09.11.2009
Rencontre avec le dernier écrivain
J’ai voulu franchir, avec le dernier écrivain, le pas au-delà de la conversion du crédit en équité. J’ai fini par le rencontrer après l’inversion du point de la surface, un peu comme si je disais (en appliquant ma logique dernière de l’inversion du globe) que je l’avais rencontré en Australie.
Je l’ai rencontré dans le virtuel, comme si j’étais revenu de le rencontrer et non pas que j’étais allé à sa rencontre. La dette, le livre, le titre, la signature, le crédit, étaient alors derrière nous, et il ne nous restait que le pur processus, aucune autre obligation que celle de partir de là, dans la future infinie différentiation de la surface. Aucun compte à rendre, aucun compte-rendu de lecture.
Le dernier écrivain avait dit de lui-même qu’il était la banque centrale du goût, et ainsi, dans la correspondance que j’établis désormais entre mon traitement de l’écriture et du sujet du marché (mon traitement du marché à partir du biais des produits dérivés), je dirai que cette rencontre avec le dernier écrivain était enfin le test de mon implémentation du modèle de l’écriture, de même que j’avais dit que la rencontre avec la banque australienne était le test de l’implémentation du modèle du marché.
Je suis enfin arrivé peut-on dire ; mon processus d’écriture a trouvé son aboutissement (sa destination). C’est comme si je disais que mon manuscrit a été accepté. Sauf que, justement, il ne l’a pas été. Entre le dernier écrivain et moi, cela ne s’est pas joué sur le titre, le volume, et sur la valeur faciale. Cela ne s’est pas fait suivant la logique habituelle du crédit. Car les choses ne sont pas aussi faciles. J’ai dépassé l’âge et le point d’être accepté sur la foi d’un titre. J’ai rencontré la banque, l’éditeur, avant de rencontrer le succès et avant que ce qui me destinait là (à savoir, avant toute chose, mon écrit) ne connaisse une issue.
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Je rencontre donc le banquier central de la littérature après l’écrit et après l’écriture, après le cercle qui aurait pu nous lier (et qui aurait été qu’il acceptât mon manuscrit et qu’il acceptât de le publier) ; c’est-à-dire que l’écrit est derrière nous. Je rencontre l’éditeur, la banque ; nous parlons ; un processus s’engage dont plus rien n’est assuré, dont on ne sait plus où il va et s’il doit converger vers la valeur faciale, celle qui reviendrait, encore une fois, à publier. Par cette conversion et ce retournement, le processus est libéré dans l’action.
Nous avons traversé l’intervalle vide et le point aléatoire, le point de hasard absolu qui a été celui de notre rencontre dans le salon du livre, le point où je ne pensais plus à mon manuscrit et où tout le poids du futur processus m’est tombé dessus. Comme je n’avais plus d’obligation ni même d’attente, c’est moi seul qui devais faire le premier pas et décider d’aller voir le dernier écrivain pour rien, ne le voir ni sur la base du crédit ni sur la base du souvenir (du passif) : mais rien que sur la base de l’opportunité pure, d’une reconnaissance mutuelle de nos deux personnes qui n’était plus une reconnaissance de dette. Que peut-être une telle reconnaissance sinon une reconnaissance de partenariat ?
Passé ce premier point, ce pur événement de la rencontre qui était vidé de tout prétexte (car je n’avais rien, entre les mains, qui me menait au dernier écrivain et qui m’obligeait à lui parler), la remarque s’impose qu’à mon stade, à mon âge, à mon degré de différentiation, les choses ne peuvent plus être aussi simples et aussi simplistes qu’une circonstance où l’éditeur accepterait un manuscrit envoyé, mais que tout devra être absolument à refaire à partir de là : je devrai participer au risque et à l’entreprise de l’éditeur, au même titre que lui participerait à la mienne.
On peut dire que j’abstrais là, à la manière de Brian Massumi, cette chose qui se passe et qui passe entre la forme du contenu et la forme de l’expression quand celles-ci se rencontrent. Le manuscrit n’est-il pas justement l’exemple par excellence de contenu ; et l’éditeur n’est-il pas l’outil de l’expression de ce contenu ? Réciproquement, le dernier écrivain/éditeur n’est-il pas la banque : lui-même le marché, lui-même le contenu ; et ne viens-je pas à lui équipé de ma technologie d’écriture révolutionnaire et de l’outil d’écriture et d’expression du marché ?
Il y aurait ainsi une dualité. Toute rencontre entre contenu et expression, tout événement, aurait lieu selon cette logique où l’auteur dépose un manuscrit et vient rencontrer l’éditeur, qui aura alors l’obligation de rendre le manuscrit ou de le publier, au minimum d’en parler.
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Il n’y a plus de titre ici autre que celui de la symétrie de l’échange et de la contingence. Je dois m’éloigner du processus de la possibilité disjointe au moins autant que je m’en étais éloigné avec la banque australienne, et « diverger » au moins autant dans le virtuel. Je dois sortir de là et me tirer de là en me disant qu’il n’y aura au bout du compte sans doute aucun livre et aucune livraison, aucune implémentation. Et je dois me préparer à l’éternel retour, celui qui me réservera le virtuel comme l’unique place de mon extension, ou plutôt de mon intension.
Ainsi, dans mon processus inversé, où ce ne sont plus les livres et les livraisons et les rédemptions qui comptent mais ce point aléatoire, cette case vide qui a, sans matière aucune, cimenté le sens entre le dernier écrivain et moi et qui a fait que nous avions quelque chose à nous dire, un sens à faire passer de l’un à l’autre, quelque chose à voir et à faire ensemble, quand bien même cela ne devrait aboutir qu’au retirement de tout sujet et qu’à la pure imposition du lieu comme la seule chose qui a lieu ; dans ce processus inversé qui n’est lié par aucune valeur globale ou faciale et qui n’a pour lui que la pure différentiation locale, je dirai ainsi que la valeur se mesure quand même à ce qui a été créé là : à ce qui a été différentié là. Car pouvais-je rêver, il y a encore un an, qu’un tel point de rencontre, qu’une telle proximité entre le dernier écrivain et moi était possible ? (Justement j’en ai rêvé, et à mon habitude, j’ai réalisé mon rêve.)
Comme le dit ma plus ancienne lectrice, le sillon de la différentiation se creuse plus bas et plus profondément que la face. Quel mauvais positionnement et quelle mauvaise perspective que d’orienter tout le processus de rencontre avec le dernier écrivain vers l’unique livraison d’un manuscrit ! (Grâce à Dieu, nous avons franchi ce stade, nous avons percé cette face.) Quel appauvrissement de mon œuvre, que celle-ci soit passée ou à venir, que de la soumettre au seul conduit du livre et de la publication ! Quand j’ai l’avantage, au contraire, d’avoir rencontré le dernier écrivain et de pouvoir dire que tout, à partir de là, va pouvoir commencer : que puisque la couverture et le livre sont rejetés derrière nous, alors nous pourrons, dans le vide qui s’ensuit, dans la navette du point aléatoire, tous les deux affronter la question du devenir de la littérature et du lieu où il faut la mener. (Cela me sera peut-être réservé, puisque je suis vierge de toute littérature, sauf de celle que je n’ai pas connue, ou alors seulement par la mort de Raja B.) Et j’aurai réussi à faire adopter mon point de vue au dernier écrivain et même à le faire s’exprimer à partir de là : le point de vue de la conversion en équité et de la crise du crédit.
Je ne pouvais espérer meilleure méthode pour accrocher le dernier écrivain à la roue dentée de ma machine à écrire, à l’endroit (ou plutôt, à l’envers) précis où se fracture chez moi indéfiniment le processus de l’écriture et où s’intensifie sa pointe en même temps que s’étend son domaine, que celle où je le rencontre en toute liberté, en ayant rejeté le passif derrière nous, en déclarant que le commencement aurait lieu après le passif : en le transformant ainsi en actif et en action.
J’aurai peut-être fini par trouver ma destination ; et au lieu de converger vers une face ou vers une dette (vers une rédemption), j’aurai, comme prévu, convergé vers un échange, vers une substitution. Car la face du dernier écrivain se substitue en réalité à celle de Raja B.
Je veux bien reconnaître que tout mon processus d’écriture passé (et passif) n’aura eu pour but que de me mener au dernier écrivain et que, comme c’est avec Raja B. que mon écriture avait commencé, voilà que c’est le dernier écrivain qui va en être l’autre commencement, justement pour la raison qu’il se substitue à Raja B., justement pour la raison que je le rencontre après le krach de l’écriture et que le krach de 87 a déjà été, comme je l’ai dit, l’autre commencement de l’écriture des produits dérivés. Il a été le saut auquel se destinaient la machine de l’écriture et la technologie entière d’écriture des produits dérivés.
Ainsi devrais-je prendre le dernier écrivain à la lettre, abandonner le fragment qui n’est que la « période de l’écrit de crise » et me plonger dans l’essai. Ainsi devrais-je écrire, comme le dernier écrivain le dit, un livre qui pourrait être lu, même par lui.
Un livre lu par lui, un livre pour lui. Lui l’éditeur sorti du crédit, lui la banque convertie en livre de la banque et du marché. Une commande donc : la sienne. Un livre pour l’écriture du marché et pour la banque centrale de la littérature. Un livre qui sera pour lui plus qu’il ne le pense, et qui ne sera plus lu que comme un traité (comme on dit que les titres sont traités sur le marché). Un essai de la conversion et de l’inversion.
14:16 Publié dans Immanence | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, marché, philosophie