose dont l’économie est fort peu commune, inouïe ; elle doit dire une chose de plus sans rajouter une condition, affirmer un sens sans faire double sens et sans expliquer le sens (c’est-à-dire que le sens doit rester, justement, impliqué ; car celui qui explique le sens court alors un grand risque, celui de l’ambiguïté) ; elle doit se glisser dans le nombre unique de ce seul coup d’existence des choses, sans doubler le coup (car sinon, cela introduirait le hasard, l’erreur, la combinaison, le nombre, etc.) mais en le répétant, ne fût-ce que pour apercevoir, de l’autre côté de l’existence des choses, la possibilité qu’elles n’aient jamais existé.

Cette philosophie de la contingence, cette spéculation factuale à une seule face, doit donc faire usage d’une logique d’expression et d’une manière de dire à l’économie unique en son genre (sans doute, ce qui s’appelle « ontologie soustractive » ?), une économie plus originale, plus « archaïque », plus « profonde », plus vieille que l’économie de l’échange – étant donné qu’en matière de contingence, ou plutôt, « dans le sens » de la contingence, l’économie ne peut pas être celle de l’échange – et c’est l’économie de la substitution de l’écriture à la contingence.

* * * * *

La contingence est inéchangeable, et c’est donc ni dans la représentation ni dans la possibilité qu’on peut la dire, mais dans un milieu conducteur de même nature qu’elle, un médium qui aura intégré l’échange dans sa particule élémentaire, à savoir le prix.

La contingence est inéchangeable ; elle ne peut être « redressée », soulevée par la pensée (qui soulèverait un lièvre) ; son sens est de s’imprimer sur le néant ; son sens est donc celui d’une écriture (elle-même différence, elle-même plus vieille que l’être ; c’est-à-dire que l’écriture est appropriée à la contingence ; elle coule dans cette couche intermédiaire entre néant et être). Et ainsi la contingence, à défaut d’être échangée, s’écrit-elle. Elle s’inscrit sur la face de l’actif contingent qui se substitue à elle.

Je ne dis pas que l’actif contingent représente la contingence, ou qu’il s’échange contre elle. C’est la matière de l’écriture qui est précisément à « travailler » dans ce sens-là, pour dire comment elle parviendra se substituer à la contingence sans l’échanger. Elle ne se placera pas en face de la contingence, comme dans une salle de marché, d’échange, de jeux ou de spectacle. Elle ne se superposera pas à la contingence ; mais la matière de l’écriture sera telle – c’est-à-dire qu’elle partagera avec la contingence la propriété d’être transversale à l’être et au néant ; en effet, l’écriture a déjà avec le temps et le nombre cette relation anormale, cette non-relation – qu’elle se laissera parcourir par la même matière, par la même veine que la contingence.

L’actif contingent se substitue à la contingence avant que rien ne soit dit. C’est la même opération qui, à la fois, dit la contingence dans un seul sens, le sens où les choses existent d’un seul coup, et à la fois écrit l’actif contingent comme substitut de la contingence. Et comme celui-ci est écrit, comme la contingence est désormais sur sa face et que les choses ne peuvent pas en rester là, l’actif contingent sera alors lui-même échangé. (Car la pensée, qui est donc intervenue entre-temps – à cela, on ne peut rien –, qui s’est retirée et qui s’est soustraite afin de ne rien ajouter, aura quand même créé une différence de pression, un tourbillon qui finira par emporter l’actif contingent dans une autre sorte de cercle que celui de la représentation, un cercle qui fera se retourner les choses au lieu de les faire simplement tourner.)

La contingence est inéchangeable, et c’est pour cette raison que l’actif contingent, sur lequel elle est écrite, ne peut qu’être échangé, c’est-à-dire négocié dans un marché. Il y a là un conflit, une invention, une innovation, qui ne peut que se solder dans l’échange de l’actif contingent.

La contingence n’avait qu’une seule face ; elle ne pouvait être représentée ou réfléchie. Or, vont justement la suivre deux non-représentations. Dans un premier temps, elle s’écrira sur la face de l’actif contingent. Aucune représentation à cela, seulement une substitution. Et dans un deuxième temps, cet actif contingent, qui ne peut pas lui-même être évalué dans le théâtre clos des probabilités, ne pourra qu’être saisi par l’échange et mis en circulation dans un marché en vertu du tourbillon qui s’est créé.

* * * * *

L’échange devrait même se définir ainsi : sachant l’inéchangeabilité de la contingence et l’impossibilité de la médiatiser d’aucune façon, mais sachant qu’il lui faut, de l’autre côté, un transmetteur, un véhicule, une circulation, une mathématique, alors elle s’imprime sur l’actif contingent – sachant que dans cet acte d’écriture, dans cette innovation de l’actif contingent, c’est déjà l’échange qui est inscrit et prévu.

Car l’actif contingent n’a d’autre place que l’échange. Sa matière, une fois qu’elle a pris sur elle l’écriture de la contingence, c’est-à-dire sa différence et son univocité, devient matière à échange. Elle n’aura plus d’autre sens et d’autre destination à partir de là. Ainsi le prix, qui en est issu, n’est-il pas un reflet, une évaluation, un résultat, mais une conversion, une transmutation, l’affirmation de tout cela. Le prix, c’est l’échange, bien sûr ; et il n’est prix qu’en tant que transmetteur de l’actif contingent qui a pris sur sa face l’inéchangeabilité de la contingence.

Dans mon Le Sourire de la chance, j’avais déjà compris cela. Je parlais alors du « fond d’indéterminisme absolu » et j’avais en tête le marché, que j’appelais alors échange, dans sa vertu première de donner un prix à tout actif contingent, ne le rendant jamais redondant ; également en tête la finesse de la mécanique quantique, qui dit également la contingence, c’est-à-dire le « seul coup » dont les choses existent.

Dans L’Écriture du risque de l’écriture, j’ai voulu mettre en circulation l’arrêt de la mécanique quantique justement. Je voulais la science humaine qui lui succédât (c’est-à-dire que je réclamais le retour, l’échange sans échange, le marché qui ferait marcher ce qui était arrêté et qui restait inéchangeable). Également j’étais monté, dans l’ascension de la face unique de la contingence, jusqu’au sommet où la question devenait celle de la métaphysique: « Pourquoi quelque chose existe plutôt que rien ? »

Si je devais m’arrêter un moment à la mécanique quantique, aujourd’hui je dirais que le vecteur d’onde n’est rien d’autre que l’expression de l’univocité de la contingence. Lorsqu’on en arrive à cette finesse des choses, à ce que les choses veulent dire juste au moment où de les définir et de les dire risque de ne plus les faire exister (ce stade où les mots « objet », « propriété », sont définis), il est normal qu’on atteigne la contingence, que j’appelais alors la performativité de l’expérimentateur et qui est que, sans raison, à l’extérieur de la théorie et de la représentation et de la prévision, il résoudra d’accomplir telle expérience plutôt qu’une autre, de révéler une onde plutôt qu’une particule, etc.

Le vecteur d’onde est également appuyé sur le néant (il se dit aussi dans un seul sens, à cause de cela : à moi de retrouver le néant qui s’y dissimule), et c’est pourquoi il ne se plie pas non plus à la probabilité ou à la représentation et génère l’interférence de probabilités si curieuse. Il faut que je fasse remonter cette logique de la contingence de son sens unique jusqu’au chiffre du vecteur d’onde. Car celui-ci exprime également un échange, l’écriture de la contingence, autrement que par l’impossible.

* Jean Baudrillard, L’Échange impossible (Paris: Éditions Galilée, 1999).