08.12.2009

Écrire sans attendre

En face des sujets frontaux et substantiels, je suis en position d’incapacité. Alors que l’attitude qu’il faudrait adopter à leur égard appellerait au contraire la capacité et devrait entraîner en moi le sentiment que ces sujets me remplissent et me comblent avant tout, ma nature semble vouloir se faire en se détournant d’eux, en refusant l’engagement direct et en ne leur présentant qu’une aptitude tout à fait oblique – l’écriture entière pourrait d’ailleurs se mesurer, et même tenir entièrement, dans cet angle d’incidence particulier –, comme si mon écriture ne recherchait dans la force et l’évidence de ces sujets que les moyens de les faire glisser sur sa coque, de ressentir leur friction plutôt que leur envergure, leur courant plutôt que leur souffle.

Je rends ainsi rituellement grâce à ses produits où je me suis spécialisé, les produits justement dérivés, qui ne se donnent ni dans le fondement, ni dans le « physique », ni même dans la métaphysique (ils offriront d’ailleurs une critique primordiale de celle-ci), mais sur la frange, ces produits issus de l’écriture et qui littéralement dérivent d’elle, et entretiennent à partir de là ma couche toujours courante, ma « couche limite » d’écriture, et entre autres, sur leur propre sujet.

C’est comme si je pouvais écrire sur eux à tout instant, sans devoir remonter et littéralement re-courir à l’origine. Ils sont faits pour une écriture comme la mienne, qui veut le plus souvent retrouver la mécanique et l’enchaînement dans le mouvement de l’écriture plutôt que l’inspiration primordiale et le souffle qui en est la condition.

Je peux me saisir de leur sujet à bras-le-corps et écrire sur eux sans attendre, en m’immergeant aussitôt dans leur marché, en investissant le minimum de mon avoir dans leur levier et leur dynamique, en me trahissant et en échangeant tout de suite la fortune littéraire que j’aurais pu connaître si j’avais été un peu plus patient, un peu moins pressé d’écrire et un peu plus capable de construire, contre le premier bout du fil qu’ils me présentent aussitôt.

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Je m’échange en eux sans attendre, je me plonge immédiatement dans le sens de leur circulation et dans leur marché (car ils sont le marché pour moi : ils ont pour moi bien plus que de la valeur, ils sont ce qui l’échange et la fait circuler ; ils sont la chose à laquelle on va, car on va au marché).

Cela veut dire que leur manière de traiter l’attente est bien particulière. Ce n’est pas pour rien que la notion que la métaphysique a inventée pour poser le monde en états du monde et pour mesurer un degré d’attente, cette notion cruciale pour le temps et qui mériterait presque qu’elle lui soit première et que ce soit le temps qui soit défini sur sa base au lieu que c’est d’ordinaire l’inverse, est la notion de probabilité, et ce n’est pas pour rien que l’écriture et le marché des produits dérivés vont d’abord me servir à remplir et à renverser cette notion : à la faire circuler.

Ainsi la nouvelle métaphysique où l’ordre de succession du temps et de la probabilité serait inversé est-elle celle où la possibilité se transformerait en contingence, les produits dérivés en actifs contingents, et les probabilités en les prix de marché. En un mot, où l’attente se transformerait en l’impatience (peut-être même, en la nécessité) d’écrire.

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Je veux écrire ce qui n’attend pas, et qui n’a donc pas d’espoir ; je veux écrire ma spécialité, être reconnu, sans attendre, comme le spécialiste de cette écriture-là, qui est d’autant plus facile à dériver qu’elle porte sur les produits dérivés et est portée par eux.

Car ma spécialité est ce qui est rapide et automatique, ce qui ne peut pas s’arrêter et qui réussit à capturer les plus grands sujets par la plus petite question de détail, pourvu que celui-ci ait trait à ma spécialité.

Ma spécialité, qui est de m’échanger dans le « marché » de l’écriture, de façon qu’on reconnaisse combien marginalement je veux m’attacher aux choses et que c’est à l’ombre des grands sujets, pire, que c’est dans le déplacement de l’air qui suit leur mouvement et qui est comme la trace qu’ils ne laissent ni dans le temps ni dans la pensée mais dans une projection plus fine encore (quelque chose comme le souvenir par anticipation de cette pensée, comme le lieu d’échange, qui remplace chez moi l’inspiration, où va naître cette pensée mais où se fait avant tout l’écriture qui la remplace déjà et l’échange déjà), que c’est dans ce mouvement tellement dérivé, des grands sujets, qu’on pourrait presque glisser sur sa crête en ne touchant pas les grands sujets, que mon écriture s’établit et glisse et se dérive.

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Si je ne me nourris plus de rien, est-ce que je dois m’attendre à mourir ? La mort revient sur les lèvres de mes enfants. C’est à croire que la meilleure façon qu’elle ait trouvée de nous entourer d’abord, avant de nous remplacer tout à fait, était de se laisser prononcer comme un mot du langage vivant, pire, comme un mot du langage naissant que sont précisément en train de pénétrer les enfants, par des enfants qui ne comprennent pas ce que la mort veut dire, qui ne la comprennent forcément pas puisque ce sont eux qui la disent pour la première fois, ce sont eux qui la prononcent, et qu’en la prononçant ainsi, eux enfants, à peine nés, pour la première fois, ils n’offrent là qu’une seule place : ce sera la leur et non pas celle de la mort, puisque ce sont eux qui apprennent tout, ce sont eux qui remplacent la mort.

D’ailleurs il y aura bientôt une ressemblance, une symétrie plutôt, entre cette monographie de la mort, qui est, chez les enfants, forcément remplacée par eux puisqu’ils ne font que prononcer là pour la première fois le mot de la mort, un mot forcément le plus éloigné possible de la pensée de la mort puisqu’il s’agit littéralement de la naissance de ce mot et d’une place unique, aussi individuée qu’un enfant qui ne peut, pour l’instant, que regarder entièrement dans un sens et qu’être absorbé par une seule chose, et la monographie qui est, chez moi, la poursuite d’une autre prononciation sans pensée, l’autre canal où ne peut tenir également qu’une alternative, celle du sujet qui remplace l’écriture ou de l’écriture qui remplace le sujet, cette écriture postérieure que je ne cherche plus à nourrir d’aucun sujet et qui ne peut plus attendre, qui ne peut donc que se refermer et se recourber devant l’évidence des sujets, qui ne peut que dériver d’elle-même et perpétuer cet acharnement de l’écriture qui est en réalité un décharnement.

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Je veux écrire sans attendre et sans même me nourrir. Je ne peux plus admettre, dans mon système d’écriture, que je sois arrêté par un sujet et que je doive alors m’exposer à lui, comme une plaque sensible à la lumière. Je ne peux plus m’impressionner que dans le sens de l’écriture, c’est-à-dire par moi-même, et non plus de cette façon claire et évidente qui présuppose une surface et la multitude de ses points qui m’échappent.

Je veux écrire sans attendre, en dérivant aussitôt, alors que m’attendent justement de grands sujets, dans lesquels je ne me plonge pas encore tout à fait, comme si je voulais d’abord être sûr de moi et de mon plaisir.

Le grand sujet qui m’attend est celui de l’attente (expectation) et de son inscription logique dans le temps qui s’appelle la « probabilité ». Depuis mon inscription dans le système de la thèse, j’attends d’écrire sur la probabilité et je retarde le moment où je vais remplir son attente, ou plutôt la pulvériser (littéralement en gouttelettes), la diluer dans l’actualité des marchés des produits dérivés, ce qui est une autre façon de dire que j’attends de faire suivre l’attente de la probabilité (et l’attente d’écrire sur elle) par l’écriture qui dérive et ne se nourrit plus d’aucun sujet facial, celle qui a trouvé en elle-même son principe de génération qui est une déviation permanente.

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Je relis mon Écriture postérieure et le livre me touche avec une force complète et inentamée. Car je n’écrivais là, justement, sur aucun sujet. J’écrivais après les sujets, dans un état d’attachement à mon texte et d’éblouissement par ma propre écriture, un état second que Michel Bitbol a très adéquatement qualifié d’avant-sujet. Mon écriture prenait là un départ qu’il ne me sera plus jamais possible de retrouver (car j’avais alors atteint un tel degré de pénétration dans la lecture des textes qui m’avaient porté, et une telle vitesse d’écriture, que la reproduction de l’expérience nécessiterait aujourd’hui, à l’âge qu’est devenu celui de mon écriture, une préparation et un dispositif bien plus vastes).

Le livre n’a rien perdu de sa force à la relecture, mais c’est une force qui ne me touchera plus avec l’impulsion originelle. Car je n’écrirai plus l’Écriture postérieure. Cela dit, il se produit, suite à l’Écriture postérieure, ce phénomène étrange et pourtant prévisible et qui est que je ne peux plus écrire, après l’Écriture postérieure, que dans l’axe qu’elle a inauguré, celui de l’écriture au départ constant et à la dérive perpétuelle, celui de l’écriture essentiellement dérivée et qui doit se passer à tout prix de base et de sujet.

L’impulsion irrécupérable de mon écriture aurait été ainsi donnée dans l’Écriture postérieure et l’espace où cette impulsion doit aujourd’hui s’étendre serait celui de la frange et de la tangente, littéralement, de la dérivée, où je ne peux me saisir, dans un sujet, que de sa crête, du fil de ma spécialité qui doit me le donner à écrire sans attendre, à écrire plus vite en tout cas que l’évidence qui l’imposerait.

Ainsi, je ne me passionne plus que pour la vitesse à laquelle je vais échanger ma personne, mon sujet, contre le sujet que je vais dériver. L’écriture devient même pour moi cette dérivation et cette vitesse d’échange (ce que j’ai appelé « rejoindre sans tarder, sans attendre, le marché des produits dérivés »).

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Quant à me nourrir de nouveaux sujets ou à revenir m’attacher à ceux qui me nourrissaient, je dirai à ce sujet, que ma paroi abdominale s’est comme recouverte d’une couche protectrice qui l’empêche aujourd’hui de les absorber avec la même vitalité qu’avant. Je regarde ces femmes reproduire exactement pour moi les marchés qui m’auraient autrefois ravi, mais je n’arrive plus à y enchaîner mon écriture.

 

25.11.2009

Écrit sur le futur

Je relis mon dernier écrit sur la « volatilité implicite » et je réalise que j’aurais pu l’appeler « écrit sur le futur ». Dans ce jeu de mots futuriste et prometteur, je me ferai évidemment parcourir par la veine des produits dérivés, celle qui me fait toujours songer avec émerveillement que les produits dérivés sont effectivement eux-mêmes écrits (signés, gagés, émis) sur le futur et qui me fera carrément songer au futur et moi-même écrire sur lui.

Je peux dire, au sujet des produits dérivés, à la fois qu’ils sont ma veine, ma chance, l’opportunité qui m’est offerte d’écrire avec cette abondance, cette profondeur, cette étendue et cet optimisme, d’écrire avec cette vision éclairée du futur, et qu’ils constituent la veine de mon écriture et de mon style. Ils me fournissent un sujet et la force de le poser comme un sujet infini, qui m’inspirera indéfiniment.

Au-delà du contenu de mon écrit, qui est déjà à double fond pour la raison que j’écris sur les produits dérivés qui sont écrits sur le futur et que j’écris sur le futur directement, je peux même envisager que mon écrit est lui-même gagé, écrit, sur le futur et qu’il prend son sens et son orientation, voire son entière motivation, du futur. Qu’écrivant enfin considérablement sur des sujets de cette étendue, je suis maintenant moi-même en train de m’établir dans mon futur, je représente déjà à mes lecteurs ce que ce seront ma future préoccupation et mon œuvre future ; je dirais même que mon texte acquiert déjà cette ampleur, et en raison de son sujet qui est le futur, cette ambition, qui le feront compter dans une œuvre complète dont on devine déjà qu’elle sera considérable.

En écrivant ainsi sérieusement sur le futur, et de cette manière si originale qui est sur le point de me faire dire que c’est la première fois que quelqu’un écrit comme ça sur le futur et me faire donc songer si on ne pourrait pas appeler cette écriture qui « écrit comme ça pour la première fois sur le futur » justement une écriture futuriste ou, au contraire – si l’on songe que le futur est essentiellement une chose qui arrive pour la « première fois » et qui s’écrit pour la première fois – si cette écriture, qui serait enfin adaptée au futur et qui l’aurait ainsi rattrapé, ne pourrait pas s’appeler l’écriture la plus conservatrice, la plus conservatrice du futur, j’entends (enfin cela me laisse tout simplement songer, d’une manière purement génétique cette fois, ce que ça signifiera pour le futur, et quel futur sera particulièrement écrit, si on parle d’un futur sur lequel quelqu’un écrit comme ça pour la première fois) ;

en écrivant ainsi sérieusement et originalement sur le futur, je prétends que mon écrit, lorsqu’il sera, le jour venu, reconnu pour son ampleur et son originalité, en un mot, pour son importance, occupera alors une place tellement proéminente dans mon œuvre qu’on peut dire qu’en l’écrivant aujourd’hui, je suis en train de la préparer elle, de la faire exister déjà, et c’est pourquoi elle, qui est tout mon avenir, pourra être réputée commencée aujourd’hui, et c’est pourquoi mon écrit, qui la commence et qui l’écrit déjà, pourra être, dès aujourd’hui, reconnu comme un écrit sur le futur.

En un mot, parce que j’écris sur le futur de cette manière si juste, si originale et si étendue, le futur me le reconnaîtra, le futur sera pour moi, le futur viendra à mon écrit, et par conséquent je peux écrire déjà que mon écrit est écrit sur le futur. N’entre en jeu, on l’aura remarqué, que le pari simple qui pose que si l’on écrit originalement sur le futur alors le futur fournira à l’écrit, en reconnaissance, le commencement et la confirmation inaugurale qu’il mérite, c’est-à-dire proprement une origine.

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On remarquera combien rigoureusement l’emploi des temps de la conjugaison marque ce que je viens d’écrire, surtout l’emploi du futur lui-même, et l’on se demandera si l’écrit lui-même, et le relief qu’il donne à la grammaire, ne constituent pas déjà en soi la scène entière du futur (c’est-à-dire qu’on doutera pour un instant qu’il y ait une autre place pour le futur que l’illusion qu’en donne en premier lieu l’écrit, et l’on se doutera, par conséquent, que l’écrit échappe au temps, qu’il reflète seulement des structures qui prendront seulement plus tard, dans le temps, leur relief et feront dire que l’écrit a été écrit une fois avec originalité et qu’il a été reconnu et doté d’une réelle origine, la fois d’après).

Le futur serait ainsi écrit sur l’écrit, il faudrait le déchiffrer dans l’écrit, sa place y serait réservée à l’avance – le futur serait, pour ainsi dire, prévu par l’écrit – et c’est alors seulement plus tard, lorsque le temps, cette fois, sera passé, qu’on lira rétrospectivement cet écrit et qu’on dira qu’il était écrit sur le futur ou que le futur était écrit sur lui.

Il faut voir également que par la rigueur, la constance et la consistance avec lesquelles j’écris depuis un moment sur le futur, je peux dire que je vise enfin le traité : mes écrits offrent déjà assez de matière pour constituer un livre, et assez d’esprit pour en désigner le thème. La place serait ainsi réservée à mes écrits dans le futur – ils auraient ainsi été écrits sur le futur – par le simple effet de leur taille et leur prépondérance. J’écrirais alors sur le futur en le reflétant, en pensant que si déjà je destine mes écrits (entre autres sur le futur) à la collection dans un traité et à la direction d’un thème, alors je devrais commencer dès aujourd’hui à les débarrasser de tout trait personnel ne pénétrant pas substantiellement la matière du traité, et donc m’attendre à voir de plus en plus progresser cette écriture sans tonalité et sans couleur.

Je reconnais donc là mon écriture (future) du futur. Je la reconnais et je l’adopte, je lègue mon écriture, je la destine, à cet exercice sans ton et sans lumière, c’est-à-dire que j’écris mon testament d’écriture à cette écriture que je reconnais aujourd’hui comme ma progéniture exclusive, comme mon seul avenir. De même que le futur reconnaîtra mon écrit et que, par anticipation, je dis aujourd’hui que j’écris sur lui et que je gage sur lui, de même, je reconnais ma future écriture, j’écris au futur que cette écriture future héritera de tous mes efforts et de tous mes biens d’écriture.

Mais en lisant ce matin mon dernier écrit sur le futur, j’ai également songé à l’étendue de mon terrain, à la grandeur du sujet que j’attaque et à ma tentative de pénétrer en lui, qui n’a pour elle que sa finesse (que sa petitesse, je dirais, qui lui assure en la matière qu’elle s’insinuera) et sa justesse. Je considère ainsi, avant tout, l’ampleur de la tâche qui se donne à moi, et l’originalité de mon angle d’attaque. C’est de la combinaison de cette étendue et de cette finesse, de cet envahissement du sujet du futur (sa platitude, peut-on dire) et de mon incidence si particulière, que naissent cette grandeur et cette importance qui ne trouvera plus à se dégager que dans le temps.

Car j’aurai finalement réussi à dire que j’ai trouvé, avec le futur, un sujet si grand, et par définition, si nouveau, et dans ma manière d’écrire (ainsi que dans son contenu : les produits dérivés) une approche si originale et pourtant si commune, si présente, si totalement échangée (car il s’agit de marché) que s’ouvre devant moi la plus grande assurance : celle de traiter ce sujet dans le temps avec l’ampleur qu’il mérite et avec le futur qui l’attend et qu’il mérite, et ainsi, que je n’aurai pas fini « d’écrire sur le futur » de sitôt.

 

17.04.2009

La marche dans l'histoire

À la question des distributions scalantes et de la longueur de la période d’attente avant qu’elles ne produisent l’événement extrême qui les distinguera de la distribution gaussienne, je réponds qu’on a inventé les prix des produits dérivés (je ne dis pas « leur valeur »), c’est-à-dire leur marché, que ce prix est tout ce qui compte et que, comme ces produits sont dérivés, alors, oui, leur prix est déjà relié au futur et à un état du monde qui sera différent selon que le produit dérivé paie ou ne paie pas.

Mais c’est alors là, vraiment, tout ce qu’on peut dire : ce n’est pas la probabilité (un quelconque processus stochastique) qui relie le prix présent du produit dérivé à son payoff futur, mais le marché et l’immersion. Une dynamique qui n’est pas dans le temps ou dans l’histoire ; une dynamique qui est réellement celle qui va nous transporter vers le futur mais qui n’est pas le temps ; un processus qui n’est pas historique (qui n’est pas inscrit dans l’histoire pour se prêter alors lui-même à la probabilité) mais qui est le processus même de l’histoire.

La grande innovation des produits dérivés c’est qu’ils sont écrits sur le futur et qu’ils admettent un prix actuel qui nous donne l’impression que quelque chose pourra être appris, de ce prix, sur le futur et que quelque chose sera donc prédit. Or, on n’a pas besoin de prédiction si le seul but de celle-ci est de prévoir le marché – car on est déjà dans le marché, on le fait et on l’écrit et on le prescrit directement : on est déjà dans l’écriture. Les distributions de probabilités qui sont implicites dans les prix des produits dérivés n’ont d’autre usage que celui de calculer des ratios de couverture ou les prix d’autres produits dérivés. C’est-à-dire qu’elles n’ont d’autre but que la ré-immersion dans le marché, soit par l’action directe et la réplication soit par le prolongement de l’écriture.

Et ce qu’il faut rappeler ici, c’est que le prix du produit dérivé contre lequel on a inversé le modèle ne tient sa fermeté et sa donnée qu’à son échangeabilité : non pas à sa validité et son endurance mais à sa capacité de « tenir ferme » en tant que prix contre lequel on va se débarrasser de ce qu’on tient et détient, contre lequel on va renier, non pas la valeur (car celle-ci est la même, au moment de l’échange, pour l’acheteur et pour le vendeur) mais notre attachement à la valeur, non pas une valeur présente, mais la perspective de valorisation future qui nous garderait attachés à cette valeur en temps normal, c’est-à-dire figés en sa compagnie.

Cela veut dire que le processus du marché est en tout point respecté et « appliqué ». On n’inverse et on ne retourne le modèle que parce qu’on peut se retourner sur le marché. En d’autres termes, c’est la capacité de renvoyer le prix du produit dérivé dans le processus de l’histoire, dans cette ligne du marché partie rejoindre elle-même son futur (et ce, d’autant mieux qu’elle fait elle-même l’histoire et qu’elle n’a pas lieu dans le temps), qui nous confère la capacité, tant qu’on ne renvoie pas ce prix justement et qu’on le « tient » (to hold) et le détient momentanément, d’inférer (à la place) ces fameuses distributions implicites. C’est tout le marché et toute notre immersion dans le marché qui remplacent ainsi la prévision.

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La probabilité qu’on appelle « risque neutre », qui n’est pas connectée à la probabilité historique – qu’est-ce, d’ailleurs, que la probabilité historique dans ce domaine radical du marché ? – pour la raison qu’elle n’est reliée qu’aux instruments qui traitent dans le marché, et qui ne s’appelle, d’ailleurs, probabilité que parce qu’on a voulu imaginer que les payoffs seraient atteints par un processus de prix et qu’on s’amuse, comme façon de parler, à évaluer alors sa distribution implicite (l’usage de la probabilité n’étant dû, en dernière analyse, qu’à l’argument de non arbitrage, c’est-à-dire à un argument qui part du marché et qui revient au marché), toute la probabilité risque neutre n’est que la traduction de la ré-immersion dans l’écriture, puisqu’elle en est le prolongement et qu’elle n’est que l’invitation à s’y replonger.

Voici donc mon argument redevenu très sérieux selon lequel l’écriture est un processus de marche dans l’histoire qui n’est pas inscrit dans le temps et qui comporte une notion de la prévision venue remplacer celle que l’on conçoit habituellement dans le temps. Je répète : par l’immersion dans le marché et dans ses capacités de changement de contexte (et non pas de tirage de possibilités tendues sur des états du monde fixes et représentés), à travers un processus qui est un processus de prix avant que d’être un processus temporel ou un processus stochastique, on se retrouve relié au futur, c’est-à-dire garanti d’y parvenir et garanti d’atteindre le payoff du produit dérivé, grâce à un exercice qui consistera à se maintenir à la surface et à ne pas se noyer, à « endurer » (to endure), à savoir perdre de l’argent pour pouvoir en regagner, etc.

On se retrouve donc en situation de prévision du futur (cette garantie d’y parvenir, ce lien par l’écriture, cette prescription) qui n’a tout simplement rien à voir avec la connaissance ou même l’épistémologie. La technologie du futur, c’est l’écriture ; c’est d’être en immersion totale dans l’écriture. Les représentations ne sont momentanément envisagées, les espérances mathématiques ne sont momentanément « inversées » et « retournées », que dans le seul but de poser à la surface du marché, sur la ligne de l’écriture, un nouveau prix et une nouvelle proposition, en attendant que ce prix, qui sera alors livré à l’échange et à sa propre vie, vienne changer le contexte et augmenter l’univers des possibles.

Cette écriture de l’engagement et de l’immersion s’appellera « écriture postérieure » si on veut (ni l’écriture de la même chose – car elle n’est pas une réplication – ni écriture d’une autre chose ; mais l’écriture d’autre chose au sens radical de l’autre).

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L’argument est pour l’horizontalité du trading des produits dérivés. Il ne faut plus croire à la distribution de probabilité du sous-jacent ou à la stratégie de réplication dynamique qui y est forcément liée mais préconiser le trading d’options contre les options. Une divergence et une dérive à la surface, vers les prix des autres produits dérivés, et non pas une plongée dans les profondeurs de la distribution sous-jacente.

Avec les marchés, nous touchons à une catégorie d’aléatoire (je ne devrais pas l’appeler ainsi) qui n’a rien à voir avec les probabilités et qui n’est même pas pensable comme un processus stochastique pour la raison que toute postulation de processus n’est faite que dans le but de traiter le produit dérivé et qu’elle ne parvient, à travers cet usage même, qu’à se défaire. Il s’agit donc d’un processus de prix qu’on identifiera carrément au processus de l’histoire (et non pas à un processus historique). Or, l’outil pour « capturer » ce processus est fourni en même temps que lui : c’est le trading des produits dérivés.

Devant cet aléatoire radical (où l’on ne peut même pas dire que le processus du sous-jacent change à chaque changement de contexte, étant donné que le processus du sous-jacent ne nous sert à rien et qu’on ne suppose même pas qu’il existe, mais que c’est tout simplement le contexte de pricing des produits dérivés qui change ), on ne peut que se féliciter que la valorisation (la prévision) ne soit pas prise en charge par l’outil qui aurait besoin de l’hypothèse de la probabilité, mais par l’outil qui n’a besoin que de lui-même pour prévoir : pour prévoir de cette façon curieuse qui revient à donner un prix.

Le prix porte en lui toute l’histoire de l’être. Il porte toute l’ontologie, toute l’inception, tout l’échange. Il y a là, de nouveau, l’idée de redéfinir le marché. On croit que le marché accomplit une révolution esthétique (ou même éthique) en se posant lui-même comme base de validité et comme plate-forme de prévision, quand il ne fait, en réalité, que se poser lui-même et soudain nous signifier que s’il y a quelque chose à prévoir c’est biens lui : or, lui, le marché, nous l’avons déjà, nous le voyons déjà, nous n’avons pas besoin de le prévoir.

Le marché ne vient pas échanger une représentation contre une autre. Il vient échanger tout le schéma représentationnel contre une performativité intrinsèque, qui est qu’en se proposant à la place de la représentation, il se donne et il se fait lui-même (« Voilà le marché » est une énonciation performative), et contre une invitation à la performativité, qui est qu’il s’impose à nous et ne nous laisse d’autre choix que de nous y plonger et de le faire : de devenir des performateurs, des faiseurs de marché.

Devant l’imprévisibilité radicale de l’histoire (c’est-à-dire des événements du style Black Swan) il y a donc, au moins, l’exemple du marché et la capacité de trading. C’est-à-dire la capacité d’écriture, le remplacement de la possibilité que les produits dérivés encapsulent par la virtualité de l’échange. Et cette « manip » intra-temporelle, qui a lieu à l’intérieur de la temporalité et non pas dans le temps, n’est possible, je le rappelle, qu’en vertu de la notion de prix. Cela revient vraiment à se saisir du Black Swan par son générateur formel, par la propriété qui le rend si prévisible et si certain du point de vue de l’écriture, à savoir que l’évenement imprévisible ne peut qu’avoir lieu et que seul l’impossible se réalise, et qui est la propriété de bouleverser la gamme entière des possibles.

À la question plus profonde du caractère extra-contextuel du Black Swan, je réponds ainsi par le caractère méta-contextuel du marché des produits dérivés pris dans son ensemble, et par le caractère méta-contextuel de l’écriture. Taleb ne l’a pas vu, mais cette technologie existe. Elle est réelle. Elle est la réalité. D’ailleurs Taleb avait reconnu, de son côté, l’aspect des options qui les rendait adaptées à la stratégie de couverture de l’impact extrême. Mais ce qui lui manquait c’était de reconnaître que la dynamique du marché, et non celle des probabilités, viendrait alors remplacer le besoin de prédire ces Black Swans. Car elle fournirait directement l’accès à eux. Le marché des produits dérivés est méta-contextuel.

Je note également que je n’ai pas rendu platonique le Black Swan de Taleb, mais que je l’ai échangé contre le mien. Ce que je dis sur le marché (et la vie) est en réalité plus simple encore que ce que Nassim Taleb/Yogi Berra dit sur l’histoire. Ne prévoyons pas le marché, traitons-le. Comme dit Paul Valéry : « Lorsqu’il s’agit, d’ailleurs, d’un ensemble aussi complexe, la difficulté de reconstituer le passé, même le plus récent, est toute comparable à la difficulté de construire l’avenir, même le plus proche; ou plutôt, c’est la même difficulté. Le prophète est dans le même sac que l’historien. Laissons-les-y. »

14.04.2009

Spéculation concurrente

N’oublions pas que ce qui a éveillé en moi le soupçon que mon sujet des marchés, qui est le type même, non pas de sujet, mais d’à-côté du sujet, pouvait être tout à fait le véhicule d’une spéculation concurrente à celle de Meillassoux, c’est la remarque de Meillassoux, qui est survenue au cours de sa conférence audio-visuelle sur la science-fiction et la fiction-hors-science et que je reconnus après coup comme fournissant le nerf de son livre, au sujet de lois de la nature qui se mettraient à changer, non pas de manière imprévisible ou aléatoire, mais plus fortement encore, à la manière de l’histoire.

Meillassoux a parlé d’une « historicisation » des lois de la nature et, en ce sens ultime et absolu de l’histoire, il fallait comprendre que le livre de l’histoire, cette histoire de l’histoire, était le fil narratif ultime qu’aucune loi ou inscription préalable ne pouvait plus supporter et que, si on était référé à elle en dernier recours, il fallait alors simplement la feuilleter et découvrir, sans être surpris plus que ça, que les lois de la nature étaient simplement celles-ci à une époque de l’histoire et simplement celles-là à une autre.

Se dessine déjà l’idée que l’histoire fait ici office de texte, et qu’en tant que texte elle ne pourrait comporter d’extérieur où sa « contingence » serait encore ainsi qualifiée. Comme on ne peut que lire l’histoire et qu’elle est le dernier livre, il est tout aussi faux de dire qu’elle est nécessaire que de dire qu’elle est contingente. Tout change et se feuillette avec l’histoire, jusques et y compris le cadre, que l’on suppose fixe implicitement, dans lequel une série d’événements « intra-historiques » serait reconnue comme contingente en temps normal.

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« Spéculation concurrente », et ainsi je bénéficie, par rapport à Meillassoux, de l’avantage qui consiste à me placer au cœur de mon sujet dès que je me déplace ne fût-ce que d’un millimètre en dehors du sien, vers cet espace où un sujet concurrent au sien ne serait ne fût-ce que mentionné, à défaut d’être assuré qu’il sera donné. C’est-à-dire qu’en envisageant, ne fût-ce qu’un instant, ce qui pourrait se situer à côté du sujet de Meillassoux (à tous les sens du terme, et même celui, ai-je envie d’ajouter, du contresens), je me situe en plein dans le cœur du mien. Car le mien est ce qui est à côté du sujet ; il n’est ni pour ni contre ; il n’est ni pensable ni impensable ; il n’est donné ni à penser ni sans la pensée ; il n’est pas ce que vous ne pensez pas, le dehors absolu, mais proprement ou improprement, il est de n’être pas ce que vous pensez, comme lorsqu’on répond à quelqu’un qui ne devine pas : « Ce n’est pas ce que vous pensez. »

« Spéculation concurrente ». La variation est minimale, et à ce titre fort légitime, par rapport à l’entreprise de Meillassoux. Elle est minimale, car si sa pensée est spéculative, le moins qu’on puisse faire au regard d’elle, et presque en manière d’hommage, c’est de fournir au moins une spéculation ; et encore minimale, car, sans aller jusqu’à contrer la spéculation de Meillassoux et s’opposer à lui, le moins qu’on puisse dire d’une spéculation différente qui vise le même objet, ou le même « ordre d’objets » – car on verra que ma métaphysique ne sera qu’une permutation de celle de Meillassoux – est qu’elle est pour le moins concurrente.

En prononçant ainsi l’ordre de mon entreprise et sa direction, en disant seulement ce que je m’apprête à faire par rapport à Meillassoux, en prononçant ce mot de « spéculation » qui est le sien et « concurrente » qui est le minimum du rapport que je pourrais avoir avec lui, je me place au cœur du marché, car le marché est le domaine propre de la spéculation et de la libre concurrence.

Ma spéculation est concurrente et non pas contraire à celle de Meillassoux pour la raison que je ne m’occuperai pas de dire s’il faut que l’on s’occupe du monde ou des lois de la nature et que je ne préoccuperai pas de savoir qui s’en occuperait si je ne m’en occupais pas moi-même, mais que je m’occuperai seulement d’autre chose, le marché ; et ma manière sera concurrente de la sienne – et ainsi, elle le sera dans la philosophie et non pas dans le contenu – pour la raison que, de même que sa spéculation a finalement pour objet de faire sens des « énoncés ancestraux », ceux qui réfèrent à un passé antérieur à la donation et à un être antérieur à la pensée, la mienne s’attache à faire sens d’objets qui réfèrent au futur.

* * * * *

Mis à part la science de pricing des produits dérivés, quelle est la science physique quantitative (c’est le mot !) qui fait explicitement apparaître le futur parmi ses objets ? Mon livre du marché et ma spéculation seront ainsi concurrents de ceux de Meillassoux pour la raison que lui montrera que la brisure du cercle corrélationnel est la chose nécessaire à la compréhension des énoncés ancestraux tandis que je montrerai que la compréhension des énoncés futuraux, ceux-là mêmes qui sont propres à l’être du marché, passe par la nécessité d’habitation (de ré-habitation, de réhabilitation) de ce cercle.

De même que l’urgence, pour Meillassoux, est provoquée par la réalité de l’archi-fossile et par l’urgence, pour la philosophie, de rendre compte de la façon dont la science en rend compte (la fameuse révolution copernicienne), l’urgence, pour moi, est de rendre compte de la réalité du marché et de dire ce que les traders et les quants font quand ils produisent et utilisent leurs modèles quantitatifs.

Meillassoux me rétorquera sans doute que le marché financier est une fabrication humaine, qu’elle est donc moins « grave » que l’attraction du monde et de ses lois et qu’il n’y a, ainsi, rien d’étonnant à ce qu’un sujet qui a placé l’homme dans sa prémisse et dans sa constitution mêmes retrouve l’homme comme ingrédient nécessaire de sa compréhension.

Mais pourquoi cela serait-il plus léger, et en un sens, plus trivial, de faire parler l’homme au cœur d’un sujet fabriqué par l’homme (le marché) que de faire parler un monde sans homme et un point de vue de nulle part au cœur d’un sujet où l’homme ne fait lui-même qu’être accessoirement fabriqué ? En quoi la conclusion de Meillassoux et l’adéquation de toute sa démarche seraient-elles moins contenues dans sa prémisse ?

Si l’un et l’autre sujet sont tout aussi légitimes au vu de leur domaine de définition et de leur métaphysique propres, la seule mesure objective qui restera pour les départager et pour juger de leur intérêt respectif, sera justement celle de leur intérêt. Pour la philosophie. Ainsi s’agira-t-il simplement, pour Meillassoux et moi, de montrer que l’on fait de la bonne philosophie, et que les mots de la philosophie ont été bien utilisés et bien illuminés, quand bien même l’ordre de leur utilisation différerait complètement d’une entreprise à l’autre. (C’est même là tout l’intérêt de ma spéculation concurrente : démontrer la contingence de celle de Meillassoux en même temps que ce qui y est, au fond, nécessaire, à savoir que les philosophèmes soient utilisés d’une certaine façon; démontrer, en somme, que le texte ultime, c’est la philosophie.)

Ainsi l’arrière-fond véritable sera-t-il le « bon usage » des modalités lesquelles, comme chacun le sait, sont dans le langage, et la valeur du texte de Meillassoux se réduira-t-elle (mais, à mon sens, ce texte s’illuminera, il s’élèvera) à la combinaison particulière des modalités qu’il aura permise, exactement comme le signale Badiou dans sa préface.

« Ma spéculation est concurrente », et cela voudra dire également que l’essentiel n’est pas ici de mettre Meillassoux en échec, mais simplement d’en offrir une alternative, d’ouvrir le marché de la philosophie à la concurrence, ce qui veut dire, encore une fois, que je laisse mon sujet déborder dans son cadre et que, du marché des écritures de produits dérivés, je déborderai vers celui des écritures philosophiques.

* * * * *

Là où ma spéculation ne sera pas seulement symétrique ou concurrente à celle de Meillassoux c’est lorsqu’on remarquera que l’histoire, dont Meillassoux dit qu’elle pourrait, en dernier lieu, simplement tenir le dernier mot de la contingence des lois, sera non seulement mise à l’œuvre dans ma spéculation, mais que ma spéculation en sera le processus même. Avec le marché, qui est une espèce bien quantifiée de l’histoire (là est ma thèse : les événements du marché ne sont faits que de nombres), je montrerai comment l’histoire se fait. Je montrerai que les prix (des produits dérivés ou non dérivés), ces fameuses séries historiques, ne se succèdent pas au hasard, ni non plus (ni surtout, à cause du marché) par nécessité, mais par l’opération de cette contingence qui sera chez moi d’autant plus forte et d’autant plus juste qu’on verra, de l’intérieur, comment elle est produite.

Avec le marché des dérivés, ce modèle réduit de l’histoire, on utilise véritablement des postulations de processus et des ratios de couverture et l’on ne se trompe pas (on ne peut pas dire que l’on se trompe). Car l’épistémologie est ici subordonnée à l’ontologie. Ce n’est pas se tromper qu’être-là par l’opération du modèle.

(Meillassoux me dira : « Qui s’intéresse au marché ? C’est fabriqué. » Je lui répondrai : « Qui s’intéresse au monde ? » Mais on lit des livres de philosophie. Et puis moi, je déduis le marché ; il y a cette nécessité-là, la nécessité d’un événement du marché, qui monte d’un cran de modalité au-dessus de Meillassoux. Car il n’établit, quant à lui, que la nécessité de la contingence.)

18.11.2008

L'œuvre dépasse le possible

La seule façon de comprendre l’œuvre du trader dans le marché (c’est-à-dire d’en faire sens, de la remettre dans le bon sens, quitte à redéfinir, à cet effet, le sens entier du temps et de l’espace) est de la penser comme une œuvre poétique où l’original, la copie, et toute leur analytique métaphysique ne comptent plus, mais où ne s’éclaire plus et ne « s’illumine plus » (Mallarmé) qu’un espace d’un genre nouveau.

Je veux également « produire » comme résultat (et je méditerai bientôt sur le résultat) que le marché sera l’œuvre du trader et qu’il ne saurait y avoir de relation entre eux que celle-là, c’est-à-dire que le trader en sera l’auteur original et le propriétaire et que c’est à ce titre, avant tous les autres, que cela lui rapportera quelque chose de la produire.

Mis à part pour ma dérivation, je n’ai pas besoin de dérouler tout l’épisode des produits dérivés et de leur écriture. Le trader installé dans le pit, dans le seul tissu et espace du sous-jacent, dans le seul intervalle d’attente de la fourchette, dans cette « temporisation » et cette « spatialisation », dans cette attente et cette éclaircie (de l’être du trader et de son endurance ? de sa résistance ?) que l’on sent antérieures au temps et à la probabilité et même antérieures au marché – car elles sont antérieures à l’événement et il ne s’y passe rien à strictement parler –, ce trader est également, déjà, avec son marché, dans la relation de l’auteur avec l’œuvre.

Je veux profiter de ce que Blanchot (à travers Mallarmé) a pu écrire au sujet de la transformation qui avait lieu dans l’espace et dans le présent une fois que l’œuvre était faite (cette occupation de l’espace et cette singularisation du temps, cette originalité de l’œuvre, « cette impossibilité, qui est », qui émet fatalement un coup de dés et reconfigure les possibilités du système, qui ne laisse plus de recours ou même de sens à la chronologie) pour dire que si c’était cela le point de l’espace poétique – et le trader est poète et le marché est l’œuvre qui a lieu pour lui –, alors, à partir de cette maximalité et de ce degré d’occupation, il n’importerait plus de remettre les choses dans l’ordre métaphysique chronologique et de se demander si le trader suit le marché ou s'il l’invente, s’il est original ou s’il est dérivé, si ce qu’il fait est une œuvre (nécessaire) ou s’il a seulement de la chance.

J’ai ainsi relevé que Blanchot parlait de l’espace poétique comme celui où le résultat et la donnée se confondaient et s’échangeaient ; et j’ai aujourd’hui relu, dans mes carnets, que l’espace du temple égyptien, que j’identifiai comme espace de l’écriture et comme le lieu d’écrire, était le résultat de l’écriture, ou plutôt, comme l’espace et le temps n’ont pas encore eu le « temps » du temps et la « place » de l’espace en cette couche d’avant l’être qui est l’écriture, qu’il était l’écriture même, si bien qu’il ne me reste plus qu’à dire pourquoi le marché est un temple et qu’à profiter, non pas du thème selon lequel le trader serait l’auteur du marché (car il ne l’est pas, au titre où Mallarmé est l’auteur du Coup de dés), mais de l’endroit où Blanchot et Mallarmé m’auront mené, à la suite du temps et de l’espace de l’œuvre. Il ne me reste plus qu'à profiter de ce lieu, qui ne sera caractérisé, pour l’économie de ma réflexion, que par ses modalités extraordinaires, pour dire que ce sont simplement ces modalités, et indépendamment, maintenant, de l’histoire de l’auteur, qui me permettront de faire sens de la place du trader et du sens de son œuvre.

Vu d’en haut, c’est comme si j’avais fait une recherche par mot-clé (sur Google par exemple) de l’autre endroit où la possibilité, l’impossibilité, la nécessité et le résultat, se combinaient d’une façon qui sortît de l’ordinaire, et que j’avais trouvé le domaine de la critique littéraire, avec, en prime, toutes ces occurrences du terme « écriture » et de ses termes dérivés (texte, origine, fin, différence, etc.), si bien que cette communauté de thèmes (non pas thèmes identifiables, mais « thèmes musicaux » et variations sur les modalités) pourrait me laisser réfléchir à cela qui a pu entraîner, à partir du simple geste d’écrire (geste si naturel, si humain, si ordinaire), ces spéculations extraordinaires de Blanchot de Mallarmé : à y réfléchir comme à une structure plus profonde que la surface du texte écrit.

Qu’est-ce qui est si grave dans l’acte d’écrire ?

Et je trouverai alors qu’en écrivant, on n’écrit pas (simplement), mais qu’on joue déjà avec les dés qui ont toute la capacité, d’abord d’engager l’espace et le temps, l’ontologie et la corrélation, les choses et le sens des choses, les mots qui remplacent les choses et les liens « vibratoires » entre les mots qui sont simplement les liens et les tensions du sens, et ensuite de les « retourner », de les « jeter » autrement, de les jouer autrement, et qui plus est, que ces dés sont alors jetés à la surface et qu’ainsi ils commettent ce qu’il y a de plus surprenant pour la substitution entre les choses et les mots, le plus surprenant pour l’impossibilité que décrit Mallarmé : ils commettent la matérialité du fil de l’écriture.

L’œuvre est impossible, mais elle est. Elle est impossible, parce que, pour ouvrir l’espace qu’elle engage et les capacités qu’elle implique, il faut déjà dépasser le concept ordinaire de possibilité. Ainsi, j’interprète le sens dans lequel Blanchot dit que l’œuvre est impossible comme relevant plutôt du mien, celui où Pierre Ménard a écrit une œuvre impossible, et où Pierre Ménard est le lieu d’introduction de la pensée de la critique littéraire.

Je devrais ainsi, en retour, faire profiter l’écriture de la théorie littéraire de la mienne sur les produits dérivés, et dire pourquoi, de façon générale, il y a une classe de processus (d’écriture, de prix) qui engagent les modalités de la sorte, qui nouent l’impossible de la sorte, et qui doivent, par le fait même, être, c’est-à-dire se produire à la surface, produire la matérialité du fil écrit, qui devient le seul lieu et le seul absolu, la donnée et le résultat.

(Structuralement, je devrais sans doute interpréter les marchés et l’écriture comme l’autre manière de faire être quelque chose ; l’autre manière, c’est-à-dire celle qui n’est pas issue de la métaphysique et de sa séquence de possibilité, celle qui n’est pas issue de l’empiricité non plus, mais proprement issue de l’impossible.)

Il ne me reste plus alors qu’à articuler l’impossible, que Mallarmé et Blanchot entendent comme noué, selon mes deux niveaux, et à entendre le coup de dés que Mallarmé dit être produit par la pensée comme étant inférieur au hasard qu’il n’abolira pas. Car le hasard mallarméen, que j’interprète désormais comme mon risque, est celui de l’écriture, celui du marché et de la surface. Le coup de dés de la pensée, le « coup de la pensée », est une spéculation ; ce n’est qu’un coup, un essai, une théorie, une fiction, une réplication ; alors que le hasard est l’Histoire.

Mallarmé parle du coup de dés déjà tiré, du hasard qui s’est déjà joué, et ainsi, alors que tout est joué, le hasard n’est pas aboli. (Il restera à voir par quelle variation de l’écriture, par quelle variation de le texture du « marché » et des « prix », Mallarmé maintiendra le hasard au sein du texte. Il faut voir comment le « hasard » des phrases et leur bougé, dans le poème de Mallarmé, comment le développement des phrases qui dérivent et qui se branchent du tronc principal de la phrase, servent à maintenir ce hasard.) Non pas qu’il faille rejouer, mais le hasard est là après le coup, après l’essai, après l’œuvre. Il est dans l’œuvre ; il est l’œuvre ; il est sa « salle des marchés » (trading room) ; il est le retour et la réplication que l’œuvre impliquera elle-même (non pas sa lecture, mais sa matière même).

L'œuvre du trader

Au fond, les produits dérivés permettent de passer de la métaphysique (que Mallarmé appelle l’alchimie) à la patience de l’écriture : j’ai envie de dire, à l’inoriginalité, pour ne pas dire l’impersonnalité. Ils permettent de laisser aller à la surface (voire même, dans la sérialité du processus) toute la profondeur et la monumentalité du problème qui resteraient bloquées s’il n’y avait pour les contenir que la métaphysique.

La façon monumentale, totalisante, de poser la question du marché est de poser le marché comme phénomène et comme mécanisme, bref, comme une totalité faisant face à la totalité des hommes (en tout cas, faisant le poids) et de méditer alors sur le problème que le marché est censé résoudre, à savoir le problème affreusement complexe d’allocation et de redistribution et d’équilibre. Cela ne peut mener qu’aux grandes et sociologiques réflexions sur l’échange, sur la valeur et sur l’homme, sur le désir, etc. Tandis que l’« astuce » des produits dérivés consiste à éclipser tout cela par le processus de prix de l’action sous-jacente (et cela, les produits dérivés peuvent se le permettre car ils ne sont que dérivés sur l’action) et, dans le même mouvement, d’éliminer la « valeur » et « l’utilité » en faveur de la formule du trading elle-même, c’est-à-dire de la capacité de traiter activement le sous-jacent contre le produit dérivé. On ne retrouvera l’irréductibilité de l’humain et de l’échange (ce que j’ai appelé la matérialité incomparable de l’écriture et des prix : la « vie » du trader) qu’au moment où, devant à tout prix exprimer la différence du processus de prix comme troisième processus, la traversée du corps du trader et son « attachement » au processus sont reconnus comme nécessaires à la « ponctualité » du processus.

Pour ne pas risquer de s’égarer dans l’épanouissement de l’insoluble problème de Hayek au moment où l’incalculabilité du marché est de nouveau testée et évoquée, il faut s’attacher la totalité du corps du trader (et même l’étape suivante de cette totalité : sa substitution, son échange) et la rendre elle-même, tout entière, ponctuelle. Elle devient le point supplémentaire au prix, ce qui, au niveau de la maille élémentaire, fait toute la différence. Ainsi, ce sont les produits dérivés, avec leur matière qui est d’être une frange, qui me permettent de traiter le marché comme un texte et comme une surface plutôt que comme une immense roue, ou comme une immense galaxie dont on se perdrait dans la recherche du centre, et en conjectures quant à son origine et ses lois.

Cela fait trop longtemps qu’on utilise la formule de Black-Scholes-Merton alors qu’on ne le devrait pas et qu’on explique à ses adeptes qu’elle est à la fois une inconséquence et une absurdité (c’est-à-dire qu’elle a lieu comme s’il était pensable que le processus eût une volatilité et qu’elle a cours comme s’il était normal que les options eussent une valeur théorique et non pas un marché) pour ne pas la considérer comme un véritable phénomène, devant s’expliquer autrement que par l’ignorance ou l’habitude, et pour ne pas la replier à la seule surface du texte, où il apparaîtra alors que ce qui compte, ce n’est pas l’hypothèse probabiliste que laisse entendre la formule ou la réflexivité du marché qu’elle nous tente à imaginer (à savoir que la propre volatilité du marché ferait désormais partie de son problème d’évaluation), mais simplement, mécaniquement, superficiellement, la perte d’origine qu’elle implique, l’in-originalité qu’elle implique. Le trader qui l’utilise est essentiellement arrêté par la question de l’origine, ou de la provenance, de la volatilité qu’il doit y insérer, et la réponse qui lui est faite est qu’il n’y en a pas ailleurs que dans le texte lui-même, et que la volatilité est à extraire du prix d’autres options.

Il n’y a pas, dans le marché, le même double niveau qu’il peut y avoir dans Pierre Ménard, où l’existence de l’original est d’abord supposée donnée et l’exercice de réplication entrepris par la suite. Le marché est, dès le début, et en une fois, l’épreuve originale. Ainsi, il n’a pas d’origine. Il n’y a pas de « retour » dans le marché, qui permettrait de se saisir de l’original afin de produire la copie et la réplication. C’est-à-dire que le processus de prix du sous-jacent (l’original) et le processus de la réplication (le produit dérivé) sont données en une fois, « sans espace supplémentaire pour une créativité additionnelle ». Mais cette co-planéité de l’original et du dérivé, et pour la raison que le produit dérivé suppose malgré tout, dans sa formule et dans sa métaphysique, une remontée à la source et une capture, au moins conceptuelle, du générateur et de sa volatilité, a pour conséquence que le processus dérivé n’a d’autre endroit pour trouver son original qu’en lui-même (que la volatilité n’est donnée nulle part comme origine et comme référence et qu’il faut la trouver sous nos pas, là où on marche, dans le marché d’options lui-même) et qu’ainsi l’origine n’existe pas. L’originalité du marché et sa principale caractéristique sont cette donnée originelle et concomitante de l’original et du dérivé, qui a pour conséquence la non-existence de l’origine.

Le processus de prix est là, donné à la fois tous les niveaux, sous-jacent et dérivé, mais il n’est pas empirique. Il s’y passe, au niveau de la maille, l’enroulement et le retournement caractéristiques de la relation entre original et copie, et c’est ce que l’attachement du trader dynamique est là pour soutenir et recevoir comme signification.

La vision du marché comme texte m’ouvre alors tout le domaine de la critique littéraire avec tout ce que Gasché et a pu écrire sur la remarque (Derrida) et sur l’infini structurel, tout ce que Blanchot a pu écrire sur l’abolition du présent où le texte aurait lieu (« Il est, mais il est impossible »), tout ce que Mallarmé a pu penser du hasard et de l’extraction, d’entre ses mailles, des mots de la poésie, tout ce que j’ai pu écrire sur l’écriture postérieure. Ainsi, l’abolition du hasard chez Mallarmé et chez Blanchot (l’extraction de la poésie d’entre les mailles du hasard, chez Mallarmé, l’envahissement par l’œuvre de toute possibilité, chez Blanchot) me permet de dégager les modalités extraordinaires qui me conviennent, et de tenter, dans cet « étroit passage », d’expliquer enfin comment le trader peut se trouver dans le marché malgré l’histoire et après l’histoire : comment cela est possible de « prescrire » l’histoire sans la prédire, comment il est possible de l’attendre, de lui être postérieur, d’écrire après elle sans la répliquer.

J’ai ainsi relevé une subtilité dans le tour de phrase de Blanchot : « L’auteur appartient à ce qui précède toujours l’œuvre », qui m’a donné à penser que ce qui « précède toujours » l’œuvre, comme il était spécifié et particularisé par ce « toujours » (et non pas lâché dans une formulation absolue comme « ce qui précède l’œuvre »), pour cette raison dépendait de l’œuvre, et donc, en un certain sens, lui était postérieur. De la même façon, je voudrais créer une « impossibilité » (Mallarmé), une saturation de possibilité, aussitôt que le trader se présente (de ce présent impossible que dit Mallarmé) à son travail, de sorte que le marché qui suit de façon absolue soit également dépendant de l’œuvre du trader et que, contrairement à toute logique, ce dernier parvienne à le prévoir, ou plutôt, à le prescrire.

Les modalités du marché doivent, en un mot, découler d’un argument d’écriture et non pas de conception ou de métaphysique, et c’est ainsi que j’arriverai à expliquer ce que font les traders dans le marché, et comment le processus de prix est un processus d’écriture qui mène véritablement au futur. Ce n’est pas accidentel et ce n’est pas mineur que la logique des possibilités soit complètement éventée dans les marchés et remplacée par le texte et par l’écriture ; et c’est cela qui doit ouvrir la voie aux modalités extraordinaires qui disent par quoi la prévision est remplacée.

J’ai également laissé entendre que le trader pouvait faire des profits, dans le marché, non pas en raison d’une incertitude qui dominerait le risque et le hasard (Knight), mais en raison de cette capacité d’écriture qui fait fi des possibilités, et qui permet au trader d’être original, tout en étant immergé dans une histoire qui « a déjà eu lieu » dans un texte déjà écrit.

L'écriture comme substitution

Parce que l’événement élémentaire, ou la maille élémentaire, du processus du marché (désormais assimilé par moi à un processus d’écriture) est fondée sur l’échange et sur la substitution et non pas sur la coïncidence et que c’est cela qui place l’individu-trader au sein du processus, on obtient là un troisième type de processus temporel qui ne doit être confondu ni avec la succession sans loi et sans attachement, la succession purement empirique de faits huméens (d’après Hume), ni avec les réalisations projetées et conceptualisées des processus stochastiques de la métaphysique des possibles. J’ai dit que la substitution en était le cœur. C’est elle qui en produit la matérialité.

Dans le processus d’écriture qui n’est, lui non plus, ni complètement empirique et improbable, ni complètement pensé et prévisible (qui n’est pas encore pensé), il n’y a d’autre partenaire pour l’échange et la substitution que la matérialisation du fil de l’écriture, cette perte d’identité continuelle de l’auteur dans le corps de ce qu’il écrit, aussitôt suivie d’un rattrapage, d’une reprise d’air, littéralement d’une inspiration, qui est opérée par la main qui écrit et non pas par l’esprit, et qui permet à l’auteur de rester à la surface, c’est-à-dire de ne jamais dévier vers la profondeur et de laisser toute sa chance, toute son amplitude et tout son impact – car les probabilités sont absentes de ce guidage – à l’aventure du fil matériel de l’écriture. Elle lui permet de rester entier à la surface et de ne pas céder à la passivité purement empirique.

Il n’y a d’autre pôle de l’échange que cet oubli de soi dans la page ; et ainsi le processus d’écriture est-il guidé par la surprise continuelle et par l’im-probabilité (au sens ni de l’empirique, ni du conceptuel, mais de ce qui en sort), par une exploitation de la dynamique qui alterne l’oubli de l’être avec la surprise du don de l’être, par un déroulement de l’histoire au sens de Derrida et contraire à la tentative heideggérienne de résistance à l’oubli de l’être. C’est cet oubli de soi, ce don de soi qui est assuré, si tout va bien et si ça flotte, d’être suivi par le don-retour de l’écriture, par la surprise que nous fait l’écriture en nous offrant ce à quoi nous nous attendons le plus et que nous espérons le plus : le fil de l’écriture (que nous espérons le plus parce que nous le pensons, et qui nous surprend le plus parce qu’il excède la pensée quand même il la répliquerait mot à mot), c’est ce jeu de substitution, engageant le corps du scripteur par le côté intégral de l’échange et non pas de la coïncidence – c’est-à-dire qu’il engage vraiment le corps du scripteur et qu’il est fait pour lui, tandis qu’un processus autre que l’écriture n’est pas fait pour le corps et n’est pas matériel –, qui pourra garantir que Pierre Ménard fait quelque chose de plus que copier le Don Quichotte et que le trader fait quelque chose de plus que subir le marché.

Ce n’est pas moins que la notion classique de la temporalité qui s’en trouve bouleversée, car il est absolument nécessaire, à ce stade, de dire ce qui se passe dans Pierre Ménard, où il est à la fois nécessaire que le Don Quichotte précède l’œuvre de Ménard (sinon elle perdrait son sens et son originalité) et qu’il n’agisse pas sur elle par le biais de la cause ou de la connaissance, car il la transformerait alors en simple copie. Si j’arrive à élucider ce nœud, quitte à postuler que ce qui s’y passe existe en dépit du fait que cela ne se réduise pas à la catégorie de la cause et de la succession métaphysique, alors je pourrai généralement expliquer un sens de l’après qui sera également propre au trader, et qui éliminera sa façon de suivre l’histoire, de lui succéder, et de ne pas la subir ou de la répliquer.

On a envie de dire que Pierre Ménard est guidé par le Don Quichotte, non pas par la faculté de son esprit qui l’amènerait à le reproduire à l’identique, mais par son corps, et qu’il l’écrit de façon somatique. Or, même cela ne m’aiderait pas, car il est nécessaire que le Don Quichotte soit présent à l’esprit de Ménard. Peut-il lui être présent autrement qu’à l’esprit ? On a envie de parler de corps par opposition à l’esprit, et aussitôt de glisser, sur le guide du corps, vers la métaphore du corps matériel de l’écriture venant ici se substituer à celui de Pierre Ménard – et la métaphore est justement, en elle-même, une substitution : ainsi faudra-t-il convoquer des catégories métatextuelles – avant qu’on réalise que cette "présence au corps" va aussitôt se réduire à une présence à l’esprit.

C’est parce que le cœur est l’échange et non pas la coïncidence, qu’il est la substitution et non pas la conception et la présence, que cette conséquence, si paradoxale pour la temporalité et pour le sens commun (métaphysique) peut se faire jour. Oui, un espace est possible où l’écrivain n’invente rien et n’est inspiré par rien, où il ne connaît pas la possibilité, pour ne pas dire les possibilités, de ce qu’il écrit (c’est-à-dire que ce qu’il écrit peut n’être pour lui qu’un processus de réplication sans nom), mais où il peut s’inscrire et faire quelque chose après l’histoire. Ainsi tous les processus traditionnels de la connaissance seraient-ils dénoncés, ceux qui font obligatoirement passer l’antécédence temporelle ou l’après de la postériorité de l’écriture par la présence de l’esprit et qui ne peuvent alors générer que la pure copie. En un mot, ceux dont la maille élémentaire est la coïncidence. Tandis qu’il n’y a pas comme l’échange et la substitution pour nécessiter le corps, c’est-à-dire le différent, le non identique à soi. Littéralement, on ne peut pas échanger sans partenaire, sans oubli de soi et sans envoi de soi dans le partenaire ; et on ne peut pas écrire sans envoi de soi dans la page (sans penser que l’écriture ne s’arrête pas à cette substitution et à cet oubli de soi de la pensée, car il y a un genre de pensée qui vient en écrivant et qui ne vient pas autrement).

Ainsi le paradoxe suivant lequel le Don Quichotte de Ménard est nécessairement postérieur à celui de Cervantès et n’en constitue pas pour autant une pure copie serait-il élucidé sans comprendre, simplement en remarquant que ce qui le produit est un processus de temporalité basé sur la coïncidence et sur la présence d’esprit, tandis que les processus qui engagent fondamentalement l’échange (comme l’écriture, ou le marché qui n’est, avais-je dit, que le processus de l’histoire) comportent, à leur base et à leur cœur, autre chose que ce qui produit le paradoxe. L’écriture serait ainsi définie par le biais de ce qui fait sa différence, par cet échange qui est à sa base et la nouvelle de Borges serait comme le lieu de sa définition différentielle. Il y a clairement quelque chose qui échappe à la causalité et à la « prévision » dans ces processus d’un genre nouveau, et c’est bien cela, je le réalise aujourd’hui, qui m’a persuadé, dès mon premier jour dans le marché, que les faits enregistrés pouvaient absolument se répéter, que le « processus de connaissance » de ce jour-là pouvait absolument se répéter (tous les cris, tous les faits et gestes), sans que cela ne garantît en rien que le même processus de prix s’ensuivrait. Car il y avait autre chose dans la réalisation des prix, dans le retournement des prix et leur substitution (c’est-à-dire dans leur matérialisation à la surface du marché), que la réplication de possibilités simplement entrevues.

Le marché est un texte, une écriture matérielle. Il l’est pour la raison qu’il engage le corps du trader et qu’il remplit alors un domaine (qu’il s’étend alors dans un domaine) qui ne peut être compris par l’esprit du trader, c’est-à-dire conceptualisé. C’est ça qui fait le sérieux et la matérialité de ce processus, par opposition à la légèreté et au côté éthéré, non crédible (c’est du vent), des processus de connaissance. Il est écriture et il est matériel pour la raison qu’il inclut le corps du trader et qu’il passe à travers lui. Mais pour cette raison, il devient réellement historique et cela ne peut plus être crédible qu’il puisse ne pas échapper au trader. Pourtant, le trader y a sa place par construction : il fait partie de la définition même de ce processus historique. Et ainsi, il devient d’autant plus urgent d’étendre et de développer cette place : de dire où elle a lieu exactement. Car alors elle n’est pas accessoire. Le trader ne peut pas à la fois faire le marché et le « rater » complètement.

On parle ici d’une production qui serait continuellement postérieure à l’histoire et à l’événement mais qui n’en serait pas moins originale, où le trader fait quelque chose qui n’est ni livré au hasard ni rendu trivial par l’histoire toujours « connue ». Peut-être faut-il simplement l’appeler processus d’écriture et, sans l’expliquer plus avant, se contenter à ce stade de bien le distinguer des autres.