12.10.2009

Double contingence

Capacités labyrinthiques du service. Couloirs du service qui convergent tous sur moi. Boyaux du service qui convergent sur moi comme des armes, dans un geste qui n’est pas censé se produire, qui n’est pas automatique ou nécessaire – l’arme du service n’étant pas automatique ; n’étant qu’un fusil à répétition – et qui n’est pas contingent non plus.

Car il sert la contingence, et la contingence c’est moi. Je suis ce qui arrive et le service est à mes ordres (à moins que ce ne soit la contingence qui dépende du service pour la raison qu’elle ne serait jamais venue se servir en ce lieu et que je ne me serais jamais rendu à cette place si je n’étais pas sûr d’y être servi) ; sans oublier que le propre des couloirs du service est de converger en un point et qu’on serait tenté de lire, dans cette sommation des possibilités, la nécessité et non pas la contingence.

Je ne vois plus le monde que comme une place que j’occupe sans bouger, que j’occupe en sautant sur place et en ré-enchaînant avec la place la phrase, en répétant un mot, ce que dit déjà la matière dans le seul sens qui soit et à quoi m’introduit seulement la fente dans la matière, comme une préposition.

À force de guider ce processus sans lumière et sans possibilité, qui fend la matière pour y fonder le vide et pour inaugurer l’ontologie de la multiplicité ou le sens de l’être à même le plan d’immanence ; à force de recevoir du lieu et de m’orienter, sur place, dans le seul sens de sa face qui est celui où la contingence retourne éternellement et me retourne ; à force de demeurer à l’envers de l’endroit, dans la disposition qui enchaîne et qui est la disposition fondamentale de l’échange, je finis par faire venir à moi autre chose que l’accident dans la substance ou la contingence en la matière ; je finis par faire converger sur moi les capacités labyrinthiques du service de la pièce, qui produisent pour moi l’impossible, qui me montrent les infinis pouvoirs de ceux qui se sont enchaînés au lieu afin de servir celui qui arrive, de ceux qui ont développé une faculté inhabituelle, inattendue, extrasensorielle et extraordinaire, à la manière des aveugles, pendant la longue période – de loin la plus longue – de leur privation.

Car dans l’attente de ce qui arrive, dans leur habitation de la place qui est en fin de compte leur habitude, les serviteurs du lieu sont à la fois privés de contingence et de nécessité : de contingence pour la raison que rien n’arrive (et que, quand bien même cette non arrivée des choses, ce non commencement du monde, serait encore l’œuvre de la contingence, cela n’accède pas encore au plan, que l’on imagine reculé et encore plus labyrinthique que la contingence elle-même, où le serviteur doit s’occuper en attendant), et privés de nécessité parce que cela qu’ils finiront par faire, cela qui sera forcément plus extraordinaire que l’existence et le nombre pour la raison que la contingence est elle-même première à l’existence et à la multiplicité (Meillassoux) et que ces serviteurs, qui sont désœuvrés quand la contingence n’arrive pas, sont justement ses serviteurs (c’est-à-dire qu’ils produiront ce qui doit se produire quand la contingence sera « reçue » dans la place : ce sont eux qui tirent, ce sont eux qui servent la pièce d’artillerie), cela, ils n’étaient pas censés le faire.

* * * * *

Ainsi ces serviteurs désœuvrés, ces êtres sans œuvre, dans la longue période où ils sont livrés à eux-mêmes et qu’ils ne peuvent que prolonger encore en une nappe aux multiples plis, en une multiplicité (manifold) qui s’insinue entre la contingence et la venue de l’être à l’immanence, développent-ils une faculté, en aveugles de la contingence qu’ils sont et en rats des couloirs labyrinthiques de son service, un pouvoir anormal, celui de faire communiquer, quand ils le souhaitent, la surface où se produisent les événements avec autre chose que le stock, autre chose que l’inventaire ou le nombre de l’être : de la faire communiquer avec la capacité de la contingence de se servir elle-même et de ne rien produire encore (car pour produire quelque chose, il faut que le client arrive), de la faire communiquer avec le réservoir des choses qui seraient à produire pour la contingence, à chaque répétition, par le geste de celui qui la sert, mais que le serviteur destine, maintenant qu’il a résolu de se servir lui-même et de produire, pour les beaux yeux du client qui arrive le plus souvent et qui saute sur place, les dessous du service de la contingence en même temps que la contingence, à autre chose que la loi du nombre et de la correspondance ;

si bien que, dans une éclaircie qui ne sera ni celle du nombre, ni celle de la création de matière, ni celle de l’accident ou de l’illusion, mais qui sera comme une invitation pour le processus d’écriture à venir plonger dans ce labyrinthe du service (dans ce monde obscur où le serviteur de la pièce attend, dans ce stock qui n’a pas de prolongement pour la raison que personne ne pourrait le suivre ou le dénombrer), le serviteur produira à la surface le double de ce qu’on attend, deux fois l’événement, une fois pour la matière et une fois pour l’écrire : une invitation presque obscène à l’adresse de l’écrivain, lequel panique, au vu de la maigreur de la pointe de sa plume, à l’idée de l’indéchiffrabilité et de l’incompatibilité qui frapperaient soudain le monde, si les carrés de chocolat, qui n’avaient jusqu’alors jamais quitté la compagnie de la tasse et jamais dévié du mouvement à sens unique du service, se trouvaient multipliés par deux.

* * * * *

Je voudrais ainsi que la même « violation » des lois de conservation de la matière qui ne serait due qu’à la faculté du service d’aller toutes les fois dans le sens unique de la contingence, sauf une, où il ira dans son double sens (dans le sens extraordinaire revenant à la doubler et à la dépasser, à produire deux événements au lieu d’un, à aller plus vite que la contingence à force que le serviteur devance le désir du client qui arrive pour ne pas dire qu’il devance son arrivée même), je voudrais que la même multiplication, la même communication avec les couloirs labyrinthiques du service et avec le stock innombrable où ils puisent, se produise à la surface de la table où je croise R. M. et que l’extraordinaire qui s’y produira – cette association et cet enchaînement qui auront l’air de provenir de la table et de sa compagnie enfin fondée, de ce point de retournement et de conversion qui aura lieu au centre de la matière que R. M. et moi aurons traversée, lui en venant de la crise du crédit de la littérature et moi de celle du marché – en réalité dépasse la contingence et son plan et soit le signe du service de la contingence venu cette fois la doubler, venu livrer à l’écrivain le début du fil qu’il suffira de tirer pour dérouler l’endroit où le serviteur habite : pour commencer à raconter l’histoire du lieu alors que celle-ci n’était pas censée apparaître.

Je me demande ainsi à quoi ma compagnie de R. M. pourrait servir et qui pourrait nous servir.

Je reproduis le fil des événements, l’image de ce lieu où nous avons dîné et où nous nous sommes fait servir, et je me répète que le plan d’immanence de notre entreprise est déjà situé là en entier, que nous sommes comme d’habitude arrêtés au bord de rien, qu’il n’y a aucun principe, aucune vision, aucune direction et aucun phare que R. M. (qui a parlé de « texte phare ») pourrait dresser au dessus de la table et que celle-ci sera la seule à être dressée, en un mot, que R. M. est aussi perdu que moi et que, une fois parvenu comme moi au bord du plan, lui non plus n’aura trouvé que le vide, et d’autre sensation (pour ne pas dire, d’autre certitude) que celle de toucher le bord et d’en sentir, sous la plante des pieds, l’arête.

C’est-à-dire que nous avons tous les deux reconnu ce point intime de la matière, le point de la conversion, la genèse de la contingence, la fente qui enchaîne, le fondement de la table ; nous avons tous les deux détecté dans la crise, non pas un effondrement, non pas la chute suivie du repos, mais la dynamique de la genèse, cela que la crise risque de nous faire perdre – le marché – et qu’il faudra pour cette raison reproduire : cela que nous perdrons dans la pensée et dans l’écriture et qu’il s’agit, pour cette raison, également de reproduire, et qui est le risque et la spéculation.

Pour cela, nous avons dressé la table ; nous nous sommes assurés de notre plan ; nous savons qu’il faut commencer et nous avons trouvé la place où commencer, le marché qui vient au livre, le market-making qui rejoint le bookmaking, cette association secrète/sacrée entre, d’une part, ce qui s’écrit et s’imprime, et, d’autre part, ce qui s’échange et qui porte la contingence imprimée sur sa face comme la façon la plus immanente d’imprimer et d’échanger quelque chose.

* * * * *

Arrivé, par l’écriture, au point de la ruine, au site événementiel où je me suis arrêté en face des ruines, à cette occasion unique qui n’a été donnée qu’à moi et qui montrera – là sera l’effet principal de la conversion – comment la matière peut se connecter aux hommes, comment la contingence, cette arrivée sur la place dégagée du temple devenu citadelle devenue mosquée devenue parti de Dieu – et quel autre sens donner aujourd’hui à l’hôtel Palmyra et au service des ruines ? –, peut faire naître une association, une écriture ;

arrivé en cette place unique mais qu’il faut répéter – là sera l’objet de l’association ; là sera la façon de sauter sur place et de consacrer ces lieux devenus vides ; là sera la croix de l’histoire, l’attente des ruines qui me pressent d’écrire et qui ont fait venir mon cahier à moi, et à sa suite, R. M. ; là sera le lieu de l’association, la façon de commencer à raconter l’histoire à partir de la géographie, à partir de ce lieu parmi les lieux du temple de Baalbek à condition d’en posséder les clés –,

arrivé au point où j’ai formulé le marché du livre, la somme des produits dérivés que le livre devra emporter, et où j’ai attendu le cahier pour en sortir le livre et m’en sortir avec le livre, arrivé à cette croix de l’histoire que j’ai repérée, à cet arrêt au bord du vide qui me faisait pressentir le commencement ; arrivé à fonder cette place, ce site, ce plan, ce plateau, cette table où sont servis le temple de Baalbek et la citadelle et ce qui s’ensuit, c’est R. M. que je reçois enfin du lieu (et non pas au lieu), c’est R. M. qui vient à moi (et non pas que je reçois chez moi) et qui vient me rappeler l’histoire.

Car c’est la coupe qu’il me sert, c’est le livre où je dois entrer après avoir emporté le mien.

* * * * *

C’est de la désignation de ce livre et de ce qu’il vient faire chez moi aujourd’hui, c’est de la croix de l’histoire, apposée par moi en ce site de Baalbek, dans cet hôtel où se noue le vide (où se retourne le service, ai-je dit) et qui, pour cette raison, prolonge le fondement, c’est de cette croix et de cette Place que je dois partir afin de parcourir cette table dressée, ce plan que ne vient pas relever un principe transcendant.

C’est la conversion que je dois comprendre, une fois arrivé à ce point, pour savoir comment repartir de cette croix et de cette table, comment créer l’instrument d’écriture généralisée dont ma découverte dans le marché n’est que la « pointe » et l’instanciation dans une seule métrique. C’est R. M. que je reçois en lieu et en place du livre que je voulais emporter ; et je reçois avec sa venue beaucoup plus que ce que j’attendais, beaucoup plus qu’un retour, qu’une couverture, ou qu’un titre ; je reçois un commencement, lequel, comme je le disais, et comme tout commencement authentique, n’est ni contingent ni nécessaire.

R. M. et moi avons trouvé notre plan ; nous avons dressé notre table ; nous avons reconnu la place de la contingence (la place à la contingence) où s’appose la croix de l’histoire. Nous avons déclaré vide cet hôtel où le service allait se retourner. Nous avons tous les deux habité cet hôtel et c’est de là que nous nous sommes souhaité la bonne année. Nous pouvons maintenant partir de cet hôtel : nous pouvons recevoir de lui. Car il s’agit de faire remonter à la surface de notre table les couloirs labyrinthiques du service.

Nous devons nous servir maintenant, et les serviteurs du lieu que nous avons reconnu et de la place que nous avons occupée doivent se charger de doubler pour nous le produit. Il faut s’attendre à une multiplication, à voir surgir à côté de chaque tasse le double de chaque mot et de chaque carré de chocolat, c’est-à-dire à voir surgir l’histoire.

Après avoir trouvé la Place, il faut l’employer à notre service. Il suffit de l’habiter répétitivement, de sauter sur place. Les serviteurs sont là à attendre. Avec leur aide, le fil de l’histoire pourra commencer à se dérouler. Le serviteur enchaîné-là peut commencer à nous montrer ses marques de reconnaissance, les signes extraordinaires d’un échange qui doit maintenant aller dans l’autre sens.

À ce double signe, à ce double sens, à ce chocolat qui s’est comme par miracle multiplié par deux, je dois reconnaître un chemin comme le Petit Poucet, une voie que le serviteur « m’ordonne » de retrouver, une course dans laquelle je dois me jeter à sa suite, une échelle que je dois gravir (ou descendre) vers les couloirs dérobés du service, une invitation à l’arrêt, à l’interruption (alors que le service est ininterrompu) : un signe que dépose le serviteur au bord de la soucoupe, non nécessaire, inexpliqué, non contingent, afin qu’en retour je lui dépose, à côté, un peu de mon temps, c’est-à-dire que je l’écoute.

* * * * *

Ainsi, en remontant ces signes, en les collectant et en les mangeant, je poursuis le serviteur dans son histoire, j’entre en communication avec ce que le serviteur a emmagasiné pendant ses périodes de non-arrivée et de non-contingence, avec ce qu’il a emmagasiné dans le sens contraire à la création de la matière (car c’est la contingence qui règle l’existence et qui engendre la matière) et dans le sens contraire au service, avec ce qu’il a accumulé comme pouvoir, rentré, refoulé, ne servant par définition à rien, et qu’on ne peut pas ordonner, qu’on peut d’autant moins commander à son service (car de le faire remonter n’appartient qu’à la décision du serveur) qu’il est indiscernable du service : ce double chocolat est une marque du service, d’un extraordinaire service, mais d’un service quand même.

Le double qui n’est pas censé se produire tant qu’il va dans le sens unique du service : c’est cela, sans doute, le mot de l’histoire, le lieu qui se raconte et qui n’est pas censé le faire : le double inquiétant du service ordinaire : ce qui s’est passé, offert à moi par le serviteur, en double de ce qui se produit.

Que sont les serviteurs de cette place vide, où se joignent, venant d’un côté, le temple et le principe transcendant avec, venant de l’autre, le plateau et la citadelle et l’immanence et la ligne de défense et la ligne de marché, doublée, aujourd’hui, de cette défense par le vide, de ces défenseurs qui sont sortis de la place mais qui occupent l’espace qui est occupé par la ruine ?

Quel sens cela peut-il avoir d’aller répétitivement habiter cette place et de sauter sur place, de susciter ainsi le virtuel, de creuser le vide afin de produire l’outil et l’instrument de l’écriture ? Quel sens peut avoir la conversion, afin que, depuis le lieu où elle intervient et à partir de son sens et du risque auquel elle mène, on puisse débusquer les serviteurs de la contingence derrière les « effets » de celle-ci et qu’on puisse les domestiquer, en faire des guides, s’habituer à les voir doubler, désormais, à côté de chaque tasse, le mot de l’histoire et doubler l’événement, le sens du service ?

 

05.10.2009

Couloirs labyrinthiques du service

Jean a posé deux carrés de chocolat (au lieu d’un) sur le bord de la soucoupe où siégeait mon « express-lait grande tasse ». Différence productive. Une marque d’appréciation. La distinction du client à la place unique.

En sautant depuis un moment sur place, en répétant cette table fendue (après avoir fini par la reconnaître, par la constituer, par la fendre, par la fonder, par la faire mienne « de l’autre manière que celle consistant à y retourner mon corps » et qui est celle de la faire mienne par l’annonce de la contingence, par le mouvement qui m’a coulé à ses côtés – moi venant dans le même sens qu’elle –, de la faire mienne de l’intérieur de la matière et non pas au nom d’une propriété externe, de l’habiter comme une place, d’arriver en elle en ne suivant que le bord du vide, de reprendre en elle à chaque fois le sens de la fente comme donnant celui de la matière), j’ai fini par me faire remarquer ; j’ai produit le changement et la différence dans le processus répétitif du service.

Quelque chose s’est doublé à l’intérieur et s’est comme surpassé ; la série réglée de gestes a engendré l’improbable, ce carré de chocolat supplémentaire.

Ainsi Jean m’indique-t-il le sens de la différentiation sur place et de l’entêtement dans la contingence qui finit par produire l’impossible : ce chocolat. Car je me suis entêté au point de m’être enchaîné, dans la matière, à la fente et à l’intervalle.

Ce chocolat, cette génération spontanée, n’est pas une possibilité. Il n’est né de rien d’autre que la fente, c’est-à-dire de mon écriture, de ce processus sans lumière et sans possibilité. Il est né à sa propre place, de l’intensité qui s’est trouvée absorbée par le lieu, de l’intensité qui n’a jamais décliné alors même qu’elle ne changeait pas de place.

Il est né de la fente que j’ai creusée dans la matière, tant il est vrai que la fente est ce qui marque et ce qui répète et qui donc crée. Il est né sans cause et n’est pas un effet ; il est une œuvre qui apparaît à la surface, comme une ruine, comme l’œuvre du temps qui justement ne peut pas se passer dans le temps, comme le supplément de matière (et non pas son complément) qui ne respecte plus la loi de conservation de la matière, comme un miracle, un carré de chocolat créé de rien, qui n’a pas de matière puisqu’il indique d’où vient la matière.

Il est la matière qui s’est finie, qui a épuisé ses possibilités, et qui se répète. Une indication pour moi plutôt que pour la physique, une invitation à changer qualitativement le passé, à le redoubler et non pas à le dédoubler, à ne pas m’attendre à recevoir deux carrés de chocolat toutes les fois, mais à savoir que cela peut arriver, à l’endroit où ça arrive, sur place (car on ne peut rien attendre du lieu mais seulement recevoir).

Une aberration, une image double qui n’est peut-être perçue que par moi (ivresse de la place, comme on parle d’« ivresse des profondeurs » ?). La mémoire infinie de l’infinie capacité du lieu. Ce que le lieu peut produire, non pas dans la possibilité, non pas dans le sens attendu, mais une fois qu’on a pénétré le couloir de son service.

* * * * *

Je me sers dans le lieu une fois que j’ai formé ce couple avec ses serviteurs (quelle création de matière infinie les serviteurs de l’hôtel Palmyra m’ont-ils virtuellement ouverte ?). Et je me sers forcément dans un récipient qui n’a pas de fond, qui ne reçoit rien quant à lui, dont le contenu n’est pas clair et qu’on ne peut pas distribuer, mais duquel on reçoit toujours, un récipient qui est « parti » dans une autre direction que celle du contenu.

J’ai déjà dit qu’on me servait dans ces lieux comme on sert une pièce d’artillerie.

Qui connaît l’étendue des munitions de l’hôtel Palmyra et de la capacité de service de ses créateurs/serviteurs ? Je ne sais d’où ils viennent. Que je sache, ils sortent de terre. Ils proviennent de la matière. Ils n’en sont ni la substance ni l’accident, mais le bord. Ils en sont la fente : cela qui répète la matière et qui la sert, cela qui tire la matière. Ainsi leurs ressources ne sont-elles pas dans la matière mais ailleurs ; ils sortent de terre, et je ne peux pas savoir ce qu’ils ont en réserve pour moi, quelle contradiction des possibilités de la matière et des lois de la physique, quelle métaphysique du lieu et du service ils vont me servir, qui creuse le monde dans un autre sens que celui de la nécessité et la contingence.

Une métaphysique du lieu qui ne commence à déployer son système qu’à la condition que l’on vienne à ce lieu (car tout se déclare et se décide sur place) et que l’on s’y enferme, comme moi, dans un tourment et un retournement. Autre chose qu’un accident ou que la volonté de s’enfermer. Un voyage non pas au centre de la terre ou de la matière à laquelle ces serviteurs « viendraient », mais le voyage de ce qui vient en elles. (Il ne vient pas autre chose, dans cette descente-là et dans ce sens-là de la visite, que l’être.)

* * * * *

J’ignore l’étendue des gestes de ces serviteurs et de leurs pouvoirs ; combien de fois ils les ont répétés, ce qu’ils ont fini par creuser et par emmagasiner sur place, dans une autre dimension que l’espace ou le temps. J’ignore les directions dans lesquelles ils ont appris à puiser, ce qu’ils peuvent produire à la surface chaque fois qu’ils y reparaissent en sortant de terre.

Si la contingence est ce qui arrive (la définition même du visiteur et de la défaite, de la capitulation de celui qui se rend en ce lieu et qui s’y retourne comme un gant : qui y rend l’âme), si elle est l’aménagement d’une place afin que l’autre y passe (alors que dire d’un hôtel ?), si la contingence est l’arrivant, le pensionnaire, celui qui arrive et qu’on reçoit dans le lieu, alors comment qualifier cela qu’on reçoit du lieu, cela qui répète le même dans le différent et dans l’ordre de l’événement et qui est le geste du service ? Si la contingence est la métaphysique du lieu et de la place où arrive ce qui arrive, comment appeler la métaphysique des serviteurs du lieu ?

Ils n’y font pas nécessairement de l’ordre (ce ne sont pas eux qui donnent les ordres) et encore moins y créent-il le désordre. Leurs pouvoirs ne sont ni ceux du chaos ni ceux du dogme. Ils sont ouverts : ils ne sont pas fermés. Un hôtel peut être vide ; mais il ne sera pas dit fermé tant qu’au moins un serviteur y demeure, si bien que, n’étant pas fermé, le vide lui-même peut alors s’en échapper. Le serviteur habite-t-il dans l’hôtel ou dans son vide ?

Que peuvent-ils enlever à cette place ? Que peuvent-ils en extraire, y défaire ? Peuvent-ils se rendre à ce lieu ? Ils ne sont ni la contingence (ce qui arrive), ni la nécessité. Que produisent-ils dans ce lieu, sinon le labyrinthique ? Que sondent-ils, sinon les couloirs et les galeries insoupçonnées, ignorées à la fois de la physique de la surface et de la métaphysique de la profondeur ? Qui sont-ils, sinon ce qui sert la contingence (à défaut d’être celle-ci) ? La pièce de l’hôtel devenue une pièce d’artillerie. Des chemins, creusés dans la matière, qu’ils empruntent pour faire des miracles là-haut, pour produire le double de la matière à la surface.

À force de répéter le service de la contingence, ils ont dû maîtriser le pouvoir de créer et de multiplier. Il est essentiel qu’on ne sache pas leur secret et qu’on ne les suive pas dans le couloir de service. On n’est servi que si on reçoit du lieu.

Le lieu reçoit et j’en suis l’arrivant. La contingence trouve sa place, mais le serviteur n’est enchaîné qu’au lieu et pourtant il ne lui arrive pas ; et pourtant il ne lui est pas nécessaire ; parce qu’il n’existe que par celui qui arrive et pour le servir.

Où donc réside le serviteur ? Quelle est sa métaphysique ? Où habite-t-il ? Quelle autre habitude du lieu signifie-t-il (autre que la répétition et la différence) ? Quelle autre couche que la contingence ai-je ignorée dans le lieu ?

* * * * *

Jean me double ce carré de chocolat, en semblant canaliser sur moi les chemins du service, ces couloirs du service qu’il n’aura jamais empruntés, au cours du temps, qu’un seul à la fois, une fois pour chaque visiteur, une fois pour chaque différence, mais dont il aura maîtrisé tout à fait la capacité de les emprunter tous en même temps, juste pour produire une fois l’impossible, pour récompenser celui qui arrive souvent par autre chose que cela qui lui vient le plus souvent de ce lieu.

(Car la contingence est censée être univoque ; et ne répéter qu’un seul sens. A-t-on pensé ce que serait une contingence double ? A-t-on pensé son redoublement : un événement qui se passerait deux fois ? Non pas qui se répéterait, mais qui produirait deux événements ?)

C’est peut-être même à cette métaphysique d’un genre nouveau que se prête le service qui a su trouver son lieu et qui a su s’y enchaîner. Les lieux hantés ne le sont peut-être que de leurs serviteurs. Les phénomènes surnaturels et extraordinaires ne sont peut-être qu’une œuvre de l’art du service que le serviteur unique, dans ce lieu qui répète la contingence, aura développé et varié à sa manière. Ainsi ce qu’il y aurait de plus extraordinaire, la chose la plus extraordinaire, serait-elle que le serviteur enchaîné au lieu me serve un jour autre chose que l’ordinaire, ou quelque chose en plus, ou une chose et son double. Il n’y a rien de plus extraordinaire que ce deuxième carré de chocolat !

Ainsi le visiteur du lieu, qui fréquente comme moi le lieu au point de la ruine (c’est-à-dire qu’il le fréquente avec intensité et qu’il s’y plante comme je me suis planté sur le pit) trouvera-t-il en chaque lieu qu’il visite un ange particulier. En Jean, j’aurai trouvé l’ange qui fait remonter et converger vers moi les chemins du service et ses couloirs. Il m’apprend le lieu, alors que je ne m’y attends pas. Il me raconte des choses qui se sont passées.

Ainsi un client serait-il mort, un jour, en terrasse, et le service avait-il dû s’interrompre. Mais le client qui était assis à côté du mort en a sorti un livre. Jean m’a raconté cela en me voyant écrire. Il a voulu faire surgir dans mon livre un autre sens à ce qui se passe là. En me servant cet événement, dans ce lieu où l’on sert des choses répertoriées, à prix fixe, en ce lieu qui m’attend et où je suis le seul qui arrive, quelle variation du service Jean produisait-il ? Quel service possible ? Quels couloirs me faisait-t-il pénétrer ?

Le fil des événements de ce lieu finit par venir à moi à force que je m’y fasse servir. Le lieu m’a si souvent attiré que je finis par l’attirer à moi et même par l’extraire. La mémoire du lieu se trouve aspirée par ma tasse qui a trop souvent été servie, au même endroit, pour ne pas être trop souvent vide et ne pas réclamer cet excès, pour ne pas pomper dans l’autre vase, dans cette page que je remplis, le commencement des choses extraordinaires qui se sont produites ici.

S’il faut désormais qu’on me serve ici, en plus de ce qui s’y produit (en plus des produits répertoriés), cela qui s’y passe ! Quelle variation du service cela signifierait-il ? Que commencerais-je à comprendre ? Quelle disposition des lieux commencerais-je faire remonter à moi ? Qu’aurais-je pénétré ? Que serais-je devenu ?

Je maintiens que ce processus-là est d’un autre ordre que la contingence (puisque celle-ci est déjà arrivée avec moi, par moi, à répétition) et d’un autre ordre que la nécessité (puisque cela n’est pas censé arriver). Il est le fruit de la répétition et de la pénétration. Ce n’est pas le fruit du service qui vient à moi, mais sa racine.

* * * * *

L’hôtel Palmyra, le café des Deux Magots ne sont pas des parcelles du monde, des compartiments qu’on a décidés là et qui partagent avec le monde le même flux d’objets, la même finitude. Ce sont des lieux extraordinaires où le monde commence. Si Jean ne me montre pas ce qui se cache dans les couloirs du service, c’est que cela n’existe pas ici, ni ailleurs. Si Jean produit l’impossible, aujourd’hui, deux carrés de chocolat plutôt qu’un, c’est que le deuxième n’est pas un deuxième chocolat soustrait au stock de chocolat.

Il n’existe pas de stock dans ce monde-là. Ou alors, si stock il y a, mais invisible, il ne communiquera pas avec le stock de carrés de chocolat du monde. Dans ce monde-là, il n’y a que la série et que le processus du service ; or, celui-ci ne comporte, à chaque fois, à côté de la tasse, qu’un seul morceau de chocolat.

C’est que le deuxième chocolat est le double du premier. Et Jean l’aura ainsi créé. Ou plutôt, comme il ne l’a créé que pour moi, comme son service n’a que ce sens-là, Jean m’aura montré les dessous du service, la métaphysique qui va au-delà de la physique et même au-delà de la première métaphysique, celle où l’on attend encore quelque chose.

Et le déroulement de ce service extraordinaire continue. Jean, qui m’apprend l’histoire du lieu, qui me sert ce qui s’y est par extraordinaire produit, m’en montre même le passé. Il produit une carte postale datant de 1980 qui reproduit une terrasse vide, que lui, Jean, jeune serveur, traverse dans toute la largeur de l’image, seul ; pressé, non pas au service de celui qui se présente – car celui-là se serait présenté de face –, non pas par l’appel d’une tâche domestique ou par une sonnerie dans la cuisine – car alors il se serait dirigé vers l’arrière –, mais pressé dans le sens du passage du temps, un balayage sur toute la largeur de l’image ; une terrasse vide, sans client, qui ne sert à rien, et un serveur qui ne sert plus personne et qui la traverse sans autre but que d’indiquer que cela qui se passe entre le lieu et lui n’est pas une question d’habitation, ou d’emploi, ou de service minimal qui le garderait retenu dans les arrêts du service, mais une course dans le temps, dans un seul et même sens : une dimension qu’il me sert et qui me change du processus habituel.

Surtout, Jean m’apprend ce qui a changé dans le lieu, les détails de finition et de couleur du bois qui indiquent qu’une paroi de séparation a été récemment ajoutée entre la grande salle et l’office ; mais que le travail à l’identique a été très bien fait, et même, sur la carte postale, Jean me montre que la deuxième porte d’accès n’existait pas à l’époque, qu’à sa place le mur continuait et que, derrière ce mur, des tables, inexistantes aujourd’hui, occupaient le lieu du passage.

Et ainsi, pour en venir enfin aux tables, pour en venir à la matière subjective (cela sur quoi l’on écrit), pour pénétrer la fente derrière l’accident ainsi que le service de la contingence derrière la contingence, j’apprends que la table qui porte le n°1, la mienne, celle dont le plan de travail est légèrement incliné et dont la surface de bois est traversée par une fente sur la largeur, date de 1914, et que des tables comme celle-ci sont faites pour rester.

Je conçois alors l’idée de lier son sort au mien, de la faire mienne d’une façon différente de celle qui consisterait à y retourner mon corps et à m’y rendre (comme si je voulais réussir à m’introduire dans sa fente), d’une façon différente encore de celle d’y apprendre des morts répétées (ces prépositions qui m’introduisent à sa matière, cet enchaînement au lieu), en un mot, de me lier à elle par une loi de la métaphysique qui est sous-jacente à la métaphysique et à la contingence, celle qui consiste à retourner le service (et non pas le corps), à affirmer que je ne sers plus à rien moi-même, que je ne sers plus qu’à l’invisible et qu’à posséder, sans que personne ne le sache et sans qu’elle bouge de sa place, cette table, où d’autres que moi seront servis indéfiniment…

07.04.2009

Le marché de Pierre Ménard

Un prix se mérite : ce n’est pas comme la valeur (fixe et faciale, convergente). Il faut maintenir le prix, comme on dit que l’on maintient un marché.

Maintenir le prix : cela veut également dire l’affirmer, comme lorsqu’on dit : « Je maintiens qu’il en est ainsi, qu’une telle ou telle chose va se passer. » Le maintenir : le réaffirmer, le répéter, et non pas le remplir et s’arrêter.

Le maintenir et non pas le remplir, lui qui fuit toujours, lui qui n’est pas un récipient, un contenu, une valeur, une promesse à remplir ou la face d’une dette à rembourser. On sait à quel prix on rembourse la dette : au prix d’une punition et non pas d’un couronnement ou d’une récompense.

Maintenir le prix, lui qui est un signe qui nous touche et dont il faut répéter le toucher (le toucher : une question de surface plutôt que de paroi, de surface qui est traversée par la sensation du toucher et qui maintient cette sensation, qui l’entretient comme une vibration, tandis que la paroi d’un récipient ne remplit qu’une seule mission).

Il faut maintenir l’effort dans la sensation de toucher du prix, car ce n’est pas chose facile que de maintenir que le prix transmet immédiatement, sans médiation et sans passer par la possibilité, le sens unique de la contingence.

* * * * *

La pensée représentationnelle n’a trouvé rien de mieux que de dédoubler le réel pour capter la contingence. Elle a inventé la possibilité et la pièce spacieuse, la salle de spectacle où se conclut la représentation, la pièce en deux actes où va soi-disant s’actualiser la possibilité : dans un premier acte, elle invente une copie du réel qui a déjà échangé le réel et qu’elle appelle la possibilité – car la copie contient déjà tout ce qu’on veut retrouver du réel –, et dans le deuxième acte, elle réalise cette possibilité.

La contingence est réelle, mais elle n’est pas pleine ; elle n’est pas définitive (il faut toujours se rappeler ce qui se passe exactement quand on dit que la contingence est première à l’être). Elle n’est pas finie et remplie, et c’est pourquoi la pensée représentationnelle (par opposition à ce que j’appellerai plus tard l’écriture, le marché) n’a trouvé rien de mieux que de détourner cette insatisfaction et ce non remplissement dans une reconstitution de toutes pièces, dans la théâtralisation qui s’appelle la possibilité.

La pièce de théâtre de la possibilité est finie dans le temps ; elle a un horaire fixe. La possibilité n’a lieu que dans le futur ; une possibilité passée n’est plus une possibilité. Elle s’est actualisée, ou alors elle a disparu : toute trace d’elle se volatilise dès que la possibilité qui devait se réaliser se réalise ; le charme est rompu, le simulacre tombe, la possibilité montre son côté factice et puéril. « Ah bon ! Ce n’était que cela la possibilité ? À quoi cela a-t-il servi de me monter la tête, de monter cette pièce, juste pour renvoyer tout le monde à la tombée du rideau ? »

La possibilité est trop dépendante du temps, trop corrélée avec le temps. Dégénérée, donc ; aucune diversification. On a envie de demander : « Et l’espace ? La possibilité n’a-t-elle pas négligé l’espace ? »

* * * * *

Pierre Ménard n’a rien fait dans le temps : la possibilité y était déjà fermée pour lui ; mais n’a-t-il pas ouvert un espace sans commune mesure ? N’a-t-il pas marqué sa place par la croix de l’échange ? N’a-t-il pas sauté sur place ? Ce qu’il a réalisé n’a aucune valeur, mais cela n’a-t-il pas un prix, un marché, un processus de contingence qui a cours à travers le temps – c’est-à-dire qu’il n’en suit pas le cours et qu’il pourrait même lui être contraire – et qui le connecte de proche en proche à la contingence première du texte ?

Pierre Ménard ne suit-il pas, dans son temps qui n’est pas celui de la chronologie mais le temps de la genèse et de la différence intensive, productive, Aion, un travail continuel qui consiste à répéter et non pas à dupliquer le texte de Cervantès, à répéter, à travers ce qui a la semblance du temps (car c’est celui de la vie du héros) la seule et unique question de la contingence : « Ce texte est-il nécessairement ? Aurait-il pu être autre ? » ? Notre malheur, en effet, c’est de vivre notre vie dans le temps chronologique ; mais le temps de l’œuvre est différent : Borges nous en a fourni un autre exemple avec Jaromir Hladik.

Or, il est difficile de maintenir la question de la contingence. Comment peut-on former l’idée, et lui donner un sens, que ce texte pourrait être autre, et malgré tout toujours référer à ce texte ? La possibilité a au moins l’avantage de clore le sujet ; la possibilité est réalisée et la question ne se pose plus.

Certes, on pourrait ouvrir la question de la contingence sous-jacente au texte en acceptant de perdre le texte et son point de vue, son canal, et de ne plus retrouver que le chaos. Sauf que la question de la contingence n’est pas le chaos, le « n’importe quoi », surtout quand elle est liée à l’existence comme la condition suffisante de celle-ci (dérivation factuale de Meillassoux) ou comme la condition nécessaire qu’on veut retrouver une fois qu’une chose existe comme le Quichotte et que, pour exister, et toujours suivant le principe de factualité, elle devra nécessairement ne pas nécessairement exister. Il ne coûtera rien de moins que la nouvelle de Borges pour maintenir l’identité du texte et sa perspective (son éternel retour, sa répétition plutôt que son identité close), et pour se poser la question de sa contingence depuis l’axe du texte.

* * * * *

L’œuvre de Pierre Ménard n’a aucune valeur, mais elle remporte un prix, celui de la contingence. Le prix de la contingence (difficile à maintenir sans la possibilité), cela de quoi le maintien de la contingence se paie, est la vie entière de Pierre Ménard. C’est parce qu’il s’est échangé dans cette ligne unique qui a tout l’air d’une impossibilité, c’est parce que sa vie occupe nécessairement une place et qu’il a occupé sa vie à écrire le Quichotte, que, par la simple mécanique de cet échange (et sans nécessairement passer dans une intériorité quelconque et se demander ce qui s’est passé dans la tête de Ménard), on accepte que se pose et que soit maintenue une question. Car enfin Ménard a bien fait quelque chose. Il y a bien passé une vie. Qu’a-t-il donc fait ?

C’est pourquoi la transmission de la contingence par le prix est immédiate. On ne doit même pas passer par l’intermédiaire de la question du contenu. On veut ressentir tous les effets de la question que ce texte pût être autre, tout en maintenant qu’il s’agit bien de ce texte. Il ne s’agirait pas de contingence réelle, matérielle, à moins de cela, et même la vraie question de la contingence n’aurait pas de sens. De même que la nouvelle de Borges n’aurait pas de sens si on ne maintenait pas que Ménard a positivement fait quelque chose. Ce sens est le seul sens.

C’est pourquoi la question de la contingence future est plus facile à poser. Car elle est justement confondue avec la possibilité. Réciproquement, la distinction entre contingence et possibilité n’apparaît qu’à la faveur d’une fiction impossible comme Pierre Ménard.

La contingence a un problème avec la référence et avec l’être : celui d’un texte, d’un étant, d’une référence fixe mais qui pourrait être autre, qui pourrait être autre sans perdre le lien avec l’étant initial – car alors le sens et l’univocité de la contingence se perdraient –, sans verser dans le chaos ; un étant qui pourrait être autre mais en revenant au même : c’est justement sur le chemin de cet éternel retour que se perçoit la contingence. Pas étonnant que son renversement, que sa permutation avec l’ontologie (elle qui donne l’ontologie au lieu qu’elle en soit l’accident) soit aussi initiale, aussi difficile, et requière une véritable conversion.

* * * * *

La voix de la contingence est autre que l’ontologie, sa voie est autre. Pierre Ménard est l’histoire de cette conversion, il faut se rappeler sa vie chaque fois que l’on veut se saisir de la contingence indépendamment de la possibilité. Il a fallu inventer tout ça pour poser qu’il s’agit une fois pour toutes du Quichotte et pour faire ressortir sa contingence (qui n’a donc plus rien à voir avec une possibilité) chaque fois que Pierre Ménard fait quelque chose. Or, il n’a pas arrêté de faire : sa vie est remplie de la contingence du Quichotte, et ainsi le Quichotte en est-il rempli. Et l’exact contenu et la charge de ce qu’on comprend lorsqu’on comprend que Ménard fait quelque chose sont l’exact contenu et la charge de la contingence.

La possibilité, disais-je, et trop dépendante du futur ; elle n’a aucun lieu d’être en dehors du futur ; tandis que la contingence en est indépendante. La contingence ne s’arrête pas dans le passé. Un texte existe, il devient passé, et pourtant sa contingence reste toujours ressentie et même ce sentiment, ce sens, devient le sens de toute une vie. Il ne faut pas s’arrêter dans une pièce pour en interroger le contenu ; car alors la possibilité reviendrait remplir la pièce et ruiner la vie. Au contraire il faut laisser la contingence passer et passer très vite, dans un seul sens, comme une vie, comme l’échange d’une vie, pour capter brièvement, fugitivement, le sens de la contingence.

Comme la contingence est indépendante du futur ou du passé, en fait, indépendante du temps, il faut réaliser cette indépendance, et ne plus dépendre de la possibilité en aucune façon. Il faut payer le prix. Il faut maintenir le prix, un effort de compréhension qui n’est constitué que d’échange et qui ne comprend rien, qui n’a pas de contenu, ni même d’être, à la manière de l’effort de Ménard, pour réaliser la contingence et lui donner un médium réel, un marché, sans passer par la possibilité.

Et ce travail du prix (médium de la contingence), ce maintien et cet effort sont ceux de la conversion. Seul l’effort de la conversion, s’il est continuellement rappelé dans le prix, peut soutenir la comparaison avec la possibilité et la lutte contre son attraction, qui n’est qu’un abysse, qu’une banqueroute pour la contingence ; la conversion qui nous dit d’où vient la contingence.

* * * * *

La contingence veut toujours nous faire tomber dans la possibilité, dans sa seule vision comme arbre de possibilités futures. Il est difficile de poser le pied sur la contingence comme seule réalité – là où on s’attend à un sol de réalité posée fermement sur l’être – et ne pas se trouver happé vers la contingence future comme seule « possibilité » et seul avenir de la contingence.

Pour se maintenir dans le courant transversal du prix, il faut un effort soutenu et une « manœuvre » continuelle. Il faut utiliser la force de du vent pour aller dans une autre direction que le vent, utiliser le courant facile de la possibilité et du futur (car il est tentant de penser que ce qui pourrait être autre n’est pas encore, et donc qu’il est confondu avec une possibilité), il faut utiliser l’appel d’air, le courant d’air du futur, mais manœuvrer pour se déplacer dans la direction transversale de l’Aion.

La contingence n’est pas plate : elle est accidentée ; on ne peut pas la parcourir sans tomber dans l’abysse et dans l’oubliette, dans le deadline, de la possibilité : « Ce n’était finalement qu’une possibilité ; elle est réalisée, on oublie tout et on n’en parle plus. » Il faut ressentir les accidents du terrain de la contingence sans que cela ouvre des branches qui égarent le sens unique, qui posent la mauvaise question, qui alourdissent la question par l’être, qui rendent la question extensive et exclusive : « Cette branche plutôt qu’une autre ; cet état plutôt qu’un autre. »

Il faut maintenir l’embranchement et la fracture sans la branche ; l’interruption de la ligne, le vide donc, une case vide, mais qui ne se conclue pas aussitôt par la matérialisation de deux branches séparées. Pourquoi faut-il que l’interruption et que la cassure interne se traduisent en séparation ?

Il faut faire voler un plus lourd que l’air. La seule possibilité de décoller et de quitter le terrain plat revenait, jusque-là, à gonfler le ballon de la possibilité, à enfermer les branches dans une bulle (spéculative ?). Pour faire voler plus lourd que l’air, on n’exploite plus la capacité de l’air de remplir un ballon et un contenu, mais de porter, de littéralement soutenir l’aile de l’avion par le contact, par le contingent et par l’accident, par l’angle d’attaque.

On n’utilise pas une possibilité de l’air ou une direction globale (il monte, il descend, il est plus lourd, plus léger), mais une virtualité qui n’a pas de direction, qui est purement locale, brisée sur place, sautant sur place : cela qui constitue le tissu de l’air et qui en fait une nappe, les particules reliées les unes aux autres par leur divisibilité et leur infinie résilience, une circulation et une cassure qui créent un milieu continu et homogène. Et on adjoint à cela un principe moteur, une explosion de tous les instants qui nous assure la traversée au-dessus de l’abysse de chaque particule.

* * * * *

L’explosion qui ne s’embranche pas, chez moi, le Big Bang perpétuel, chez moi, c’est la conversion. C’est en tant que la conversion nous plaque dans la place et qu’elle contient le courant de la place qu’elle peut lutter contre le courant du temps, tout en l’utilisant. Car elle est un mouvement de répulsion loin de l’abysse de la dette, ce non-lieu, et loin de la maturité ou de la date d’expiration de celle-ci ; un mouvement de répulsion loin du temps de la convergence et de la rédemption de la dette, loin du temps du crédit. Car elle a coupé le cercle, la bulle, le flottement de la dette et elle a crucifié le non-lieu, la non localisation, la globalité et la maximalité de celle-ci par l’incidence de ce qui arrive et qui nécessite pour cela une place, une croix, un lieu de rencontre.

On a besoin de l’onde du temps comme outil : on a besoin de l’insertion de l’outil de la possibilité (dont la réplication dynamique, à la base de la théorie d’évaluation des actifs contingents, est le cas le plus pointu) pour pouvoir exprimer quelque chose. Ainsi a-t-on utilisé la vie de Pierre Ménard et cela nous a fourni le processus temporel sans lequel l’effort, le labeur, n’aurait pas été crédible.

La vie de Pierre Ménard l’a inséré dans le processus, mais ce qui avait alors un sens (le seul sens), ce n’était pas tant le déroulement temporel de cette vie (vide : car elle n’est remplie que de la copie et que de l’unique possibilité) que sa place, sa situation, son endroit, justement retourné en envers par l’écriture : les branches se retournant à l’intérieur.

Pierre Ménard n’a pas tant vécu cette aventure, et n’a pas tant été, qu’été-là. Il a été à sa place. C’est sa place que Pierre Ménard a donnée, et non pas sa vie : il n’a pas recréé une chronologie du Quichotte (car cela n’aurait pas de sens, cela serait inutile), mais il a créé une place, une topologie, un lieu d’échange, un pit, le lieu de transmission de la contingence de l’œuvre, la question de son accident : il a maintenu son prix et non pas sa valeur.

01.04.2009

Ouverture du marché

L’actif contingent veut dire la même chose que le marché et l’échange pour la raison que la contingence est inéchangeable et qu’elle ne se dit que dans un seul sens. Sans doute la contingence est-elle passive (elle est écrite, en une fois, sur le néant) ; sans doute pour cette raison est-elle écriture et l’actif contingent est-il la façon de la rendre active, de lui donner un prix, de la refaire se mêler de nous et faire une différence aujourd’hui : faire une différence tout le temps. Car l’écriture n’est pas possible ou impossible ; elle est elle-même un seul coup, une seule percée, une tentative ; elle-même inéchangeable et irrécupérable comme le sens d’un rêve duquel on revient toujours, une différentiation qui ne peut que se faire et se compliquer. Toute écriture engage toutes les autres écritures.

Par ailleurs, le marché, l’échange, reste lui-même un mystère. Quelque chose est livré au hasard, dans le marché. Cela flotte, cela spécule. On pressent une ouverture, une relation spéciale avec le futur qu’on n’ose encore appeler « contingence ». On s’y échange des valeurs et on soutient mal la contradiction entre le caractère prétendument fixe et éternel de la valeur et le flottement et la spéculation auxquels on livre les valeurs. On a compris que la valeur future des choses, l’économie, ne pouvait être planifiée et l’on pense satisfaire la « liberté d’entreprise » de celle-ci en la confiant au marché. On pense satisfaire le plus grand nombre. Chacun achètera et vendra le bien qu’il voudra à un prix qui ne sera pas ambigu, qui se dira lui-même en un seul sens, pour la raison que c’est le prix du marché et que le marché est à sens unique : on ne peut y acheter à un prix plus bas que le prix du meilleur acheteur ou y vendre à un prix plus cher que le meilleur vendeur.

On accepte cette ouverture minimale. Dans cette mesure-là, on accepte de fuir l’absurdité du « plan de réplication », mais on n’ose pas aller jusqu’au bout et admettre que le marché, ou l’échange, n’est que l’autre nom de la contingence, l’autre face de la contingence qui n’a qu’une seule face. C’est à reculons, en regardant toujours du côté de la fermeture du marché et de la fermeture du cercle de la possibilité, qu’on croit expliquer le prix. On ne sait calculer le prix, et même le concevoir, autrement que comme une espérance mathématique évaluée sur une gamme de possibilités fixes.

* * * * *

Pas de chance ! On a fabriqué la notion de possibilité avant de parler de prix et d’actifs contingents. Et même les mathématiques pures ont fait leur œuvre de conquête et de couverture du terrain et ont épuisé la possibilité jusque dans le temps, en créant la notion de processus temporel stochastique. Alors que si l’actif contingent comme écriture de la contingence et l’échange comme l’autre face (impossible) de la contingence avaient été disponibles – et cela voudrait dire, justement, que l’échange et le prix qui en résulte ne seraient jamais écrits dans la possibilité mais dans une autre façon de percer et de penser le futur qui n’est autre que la pointe de l’écriture –, on aurait dès le départ compris que l’échange n’avait rien à voir avec le plus grand nombre, ou avec le flottement, ou avec l’égalité des chances, mais qu’il n’était ni plus ni moins que la place chargée de nous « ravir » l’actif contingent, de nous le prendre, puis de le ramener, afin de nous retourner sur place ; et on aurait compris que le prix était, précisément, tout à fait le contraire d’un résultat de calcul d’espérance, puisque sa seule conséquence notable sur les « formules de la possibilité » serait justement de les retourner et de les inverser.

Ainsi, les traders n’utilisent la formule de Black-Scholes-Merton qu’à l’envers, pour calculer la volatilité implicite.

Autant les formules de la possibilité sont fermées et enfermées dans leur cycle (dans leur période, dans leurs états du monde), autant le prix, comme transmetteur direct et univoque de la contingence, ne fait que briser ce cercle répétitivement, surgissant systématiquement de l’autre côté du miroir en une matérialisation de l’éternel retour. Car on sait (sans le savoir, sans le représenter : on le sait comme dans un rêve) que le prix a été lancé, qu’il a été engendré, qu’un certain « générateur aléatoire » doit en être la source, mais l’on constate, par ailleurs, qu’il ne fait que nous provenir du marché, et en nous venant, que retourner nos formules.

La seule possibilité, la seule chose qu’on prévoit (comme dit Bergson) et qui se répète, la seule chose cyclique et périodique ici, c’est justement le processus des possibilités et la réplication dynamique. Si bien que l’homme en charge de traiter (process) le marché ne peut qu’être sûr d’une chose et ne peut prévoir qu’une seule chose : qu’il restera sur place afin de tenter de répliquer l’actif contingent, comme le prescrivent Black-Scholes-Merton, et d’épuiser les possibilités. Non qu’il ait couvert toutes les possibilités, tout ce qui peut arriver, la contingence, mais c’est qu’il aura épuisé et dépassé le concept même de possibilité pour justement recevoir le mot pur, sans mélange, de la contingence.

On invente l’actif contingent, on écrit la contingence et cela appelle et ouvre aussitôt le marché. Mais au lieu d’établir le lien le plus direct entre l’actif contingent et le prix (eux qui sont écrits l’un contre l’autre et l’un sur l’autre), on a préféré emprunter le (long et tortueux) chemin du calcul. On ne sait prononcer avec certitude qu’une seule chose sur l’actif contingent : ce que sera son prix à l’échéance (ce qui est une autre façon de redire la formule qui l’écrit, ce qui est tout sauf le marché), mais la seule chose qu’on a su dire dans l’intervalle, la seule structure qu’on a su imposer, c’est celle du non-arbitrage, parce qu’on sent que, de même que l’actif contingent répartit de façon exclusive les possibilités à son échéance, de même, des exclusions devront s’exprimer avant l’échéance, et certains prix être inadmissibles par « arbitrage ».

Ce qu’on ne dit pas, c’est que ces relations de non-arbitrage, qui justifient peut-être à elles seules toute l’invention des probabilités, ne sont valides que sous l’hypothèse de fixité des états du monde. Cela revient ainsi à renier au marché son existence, puisque sa vertu première est au contraire de bouleverser les états du monde.

* * * * *

On pense ainsi que le « prix » de l’actif contingent est le résultat d’un calcul complexe dont notre modèle de probabilités ne fournit qu’une illustration simple, mais que le marché, qui est au moins aussi complexe, pourra certainement résoudre ce calcul. Et ainsi, après tout cet épisode de calcul, on finit par s’en remettre au marché et par penser que celui-ci a certainement raison et que son prix est la référence, simplement parce qu’on lui abandonne le calcul et qu’on l’abandonne à son calcul. On inverse alors les formules et on va prêter au marché on ne sait quelle volatilité implicite et quelle distribution de probabilités implicite. Alors que le problème est bien plus simple et plus direct.

Simplement, l’actif contingent est fait pour être livré au marché. On inverse la formule, non pas parce que le calcul est intervenu, puis la complexité du calcul, puis la complexité du marché, qui viendrait alors retourner notre sens du calcul et le remettre dans son sens à lui, mais parce que, dès le début, il n’y avait qu’un seul sens, celui qui retourne la possibilité (si telle doit être notre insistance).

Simplement, au lieu d’imaginer des états du monde et des probabilités et des calculs d’espérance, une autre mathématique serait celle qui commence par l’écriture de l’actif contingent, non pas comme une provision, ou une prévision, ou une répartition de futures possibilités, mais comme une écriture insistante (pour ne pas dire présente), une écriture qui appelle un prix rien que par le fait de sa matérialisation et de sa matérialité.

Dès que l’actif contingent est écrit, il crée sa place et son échange : il crée son prix. Non pas un calcul et une clôture, mais une échappée, un ravissement, la vie (l’immanence, le prix, le marché, l’univocité, en un mot, l’être) qui vient à l’actif contingent. Il faut simplement accepter, au vu de l’actif contingent et de la place qu’il s’est créée, de se défaire de quelque chose tout de suite au lieu de créer un nœud artificiel qu’il faudra aussitôt dénouer.

Tout cela a lieu avant la logique du calcul et peut-être même l’être. C’est peut-être la hauteur, c’est-à-dire la simplicité, du problème qui paraît ici inacceptable (atterrante). Il faut simplement accepter l’inéchangeabilité, le courant univoque de la contingence. Elle nous provient de derrière, elle nous surprend et nous pousse. C’est elle qui nous souffle (à l’oreille) et qui nous traverse.

Acceptons, au nom de je ne sais quelle substitution divine, que dès l’instant où nous atterrissons dans cette place du marché où nous aura introduit l’actif contingent, le prix nous soit aussitôt donné ; qu’il nous revienne : « Oui, nous tenions cet actif contingent ; la volonté de l’évaluer part bien de nous ; il y a ce jeu ; il y a ce “dispositif” que l’on tend en vue du futur ; mais nous avons trouvé l’échangeur, nous avons trouvé le lieu, le nœud (cela s’appelle “la place du marché”), où, parti de nous, lancé par nous, l’actif contingent nous revient sans s’enfermer dans un cycle. »

* * * * *

On recherche la façon dont « l’outil de travail » de l’actif contingent dans le marché s’applique au marché. On reste enfermé dans la conception d’un générateur aléatoire qui serait dissimulé derrière le processus de prix, d’une entité que le marché serait devenu. Et lorsque je réponds que l’outil ne s’applique pas, que la théorie ne se lit que dans un seul sens et que nous ne rencontrerons jamais le marché en la parcourant dans ce sens et en tâchant d’affirmer que l’outil théorique s’applique au marché, on me demande : « Mais tout de même, cet outil est utile au trader ? » Sous-entendu : « Le trader jouit bien d’une science que nous lui livrons. Si elle n’est pas exacte, au moins il s’agit là d’un modèle, d’une idéalisation, etc. »

On veut ainsi mettre face à face deux approximations, deux partenaires qui ne sont pas vraiment à leur place : d’un côté, le trader, qu’on prend pour une sorte de touriste dans ce marché et dont on pense qu’il n’est pas au cœur du marché et qu’il ne fait pas le marché, mais qu’il le feuillète simplement et qu’il le découvre, et de l’autre, l’outil, utilisé par ce trader pour « s’approcher » du marché. Ainsi le marché échappe-t-il aux deux, en définitive.

Quand la réalité est qu’il ne s’agit là nullement d’utilisation ou d’utilitaire. Il ne s’agit que d’une seule place, qui sera complètement occupée ou qui restera vacante. Le seul participant qui soit ici à sa place est le faiseur de marché, le market-maker ; et ce n’est pas d’un outil qu’il dispose mais d’un instrument, à la manière d’un créateur.

On ne dira pas que l’instrument lui est utile mais qu’il lui est indispensable. Car, pour le créateur, c’est une question ontologique. C’est parce qu’il détient l’instrument de création que le market-maker est à sa place dans le marché et qu’il est-là dans le marché. Tout cela pose évidemment la question de la « valeur » à extraire de ce travail, la question de l’utilité de tout cela, c’est-à-dire de l’argent que le market-maker fera dans le marché.

La réponse est que le créateur ne fournit aucun travail. Il n’y a pas de mécanique dont il jouerait (l’arbitrage) et dont le fonctionnement lui assurerait des prises et des captures ; car il produit une œuvre. Et cette œuvre n’a pas de prix. C’est une vie, une immanence. Il gagne sa vie en faisant cette œuvre ; il y est inscrit.

* * * * *

Le temps du possible est celui de la dette et de la tension du lien (bond) : ce contresens. La probabilité est un contresens. On veut remonter le temps ; on veut rembourser la dette, reformer l’unité de sa face, chose impossible, puisque la façon la plus certaine de le faire est de remonter le temps. Ce contresens se paie de la probabilité. La faute originelle se paie d’un défaut.

La probabilité n’a de sens qu’à tendre vers Un. Elle est incomplète comme la face de la dette ; elle est elle-même coupée de sa certitude, et elle ne prend son sens entre-temps, avant d’arriver à Un (chose impossible), que parce qu’elle arrivera éventuellement à Un. Il y a là une attente, une tension, qui se traduit en risque. Il y a là un cercle : celui de la rédemption et du retour à l’unité qui se projette illégitimement dans le temps en donnant la probabilité. L’unité impossible, retirée dans le passé, est rejetée dans le futur comme une tentative : celle de la probabilité.

La conversion de la dette en équité transforme alors le cercle au lieu de tenter l’impossible qui reviendrait à refermer ce cercle dans la possibilité. L’actif contingent, qui est le résultat de la conversion de la dette, part lui aussi, mais il revient sans refermer le cercle : en l’ouvrant plutôt.

C’est-à-dire qu’il revient en retournant la surface, à la manière du ruban de Möbius, créant ainsi, dans le même mouvement, la figure de l’infini, le ∞, et la surface qui n’aura qu’une seule face : exactement ce qu’on attend de la contingence. Entre-temps, la tension se sera transformée en « toucher » (contingent). Le temps de l’attente et de l’espérance sera devenu une place.

27.03.2009

La pensée sans la possibilité

Il faut maintenant déployer toutes les conséquences de la suppression du possible en matière de futur. Très certainement la pensée deviendra matérielle, c’est-à-dire qu’elle devra percer et non plus penser. Elle n’aura plus le « temps » (et je ne parle pas là d’une quantité de temps, mais de la dimension entière et de la catégorie du temps : l’exemple de Pierre Ménard est là pour le montrer) de reculer ou de se retourner pour regarder les possibilités, qui ne sont qu’un mirage et qu’une illusion d’optique, qui ne sont que la réflexion rétrograde d’une représentation qui est censée précéder le réel, alors qu’elle ne fait que le suivre.

Sans la possibilité, la pensée ne dispose plus de la « chambre des miroirs » ou de la « salle de projection » où elle peut se détacher pour réfléchir, et ralentir la vitesse infinie de la transmission, nécessairement non causale, de l’événement. La pensée ne peut plus s’étendre (et encore moins se détendre) dans le temps : le penseur ne peut plus prévoir et programmer ce qu’il pense ; encore moins pourra-t-il l’ajourner, ou même, je dirais, s’en souvenir.

Je me demande même si d’imaginer un contenu à ce qu’il pourra alors penser (ce qui est désormais, je le rappelle, la définition même de l’imprévu et de l’impossible), et d’imaginer répondre à la question : « Mais que pense-t-il donc, lui qui pense sans la possibilité et dans une autre dimension que le temps ? », ne revient pas à s’inscrire de nouveau dans le temps. Car de dire ce qu’il pense, de penser ce qu’il pense, c’est déjà une réplication, c’est déjà une projection. Et quand bien même la réponse directe, « Voici ce qu’il pense », pourrait laisser croire que la pensée du contenu est donnée en même temps que la pensée, je suis certain que cette réponse, comme elle s’inscrit dans un jeu de question et de réponse, présuppose la catégorie de la possibilité.

La possibilité et la représentation obéissent toutes deux au régime de l’échange impossible (Baudrillard) et ainsi, elles dénaturent la matière de ce qui est censé être pensé sans possibilité. J’ai envie de dire que la seule manière de penser ce que le « penseur impossible » pense sans répéter le mot « pensée » (ce qui serait, sinon, déjà une réflexion et un ralentissement), c’est d’échanger avec lui, c’est de se placer dans sa place et dans son marché, de se faire traverser soi-même par le trait unique de l’impossibilité, c’est-à-dire de l’absolue contingence et de l’inéchangeabilité, de ce qu’il pense. De reculer pour répondre ou pour imaginer répondre : « Voici ce qu’il pense », c’est, à mon avis, concevoir la possibilité que cela fût pensé, et c’est donc confondre la pensée avec une possibilité.

La pensée sans la possibilité ne dispose ainsi ni du temps pour le temps ni du temps pour le contenu (puisqu’elle est encore plus rapide). Et j’ai alors envie de dire qu’elle ne pourra se développer que « sur place », dans la place, comme un échange matériel, et que c’est pour cette raison que la pensée sans la possibilité est l’autre nom de l’écriture.

* * * * *

L’écriture n’est certainement pas la transcription de la pensée. Car elle est plus rapide : elle vient avant ; elle perce avant que la pensée ne pense. Encore une fois, c’est Pierre Ménard, avec sa manière un peu forcée d’annihiler la dimension temporelle de ce qu’il pense – car cela n’a aucun sens de dire qu’il prévoit ce qu’il écrit, ou qu’il le projette, étant donné que cela est déjà écrit ; cela n’a même pas de sens, et serait même dérisoire, de dire qu’il se souvient de ce qu’il écrit –, qui nous démontre pourquoi il ne reste à cette pensée sans possibilité et sans temps que la place de l’écriture, et pourquoi la nouvelle de Borges ne prend tout son sens qu’en vertu de la différence de l’écriture, de cela que l’écriture apporte en plus et qu’on penserait nul si on s’en tenait à la seule conception de la pensée possible, et qui devient absolument tout lorsqu’on comprend que l’écriture est alors tout ce qui reste.

De même, Pierre Ménard ne pense rien, ou plutôt, la question de ce qu’il pense n’a aucun sens. Car de deux choses l’une : soit ce qu’il pense n’a rien à voir avec le Quichotte, et cela qu’il a pensé, il l’aura pensé pour lui, dans un processus privé dont on ne sait pas dire et dont on n’est pas placé pour dire comment cela a pu le mener au Quichotte – mais enfin, on imagine cela de l’extérieur, comme deux récipients qui ont forcément dû être remplis de quelque chose, si le dernier, qui a fini par donner le Quichotte, a d’abord été rempli du contenu du premier ; mais alors dans ce cas, cela qu’il a pu penser, qui n’a donc rien à voir avec le Quichotte, au fond n’existerait pas, car c’est le Quichotte qui occupe toute la place de la nouvelle et celle-ci n’est orientée que pour lui et par lui (c’est là, aussi, sa spécificité) ; soit Pierre Ménard n’a pensé que le Quichotte, mais alors dans ce cas, cela serait nul également, puisque le Quichotte est déjà pensé.

Comme pensée sans possibilité, la pensée de Pierre Ménard est également sans contenu, ou plutôt, la question pour elle ne peut pas être celle du contenu. Cela nous indique que la trace de ces pensées sans possibilité – si, à défaut de penser ce qu’elles sont, nous devons au moins dire elles sont –, cela qui reste d’elles, ne pourra l’être qu’à l’état de ruine et d’immanence et de processus géographique : un processus sur place, dont l’autre nom est l’écriture. L’écriture et le dépliement de la pensée (dans ce médium où la pensée peut avancer sans plus jamais rencontrer de possibilité), et c’est pourquoi elle lui enlève et lui soustrait toute notion de contenu.

* * * * *

Pour résumer, si l’univocité de la contingence m’impose de penser sans la possibilité (à une pensée sans possibilité), et que le marché semble offrir un médium idéal pour « conduire » cette contingence pour la raison qu’on peut l’y « prévoir » sans l’intermédiaire de la prévision et de la possibilité (c’est la matière du marché et de ce qui s’y transmet qui le permettent), et si je dois généraliser ce processus de gains sans possibilité à l’histoire, alors il ne restera à la pensée que je semble devoir obtenir, la pensée sans possibilité, sans dimension temporelle et sans contenu, que l’écriture.

J’aurai ainsi déduit l’écriture simplement à partir de l’absolu de la contingence et de l’adaptation de toute pensée future au langage de cette dernière (ou plutôt, à la correction que son langage impose au nôtre, notamment dans la suppression des possibilités).

La pensée absolue, c’est donc l’écriture. Je rappelle que ce qui accroche ici l’écriture, cela dont elle est en définitive déduite, n’est pas un plein mais un vide, non pas une transcendance mais une immanence, non pas une médiation mais une différence, à savoir que l’écriture persiste une fois qu’on a supprimé la possibilité, le temps et le contenu, qu’elle garde un processus une fois que celui de la possibilité et du « remplissement » (réalisation) a été supprimé, et qui est le processus de place, l’échange matériel. Non pas qu’on prenne du temps pour écrire ou que cela prenne une pensée et un contenu (it takes content to write), mais c’est que, pour écrire, il faut, avant tout et après tout (car le temps est ici immatériel), prendre de la place. Ce n’est pas accessoirement, mais radicalement, que l’écriture se négocie et se conclut avec la page.

23.03.2009

Seul l'impossible se réalise

La théorie de la relativité générale n’est pas relative, mais absolue. Elle rend intrinsèque, propriétaire, l’espace-temps. C’est-à-dire que l’espace ne sera plus l’espace extérieur, accroché on ne sait où, où se jouera la représentation (théâtrale) des phénomènes qui y sont attendus : le mouvement des planètes, les rayons lumineux, la matière et son cortège et son champ de gravitation, etc., mais qu’il deviendra interne à toutes ces saillies et à tous ces mouvements. Il sera lui-même structuré par la matière, sans aucun cadre externe, sans aucune dimension transcendante supplémentaire où décoder (après qu’elles y auraient été surcodées) la forme et la manière de cette structuration.

La géométrie et la structure seront directement celles de l’espace, qu’on appellera ici surface, pour bien indiquer que l’espace de la représentation a abandonné le théâtre extérieur et s’est plongé dans la chose elle-même, dans la variété elle-même (une variété devenue propre et intrinsèque, sans aucun espace de choix possibles où noter et sélectionner la façon dont elle « varie »), à la manière dont la géométrie riemannienne abandonne les repères extérieurs et ne connaît plus de champ et de déploiement pour sa « variable » et pour sa « mesure » que l’ondulation de la surface elle-même, c’est-à-dire l’onde et le sens, la transmission et la fabrique de la surface même.

Ainsi la théorie de la relativité générale prescrit-elle et presse-t-elle un seul sens de parcours (one stroke), celui qui va de la matière à la géométrie de l’espace-temps, sans échange ou aller-retour possible dans un cadre où l’une et l’autre seraient mises en relation. Elle y va dans une relation sans médiation extérieure et sans « identité », une relation qui n’a de sens (c’est-à-dire de différence : car faire sens, c’est faire une différence) que son propre parcours, qui n’a donc de médiation que sa différence propre.

En ce sens-là, en ce manque de rapport avec une identité externe, la théorie de la relativité est absolue et non pas relative. Elle n’a qu’une seule face, et ainsi elle est une façon absolue de dire la contingence ; où la contingence est ce minimum, ce commencement, cet aller sans retour, cette pensée sans réflexion, cette percée sans retardement ou attardement possible dans la « chambre des miroirs » et dans la salle des représentations où le discours doit se ralentir par le réseau de réflexions que lui renvoient les murs et le cadre où il s’enferme. L’espace devient alors un résultat et non plus un absolu posé à l’avance. La transcendance devient immanence.

* * * * *

Et maintenant j’aimerais opérer un retournement similaire en ce qui concerne l’espace général où l’on situe d’ordinaire le possible. J’aimerais dire, non seulement que l’espace des possibles n’est pas lui-même défini à l’avance et qu’il n’est pas un théâtre où doit se jouer la réalisation, mais que, pour cette raison, et en simplifiant encore, le jeu du possible, son rôle, cela qu’on attend de lui d’habitude, ne devrait pas lui-même être donné à l’avance. Car, avant l’espace des possibles, il y a l’espace du possible, son lieu d’extension et de production, la salle où on l’attend, et ce sera encore une fois le lieu de la pensée représentationnelle. J’aimerais dire que la contingence est la matière première (chez Meillassoux, c’est d’elle qu’on déduit jusqu’à l’existence des choses), et que c’est elle, lorsque la lecture commence dans son sens à elle, qui produit comme résultat l’espace où le possible s’étend et s’attend.

Il n’y a donc pas d’espace de possibles qui préexisterait à la contingence, et où on attendrait de la voir réaliser l’une ou l’autre de ses branches alternatives. La contingence est le premier sens (celui du « double parcours » de la question : « Pourquoi existe-t-il quelque chose plutôt que rien ? », ou de sa transformation par Baudrillard : « Pourquoi y a-t-il rien plutôt que quelque chose ? »). Il faudrait ainsi dégager autant que possible la notion de la contingence de celle de la possibilité, quitte à suspendre le temps lui-même, le « temps » que ce dégagement et ce discernement aient lieu – car ils n’ont que le lieu.

Je me place là à un niveau métaphysique plus élevé encore que la relativité générale, puisque le temps lui-même n’est pas encore engendré à ce stade, sans parler que la conversion, qui est mon opérateur fondamental à ce nœud-là de la logique, est ce qui traduit la contingence dans le sens de la « place » (le sens de ce qui traverse, ce qui coupe et ce qui arrive), et que c’est la place qui donnera par la suite l’échange, c’est-à-dire le « temps » dans lequel l’actif contingent reviendra à moi sous forme de prix (et il reviendra éternellement parce que son temps n’est pas le temps chronologique).

* * * * *

Ainsi la contingence absolue, celle des lois de la nature, est-elle le contraire de la nécessité sur un autre plan que celui où cette dernière sera assimilée à la somme totale des possibles (et c’est cette confusion des deux plans qui fera jouer à la nécessité – notion fermée et ponctuelle s’il en est – le rôle du mauvais pivot et du contresens ultérieur).

Les lois de la nature sont contingentes, c’est-à-dire qu’elles ne sont pas nécessaires, c’est-à-dire qu’elles auraient pu être absolument différentes, mais la raison en est le manque de raison, le manque de représentation, l’absence d’espace où aligner ces possibilités alternatives, et non pas sa présence. Cet espace des possibilités n’a pas lieu parce que le sens unique, absolu, qui a donné la contingence des lois a déjà eu lieu avant cet espace.

Ainsi, l’espace des possibilités ne devrait pas être ajouté au sens premier de la contingence et comparé à lui. La contingence première est inéchangeable ; elle est à une seule face ; et la question de la nécessité des lois et son autre face, qui est la « réalisation », avant tout conceptuelle, qu’elles auraient pu être différentes, ne sont qu’une tentative d’échanger cette contingence.

L’absolu est forcément contingent, puisque la nécessité est déjà une couche supplémentaire ; elle est déjà une face de miroir artificiel qui vient refléter la face unique de l’absolu, qui vient lui donner une autre face là où il n’en a besoin d’aucune et où il est, par définition même, cela même qui n’a qu’une seule face. Ainsi la nécessité, à ce stade-là de la contingence, doit-elle être rejetée sans le mot, et avant même le mot. C’est-à-dire qu’elle doit être rejetée, défaite, avant même que son nom ne soit prononcé. Sans parler des « autres façons possibles » dont les lois contingentes auraient pu être, qui ne sont pas des autres façons (qui ne sont pas d’autres faces) mais qui forment simplement une autre façon de dire la même contingence, c’est-à-dire de la dire encore dans le même sens. Ces autres façons sont l’autre face de la contingence qui n’a qu’une seule face (c’est-à-dire que la contingence dit ça : elle dit ça surtout). Autant dire l’incertitude du statut sémantique et logique de ces « autres faces et façons ». Il faut prendre le maximum de précautions en les évoquant, et certainement ne pas les confondre avec des possibilités.

Cette contingence première rejette donc la nécessité par le principe d’exclusion de l’échange impossible. Elle est tellement absolue que de l’opposer à une nécessité (ou, équivalemment, de la renvoyer vers son autre face, impossible, qui dit qu’elle aurait pu être autre) serait déjà une revendication indue et injustifiée de la pensée à son égard, elle qui est absolue et qui ne devrait ainsi être approchée par la pensée qu’à la condition (sans condition pour la pensée) que la pensée sorte de son théâtre habituel en l’approchant, c’est-à-dire qu’elle devra sortir de la médiation, du rapport, de la comparaison, de l’identité, de la nécessité, etc.

La nécessité est donc rejetée, et la contingence réaffirmée, avant (même) la lettre de la possibilité. La nécessité est rejetée absolument, avant même qu’on ait comparé la contingence aux autres possibilités ; car il n’existe pas encore de possibilité.

Et maintenant, on se tourne vers la dimension du temps, vers le temps de l’action et du présent vivant qui n’est lui-même que l’une des multiplicités selon lesquelles la contingence initiale se sera différentiée (alors comment ce temps pourra-t-il lui-même contenir un prochain avatar ?), et on confond la nécessité que l’on vient de rejeter avant même qu’elle ne se prononce, la nécessité rejetée absolument au nom de l’inéchangeabilité de la contingence, avec la nécessité comme somme de possibilités (en effet, la notion de possibilité a été entre-temps produite), et l’on raisonne que, comme la nécessité-somme-des-possibilités des lois est invalide, c’est donc que la possibilité sera ouverte que les lois de la nature changent, et même, que l’on pourra s’attendre à ce qu’elles changent.

* * * * *

Il faut absolument reconnaître la contingence des lois de la nature ainsi que la possibilité qu’elles eussent pu être différentes, mais il faut se garder de projeter cette multitude de possibilités dans le futur. Une spéculation factuale comme celle de Meillassoux doit s’arrêter au passé et ne pas permettre que ces possibilités alternatives passées (concevables, donc) puissent devenir des possibilités futures attendues, tout simplement parce que les changements futurs, qui seraient alors dus à la contingence, sont d’un autre ordre que celui des possibilités.

Mon intuition est ainsi que les lois de la nature sont certainement absolument contingentes mais qu’il se passe quelque chose de fondamentalement erroné lorsqu’on se tourne vers le futur en attendant qu’elles changent, ou même, en se croyant obligé de démontrer pourquoi elles ne devraient pas changer. Sans doute la pensée conceptuelle et la métaphysique peuvent-elles nous laisser imaginer que les lois de la nature pourraient changer, mais l’attitude à leur égard devrait être matérielle et non conceptuelle, et l’on devrait parier qu’elles ne changeront pas.

Aujourd’hui, j’ajouterai que la conversion nous fait changer de discours, qu’elle nous livre enfin celui qui sera adapté à la contingence indépendamment des possibilités, et donc qu’elle pourra à la fois nous faire comprendre la contingence initiale, la contingence absolue avec son mode de transmission spécifique (le prix, le marché, le médium matériel), et à la fois nous tourner vers la contingence future, celle du vrai changement.

La possibilité est produite après, et non pas avant ; et ainsi, je reste convaincu que quelque chose ne va pas dans la transition du possible à l’actuel. La probabilité n’a de sens que parce qu’elle est un contresens, déplacée dans le futur pour les mauvaises raisons. Elle n’a de sens qu’à ne jamais se réaliser et à rester tendue, comme étant l’impossible rédemption de la dette. Et pourtant c’est l’attente qui lui donne sa tension. Il nous faudrait ainsi un milieu de transmission sans attente et sans possibilité, un milieu d’immersion et de retournement sur place et de traversée par le seul sens, qui sera celui de la contingence première. Un milieu qui sera celui de la contingence matérielle, celle de l’écrivain et du marché, sans la probabilité.

* * * * *

Le seul sens de la probabilité est un contresens, ai-je dit : elle va à contresens du temps. Si je remplace passé et futur (montée et descente), ces deux directions qui sont trop suspicieusement symétriques dans le temps chronologique, par passif et actif contingent, invoquant pour cela une opération aussi forte que la conversion, seule capable de transformer l’un en l’autre, alors la probabilité apparaîtra comme appartenant au domaine du premier (le passif, la dette). Et ainsi, il apparaîtra, pour la raison que la probabilité est censée officiellement prendre son sens du futur, qu’elle n’est qu’un contresens. La probabilité, toujours inférieure à un sinon elle n’aurait aucun sens (ce qui indique déjà, par anticipation, qu’elle ne devrait jamais se réaliser : qu’elle ne devrait jamais devenir égale à un), n’est que la réflexion, dans le futur, de la face de la dette qui est également brisée et inférieure à un, pour la raison que le débiteur l’a séparée du créditeur.

Dès qu’il y a une dette, il y a la possibilité du défaut, et cela se traduit par le « moins que un » qui ne cherche plus qu’à valoir un de nouveau. Pour lui, l’unité est ainsi une valeur et une obligation. Il y a un défaut inhérent à la dette, un acte irréversible, un prêt qui a d’abord été contracté avec le temps et qu’on ne pourra jamais rembourser, pour la raison que le temps ne peut pas revenir : il ne coule et ne se dépense que dans un seul sens et il ne peut pas rendre ce qu’il a pris. Ce défaut majeur, cette impossibilité de remonter le temps, cette insuffisance et cette passivité qui devient une sorte d’activité – car elle nous prend et nous absorbe –, ou plutôt, qui devient une passion, lorsque, absolument passée et absolument irréversible, c’est vers elle que nous tendons dans le temps, cette insuffisance essentiellement causée par l’irréversibilité du passé se traduit alors, lorsqu’elle se retourne et nous fait face (tâchant de remplacer la face perdue de la dette) comme cette chose que nous attendons et dans l’attente de laquelle nous commettons un contresens et un « mauvais placement » (misplacement), en la notion de probabilité qui ne sera jamais égale à un.

Ainsi la possibilité devrait-elle être séparée de sa réalisation par un fossé au moins aussi infranchissable que celui qui reviendrait à remonter le temps. Bergson disait déjà que la possibilité était postérieure et non pas antérieure à la réalisation, et qu’ainsi, lorsqu’elle se projetait en arrière pour faire mine de se réaliser, il ne s’agissait là que d’un emprunt qu’elle faisait au réel, un rôle d’emprunt, qu’elle ne pourrait jamais rembourser. Quant à Deleuze, il n’admet pas que l’être « saute », lui qui se dit en un seul sens, entre possibilité et réalisation.

Qu’on s’attende à réaliser vraiment une possibilité devrait être aussi impossible et aussi irréalisable que de remonter le temps pour rembourser la dette sans aucun risque. Une possibilité ne se réalise pas. Seul l’imprévu se réalise. Seul l’impossible se réalise ; et le verbe « se réaliser » lui est alors inadapté, car l’impossible n’est rien avant qu’il ne se réalise ; il n’est rien à quoi on puisse ne fût-ce que référer pour dire : « Cela se réalise ».

Rien ne se réalise, lorsqu’on comprend qu’il n’y a qu’un seul sens qui est celui de la contingence. Car la contingence est alors tout simplement le sens de l’être, le sens de son écriture, le trait de l’être sur le néant. L’être a le néant comme son autre face, et lorsqu’on regarde cela et qu’on comprend cela dans un seul vocable et dans un seul sens, dans une chose qui n’aura alors qu’une seule face (puisque l’une des faces est l’être et l’autre le néant), alors cette chose sera la contingence. Ainsi, les choses réelles le sont sous le seul régime de la contingence qui exclut la nécessité (et la possibilité) en raison de l’univocité de la contingence.

Quant aux choses non encore réelles, les choses qui pourront se réaliser et qui sont donc, par notre définition, les choses imprévues et les contingences futures, leur mathématique ne sera jamais celles des probabilités et de l’espace du possible ; elles ne seront jamais piégées dans un tel espace, comme si, ayant sauté devant elles, nous les attendions et nous les interceptions avec la logique de la possibilité et de la réalisation. La seule façon de les « dépasser », de les « prévoir » et de se mettre dans le sens de leur courant, c’est de se faire traverser par elles, de façon qu’elles nous poussent. Il s’agit pour nous de trouver leur « milieu », leur médium, où l’on fera alors quelque chose qui ne pourra pas être de les prévoir.

Dans le marché, comme les événements sont tous formés de la même matière qui est celle des chiffres, il se trouve que la « transformation » est toute trouvée. C’est celle qui revient à « faire de l’argent » en tant que market-maker. On fait alors autre chose que prévoir le marché, on produit une écriture postérieure (ni l’écriture de la même chose, une réplication, ni l’écriture d’une autre chose, une déroute), mais, sachant la régularité des gains, tout se passe comme si nous avions prévu le marché (car l’on suppose, dans une sorte de fiction étrange et étrangère, que celui qui prévoit le marché est assuré d’y gagner de l’argent – je me demande de quelle manière hautement absurde et improbable).

* * * * *

Dans le sens de l’histoire maintenant (tout ce qui n’est pas le marché), je ne vois d’autre transcription de ce que j’avance là que celle qui revient à dire qu’il ne faut pas non plus s’enfermer dans la possibilité et dans le mythe stérile et passif de l’attente, mais qu’il faut, parallèlement à l’histoire, ou plutôt, en se faisant traverser par son sens, produire des lignes perçantes : un processus au moins aussi original que l’histoire, qui ne permette pas de « prévoir » l’histoire – cette absurdité – mais d’accumuler des gains qui seront dus à la conjonction de l’histoire qui pousse et du fil que l’on produira.

Le gain reviendra à dire que le fil produit, cette écriture, aura toujours été aussi surprenant que l’histoire (s’il faut qu’il soit comptabilisé dans la même numéraire qu’elle), c’est-à-dire qu’il ne lui aura jamais tourné le dos, que l’écrivain ne se sera jamais pétrifié dans une projection, dans une dette, dans une espérance : qu’il n’aura fait que creuser un sillon sans possibilité et sans miroir, sans lumière même, produisant un genre de pensée vraiment matériel. C’est-à-dire que cette pensée sera de la même matière que la contingence, inexprimable autrement que par le fil et le sens de l’écriture. Ainsi mon mouvement revient-il ici à me montrer aussi radical que dans ma suppression des possibilités, et à supprimer toute pensée possible, c’est-à-dire toute pensée qui serait exprimable, et même, qui serait accessible et productible, autrement qu’en écrivant.

Il se passe un échange fondamental quand on écrit. Il se passe une place inéchangeable dans l’écriture. Ce n’est pas pour rien que l’actif contingent est essentiellement une écriture et qu’il est essentiellement échangé. On est traversé par la contingence quand on écrit ; on se trouve dans cette place, où l’autre coupe. On est à sa place. Mais c’est une place qui ne nous est pas propre et nécessaire ; car on est également contingent à cette place ; on ne fait que la visiter comme le champ de ruines.

Comme le champ de ruines, elle nous presse d’écrire ; il y a le vide et l’immanence de la presse de la ruine ; il y a là le trait de l’écrit qui vient affirmer le trait de l’être sur le néant ; il y a un reste, un vestige, et non pas une habitation, dans l’écrit.

16.03.2009

Spéculation à une seule face

Je suis dans l’idée que la contingence est à une seule face et non pas à plusieurs branches, comme nous le fait penser sa confusion avec la possibilité. La contingence est univoque ; elle n’a qu’un seul sens qui ne fait que nous retourner (lui-même, éternel retour), et c’est pourquoi elle retourne et inverse typiquement les formules ou les arbres qui ont emprunté (c’est le mot) le sens rétrograde de la possibilité. C’est pourquoi elle retourne dans l’échange. Et pourtant, elle n’est pas présente ; elle n’est pas pleine : une chose est là, alors qu’elle aurait pu ne pas être là et ne pas nécessairement être ainsi.

La contingence est plus simple que l’être plein et nécessaire. L’être plein suppose un aller-retour, un espace de manœuvre, une chambre spacieuse (room) où le cercle de la nécessité et de la recognition a pu s’enfermer ; tandis que la contingence est une fuite. À travers elle, se vide tout ce qui est plein. En érigeant à la même hauteur que la contingence une notion corrélative comme celle de l’échange (ce qui laisse comprendre pourquoi contingence et échange sont intimement liés et pourquoi c’est le marché qui est en charge de la transmission), on pourrait ainsi affirmer, avec Baudrillard, que la nécessité n’est que la tentative d’échanger la face unique et inéchangeable de la contingence, de l’arrimer et de l’arraisonner et de la colmater de l’autre côté, une tentative d’arrêter le monde ou de le ralentir par son image, justement ce qui s’appelle « spéculation » ; tandis que la contingence se définirait justement par l’impossibilité de l’échange.

Ainsi la spéculation serait-elle nécessairement à deux faces : celle qui devait rester unique et celle du miroir qui nous sert en premier lieu à réaliser que la première est une face et que doit, pour cette raison, s’ouvrir l’espace où elle pourrait être réfléchie. Par contraste, la spéculation factuale de Meillassoux se présente comme une spéculation à une seule face. Et c’est pourquoi j’avais tout de suite compris qu’elle était de la sur-face, s’il faut appeler ainsi la variété de l’espace censée à la fois réfléchir et surcoder la face (donner une place à la spéculation) et à la fois se maintenir dans l’immanence. L’échange serait ainsi la catégorie suprême, celle dont l’alternance entre ouverture et fermeture, entre échange ou impossibilité de l’échange, gouvernerait l’avènement de la nécessité ou de la contingence.

* * * * *

Il faut réellement comprendre que les choses puissent être contingentes avant qu’elles ne puissent être (et que c’est l’existence qui soit la chose dérivée et l’accident, et non pas, comme on aurait tendance à le penser, la contingence), il faut pouvoir opérer ce changement de variables et rejoindre ainsi la ligne et l’ontologie de l’événement avant celle de l’être, pour accepter l’idée que la contingence n’est pas pleine et présente, qu’elle est constituée essentiellement d’une différence, et malgré cela, qu’elle n’est pas incomplète, une branche impaire à laquelle il manquerait une branche paire, en un mot, qu’elle n’est pas une différence par analogie.

La spéculation métaphysique a toujours cherché à « doubler » la contingence, à la représenter comme les deux branches séparées de l’arbre des possibilités, afin de pouvoir revenir (car c’était cela le but) à la valeur présente et à la façon dont le présent, le spot, pourra « regarder » et « réfléchir » (to mirror) la contingence. La possibilité n’est que l’extension de la différence intensive de la contingence dans l’espace (room) que se réserve nécessairement la pensée dogmatique ; tandis que le prix, le marché, est la traduction immédiate de la contingence sans cet aller-retour, sans revenir en arrière.

La contingence est première. Il faut applaudir ce que fait Meillassoux et la poser avant toute chose. Mais si l’on fait ça, on ne pourra plus la soumettre au régime rétrograde de la possibilité. Elle réclamera alors la mathématique de prix (mathematics of price).

Car il faut bien « transmettre » la contingence ; il faut bien la traiter, la matérialiser d’une certaine façon ; il faut bien la « réaliser » – je n’ose pas dire qu’il faut « la faire être ». Peut-être devrais-je dire qu’il faut « l’écrire », ou plutôt, « s’inscrire dans sa couche ». Je n’ose pas dire qu’il faut « l’échanger », car alors on « échangerait l’échange ». L’idée est peut-être ici que le marché sera le transmetteur de la contingence qui justement ne l’échangera pas, pour la raison qu’il aura internalisé l’échange.

* * * * *

Le seul médium de la contingence est le marché, pour la raison qu’il est un mode d’évaluation qui ne passe pas par la possibilité et qu’il est né dans le même mouvement de conversion que la contingence. J’avais tout de suite saisi que la spéculation de Meillassoux n’était pas encore assez « écrite », qu’elle n’avait pas trouvé son milieu, son médium, la place où elle pouvait exprimer son risque et se poursuivre, s’enchaîner, se valoriser. En un mot, Meillassoux n’avait pas encore trouvé sa mathématique, ses nombres, ses prix. De la même façon que la contingence trouve dans la possibilité, sous la lumière de la pensée dogmatique, sa mauvaise traduction (une traduction qui a pu faire carrière, mais qui ne tient plus le coup dès qu’elle est rapprochée du centre et du point aléatoire, dès qu’elle est soumise à un milieu, comme le marché, où la contingence est inscrite dans la surface), elle trouvera dans le prix sa bonne traduction. Il restera à généraliser la notion de prix en pensant que le marché offre justement le cas particulier, le cas unique, où tout se traduit de toute façon en nombres.

Que serait le milieu, le médium de transmission de la contingence, dans le cas général ? Un processus de différentiation qui ne s’inscrirait pas dans la possibilité et qui permettrait de conduire (comme un courant) la spéculation factuale ? Si l’arbre des possibilités est la façon d’appréhender par la pensée représentationnelle la différence de la contingence (mais qui commet, par là même, le contresens de l’équivocité, celui consistant à échanger la contingence contre une représentation fixe qui tombera forcément en-deçà d’elle et qui laissera échapper quelque chose de la contingence, pour ne pas dire sa totalité), par quel intermédiaire, par quel processus matériel, par quelle technologie (sachant que la technologie doit elle-même fournir une critique et un substitut à la notion même d’intermédiaire et de médiation), appréhender la différence univoque de la contingence?

Comment capter la contingence, se transmettre à sa vitesse, l’accompagner, vivre avec elle, elle qui n’a qu’une seule face (ce qui veut dire que l’espace de la vie commune ne pourra qu’être réduit à la surface), elle qui n’a qu’un seul sens (ce qui veut dire que la vie en commun ne pourra pas prendre la figure d’un cercle d’échange), autrement qu’en s’échangeant soi-même complètement avec elle : ce que j’appelle « avoir internalisé » l’échange ; la notion d’intermédiaire, et même d’espace de jeu et d’échange où pourrait opérer la médiation, se trouvant ainsi elle-même recouchée à l’intérieur du processus?

La pensée ne peut pas s’arrêter, marquer une pause, ouvrir l’espace où elle appréhenderait la contingence, sans que la contingence ne lui échappe ; et ainsi la bonne manière sera-t-elle de ne pas s’arrêter, de se transmettre justement soi-même, de créer une série qui sera en phase avec la contingence, à travers le canal de communication infinie, celui d’Aion et du virtuel, une série dont la propre contingence couvrira celle de la première série.

* * * * *

La façon dont le processus de prix crée la surface de transmission où l’on pourra « suivre » la contingence et même la « prévoir », la « traiter » (to process it) (tous ces termes deviennent équivalents dans cette direction qui est transversale au temps chronologique) revient à fournir d’abord à l’écrivain des prétextes de réplication et de possibilité (ce qui s’appelle la fiction). La partie active de son écriture s’attache alors à la production de fictions. Il simule la contingence ; il la décompose momentanément en arbre de possibilités. Il en produit le prix par réplication. Il se raconte et se narre l’événement dans un contexte de possibilité. Il laisse jouer sa pensée. Il la projette en avant, pendant que se joue à l’arrière la part passive, celle de l’échange internalisé, celle où il réalise qu’il a produit un prix qui est de cette surface-là et qui doit alors « ondoyer » avec elle, et que, pour la raison qu’il s’est soi-même inscrit et échangé avec la matière de la contingence grâce à la fente et au complément de matière, grâce à la table d’écriture qui l’enchaîne en ce lieu et qui lui offre à la fois une face réfléchissante et une surface traversée de fente et de matière, une surface qui comporte un accroc où il peut s’accrocher et se retourner, une surface qui est brisée par la matière (et ainsi, c’est la surface qui serait brisée par la matière à l’endroit de la fente, et non pas la matière qui serait brisée par la fente), il peut maintenant, justement, inverser la formule de la pensée et inverser le modèle, poser la question de la stratégie de couverture indéterminée (alors que sa détermination était censée être le fondement) et justement dégager la pointe de l’écriture, par et à travers cet effort ; tout ce dispositif n’ayant été prévu, peut-on penser, que pour produire ce retournement et cette invagination, ce dégagement de la pointe désormais tenue par l’écrivain et livrée entièrement à la contingence.

Il s’agira par la suite de généraliser ce mécanisme à la contingence générale et absolue, en se souvenant que, dans le marché, tout est à la fois plus simple et plus confus parce que tout s’exprime en nombres. Il faut généraliser, tout en rendant plus courtes et plus directes mes inférences. Obtenir le prix comme médiation immanente et sans intermédiaire de la contingence, comme « échange de la contingence inéchangeable », rien qu’en vertu du caractère intrinsèquement échangé du prix (échange internalisé).

* * * * *

La contingence est nécessaire, mais il faut la traiter (pourquoi ?) et cette forme de traitement est l’échange, le prix, cette chose qui reste à définir et qui matérialise le médium dans le même temps que nous nous éloignons de la métaphysique et de l’abysse. La pensée de l’être est abyssale ; elle a la structure d’une dette avec une date d’expiration. Car le processus de réflexion doit s’arrêter ; c’est une convergence qu’il recherche. Ainsi la pensée de l’être court-elle un risque de faillite ; son cercle danse autour d’un abysse : soit nous rendons au monde la face qu’il nous a prêtée et nous remboursons notre dette (Baudrillard), soit nous nous enfermons dans un cercle où le monde attendra indéfiniment.

Il a fallu inventer une spéculation qui ne s’arrête pas, et qui se différentie sans cesse. Comment faire jouer la conversion avant la contingence, de façon à obtenir la contingence (même philosophique, même celle de Meillassoux) comme une compagnie (joint stock company) : comme la pensée qui se mettrait « en compagnie » (de qui ? du futur ?) alors qu’elle n’était qu’une dette envers l’absolu ? La compagnie est également univoque et ne présente qu’une seule face. Elle est censée croître et diverger, et non pas converger.

Il faut également appliquer mes autres découvertes, à savoir que la contingence, si elle remplace et re-place l’être (si elle transforme la dette et se substitue à elle), crée, justement, à la place, la place. Si la contingence est ce qui arrive, il faut bien que cela arrive quelque part.

L’être n’avait pas de place. Comme il n’était qu’une dette, une convergence, il n’avait que le temps, la maturité de la dette. La pensée du commencement de la pensée, Heidegger et la topologie de l’être (dont mon premier réflexe a été de penser qu’il s’agirait là de la place du marché), tout cela serait-il un début de conversion chez Heidegger, et donc un acheminement vers la place de la contingence ? Comme la contingence n’a qu’une seule face (là où la dette était un échange, une convergence), il faut bien que cette face revienne (elle reviendra éternellement). Ainsi la place serait-elle l’endroit où cela revient.

Le temps serait-il la nécessité, et la place le site, le lieu de la contingence ? Dans « être-là », l’« être » serait la part nécessaire, convergente, qui remplit la dette, et le « là », ou ailleurs, serait la part de la contingence.

11.03.2009

L'échange impossible

Je poursuis l’idée que la contingence n’a qu’une face et qu’elle est inéchangeable. Dans une de ses nouvelles, Borges parle du disque à une seule face. Non pas que l’autre face soit invisible, mais c’est qu’elle n’existe pas ; et donc le disque, qui a le choix de présenter l’une ou l’autre face, a la capacité, s’il arrivait à tomber sur la face « néant », de disparaître tout à fait.

Où l’on voit que la contingence, qui est comme ce disque et qui peut, elle aussi (elle qui peut tout et qui est une capacité pure), présenter la face d’existence ou d’annihilation, traverse les probabilités plutôt qu’elle ne s’y soumet et les coupe comme une diagonale. Ce n’est pas que son jeu se limite à une oscillation entre « pile » ou « face », dans un oscillateur ou un pendule ou un temps périodique dont les extrémités seraient parfaitement tirées et répertoriées ; ce n’est pas que la contingence « joue » dans une pièce close ou dans une « salle de jeux ». Son jeu est plus grave (comme la matière), car elle porte atteinte à l’existence même, qu’elle peut abolir, selon la face présentée.

Elle est inéchangeable comme l’explique Baudrillard sans la nommer*, parce qu’elle admet l’inexistence comme autre face, parce qu’elle s’appuie sur le néant et que c’est sur le néant (sur cette « matière subjective », sur ce support qui est sans doute le plus résistant et le plus dur de tous pour la raison qu’il ne peut que pousser dans un seul sens), qu’elle trace la ligne de l’existence du monde et de toutes choses.

Elle est inéchangeable parce que, si on devait l’échanger, on l’interromprait et on la retournerait, chose impossible, ou alors qui se paierait de la disparition du monde. Elle est inéchangeable parce que l’échange suppose un cadre et une « salle », la mise en présence de l’esprit et de la matière, du concept et de l’objet, de la pensée et de l’être, et que la contingence est fondue dans la « matière » de l’existence (je veux dire, du verbe « exister »).

Si le contact « statique » entre la chose et le néant peut s’appeler « événement », ce point de concours, ce pivot du disque à une seule face, mais que le sens de ce contact, qui est la seule chose matérielle en fin de compte et la seule chose marquante, ne peut s’appeler que « contingence » – car ce contact n’existe pas en lui-même comme étant le pivot entre l’existence et l’inexistence, et donc il ne peut qu’être parcouru à la façon d’un contact électrique ; ce contact n’est pas : il ne peut que devenir –, si, pour exister, les choses, le monde, s’appuient sur le néant et que le sens de ce parcours, le sens de l’écriture qui dit cette « pression » et cette « impression » des choses sur le néant, a pour nom « contingence », alors c’est la contingence qui sera la pression de l’existence, c’est la contingence qui poussera l’existence (elle n’en fournira pas le support ou le cadre, mais la matière même) ; alors la contingence ne pourra ni se détacher de l’existence, ni se détacher dans la pensée ou dans le discours ; elle ne pourra pas se détacher de son sens unique pour être échangée, reflétée, réfléchie, conçue.

* * * * *

La contingence dit que les choses existent sans raison ; et donc qu’elles existent d’un seul coup, et donc que leur existence n’a qu’un seul sens. Les choses existent, on n’y peut rien, c’est déjà trop tard. On ne peut le dire, ni le formuler ni le comprendre, ni le simuler, ni le contourner, ni le permuter, ni le faire varier pour en « extraire » une racine, un « invariant », une raison, un principe, une quelconque symétrie, c’est-à-dire un être (la symétrie est le propre du miroir, de la pensée, de la spéculation et donc de l’être métaphysique). On ne peut que le répéter. Où la répétition ne viendra pas rajouter une copie, une image, un reflet, une réflexion, une réplication, à cette absolue univocité et monotonie de l’existence des choses, mais simplement en re-parcourir le sens.

La répétition empruntera le véhicule de l’éternel retour – comme il ne s’agit pas ici d’un cycle de pensée ou d’un cercle de compréhension, comme il ne s’agit pas d’un échange ou d’une réflexion, le seul mouvement possible est en effet celui du sens, c’est-à-dire un éternel retour – pour redire, depuis le point de départ de l’existence des choses, de nouveau la même chose, c’est-à-dire qu’elle dira autre chose (car on répète ici) mais non pas une autre chose (car toutes les choses sont déjà dites ; aucune ne peut retourner ; seul leur devenir peut retourner), et ainsi la répétition le redira une infinité de fois si elle redit une fois. Cette répétition de l’existence absolument univoque des choses (de cette existence sans voix, sans chœur, sans représentation, sans théâtralisation) a alors pour nom « contingence ».

Les choses existent d’un seul coup, sans raison qui vienne reprendre le coup, le mesurer ou l’interrompre ; et on aurait pu s’arrêter là si la pensée n’avait pas rendez-vous avec le sens des choses, elle dont le rendez-vous avec les choses ou leur existence est en revanche impossible (car à cela, elle n’aurait rien à ajouter), rendez-vous avec la pression des choses sur le néant.

Ainsi, la pensée doit se glisser dans l’unicité de ce seul coup qui fait exister les choses (non pas que ce coup soit la cause de cette existence – car de parler de « cause » reviendrait encore à échanger et à réfléchir –, mais ce « seul coup » est la circonstance de leur existence ; il est leur enveloppe, leur missive ; on dit que les choses existent d’un seul coup ; cela veut-il dire qu’elles existent de ce coup, par le fait de ce coup ?), et elle doit dire, pour la première fois, une chose dont l’économie est fort peu commune, inouïe ; elle doit dire une chose de plus sans rajouter une condition, affirmer un sens sans faire double sens et sans expliquer le sens (c’est-à-dire que le sens doit rester, justement, impliqué ; car celui qui explique le sens court alors un grand risque, celui de l’ambiguïté) ; elle doit se glisser dans le nombre unique de ce seul coup d’existence des choses, sans doubler le coup (car sinon, cela introduirait le hasard, l’erreur, la combinaison, le nombre, etc.) mais en le répétant, ne fût-ce que pour apercevoir, de l’autre côté de l’existence des choses, la possibilité qu’elles n’aient jamais existé.

Cette philosophie de la contingence, cette spéculation factuale à une seule face, doit donc faire usage d’une logique d’expression et d’une manière de dire à l’économie unique en son genre (sans doute, ce qui s’appelle « ontologie soustractive » ?), une économie plus originale, plus « archaïque », plus « profonde », plus vieille que l’économie de l’échange – étant donné qu’en matière de contingence, ou plutôt, « dans le sens » de la contingence, l’économie ne peut pas être celle de l’échange – et c’est l’économie de la substitution de l’écriture à la contingence.

* * * * *

La contingence est inéchangeable, et c’est donc ni dans la représentation ni dans la possibilité qu’on peut la dire, mais dans un milieu conducteur de même nature qu’elle, un médium qui aura intégré l’échange dans sa particule élémentaire, à savoir le prix.

La contingence est inéchangeable ; elle ne peut être « redressée », soulevée par la pensée (qui soulèverait un lièvre) ; son sens est de s’imprimer sur le néant ; son sens est donc celui d’une écriture (elle-même différence, elle-même plus vieille que l’être ; c’est-à-dire que l’écriture est appropriée à la contingence ; elle coule dans cette couche intermédiaire entre néant et être). Et ainsi la contingence, à défaut d’être échangée, s’écrit-elle. Elle s’inscrit sur la face de l’actif contingent qui se substitue à elle.

Je ne dis pas que l’actif contingent représente la contingence, ou qu’il s’échange contre elle. C’est la matière de l’écriture qui est précisément à « travailler » dans ce sens-là, pour dire comment elle parviendra se substituer à la contingence sans l’échanger. Elle ne se placera pas en face de la contingence, comme dans une salle de marché, d’échange, de jeux ou de spectacle. Elle ne se superposera pas à la contingence ; mais la matière de l’écriture sera telle – c’est-à-dire qu’elle partagera avec la contingence la propriété d’être transversale à l’être et au néant ; en effet, l’écriture a déjà avec le temps et le nombre cette relation anormale, cette non-relation – qu’elle se laissera parcourir par la même matière, par la même veine que la contingence.

L’actif contingent se substitue à la contingence avant que rien ne soit dit. C’est la même opération qui, à la fois, dit la contingence dans un seul sens, le sens où les choses existent d’un seul coup, et à la fois écrit l’actif contingent comme substitut de la contingence. Et comme celui-ci est écrit, comme la contingence est désormais sur sa face et que les choses ne peuvent pas en rester là, l’actif contingent sera alors lui-même échangé. (Car la pensée, qui est donc intervenue entre-temps – à cela, on ne peut rien –, qui s’est retirée et qui s’est soustraite afin de ne rien ajouter, aura quand même créé une différence de pression, un tourbillon qui finira par emporter l’actif contingent dans une autre sorte de cercle que celui de la représentation, un cercle qui fera se retourner les choses au lieu de les faire simplement tourner.)

La contingence est inéchangeable, et c’est pour cette raison que l’actif contingent, sur lequel elle est écrite, ne peut qu’être échangé, c’est-à-dire négocié dans un marché. Il y a là un conflit, une invention, une innovation, qui ne peut que se solder dans l’échange de l’actif contingent.

La contingence n’avait qu’une seule face ; elle ne pouvait être représentée ou réfléchie. Or, vont justement la suivre deux non-représentations. Dans un premier temps, elle s’écrira sur la face de l’actif contingent. Aucune représentation à cela, seulement une substitution. Et dans un deuxième temps, cet actif contingent, qui ne peut pas lui-même être évalué dans le théâtre clos des probabilités, ne pourra qu’être saisi par l’échange et mis en circulation dans un marché en vertu du tourbillon qui s’est créé.

* * * * *

L’échange devrait même se définir ainsi : sachant l’inéchangeabilité de la contingence et l’impossibilité de la médiatiser d’aucune façon, mais sachant qu’il lui faut, de l’autre côté, un transmetteur, un véhicule, une circulation, une mathématique, alors elle s’imprime sur l’actif contingent – sachant que dans cet acte d’écriture, dans cette innovation de l’actif contingent, c’est déjà l’échange qui est inscrit et prévu.

Car l’actif contingent n’a d’autre place que l’échange. Sa matière, une fois qu’elle a pris sur elle l’écriture de la contingence, c’est-à-dire sa différence et son univocité, devient matière à échange. Elle n’aura plus d’autre sens et d’autre destination à partir de là. Ainsi le prix, qui en est issu, n’est-il pas un reflet, une évaluation, un résultat, mais une conversion, une transmutation, l’affirmation de tout cela. Le prix, c’est l’échange, bien sûr ; et il n’est prix qu’en tant que transmetteur de l’actif contingent qui a pris sur sa face l’inéchangeabilité de la contingence.

Dans mon Le Sourire de la chance, j’avais déjà compris cela. Je parlais alors du « fond d’indéterminisme absolu » et j’avais en tête le marché, que j’appelais alors échange, dans sa vertu première de donner un prix à tout actif contingent, ne le rendant jamais redondant ; également en tête la finesse de la mécanique quantique, qui dit également la contingence, c’est-à-dire le « seul coup » dont les choses existent.

Dans L’Écriture du risque de l’écriture, j’ai voulu mettre en circulation l’arrêt de la mécanique quantique justement. Je voulais la science humaine qui lui succédât (c’est-à-dire que je réclamais le retour, l’échange sans échange, le marché qui ferait marcher ce qui était arrêté et qui restait inéchangeable). Également j’étais monté, dans l’ascension de la face unique de la contingence, jusqu’au sommet où la question devenait celle de la métaphysique: « Pourquoi quelque chose existe plutôt que rien ? »

Si je devais m’arrêter un moment à la mécanique quantique, aujourd’hui je dirais que le vecteur d’onde n’est rien d’autre que l’expression de l’univocité de la contingence. Lorsqu’on en arrive à cette finesse des choses, à ce que les choses veulent dire juste au moment où de les définir et de les dire risque de ne plus les faire exister (ce stade où les mots « objet », « propriété », sont définis), il est normal qu’on atteigne la contingence, que j’appelais alors la performativité de l’expérimentateur et qui est que, sans raison, à l’extérieur de la théorie et de la représentation et de la prévision, il résoudra d’accomplir telle expérience plutôt qu’une autre, de révéler une onde plutôt qu’une particule, etc.

Le vecteur d’onde est également appuyé sur le néant (il se dit aussi dans un seul sens, à cause de cela : à moi de retrouver le néant qui s’y dissimule), et c’est pourquoi il ne se plie pas non plus à la probabilité ou à la représentation et génère l’interférence de probabilités si curieuse. Il faut que je fasse remonter cette logique de la contingence de son sens unique jusqu’au chiffre du vecteur d’onde. Car celui-ci exprime également un échange, l’écriture de la contingence, autrement que par l’impossible.

* Jean Baudrillard, L’Échange impossible (Paris: Éditions Galilée, 1999).

06.03.2009

Le coup de dés

R. M. m’écrit qu’il est nietzschéen, dans son dernier mot que je peux appeler « son mot d’introduction » sur la place, puisqu’il l’écrit pour la première fois de manière différentielle, disant ce qu’il n’est pas ; affirmant sa solitude mais recherchant la compagnie, c’est-à-dire se défendant de rechercher l’entrée à cette place et la compagnie qu’il y fondera autrement qu’au nom de sa solitude.

Cela me laisse poser, en matière de compagnie, celle de la table, pour sa vertu de rassembler les convives autour d’un même travail et d’en dresser alors un plan qui ne sera pas sans rappeler le plan d’immanence de Deleuze – car on parle de « dresser la table » –, et en matière de fondement de la table, de l’entrée dans sa place et dans sa matière, la fente qui la traverse : cette singularité, ce vide qui l’attire dans la chute en arrière et qui la tisse comme une navette, ce vide qui produit sa matière mais en même temps qui la disjoint, qui marque un bord et un précipice et un arrêt – et donc une arête et une répétition – au sein de son milieu continu, cette fente qui se prolonge entre R. M. et moi, qui trace la ligne qui nous joint en même temps que le vide qui nous sépare, l’accident qui s’est engouffré dans la nécessité, l’ouverture du précipice, le saut dans le vide qui s’est marqué dans la fermeture de la ligne, si bien que pour fonder cette table-là et sa compagnie autour de la singularité qui la fendait, j’ai adopté le terme de fendement de la table.

Et je me plonge aujourd’hui dans la lecture de Nietzsche et la philosophie de Deleuze. C’est en le lisant que j’ai trouvé la manière de nommer l’inévitabilité et l’intraitabilité de l’insertion du market-maker dans le pit. Le market-maker, ai-je pensé, est exactement dans la position où il affirme la nécessité du hasard. La nécessité s’affirme du hasard, écrit Deleuze.

* * * * *

Or, pour penser cela, pour parvenir à comprendre enfin la formule de Nietzsche, je dispose de mon propre chemin de pensée, issu du pit il y a 21 ans. Où j’avais alors saisi dans un éclair que ce qui s’y produisait pouvait sembler guidé par la causalité mais qu’il se matérialisait alors dans un médium irréversible qui « échangeait » aussitôt cela, un médium que j’ai plus tard interprété comme celui de l’écriture, en tant que telle irrécupérable par la probabilité et par le « générateur » et, pour cette raison, impossible à rejouer ; et je dispose de tout l’arsenal des actifs contingents et des derniers raffinements de leur écriture et de leur « pricing », développés dans cette boîte de laquelle je sors aujourd’hui pour écrire un livre.

Sans doute, pour redire la formule de Nietzsche aujourd’hui et pour réaffirmer le hasard, n’emploierai-je pas l’image du dé qui reste trop attachée aux états du monde fixes et à la probabilité (tant il est vrai que les jeux du hasard, la roulette et les dés, ont fourni jusqu’ici aux penseurs et aux philosophes la seule illustration du hasard), mais utiliserai-je directement le pit des actifs contingents, c’est-à-dire cette distinction entre contingence et possibilité qui devient très visible à la conclusion du métier de tissage du marché, et qui a certainement été pressentie par les penseurs qui se sont interrogés sur la place du joueur au-delà du coup de dés, c’est-à-dire sur son écriture : sur la nécessité qui le maintenait à sa place.

Je dispose aujourd’hui de la conversion pour reléguer la catégorie entière de la probabilité. La probabilité, ai-je dit, n’est que la faille dans la face de la dette, l’impossibilité de remonter le temps et de rembourser la dette, une tension qui n’est tournée que vers le passé et qui a été déplacée (misplaced) dans le futur.

La conversion est censée transformer cela en avenir et en contingence ; et il est faux de croire que la multiplicité des états du monde, venue briser la face unique de la dette, changera quelque chose au dogme de la convergence. La contingence, en tant qu’issue de la conversion, est frappée par l’échange et a la même matière que l’écriture. C’est la contingence qui imprime le livre et qui impose la place : qui impose que l’on s’y tienne pour écrire et que de ce pit ressorte l’intensité qui affirmera le hasard.

L’intensité du pit est le hasard absolu qui ne sera jamais aboli par un coup de dés ; elle est l’affirmation où se tient le market-maker (et voici qu’avec la décomposition du mouvement que permet la pensée, conduite par moi, des actifs contingents, la place où le market-maker doit effectivement se tenir se crée : tout cela devient visible).

Or, Nietzsche n’a pas connu le pit : il n’a pas connu le médium où se transmettait directement la contingence et qui la rendait indissociable d’une écriture et, en tant qu’écriture, indissociable d’un échange (et avant tout, avec soi-même, avec la place où l’on se tient). Nietzsche n’avait que l’image du dé où s’enfoncer. Or, l’intensité de sa pensée a suffi pour en extraire une intensité qui sera équivalente à celle de mon pit, à condition qu’on sache traduire les termes qu’il a employés.

* * * * *

Le joueur qui affirme le hasard pousse au-delà du dé : il est engagé dans quelque chose de plus lointain et qui le maintient. Ainsi, lorsque le dé est lancé, c’est le hasard qui est lancé, et en tant que tel, on a envie de le poursuivre, de l’affirmer, de le maintenir, de l’accompagner dans une autre direction que la gravité qui le fera retomber ou du temps chronologique qui arrêtera sa combinaison et qui devra le terminer.

Le joueur se trouve là, a-t-on envie de dire (sa place le lui impose), pour aller dans ce sens ; mais c’est la nécessité qui retombe. La nécessité retombe mais le hasard reste lancé. C’est la nécessité, lourde et qui ne peut que tomber, qui impose que le résultat du coup de dés sera telle ou telle combinaison. Quant au hasard que le joueur affirme, il reste joué, comme dit Deleuze, pour tous les coups.

Se dessine là-haut une combinaison supérieure, un chiffre et non pas un nombre. Ainsi, le coup de dés, la nécessité de tomber, n’abolira-t-elle pas le hasard ; elle s’affirmera du hasard, écrit Deleuze, ce qui veut dire qu’elle ne lui est pas contraire.

Il n’y a aucune contradiction entre le hasard et la nécessité. La deuxième est le sens du premier : elle s’affirme de lui. C’est pour lancer le dé que le joueur se trouve là, mais c’est pour collecter le résultat, pour relever la combinaison, que ses pieds touchent le floor. C’est parce que le lancer du dé est devenu confondu avec le résultat de la combinaison, comme si le hasard mourait à chaque fois, à chaque coup, dans le sens de l’aller, que le hasard absolu, celui qu’on a envie de suivre dans le pit et dans l’intensité, a emprunté l’image de l’éternel retour, littéralement, du revenant.

Le calcul des probabilités, qui ne connaît que la mort par le résultat et qui fait mourir le hasard à chaque coup, a dématérialisé la nécessité de l’écriture qui gardait le joueur lié au sol. Mais Nietzsche a bien compris que le joueur se trouvait là et tenait là sa place pour l’au-delà du calcul des probabilités. C’est bien la différence entre contingence et possibilité qu’il distinguait là. Et c’est aujourd’hui mon analyse du marché des actifs contingents qui permet de donner une consistance matérielle à la fente d’où jaillit ce discours.

À la fois le coup de dés de Nietzsche et le marché (des actifs contingents) doivent être délestés de l’image de la probabilité afin qu’on comprenne la primauté de la contingence dans chacun d’eux, en tant qu’elle est liée à la place, à l’échange et à l’écriture. Ainsi deviendra matériel le médium où le joueur peut se transmettre et succéder à l’événement, c’est-à-dire l’écrire.

* * * * *

Le marché est un dé qui n’a qu’une seule face.

Lorsque le dé n’a qu’une seule face, il ne peut plus tomber (comme tombe un vélo lorsqu’il s’arrête) ; il reste emporté par son lancer, celui de l’unique coup. C’est la nécessité qui fait tomber la combinaison (et non pas le dé) et qui est donc l’autre face du dé. Elle est la face-retour qui tente d’échanger le hasard au mauvais sens du mot « échange », celui que Baudrillard prétend impossible, c’est-à-dire qu’elle l’enferme – sauf que j’aimerais, à ce stade, dire « contingence » au lieu de « hasard » afin de distinguer celle-ci des jeux de hasard qui restent enfermés dans leurs combinaisons, et dont les dés ou la roulette ont rendu l’image populaire. La nécessité enferme le hasard dans la « pièce aux miroirs et aux combinaisons » où le hasard se réfléchit et ne peut plus percer avec la pensée, une pièce où les états du monde sont en nombre fixe et attendent le retour du hasard, qui était censé continuer sur sa lancée et ne pas se retourner.

La nécessité brise l’unique face de la contingence ; elle appartient au théâtre artificiel où nous avons emprisonné le dé, lui donnant autant de faces mais guère plus que ne le permettent notre espace à trois dimensions et notre temps chronologique, un théâtre où il faut faire la queue avec les événements, où il faut les attendre et les espérer.

La nécessité fait retomber la combinaison du dé. Elle leste le dé. On peut même dire qu’elle le rend pipé : le faisant toujours retomber sur cette « identique » face, celle d’un nombre quelconque, quand il aurait dû garder la liberté et l’envol et le lancer de tous les coups à la fois.

Nous habitons le théâtre de représentation du dé, cette chambre de miroirs et de la spéculation mauvaise, et nous y avons pris nos habitudes. C’est-à-dire que nous ne pouvons plus que partir de là (et c’est pourquoi, lorsqu’une pensée intense comme celle de Nietzsche parvient à laisser le dé intense lancé pour toutes les fois, cette face unique, impossible, qui contient toutes les faces, nous apparaît comme un éternel retour) et, partant de là, commençant par la nécessité et croyant même qu’elle fournit les premiers nombres, les premiers accords et les premiers mots (alors qu’une pensée perçante ne devrait plus chercher que la suite après la fin, c’est-à-dire les raccords), nous n’avons d’autre choix que de remonter le sens de la nécessité et de la renverser, elle qui n’est que la brisure du hasard et sa contradiction, pour dire, nous qui n’avons pas encore traversé la face du miroir : « Cette nécessité s’affirme du hasard ; elle n’en est que le reflet ici-bas, son image dans le miroir de la représentation ; elle n’a fait qu’en détourner le sens ; c’est même elle, dans cette perversion du miroir et de la représentation, qui nous en donne le sens », puis, audacieux, empruntant l’éclair de cette pensée et traversant la réflexion du miroir, nous comprenons alors que, loin de faire retomber le hasard absolu, au contraire la nécessité s’affirme de lui.

Si la nécessité ne peut que retomber dans ce sens, c’est donc bien que la source du sens, le dé, lui est antéposé et supérieur et que celui-ci, une fois lancé au-delà de la contradiction de la nécessité, ne nous apparaîtra plus, par-delà le miroir de la représentation (cette salle des miroirs où se réfléchissent et se répondent le hasard dégénéré à l’état de possibilité, lui qui est censé être une œuvre et non pas un état, et la nécessité qui n’est que la somme des possibilités), que comme un paradoxe, dont l’attitude la plus appropriée à son égard reviendra alors à l’affirmer. La nécessité arrête le dé (elle lui fournit les mauvaises faces des miroirs qui ne reflètent plus que des nombres et des arêtes) et elle l’échange de la mauvaise manière, lui, le signe de la contingence qui n’a en réalité qu’une seule face et qu’un seul sens.

* * * * *

Au-delà de la face et du nombre, il y a la sur-face et le chiffre. Ainsi, pour aller dans le sens de la contingence, pour abonder dans son sens et la transmettre, il ne faut plus la face d’un dé qui porte un nombre, mais la surface du marché qui transporte son chiffre. Le « prix » est ce chiffre. Le prix est ce qui doit remplacer le calcul des probabilités, lorsque le dé est rendu à son sens unique et à son intensité, qui est l’intensité du pit. Et le marché est la surface qui « conduit » cette intensité.

Pour le joueur qui a su « se plier à cette surface » et qui a su traverser les faces du miroir, il se forge alors une autre sorte de nécessité, qui est le résultat de la conversion de la précédente. La nécessité du nombre, celle qui retombe sur ses pieds, se convertit et se transmute en la nécessité de la contingence : non pas une nécessité issue de l’habitude de la pièce, mais de l’habitation de la surface, du pli de la surface qu’il faudra prendre, comme lorsqu’on dit que l’on « prend le pli ». Elle devient la nécessité de s’inscrire dans le courant d’univocité de la contingence, de se faire traverser par son processus ; en un mot, la nécessité de l’écriture (dont Deleuze a justement dit qu’elle fondait la contingence).

Ce n’est plus ici la nécessité qui s’affirme du hasard, comme sa retombée, comme la retombée de son sens, mais la nécessité de l’affirmer, ou plutôt d’affirmer la contingence. Ce n’est plus la nécessité de la mort, de la face qui tue le hasard, de la face qui tranche le corps du hasard et qui en sépare à chaque fois un nombre, mais la nécessité de la création. Ce n’est plus une nécessité subordonnée à la possibilité, comme somme des possibilités, mais celle de la surface, celle qui dit qu’il ne reste plus qu’une seule face au dé, cette surface, et qu’il ne reste plus qu’une seule possibilité, celle d’habiter la surface : la contingence qui ne se décompose plus en faces ou en états, mais qui se compose et s’enchaîne comme un travail et comme une œuvre, très certainement celle qu’habitait Pierre Ménard, lui à qui il ne restait non plus qu’une seule possibilité, le Quichotte, et qui ne s’est pas privé de garder ouverte devant lui l’infinité de l’œuvre, de la surface et de la composition.

* * * * *

Œuvre à venir, livre à venir, l’avenir ; ce qui vient et ce qui arrive, la contingence. La contingence n’a qu’une seule face. Il n’y a rien d’autre que son sens, rien par rapport à quoi elle serait relative, aucune distribution d’états à laquelle elle serait redevable et qui la contraindrait, qui attendrait de sa part une soumission ou une rédemption (comme si le joueur devait nous remettre son dé, nous rendre ses armes), aucune autre face qui la contraindrait et la réduirait et la débiterait comme un débiteur et la débiliterait comme une dette ou un dû. Elle n’a qu’une seule face et aucune comptabilité (something to which it would be accountable) ; et c’est pour cette simple raison que la contingence est absolue, elle qui n’a plus la nécessité pour la retenir ou la refaire tomber ; c’est pour cette raison que l’absolu est ici factuel (ou factual, comme dit Quentin Meillassoux).

La contingence est absolue et donc elle est toujours. L’avenir est toujours maintenant. Quand on est emporté par ce lancer-là, par cet élan-là, a-t-on le temps de se retourner pour compter et pour prévoir ? On traite directement la contingence (we process it) et on est traversé par son processus. On peut donc dire qu’on la prévoit (si on insiste pour garder ce mauvais terme de la mauvaise comptabilité), tout simplement parce qu’on court à la même vitesse qu’elle : la comptabilité est désormais située à l’avant et non plus à l’arrière.

Quand on sait habiter cette surface et qu’on traite la contingence par un processus qui lui est adapté et que je ne sais plus appeler que du nom de « processus de l’écriture », quand on a réussi à arrêter de réfléchir pour penser, percer, et écrire (c’est pour ça qu’on parle de « pointe de l’écriture »), alors on pourra, si on insiste, affirmer que l’on prévoit l’événement.

* * * * *

Le bon joueur est le joueur qui écrit. Je ne trouve pas de meilleur terme pour nommer cette pensée qui a percé le « mur du sens », cette voiture-pensée, ce concept-car. Ainsi la DS, qui était le véhicule d’un éternel retour à la place du marché, devient-elle le dS qui perce la surface pour piquer le premier point de la fabrique du marché et pour « faire le point du marché », pour me mener à l’envers du globe (à l’envers du système de positionnement global) directement vers le local du marché, directement à Sydney, la ville du signe et du cygne et du dS, la ville de destination de la dernière aventure, celle du récit du virtuel (le récit d’aventures) qui a percé la totalité des possibles en perçant le globe et qui a rejoint le point de non retour (dont l’éternel retour est l’image de la retombée ici-bas).

Sydney, ou le raccord que j’ai trouvé à l’envers pour retourner éternellement du virtuel et écrire enfin ce livre qui ne sera jamais la somme du marché, et qui ne sera le livre du marché que parce que la fabrique du marché sera venue l’habiter également. C’est le livre qui emporte le marché d’une seule pièce, qui sait tendre la surface, la marqueterie sur laquelle ne saura jamais se poser le Black Swan, le plan de travail (et d’écriture) qui s’étend absolument dans le « point aveugle » du Black Swan.

Dans le sens d’écriture de ce livre (que la contingence imprime sur moi et imprime pour moi), l’échange qui arrêtait le hasard dans la pièce aux faces et aux miroirs est désormais tiré dans la particule élémentaire du médium de transmission. C’est désormais l’échange irréversible, celui qui assure la conduction du fil de l’écriture à la surface du marché, celui qui fait que l’écrivain s’échange avec son écrit et avec son œuvre et qu’il ne peut plus la « comprendre ».

C’est cette surface et cette feuille d’écriture qu’il m’a été donné d’admirer (et non pas où je me suis « miré ») ce jour d’octobre 1987 d’où j’ai été frappé, sur le pit, que s’écrivaient là d’autres signes et d’autres nombres que ceux qui pourraient être reproduits avec un générateur. Non pas que le générateur fût tellement complexe que son mécanisme échapperait à l’enregistrement physique de la voix et du geste (le film des événements qu’il suffirait de refaire dérouler pour reproduire les mêmes prix et les mêmes effets), mais c’est simplement que le générateur n’existait pas, pire, que la notion même de générateur ne s’appliquait pas à cette production à laquelle j’assistais. Car j’assistais alors à la genèse, à la multiplicité immanente du marché, et c’était un contresens total (justement, il n’y a plus que le contresens qui soit total dans ce sens-là) que de reculer vers une essence, ou une entité platonicienne, aussi dissimulée fût-elle, qui serait celle du « générateur ».

Il suffit maintenant, 21 ans après le pit (à supposer que j’en sois jamais sorti) et 10 ans après la boîte de laquelle je sors pour écrire ce livre, que je sorte avec R. M. sur la place reconnue de l’écriture et que, d’un seul et commun élan, nous imprimions non pas un livre, mais de nouveau l’élan du dé : son lancer unique.

Comment conduire le véhicule de manière qu’il ne retombe pas dans la nécessité ? Comment conduire la conversion, que je sens de plus en plus pressante, vers la capture de cette face unique, ou surface de la contingence ? Comment se placer à ce point fusionnel (température) où la contingence jaillit de source, où l’écriture n’a plus qu’une seule face, où le livre est unique et répété, où la place est ce qui nous tient et où nous allons désormais nous tenir ?

09.02.2009

Le serment d'Obama (II)

Obama, le président du retournement et non pas du changement. (Le retournement vient de l’intérieur : cela suppose un point de retournement, une phrase où tout se joue, tandis que le changement est déjà une mesure extérieure, une décomposition par phases). Obama, le président de la différence interne, de la fracture qui s’abîme à l’intérieur du serment.

Le président n’a d’autre identité, peut-on dire, que son serment ; c’est là qu’il devient président – encore faut-il, dans le serment, insister sur le devenir plutôt que sur l’être : « président », il le sera, tandis que « président », il le devient, par le serment –, c’est à partir de ce moment qu’Obama abandonne ce qu’il était, Obama, et devient le président des Etats-Unis, ce serment qui n’a qu’un sens, celui-là, étant l’habit de président, le pouvoir qu’il vient vêtir et qu’il vient investir.

Ce serment ne peut que passer : il ne peut rien s’y passer ; il ne fait que transmettre, il ne peut être transformé. Il est bien plus qu’un événement, il est un commencement (et comme tout commencement authentique, celui-là est à la fois nécessaire et contingent). Il ne sert qu’à fonder le futur président : il n’a pas d’autre sens. Il n’a de sens que parce qu’il reprend intégralement, obsessionnellement, absolument, tout le passé, sans variation possible. Il n’a de sens que parce que c’est là la phrase que tous les présidents passés ont prononcée.

Or, Obama a trouvé le moyen d’introduire l’intervalle, l’attente, la variation, le risque, dans ce serment dont le futur et le passé sont les mêmes, dont le commencement et la fin ne sont que le commencement. Au lieu de faire la différence par la suite, Obama l’a faite tout de suite au lieu même de son serment, à l’endroit même où il prenait son identité de président. Voici une différence qui vient prendre la place de l’identité, c’est-à-dire que l’identité préalable par rapport à laquelle on aurait pu juger que cette différence était différente s’est elle-même enlevée.

Obama n’a rien changé ; il n’avait rien à changer avant de faire la différence : il est intervenu dans cela même qui l’investissait et qui le faisait devenir président.

L’intervenir a devancé le devenir, ou plutôt s’en est mêlé (intervention du président). Intervenir dans ce qui est, cela est bien faible, tandis qu’intervenir dans ce qui devient est sans doute la forme suprême de l’intervention, car on ne vient pas s’interposer là dans n’importe quel processus, mais précisément dans celui qui fait devenir. Et l’intervention se mêle d’autant plus parfaitement au devenir qu’intervenir dans le devenir c’est encore devenir : c’est même faire intervenir le devenir dans le devenir, c’est faire devenir le devenir ; le devenir d’Obama, cette différence interne qu’il a jetée au sein même du passage du sens, étant ainsi déjà, en soi, un devenir à la puissance infinie, ce qui, pour l’homme qui est censé devenir là homme le plus puissant, devient ainsi, avant la lettre, le devenir par excellence, c’est-à-dire la meilleure façon de le devenir. Ainsi Obama est-il doublement président. Ainsi devient-il le président en intervenant dans son propre devenir, avant de devenir président.

* * * * *

Obama est intervenu directement (en tant que président, déjà ?) dans cela qui le faisait devenir. Il a remplacé l’identité du serment par la fracture infinie du devenir ; il a su investir à sa place la différence interne. Et cette différence (cette intervention du président), qui aura ainsi perdu son serment, cela qui la rendait présidentielle, ne pouvait plus alors retrouver son serment, son sens, son « soi », son investiture, que dans la répétition. En introduisant le risque, la variation, dans ce qui n’était censé qu’avoir un seul sens, Obama a renvoyé le « soi » de son serment dans l’infinité de la répétition.

On lui a fait répéter son serment, le jour suivant. Or, ce serment n’a de sens que dans la mesure où il répète mot pour mot le serment que tous les présidents, avant Obama, ont prononcé. Ce n’est pas une copie du serment que se transmettent les présidents : c’est le même serment, c’est le même président qui se répète. Le serment est déjà en soi une répétition ; il n’a pas d’autre sens.

Or, le deuxième serment d’Obama, celui qu’on lui a fait répéter, ne l’a été, répété, que dans la mesure où le premier n’a pas exactement répété les mots des mêmes présidents mais y a introduit le risque. Ainsi le deuxième serment d’Obama ne fait-il que répéter le premier serment d’Obama (et encore, en le corrigeant) et non pas ceux des premiers présidents. Il n’était censé être que la répétition des premiers, c’est cela qui faisait son sens et qui était tout son sens, et voici que ce sens se trouve perturbé, infecté, par la trace du premier serment d’Obama, puisqu’il le répète. Ainsi Obama n’a-t-il pas tout à fait, non plus, prêté serment la deuxième fois. Il a encore fait autre chose puisque ce serment, qui ne devait avoir lieu que pour répéter celui des autres présidents, n’avait lieu, avant tout, que pour reprendre (corriger) celui du même président.

On peut objecter qu’Obama n’était pas président au moment du deuxième serment, puisqu’il ne l’était pas devenu suite au premier, et qu’ainsi, il ne répétait pas le premier mais bien, absolument, celui du président des États-Unis. Il n’empêche que le deuxième serment n’aurait pas eu lieu sans le premier et que, selon cette logique de la non-présidence d’Obama, ce n’est pas le président qui sera intervenu dans son propre serment, mais un homme qui ne l’était pas encore ; la meilleure intervention d’Obama étant ainsi de faire intervenir un homme, et non pas un président, dans cela qui fait devenir président.

Le deuxième serment d’Obama n’est donc pas encore, tout à fait, celui du président, non pas en raison, cette fois, d’une défaillance technique, d’une interversion des termes, de son détail intérieur, mais bien du passage de son sens, à quoi il était destiné. On répète le serment, non pas à cause du président ou des présidents, mais bien, cette fois, à cause de l’homme qui ne l’est pas encore, président, à cause de l’histoire dernière d’Obama dont le dernier fait notable est qu’il aura interverti l’ordre des termes du premier serment.

Pour la raison que le deuxième serment n’est pas encore un serment (et s’il ne l’est pas, ce n’est pas, je le rappelle, à cause des mots qu’il était censé répéter et qu’il n’aurait pas bien répétés, mais à cause de cela qu’il répète, qui est le premier serment d’Obama et non pas celui, absolu, des premiers présidents), il faut encore le répéter. Ainsi Obama démontre-t-il que lorsque la différence est introduite, non pas à côté de l’identité mais dans son cœur, à sa place, dans cela qui fonde plus que l’identité ici, dans cela qui vient avant l’identité, dans cela qui fait le président, dans cette auto-proclamation qui le lie au passé des précédents dans la mesure où elle « prend sa vie » et la lie par serment c’est-à-dire qu’elle lie son futur entier, lorsque la différence est introduite dans le serment, Obama démontre-t-il que le serment n’a plus de sens et n’a plus de « soi » sauf à être infiniment répété.

Le serment d’Obama est donc l’attente d’un serment, son infini devenir. Obama nous montre – voilà sa plus grande intervention, voilà le plus grand changement – comment on devient président et non pas comment on est président ; car il faut croire qu’il ne le sera jamais et qu’il le deviendra toujours. Il est l’avènement de la philosophie de Deleuze, ai-je dit, une ontologie de devenirs non pas d’êtres, et cette philosophie ne pouvait trouver de démonstration plus éclatante, puisque le devenir est ici suprême, la puissance est déjà infinie : c’est celui, c’est celle, du président, et le point, la phase, la phrase est celle de son serment.

Toutes les notes