16.11.2009

Disparition d'un enfant

La logique conduit l’apparition. Cela veut dire que si, dans la même journée dont la matinée avait été occupée par le service funèbre

(où l’on a desservi un enfant et dont tout le tableau et toute la cérémonie reviennent à nous laisser croire à cette disparition et carrément à nous la faire voir, en la remplaçant par une foule d’apparaissants, par la convocation de toute la troupe de personnes qui avait existé dans la vie de Philippe Y. et qui existait ce jour-là d’autant plus intensément et de manière d’autant plus concentrée que son enfant n’existait plus ;

ce qui veut dire qu’en ce point d’échange, en ce point du monde qu’est le service funèbre, c’est à la fois l’apparition de la foule de personnes et la disparition de l’enfant qui prennent leur sens, et d’ailleurs, ce sens est le même sens, puisque l’enfant disparu n’est que l’envers de cette foule qui apparaît ;

si bien que l’on peut aussi bien profiter de l’occasion pour croire à la disparition de l’enfant (à son inexistence) que pour croire à l’apparition (à l’existence) de cette foule d’amis ; la logique de l’existence étant assez pointue et assez différentielle (assez discriminante) pour dire que si l’enfant disparaît, c’est que ces personnes apparaissent ;

et même, quelque chose de l’événement de la disparition de l’enfant se transmettra et se traduira dans l’événement de l’apparition de cette foule, au point qu’il sera permis de croire qu’aussi peu que l’enfant était disparu de tout temps, cette foule était apparue de tout temps ;

en ce point du monde, la disparition de l’enfant et l’apparition de la foule ont la même intensité ; voilà la logique d’échange des êtres chers et des gens du marché : ces gens existaient aussi peu que l’enfant était disparu, et ils existent aujourd’hui aussi sûrement que l’enfant a disparu),

si, dans cette même journée, nous mettons donc la croix de la géographie sur le site de Faqra, ce lieu de la culmination du service où l’intensité du service est maximale et pour cette raison ne dépend plus de la localisation spatiale (car c’est le lieu où se trouve maître Toni, le créateur de table), c’est-à-dire que je peux commencer cette journée sur une table servie par maître Toni et m’orienter de là vers le service funèbre,

et si, après l’aller-retour Faqra-Beyrouth, nous ordonnons un aller-retour Faqra-Baalbek dans la logique d’apparition d’une foule de personnages qui seront ceux de La Traviata, alors il faudra s’attendre à ce que ces personnages en effet apparaissent et que l’opéra suive son cours,

sinon que le lieu ne sera pas n’importe lequel et que, malgré l’opéra, les étants-là de ce lieu devront faire une apparition propre, à savoir le muezzin dont la voix est effectivement à sa place (à la différence de mon voisin de derrière qui parlait à voix haute) et le chat qui a traversé la scène, derrière les artistes, sans se précipiter, puisque la place était la sienne et que, de toute évidence, on le dérangeait. (Or, le chat est le maître de l’apparition et de la disparition. Chez Lewis Carroll, ce n’était plus qu’un sourire.)

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Mais pour revenir à la cérémonie funèbre (comme si celle-ci ne se déroulait pas déjà toute entière sous le signe du revenant : non pas de l’enfant disparu, mais de l’écrivain de la cérémonie – car la cérémonie n’est que cela : une écriture, une logique de disparition en marche, un retour sur l’intensité du monde d’avant la mort pour l’inférer et l’inverser), le fait notable en a été qu’en matière d’apparition, la cérémonie s’est mesurée toute entière (je veux dire, en intensité) à l’apparition des oreilles décollées de Philippe Y., dont la logique à mes yeux est antécédente à l’enfant disparu, et même je peux raisonner que tout ce tour du monde (car le monde nous joue ici un tour et prend un tour particulier) n’aura été prévu que pour que je recherche ces oreilles, et qu’elles m’apparaissent.

Ma première pensée a ainsi été que les oreilles décollées de Philippe Y., légendaires et connues de tous, et qui devançaient Philippe dans la logique de l’apparaître et l’y introduisaient proprement, l’y sélectionnant parmi tous (car c’était un objet avéré du monde où j’ai vécu, et parmi les amis que j’ai connus, que l’atome d’apparaître qui avait pour nom « oreilles décollées apparaissant dans le tableau de mes connaissances » existait bien et admettait Philippe comme son élément réel), ont fini par « servir ».

Et par cela j’entendais que, non contentes de le désigner parmi la foule de personnes que je connais de ce monde (ce qui s’appelle le « monde que je connais ») et de le faire apparaître quand elles apparaissaient – Philippe étant reconnaissable à ses oreilles avant que d’être connu dans l’absolu –, c’était aujourd’hui, en ce jour de service funèbre qui portait un enfant disparu et qui était assuré de faire apparaître Philippe et de développer dans le même mouvement toute la logique des personnes qui existaient pour lui, qu’elles ont le mieux servi ;

car c’était aujourd’hui qu’on voulait reconnaître Philippe avant toute chose, c’était lui qu’on voulait voir en premier et lui qu’on voulait détacher de la foule, et c’était aujourd’hui que, les oreilles décollées prenant tout leur sens d’oreilles décollées quand elles se détachent du visage et se détournent de lui (c’est-à-dire qu’elles apparaissaient le mieux, en vérité, quand on regarde Philippe par derrière), elles allaient remplir au mieux leur office, puisque, la cérémonie étant funèbre et Philippe étant le premier servi, c’est-à-dire qu’il était aux premiers rangs et que c’était son enfant qu’on desservait, nous allions, en arrivant, fatalement devoir le reconnaître par derrière, et c’était alors que, parmi des rangées de têtes tournées et de nuques indiscernables, les oreilles décollées de Philippe allaient s’épanouir, absolument distinctes et absolument reconnaissables.

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Et c’est ainsi que la pensée m’a saisi que j’avais, dans mon existence, beaucoup plus vu apparaître les oreilles de Philippe que je n’ai vu disparaître son enfant, si bien que cette cérémonie, dont le point, disais-je, était de livrer cette réversibilité entre le disparaître et l’apparaître (l’apparition de tous ces gens-là prenant ici le même sens, sans doute le seul qu’elle prendra jamais, que la disparition de l’enfant ; ce phénomène intense, conduisant le même courant entre l’apparaître et le disparaître, étant en définitive la seule chose qu’on voyait ici vraiment), a bien failli, dans mon esprit, pencher pour l’apparaître des oreilles beaucoup plus que pour le disparaître de l’enfant, et que j’ai pu, un moment, en considérant cette foule rassemblée et en ne me préoccupant pas de la cause de son rassemblement (car dans l’apparaître, plusieurs logiques peuvent avoir cours, et un spectateur du tableau de cette foule rassemblée dans cette église peut très bien, en effet, voir les oreilles de Philippe et ne voir que ça, et en particulier ne pas voir l’enfant disparu), penser que cette cérémonie pourrait n’avoir été prévue que pour ça, et que ce qui y était servi, positivement cette fois – alors que l’enfant l’était négativement, puisqu’il n’était que desservi – ce n’était ni plus ni moins que les oreilles de Philippe, en un mot, qu’elle pouvait s’intituler « cérémonie du service des oreilles de Philippe » (or, justement, c’est là qu’elles serviront), aussi bien, sinon mieux, que « cérémonie funèbre pour un enfant mort ».

Et même, ces oreilles m’étaient tellement familières, et je me réjouissais tellement de les avoir trouvées aux premiers rangs de cette cérémonie ce jour-là, et ainsi d’avoir reconnu Philippe, qu’il s’établissait là pour moi une sorte de point de reconnaissance absolue, un apparaître qui n’était pas seulement d’un objet extérieur, mais de ma propre vie, une reconnaissance et une appropriation de mon propre monde autour de ces oreilles, autour de ce point de logique du monde, au point que je ne comprenais plus comment cet atome d’apparaître – ces oreilles si évidentes qu’elles créaient-là Philippe en toute occasion et recréaient mon monde autour de lui – avait pu se surcharger d’un enfant (d’autant moins que celui-ci était disparu, aujourd’hui).

C’était hier, avant-hier, et le jour d’avant, que Philippe avait eu ses oreilles, et c’était encore aujourd’hui qu’il les avait ; c’est-à-dire qu’il les avait chaque jour et tous les jours, dans la répétition de cet apparaître élémentaire qui ne concernait que mon monde et que la logique qui faisait que j’y connaissais Philippe, alors à quel moment un enfant avait-il trouvé le temps de s’y introduire, pire encore, d’y disparaître ?

Dans ma connexion immédiate avec les oreilles de Philippe, dans le flash de leur apparaître, soudain l’enfant, que je n’ai vu ni naître, ni que j’ai pu connaître, ni mourir, n’avait plus de place ; et j’avais encore moins la mienne parmi ces gens-là, dans cette cérémonie-là, puisqu’elle était prévue pour faire apparaître la disparition d’un enfant et que cet enfant, j’en étais resté au stade où je ne le connaissais pas, ni ne pouvais le reconnaître.

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Les oreilles de Philippe Y. me faisaient revenir dans ce monde où je connaissais Philippe et ne connaissais que lui et ne lui connaissais que ces oreilles ; revenir, encore une fois, à la manière d’un revenant, d’un écrivain, qui pouvait juger, parmi les points d’intensité du monde, de ceux qu’il allait garder pour inverser la logique et déployer celle-ci pour ce monde-là, et de ceux qu’il allait rejeter. C’est-à-dire que l’écrivain jouit du double pouvoir de disparition, celui de reconnaître les inapparaissants du monde, l’envers des apparaissants, et celui de faire disparaître le monde entier dans le point de logique qui n’est pas un point du monde mais simplement le point où, depuis le monde, on inverse et on infère sa logique.

Je pouvais ainsi, en vertu de ma connexion immédiate avec les oreilles de Philippe, mieux, en vertu du retour au monde et à la reconnaissance de Philippe qui disait combien ces oreilles en étaient l’élément principal (au point que j’ai pu penser que toute la cérémonie n’aurait été prévue, dans son organisation particulière, dans les rangées de nuques et de paires d’oreilles qu’elle aurait pris le soin d’aligner ce jour-là avec celles de Philippe, qu’à la fin de faire éclore, de la manière la plus reconnaissable, leur caractère particulier, leur identité particulière – leur existence, aurait dit Badiou), faire mieux que reconnaître la disparition de l’enfant (son inexistence qui ne serait que l’envers de son existence), je pouvais faire mieux que voir que cet enfant, qui existait dans ce monde, n’y existait plus : je pouvais faire que cet enfant n’aura jamais existé, ni pour moi, ni pour mon monde, ni pour ma logique.

Une inexistence qui serait plus forte que celle d’inexister dans un monde, car elle ne se ferait pas par la logique du monde mais par le point d’inversion de la logique. Elle se ferait par la réversibilité des mondes et des logiques qui est le propre de l’écrivain. Simplement, en décidant que cette cérémonie ne serait que celle de l’apparaître des oreilles de Philippe, puis en inversant cette intensité afin de ne plus reconnaître que ces oreilles, enfin en disant qu’en ce point-là, par ces oreilles, pour ces oreilles, un enfant n’aura jamais été.