09.11.2009
Rencontre avec le dernier écrivain
J’ai voulu franchir, avec le dernier écrivain, le pas au-delà de la conversion du crédit en équité. J’ai fini par le rencontrer après l’inversion du point de la surface, un peu comme si je disais (en appliquant ma logique dernière de l’inversion du globe) que je l’avais rencontré en Australie.
Je l’ai rencontré dans le virtuel, comme si j’étais revenu de le rencontrer et non pas que j’étais allé à sa rencontre. La dette, le livre, le titre, la signature, le crédit, étaient alors derrière nous, et il ne nous restait que le pur processus, aucune autre obligation que celle de partir de là, dans la future infinie différentiation de la surface. Aucun compte à rendre, aucun compte-rendu de lecture.
Le dernier écrivain avait dit de lui-même qu’il était la banque centrale du goût, et ainsi, dans la correspondance que j’établis désormais entre mon traitement de l’écriture et du sujet du marché (mon traitement du marché à partir du biais des produits dérivés), je dirai que cette rencontre avec le dernier écrivain était enfin le test de mon implémentation du modèle de l’écriture, de même que j’avais dit que la rencontre avec la banque australienne était le test de l’implémentation du modèle du marché.
Je suis enfin arrivé peut-on dire ; mon processus d’écriture a trouvé son aboutissement (sa destination). C’est comme si je disais que mon manuscrit a été accepté. Sauf que, justement, il ne l’a pas été. Entre le dernier écrivain et moi, cela ne s’est pas joué sur le titre, le volume, et sur la valeur faciale. Cela ne s’est pas fait suivant la logique habituelle du crédit. Car les choses ne sont pas aussi faciles. J’ai dépassé l’âge et le point d’être accepté sur la foi d’un titre. J’ai rencontré la banque, l’éditeur, avant de rencontrer le succès et avant que ce qui me destinait là (à savoir, avant toute chose, mon écrit) ne connaisse une issue.
* * * * *
Je rencontre donc le banquier central de la littérature après l’écrit et après l’écriture, après le cercle qui aurait pu nous lier (et qui aurait été qu’il acceptât mon manuscrit et qu’il acceptât de le publier) ; c’est-à-dire que l’écrit est derrière nous. Je rencontre l’éditeur, la banque ; nous parlons ; un processus s’engage dont plus rien n’est assuré, dont on ne sait plus où il va et s’il doit converger vers la valeur faciale, celle qui reviendrait, encore une fois, à publier. Par cette conversion et ce retournement, le processus est libéré dans l’action.
Nous avons traversé l’intervalle vide et le point aléatoire, le point de hasard absolu qui a été celui de notre rencontre dans le salon du livre, le point où je ne pensais plus à mon manuscrit et où tout le poids du futur processus m’est tombé dessus. Comme je n’avais plus d’obligation ni même d’attente, c’est moi seul qui devais faire le premier pas et décider d’aller voir le dernier écrivain pour rien, ne le voir ni sur la base du crédit ni sur la base du souvenir (du passif) : mais rien que sur la base de l’opportunité pure, d’une reconnaissance mutuelle de nos deux personnes qui n’était plus une reconnaissance de dette. Que peut-être une telle reconnaissance sinon une reconnaissance de partenariat ?
Passé ce premier point, ce pur événement de la rencontre qui était vidé de tout prétexte (car je n’avais rien, entre les mains, qui me menait au dernier écrivain et qui m’obligeait à lui parler), la remarque s’impose qu’à mon stade, à mon âge, à mon degré de différentiation, les choses ne peuvent plus être aussi simples et aussi simplistes qu’une circonstance où l’éditeur accepterait un manuscrit envoyé, mais que tout devra être absolument à refaire à partir de là : je devrai participer au risque et à l’entreprise de l’éditeur, au même titre que lui participerait à la mienne.
On peut dire que j’abstrais là, à la manière de Brian Massumi, cette chose qui se passe et qui passe entre la forme du contenu et la forme de l’expression quand celles-ci se rencontrent. Le manuscrit n’est-il pas justement l’exemple par excellence de contenu ; et l’éditeur n’est-il pas l’outil de l’expression de ce contenu ? Réciproquement, le dernier écrivain/éditeur n’est-il pas la banque : lui-même le marché, lui-même le contenu ; et ne viens-je pas à lui équipé de ma technologie d’écriture révolutionnaire et de l’outil d’écriture et d’expression du marché ?
Il y aurait ainsi une dualité. Toute rencontre entre contenu et expression, tout événement, aurait ainsi lieu selon cette logique où un auteur aurait déposé un manuscrit et où il viendrait rencontrer l’éditeur, qui aura alors l’obligation de rendre le manuscrit ou de le publier, au minimum d’en parler.
* * * * *
Il n’y a plus de titre ici autre que celui de la symétrie de l’échange et de la contingence. Je dois m’éloigner du processus de la possibilité disjointe au moins autant que je m’en étais éloigné avec la banque australienne, et « diverger » au moins autant dans le virtuel. Je dois sortir de là et me tirer de là en me disant qu’il n’y aura au bout du compte sans doute aucun livre et aucune livraison, aucune implémentation. Et je dois me préparer à l’éternel retour, celui qui me réservera le virtuel comme l’unique place de mon extension, ou plutôt de mon intension.
Ainsi, dans mon processus inversé, où ce ne sont plus les livres et les livraisons et les rédemptions qui comptent mais ce point aléatoire, cette case vide qui a, sans matière aucune, cimenté le sens entre le dernier écrivain et moi et qui a fait que nous avions quelque chose à nous dire, un sens à faire passer de l’un à l’autre, quelque chose à voir et à faire ensemble, quand bien même cela ne devrait aboutir qu’au retirement de tout sujet et qu’à la pure imposition du lieu comme la seule chose qui a lieu ; dans ce processus inversé qui n’est lié par aucune valeur globale ou faciale et qui n’a pour lui que la pure différentiation locale, je dirai ainsi que la valeur se mesure quand même à ce qui a été créé là : à ce qui a été différentié là. Car pouvais-je rêver, il y a encore un an, qu’un tel point de rencontre, qu’une telle proximité entre le dernier écrivain et moi était possible ? (Justement j’en ai rêvé, et à mon habitude, j’ai réalisé mon rêve.)
Comme le dit ma plus ancienne lectrice, le sillon de la différentiation se creuse plus bas et plus profondément que la face. Quel mauvais positionnement et quelle mauvaise perspective que d’orienter tout le processus de rencontre avec le dernier écrivain vers l’unique livraison d’un manuscrit ! (Grâce à Dieu, nous avons franchi ce stade, nous avons percé cette face.) Quel appauvrissement de mon œuvre, que celle-ci soit passée ou à venir, que de la soumettre au seul conduit du livre et de la publication ! Quand j’ai l’avantage, au contraire, d’avoir rencontré le dernier écrivain et de pouvoir dire que tout, à partir de là, va pouvoir commencer : que puisque la couverture et le livre sont rejetés derrière nous, alors nous pourrons, dans le vide qui s’ensuit, dans la navette du point aléatoire, tous les deux affronter la question du devenir de la littérature et du lieu où il faut la prendre. (Cela me sera peut-être réservé, puisque je suis vierge de toute littérature, sauf de celle que je n’ai pas connue, ou alors seulement par la mort de Raja B.) Et j’aurai réussi à faire adopter mon point de vue au dernier écrivain et même à le faire s’exprimer à partir de là : le point de vue de la conversion en équité et de la crise du crédit.
Je ne pouvais espérer meilleure méthode pour accrocher le dernier écrivain à la roue dentée de ma machine à écrire, à l’endroit (ou plutôt, à l’envers) précis où se fracture chez moi indéfiniment le processus de l’écriture et où s’intensifie sa pointe en même temps que s’étend son domaine, que celle où je le rencontre en toute liberté, en ayant rejeté le passif derrière nous, en déclarant que le commencement aurait lieu après le passif : en le transformant ainsi en actif et en action.
J’aurai peut-être fini par trouver ma destination ; et au lieu de converger vers une face ou vers une dette (vers une rédemption), j’aurai, comme prévu, convergé vers un échange, vers une substitution. Car la face du dernier écrivain se substitue en réalité à celle de Raja B.
Je veux bien reconnaître que tout mon processus d’écriture passé (et passif) n’aura eu pour but que de me mener au dernier écrivain et que, comme c’est avec Raja B. que mon écriture avait commencé, voilà que c’est le dernier écrivain qui va en être l’autre commencement, justement pour la raison qu’il se substitue à Raja B., justement pour la raison que je le rencontre après le krach de l’écriture et que le krach de 87 a déjà été, comme je l’ai dit, l’autre commencement de l’écriture des produits dérivés. Il a été le saut auquel se destinaient la machine de l’écriture et la technologie entière d’écriture des produits dérivés.
Ainsi devrais-je prendre le dernier écrivain à la lettre, abandonner le fragment qui n’est que la « période de l’écrit de crise » et me plonger dans l’essai. Ainsi devrais-je écrire, comme le dernier écrivain le dit, un livre qui pourrait être lu, même par lui.
Un livre lu par lui, un livre pour lui. Lui l’éditeur sorti du crédit, lui la banque convertie en livre de la banque et du marché. Une commande donc : la sienne. Un livre pour l’écriture du marché et pour la banque centrale de la littérature. Un livre qui sera pour lui plus qu’il ne le pense, et qui ne sera plus lu que comme un traité (comme on dit que les titres sont traités sur le marché). Un essai de la conversion et de l’inversion.
14:16 Publié dans Immanence | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, marché, philosophie
28.10.2009
Le lieu d'écrire
Qui mieux que moi aura habité le point de l’écriture, c’est-à-dire le point de la ligne ? Toute une orientation dans ce point, comme lorsqu’on dit qu’on « fait le point », tout un tour du monde. Que s’exprime ici tout le paradoxe d’habiter un point, ainsi que celui d’être passé par l’explosion infiniment lente de la ruine !
Je pensais déjà que le processus de l’écriture se poursuivait dans une direction alternative à celui des possibles, et c’est sans doute aujourd’hui que je recule le plus vers le point de l’embranchement de l’alternative, vers le point où l’on se détourne du possible et même du processus temporel pour s’enfoncer dans le lieu de la phrase et dans la géographie du livre : le point d’arrêt où se différentie tout juste le processus de l’écriture.
Et c’est tout à coup un point que je ne peux plus habiter autrement que dans l’arrêt et dans l’angle absolu, dans l’arête qui casse le fil de l’écriture et rend on ne peut moins assurée sa continuation. Un point où sont enroulés, on l’aura compris, tous les angles et toutes les futures cassures de l’écriture et qui est le même, en tant que phénomène d’habitation et d’extension de l’habitude, que celui qui m’avait fait reconnaître l’exploration des aspérités de la rue Visconti comme l’expression de la probabilité de cette ligne si droite si improbable.
Il arrive un moment (ou devrais-je dire, un lieu) où je m’approche le plus de l’arrêt/arête du moteur de l’écriture, comme si, en reculant encore, en me retirant encore sur la plage/page de l’écriture, devant la presse de la ruine et ce phénomène de différentiation immanente qui avait de moins en moins d’espace où s’articuler en dehors de son propre local (c’est-à-dire de son propre lieu), je me trouvais acculé en ce dernier point où la topologie dégénère en un point justement, où l’écriture ne suit plus le probable ou le brisé, où elle ne se laisse plus aller, mais où elle s’accumule toute entière dans un point, dans une énorme irrégularité qui devient ici une singularité, et où ce ne sont plus les sujets qui m’inspirent, ce n’est plus la surface qui m’interdit de respirer, ce n’est plus la ruine qui me presse et qui me comprime, ce n’est plus l’hôtel qui me retire et ce n’est plus le livre qui m’emporte ou qui l’emporte, mais c’est la fente de la table qui désormais arrête tout et suspend tout et décide tout et définit tout : elle est l’arrêt du tribunal, la sentence de l’écriture.
Quand je me trouvais sur le champ de ruines et que j’avais écrit parmi ses blocs de pierre, la métaphore qui s’est imposée à moi fut celle d’être descendu d’un degré au-dessous de mon plan de travail et de m’être enfoncé dans la matière même de la table – je me déplaçais alors parmi ses éléments –, si bien que je n’écrivais plus alors sur la table mais dans la table. Or, la métaphore devient aujourd’hui littérale, et l’arrêt de l’écriture, la dégénérescence de la topologie de l’habitation de l’écriture, sont tels aujourd’hui qu’il ne me vient plus comme « nom de domaine » de l’écriture, ou comme possibilité de son extension, comme lieu où s’étend, ou plutôt recule, pour venir à moi et m’emporter, la vague de l’écriture, que la fente de la table ;
il ne me vient plus que l’intérieur même de la table, cette plus proche et cette plus immédiate correspondante de la ligne de l’écriture ; si bien que, dans cette fusion et dans cet arrêt et dans cette dégénérescence, c’est la matière et le support et le lieu et l’habitation qui deviennent confondus et la question de l’écriture recule même jusqu’à son hésitation première : jusqu’au moment, insoutenable, où la nécessité d’écrire se combine si bien avec l’absence et la désertion de tout sujet que cela ne donne plus, comme possibilité d’habitation et de demeure, que celle d’être pressé par la ruine, et d’autre liquidité (ou source, ou provenance, ou inspiration) que la fente même de la table.
* * * * *
Il existe un générateur à la base de tout processus. Pour les processus stochastiques, ceux dont les possibilités sont disjointes, on parle de générateur aléatoire ; pour le processus d’écriture, je parlais plutôt d’habitation, de la prise de pied et du positionnement du trader dans le vide de la fourchette, dans la case vide, qui n’a pour se soutenir que l’inverse d’une probabilité, l’inversion du chemin de la probabilité (prouvabilité, lisibilité) ordinaire de l’algorithme qui va de la possibilité vers le prix à travers la réplication : une inversion qui ne lui laisse d’autre choix, pour maintenir l’attachement et la réplication, que d’aller écrire et publier la dernière ligne de différentiation, celle des options exotiques, si bien que le générateur ici n’est plus aléatoire mais devient la générativité même de l’écriture, le processus de différentiation.
Tandis que pour ce processus parvenu à son arrêt, pour mon enchaînement à la table de l’écriture et mon asservissement absolu à sa matière comme mon seul et dernier sujet, je ne trouve d’autre terme pour en nommer le générateur que celui de la dégénérescence totale de toute la topologie de l’écriture et de l’espace où écrire
La topologie : ou la science de la disposition ou proximité relative des sites et des lieux, indépendamment de toute considération de taille et de distance métrique – c’est-à-dire que ce n’est ni la longueur de la fente exprimée en centimètres, ni sa largeur exprimée en millimètres, ni son orientation par rapport à ma page exprimée en degrés d’angle, ni même sa proximité de mon cahier, exprimée quant à elle dans une grandeur que je voudrais intensive et non pas extensive, en degrés de température donc, comme lorsqu’on dit, à mesure que l’on s’approche de l’objet de sa quête, que « ça devient chaud et que ça brûle » : ce ne sont pas toutes ces grandeurs et toutes ces mesures qui comptent, encore que la dernière ne soit pas cardinale et s’approche déjà des préoccupations d’une topologie
(car j’avais envie de dire que la fente serait distante de mon cahier, ou qu’elle en serait proche, non pas d’une certaine distance métrique, mais d’un certain nombre de plis et même de multi-plis, d’un intervalle qui ne serait pas mesurable par un nombre ou par la multiplication d’une unité de compte mais par une multiplicité, d’un intervalle qui s’exprimerait par un chiffre plutôt que par un nombre, par un code d’accès, si bien que, non plus des centimètres ou des mètres, mais plusieurs tables pouvaient séparer mon cahier de cette fente, comme c’est le cas aujourd’hui, et ne pas m’empêcher de penser à cette fente, ou plutôt, de penser à partir d’elle, et ne pas empêcher mon écriture de provenir d’elle, ces tables qui m’en sépareraient ne se comptant pas ainsi en nombre de distance mais en nombre de plis, et mesurant ainsi entre la fente et mon cahier, non pas un espace strié, mais un degré de complication, une certaine facilité ou uniformité ou génération ou différentiation de la phrase, qui doivent avoir lieu entre la fente et mon cahier, c’est-à-dire qu’elles doivent se passer et s’espacer – l’intervalle entier de mon inspiration se mesurant peut-être désormais en degrés de cet espace-là – avant que la phrase, qui provient de la fente, ne coule dans mon cahier),
ce ne sont pas ces mesures qui comptent, mais le genre de l’espace et l’ordre de ses singularités, à savoir que dans le plan où courent et d’où me proviennent les pensées, il importera aujourd’hui de savoir qu’il y a une coupure, non pas une strie ou un pli, mais un gouffre, un vide, une fente, qui n’explique pas plus comment les pensées me viennent ni d’où elles proviennent.
* * * * *
Dégénérescence de la topologie de l’écriture et effondrement en un seul point de son espace d’habitation. Après le lieu de l’être et l’habitude/habitation d’Heidegger, ne chercherais-je pas le lieu d’habitation de l’être qui écrit, le topos de l’écriture qui ne peut qu’être dégénéré selon la métrique appropriée à l’être, et qui n’est même pas la case vide du non-sens qui redistribue le sens, mais une singularité d’une espèce pire encore, un arrêt qui a quitté même la surface ? (À une époque, je parlais de la surface comme renfermant une multiplicité d’arêtes.) En un mot, un craquement de la surface, un krach, l’ouverture du vide (ainsi la fente serait-elle un saut dans le vide), le saut déchirant auquel se destine la technologie de l’écriture.
Ainsi, si la fente pose, depuis le lieu le plus proche topologiquement de mon cahier, depuis le lieu qui s’est précipité sur mon cahier dans la dégénérescence même de la topologie, la question de la provenance de l’écriture, c’est bien que, à travers l’espace de la fente qui n’est celui que de la communication avec le vide et qui n’est que l’écho, qui n’est que la répétition de mes lignes, non pas dans le vide, mais par le vide (Que serait la destination de lignes répétées par le vide ?), cette question de la provenance peut se détourner – ainsi la répétition par le vide, l’écho, serait-il un véhicule de détournement – en celle de la destination de la technologie et de sa complétion.
Cette fente serait ainsi le moment de mon krach, l’instant du détournement de mon processus d’écriture vers les aspérités et les détails et les gouffres de la surface, ceux-là mêmes qui m’ont donné à lire l’improbabilité et la rareté de la rue Visconti comme une ligne parfaitement pénétrable et probable, c’est-à-dire que je dois me tourner vers l’aventure de la réalité empirique et vers le risque ;
et c’est l’instant où je rencontre celui que j’appelle le dernier écrivain, au cœur de la fente et du craquement donc, et où je considère comme le cœur du marché, et je dirais même, comme son générateur, comme sa genèse, le processus de la conversion, qui n’est pas une différentiation supplémentaire du réel, mais une transformation de tout le réel.
Le dernier écrivain est-il la fente, la dégénérescence de la topologie, où est-il le krach, l’autre commencement ? Comment détourner mon processus vers lui ? Comment mesurer les retards et les avances ? Le rencontré-je trop tôt ou trop tard ? S’agit-il de soulever un poids ou de laisser tomber une entreprise ? S’agit-il de sauter dans le vide ou de traverser une fente, c’est-à-dire un craquement ? S’agit-il de rencontrer mon destin ou d’en explorer, à l’inverse, la provenance ? Toutes ces considérations de topologie : fentes, traîtresses, dégénérescence, plis, multi-plis, tables et établis, sont-elles les extrémités auxquelles je me trouve réduit ? Comment faire repartir l’histoire après cette croix et dans quel sens ?
Disons que ce n’est pas un krach, que la torsion ne sera pas ici celle de l’échange, que je ne vais pas m’ouvrir à la réalité empirique. Il me faut trouver dans l’arrêt et dans la dégénérescence et dans ce point que j’habite autre chose que l’attente du roman. Refaire partir l’histoire à partir de la température initialement fusionnelle de la conversion. Méditer la crise dans un autre espace que celui de l’histoire ou celui du marché.
Je parlais de l’aboutissement de ma technologie comme d’une mesure de l’histoire qui prendrait toute celle de ma rencontre avec le dernier écrivain. Elle donnerait un sens qui ne sera concerné que par la topologie (c’est-à-dire par les fentes et par les plis et les torsions) à mon introduction dans l’enceinte de la Grande Maison. Car enfin, en m’en tirant avec un livre, en trouvant le lieu d’écrire et en revenant à la Place, ce n’est pas dans un livre que je suis entré, mais dans une maison.
08:15 Publié dans Immanence | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, philosophie, marché, deleuze
16.10.2009
Un homme à la mer
« Les hommes sont toujours là », dit ma plus jeune fille, appelant ainsi les boules jaunes qui faisaient comme une ronde dans la mer autour de la zone surveillée par les maîtres-nageurs, et dont la forme sphérique, couleur de tête, pouvait laisser imaginer que des hommes flottaient là, sans bouger. Sans bouger, alors même qu’il est dans la nature de la vague de les éloigner vers le large ou de les rejeter sur la plage, si bien que de les revoir à leur place, à la surface de cette mer synonyme de « prendre le large et disparaître » était ce qui faisait répéter à ma fille : « Les hommes sont toujours là ».
L’enfant refusait de voir le lien non imaginaire (qui ne l’était pas, imaginaire, pour la raison qu’il n’était pas visible et que l’enfant ne voulait pas imaginer ce qu’elle ne voyait pas) : la chaîne qui retenait les bouées au fond du sable comme le pied d’un gastropode et qui, si ma fille l’avait imaginée, n’aurait pas plus prêté aux hommes la volonté de rester rassemblés dans leur ronde et concentrés dans leur mission de surveillance – puisqu’alors elle les retiendrait contre leur volonté – que la marée, qui s’est présentement retirée devant mes yeux et de la page de mon cahier, n’aurait prêté à mon écriture l’idée que ce qui vient à elle et ce qui se retire, ce qui me soulève, me renfloue ou me laisse échoué, faisait partie d’un phénomène naturel et cyclique qui m’embrassait également et que, ainsi, je ne devais pas m’en faire.
À l’idée du lien, du lieu et de l’enchaînement, à cette plus courte distance entre la tête – qui flottait – de ces « hommes qui sont toujours là » et l’explication qu’il fallait retenir pour elle afin de la retenir en ce lieu, à cette implantation, à cette ruine, à cette décomposition du monde en liens causaux et en réseau compliqué qui m’empêche aujourd’hui de voir le monde comme une seule et même scène, ma fille avait préféré celle de raccourcir la distance au contraire la plus grande, la distance des mers, si bien que ces « hommes qui étaient toujours là » mais qui ne l’étaient aucunement pour la raison qu’un lien invisible, non imaginaire, les y retiendrait seraient les mêmes que ceux qui « sont toujours là, ailleurs », l’ailleurs se trouvant rapporté là, en raison de la persistance inexplicable de la tête jaune de ces hommes à la surface de la mer, de préférence à un ailleurs vers lequel les hommes, en prenant le large, s’en iraient.
Au contraire, c’est leur volonté de rester là – laquelle refusait de se réduire à la causalité et à la localité de la chaîne une fois confrontée à l’immense liberté de partir – qui a tôt fait, par réaction, de réduire la taille de l’océan ; ma plus jeune fille déclarant alors que ces hommes qui flottaient et qui étaient toujours là pouvaient rejoindre en dix minutes ceux qui flottaient à Beyrouth.
C’est la mer entière qui venait et se qui réduisait ainsi à la ronde de ces hommes qui ne partaient pas d’ici. La distance était abolie qualitativement et non pas quantitativement, par un effet de l’imagination, celle qui glisse à la surface à une vitesse infinie et qui refuse d’apercevoir la profondeur de la cause et de détecter, sous la surface de l’eau et à la suite de la sphère jaune, le filin insidieux qui la tenait au fond ; et la ronde de ces hommes en face de la plage de Beyrouth serait la même que celle de la plage de Cabourg, ma fille ne trouvant alors d’autre remplaçant à l’immensité de la mer qui les séparait et qui rendait incalculable la possibilité de les rassembler, et d’idée assez folle pour expliquer qu’ici ou là-bas la ronde fût la même et la mer une seule et même occasion, que celle d’une fête.
Ainsi, « les hommes sont toujours là », jour après nuit, et leur raison de n’être plus là, qui est aussi grande que la mer, n’est plus rien et ne compte plus devant ce qui rassemble les hommes, jour et nuit, et qui ne fait plus une différence entre les hommes d’ici et ceux de Beyrouth, à savoir une seule et même fête.
La fête, dont la vitesse est infinie et dont l’occasion est unique – car il n’y a qu’une seule fête – remplaçait ainsi la profondeur du calcul et de l’enchaînement du lien au fond de la mer ou au repère d’une carte, la fête, ou cette mer intense, cette carte sans repère et sans points cardinaux, et dont la profondeur n’était plus alors mauvaise mais festive, comme une plaisanterie de gamin, comme une surprise d’anniversaire, lorsque ma fille, pour compléter la fête, déclara que les hommes ne pouvaient plus se noyer, parce que se noyer, pour eux qui étaient immergés dans la fête, c’était alors « faire la fête ».
* * * * *
Un jour, je décrirai la philosophie comme un seul front de mer, comme une seule fête ou une seule folie, telles que la profondeur des liens causaux et des vagues de la pensée qui aurait justifié que je fasse la ronde des « hommes qui sont toujours là » ici à Cabourg ou là-bas à Beyrouth, c’est-à-dire que je prenne le large, soit remplacée et littéralement submergée par un impossible spectacle et un seul et même arrêt.
Je ne voudrais plus rien regarder que le spectacle de la mer, rien traverser que les embrasures du matin pour me retrouver tordu dans une salle, n’arrivant pas à y produire une révolution, perdu, moi-même pris de panique devant la torsion impossible de l’espace que je n’arrive pas à redresser, ne trouvant pas le point d’appui, le bras de levier par lequel faire pivoter tout l’espace de travail.
Que m’importe le travail de la philosophie ou le discernement qu’y introduit Meillassoux si mon œuvre s’est avancée jusqu’à la mer et s’est tordue avec sa vague, si ma table a été tirée jusqu’à la vitre que ne fait que matérialiser cet hôtel entre la mer et les jardins du casino ? Quelle révolution que celle où l’on est arrêté comme je suis, le monde et même la famille, ainsi que la famille entière de mots et jusqu’à l’encyclopédie entière du savoir, ne formant plus, dans mon dos, dans la couverture de mon livre, qu’une seule et même torsion ? Car j’ai été tordu de n’être plus moi-même, de n’être plus mon propre sujet, d’avoir connu cette première révolution et ce tour du monde, qui est revenu à faire des enfants.
Or, ce sont eux « les hommes qui sont toujours là » et qui me surveillent, qui font la ronde autour de moi et dont l’immensité de la mer ne pourra me séparer ou me donner l’idée de partir loin d’eux sans que je l’aie au préalable effacée et répétée au nom de la même et unique fête. Ce sont mes enfants dont les têtes flottent sur mon bras de mer et qui surveillent la zone où je m’immerge petit à petit et où je perdrai pied bientôt. Ils ne comprennent pas, n’imaginent pas ce qui me lie à eux ou ce qui m’attache à mon fond de mer sous la forme du lien invisible, et ne parviennent, par conséquent, à s’expliquer que « je sois toujours là et que je ne m’en aille pas » qu’à force d’avoir réduit l’immensité de la mer, qu’ils perçoivent tout à fait, à l’intensité de la fête ;
si bien que s’ils se réveillent et constatent, jour après nuit, que « je suis toujours là », ils penseront que c’est parce que l’immensité qui pouvait nous séparer est devenue une fête, et encore, si devais me noyer à force de ne pas bouger, si je devais m’enfoncer et m’abîmer dans une œuvre vague et disparaître à leur regard, si, à force d’être toujours là, un jour je ne l’étais plus et que j’étais recouvert par la vague de ma pensée, par la couverture d’un livre ou par une étrangeté épaisse, en un mot, si je sombrais dans la folie, ils penseraient toujours que c’est la fête que je ferais encore, la fête que je ferais avant tout, en me laissant ainsi entraîner dans la profondeur.
Que m’importent la philosophie et le discernement d’un matérialisme, si je suis arrêté, non pas au bord du vide, mais de la mer, à Cabourg, et que la révolution, la torsion du sujet pour moi, qui ne la retrouve pas, est celle de la famille, de cette fête qui me rendra fou, parce qu’elle fait communiquer toutes les mers et tous les milieux ?
Cabourg en mai, donc, en prélude à l’été, avant la révolution du 14 juillet, pour le tyran que je suis et la tyrannie de mon écriture et de ma torsion de tous les matins, exacerbée, en réalité, à Cabourg, par la nature même de ce Grand Hôtel (qui est comme un grand état), par les vacances qui m’y poussent et qui m’y arrêtent, par la famille qui se presse sur mes épaules, qui accentue la torsion de mon cou et qui me rend d’autant plus révolutionnaire et d’autant plus sujet à sa torsion caractéristique que je dois me dégager tous les matins comme un monument pris dans le sable, comme la ruine d’une pensée passée, pour venir la présenter à ce front de mer, à cette vitrine du Grand Hôtel.
Cabourg en mai 2009, où s’achève comme un cycle, celui où j’avais connu Deleuze l’année dernière et où j’avais navigué en DS, retrouvant le temps perdu et roulant comme la vague du temps qui marchait alors devant moi ;
ce Cabourg de mai 2008, qui avait précédé mon voyage au bout du monde, à Sydney en mai qui entrait alors dans l’hiver, et où je n’irai peut-être plus jamais, l’espace n’étant plus le même, maintenant qu’il s’est retourné, où je pourrais faire une entrée comme celle d’alors, m’insinuer avec cette incidence-là qui avait fait toute la différence et toute l’intensité. Sydney où je n’irai plus dans l’obscurité, en passant par Singapour et par ce rabattement des plis des aéroports ;
Cabourg de mai 2008, qu’étaient venus suivre Sydney et l’hôtel Palmyra, ce site de retirement et de ruine, où j’ai fini par voir se déposer mon œuvre et se conclure la croix de l’histoire : là où devait commencer le processus géographique. (L’hôtel Palmyra ou ma révolution personnelle, la ruine de l’écriture pour moi, le commencement de la révolution du livre qui allait finir par me donner R. M.)
* * * * *
Je ne sais si je suis capable de démarrer un deuxième cycle. J’atteins aujourd’hui le seuil de la communication infinie, celui où je suis pris d’un infini étonnement face à la mer et à cette torsion qui me transforme en sujet, en l’esclave d’un roi qui a pris le dessus : le témoin des heures de service, l’éditeur, le marqueur, le révolutionnaire des tours de service qui ne font plus rien que tirer ma table jusqu’au coin où peut se déclarer ma matière.
Que m’importent la philosophie et son discernement devant cette immobilité de la communication folle, devant cette vitrine qui réfléchit la mer d’un côté et que ne poussent plus, à l’arrière, que les jardins du casino, devant cette table immense où roulent les numéros, alors que celui de la mienne roulait encore parmi d’autres ? Si Meillassoux ne veut discerner que la matière, lui, le philosophe du matérialisme et de la table des matières, moi je suis déjà propagé au sein de celle-ci, comme le compagnon ultime de la table, comme le nœud du service et le nœud de la communication infinie, comme l’écriture en réseau qui ne s’arrête qu’à devenir folle, tordue par le spectacle de la mer et par la tyrannie du Grand Hôtel, qui me fait traverser les embrasures du vide, de salle en salle, de baie vitrée en baie vitrée, de lumière en lumière, ne me laissant plus trouver que le carré blanc qui me convienne absolument, celui de la table ou de la page, depuis laquelle tordre l’espace et marquer une singularité.
Car je suis le tyran que la révolution du service doit renverser après avoir révolutionné et tiré sa table, celui qui laisse sa famille attendre dans son dos, dans une embrasure qui n’a plus que la taille du vide et qui n’embrasse plus personne, dans un espace tordu qui n’accueille plus et qui n’ouvre plus les bras, tellement la tête lui est entré dans les épaules, et tellement son point, le point de l’espace, est devenu un point d’interrogation, tordu, avant que d’être révolutionnaire.
11:18 Publié dans Immanence | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : écriture, badiou, philosophie, meillassoux
09.06.2009
Le livre de la banque
J’arrive à Sydney, un jour avant que la banque australienne (qui m’a tiré, je le répète, d’un chapeau, littéralement fait sortir du livre de Taleb, et m’a entraîné à sa suite, l’année dernière, dans la traversée du sens du marché, dans ce voyage de retour et de retournement au sein de mon propre livre qui allait me permettre de le relier et d’y relire vraiment la « théorie du marché » comme un récit d’aventures) n’envoie « rouler » (comme ils disent : to roll) mon modèle d’écriture du marché au sein de son système, c’est-à-dire mon outil, mon « classeur », mon livre du marché, ce qui va désormais relier le marché pour la banque australienne et la relier au marché, une véritable révolution que cette façon dont le marché ne peut plus venir à la banque, faire irruption sur sa « place », se livrer à elle, sans en même temps la retourner et l’engager proprement sous sa couverture.
Car dans ces processus d’écriture du contingent – et le marché en restera pour moi l’exemple premier, sans parler de mon propre processus d’écriture, de ma propre façon de marcher que j’ai réussi, à l’aide de R. M. et dans cette dernière étape du retournement de mon écriture qui a consisté à passer du plan d’écriture à la reliure du livre sans quitter le plan d’immanence et sans passer par aucun sujet, à transformer réellement en matière et en texte et en texture de marché – la révolution consiste à rendre synonymes le fait de relier le marché et de se relier à lui.
J’arrive à Sydney un jour avant que ne commencent cette nouvelle façon d’écrire le marché et cette nouvelle fabrique (et j’ai longtemps utilisé, dans mon propre livre et dans sa traversée, ce mot de « fabrique »), sachant que je complète, dans le même voyage, dans la même visite, l’écriture du mien. J’arrive une deuxième fois à Sydney, répétant ainsi la première fois, compliquant mon point, la veille du jour où la banque australienne va marcher sur la surface du marché.
C’est-à-dire qu’elle va s’extraire du cocon où restent contenues les autres et où le marché s’interprète encore comme un contenu et comme un générateur et qu’elle va comprendre enfin la ligne du marché comme une vitesse d’écriture et comme le rejet continuel, devant les propres pas de celui qui marche, de la ligne d’écriture qui suit, c’est-à-dire celle qui toujours précède, dans l’ordre du virtuel.
* * * * *
J’arrive à Sydney cette deuxième fois on ne sait pour quelle raison, d’une façon imprévue et qui aurait pu ne pas se faire (qui n’aurait peut-être pas dû se faire). C’est-à-dire que ni l’organisation de ma boîte ni l’ordre entier du marketing qui ne réussira jamais à comprendre le marché ne l’avaient prévue et ne l’auraient sans doute souhaitée. Car pour l’écriture du marché et pour la révolution de son livre, il se passe et se tisse entre le créateur et moi, entre le trader (Brad) et moi, une complicité matérielle qui va au-delà de l’organisation et de la prévision, qui se glisse en dessous de l’organisation, comme une décision qui n’aura jamais été prise, comme les fils d’une tapisserie et d’une fabrique qui se sont trouvés pris ensemble et qui, sans sujet, sans principe et sans horaire, constituent aujourd’hui la toile qui supportera toute l’entreprise et qui fera tout marcher, la meilleure façon de marcher pour le livre du marché étant de se matérialiser par le bas et de tout faire marcher au-dessus.
J’arrive une deuxième fois à Sydney, ayant décidé de venir cette fois à Sydney par l’absurde, par l’impasse où m’avait acculé la fabrique du livre à Paris, par l’impossibilité d’avancer à laquelle j’ai pressenti qu’il fallait substituer un processus matériel, un tapis sur lequel marcher à défaut de progresser, et pourquoi pas marcher en me retirant à l’autre bout du monde, si je ne parvenais pas à trouver ma table, ce jour-là, et de nouveau la tirer à ma place ; a fortiori, si je n’arrivais plus à « tirer mon livre » ; étant venu à Sydney sans prévenir, ne suivant que la pure surface de la contingence, sans d’autre prétexte qu’une coïncidence – simple motif que seule peut supporter la tension superficielle –, celle de revoir les gens de la banque australienne et de fêter avec eux l’anniversaire de ma dernière visite.
J’arrive une deuxième fois à Sydney et par impossible, en dehors de la prévision et du plan de réplication, venu pour répéter et non pas pour représenter (car je ne représente, de nouveau, ni ma boîte, ni aucune opinion sur le marché, mais je viens apporter le fil à nouer, de nouveau la matière à tisser), issu de ce qui a tout l’air d’un contresens ou d’un mauvais paradoxe, décidant de venir recharger le sens et redistribuer les probabilités à Sydney, alors que tout semblait me destiner à rester attaché à Paris, et jusqu’à la dernière fabrique qui me réclamait, celle des livres à écrire avec R. M., tentant ainsi, entre la fabrique de Paris et celle de Sydney, entre celle du marché du livre et celle du livre du marché – car je viens livrer le marché à la banque australienne –, une reliure sous-jacente pour ne pas dire un lien matériel, une reliure de la reliure en quelque sorte ; venant dire, et même affirmer, qu’il y a, au même moment, en ce jour où les deux fabriques sont livrées et se retournent, sous-jacent aux deux places et aux deux marchés, exactement le même processus ; que si rien ne se fait dans la possibilité à Paris mais seulement dans l’impossibilité ou plutôt l’impasse, rien ne se fera non plus dans la possibilité à Sydney ; que R. M. ne pourra pas comprendre jusqu’où peut aller mon livre (et qu’il ne pourra donc pas m’accompagner) si je ne me précipite pas, au même moment, à l’autre bout du monde, à Sydney, pour reprendre le fil d’écriture de l’autre livre, celui du marché, et que la banque australienne ne pourra pas voir où commence mon livre, si je ne viens pas à elle sans raison, ne transportant que le prétexte de finir d’écrire mon livre.
Et de même que se conclut entre Brad et moi un accord sous-jacent, un marché réel, et que se tisse entre nous, au-dessous de la possibilité et des modèles (car Brad ne voudra pas, à son tour, pénétrer dans ma logique personnelle, pour ne pas dire dans ma psychologie : il ne voudra pas comprendre d’où viennent les modèles et quels sont mes moyens, ni même ce que sont mes limites, l’étendue de la théorie qui me supporte, la demeure où je suis établi, la boîte où je compte), la véritable toile sur laquelle tracer le motif du marché dont la preuve, dans mon discours avec le quant de Brad, celui qui prête une oreille et qui est capable de mélanger mon discours aux autres discours connus, est que j’y aurai fait référence répétitivement au « marché », donnant à ce mot une solidité et une consistance telles que je pourrais désormais y attacher solidement tout discours, de même, mon accord avec R. M. s’est conclu sous l’arche de la possibilité et du dogme, se passant de raison là aussi, et même de permission, venant fabriquer le livre là où on ne peuvent pas l’atteindre la planification ou la famille, les dîners avec R. M. où je reconnais le mieux la texture de ce livre me faisant de plus en plus penser, par leur manque d’altitude qui fait toute l’épaisseur de leur tissu, à cette entente muette et matérielle entre Brad et moi, où il a semblé que la matière absorbée, et avant tout celle des repas que nous avons partagés, remonterait supporter par le bas tout futur projet et toute future planification qui pourraient rassembler le marché, la banque, le modèle de pricing, ou le livre dont je serais venu déclarer, à Sydney, bien mieux que le commencement ou la fin, mais la charnière même.
* * * * *
Je viens donc la deuxième fois à Sydney, répétant et repiquant la première, nouant mon fil d’écriture et faisant se développer et se déplier la couverture du livre qui s’était retournée, à Paris, au seuil de la place de la fabrique du livre, en la couverture même et la reliure même du livre du marché, où Brad et moi marcherons désormais, au niveau le plus bas de la planification et de la programmation.
Car on peut dire que la banque, c’est ça ; qu’elle est avant tout une organisation et une programmation ; qu’elle est une sorte de grand livre et un ensemble d’écritures comptables ; mais qu’elle est une programmation et un processus matériel, littéralement un procédé de fabrication qui n’a rien du caractère définitif des procédés industriels traditionnels mais qui, en raison de la matière même où la banque est faite pour marcher, en raison du matériau même qu’elle est censée extraire, du terrain sur lequel elle progresse et qui n’est que le marché, laisse le programme d’écriture, c’est-à-dire le livre, sujet au flottement et à l’adaptabilité la plus grande, et même sujet à la révolution la plus totale, en attendant de savoir si le premier motif révolutionnaire d’une banque comme celle-là, si le sujet d’écriture d’un livre comme celui-là, si le sujet de la révolution du livre même de la banque – et toute révolution a un sujet et définit un sujet, d’après Badiou, sans compter que tout livre, d’après moi, possède un sujet ; en cela, justement, se caractérisent les livres et cela laisse penser, par extrapolation, que tout livre est essentiellement une révolution et que toute révolution a son livre, et cela laisse attendre, avec d’autant plus d’impatience qu’il s’agit d’immanence et de nulle attente sous le principe transcendant de la probabilité ou sous l’arche de la représentation, et presque deviner ce que pourra donc être la révolution du livre –, en attendant de savoir si le sujet de la révolution du livre de la banque ne va pas être la capacité d’ouverture de la banque à toute tentative d’écriture révolutionnaire : c’est en cela qu’elle est un grand sujet ; pour peu que l’écriture de ce livre-là soit menée par ceux qui savent marcher dans la banque, c’est-à-dire ceux, comme Brad, qui veulent rester sur le terrain, le plus éloignés possible de la planification et de l’organisation, ayant développé, depuis le temps, un instinct sans pareil pour reconnaître dans la moindre torsion qu’ils auront détectée à la simple surface où ils marchent la future construction ou reformulation qui ne tardera pas, avec l’aide de ceux qui les accompagnent, à révolutionner le système entier de la banque.
Si seulement R. M. savait l’opportunité, la position qui m’est offerte là et que le trader et l’organisation m’ont même concrètement représentée, d’écrire des livres à la texture et à la couverture et à la reliure, à la matière même, sans pareilles ! Et je ne devrais pas passer sous silence, c’est même là le devoir d’écriture qui s’impose à moi en cette deuxième fois de mon repiquage à Sydney, en ce retour à Sydney par l’absurde et par l’impossible, l’opportunité, que je viens de rendre matérielle, de faire une seule et même chose, un seul et même sens, de la fabrique de livres que je commence à Paris et de celle du marché que je commence à Sydney ; tout le voyage, tout cet aller-retour à Sydney, ce récit qui redouble et qui dépasse la théorie du livre et du marché, ne devant, en définitive, que signaler ce sens-là et opérer ce nouage.
* * * * *
Je viens donc la deuxième fois à Sydney, à la veille de la révolution du système de la banque, de nouveau marcher au niveau le plus bas – le niveau du marché –, en compagnie de celui qui sait marcher. Je viens réaliser la matière incroyable de ce grand livre de la banque ; car il faut y avoir pénétré pour la croire ; il faut avoir pénétré le sujet de la révolution pour croire ce livre possible.
Je viens apprendre aux philosophes marxistes que si eux mènent leur révolution contre les procédés industriels alors ils sont déjà en retard d’une révolution. Car voici une industrie, celle de la banque, où l’on vient de réaliser que, pourvu que l’on sache l’écrire et montrer à la banque quel livre se cache en réalité sous le sien, au niveau où le marché lui-même est écriture, la banque est absolument ouverte à ce genre de révolution, et même toutes les écritures et tous les protocoles de la banque ne sont rien devant la malléabilité de ce niveau où on lui apprend à marcher et où la parole revient à ceux qui savent marcher.
Je viens à Sydney, à la veille de la révolution du livre de la banque, la faisant coïncider, cette veille-là (on parle également de veille technologique, et pourquoi pas de révolution technologique), avec la veille de la révolution du livre à Paris, afin d’affirmer que, de Paris à Sydney, d’une veille/ville révolutionnaire à l’autre, c’est la même couverture de livre qui se déplie ; que, tandis que Brad me dit être excité ici (et ce sont exactement ces mots que j’avais utilisés pour dire à R. M. mon degré de lecture de notre livre et ma façon de marcher) et ne pouvant plus attendre pour marcher, la sentant arriver matériellement, cette révolution du marché, c’est R. M. qui est excité là-bas et que j’ai laissé pour le moment à m’attendre, au seuil de la Place et au seuil du marché, à la charnière du livre, peut-on dire – car si le livre doit s’ouvrir, il faut bien qu’il comporte une charnière –, comme pour lui dire que, dans l’intervalle de cette deuxième séance et afin que celle-ci soit justement la répétition de la séance inaugurale et non pas le nombre qui lui succède, il fallait absolument, cette fois, intercaler l’aller-retour de Sydney, le retour et le dépliement de Sydney, le livre du marché, qu’il fallait donc absolument joindre les deux bouts de ma fabrique, les deux couvertures entre lesquelles j’écris mon livre, et que si notre façon de fabriquer des livres devait être une nouvelle façon de marcher, alors il fallait à tout prix insérer dans ce livre la façon de marcher du livre du marché, qui ne connaît de révolution, c’est-à-dire de sujet, qu’à Sydney.
* * * * *
Si le marché est la révolution continuelle et que, dans la manière de le fabriquer, dans ce procédé que je viens démontrer à Sydney et dont Sydney sera la première épreuve, je veux inclure la manière dont il faut fabriquer les livres, une manière qui exclut tout sujet qui serait extérieur aux livres et qui procède par le simple ré-attachement du processus de l’écriture à la surface qui le porte (à la torsion qui le transporte) et qui finit par en faire un procédé, un retournement, une inversion, bref, qui en fait le tissage de la surface du marché et la venue du livre au marché et à l’écriture, alors je sais qu’à cette révolution continuelle, il faut un livre infini, et qu’à ce marché, il faut une banque, afin que celle-ci en déroule le fil et qu’elle le finance.
Or, la banque australienne est ce grand livre que j’ai trouvé. Il ne faut pas négliger que c’est par la seule force de l’écriture et par la force de l’habitation de cette place-là du marché que je fabriquerai tous les livres à Paris et que je réécrirai, aujourd’hui, le grand livre de la banque à Sydney. Il ne faut pas, si la fabrique du livre se déclare ouverte à Paris, que je me ferme à ce que j’ai la capacité d’écrire à Sydney. Je n’ignore pas que, par l’intermédiaire de Brad qui est si excité de marcher (et qui me réclame) et à travers Sarah qui m’ a expliqué qu’elle était le patron dont Brad avait l’oreille, j’ai la réelle opportunité (le chemin est tracé pour marcher et pour penser) de faire se joindre la boîte dont je sors pour écrire le livre du marché et la fabrique des livres dans laquelle je m’apprête à me lancer.
Comment expliquer à R. M. autrement qu’en marchant, autrement qu’en partant et revenant, que ces livres sans sujet, et qui sont révolutionnaires, sont les mêmes à Sydney et à Paris, pour la raison que la façon de marcher y est la même, et que c’est de réversion qu’il s’agit ?
17:02 Publié dans Immanence | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, philosophie, marché, échange
11.05.2009
Hôtel Palmyra (III)
Baudrillard parle de la règle, de la contrainte que l’homme libre s’impose délibérément et qui le rend d’autant plus tyrannique avec les autres. S’opposent là libération et liberté parce que, d’après Baudrillard, l’homme libre commet alors le contresens suprême qui consiste à souhaiter se libérer (libération) de sa liberté en se pliant à une règle, à une contrainte qu’il pense avoir délibérément choisie dans un grand moment de libre arbitre.
On pense franchir dans cette libération superlative (se libérer de sa liberté pour se plier à une contrainte librement choisie) le dernier pas de la liberté, le dernier pas à travers elle, qui consiste à l’exercer afin de s’en libérer, à exercer sa liberté afin de redevenir le sujet, l’esclave, le serf, de la règle qu’on s’impose. Si envahissante est devenue la liberté et si aliénant tout discours de libération que l’homme libre se voit « librement contraint » d’en arriver à cette libération par la contrainte.
Or, cet homme n’est pas libre, dit Baudrillard. Il est par avance sujet au discours de la libération et il ne fait que le pousser obsessionnellement jusqu’au bout, dans un contresens. Car la libération n’est pas la liberté. Et pour preuve, elle conduit à une contradiction comme celle de vouloir se libérer de sa liberté.
On n’a pas besoin de s’inventer d’autres règles que sa liberté pour se libérer de sa liberté. On n’a pas besoin de s’en remettre à un autre dé que celui de l’existence. Les faces de la liberté ne sont pas totalisables comme celle d’un dé pour que l’on prétende retrouver une liberté plus grande, un complément de liberté (ou plutôt : son complémentaire, comme dans la théorie des ensembles) dans l’au-delà de cette totalité, dans un pas qu’on franchirait au-delà de cette liberté au moyen de cette règle et de cette contrainte à laquelle on se soumettrait fictivement.
La liberté, en un mot, n’est pas échangeable contre une règle librement imposée qui permettrait, en franchissant ce pas, de transcender sa liberté, de l’exprimer enfin et de la posséder définitivement, en s’en dépossédant librement. Il n’y a pas d’espace de jeu au-dessus de la liberté et cette façon de « jouer » avec la liberté n’est qu’un jeu d’enfant ; c’est-à-dire qu’elle est futile.
* * * * *
Baudrillard m’amène ainsi très clairement à répondre de mon acte présent de liberté. Ne suis-je pas tyrannique en imposant à ma famille cette nouvelle « règle de ma liberté » qui consiste à fêter la nouvelle année loin d’eux ; et ne suis-je pas futile en pensant réaliser là un pas, un passage, la conquête d’un espace de liberté plus grand ?
(Je répondrais déjà si je disais que je me suis réveillé ce matin, dans ce lit de la chambre 30 du Palmyra, en n’arrivant pas à me situer et à me tenir à l’endroit, à tenir debout, à trouver mon repère, à retrouver la croix marquée au sol, puisque j’étais alors couché, et pas seulement concrètement ; j’étais couché en travers de la ligne du temps et de la carte ; ma position, dans ce lit, à ce moment du réveil, était une transversale qui coupait tous les lieux; j’ai exactement eu l’impression de me réveiller dans la fente qui traverse toute la matière et qui m’y enchaîne autrement que par le lieu ou par le temps, la fente qui transmet un ordre, un mot d’ordre.)
Baudrillard parle également du hasard comme une non-place, comme un non-lieu. Alors que la face de la contingence est pour moi avant toute une place. Et ne dois-je pas répondre à l’argument selon lequel tout autre dé substitué à la vie ne ferait que distraire l’homme qui se pense libre dans un jeu futile et dans un simulacre ? L’alternative du marché que je propose serait-elle ainsi superflue, superficielle, une supercherie ?
* * * * *
En réalité, le dé que je joue est la place tout entière : mon dé dé-place. Je ne serai pas en train de substituer au hasard de la vie un hasard factice, inutile, si je fais ce que je fais, si je parviens à l’hôtel Palmyra (cette place forte), en ce 31 décembre, en retournant tout ce qui s’est retourné sur mon passage.
L’image du dé lancé suppose une pièce, un espace (room) où il est lancé, tandis que ce qui roule et se tourne et se retourne dans mon cas, c’est l’espace lui-même, l’espace que j’appellerai une surface (une variété : manifold) afin de suggérer qu’il est plat, immanent, et qu’une dimension verticale ne vient pas le surcoder.
Les faces du dé se présentent dans l’espace du jeu, tandis que dans mon retournement de la surface c’est toute la face qui se différentie, c’est-à-dire qu’elle ne répète qu’un seul sens : celui de la contingence, celui de l’échange impossible et de l’univocité.
Le dé roule autour d’un centre, tandis que dans mon roulement et dans mon retournement de la surface le centre s’est évaporé sur les bords. Mon cercle ne renferme plus rien ; même le vide (qu’il aurait renfermé) s’est déplié vers le bord, ne laissant la place derrière, ou au centre, qu’à ce qui reste, et qui est l’intérieur même du vide.
Le centre de l’écriture vibre, chez moi, directement avec la pointe, elle même directement appliquée aux accidents de la surface. En m’appuyant sur les accidents de la surface, sur la face de la contingence pure, mon « jeu » ne duplique pas la vie ; il l’écrit. J’en épouse la contingence ; je ne la remplis pas ; je ne lui fais pas des enfants (comme dit Derrida).
Rien ne me distrait du sens univoque qui me lie à la contingence. Je ne laisse rien traîner à l’arrière, pour qu’on puisse dire que ce qui s’est joué à l’avant, sur la face, s’est joué par rapport à l’arrière, par rapport au stock existant ou à une réserve d’argent que le jeu devrait dissiper ou multiplier. Ce n’est pas seulement la mise que je joue mais le compte entier d’où elle s’est défalquée, c’est-à-dire que mon compte rejoint le jeu lui aussi, ne gardant plus du jeu que la différence interne et non pas la différence externe qui comptabilise chaque coup en perte et profit par rapport à une règle fixe.
Je ne gagne ni je ne perds par rapport à une échelle extérieure ; c’est un jeu où j’ai aboli le hasard (celui qui ne fait que circuler entre des cases fixes et des sommes encadrées) et où je n’ai gardé que l’événement, sans retour possible et sans revenu (with no return). Je n’ai gardé du jeu que l’éternel retour, car le retour économique, comptable, est fini et mortel. Je n’attends rien du jeu (pas d’espérance mathématique, pas de probabilité à ce jeu-là) ; seule la place attend.
* * * * *
En parvenant (et non pas en venant) à l’hôtel Palmyra comme je suis parvenu hier, en retournant le cercle vide que le Hezbollah avait tracé tout autour – car j’ai laissé le centre venir jusqu’à moi ; c’est le centre même du dispositif du vide, ce discours du Hezbollah rayonnant par haut-parleur sur la guerre de Gaza, ce périmètre de sécurité dressé autour d’un hôtel vide, qui m’en a ouvert l’accès ; on m’a laissé pénétrer dans l’hôtel, non sans avoir retourné mes bagages et inspecté leur contenu, le contenu le cédant ainsi au signe, au toucher, à la surface –, en parvenant à l’hôtel Palmyra comme je suis parvenu, c’est à moi-même et à ma propre pointe que j’aurai été livré, à la différentiation qui m’attendait à l’intérieur ; c’est mon écriture qu’on aura préparée, et on aura fait se jouer tout sur la seule face de la contingence, comme prévu.
C’est la face de cette année 2009 que j’aurai retournée en ne passant pas le réveillon du nouvel an en face des autres, mais en m’en laissant traverser tout seul – en ayant été pour les autres le visage même du défaut et de l’autre face.
09:48 Publié dans Immanence | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, philosophie, marché, échange
04.05.2009
Le champ du livre
Dans un mouvement de recul de la pièce,
de recul dans le virtuel où s’arme l’actuel,
et qui ne regarde plus si l’actuel a fini par être livré,
si l’arme a fait mouche,
si l’implémentation a effectivement débuté,
sort donc,
en un seul sens,
en une seule pièce,
et tirant sa matière comme un dépliant (non comme un contenu)
de l’entre-recouvrement des strates et des vagues de l’immanence,
de ce champ de ruines où l’événement, si ça se trouve,
a été celui de l’événement lui-même,
où ce qui a manqué à sa place a été non pas, comme d’habitude,
l’événement,
mais le feuillet, le cahier, où marquer cela,
(l’épreuve qu’il fallait glisser sous l’empreinte de l’immanence) ;
de ce mouvement de recul,
qui dit qu’on a fait un seul voyage sur le lieu de l’événement,
qu’on a intersecté son processus historique au moins à un carrefour, au moins en un point
et qu’on en est revenu en une fois pour retenir,
cette fois,
de l’événement,
non plus son processus historique mais géographique,
sort donc le livre.
Le livre sort,
ou ressort (il tranche),
comme la chose qui reste à faire (la couverture, la reliure)
lorsque le voyageur de l’événement (que je suis),
le voyageur du marché,
aura attesté en ce lieu d’une double immanence,
celle de la dislocation de la colonne par la ligne,
de la corruption du temple en citadelle et en machine de guerre,
de la transformation du principe transcendant en ligne de défense
dont la moindre brisure,
la plus petite localité,
la plus infime défaillance,
engage aussitôt le tout et peut conduire à la perte de tout,
en un mot,
lorsqu’il aura attesté de l’immanence du marché,
de la fin qui commence
(de la fin, de la finalité et de la chute du temple qui commence comme citadelle),
de l’immanence de la différentiation de la surface,
de la différence en elle-même et de la répétition par elle-même,
et qu’il aura attesté de l’immanence supplémentaire,
conjuguée à la première,
qui lui aura alors imposé de rester sur ce champ de ruines afin d’écrire,
une immanence d’autant plus nécessaire qu’elle est soudée à la première
et que la nécessité d’écrire ne s’est imposée
ni par le sujet
(qui n’existe pas sur ce champ de ruines)
ni par la matière subjective
(ce sur quoi on écrit : le cahier d’écriture même qui est arrivé à manquer)
mais en dépit de cela,
et peut-être même à cause de tout cela,
par elle-même,
comme si l’on disait que l’écrivain était alors descendu « se recueillir » sur le plan au-dessous du plan d’immanence,
le plan où il n’avait plus
ni son être ni son principe ni son moteur,
ni même son champ,
mais seulement l’attraction sourde et muette
qui le liait à la chute de ces ruines,
qui le faisait devenir,
non pas la pierre qui tombe ou le champ qui la reçoit,
mais ce qui reste,
ce qui reste quand on retire tout ce qu’il faut retirer pour qu’un temple tombe dans une citadelle,
pour que la citadelle tombe en ruines,
et pour que l’écrivain tombe là,
dans ce champ de ruines.
Le livre sort lorsque le voyageur-écrivain aura attesté de cette double immanence
qui l’a écrasé sous les ruines et qui a imprimé sur lui
comme les nervures de l’immanence,
le degré même de la différentiation de la ligne,
l’extrême difficulté de la tâche de celui à qui il sera demandé de tracer,
sans lever le crayon,
la ligne de pourtour infiniment brisée de ce temple/citadelle en ruines,
comme s’il ne s’agissait plus de montrer la ruine et l’immanence par la dislocation et la dis-localisation des blocs,
mais par le détail de la ligne elle-même,
comme si,
indifféremment à l’endroit où se situeraient,
par rapport au dessein global,
la plume,
ou la mèche,
la ligne agrandie de chaque pierre devait porter à la fois
le degré de la machine de guerre venue coucher le temple,
et le degré de l’érosion naturelle venue hérisser tout ça.
Le livre sort lorsque le voyageur de l’événement se sera rendu sur place
et se sera perdu sur place,
sur ce champ de ruines,
et qu’il en sera revenu,
qu’il s’en sera soustrait et extrait,
lorsqu’il aura reculé en mettant une croix sur l’histoire,
en déclarant celle-ci conclue et même remplacée
par la double circulation et la double correspondance du vide
qu’il aura laissé avoir lieu là-bas,
à savoir que
pour marquer l’épreuve de ce champ de ruines,
pour attester de la double immanence,
une case vide aura doublement manqué :
celle qui manque toujours pour la raison
qu’elle ne doit pas quitter la surface vers quelque principe transcendant
et qu’elle ne doit pas moins redistribuer le sens et réarmer, recharger, l’actualité
(en un mot, la place toujours vide du nœud de l’écriture,
le virtuel où il faut se retirer pour comprendre
ce que fait là encore la ruine,
quel est son lieu d’être,
et pour comprendre la raison pour laquelle je suis venu m’y immerger,
ou plus simplement,
le phénomène par lequel mon atterrissage sur ce champ de ruine et d’écriture,
au volant de cette marque jaune,
après les vides et les interstices et les raréfactions des sommets,
a pu se faire) ;
et celle qui est censée porter l’empreinte matérielle du manque
et de la vitesse de circulation infinie de la première,
à savoir le cahier de l’écriture,
qu’il a fallu me dépêcher sur place comme la première nécessité,
comme la raison vide, l’ensemble vide qui ne disait rien,
c’est-à-dire qu’il ne disait rien de plus que le degré pressant de cette double immanence ;
il ne disait rien de plus que l’absence la plus cruelle,
la plus inacceptable,
celle de la demeure de l’événement,
de la page qui portera son empreinte et où il sera consigné,
de l’endroit où doit rester et demeurer le principe de cette ruine et de cette immanence
lequel,
comme il s’agit d’immanence,
ne peut plus être un principe et ne peut plus demeurer,
habiter,
à la manière de l’être et de la demeure de l’être (Heidegger)
mais à qui il ne reste plus qu’à rester,
à être ce qui reste, ce qui restera à faire,
non pas pour rassembler tout ça – car c’est l’addition qui rassemble –
mais pour se promener sur le lendemain de tout ça,
sur le champ restant de tout ça,
comme on se promène sur un champ de ruines.
Le livre sort dans le mouvement de recul naturel,
résiduel,
de ce voyageur de l’événement
(qui se sera fait d’autant mieux dépasser par l’événement,
et submerger par sa vague d’immanence,
qu’au moment de le capturer et de le découvrir
– au moment de plonger dans la nappe de l’événement et de lui « ôter sa couverture » –
il lui aura manqué ce qu’il pensait le mieux préservé de l’événement,
le moins sujet à une dramatisation,
la case dont la présence ou l’absence n’ont jamais été un événement,
à savoir le cahier d’écriture lui-même) ;
le livre sort lorsque,
par réaction à ce double vide et à ce double manque,
et comme en regardant de loin,
avec du recul,
la croix de l’histoire où ils se rencontrent et s’annulent et,
par là,
marquent la page de la marque qui leur correspond le mieux,
la marque plus que vide du double vide,
le voyageur déclarera qu’il y a matière à faire,
de ce double manque et de cette croix et de cette fin de l’histoire,
un livre.
Le livre ne se sera ainsi jamais rendu sur les lieux.
Il faut réellement croire que l’histoire et le processus historique
sont définitivement crucifiés par la constatation vide du manquement du cahier vide,
de même, il faut croire que le processus du marché
est définitivement crucifié par le manque que j’ai constaté
du plein milieu de cet autre champ de ruines,
de cette tapisserie du marché que je suis allé tenter de fabriquer à Sydney,
du milieu de ce territoire dont l’immanence
a plus que dentelé les frontières
et où les blocs théoriques et les modèles
trébuchent les uns contre les autres comme des pierres sur un champ de ruines ;
il faut réellement croire que le processus de l’histoire
est crucifié par ce cahier des charges pour l’écriture du marché
(pour l’implémentation de l’outil d’écriture du marché)
qui est arrivé cruellement à me manquer,
pour comprendre que le livre qui me reste entre les mains,
comme déplié,
comme le dépliant de ce site archéologique,
quand je me retire de là,
est le livre dont le processus est,
cette fois,
en une seule fois,
non pas le récit de l’événement,
(ce qui serait, encore une fois, le calque du processus historique)
mais le processus géographique de l’événement.
Je ne veux pas,
avec ce livre,
dire que j’ai vécu l’événement ;
car c’est avec le cahier manquant que j’aurai vécu
bien plus que l’événement :
je me serai moi-même imprimé dans ses pages ;
je me serai moi-même retourné,
à la faveur de l’inversion créée par la double composition du vide,
par le manque du cahier vide,
jusque sous la matière de l’événement,
et au lieu de l’imprimer sur ma page,
je me serai glissé sous sa masse,
littéralement faufilé,
à une vitesse encore plus grande que la vitesse infinie
avec laquelle il a lieu et prend d’habitude son sens,
sous son angle et son arête ;
car j’étais alors transmis sous sa surface,
au-dessous du plan d’immanence même,
et comme à son envers,
non par la propagation topologique de la vague d’immanence
et la déformation de la surface qu’elle entraîne,
mais par un appel du vide encore plus véloce,
qui était l’appel du vide du cahier vide
qui me manquait
et dont le dépêchement jusqu’à moi,
cette pétrification et cet engagement absolu de l’axe de la géographie et de l’histoire,
dans cette unique trajectoire de livraison,
a créé l’événement que je suis à ce jour incapable de nommer et de décrire,
sauf à dire qu’il y a là matière à faire un livre.
Si l’événement est le nom d’une situation
arrêtée au bord du vide,
comment nommer la situation déjà envenimée par l’écriture,
et qui l’était cette fois encore plus
par le manquement du support de l’écriture,
la situation arrêtée,
toute en attente que parvienne jusqu’à moi le cahier vide
qui est venu à manquer ?
La situation
– elle-même déjà envenimée au-delà de la situation ordinaire
et de la rencontre des signes par le désir pressant d’écrire en ce lieu –
était doublement arrêtée par le vide,
à la fois comme événement à venir
et comme l’explication de cet événement,
comme sa livraison,
par la liaison tant attendue avec le cahier vide qui allait débloquer la situation
en laissant aller l’écriture qui l’envenime.
C’est avec le cahier manquant que j’ai achevé de vivre l’événement,
que je l’ai vécu jusqu’au bout,
jusqu’au vide au bord duquel il est arrêté d’ordinaire ;
sauf que la complication était celle-ci,
chez moi,
que j’avais remplacé le site de l’événement par le champ de l’écriture,
compliquant ainsi le signe en écrit,
et envenimant la situation au-delà du site événementiel,
et que,
ayant substitué au vide qui arrête
le processus vide de l’écriture censé répéter tout ça
et remplacé l’arrêt du vide par l’arête du dé qui roule,
j’avais alors reproduit l’arrêt du vide au niveau du dessus (ou du dessous),
car ce qui arrêtait alors l’écriture,
ce processus de l’histoire et de la différentiation,
ce marché,
ce processus qu’est le virtuel,
c’était ce cahier vide qui manquait
et dont la place était restée vide,
un vide dans le vide, donc.
J’ai vécu l’événement jusqu’au bout,
jusqu’à travers la page où,
l’ayant plus que vécu,
on dit qu’on est marqué par lui et que
pour le marquer
il suffit alors de substituer la page qu’on est devenu à celle-ci
ou au plan d’immanence sur lequel il advient d’habitude ;
sauf que chez moi la substitution et l’échange,
cet extrême que j’aurai donc vécu,
étaient encore plus exacerbés par le double appel du vide,
par le fait que ce que je vivais alors,
c’était le manque du cahier sur lequel je laisse aller mes arrêts et mes différentiations,
et l’événement qui allait me le donner.
Mais je veux dire,
avec ce livre,
que j’ai visité l’événement
(et que j’en suis revenu)
comme un site géographique.
Il faut que je revienne de ce voyage,
en un seul sens,
avec un livre
qui se sera déplié naturellement à partir du monument vide qui aura eu lieu là-bas
(cette croix de l’histoire et ce manque du cahier,
suivis de son contrefort et de sa contre-attaque,
de sa contre-vague
qui a été le dépêchement à moi,
dans un mouvement de rechargement automatique,
par automobile,
par taxi anonyme,
du cahier vide,
de ce chargeur plein qui manquait),
et non pas un livre qui aurait résolu de retracer,
de raconter,
l’histoire de ce manquement (dépêchement).
Il faut que j’en sorte avec un livre qui sera devenu le lieu de l’événement,
et non pas l’endroit où ont lieu les événements.
C’est le livre où se passe l’événement,
non pas le lieu où il se produit,
où tel ou tel événement aurait lieu,
mais où l’événement en tant qu’événement a lieu :
ce livre est le domaine de l’événement.
Les livres sont un lieu, une parcelle ;
autant le cahier vide est un carrefour,
une croix,
une case vide de redistribution, qui,
parce qu’il a manqué,
m’aura imprimé et comprimé encore plus sous la surface de l’événement,
me laissant attendre qu’il passe, qu’il circule et qu’il me rejoigne,
pour me laisser passer et revivre,
autant le livre est quelque chose que je ramène,
quelque chose que je sors.
Je me suis laissé prendre par la nappe du cahier ;
je me suis laissé happer par sa langue,
et comme il manquait doublement,
une fois en lui-même, comme différentiation,
et une fois par lui-même,
par son propre manque et son arête de dé devenue un arrêt d’écrire,
ce sont deux impressions qu’il lui fallait plutôt qu’une,
et il m’a ainsi entraîné dans les rouleaux de sa rotative,
si bien que les pages du livre immanent étaient déjà imprimées sous la surface.
Comme le processus historique, le récit, est,
dans mon cas,
resté coincé sous la croix de l’histoire,
sous la presse de l’immanence qu’a appuyée doublement le vide sur moi,
une fois pour écrire,
et une fois parce que le cahier d’écriture a manqué,
il ne me reste,
dans mon mouvement de retrait,
dans ce que je dégage et sors avec moi en refluant de ce champ d’immanence,
qu’un dépliant,
un livre, une parcelle,
où l’événement que j’aurai attesté là-bas et dont j’aurai doublement marqué l’immanence,
aura laissé emporter son lieu.
Un livre, une machine à voyage, une pièce transversale à l’histoire,
qu’il me suffit désormais de recharger une fois,
et toutes les fois,
pour me rendre sur le lieu de l’événement,
pour reproduire l’événement,
non pas dans un lieu autre, extérieur,
celui-là, ou un autre, où l’événement aurait lieu,
mais dans son lieu intérieur,
le lieu qu’il a,
le « il a lieu » de l’événement.
10:11 Publié dans Immanence | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : écriture, philosophie, marché, échange
27.04.2009
Le marché du livre
Il y a le livre du marché, la place du marché, le point du marché, la presse du marché, le marché comme champ de ruines, le dépliant du marché, et maintenant, il y a le marché du livre.
Le livre du marché vient après le marché qui a lui-même été défini comme étant toujours ce qui vient après ; et ainsi, le livre du marché ne peut ni récapituler le marché ni succéder au marché ni s’identifier avec lui, mais plutôt, s’échanger contre lui, créant ainsi, après le marché, non pas un livre, mais le marché du livre ; créant, après l’échange qu’a toujours été le marché, le seul échange qui puisse venir après et qui est que tout le marché va s’échanger contre le livre. Ainsi, le « marché » sera effectivement venu après le marché (comme il se doit, car il est toujours ce qui vient après, absolument), mais en le déplaçant au niveau supérieur où c’est maintenant le livre qui propose ce marché à l’écrivain.
La place du marché est la place de l’éternel retour, celle dont la manière d’y retourner éternellement est de dire qu’on écrit toujours à partir d’elle. Elle est donc la place où se noue l’écriture et où se décide l’écrivain ; la place de laquelle sort l’écrivain en empruntant la voiture-pensée, la pensée automobile, la marque française du territoire.
La Place est la place au numéro infini, la case (square) vide qui relance le dé et qui redistribue le sens et la probabilité. Elle est ma place de marché au sens où elle est ma fourchette de prix : cet intervalle vide où je me tiens debout et où la seule pensée qui me vient est celle qu’il faut déplier vers l’extérieur. Elle est la place à partir de laquelle j’écris toujours, où je m’engage dans le processus de l’écriture qui est forcément géographique et non pas temporel (il est le processus de l’histoire et non pas un processus historique), un processus qui met la distance des points de vue entre les choses, une distance ordinale et non pas métrique ou qui serait à franchir dans un espace cardinal.
Le processus d’écriture est un processus de risque et d’écart (une variance, essentiellement) qui met entre les choses la distance maximale qui est que celles-ci ne se suivront jamais au sein d’un même processus temporel mais que c’est tout le processus, toute la distribution de probabilités, tout le contexte, qui doivent changer pour mener d’une chose à l’autre. Ainsi les choses ne se suivent-elles pas dans le temps, mais comme les étapes du processus géographique : celui du virtuel, celui où le virtuel se différentie plus à chaque étape et qui relance donc, à chaque itération, tout le passé, toute la façon dont les choses et leur distribution auraient dû être pour que le degré de différentiation actuel soit ce qu’il est.
La place du marché est la place qui produit mon écriture, c’est-à-dire ma sortie, mon écart, ma distance ; et comme j’écris toujours à partir d’elle et qu’écrire c’est sortir, cela veut dire que dans la phase de réarmement de l’actuel, dans l’espace de recul du virtuel, elle est la place où je demeure, la place où je me retourne sans cesse : la place que j’habite de cette façon si peu habituelle d’habiter qui ne consiste pas à y être mais à y écrire, non pas à y demeurer mais à y rester à la manière d’un reste et d’un vestige, à la manière d’une ruine sans cesse travaillée par l’immanence.
Le point du marché est le point de retournement et d’inversion où me mènera le dS (et non pas la DS) une fois qu’il se sera injecté sous la surface et que, s’étant accroché à Sydney, à l’autre bout du monde, comme le point de tricot où il nouera le premier fil pour commencer à tisser la fabrique du marché, il aura retourné le globe entier jusqu’à moi comme un gant ou comme un ballon, m’en démontrant le vide, ou plutôt la disparition et la dépose, devant la remontée du local qui n’admet plus de global. Le dS (le véhicule de pointe du marché) me montrera la fin de l’idée de l’orbite, de la communication et du système de positionnement global.
Le local, cette différentiation locale et répétée, n’admet qu’elle-même comme global, puisqu’elle se creuse et se fracture à l’infini, ne débouchant de ce côté-ci que sur le vide (en tout cas sur aucune matière ralentie, sur aucune ligne qui serait définie) et produisant, tissant, de l’autre côté, la surface : une chose, un tissu, une fabrique qui a une dimension strictement supérieure à celle de la ligne.
Le point du marché est le point que je ferai. C’est-à-dire qu’il est le résultat de ma pensée, mon affirmation dans le monde, mais également le point que je ferai au sens où l’on navigue et où l’on fait le point et où l’on s’oriente dans la pensée ; le sens où l’on repère le point du monde où on voulait en venir ; le sens où l’on se repère, mais dans l’espace ordinal non pas cardinal, à l’inverse (c’est le mot) de tout système de positionnement global.
Si la DS doit se transformer en dS, la marque française du territoire devenir la marque du marché et sa fabrique, la voiture-pensée devenir cette écriture infiniment fracturée et infiniment risquée qui va réellement impliquer, cette fois, toute la différentiation du virtuel à chaque angle, alors la place du marché à partir de laquelle j’écris toujours trouvera enfin à Sydney – ce nom de lieu qui est la conjonction du signe et du cygne (noir) et du dS – son inversion, son point, le lieu que je n’habiterai pas plus et auquel, éternellement, je ne retournerai pas moins, mais qui sera malgré tout une arrivée là où la Place était un départ, un envers là où elle était un endroit:
Il sera ma sortie, enfin, dans le monde, mon implication à sa surface, le nœud que j’y aurai fait, l’inversion de mon point (un point à l’envers, un point à l’endroit), ma marque de fabrique, le produit de ma boîte, la limite de fracturation de ma ligne, telle que si la DS est la marque française du territoire le dS sera la marque de la déterritorialisation absolue venue se conjuguer avec la déterritorialisation relative du fractionnement et de l’empiètement des modèles ; il sera le point qui débutera la fabrique du marché et qui formera, avec le point de sortie (la DS et la Place), cette première entaille et cette promesse de l’écrivain, et avec le tour du monde (cette étape de la fiction et de la réplication), le troisième point (l’inversion et la dépose de la boîte : le virtuel comme différentiation infinie) qui est requis pour dresser le plan d’immanence.
* * * * *
La presse du marché est cela qui fait que le marché nous presse d’écrire et ne nous lâche pas avant que nous n’ayons écrit, mais qu’en même temps il nous bloque, c’est-à-dire que sous cette presse-là, il nous manquera à la fois le sujet sur lequel écrire et le support, le cahier, sur lequel presser pour écrire.
La presse du marché est l’ultime affirmation du virtuel, le commencement du processus géographique du marché, les répétitions et les allers-retours que je commence à faire à Sydney pour expliquer à cette banque, qui a posé la question australienne du marché, pourquoi ma boîte est vide et pourquoi l’outil (que je ne sors même pas d’une boîte afin de le leur « produire » et de le leur vendre) n’est pas l’outil d’écriture du marché au sens de la formule originale et d’un principe de génération transcendant du marché, mais un outil de répétition du marché, un stylet, une mèche, qui ne fait que fracturer la ligne de défense du marché encore plus, et creuser dans l’immanence le vide que ne pourra combler et recouvrir qu’une autre vague d’immanence, signalant ainsi à ces Australiens que pour faire le marché des options vanilles et inverser, inférer, leur surface de prix, il faut s’appuyer sur une ligne plus écrite et plus différentiée encore, celle des prix des options exotiques.
La presse du marché est la phase qui va finir par imprimer le marché, c’est-à-dire qu’elle va achever de le graver du côté du virtuel. Elle me fait continuellement aller et venir à Sydney parce que j’ai du mal à expliquer que rien ne doit désormais se suivre dans le sens du processus industriel ou temporel, que rien ne doit se suivre à l’endroit, mais que tout doit désormais se suivre à l’envers, dans le sens où, pour expliquer le marché, il faut s’y impliquer de plus en plus, et où, pour simplifier et résoudre le problème du marché, pour en occuper enfin le centre et devenir le faiseur du marché, il faut compliquer le problème, explorer jusqu’au bout le processus géographique de complication des payoffs qui fait qu’aux vanilles doivent succéder les exotiques, etc.
La presse du marché est le moment qui annonce la sortie du livre du marché. Car c’est lorsque je me convaincrai que le virtuel est éternel et qu’à la presse du marché il manquera toujours le sujet transcendant, seul capable de décharger enfin la pensée, et toujours le cahier des charges, seul capable de faire débuter l’implémentation actuelle du processus, c’est à ce moment que je réaliserai qu’il faut croiser l’histoire avec la géographie pour débloquer la situation et que, à l’urgence de me faire parvenir le cahier manquant, de faire suivre l’empêchement d’écrire par le dépêchement du cahier, ne pourra jamais répondre, en raison de ce double vide et du vide de l’idée de constater cela, que le retirement dans l’hôtel en face des ruines, ce virtuel du temple, c’est-à-dire l’idée (vide) qui ne regardera plus l’actualité, l’idée qu’il y a, dans le récit de cet empêchement/dépêchement, matière à tirer un livre.
Et ainsi, ceux qui se sont approchés tellement de la ruine au point d’être pressés par elle s’en tireront avec le livre. L’écrivain, censé livrer l’outil d’écriture du marché et donc écrire là, directement ou indirectement, le livre du marché, parviendra à la ruine et à la presse du marché, et c’est le point où il se retirera dans le marché du livre. C’est le moment où il comprendra que le livre du marché, qui ne peut que succéder au marché, ne peut lui succéder qu’à la faveur d’un échange de termes, qu’en devenant le marché du livre.
Le livre retire alors l’écrivain du marché en lui proposant comme marché d’échanger son livre contre le marché et, une fois qu’il sera parvenu à la croix de l’histoire, de se retirer dans l’hôtel, en emportant du récit du double vide et du double manquement la matière d’un livre. Je disais que le livre trouvait dans ce « pas de côté » une ultime différentiation, car c’eût été se replonger dans l’axe de l’histoire et du processus de duplication du marché que de se contenter de rapporter le récit des voyages répétés à Sydney. Au contraire, en me retirant dans l’hôtel virtuel (cette demeure de l’écrivain) qui me tirera sur le champ de ruines, lesquelles me presseront alors d’écrire, me bloqueront et me marqueront de nouveau, me ruineront de nouveau et ne me laisseront de nouveau d’autre choix que de me retirer dans le livre, en me retirant dans l’hôtel virtuel, j’emporte le livre du marché dans la géographie (une manière de le gagner définitivement, donc).
Et ainsi, par le marché du livre, on revient à la place de l’écrivain, qui est la place du marché, ne l’oublions pas. Car il s’agit en premier lieu de livre et non pas de marché : c’est le livre qui s’est déplié entre nos mains et qui s’est trouvé entre nos mains au moment du retirement. Le livre du marché, ce sont tous les hôtels où l’écrivain s’est retiré après avoir été pressé d’écrire par le champ de ruines (après avoir été lui-même imprimé sur le virtuel). Il remporte ainsi le livre, mais en y situant définitivement, cette fois, le risque, c’est-à-dire le marché. Il se retire dans le virtuel, pour de nouveau être tiré sur le champ de ruines, et ainsi il se réarme et il se renoue, il affirme de nouveau le nœud de l’écriture : ce pourquoi on devient écrivain. Il se retire dans le virtuel, là où l’histoire ne se fait plus mais où elle se répète, et où l’écriture peut se faire. Mais il ne s’y retire pas comme dans une demeure. Car il demeure-là par l’écriture, il reste-là par l’écriture, il se ruine par l’écriture.
10:26 Publié dans Immanence | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : marché, écriture, philosophie, histoire
14.01.2009
Hôtel Palmyra (II)
J’ai donc atteint ce stade tellement immanent de l’écriture où tout sujet qui la précèderait et qui la surplomberait (la dépassant ainsi d’une tête) et sur lequel elle serait censée écrire (que ce soit le sujet, la matière de l’écriture, c’est-à-dire le thème sur lequel elle porte, ou carrément sa matière subjective, le support matériel de l’écriture, la feuille ou le cahier) a disparu, et où cette nécessité préalable de l’écriture (« Je détiens un sujet : il faut que je l’écrive ! », et jusqu’à ce devoir de l’écriture qui ne serait suscité que par la page ou le cahier à remplir et qu’on ne pense devoir, pour la raison, justement, qu’il ne serait provoqué que par le vide, à aucune nécessité) l’a entièrement cédé à la véritable nécessité d’écrire, celle qui vient par après, celle qui appelle la pensée à se développer après coup, sous la contrainte de la contingence et de ce qui vient, de ce qui arrive, c’est-à-dire que cette nécessité-là, parce qu’elle est contrainte par le contraire de la nécessité qui est la contingence, est contrainte en réalité de se répéter tout entière à chaque coup de la contingence : elle n’est répétée que dans le virtuel, allant à chaque fois redire l’être dans le sens qui est le sien, et ainsi acquiert-elle une force infinie.
Si la pensée se développe sous l’effet d’une rencontre, qui ai-je rencontré à Baalbeck, à l’hôtel Palmyra, pour que le seul compagnon que je désire par suite de cette rencontre soit mon cahier vide, pour l’envoi duquel non seulement la nécessité historique a cette fois été mobilisée (la loi de succession qui fait que je dois remplir un cahier après l’autre, et encore la loi de succession des jours qui m’enchaîne au devoir d’écriture journalier) mais également la nécessité géographique : ces deux routes historiques (concourantes ou divergentes ? différentiées ?), la route de Damas et la route de Baalbeck qu’il a fallu rassembler en la nécessité de leur nœud, faire exprimer dans leur embranchement, et précisément dans leurs sens respectifs (l’une allant à Damas, avec tout ce que ça signifie comme fabrique de tissu et intelligence interprétative, transversale, du Proche-Orient, et l’autre allant rejoindre un plan d’immanence plus sous-jacent encore, celui qui s’étend sous la machine de guerre, qui collecte les ruines du temple et la trace de sa différentiation par la guerre, celui où s’arme et se recharge un virtuel à la double voix et à la double ligne, car non seulement il dit l’être comme il se doit, mais il dit, en plus, le lieu d’être de ces ruines, ce que ça signifie qu’elles soient là, posées, et que nous soyons posés en face d’elles, que si ces ruines n’ont plus aucune actualité, quel sens cela a-t-il vraiment qu’on vienne à elles comme ce qui vient et ce qui arrive, quel est le sens de notre événement, de notre arrivée, dans ces ruines, et quelle ligne, quel plan, encore relever de leur site (je dirai plutôt : de leur situation envenimée) si la différentiation a atteint en elles un degré tel qu’elles ne sont plus que lignes brisées qui tombent et que même l’actualité a du mal à leur venir), ces deux routes que j’ai dû mobiliser, avec la marchande d’étoffes prenant le chemin de l’une, dans la navette historique de son tissu et de sa fabrique, et s’arrêtant à l’embranchement de l’autre, à Chtaura, pour me destiner ce cahier vierge, qui n’était plus alors une pièce préalable du moteur de l’écriture mais une case vide, manquante, justement dépêchée après ?
J’ai atteint ce stade de l’écriture et de ma fabrique – et il a fallu, pour cela, investir l’hôtel Palmyra vide, dont toute la nécessité doit également s’interpréter après coup comme étant celle de l’écriture et de son moteur – où je me noie et je m’immerge dans le lieu d’écrire ; où je ne discerne et ne prévois aucun sujet particulier avant de m’imprégner et de m’imprimer moi-même dans le lieu, où le virtuel, une fois reconnu son lieu, et le nœud de l’écriture, une fois désigné à la croisée de la table en marbre et des colonnes romaines, m’ont tout de suite imposé d’aller dans le seul sens que je connaisse qui est celui d’écrire, et le récit, inverse (parce que je me trouvais saisi du lieu et du nœud avant de disposer de la page), a alors consisté à écrire un livre à l’extérieur du cahier, justement le récit de la façon dont le cahier a été livré, expresse, à partir du nœud des deux routes, de l’Histoire et de la géographie, au point qu’on pouvait penser que le cahier (et sa nécessité a posteriori) n’ont été inventés que pour créer ce livre (ce récit d’une livraison) ; car alors c’était la seule manière de dire quel sens cela pouvait avoir de se retrouver sur ce site, dans cette situation envenimée, et de devoir écrire.
Ce qui me met dans cette situation de redistribution et d’écriture, c’est évidemment la place vide de l’hôtel Palmyra, dont tous les fils et toute l’histoire de la conservation en l’état (à cause de la guerre, des religions, et de l’immanence, à cause de l’art et des festivals) seraient à redire afin d’installer en son centre, comme une seule voix venue du virtuel, le lieu d’écrire.
Jadis lieu et site de transcendance que la ruine et l’érosion ont transformé en milieu de pure immanence, les ruines du temple de Baalbeck ne m’attirent pas tant par leur monument qu’elles ne me noient dans les vagues et les replis de ce qui les découvre et les recouvre, à savoir ce flux et ce reflux d’immanence qui n’altère pas la tension de la surface et le plan mais fait simplement pénétrer les uns dans les autres les ouvrages de la marqueterie ; et ainsi, après avoir assisté, en elles, doublement à l’ouvrage de l’immanence, une première fois par la guerre, par la transformation des colonnes espacées et transcendantes en lignes infiniment fracturées de la défense locale, en lignes infiniment différentiées et localisées par l’acte de guerre, qui devient, à travers chacune des meurtrières, à travers chacune des pierres, un arrêt de mort, c’est-à-dire une répétition (essentiellement une brisure ; et j’ai déjà dit que tuer, c’était répéter ; sans parler de l’arrêt qui est une répétition) qui relance toute la ligne (le temple, en devenant citadelle, devient une ligne fractale où chaque angle, chaque meurtrière, engage la totalité de la ligne de défense et peut tout à la fois la défaire et livrer la citadelle), et une deuxième fois par le temps et l’infinitésimal fracturation de l’érosion, je ne peux plus établir avec elles que les liens de l’immanence qui sont de la surface et de la fabrique, c’est-à-dire qu’ils sont de l’écriture, si bien que les ruines me saisissent et m’arrêtent comme un lieu d’écrire avant qu’elles ne soient un lieu d’être ; elles me saisissent comme une arme dont peu importera qu’elle soit livrée et quelle livre son actualité et dont seuls compteront alors l’armement et le virtuel ; elles me saisissent par le devoir d’écrire, par le moteur de l’écriture et son rechargement/réarmement, avant de m’en offrir la réalisation actuelle, si bien que pour inventer et créer ce mode unique de livraison, pour faire un livre, non pas qui relie et qui recouvre le cahier mais qui a lieu à l’extérieur du cahier, il ne s’est trouvé rien de mieux, pour constituer le récit, que ce cahier qui manquait soudain à sa place et qu’il fallait me dépêcher.
Ce cahier, peut-on dire, était mon modèle de raccordement à la surface du marché : la livraison actuelle en importerait peu (comme importait peu la livraison du modèle à la banque australienne), mais seulement le virtuel dont il provenait et dont il retournait (jusques et y compris l’éventualité que le chauffeur de taxi l’égarât et qu’il ne me parvînt jamais) ; car c’est ainsi que doivent s’écrire les livres en milieu d’immanence pure, sans aucune saillie ni transcendance, mais en donnant leurs pages à imprimer (comme une empreinte) à la surface.
10:13 Publié dans Immanence | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : immanence, deleuze, écriture, livre, virtuel