10.08.2009

Côte de bœuf (III)

La cÔte de bœuf est de l’homme ;

elle appartient à son domaine, elle relève de lui, elle est son sujet manifeste ; le sujet qui se découpe dans sa lumière, une fois que celle-ci se fait ; une fois que l’esprit se lève et que l’art se révèle – une fois que la logique des mondes se déclare, aurait dit Badiou ; car la vérité, et celle de l’art premier en premier, apparaît –, quitte à ce qu’il se détache dans l’obscurité de grottes enfouies dans l’âge de l’homme : bœufs en majesté peints sur les parois, découpant dans la matière première (dans les aspérités, les fentes, les grottes et les replis de la terre qui ont introduit l’accident de l’homme dans le cœur de la matière où il n’a trouvé, au fond de sa grotte, jeté à la renverse dans le monde comme il l’était, que le vide sur lequel s’appuyer) cela qui ne tardera pas à devenir le vif du sujet, la consistance du bœuf saisie par l’artiste contre la paroi avant que de l’être par le feu, que la lumière n’aura, cette paroi, cette première fois, ni rasée ni écrasée mais imprimée comme une griffe, comme l’empreinte même du passé, comme l’origine sans date de l’âge de l’homme

(tant ces peintures rupestres n’ont l’air ni obscures ni illuminées – elles se trouvent dans des grottes, dans des replis de la terre ; sont-elles du fondement ou de la manifestation, de l’ontologie ou de la logique, de la multiplicité inconsistante ou de la consistance du sujet ; sont-elles du mystère insondable ou de la vérité ? ou dira-t-on qu’elles datent d’avant la lumière et la manifestation, d’avant le présent, contemporaines de la matière et du vide dans la matière, de la face unique de la contingence quand elle se faisait matière première et univocité, contemporaines de la formation même du support et de la lumière même qui se faisait, premières à la genèse du sujet et de l’objet ?),

la consistance du bœuf saisie par l’illumination de la vérité avant que de l’être par le feu, (le feu qui ne tardera pas à rendre patient le moment de vérité et à réchauffer le sujet, à introduire le processus et la cuisson dans le mouvement primitif et primordial de la découpe : le feu de la science et de la réserve d’énergie qui ralentira et compartimentera et réservera la vitesse infinie de la création première, le feu de la fabrication et de l’industrie), le bœuf comme sujet premier, à la consistance première, faisant face à l’homme qui vient d’émerger de la grotte et de l’anfractuosité, changeant la face de l’homme qui était aveuglée par la contingence ; c’est-à-dire que l’homme n’avait que la contingence comme sens unique à contempler, et comme seul guide, dans l’obscurité, que le fil aveugle de l’écriture dont le sujet manifeste n’avait pas émergé ;

le bœuf comme le premier sujet de l’homme

(qui aura donc précédé la femme, qui n’est que dérivée quant à elle, et encore, de la côte de l’homme ; sans parler de la côte de bœuf, dont la femme ne cessera de dévier, et donc de dériver, s’obstinant à la changer et à l’envoyer maquiller en cuisine, en un mot à la fabriquer – alors qu’elle est la manifestation de la découpe primordiale du sujet –, à la faire cuire et recuire et recouvrir de diverses sauces, pour ne pas dire à lui prêter des sens, la rendant féminine et donc équivoque, impropre à l’assimilation première de la matière, au retour à la matière et au domaine dont elle vient à peine de se détacher ; la femme, donc, interférant essentiellement dans le processus de la découpe de la côte de bœuf, c’est-à-dire du face-à-face entre l’homme et son sujet manifeste)

soit que la lumiÈre (et la vÉritÉ de l’art) se fasse elle-même au moment du premier face-À-face entre l’homme et son bœuf, au moment du détachement du sujet sous la saisie de l’homme et sous sa main ; au moment où le sujet coupe avec l’anfractuosité et avec l’inconsistance même de la roche, avec l’insaisissabilité de la rencontre entre la matière et l’outil (entre le contenu et l’expression), avec l’indéfinissabilité du réveil où l’on ne sait si c’est l’artiste qui émerge là au fond de la grotte ou si c’est déjà le sujet, ou encore si ce ne sont pas les deux ensemble (le premier sujet de la contingence, l’homme révolutionnaire, l’homme du marché qui vient d’apprendre à marcher, et le deuxième sujet, qui est le sujet manifeste bon à découper et à manger) qui ont émergé à la fois, en même temps que la logique du monde et de l’apparition de la vérité

(car il ne faut pas oublier que l’homme est le seul animal qui sache marcher, debout, c’est-à-dire qu’il a su arrêter, relever, la contingence où il était couché et comme immémorialement coulé ; il a su s’inscrire dans la contingence et, de la face unique de celle-ci, livrer sa version unique, s’y faire créateur alors même qu’elle l’avait précédé, s’en faire traverser le corps et à ce moment même en créer le médium, l’échange immanent, ce que j’ai appelé faire le marché et que j’appelle maintenant se lever et marcher ; et je viens de comprendre pourquoi cette domination de la contingence, ou plutôt, cette autorité sur elle qui est le propre de l’homme, est homonyme avec le marché – car je suis sûr que l’homme est également le seul à connaître le marché, et qu’avant le plus vieux métier du monde, il existait déjà le métier de ce métier-là, à savoir le commerce, en tout premier lieu celui du corps et celui de la femme),

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soit que le face-à-face soit dÉjÀ bien avancÉ et consommÉ dans la lumiÈre crue, le sujet du bœuf n’étant pas cette fois seulement manifesté et détaché, mais déjà retourné et suspendu au croc du boucher ; celui-ci, non plus en artiste émergeant de l’anfractuosité de la roche en même temps que la vérité du sujet, mais déjà en tailleur de pierres et habillé pour l’occasion en tablier complet, ou plutôt, de blocs ou de quartiers entiers, de viande ; le boucher en équarrisseur du bœuf et taillant dans le vif du sujet à un âge déjà avancé de l’industrie et de la vérité du bœuf, où le sujet primitif s’est depuis longtemps découpé ;

la cÔte de bœuf est de l’homme avant que d’Être de la femme (c’est-à-dire que le sujet de celle-ci ne s’est pas encore manifesté, et comme étant elle-même dérivée, elle n’aura de cesse qu’elle n’aura indéfiniment détourné l’homme de son sujet premier et changé celui de la côte de bœuf)

et mÊme ELle a de l’homme et de la vitalité et de la virilité ; elle a du goût pour l’écrivain mangeur et buveur comme R. M. et elle n’a que de l’étonnement et de l’étrangeté (pour ne pas dire, de l’illogicalité) pour l’écrivain, comme moi, des sujets décharnés, pour ne pas dire des sujets brisés et qui ne sont pas encore parus, qui n’ont pas émergé de l’anfractuosité du rocher ;

la côte de bœuf est de l’homme, comme sujet mangeur et buveur, en tant que celui-ci se sépare de l’animal et s’en découpe (car l’homme tranche sur l’animal), c’est-à-dire que si la première révolution de l’homme est celle du marcher (que j’ai également appelé « marché » parce que l’homme, de couché et de coulé, se redresse et devient l’auteur de la contingence qui lui donne son sens unique et sa seule face ; parce qu’alors l’homme, devenu auteur, devenu faiseur, de marché, donnera de celle-ci, en retour, en éternel retour, sa version unique) alors l’homme reconnaîtra dans la côte de bœuf, cela qu’il découpe dans le bœuf, cela qui est le face-à-face avec son premier sujet, il y reconnaîtra le sujet de la révolution de l’homme, la ligne à découper qui le sépare de l’animal par le marché et qui bientôt l’y réunira par le manger et par la découpe du sujet dans la lumière de la vérité :

la réunion de l’homme qui apprend à marcher et qui, le premier, a donné dans l’anfractuosité du rocher, dans cette brisure-là, dans cette surface aux milles faces et aux milles bris que rasait à peine la lumière, sa première version (et la « version », me dit-on, est également le nom de la position du fœtus dans le ventre de sa mère, ou plutôt de son retournement, avant de naître), sa réunion avec le sujet manifeste de l’animalité, premier sujet celui-là, de la côte duquel et de la découpe du bœuf duquel est issu l’homme lui-même ;

ce qui veut dire que l’homme n’est qu’une partie de la vérité et qu’un seul côté des choses (obscur ? lumineux ? – en fin de compte l’homme, en tout cas qui écrit, n’est peut-être que la face cachée de la contingence, la contingence dissimulée, secrète et timide, qui ne veut pas être reconnue ou apparaître, qui se voile la face), que l’homme n’est lui-même qu’une côte de bœuf et qu’avant que ne se détache le sujet de la révolution de l’homme (marcher, découper sa version, se mettre debout donc, dans la matière couchée et coulée de la contingence) ou que ne se manifeste la consistance du bœuf, il y avait le geste inaugural qui partage l’homme et le bœuf ;

le deuxième étant la consistance du premier et sa lumière manifeste qui ne tardera pas à l’écraser ; le bœuf étant le bloc de viande de l’homme qui ne laissera d’autre alternative à ce dernier que celle de rester l’insecte de la surface et de faire un pas de côté afin d’éviter l’écrasement, rejoignant dans l’un ou l’autre cas l’anfractuosité du rocher, ou de prendre du volume et de le manger ;

le bœuf étant finalement l’origine de l’homme et le premier phénomène manifeste duquel sera issu l’homme, que ce soit dans la découpe et la séparation d’avec le bœuf – ce sens-là de la côte du bœuf qui est l’homme – ou dans la découpe du bœuf lui-même, le sujet manifeste, qui donnera la côte de bœuf qui sera prête à manger.

* * * * *

La côte de bœuf est de l’homme en tant qu’elle le découpe du bœuf et que dans le face-à-face qui va suivre, l’homme rejouera le sujet manifeste (répétera la côte, répétera la grotte, recommencera l’impression et refera la lumière, sera prêt à faire apparaître le sujet, à le dire et à l’écrire, ou à le faire disparaître, à le manger et à l’engloutir – on parle de quartier de viande mais également de dé de chair), c’est-à-dire que dans cette découpe-là et avant de porter l’attention à aucun sujet particulier, il faudra considérer celui de l’animal entier – tels sont, en effet, l’appel et la sommation de la côte de bœuf – et au bœuf qui se découpe dans la lumière crue du boucher ou dans l’obscurité primordiale de la grotte, il faudra adjoindre la découpe du dauphin qui a été notre sujet manifeste d’hier, ici à l’hôtel Atlantis de Dubaï, la côte de dauphin dont est également issu l’homme – c’est-à-dire la ligne qui partage l’homme du dauphin et qui fait réunir le premier au deuxième dans la version de l’auteur, qu’on appelle également, ce n’est pas là un hasard, director’s cut –,

et il faudra m’émerveiller de ce que l’enfant, ce petit de l’homme qui n’est pas encore complètement découpé de l’animal, trouve ces mots inconnus de moi pour organiser le monde de l’animal en monde imaginaire, où les images de l’animal sont évidemment plus vives que celle des hommes, ma fille la plus jeune me parlant ainsi de la tradition de la vache qui est de « dormir avant la fin du jour et de se couvrir le dos de paillettes brillantes parce qu’elle a peur du noir », et qui est également de « ne jamais montrer son museau sauf à ne pas respecter la tradition comme le fait parfois Kiri, la vache en peluche », ou de la tradition du dauphin qui « n’a pas le droit de regarder le ciel avant d’avoir un an – ainsi l’ont dicté les oiseaux, ces anges du ciel pour les dauphins – mais seulement le soleil ».

La côte de bœuf est de l’homme et revient à lui à travers la ligne de découpe par laquelle l’homme se sépare de son sujet et le reconnaît, le présente à table, émerge du plan d’immanence (l’anfractuosité de la matière, la fente, l’intérieur du rocher) pour aborder le plat et y goûter, pour aborder la côte du bœuf comme l’ascension qui va transformer le plan d’immanence en plat manifeste, sur lequel on se jette non pas comme dans le vide mais dans le creux, à cause du creux que l’homme peut avoir et qui s’appelle avoir faim et qui est la seule chose qu’on peut avoir en n’ayant rien, qu’on peut avoir après la fin du sujet et le départ du dernier écrivain, au moment d’aborder le sujet d’après la fin des sujets et qui est la genèse de tout sujet, la critique de tout sujet qui s’appelle le désir (Nietzsche) ou tout simplement la faim, et qui va transformer le plat en sommet, pour ne pas dire du goût.

Quant à la femme, elle chasse et renvoie la côte de bœuf ; à son tour de trancher et de découper, à son tour de transformer l’homme en bœuf de la côte duquel elle sortira et pour lequel elle sera l’homme que l’homme avait été pour le bœuf. Et je ne perçois, dans la compagnie des femmes en laquelle m’a laissé le départ du dernier écrivain, que des hurlements pour trancher et pour tailler dans le vif du sujet. Dans quel sujet tranchent donc les hurlements de douleur (ou est-ce de désespoir ?) de la vache-mère ? Dans quelle viande tranchent les hurlements de Zeina ? Sans doute celle des femmes dont le corps est dans l’eau, vaches aquagymes, non plus côtes de bœuf et sujets fermes, mais chairs inconsistantes et contentes de l’être.

La découpe de la femme – ses cris et ses hurlements – marque sans doute la fin de tout sujet manifeste et le retour de l’homme écrivain à la terre et au rocher ; à moins qu’il n’y ait enterré et stocké des vieux sujets ; à moins que je ne rejoigne la vague de l’immanence que je n’ai jamais vraiment quittée et que je ne déclare que, de la présentation du plat au-dessus du plan, de la manifestation du sujet, du partage entre le bœuf et l’homme, du sujet à découper à manger, et jusqu’au départ du dernier écrivain qui m’a laissé en compagnie des femmes et qui m’a sommé (moi la dernière possibilité, moi l’unique nécessité, moi la matière première même et le passé infini, moi l’écriture) d’écrire sur ce sujet apparent et manifeste, sur le sujet vrai de la côte de bœuf, c’est du même unique enroulement de ma vague qu’il s’agit, c’est-à-dire de mon vent de signes, de mon véhicule de pensée, de ma propre surface de marché ;

à moins que je ne traite l’absence du dernier écrivain (qui m’a laissé en compagnie des femmes) et l’absence de la vache à lait (qui quitte la logique du monde avant de quitter le monde, qui n’a plus pour les hommes de ce monde-ci qu’une logique d’images, que j’imagine plus vives que les nôtres puisque plus animales, et que des noms d’animaux, une logique absolument étonnante, à la manière de celle de ma plus jeune fille, qui est, dit-on, l’héritière manifeste de la vache-mère, le croisement entre cette dernière et moi, l’inversion de mon sujet manifeste, la création, ici, d’un enfant : non plus la version de l’auteur, une coupe, non plus une révolution, non plus une découpe ou le partage du bœuf et de l’homme, non pas une côte créatrice, mais le croisement de l’homme et de la vache, cette fois) comme un seul et même sujet, hurlant de vérité celui-là et non pas seulement illuminé, le sujet d’après l’apparaître et le disparaître, le sujet du croisement entre la côte de bœuf et la divinité de la vache, le sujet de la critique totale, celui qui suit la résurrection même des corps et le raffermissement de la route des corps, un sujet hurlant, une matière hurlante qui a dépassé en intensité les cris mêmes de Zeina ou les gémissements des hyènes chinoises qui ont dévoré hier la côte réjouie de mon meilleur ami, comme le seul sujet qui fait que je reste à l’ombre de tout sujet, faisant du départ de l’écrivain et du départ de la vache-mère une seule et même chair à plier et à découper.

06.08.2009

Côte de bœuf (II)

La cÔte de bœuf ou le sujet qui apparaÎt après que l’Écriture disparaÎt, le sujet qui se dÉcoupe et qui se manifeste, qui se prÉsente À table, prÊt À manger, dans une introduction dans la matiÈre qui tient dÉsormais de l’ingestion et non plus de la fente, dans une consistance du sujet qui a l’air externe et qui se dÉtache comme un bloc

(prêt à tomber et à m’écraser ? Ainsi mon livre achevé serait-il une côte de bœuf ? Ainsi l’auteur qui a fini son livre serait-il prêt à découper le sujet de la côte de bœuf et à manger ? Ainsi la lumière qui était rasante quand elle n’illuminait que les aspérités et les fentes de la surface de la table, c’est-à-dire qu’elle n’en révélait que les accidents et que les éléments incorporels – et pour cette raison impénétrables – mais que, pour cette même raison qui est la matérialité de l’illumination rasante et de la continuité du fil de l’écriture, elle faisait pénétrer à l’intérieur de la matière première, insistante et non pas consistante, qui est ici celle de la contingence à la face unique et à la surface infiniment brisée ; ainsi cette lumière deviendrait-elle écrasante lorsque le sujet se détacherait et se découperait dans la lumière et qu’il deviendrait le sujet manifeste de la côte de bœuf ? Ainsi l’introduction dans la matière première qui consiste à continuer d’écrire malgré le fil absolument brisé et absolument arrêté (il a des arêtes), c’est-à-dire absolument recommencé, de l’écriture –

car la matière première, avant même l’apparition du sujet et de l’objet, est faite de la discontinuité, ou plutôt, de l’appui répété de l’existence sur le bord du vide : l’appui indéfiniment répété dans le même sens, qui est le sens même de la contingence ; la matière première n’est pas l’existence de la matière ou même sa possibilité ; elle est la répétition et le réarmement du virtuel, le retirement et la relance de l’écrivain face au champ de ruines (il est re-tiré sur les ruines) ; elle est le vide de l’hôtel qui a la face des ruines (il est en face du site), qui est hanté par l’écrivain et traversé par les couloirs labyrinthiques du service, où ne se joue ni l’existence, ni la demeure, ni la possibilité, ni l’imagination, ni l’inspiration, mais le rester, qui est la clé de l’écrire, l’inversion de l’ordre du demeurer et du partir et de l’ordre même de la nécessité ; celle-ci n’étant plus la somme totale des possibilités mais l’inverse, c’est-à-dire la vitesse de retournement de l’écrivain qui n’a plus que l’exosquelette, dont le disparaître a également devancé l’apparaître et qui est devenu l’inverse de la nécessité de penser (ou de la pensée fondationnelle, ou de la pensée établie) : il est devenu la seule possibilité restante mais inversée, c’est-à-dire qu’il est beaucoup moins que la somme des possibilités et même moins qu’une possibilité, puisqu’il s’agit, parmi toutes, de celle qui reste ; non pas qui reste au fond d’une boîte de possibilités mais qui inverse et le signe de la boîte et le signe de la somme, c’est-à-dire qu’elle inverse le sens même de « rester », puisque c’est l’écrivain qui est sommé ici de rester, en tout cas de ne pas partir avant d’avoir écrit : seule façon d’être et de rester sur les ruines, qui est la seule manière d’écrire ; seule manière d’y être sommé, appelé, enjoint ;

la matière première n’est ni l’existence de la matière ni sa possibilité, mais l’écriture continuée, qui ne peut avoir lieu que sur la place, à l’intérieur de l’accident et de la fente, c’est-à-dire sur le marché, dans ce milieu continu de la discontinuité et de l’arrêt qui est une répétition, et qui revient à dire, ou plutôt qui le retourne éternellement, que la matière aurait pu aussi bien exister que ne pas exister : non pas la matière ou son existence ou même sa possibilité ou sa pensée, mais tout simplement sa propre matière première, son passé et non pas sa pensée, ce qui est premier à elle, tout simplement sa contingence –

ainsi l’introduction dans la matière première, à travers la fente de la table, deviendrait-elle l’introduction dans le vif du sujet, pour le trancher et le découper, celui qui se présente et qui se manifeste à table, le sujet prêt à manger, le sujet suivant et vivant, qui se découpe, de la côte de bœuf)

ou plutÔt comme un quartier de viande, mais qui n’est pas transcendant pour autant, puisque le manger, À table, fait suite immanente au parler et À l’Écrire,

l’apparaître du sujet (manifestation et découpe du vif du sujet) fait suite à la disparition dans la fente et dans la matière de la table puis à la disparition de la table en entier, c’est-à-dire qu’à ce tour (de magie) de la table, à cette révolution de son service et au fondement de sa compagnie (également appelé tour de table), à la constitution du sujet révolutionnaire de la table, doit bien succéder la manifestation de ce sujet ;

et si ce sujet finit par nommer l’événement continuel du recommencement d’écrire, et après la disparition du support même de l’impossibilité d’écrire, par reconnaître dans ce dernier appui sur le vide son propre nom de sujet de l’écriture, il faut bien après cela, après cette résurrection par la force des choses, que le sujet devienne vif et se manifeste ;

la manifestation de la côte de bœuf et la découpe du vif du sujet faisant ainsi suite logique, et sans séparation d’avec le plan de la table, à la fente et à l’incorporation ; la logique des mondes faisant suite à l’être et l’événement ; le fondement de la table ayant cette particularité que si l’écrivain se fonde en son sein par l’introduction de la fente, s’il en épouse la contingence et qu’il trouve dans l’écriture la mort et la fin de tout sujet, la ruine et le retournement de toute structure et de tout ordre établi, de tout squelette en exosquelette et de toute vitesse de progression en la vitesse infinie de la course de l’insecte, alors, lorsque ce sujet sera prêt à se manifester (c’est-à-dire à manger, après s’être détaché) et la côte de bœuf à se découper, lorsqu’on sera prêt à trancher dans le vif du sujet, c’est encore du plan de la même table qu’il s’agira et cette manifestation du sujet ne fera que prononcer la logique du monde de la table après que la fente et l’incorporation dans sa contingence en auront créé l’événement et fondé la compagnie.

* * * * *

La côte de bœuf apparaît et se manifeste (elle se découpe dans la lumière écrasante) après la disparition de l’écriture (génitif objectif puisque l’écriture est elle-même une disparition : non pas ce qui apparaît à table, ce qui s’y présente, prêt à être mangé et à s’introduire dans le vif du sujet, mais ce qui s’y dissimule et ce qui la fonde, le contraire de ce qui s’y assimile) ; c’est-à-dire que la côte de bœuf fait suite immanente à la disparition du dernier écrivain, lequel, s’il me dit autoritairement sur quel sujet écrire après son départ, après la fin donc, et même la disparition, de la dernière écriture du dernier écrivain, doit lui-même être incorporé à la logique d’apparition de cette côte de bœuf comme dans un pli, et laisser mon sujet apparaître et se manifester – ce sujet de la côte de bœuf – comme le revers même de sa disparition, c’est-à-dire comme son ombre.

Car voici qu’avec la manifestation de la côte de bœuf, je touche au phénomène de la parution et de la sortie, du sujet qui se découpe dans la lumière, c’est-à-dire que dans cette sortie hors de la côte et hors du sujet, je touche également au domaine de la femme, tant cela se vérifiera toujours qu’elle sortira invariablement de la côte de l’homme et du sujet de la côte de bœuf, voulant systématiquement les changer, n’assimilant pas ce qu’il y a d’homme dans la côte de bœuf ;

car la côte de bœuf est l’éternel masculin, avais-je dit, c’est un sujet qui est de l’homme, mais qui, avant cela, a de l’homme : la côte de bœuf, ou le sujet de la sortie, de la manifestation après la révolution.

 

28.07.2009

Côte de bœuf

Si la côte de bœuf est le sujet, À découper et À manger et dont on peut parler, pour ne pas dire l’écrire ;

(manger ou parler, avait dit Deleuze ; absorber, ingérer, sombrer dans le mélange des corps, digérer ; ou glisser sur la surface du sujet sans l’approfondir, sans le décomposer et l’assimiler, courir à sa surface, communiquer avec sa totalité, le rendre fou et ne pas le faire disparaître, le faire apparaître au contraire ;

car manger c’est engloutir, et parler c’est préparer la seule destinée de la surface, celle qui vient après glisser et qui est marcher, celle de la coupure de la vérité que j’appelle écriture, le sinon que de Badiou qui dit qu’il n’y a que des corps – la profondeur et les mélanges, d’après Deleuze – et des langages – la surface du sens – sinon qu’il y a des vérités et que celles-ci apparaissent ; ce qui signale pour moi le moment où la surface devient ferme comme un corps, où elle devient profonde, non pas de contenir des possibilités mais de déplier la notion entière de capacité, ne livrant plus ainsi à la surface, comme possibilité, que la destinée de l’écriture, cette rupture à la fois avec le corps et avec le langage, cette procédure générique, ce marché ; car l’écriture n’a pas de volume comme l’aurait un corps réel et elle n’est pas immatérielle, incorporelle, comme le serait le sens ;

ainsi, après la vache folle – et n’est-ce pas ce qu’est devenue la vache-mère, la vache à lait ? –, je parle de rendre fou le bœuf par la communication totale avec son sujet qui a adopté, afin de pénétrer sa matière, le biais de la côte et non pas de la fente ; le sujet, je le rappelle, s’étant déplacé, dans mon traitement, de la pure surface immanente de la table et de l’écriture par crise et par fente qui ne laissait venir à moi les sujets que rasés par la table et non pas écrasés par la lumière (venir à moi comme la matière vient au vide, c’est-à-dire ne s’appuyant que sur le vide et ayant comme seul sens la contingence et l’imprévision du sujet, le manque total de sujet : ayant une fente pour toute matière, ou pour introduire dans la matière) au sujet consistant, et je dirais presque transcendant, que le dernier écrivain m’impose avec autorité (devenant ainsi l’auteur de mon sujet), ce sujet qui me vient par après et qui est celui de la côte de bœuf ;

si bien que pour aborder ce sujet monumental, ce sujet vertical et dressé comme un sommet, je dispose désormais de la côte plutôt que de la fente ; la côte étant en ceci l’évolution consistante de la fente que, tandis que cette dernière m’introduisait au sein de la matière par la simple opération de la table et du support de l’écriture – cela qui m’aidait, avais-je dit, à supporter l’impossibilité de nommer l’événement continuel de l’écriture et qui avait trouvé le moyen de me précipiter dans cette continuité en remplaçant le vide qui aurait pu l’interrompre, en abolissant la distance non pas avec le sujet suivant, ce qui aurait eu pour conséquence de supprimer le vide et d’annuler l’écriture, mais la distance avec le vide, transformant ainsi le vide en la chose même où j’étais précipité à la rencontre de mon sujet, la fente devenant la fracture même de l’écriture, cela qui me jette à la renverse dans le monde : la réversibilité totale entre le vide et la matière qui trouvait dans cette totalité-là de quoi remplacer l’interruption et peupler à tout jamais le fil infiniment brisé mais désormais éternellement repris et retourné de l’écriture – tandis que la fente m’introduisait dans la matière en brisant infiniment la ligne de l’écriture, ce qui était la meilleure manière de me laisser écrire sans sujet et sans transcendant, à la surface de la pure immanence, en épousant la contingence (mais sans lui faire des enfants) et en la répétant sans l’épuiser ou jamais être épuisé par elle, la côte, quant à elle, découpe le sujet consistant (et quel sujet que celui du bœuf !) et n’est peut-être d’ailleurs que cela : une découpe ;

elle découpe le sujet de façon à l’introduire en moi, dans ma propre matière, à mieux me le faire manger ; la table émergeant et progressant ainsi elle-même, de support à ras de lumière, flirtant continuellement avec le vide, fondant l’écriture et l’écrivain en sa compagnie (une genèse ontologique mais pour cette raison encore sombre, non illuminée par le jour et par l’apparaître, non encore occupée par l’apparence du sujet et encore moins par sa vérité), en table à manger où les plats seraient cette fois présentés (c’est dire s’ils apparaissent) et les convives rassemblés ; la côte de bœuf, ce biais, cette ascension par laquelle j’aborde la montagne de mon sujet, ayant ainsi réussi le prodige de me faire faire enfin, sur la table, le pas de côté qui consiste à éviter l’écrasement de l’insecte sous la masse subite du bloc de mon livre (cette façon de disparaître qui revient pour l’insecte à épouser définitivement la surface, lui qui y courait et dont la structure apparente, qui l’y supportait et l’y faisait avancer à vitesse infinie était celle-là même qui signait, chez les individus moins insectes, leur disparition, à savoir leur squelette, devenue apparente chez l’insecte, devenue exosquelette), une fois que ce bloc de mon livre achevé se serait détaché et précipité sur moi comme un monte-charge dont les câbles se seraient rompus ; car il ne faut pas oublier que ma carrière d’insecte révolutionnaire, celui-là même qui s’était introduit dans la cuisine et dans toute l’industrie de Xerum et qui renverse toute la catégorie de la prévision, se conclut par le détachement de ce gros bloc du BLANK Swan enfin rempli d’écriture, et par son atterrissage sur la surface du marché comme un aérolithe massif qui envoie courir à la ronde mille cafards terrorisés,

et d’autre part le prodige de me laisser sortir enfin de la table et de l’immanence du sujet, pour écrire enfin à côté du sujet ; ce qui est sans doute la meilleure façon pour moi d’admettre que j’écris sur un sujet extérieur, imposé, transcendant comme la côte de bœuf, un hors sujet total donc, imposé par le dernier écrivain que la table a fondé en ma compagnie, et posé sur la table, présenté même et découpé, la matière n’étant plus appuyée sur le vide (immanente : cette table, cette écriture) mais devenue bœuf, la fente et l’interstice étant devenues côte et entrecôte, le sujet sans sujet, continuellement injecté dans l’écriture comme une chute continuelle et une brisure de tous les instants, étant devenu le sujet à absorber et à assimiler par excellence ; la matière à incorporer le plus véridiquement à la sienne ; bœuf et viande rouge comme devraient l’être toute substance et toute chair, et côte comme devrait l’être toute découpe et tout chemin de montagne pour aborder le sommet, côte comme devrait l’être cette partie de l’homme d’où est sortie sa première vérité, c’est-à-dire la femme, la fin de tout sujet, ou plutôt son changement ; car la femme n’a pas son pareil pour continuellement changer de sujet au lieu de s’y précipiter, pas plus, d’ailleurs, qu’elle n’a son pareil pour renvoyer faire cuire à la cuisine la côte de bœuf, pour ne pas dire la changer et la maquiller et la retourner dans son assiette, méconnaissable et couverte de sauce, encapuchonnée de champignons ou de je ne sais quelle mixture ensorcelée, elle, la genèse de tout sujet et la critique de chacun, elle le dernier sujet en date qui a donné aux écrivains de quoi manger et de quoi parler) ;

si donc la côte de bœuf est le dernier sujet [celui que m’impose le dernier écrivain, devenu l’auteur indirect de mon sujet, et qu’il pose à ma table dans un plat, découpé comme un vrai sujet en chair et prêt à être mangé,

tant il est vrai que la compagnie de la table doit bien partager, après son fondement et sa raison d’être, après sa raison ontologique ou après son accident, c’est-à-dire après son irraison, sa contingence, après cela qui est purement et simplement l’introduction dans la matière – car la fente, la contingence, est cela qui introduit dans la matière et qui la parcourt aussitôt dans le sens exact où celle-ci s’appuie sur le vide –

(Et qui, mieux que la compagnie des écrivains, aurait-elle besoin de complément circonstanciel de matière et de préposition qui l’introduise ? Qui, mieux qu’un écrivain, doit-t-il aborder un sujet, en éprouver la matière, dans une indécision préliminaire qui s’appelle « entrée en matière », ou mieux rejoindre sa place à table avant la matière, avant qu’on ne sache encore s’il doit pénétrer au sein de celle-ci ou s’il doit laisser le sujet – ainsi celui de la côte de bœuf – pénétrer la sienne et rejoindre son propre sein, dont il n’aurait jamais dû se séparer ?)

tant il est vrai que la compagnie doit partager, après le fondement de la table et l’ontologie, cela qui se présente à table et qui y apparaît, non pas son ontologie mais sa logique, son apparaître dans le monde, son intention, et qui est le repas : la côte de bœuf, le sujet suivant, le sujet vivant, le sujet qui vient après la fin des sujets, apparaissant ainsi comme le sujet absolument illogique dans mon récit du fondement et de l’ontologie de la table (imprévu dans le parcours habituel de mon écriture au sein de la table où ne gravit aucun sujet transcendant – car le plan d’immanence de la table est insurmontable pour tout sujet pesant et transcendant –, pour ne pas dire, autour d’elle qui n’a aucun poids – car elle n’a que la matière, ce sens d’appui sur le vide, et aucun volume –, qu’il ne peut absolument graviter aucun sujet) mais se révélant sans doute (avec la fulgurance d’une vérité, dirait Badiou) comme le sujet le plus logique une fois que la table sera apparue, c’est-à-dire que c’est la logique de la table qui va désormais le pousser à exister, elle qui n’est plus fondée (ou fendue) pour écrire et pour filer cette matière-là, sans lumière, de l’écriture, mais absolument fondée pour manger],

c’est donc qu’il va me donner À Écrire et À manger et que mon Écriture, jusqu’alors souterraine, jusqu’alors fondÉe dans la matiÈre de la table et brisÉe comme sa contingence qui est un arrÊt, une meurtrière, une arme et une rÉpÉtition, va finir par apparaÎtre.

* * * * *

C’est-à-dire que le sujet ne peut plus lui venir du vide, sans prévenir, mais qu’elle doit elle-même le choisir désormais et qu’il doit lui convenir, comme on choisit à table son plat, son sujet, comme on choisit la côte de bœuf. La côte de bœuf est le sujet de l’apparaître de mon écriture, après que la fente dans la matière aura été son fondement et sa répétition souterraine, le nom donné, en secret, au support de la continuité d’écrire ; c’est-à-dire qu’il est ma sortie dans le monde de l’apparaître et même de la mondanité (du spectacle ?) ; car ce n’est ni plus ni moins que l’invitation du dernier écrivain que j’accepte à le partager, sujet pour manger et pour partager, et qui a même du goût, je dirais, pour ne pas dire qu’il a du ventre et de l’estomac, qu’il a de l’homme et qu’il est viril, qu’il partage l’homme du bœuf, le premier découpant le second pour le manger, mais à peine (car j’ai vu des côtes de bœuf faire de l’homme un bœuf à part entière), les deux partageant la même côte au regard de la femme, celle dont elle sort et ce sujet, de la côte de bœuf, qu’elle doit toujours changer et renvoyer en cuisine ;

car sortir de la côte de bœuf, de ce dernier sujet, de ce sujet qui a de l’homme (avant que je ne dise qu’il a du bide, le pire étant que le sujet ne soit pas un succès ; enfin le public, à cette surface-là, à cette sortie-là, sous cette lumière-là, du spectacle, préfèrera sans doute le bide au vide), c’est, pour la femme, l’autre manière de dire qu’elle va le changer. La femme, donc, dans sa sortie qui a la logique de toutes les sorties (car on sort, essentiellement, avec les femmes), ayant ainsi pour spécialité de changer le sujet que veut partager avec moi le dernier homme, mon ami qui va me manquer dans cette cité de femmes, avant qu’il ne me l’impose, en dernier écrivain, comme le sujet extérieur mais qui sort enfin de la table, ayant remplacé sa matière par sa substance, sa fente par la découpe, sa chute et son abîme par la côte à gravir et par le sommet – c’est-à-dire que ce sujet, pour sortir enfin de moi à la manière de la femme, n’en est pas moins immanent, en fin de compte : simplement il fait suite à ma table, il lui fait honneur ; illogique certes, suivant le fil interne de mon écriture, mais logique, enfin, de la logique même de l’apparaître de la table.

Ce sujet de la côte de bœuf comme le sujet d’après les sujets, un sujet essentiellement critique donc pour ne pas dire qu’il raconte la genèse de tout sujet (la genèse, dit Deleuze, est l’autre face de la critique). Et s’il m’est posé par le dernier écrivain, avant que celui-ci ne prenne son départ et ne disparaisse, me laissant tout seul dans la cité des femmes, à l’ombre de la côte de bœuf, il est clair que je vais m’en saisir à ma manière, c’est-à-dire que, tout extérieur qu’il soit, je ne peux pas l’aborder sans le coucher dans ma matière, sans que son apparaître n’émerge au ras de ma surface ; je ne peux pas ne pas faire suivre son apparaître à un disparaître (seule manière, par cette réversibilité, de laisser établi à la surface un équilibre d’intensité et de faire suivre le sujet qui apparaît, ce sujet d’après le dernier sujet, au sujet qui n’est plus, qui n’est plus fondé), et ainsi la côte de bœuf n’apparaîtra-t-elle comme sujet chez moi qu’à l’ombre de R. M. et faisant suite à sa disparition.

Nous partageons cette côte de bœuf, R. M. et moi, nous la mangeons à deux et bientôt nous l’écrirons à deux, mais pour ma part et de mon côté, dans ma manière de faire la lumière (ou l’obscurité) dans ce que j’écris, dans ma manière de faire apparaître un sujet, ou, à mon habitude, de disparaître dans l’écriture, ce qui est une autre façon de dire « dans mon style », je ne peux pas ne pas me séparer de R. M. dans l’angle d’approche, ou plutôt, dans la façon de plier le sujet, et ne pas rendre le sujet externe de la côte de bœuf interne à mon entreprise, c’est-à-dire qu’en partageant ce sujet avec lui, pour l’écrire, je ne pourrais que l’aborder comme le sujet que j’écris après son départ et par son départ même, le sujet, non pas qui me sépare de R. M., mais qui se confond avec sa séparation, qui me fait partager avec lui, aujourd’hui, son ombre et son départ. Sans doute l’écrirai-je dans l’ombre de R. M. ; car on dit également que l’ombre se découpe, comme un sujet, comme celui de la côte de bœuf. Premier sujet écrit à deux avec ce grand écrivain, c’est-à-dire forcément écrit dans son ombre.

Or, je veux l’écrire en restant ici, lui étant parti, c’est-à-dire que s’il est grand écrivain, il n’en est pas moins le dernier, et son ombre signifie ainsi son départ, son absence, la suite après la fin et après le dernier, suivant laquelle il me restera donc à découper mon sujet, cette côte de bœuf, et à l’aborder en y mêlant R. M., en faisant de R. M. ou de son départ l’autre coté de la côte de bœuf, non pas le bœuf en personne mais sa majesté, la force du bœuf, l’ascension, la montée (bullish) de tout sujet, la genèse qui commence tout sujet.

 

22.07.2009

Table des matières (II)

J’attaque ce livre sur l’empirisme transcendantal de Deleuze où l’auteur se promet de concilier pensée spéculative et philosophie critique en ce qui concerne Deleuze, sachant que j’avais abouti à la même passe, et résolu de tracer une telle ligne étroite, en ce qui concernait ma propre lecture de Meillassoux, à une époque où j’ignorais tout de Deleuze. Je suis curieux de connaître les arguments du commentateur de Deleuze et son angle d’attaque. Quant à moi, mon chemin de pensée était qu’il fallait justement trouver le plus court chemin entre critique et spéculation, une singularité presque ou même une coïncidence, et que l’absolu de la contingence le fournissait alors sans qu’on s’attarde dans aucune des faces opposées, que ce soit celle opposée à la contingence : la nécessité, ou à l’absolu : ce qui est donné à penser.

Plus je lis Meillassoux, plus je le découvre et plus je le rends fou. C’est-à-dire que je lui livre, non pas un combat, mais le contraire ; non pas un front, une ligne de résistance, mais une communication totale avec les thèmes les plus insoupçonnées pour lui (le marché, la logique du sens) et même les plus fous, ceux qu’il est d’autant moins capable de soupçonner qu’il les découvre maintenant, grâce à moi et comme faisant suite à notre communication, et que ceux-là remontent alors dans le temps (car le temps est la ligne de front la plus impénétrable) et lui livrent une pensée qui semble alors anticiper la sienne, ou la plagier par anticipation.

Qu’est cette lutte, sinon celle des titres et de la table des matières ; mon rêve étant que le livre de Meillassoux soit intégré dans ma matière et que la table même sur laquelle il a été opéré soit ramenée à ma place comme l’a été celle des Deux Magots, qui s’était perdue dans la multitude des numéros et qu’une armée de serviteurs a tirée de nouveau jusqu’à moi, de nouveau servant la pièce d’artillerie, de nouveau se rassemblant autour de moi et regroupant ma famille (canon et projectile, pièce et son réarmement, contenu et expression, matière du livre et matière du support), afin de me tirer sur la ruine, dont l’autre nom est l’écriture ?

* * * * *

Je parlais de la compagnie que semble me refuser aujourd’hui Meillassoux comme celle de la table, puisque j’espérais la fonder à partir de mon propre accident dans la matière qui avait pris la forme de la fente dans la table sur laquelle j’écrivais et qui s’était prolongée, au lendemain de cet accident de la pensée, dans une fente devenue elle-même une table, une fente qui traversait cette fois la Place où n’allait pas tarder à se retourner le livre (justement, en parlant de table de matières) et qui était cette table qui m’avait lancé, avec Meillassoux assis à une extrémité et le dernier écrivain à l’autre.

Je parlais de table et de matière et de la manière dont l’une pénétrait dans l’autre, en se faisant traverser par la pensée et par l’accident, par la fente et par la contingence de la version, et en annonçant le livre (ce que la table, pénétrant dans la matière à la suite de la fente qui l’y introduirait et qui deviendrait mon complément de matière, justement, devenait) – tant il est vrai que la lutte ici est celle des livres et la seule mesure, celle des titres ; toute forme de révolution consistant à déterminer quelle classe de pensée se trouverait prise dans quelle couche (sociale) et dans le pli de quel livre et de quel volume.

Je parlais de la compagnie de la table, voulant dresser d’abord celle des négociations (alors que Meillassoux ne semblait pas désireux d’ouvrir celles-ci et ne voulait parler qu’une fois terminé le livre et refermé le cycle) et voici qu’aux dernières nouvelles Meillassoux « passe à table » avec ma compagnie, ayant senti que les personnes en la présence de qui je le mettais et qui siégeaient alors à une table devenue celle de la loi, ou d’un tribunal de la raison qui allait le juger, constituaient, comme il l’a si bien remarqué, « toute la direction de ma boîte » ; et j’ajouterai que cette direction, cette « attablée » de personnes, ne dirigeait pas un état, un livre, une œuvre, et encore moins ma pensée, mais simplement lui donnait son orientation – tant il est vrai qu’en invitant Meillassoux à cette table, c’est sur mon plan d’immanence que je lui disais de se poser un peu.

De la même façon que pour la table recréée des Deux Magots, je pourrais dire que l’armée de serviteurs (de ma pièce, de ma pensée, de ma ruine) dont je disposais par ailleurs, en l’occurrence ces associés de ma table et de ma matière, n’étaient là que pour me fournir l’espace où me réarmer ; c’est-à-dire qu’ils ont eux-mêmes tiré la table pour moi et l’ont recréée à ma place, au lieu que je le faisais d’habitude moi-même, n’ayant eu, cette fois, qu’à me taire et qu’à attendre pour que la table se dresse toute seule et que Meillassoux soit invité à parler devant moi, comme si devenais pour lui un témoin et non plus un interlocuteur.

* * * * *

Et quel silence était alors le mien sinon celui de la ruine ? Quelle table des matières égarée, enfouie, perdue dans la mémoire, littéralement ruinée, entreprenais-je alors de tirer jusqu’à ma place, en silence, laissant pour ce faire opérer pour moi l’armée de mes serviteurs, sinon celle de ma propre pensée ? D’autant que mes serviteurs ont été les témoins de la ruine de ma pensée (comme ceux des Deux Magots l’ont été de la chute vertigineuse, à la vitesse à laquelle tombent les ruines, de ma matière à penser sur le plan de la table) et qu’ils connaissent parfaitement le livre que je n’ai pas écrit, le monument de pensée que je n’ai pas été, pour la raison qu’ils m’ont accompagné, justement, à travers le marché et sa ruine, à travers cette manière inédite d’écrire un livre sans nom, sans auteur et sans originalité, cette manière révolutionnaire du livre qui ne remporte pas de victoire (ce mot-clé de la révolution) et qui ne remporte pas de titre, mais qui ne fait que réussir (to succeed) ; c’est-à-dire que cette manière n’est pas une chute – car toute fin victorieuse est une chute, ne fût-ce qu’au sens dramatique de la chute du rideau – mais qu’elle succède toujours à la fin et à la chute, qu’elle remet la fin en marche et en marché, puisqu’elle est une suite après la fin.

Le marché a été la ruine de ma pensée, celle que je retrouve élevée et reconstruite chez Meillassoux, et il n’est que logique qu’au moment du regroupement de la table et de la matière qui prélude à la sortie du livre, ce soient mes associés, mes compagnons de la table, qui tirent celle-ci à ma place et qui y invitent Meillassoux. Et c’est précisément cela qui rend Meillassoux fou et qui l’élève à une vitesse infinie, celle de la communication dans le médium, qu’il veut ignorer, de sa « propre contingence », une communication à la vitesse tellement grande qu’on communique même avec le passé et avec la ruine et que, dans la simple opération de rajouter une matière à ma table, en rouvrant de nouveau ce qui avait constitué le site archéologique de ma pensée, il ne sera pas étonnant que je retrouve intact, et auquel il ne manquera que la reconstruction du monument, tout le monument de la pensée de Meillassoux enfoui sous mon champ de ruines.

Or, c’est par cette nouvelle manière, par ce tour silencieux du monde, par ma pose en retrait où je n’attends plus que le monde et que l’armée de serviteurs pour tirer à ma place la table qui manque, que doivent se faire la révolution du livre et la constitution de cette nouvelle façon de le fabriquer : par ce retrait sur le champ de ruines, par ce retrait dans la table des matières qui est tirée à ma place par une armée de serviteurs silencieux, par cette invitation en ma demeure du dernier écrivain qui ne veut rien céder, en un mot, par cette nouvelle manière qui s’appelle une maison d’édition.

* * * * *

Après le déchirement du tissu du marché, après la mention répétitive du livre de Mallarmé, après le rassemblement que j’ambitionne et qui est celui de la reliure des produits dérivés dans un livre, je ne devrais plus fabriquer des livres que de cette façon, sans auteur, sans table des matières, sans rassemblement qui ne se fasse à la manière d’une table qui manquerait à ma place et qu’une armée de serviteurs, la nuit, en dehors de l’heure du service, tirerait et recréerait pour moi. C’est cela qui me destine à une carrière plus souterraine que celle d’auteur, à une immanence au-dessous du plan d’immanence (témoin mon silence pendant que les compagnons de ma table la tiraient à ma place et espéraient tirer du livre de Meillassoux, et même de celui à venir, la table des matières) que je ne sais plus appeler que du nom de « marché du livre » et qu’il faut également entendre au sens de la révolution de celui-ci. Que si, avant d’avoir la matière et le livre, j’ai eu la table et la Place, alors c’est le tour du monde qui me séparera toujours du livre achevé et du monument reconstruit ; et je ne pourrai espérer rassembler aucune matière et recréer aucune compagnie avant que ne se mette à l’ouvrage une autre agence que la mienne, et que ne s’attable à la tâche cette armée de service.

Ma pensée ruinée et son excavation à la faveur du monument de Meillassoux sont la même chose que la séquence qui me fait écrire et qui me fait faire aujourd’hui la révolution du livre, à savoir, dans un premier temps, le cahier qui a manqué à sa place et qu’un premier serviteur a dû rediriger vers moi à partir de la croix de l’histoire et, dans un deuxième, la table des matières dont la fente figure le complément de matière, qui a à son tour manqué à ma place et que cette armée de serviteurs a dû recréer, dans l’ombre, à partir de rien.

À la place de cette pensée ruinée, et de tout futur monument dressé qu’elle n’aura jamais été, j’introduirai, je fonderai ainsi cette compagnie de la table, qui sera une fabrique de livres, l’envers des livres, une révolution qui me vient de l’autre bout du monde après le retournement similaire à Sydney, le marché auquel je viens pour finir, le médium de la contingence, cette récapitulation inverse de ma pensée qu’ont été Meillassoux et son livre.

Or, le voici qui devient fou et qui se retire de toute communication ; et la constitution de mon sujet, que ce soit au sens de Deleuze ou de la torsion de Badiou, ne saura plus être désormais que ce processus même par lequel ma table est re-tirée à sa place, la table des matières introduite par la fente, Meillassoux devenu fou dans l’interruption de toute communication, et ma pensée réapparue comme un bloc enfoui, qui n’a plus de monumental que la reconnaissance d’une forme tardive et d’un titre qui ne lui appartient pas.

* * * * *

Je parle d’une armée de serviteurs et de la révolution du service (c’est-à-dire que celui-ci fait plus d’un tour), or, il est temps que j’introduise le dernier écrivain à l’étendue de ce pouvoir-là. Ce que je fais en lui signalant par de petits gestes de reconnaissance combien je suis connu des divers maîtres d’hôtel et des gardiens des couloirs du service. Je parle de révolution du service dont le client est le roi et qui ne rajoute de distinction et de différence qu’au régime de connaissance des serviteurs eux-mêmes. Or, il y a un tyran qui précède cette révolution-là (avant que ne lui succède le succès de la révolution, qui ne veut pas prononcer le mot de « victoire ») et c’est celui que je constitue à chaque moment, dans des embrasures qui ne sont plus que celles du vide, dans ce Grand Hôtel lumineux qui n’est qu’une vitre transparente entre le front de mer et les jardins du casino, dans des portes (de service ?) où je disparais pour écrire et où j’ai interdit à mes filles de me suivre, les laissant perdues, tordues, prises de panique, dans des chambres qui ne sont pas plus celles auxquelles doit les destiner l’amour paternel que le livre que j’écris ne sera celui auquel me destine l’écriture, ou plutôt la ruine.

La communication s’est interrompue, la ligne s’est coupée. Meillassoux m’a fait part de la partition qu’il faisait dans la population des philosophes, d’un côté ceux de l’intensité et de la continuité (Nietzsche, Deleuze) – j’ajouterai que ce sont ceux de l’écriture : ceux dont la ligne se brise et se fracture mais sans discontinuer, en se précipitant dans un vide qui se creuse toujours à l’intérieur, en se jetant en arrière dans le monde, de sorte que la différentiation est toujours faite à l’envers, le virtuel toujours rendu infini ; ceux pour qui l’événement n’est que la façon de rendre plus intense une seule et même ligne – et de l’autre, ceux de la coupure (Badiou), dont il me dit lui-même faire partie.

La communication s’est coupée parce que ma communication infinie a fini par rendre fou l’ascète, le philosophe athlète qu’est Meillassoux ; ou plutôt, alors qu’il se dit le philosophe du surgissement et de la contingence absolue, c’est moi qui viens brancher à lui le médium des marchés où tout peut avoir lieu, où tout va le surprendre alors que tout a déjà eu lieu, et même lui donner à lire des traces et des vestiges, une pensée enfouie dans le plan qu’il refuse de lire, parce qu’en le lisant il la dégagerait et qu’en la dégageant il reconnaîtrait qu’elle est à l’image de la sienne.

Je viens brancher Meillassoux au milieu qu’il ne veut pas, celui du marché du livre, le milieu de la révolution du livre et de la place où ils sont fabriqués ; c’est-à-dire que, le pressant d’écrire comme m’avaient jadis pressé les ruines, c’est cette pression que je rends insupportable pour lui, cette connexion (comme on dit en topologie) qu’il sent imminente avec la façon dont les livres deviennent.

* * * * *

Je réalise qu’on parle de « service continu » et d’« arrêt du service » et il m’apparaît que si mon monde est celui du service, et la révolution (le tour de mon monde) celle où l’on ne fait que me servir comme la pièce d’artillerie qui me tirera sur les ruines (c’est-à-dire qu’elle me jettera sur l’écriture ; elle me précipitera dans la ruine) en m’adressant les pièces qui manquent à ma place (dans un premier temps, le cahier vierge dont l’émission a déjà fait se croiser l’histoire et la géographie, et dans le deuxième, la table numérotée dont la matière ne m’importe pas plus que la fente qui la dessine et qui la désigne et qu’on a fini par retrouver, dans le champ où roulent les dés et tournent les tables, avant de la re-tirer à ma place, dans un geste qui répète la manière dont l’armée de serviteurs me tire sur la ruine et me remet à ma place, réaffirmant ma place, prononçant ma sentence, disant mon nom), alors c’est à un jour comme celui-ci, à une limite comme celle-ci, à un vide comme celui où je me suis trouvé arrêté, que doit se reconnaître l’arrêt de mon service.

C’est-à-dire que je pourrais écrire des volumes entiers (hors service) sur la signification de ce Grand Hôtel et de la case où je me suis trouvé arrêté après l’interruption de Meillassoux, après le dégagement, pour ses yeux uniquement, du bloc enterré de ma pensée en ruines.

Je les écrirai avant de m’arrêter, précisément, sur la signification de mon arrêt et de ma torsion, c’est-à-dire de ma répétition, de ces embrasures de portes que je traverse en laissant perdues mes filles dans les chambres où elles ne doivent pas se destiner, en déclarant je ne sais quel projet futur à commettre dans l’espace, je ne sais quelle rotation du pont du navire, je ne sais quel désastre maritime, à la manière du camion qui s’est retourné dans le virage, je ne sais quel soulèvement suivi de quel enfoncement à la verticale du flot, simplement parce que je décide qu’en traversant ces embrasures, en m’installant dans ces salles de Grands Hôtels où est servi, à moi le premier, le petit déjeuner, va tomber la ruine sur mon plan et se poser la première pierre de mon livre.

15.07.2009

Table des matières

De nouveau Cabourg comme prélude à l’été, aux journées dont la blancheur s’étire plus long que la page, m’empêchant d’écrire. On appelle « nuit blanche » l’état d’insomnie, sans doute dû au travail intense, créatif. Mais comment appeler ces journées qui sont plus blanches que nature puisque vient s’y ajouter celle de la page, la nature blanche qui vient tout recouvrir alors qu’elle est nue et qu’on doit la couvrir, le manteau de nudité qui vient réveiller la journée qui nétait pas censée dormir mais se produire, et qui ne se produit plus ? Car elle s’est décalée dans l’écriture ; elle s’est déportée dans l’écriture qui est un autre cycle que celui des saisons et qui voudrait, avec la venue de l’été, que les journées commencent de plus en plus dans le noir et non dans le blanc, que l’écrivain levé et qui s’approche de sa maturité, que l’écrivain qui connaît son été se lève chaque matin, dans chaque page, et ne la trouve lumineuse et blanche que pour lui, une journée blanche et mûre et qui n’attend que lui et qui ne suppose pas, comme les journées de l’été qui commencent à être blanches, hélas, de plus en plus tôt pour tout le monde, que tout le monde doit être levé et venir interférer avec l’activité d’écrire.

Cabourg en mai, où le temps reste incertain et où le ciel se couvre devant cette immense salle de projection, ce wagon (comment appeler ce restaurant du Grand Hôtel qui navigue et qui se dévoile, qui s’illumine ?) aux multiples fenêtres, où l’on va de pensée en pensée, mais où l’heure, au moment de commencer à petit-déjeuner et où j’espère être livré seul dans le noir et dans le secret, dans l’écriture, est déjà blanche parce qu’elle s’approche, dangereusement, plus de leur été que du mien (mai, c’est bientôt leur été) et qu’à ma maturité, que j’espérais concentrée et pure, elle mêle la curiosité éveillée du public, de l’autre monde, de l’autre été.

Cabourg en mai, qui avait été le prélude du voyage à Sydney. Je m’en souviens d’autant mieux que le restaurant-navigateur du Grand Hôtel avait précédé celui du Park Hyatt de Sydney et qu’à la DS, vent de signes, avait alors succédé le retournement du signe en cygne, la sortie de la boîte, ma sortie hors du monde de l’orbite et du cycle et de la position et de la réciprocité des états du monde ; qu’à l’enroulement de la vague de la DS et au transport à la surface avait succédé le point du dS, le transpercement de la surface, cette transmission directe à l’autre bout du monde : à Sydney duquel je revenais vers mon marché, ayant toujours déjà fait le tour du monde, ayant retourné la surface en ce qui pourrait s’appeler également la révolution du marché et bientôt du livre.

Me revoici à Cabourg, de nouveau pris dans la négociation de l’espace de la salle (devenu intensif, quand j’y pense, puisque je le désire et que je le retourne à moi en entier, en me plaçant au bout de la salle, c’est-à-dire que je retourne, dans cette salle extraordinaire – salle de jeux ? salle de marché ? salle des machines ? salle de classe ? salle des navigateurs : six grandes fenêtres comme la mienne – tout l’espace de travail en le seul point qui me revient et qui est celui situé à l’extrémité de la salle, qu’on appelle « isolé » mais qui est avant tout singulier, le point qu’on vient de me reconnaître et de mettre debout pour moi ; car c’est depuis ce point extrême que je possède le plus grand bras de levier et que l’ouvrage, le pont, le navire peut pivoter et se redresser à la verticale, comme si l’ouverture ou le panorama de la mer devenait un désastre maritime et que la salle de voyage, l’aquarium, qui naviguait horizontalement dans l’espace métrique, soudain se mettait debout comme ma pensée, pour s’enfoncer à la verticale dans les flots) ;

me revoici à Cabourg, de nouveau réclamant l’espace en entier, parce que l’espace de travail, mon lieu d’écriture, n’est plus un espace où je me placerais et où j’occuperais telle place plutôt qu’une autre, mais qu’il est devenu l’idée de l’espace qui viendrait tout entière à ma pensée et à mon écriture ; l’espace se plaçant ainsi dans mon écrit et dans ma position d’écrivain plutôt que l’inverse, si bien que d’être installé à l’extrémité de la salle comme je l’ai désiré et fini par l’obtenir, ou au milieu de la salle comme on me l’avait initialement signifié, n’est pas différent en position ou en degré d’espace, mais en incidence ou en intensité d’espace ; l’espace ne venant pas à mon écrit avec la même incidence et avec la même intensité selon que j’écrirais à l’extrémité de la salle ou en son milieu ; car l’angle de rotation serait alors différent.

* * * * *

Dans le même ordre d’idées (ou désordre de pensées, ou révolution de l’espace, ou son soulèvement ; le point d’intensité de l’espace de travail n’étant en fin de compte qu’un soulèvement de la pensée, c’est-à-dire une folie – et pour reprendre la topologie de la torsion de Meillassoux, je pourrais dire que je deviens fou, c’est-à-dire que j’entre en communication totale avec ce monde de tables, de chaises et de leurs serviteurs que je mets tous à contribution dans mon travail, chacun avec son incidence propre, ne respectant plus aucun ordre établi et aucune différence de degré, ne retenant dans ces choses et dans ces incidences, dans ces détails, que leur différence de nature, si bien qu’en les variant, c’est toute la nature de mon travail que je serais en train de changer), dans le même ordre d’idées, le soulèvement des nombres des tables des Deux Magots qui a été provoqué rien que pour retrouver celle qui me manquait (celle qui est arrivée à manquer comme le cahier).

Et je parle d’un soulèvement au sens d’une révolution et de celui des nombres, ces entités sans intensité, cardinales, extensives, comme de « celui des machines » (rise of the machines), d’une accession des nombres à la conscience et à la liberté de l’esprit, de l’entrée de ces nombres sans avenir dans le tourbillon de l’histoire et de ma volonté, dans un destin qui a été qu’ils se sont soulevés et qu’ils ont tourné dans une grande sorte de roulette, prenant vie et faisant jeu, afin de me produire et de me déduire le seul nombre qui m’intéressait et qui tenait la clé de la nature de mon travail, le numéro de la table qui me revenait et que, comme elle était perdue dans la masse des autres tables et dans la combinaison de la salle, il a fallu retrouver en mobilisant l’armée de serviteurs après l’heure du service.

Mais le soulèvement des tables (cette opération qui a consisté à tourner la roulette des numéros des tables – ce « jeu de table », comme on dit au casino –, à tourner les tables afin de les faire accéder à l’intensité de mon esprit) était également en ceci révolutionnaire, et engageait un réel tour du monde, que c’est le monde qui a retrouvé (retourné, tourné) ma table pour moi et non pas moi qui l’ai localisée et tirée à moi tout seul, que c’est l’armée anonyme du monde et des serviteurs qui s’est chargée de retrouver ma table et qui s’est alors produite, numéro par numéro, le lendemain, à ma table retrouvée, pour me confirmer et pour m’élire, chaque serviteur venant me dire la part qu’il a prise dans la chasse à la table perdue et venant constater alors, comme si l’allégeance était déposée à mes pieds, l’étendue de mon royaume retrouvé, le regroupement du roi avec son trône et sa couronne.

* * * * *

Je parle d’une révolution du savoir des serviteurs des Deux Magots, d’un nouvel ordre et d’une nouvelle mobilisation qui ont surgi de la matière même de leur labeur et qu’ils auraient pu longtemps ignorer ; d’une distinction, et je dirais même, d’une différence de classes qu’ils auraient pu laisser confondue dans l’égalité et dans l’indifférence des sites où ils appliquent d’ordinaire leur travail et enchaînent leur service et qui sont les tables placées en salle, dont les différences passeraient inaperçues et dont les numéros, accrochés à chaque table par une médaille, resteraient perdus dans la mémoire que sont les Deux Magots (du temps où les tables aux numéros bien distincts ne quittaient pas les places correspondantes), si un client comme moi, qui suis le capital et la bourgeoisie qui s’implantent ici (je n’ose pas dire que j’en suis le parti politique ; et je n’oublie pas que ce qui est produit ici c’est essentiellement du service et que les révolutions du service auront toujours ceci de différent des révolutions prolétaires touchant à l’usine et à l’industrie que, quoi qu’on fasse, le client ici restera roi, c’est-à-dire que la topologie du changement est ici différente – si le client est roi, pourrait-il être un sujet ? – et que, bien que la révolution distingue les travailleurs et les fasse accéder à un nouvel ordre du savoir et même à une organisation nouvelle, c’est toujours autour du client, du consommateur, que tournera le service), si un client comme roi ne venait pas signaler une différence dans la matière homogène des tables, un numéro, une surface, une fente particulière à laquelle il serait attaché, et ne réclamait pas qu’au prochain tour de service, quelqu’un, un ouvrier inconnu ou l’armée de serviteurs tout entière, vînt remettre à sa place la table, au numéro exact, à la fente exacte et à la matière exacte, qui y manquerait.

Cela produit une révolution de la classe de service de ces serviteurs ; j’ai envie de dire un changement de ton et de la hauteur même de ce service, où, au lieu que le site ne soit détruit, comme l’exige la logique révolutionnaire, c’est un approfondissement du site, une sorte d’archéologie qui est au contraire opérée, une descente dans la mémoire et dans le détail historique du site plutôt qu’une irruption de l’histoire, et ce sont les serviteurs du site qui sont réveillés à une possibilité qui y avait été laissée dormir (et non pas une possibilité surgie on ne sait d’où), et qui est qu’au service traditionnel des consommations traditionnelles attachées aux numéros sans fondement des tables et servies aux clients sans personnalité et sans privilège (aux clients sans torsion – j’ai envie de dire, aux clients non tordus, qui n’ont pas de sujet) ils pouvaient désormais rajouter un service supplémentaire, celui de ramener à cette place numérotée mais à qui manquait le fondement de la matière, à ce client particulier mais à qui manquaient le privilège du sujet et la distinction du roi, la table dont le numéro distinguait cette fois ce qui était, la veille, indistinct, à savoir cette table même, cette fente même, ce fondement même du client, du roi, en la compagnie exclusive de la table ;

la révolution, en ce milieu du service qui différait de celui de la production d’usine, ayant ici le tour particulier que c’est le serviteur qui découvre et qui connaît des distinctions supplémentaires (des différences inconnues, des privilèges insoupçonnés) à mesure qu’il approfondit les possibilités de son site, la libération vis-à-vis de la bourgeoisie et de la classe dominante consistant à trouver des manières nouvelles de la servir et d’asseoir sa domination, à savoir que si celle-ci s’étendait jusqu’alors au simple carré de la table, désormais elle toucherait jusqu’au numéro de la table et jusqu’au fondement de sa matière.

Et je n’exagérerais pas si je disais que mes serviteurs étaient contents de cette complication nouvelle de leur service et qu’ils m’ont rendu le lendemain les honneurs qui étaient attachés à ma nouvelle classe.

* * * * *

Et en quoi cette révolution, qui est ici de l’ordre de l’œuvre et non pas de l’état – si bien que tandis qu’elle faisait accéder la classe ouvrière à une distinction plus profonde de son site et à une maîtrise plus grande de ses moyens de production, c’était ma propriété privée qu’elle étendait désormais jusqu’à la matière même de la table (de sorte que si la table était l’outil de production de la classe ouvrière, c’est moi, le bourgeois, capitaliste/consommateur assis, qui me l’appropriais et c’est ma compagnie de la table que ce travailleur contribuait à fonder encore plus matériellement, d’autant plus matériellement qu’il la fondait doublement, par la matière et par le vide, par la table et par la fente qui la distinguait, par le sens unique, et pour cette raison privilégié, aristocratique, avec laquelle la matière s’appuyait sur le vide et prononçait à la fois cette table et la lèvre qui s’ouvrait à sa surface comme l’unique et indiscutable sentence de la contingence, comme la version unique qui m’appartenait, si bien qu’étant ici le maître de l’œuvre plutôt que le dirigeant de l’état, c’était ma version unique et personnelle que je donnais de cette table et de ce café ; c’était moi le travailleur unique, secret, je dirais presque, clandestin, étranger, immigré) – en quoi cette révolution différait-t-elle de la définition de la révolution comme changement immanent et comme processus de l’histoire ?

Sans doute cette révolution était-elle du même ordre que celle du marché et que celle du livre, c’est-à-dire que la propriété y était-elle avant tout celle de l’œuvre, et la révolution, non pas celle de la société civile mais de la société savante, la révolution non pas des moyens de production et de la classe qui les dominait (car la production est entre les mains du seul poète) mais des moyens de prévision ; c’est-à-dire que le retournement est ici inverse et que s’il n’y a pas de doute sur le privilège et sur la propriété de celui qui crée l’œuvre, en ce carré, en cette table, s’il n’y a pas de doute sur cette progression incomparable de l’histoire, le doute concerne plutôt la manière de la calculer et de la prévoir ;

la prévision devant désormais se coucher dans la matière de la même manière que la volonté de celui qui écrit, la seule forme de prévision étant désormais la forme restante, celle de la ruine et de l’inéluctabilité de l’écriture, celle de l’attachement au lieu de la ruine et de l’écriture et qui finit par dire – car il ne reste à dire que cela – qu’« en écrivant, tout ce que tu désires finit par avoir lieu ».

En tant que révolution du livre du marché, celle de la table qui me revenait par l’opération du tour du monde et du service, par le travail de cette armée anonyme qui s’est fait un devoir, en dehors des heures du service, de ramener cette table égarée jusqu’à moi, mériterait que je publie mon livre et que je crée ma maison d’édition rien que pour la raconter. Car mon nom se prononçait là (alors même qu’il était inconnu de ces garçons de café) et ma propriété s’affirmait (de cette table, de sa matière même) de la même façon que si j’avais publié un livre dont me reviendraient les droits d’auteur et toute la reconnaissance du public.

La matière du livre n’est pas différente de celle de la table : ils sont faits de bois tous les deux ; on accouche de l’un sur l’autre et, pour le contenu du premier, on parle alors de table des matières, si bien que pour exprimer, réciproquement, le contenu de la table (cela qui avait forme de contenu pour mon outil qui avait forme d’expression), je devrais parler de livre des matières.

Et par là j’entendrais que pour parachever ma révolution du livre et de la table, et pour compléter son cycle, il a bien fallu qu’on me livre ; il a fallu que le monde anonyme des serviteurs, que le monde du service et que le tour du service, en un mot, que le tour du monde livre à ma place les matières de cette table !

05.07.2009

Cafard royal

Si on ne doit plus penser la révolution qu’en termes de topologie : prise de la place, traversée du vide, retournement de la situation, occupation du site après le dépliement du site archéologique/historique, après la croix mise sur l’histoire et l’emportement, à partir de là, en une seule pièce, du livre qui relie cela ;

du livre de la révolution qui ne peut rien relier par le sous-jacent et par le fondement, puisqu’il s’agit de révolution et d’une marche, d’une très longue marche sur un filet d’un genre nouveau, celui dont les fils sont strictement issus du vide, absolument comme des paroles ;

du livre à emporter après la croix de l’histoire et le retirement en face du champ de ruines, dans l’hôtel où les serviteurs de la pièce d’artillerie me retirent sous la presse de la ruine, car on parle également de livre à grand tirage : ainsi The Black Swan

retirement pour écrire et pour produire la matière à partir du vide, pour recharger l’arme dans le virtuel, et qui est littéralement l’exploration de l’abysse le plus intime, celui qui se jette dans le cœur de la ligne, en arrière dans le monde, et qui fait recommencer d’écrire ;

retirement pour écrire et pour creuser la ligne de défense du marché, en face du champ de ruines, dans un hôtel à la métaphysique et même à la géologie étranges, puisque s’y déclarent les couloirs labyrinthiques du service ;

retirement pour écrire qui est l’exacte genèse du marché et qui reproduit, dans son strict geste, exactement l’image duale, ou devrais-je dire plutôt, virtuelle, de ce qui s’appelle pénétrer dans le marché et le faire –

du livre de la révolution qui sort de là, une fois que le sujet (de la révolution) est devenu le champ de ruines, une fois que l’écrivain s’est retiré dans l’hôtel pour écrire, ce qui est l’autre manière d’être pressé par la ruine et la seule manière de demeurer après cela, la seule demeure pour l’écrivain après que le champ de ruines lui a dit qu’il ne lui restait plus qu’à écrire et que cette nouvelle façon de marcher, tomber, chuter, traverser le vide, partir, demeurer, ne pouvait plus que prendre la forme de, et je dirais même emprunter, le véhicule de l’écriture : seule manière de partir avant de rester ;

du livre de la révolution qui sort de là, après la mise en place de tous les éléments du marché (le processus géographique) et qui ne peut plus alors – c’est la seule manière d’être relié – que précipiter la révolution du livre et mener au retournement de la couverture du livre au seuil de la place qui reste à prendre, et déclarer ouverte cette nouvelle façon révolutionnaire de fabriquer des livres,

alors mon occupation du site de Xerum, historique celui-là puisqu’il est la fente à travers laquelle Nouram s’était introduit dans le marché de l’Amérique et, à partir du vide qu’il traversait alors, comme tout leader révolutionnaire, avait fait provenir la matière ;

alors ma prise de la place de Xerum (ce qui pourrait vouloir dire, simplement, que j’y ai pris place, ne fût-ce que pour prendre la parole) est la forme même et le processus même de la révolution après celle du livre du marché, probablement celle de la technologie ;

alors ma « sortie » (ou mon entrée ? dans la place ? dans l’atmosphère ?) chez Xerum, peut également parfaitement s’identifier avec le retirement dans l’hôtel, qui est la place et la retraite de l’écrivain, d’autant que les deux serviteurs qui encadraient cette fois-ci le vide, m’y invitant et même m’y précipitant après m’y avoir arrêté et dit de m’y déshabiller, c’est-à-dire de me dépouiller de toute feuille et de toute inscription que j’aurai fabriquée pour aider ma mémoire et pour concevoir à l’avance mon discours –

car dans cette intervention qui m’était demandée, dans cette révolution qu’on attendait que je fisse, et dans ce vide, où je me jetasse, il fallait être tout nu, et n’emporter rien que j’aurai reproduit la veille ou seulement avant d’entrer, mais participer directement à l’événement, non pas improvisé, mais créé –,

les deux serviteurs qui m’ont indiqué l’embrasure du vide et m’ont littéralement invité à m’y avancer, me laissant découvrir, en même temps que la révolution, moi-même, c’est-à-dire qu’avant d’entrer dans ce vide-là, marcher sur ce sol-là, j’ai dû avant tout me découvrir,

ces deux serviteurs étaient M. et A., l’un et l’autre virtuellement aussi discrets et serviables qu’Ahmed et Manhal, mes deux serviteurs du Palmyra.

* * * * *

Je viens donc me retirer chez Xerum, prendre pied sur la surface de l’écriture, en réalisant la double sortie de ma boîte et de mon sujet, ne tardant pas provoquer une « sortie » de l’intérieur même de l’espace de Xerum, c’est-à-dire que depuis la fente où je me suis introduit, c’est le vide entier de mon sujet (et ce qui est non vide n’existe pas : cette pensée est aussi bien de Bitbol que de Badiou) qui fera bientôt craquer leur monde (to crack it open) et leur coffre à secrets (their safe), c’est mon vide qui colonisera leur espace en y laissant surgir la matière ;

je viens me retirer chez Xerum, c’est-à-dire de nouveau me tirer sur la ruine, être amené au bord de la ruine ; je viens provoquer le vide, créer l’événement, dire tout ce qu’il y avait à dire sur le marché à partir de rien, en ne précipitant que mon seul sujet, c’est-à-dire moi-même, dans le vide ;

je viens me livrer à l’ennemi avant de le retourner à moi, et de retourner la couverture de mon livre à l’entrée, je viens de nouveau me presser par la ruine, c’est-à-dire que mes hôtes, ces piliers du Xerum, m’ont de nouveau dit que je ne pouvais pas rester là mais que je ne pouvais pas partir non plus avant d’écrire (et l’écriture, ici, n’aura laissé aucune trace matérielle sur la page – car mes paroles ne se sont pas gravées ; elles ne resteront pas – mais aura elle-même constitué la matière de la page, puisqu’à ce niveau le plus bas et le plus plat, celui où on fait le pas de côté et où on presse le pas pour écrire, c’est avec le vide qu’on tisse la matière) – ce qui voulait dire, encore une fois, qu’il ne me restait plus qu’à écrire, l’écriture étant un rester plutôt qu’un être.

Si la révolution est une question de topologie, d’occupation de site et de retournement de la surface, alors, vingt-et-un ans après (mais le temps chronologique ici ne compte pas, et c’est comme si c’était hier, ce jour où Xerum eux-mêmes ont commencé à marcher), et alors même que Nouram, avant de fonder Xerum, m’avait donné ma place dans le marché (il m’avait donné un siège), c’est par son absence et par son vide, par le champ de ruines qu’il me laisse et par le site qu’on vient de m’ouvrir en s’encadrant à l’embrasure du vide, qu’il me laisse aujourd’hui toute la place ;

et ce n’est donc pas un hasard si c’est sur le site de Xerum, dans ce champ qui avait à la fois pour moi l’ancienneté de la ruine et la nouveauté de la révolution, sur cette place à laquelle je reviens toujours, la première fois parce qu’elle a été la première place qui me soit donnée dans le marché, et aujourd’hui, parce qu’elle est encore la place à partir de laquelle j’écris et dans laquelle je me retire pour faire le marché et provoquer le vide (pour faire le vide), ce n’est pas un hasard si c’est la table de Xerum, si c’est la compagnie de Xerum qui reçoit ma révolution (le vide où on m’a dit de me jeter), Xerum ayant eux-mêmes connu leur révolution,

puisque les voici aujourd’hui, après avoir essayé de m’assimiler et d’intégrer mon système, après avoir tenté de me dupliquer et de m’atteindre (comme un payoff), après avoir entrepris de me fabriquer, les voici qui se livrent à moi, qui m’ouvrent l’inconnu, et que devant tous me disent de faire la différence (et non pas l’intégration) et de produire ma pensée.

* * * * *

Je pensais être venu à New York pour rien, pour rien que le retirement et, en ce retirement, pour m’éloigner du livre et de la Place, accessoirement pour poursuivre une histoire impersonnelle avec les blondes new-yorkaises ;

je pensais être venu pour ordonner mon livre (sur ce point, je peux dire également que je l’ai fini ; ou plutôt que mon livre a commencé, qu’il s’est déclaré comme une crise, ou comme la guerre, puisque je l’ai introduit chez Xerum).

J’avais pressenti que le week-end se passerait en pure perte (The Lost Weekend), qu’à travers l’alcool, je ne jouirais jamais que de la compagnie de ce cafard, que j’ai d’abord vu voler dans la chambre (!) comme une sauterelle de l’Apocalypse, avant qu’il ne monte à l’assaut de mon lit avec détermination, ayant définitivement renversé toute figure féminine qui aurait pu prétendre à cette place ;

le fait était étonnant, car si je connaissais des cafards dans la cuisine, sous l’évier, ou dans la salle de bains, non loin des fentes et des interstices, c’est la première fois que je voyais un cafard s’étendre sur un lit ; je pensais en effet que l’odeur de l’homme qui y aurait dormi éloignerait l’intrus ;

et la lutte a alors été d’autant plus extraordinaire que le moelleux de la couverture et du matelas prémunissaient justement le cafard de s’aplatir sous ma claque et de s’exploser comme il aurait dû le faire si je l’avais écrasé sous le pied contre la surface dure du carrelage ou du parquet, et que, comme j’étais moi-même étendu sur le lit, ne pouvant y poser d’abord le pied afin de l’envoyer ensuite sur le cafard, déchaussé même, et démuni de l’arme conventionnelle de la semelle, je n’ai trouvé de premier ustensile pour claquer le cafard que la première tapette qui s’est présentée sous ma main ou qui m’accompagnait sur le lit, et qui était ce cahier même,

le cafard ayant ainsi provoqué, en une seule action, en un seul assaut, les deux surfaces où je m’étends personnellement, celle du lit et celle de l’écriture, échappant à la fois aux deux, la couette étant trop molle et le cahier trop peu rigide pour presser et finir la carrière de ce cafard à la résistance déjà grande ;

je pensais que le vide de mon séjour était trop grand et la grandeur de ma perte du week-end trop irrémédiable pour que le passage par Xerum puisse compter ; or voici que le lit (qui aurait dû accueillir une femme) et le cahier qui est mon seul compagnon (celui qu’on a dû me dépêcher à Baalbek) s’annulent l’un contre l’autre dans une claque qui n’a su trouver que le vide et que l’échec, autour d’un cafard royal (ou était-il révolutionnaire, était-il la section d’assaut de la victoire révolutionnaire ?) qui est devenu, par la force des choses, mon seul sujet,

ne pouvant pénétrer mon cahier et mon lit que dans un effort supplémentaire de mon écriture et de ma volonté, et d’abord en me réduisant à l’idée de la solitude où je me suis trouvé réduit, méditant dans cette chambre ce qu’aurait pu être une métamorphose à la Kafka, ou un cloporte à la Flaubert ;

et voici que, l’alignement des trois femmes blondes n’ayant finalement rien donné dans cette nuit de la pleine lune, c’est la révolution que j’ai menée chez Xerum, moi leur cafard royal, qui me paraît être le but unique de ce séjour et le couronnement de ce vide, la victoire de l’insecte, l’assaut de la couverture du lit, la résistance des couloirs labyrinthiques, le cafard à la carapace dure qui s’introduit et qui ne s’écrase jamais ;

la fente s’étant ouverte chez Xerum où introduire mon cafard et me laisser désormais courir, sans m’arrêter, dans leur cuisine et dans leur entière industrie.

 

28.05.2009

La fente (IV)

Si j’ai atteint le stade, ou plutôt le plan, où je peux écrire à partir de rien qu’une fente sur la table, c’est-à-dire à partir d’un double rien, puisque la fente n’est elle-même constituée de rien (que du vide), n’aurai-je pas réussi à retourner toute la logique du sujet et du support ?

La relation avec l’écriture est devenue tellement directe et immanente que cette fente qu’il me faut pour écrire, cette fente dans le bois, cette marque vide, cette question vide, ne va certainement pas fournir la matière de l’écriture et qu’elle va désormais représenter la chose qui, je le réalise maintenant, me fait écrire en premier, avant le sujet et le support et la matière, et qui est simplement l’hésitation préliminaire, qui est la question de l’écriture en ce sens le plus trivial où l’on se demande, avant d’écrire, ce sur quoi on va écrire.

Ainsi cette fente serait-elle la marque de cette hésitation, de ce creux qui s’ouvre de nécessité, non pas sur la page blanche, déjà blanche, mais un niveau au-dessous, dans la matière même qui supporte la page, dans la matière qui sera la plus voisine de moi au moment de cette interrogation et qui est forcément celle de la table ; la matière, ou plutôt le vide, dans lequel doit seulement se précipiter un sujet. Ainsi cette fente serait-elle le vide dans lequel je pousse mon sujet – et toute la question du sujet et de l’inspiration se réduirait-elle à la question du vide, du bord du vide, et du saut dans le vide – et qui, dans l’échange et la conversion qui se produiraient alors, deviendrait le vide qui me pousse à écrire.

* * * * *

L’immanence et la matérialité de l’écriture deviennent ici telles, la succession des événements à cette surface et l’incorporalité des causes deviennent telles, en matière d’écriture (lorsque cette matière est réduite à ce point), que l’hésitation, la question : « Sur quoi écrire ? », qui précède forcément l’écriture, devient elle-même, pour la simple raison qu’elle la précède, la cause de l’écriture.

Je ne sais si je dois placer la fente comme un préliminaire temporel, à savoir que sa compagnie et de me pencher sur elle, sur son bord, me seraient nécessaires avant que je ne commence à écrire, ou comme un voisinage spatial, à savoir qu’elle devrait être jetée à côté de mon cahier avant que je me jette dans son vide, comme le correspondant et l’étalon et la mesure (comme la marque, j’allais dire, comme le contrat qui me lie) de la ligne que je jetterais moi-même sur le cahier.

Cette fente, devenue le correspondant de mon écriture, ne voudrait ainsi dire qu’une chose – car elle me parle, littéralement – à savoir que je corresponds avec elle, que je lui écris ou qu’elle me dicte ce que j’écris. Elle voudrait me dire que la relation de l’écriture avec son extérieur – et toute l’écriture ne se décline-t-elle pas comme la question de cette relation ? – est, et a toujours été, celle de la correspondance, de l’émission de messages, de mots qui franchissent le vide ou qui proviennent de lui, et que, lorsque cette question est réduite à son strict minimum, à la stricte concentration de son point, comme j’aurai réussi à le faire au terme de cette longue expérience (ou carrière : l’idée de creuser) de l’écriture, elle devient alors une question débarrassée de toute occasion et de tout sujet : elle devient la question minimale de l’extérieur qui serait réservé à l’écriture. Dans le cas de Barton Fink, c’était par exemple la question, que se posait l’écrivain sorti de la boîte, de ce que contenait la boîte qui contenait la tête de l’écrivain.

* * * * *

Lorsque, de cette question de l’extérieur, on taille les branches qui seraient inutiles à cette correspondance, lorsqu’on considère qu’il faut, pour écrire, au minimum un cahier où jeter des lignes et une surface matérielle, de préférence en bois, où appuyer le cahier (sachant que le sujet, le lieu d’écrire, a été auparavant réduit à une ruine, à un champ de ruines qui n’indique plus, par sa différentiation, que la nécessité d’être-là ou plutôt de rester-là, la nécessité d’être-là en reste de l’écriture, de rester-là dans le lieu où il ne restera plus et où il n’y aura plus lieu qu’à écrire, sachant donc, que tout sujet transcendant qui aurait pressé sur l’écriture comme par en haut s’est trouvé dernièrement réduit à ne presser par rien d’autre que par l’immanence, par la différentiation qui n’avait pour matière que la propre brisure et la pure localité de sa ligne, c’est-à-dire à ne presser que comme une ruine), alors ce qui pourra au minimum, dans ce dépouillement qui est celui de l’essentiel, tenir lieu d’extérieur pour l’écriture, ou plutôt, d’intervalle vide que celle-ci devrait franchir pour aller et pour provenir, ce qui pourra tenir lieu de correspondant pour lancer l’écriture (car en écrit, donc, toujours à quelqu’un), c’est cette fente dans la matière de la table qui correspond donc absolument – car dans ce détail minimal de la différentiation, la localisation de mon écriture, qui ne serait pas encore complète avant qu’elle ne fût asservie, au-delà de la place où je me trouverais, au-delà de ce coin de la salle où j’écrirais, à la table matérielle elle-même, n’aura plus comme système de positionnement global que le strict local, ce qui veut dire que le lieu, que la localisation sera ici absolue – à mes lignes.

Et je songeais alors que si cette fente, cette marque du vide dans la matière de la table mais qui faisait une différence, cette fente qui était donc une entaille, la dette matérielle qui m’accroche à la table et me lie à elle (qui me lie si bien que plus l’heure tourne et plus le plan d’écriture pivote, plus le pont du vaisseau s’incline sur l’abîme et menace de m’y précipiter sans sujet qui tomberait avec moi, plus mes options se réduisent aux purs mouvements réflexes, à la matière qui serait rattrapée par la matière, au corps qui ne saisirait plus que le corps, et plus cette fente dans la table s’avancera comme la seule attache, comme le seul accroc capable de me retenir de glisser, littéralement comme la seule prise qui serait offerte à ma main), je songeais que si cette fente était capable à elle seule de me pousser à écrire, que si l’écriture ne devait, en fin de compte, ainsi surgir de rien, si rien, une fente, une marque, un creux dans la matière, la chose dont on imagine le plus difficilement qu’elle puisse fournir à l’écrivain une matière à écrire, pouvait ainsi me faire écrire, alors pourrait s’ouvrir ici l’accès à l’espace où Pierre Ménard écrit.

Moi je me suis asservi et attaché à cette fente ; j’ai besoin de l’avoir sous les yeux, sous le cahier, pour écrire, et j’écris alors sur elle, je la répète, et lui, pourra-t-on dire, lui, Pierre Ménard, aura eu besoin d’une autre marque vide, d’une autre fente dans l’établi qui supporte l’écriture, et qui ne pourra donc rien lui apporter de plus ; lui, Pierre Ménard, aura eu besoin de la fente du Don Quichotte.

 

19.05.2009

Disparition de la table

L’écriture est le processus même de la contingence, une suite continuelle d’événements imprévisibles qui a lieu absolument en dehors de la possibilité et de sa médiation et qu’il faut pourtant gouverner, anticiper et entreprendre, en un mot, qu’il faut commencer. Aucun contenu, aucune forme d’expression venant attaquer ce contenu, aucun mécanisme dont la production viendrait du cœur, aucun générateur de mots et aucun moteur de l’écriture ne pourraient m’assurer que je commencerais d’écrire, pour la raison que l’événement, dont l’écriture n’est que la « mise en ligne », est l’inverse d’un contenu et qu’il est un contingent, c’est-à-dire un contenu dont le contenant n’a plus de paroi et dont la logique de production s’est retournée. L’événement de l’écriture est un inexistant, comme dit Badiou, une situation arrêtée au bord du vide.

L’événement est ce qui incomplète la situation (le mot est encore de Badiou) et ce qui la retourne, proprement révolutionnaire ; il est le changement radical, alors comment pourrais-je m’établir dans l’écriture, et en instaurer le régime ? Le nom de l’écrivain est ce qui m’échappe avant tout, sans parler du nom de l’événement qui échappe même à la situation où il survient. Comment alors me dire écrivain ? Dans quel état, et dans quelle sympathie avec moi-même et avec mon sujet, avancerais-je tous les matins, afin de m’installer à ma table d’écriture ? Comment me dire écrivain et nommer une fois pour toutes cet événement de ma capacité d’écrire ?

J’ai réussi, avec mon genre d’écriture, à remonter complètement à la surface. Aucun sujet que je complète et auquel je revienne m’attacher, jour après jour, afin de donner la suite au « passage » du jour précédent. Je n’écris sur aucun sujet, mais dans la torsion pure du moment, laissant venir à mon écriture la pure irrégularité de la surface : ce qui va l’accrocher là, la déclarer là, comme une guerre ou comme une crise.

Et pourtant les jours d’écriture se succèdent. Je me suis enchaîné à une nécessité d’écrire, que je ne saurais nommer « habitude » (comme si cette « folie » du mot habitude pouvait régler quelque chose ; à moins que ce ne soit pour dire que c’est mon corps qui écrit, que c’est lui qui a pris le pli de la plume et de la matière qui n’a aucun poids, de cela qu’on pourrait ôter à mon organisme sans en soustraire un seul gramme, ou alors en n’en soustrayant justement qu’un gramme, ce qui est le suffixe de l’écriture) et que je ne saurais dire déterministe, si bien que l’événement de l’écriture a beau être pour moi toujours la première fois, éternellement recommencé et éternellement oublié, impossible à prévoir et ne supportant aucune vie et aucun pari, il y a bien, malgré cela, quelque chose qui m’anime et qui me mène tous les jours à l’écriture ; il y a bien cette capacité de marcher qui doit bien être contenue quelque part et assurée de ma compagnie – mais l’homonymie avec le mot « marché » est peut-être là pour me rappeler qu’à ce « marcher-là » de l’écriture il n’y a aucune capacité et aucun contenu ; car le marché est justement ce qui succède au vide de tout contenu ; il est la suite après la fin, un épuisement qui se met en branle et qui se met à marcher, à force d’épuisement et à force d’avoir perdu toutes ses forces.

* * * * *

Commençant toujours absolument à écrire et devant malgré tout recommencer à écrire, je n’ai trouvé rien de mieux pour m’enchaîner à cette impossibilité que de retourner la situation. Comme le commencement d’écrire est un événement, en tant que tel appuyé sur le bord du vide, et que rien ne le déclenche (je devrais dire plutôt que ce qui le déclenche, ce n’est rien, rien qui appartienne à la situation), j’ai réussi à trouver ce rien et à le garder là, à m’attendre. C’est le rien de la fente de la table sur laquelle je me suis mis à écrire (écrivant ainsi sur rien et étant assuré, de la sorte, de toujours commencer à écrire et de produire cet événement inexistant), le rien de l’absolue absence de la chose qui me relierait à cette table et qui ferait que, pour écrire, il me faudrait cette table et nulle autre.

Car cette table, je ne la vois ni je la sens. Nulle de ses propriétés étendues ou mécaniques n’est impossible à dupliquer par une autre table qu’il suffirait de régler à la même hauteur et à la même inclinaison. Je ne peux même pas prétendre que ce soit une propriété quelconque de sa surface, qui n’affecterait alors que ma vision ou mon toucher – car il est certain que cette table n’a aucune odeur et qu’elle n’émet aucun son –, ou un quelconque signe ou une singularité de sa face qui se signalerait à mon regard ou à mes doigts (une fente, une tache, une aspérité, un quelconque objet du désir, aussi obscur soit-il), qui me la rende ainsi indispensable, puisqu’en écrivant sur elle, justement je ne la vois plus et je ne la sens plus, justement je la couvre de mon cahier que je recouvre de mon écriture.

Elle ne devient plus rien, cette table, ou sa matière, sous la surface de l’écriture. Car l’écriture est absolument absorbante. Une fois que son processus se déclare, c’est un monde entier qu’elle attire et qu’elle retourne. En écrivant, l’homme se retrouve marcher sur la tête, exactement situé à l’envers de l’endroit où il écrit, absorbé et retourné comme un gant dans la pointe de l’écriture ; alors comment cet homme, une fois embarqué dans ce voyage-là, une fois transformé en la pointe improbable de l’écriture, une fois lui-même devenu une pointe, un rien, l’événement de l’écriture, cela qui ne se prévoit pas mais qui pourtant se succède, cela qui est un déséquilibre permanent, ce processus qui n’est complet et qui ne se déroule qu’à être, à tout moment et en tout point, absolument incomplet, comment cet homme pourrait-il encore se situer dans l’espace et se référer à ses repères, comment pourrait-il guetter une fente ou reconnaître son terrain pendant qu’il écrit ?

Et pourtant cette table est ce qui me manque absolument pour écrire. Elle est ce qui arrive toujours à manquer et dont le dépêchement jusqu’à moi va marquer l’histoire d’une croix ainsi que le commencement de l’écriture. Elle est ce qu’il me faut absolument pour écrire, absolument sans raison. Non que ce manque de raison ou que cette absence d’agence directe entre l’être de cette table et le recommencement de l’écriture soit une raison pour ignorer l’identité de la table et pour penser qu’une autre quelconque pourrait la remplacer. Non, cette table bien particulière, que je reconnais parfaitement à sa fente et à sa matière, est absolument celle qu’il me faut pour écrire, sauf que ce serait m’égarer infiniment que d’essayer de deviner par le biais de quelle particularité et pour quelle raison.

Le problème qui se concentre là et qui se resserre là, et qui est sans doute la formulation exacte du problème de la contingence, revient justement à préciser (Bergson) que cela n’est absolument pas une raison de penser que cette table est contingente si l’agence directe entre aucune de ses particularités et le déclenchement de mon écriture est parfaitement inexistante, ou de penser que je pourrais écrire sur n’importe quelle autre si la raison pour laquelle je dois absolument écrire sur elle reste introuvable, mais que, bien au contraire, cette table est nécessaire et que, s’il me faut celle-ci et aucune autre, bien fixe et bien elle-même, c’est pour pouvoir justement faire jouer le « sans raison » et épuiser, pour cette table-là et pour aucune autre, l’infinité de raisons pour laquelle je n’écris pas sur cette table (ce qui veut dire, ici, qu’aucune de ces raisons n’est celle pour laquelle j’écris).

La table n’est ainsi ce qu’elle doit être absolument, c’est-à-dire elle-même, et ne m’est nécessaire, que dans la mesure où je m’épuise à trouver les raisons particulières qui feraient qu’elle le serait. C’est-à-dire que dans ce manque de raison et dans ce vide que j’aurai réussi à fixer, ce n’est ni plus ni moins que la contingence de l’écriture (l’écriture comme événement) que j’aurai réussi à « matérialiser » et à répéter. J’aurai traduit la nécessité d’écrire (qui ne sera jamais une somme de possibilités) en la nécessité négative que cette table-là, sur laquelle j’écris, soit absolument celle-ci.

* * * * *

On a envie de penser que la corrélation entre la table et moi est insondable et que réside là comme une non-commutativité essentielle (la clé, comme on le sait bien en théorie quantique, de l’indéterminisme essentiel). En effet, si je réussissais à exprimer la cause qui ferait que cette table déclencherait mon écriture, si j’isolais ce mécanisme causal dans le contexte de la vision ou du toucher ou de l’action mécanique, alors quelque chose commuterait, alors j’aurais trouvé la raison pour laquelle ce serait cette table qu’il me faudrait et aucune autre. Mais j’aurais alors, en essence, échangé cette table ; car cette expérience, ce contexte où le lien entre la cause de la table et l’effet de l’écriture aurait été exprimé, serait alors reproductible ; une autre table ferait aussi bien l’affaire dès lors qu’elle reproduirait cette cause.

L’absence de cause n’est pas due à une ignorance de la cause : il s’agit d’une absence principielle qui vient de ce que le processus d’écrire est irréversible et inéchangeable. Ce processus est une différentielle unique, une singularité qui n’est pas reproductible mais que j’ai simplement réussi, par le biais de cette table, à répéter. C’est cette table non commutative (qui ne commute donc pas avec la propriété, reconnaissable en elle, qui me ferait écrire et qui serait telle que n’importe quelle table pourrait la reproduire, rendant ainsi le phénomène de mon écriture potentiellement indépendant de son contexte) qui me confère la propriété de rester lancé pour toutes les fois comme le dé nietzschéen et de parvenir ainsi à recommencer à écrire sans qu’à aucun moment je n’aie réduit l’écriture à une possibilité, à un phénomène que je pourrais prévoir.

Au fond, l’expérience d’écrire, cela qui me fait écrire, est essentiellement unique et non reproductible ; j’ai été moi-même donné dans cet événement-là, dans ce lancer-là pour toutes les fois (un lancer immémorial, qui a eu lieu dans mon passé pur). Rien ne l’explique ; le contexte en est unique et absolu, et l’acte d’écrire en dépend fortement. L’irréversibilité a déjà eu lieu. J’ai depuis longtemps arrêté d’écrire (au double sens du mot, bien entendu).

L’acte d’écrire n’est pas à introduire dans le lieu ou dans le temps, comme une circonstance reproductible, mais dans la matière, en un seul coup qui a lieu pour toutes les fois. La table n’est ainsi que le moyen que j’ai trouvé pour répéter cet événement unique. La table n’est pas la cause de l’écriture, car l’écriture, dont l’expérience est unique mais que je répète (à la différence des expériences de laboratoire qui sont générales et qu’on reproduit), est essentiellement indéterministe. Mieux, elle est contingente ; elle est le processus même de la contingence ; elle en est le signe. Car sa matière, muette et sans cause, n’est qu’une surface en fin de compte. Ici la matière n’a pas de poids, c’est-à-dire qu’elle ne s’associe pas au volume. Pour cette raison, elle ne produit rien ni ne reproduit rien, mais ne fait que rappeler, répéter, le contexte perdu et non constructible de la première écriture. Cette table est un signe muet, une nécessité vide : simplement, il faut qu’elle soit là pour que j’écrive.

* * * * *

Inversement, cette table, cette continuité de la matière (car bien qu’elle soit traversée par une fente, c’est continûment cette table qu’il me faut) serait là pour assurer l’impossibilité à laquelle je fais face tous les jours, à savoir la nécessité de soutenir l’événement absolument impossible de l’écriture. Car voici un événement qui incomplète la situation. Dans quelque situation que je me trouve, je ne peux jamais prétendre que je suis en état d’écrire. Ce qui n’empêche pas, bien sûr – là réside le caractère de l’événement –, que, me trouvant dans une situation donnée, soudain, sans raison, l’événement de mon écriture se produise. L’écriture est ainsi un miracle et j’aurais pu m’en tenir à l’intervention divine si mon intervention ne devait pas, en la matière, être justement continuelle. Car non seulement je ne peux pas prévoir d’écrire, mais je ne suis, à aucun moment de l’écriture, assuré de continuer d’écrire, si bien que si je ne réussis déjà à nommer l’événement du commencement d’écrire qu’une fois qu’il a lieu, c’est à une impossibilité bien pire que la suite me destine, car ce sera un événement sans nom que je serai alors continuellement en train de poursuivre.

C’est comme si je disais que je devais fournir un effort pour maintenir le déséquilibre ; que chaque moment, chaque arrêt, de l’écriture était à son tour absolument singulier et me dépassait toujours, ne me laissant la possibilité de le nommer que par après ; mais que, du fait même de la continuité de l’écriture (car l’écriture est en ceci différente des événements ordinaires que son événement est continuel), il me fallait bien désormais nommer cette continuité ; l’écriture, en tant qu’événement, n’étant certes jamais une chose qui existe, mais la continuité de l’écriture, qui désigne l’écrivain et que celui-ci doit bien reconnaître, devenant en revanche, et à un niveau supérieur, une chose qu’il fallait cette fois nommer une fois pour toutes : un objet qui apparaît.

La table, dégagée à l’extérieur de cette impossibilité, serait ainsi le support de l’acte de nommer cette chose de niveau différent. Non pas que la table fût le nom de l’écriture, mais elle serait cette chose qui me ferait supporter l’impossibilité de nommer l’écriture, et donc l’impossibilité d’écrire. Car enfin, on ne peut pas commencer d’écrire ; la pensée commence toujours au milieu ; et ainsi la table serait-elle la traduction littérale de cette impossibilité de commencer en un point. Elle serait le milieu où je commence (le milieu, la matière, le contexte inéchangeable de la contingence) et qui a donc déjà, en tant que point milieu, toujours dépassé le point de départ.

Je parlais d’un pivotement de la perspective qui permettrait de séparer la possibilité de la contingence et de donner à cette dernière son milieu (là où elle commence toujours sans crier gare, sans pré-venir mais en venant, sans prévoir, sans point de départ). Ma table se déclare alors comme le milieu de la contingence, comme la chose qu’il me faut avoir sans raison pour commencer cette chose qui n’a pas de nom et dont la continuité insupportable de son manque de raison impose de trouver un support et une raison pour la nommer.

Si j’ai retourné la perspective et trouvé le moyen de ne pas commencer dans la possibilité, c’est donc par impossible qu’il me faut dire le moyen, ou plutôt le milieu, où commencer dans la contingence. Et cette table sans raison et sans cause visible ne serait alors ni plus ni moins que ma place (et la contingence n’a qu’une place où arriver), cela qui fait que je suis chez moi lorsque j’écris et que je dois me sentir chez moi pour commencer à écrire. Une auto-affection, une auto-sympathie, l’intuition de mon écriture qui capturerait là la contingence absolue de son commencement.

Je le répète : la matière de la contingence, devenue continuelle et forcée, s’est matérialisée dans cette table à laquelle ne me lie que le vide, c’est-à-dire le bord désormais délinéé et reconnaissable de l’événement. La continuité de l’événement est dans la ligne de son bord.

* * * * *

Or, cette table même, ce signe de l’impossibilité d’écrire, ce manque de raison, cette fondation de l’événement répété et continuel de mon écriture et qui est la fondation majeure et même l’embrasure du vide, cette disparition matérielle, cette disparition à l’intérieur de la matière – car j’y suis introduit, par cette table ; je suis dans son milieu –, ce retournement de la situation qui faisait que si la matière était sans événement et que l’événement était ce qui arrête la matière et incomplète la situation, alors c’est aujourd’hui l’événement, devenu continuel comme un milieu continu, qui trouverait dans cette table rejetée au bord de l’événement, dans cette table devenue le support inéchangeable de l’écriture, sa matière, or, cette table a donc mystérieusement disparu.

Au lendemain du jour où, pour la première fois, l’armée entière de serveurs, instruite par moi, s’était chargée de la retrouver afin de la remettre à ma place, la table s’est volatilisée. Elle s’est absolument retirée et soustraite de tout le milieu des 2 M. Jusqu’alors elle ne manquait jamais à sa place que par un jeu de permutations, et elle y retournait aussitôt (soit que je l’y ramenasse moi-même soit qu’on le fît pour moi) pour recharger le sens de mon écriture et en réarmer les distributions. Or, elle manque, aujourd’hui, absolument, de la place tout entière ; si bien que je ne sais plus où commencer, ni pour la retrouver ni, par conséquent, pour écrire.

Ou alors cette disparition, qui n’est plus ici de l’ordre de la matière, ni de l’ordre de l’événement, mais qui est un vide encore plus creux et encore plus énigmatique, est-elle, au contraire, la raison pour laquelle il me faut aujourd’hui absolument commencer à écrire ; ce vide d’un ordre nouveau, ce néant, étant tellement intense et tellement personnel que son bord me repousse en mon propre nom et au nom de l’absolu, si bien que je finis par trouver là le meilleur support pour l’écriture et une matière subjective à la fermeté sans pareille.

Le plus étonnant c’est que, vu de l’extérieur, cette disparition de la table me libère (de ma propre tyrannie, ou de celle de l’écriture ?) et que me voici redevenu libre d’écrire sur n’importe laquelle pourvu qu’elle reproduise un certain nombre de conditions requises pour écrire. Le jeu des permutations, la commutativité, peut de nouveau régner. Mais vu de l’intérieur, cette manière, qui est aujourd’hui la mienne, d’écrire sur n’importe quelle table et par laquelle je renoue avec le mode classique de la contingence, et bien que cette manière d’écrire ne fasse extérieurement aucune différence avec celle du premier venu, fait justement toute la différence, parce qu’elle suit, dans mon esprit, et invisiblement aux yeux des autres, la disparition de ma table.

Voici donc venu un support d’un genre nouveau : celui qui me redonne à écrire sur n’importe quelle table (dans cette contingence-là, superficielle) mais dont la nécessité est en réalité d’autant plus forte et singulière qu’il est lui-même fondé par la disparition unique, celle-là proprement non reproductible, d’une table unique.

Cette disparition ne fait extérieurement aucune différence (puisqu’il s’agit d’une disparition). Qui pourrait dire, s’il entrait en ce café et m’y voyait écrire, ce qui manque à sa place ? Et quelle différence cela fait-il pour moi que cette table, qui n’est plus là, ne soit plus là ? Il faut dire que la situation s’est encore retournée, d’une façon cette fois-ci suprême. C’est mon intérieur qui est devenu extérieur, c’est ma propre identité qui fait aujourd’hui toute la différence et qui me fournit le support.

Je suis à l’extérieur ; la table aujourd’hui c’est moi, puisque moi seul sais que cette table a disparu ; et comme c’est elle qui me fait écrire et que j’écris toujours, au lendemain de sa disparition, malgré cela, c’est donc que j’écris encore sur cela. La continuité de l’événement de l’écriture, qui était impossible pour la raison que l’événement était essentiellement discontinu, fait ainsi que c’est le vide qui change aujourd’hui de niveau et qui se complique, que c’est le vide qui se différentie et qui devient de plus en plus intense, puisque cette table qui n’est plus là, qui n’est absolument plus là, est encore là, désignée par sa disparition que moi seul connais et que moi seul nomme, et qu’elle me fait continuer d’écrire.

24.02.2009

La fente (III)

Je retrouve la table n°1 aux 2 M, celle qui est légèrement surélevée et dont le plan de travail est légèrement incliné, celle dont le bois est traversé par une fente sur la largeur, qui est devenue pour moi le sillon de l’écriture, la ligne gravée sous la matière que j’imprime moi-même et devenue ainsi l’écho de ma propre ligne.

L’écho n’est pas que la répétition vide du mot : il est la répétition du mot par le vide, l’appel qui est comme un rappel – car on retourne éternellement du vide – qui dit à l’écrivain que si lui sait occuper l’endroit à partir duquel il écrit, l’écho est l’envers de cet endroit, le lieu d’où ce qu’il écrit revient à lui. L’écho est la mesure de l’espace où écrire, son « cri » peut-on dire, l’appel du vide qui est comme l’exclamation de reconnaissance de l’écrivain, un signe de familiarité : un mot d’accueil de la part de l’espace.

Cette fente dans le bois, dans cette matière de la table qui donne à la matière subjective que je couvre de mon écriture toute son épaisseur, qui lui donne son support et même sa racine – car le papier provient du bois : dans l’un et l’autre, les mêmes fentes, les mêmes interstices et les mêmes craquements –, cette fente est l’écho de ma propre ligne, parce qu’elle est vide et qu’elle se creuse, parce qu’elle s’entaille et qu’elle recule dans le bois ; alors que la mienne est la ligne à remplir.

La fente répond à ma ligne comme l’écho ; elle redistribue le sens de mes lignes : elle, la case vide encore plus vide que le cahier qui est arrivé à manquer sur le champ de ruines et qui m’avait alors redistribué dans la géographie, dans l’espace du livre qu’il a fallu alors emporter de là en une pièce. Elle est plus vide parce qu’elle est plus creuse.

Le vide du cahier était le premier rappel ; mais il résonnait alors dans un espace un peu trop vertical, comme si l’écriture devait encore couler de source et s’épancher dans ce cahier. Il a fallu que ce vide premier du cahier découvre un autre vide : celui qui a eu lieu sur le champ de ruines, où l’appel du vide des ruines, cette absolue nécessité d’écrire sur les ruines, a alors plaqué le cahier et la nécessité de ma matière subjective à même le sol, venant se substituer au cahier à tous les sens du terme. Le vide des ruines se substituait d’autant plus au cahier que celui-ci est arrivé à manquer, et l’appel du vide est alors venu coucher dans l’immanence la relation qui restait encore transcendante entre le vide et l’écriture.

Car c’est sur ce cahier que j’écris et je devais alors écrire sur elles. Je ne pouvais écrire que sur ce cahier – une impossibilité qui est l’autre face d’une nécessité – et à cela elles répondaient en me pressant d’écrire, en me disant que je ne pourrais pas ne pas écrire puisqu’elles ne me laisseraient pas partir avant que je n’eusse écrit.

Le vide des ruines (celui qui me pressait d’écrire sur elles en vertu de leur vide) est venu m’attacher au lieu ; il est venu rendre le lieu d’écrire, qui est d’ordinaire celui du cahier, beaucoup plus situé, comme si l’absorption de mon écriture par le lieu se traduisait en la disparition de plus en plus complète du contenu et en la persistance du seul lieu, de la seule nécessité, du « là » de l’écriture ; le champ de ruines étant ainsi devenu un immense cahier qui n’était plus transportable, qui venait couper court à mes voyages, en m’arrêtant et me répétant que c’était là qu’il fallait écrire absolument ; comme si le champ de ruines était devenu l’occasion absolue d’écrire, tellement absolue qu’elle avait perdu tout sujet qui pourrait encore la rendre facultative ou relative.

* * * * *

Et c’est maintenant le vide de la fente de la table des 2 M qui me vient après le vide du champ de ruines et qui vient me rappeler au lieu premier de mon écriture qui est absolu parce qu’il est premier, ce lieu premier du coin de la salle des 2 M. Et c’est alors comme si, après avoir écrit sur le cahier, et sous le cahier, à même le champ de ruines, à même l’appel absolu du vide de l’écriture qui se traduisait par le lieu le plus vide et qui, pour cela, me pressait d’autant mieux d’écrire (qui me pressait à tel point que le cahier y a manqué, que l’impératif d’écrire n’en fut que plus puissant, et que cela prit la direction du retrait dans l’hôtel et du retirement du livre), c’est alors comme si, après avoir découvert, sous le cahier, la croix de l’histoire (le point vide et absolu du processus historique de l’écriture) qui a donné la nécessité du livre, je retournais maintenant à ma place, aux 2 M, à la permutation des tables près, et que, y retournant après avoir traversé le plan du cahier jusqu’au plan du dessous, celui de la ruine de l’écriture, celui du lieu de la différentiation, celui de l’embranchement vers le virtuel (là où commence la réponse à la question : Qu’appelle-t-on écrire et pourquoi écrit-on ?), celui qui soude l’écrivain à l’immanence du plan et qui ne lui laisse plus le choix ni du sujet ni du lieu (qui ne lui laisse plus aucun espace, aucune hauteur, aucun transcendant ou articuler un choix), le plan qui ne lui laisse plus que la presse de la ruine, qui ne lui laisse plus que la nécessité d’aborder la question de l’écriture en lui ayant retiré, par le vide et par la ruine, par le principe de différentiation de la ligne de défense du marché, cette ligne de l’écriture qui est la case vide qui n’écrit pas, tout moyen de l’aborder par le sujet ou même par la matière subjective, c’est comme si, retournant à ma place après la traversée de ces deux plans successifs, je ne me retrouvais maintenant écrire ni sur le cahier, ni sous le cahier (sur le champ de ruines et l’immanence du plan), ni sur la table, mais dans la table.

Qu’il est insoutenable et impossible, le contact enfin établi avec ce plan, juste au-dessous du plan du cahier ! Le contact avec l’interstice entre le cahier et le lieu, avec le plan mobile qui me laisse croire que je peux écrire où je veux, sur le sujet que je veux, à condition d’y transporter le cahier, et qui, parce que j’aurai établi avec lui ce contact et que j’aurai posé sa question, forcément se videra, forcément me répondra par un son creux, forcément me répondra en me renvoyant le support qui me permettra d’articuler sa question et qui est le support du champ de ruines, c’est-à-dire l’immanence même ! Qu’il est terrible ce niveau zéro de l’écriture où l’écrivain devient lui-même un vide qui peut résonner avec le vide et écrire sur n’importe quel sujet, sauf qu’en se recueillant enfin sur ce plan, celui où se recueillent les ruisseaux du sens censé couler au niveau au-dessus, l’écrivain n’a plus tous les sujets mais aucun sujet, ou plutôt le non sujet ; il n’a plus que l’impératif de rester – drôle d’habitation – et seulement le lieu d’écrire.

Cette fente, ce sillon creux qui traversait le plan de la table et qu’il m’a fallu cette fois absolument retrouver pour regagner mon lieu, était ainsi devenue ma marque distinctive dans l’espace où écrire, celle à travers laquelle je devais absolument couler, celle qui faisait écho à ma ligne, celle dont la matière est vide (c’est une fente) et d’autant plus vide, pour l’écriture, qu’elle se situe à mille lieues des sujets de l’écriture et de son contenu. Que pourrait avoir à dire l’écrivain (quel être dans ce qu’il dit), et que pourrait avoir à écrire l’écriture, sur la fente qui traverse le bois de la table sur laquelle il écrit ?

Et c’était alors comme si l’acte mystérieux d’écrire dans la table trouvait son expression en cela que l’écriture coulait désormais à moi depuis la fente de la table et qu’à mesure que j’écrivais, ce flot de mon écriture n’était pas constitué d’une ligne qui coulerait sur la page d’on ne sait quelle source en altitude et quel sujet transcendant et élevé, mais d’une exsudation qui me viendrait de l’autre côté de la surface, de l’épaisseur même du bois, de ce vide – comme diraient Joubert et Blanchot – qui se trouverait dans la matière, d’une matière qui ne serait plus celle du sujet ni celle de la matière subjective sur laquelle j’appuierais pour écrire, mais celle de la simple corrélation – or, le vide et la corrélation sont une seule et même chose – qui ferait que j’aurais besoin de la compagnie de cette fente et de la relation avec elle, que j’aurais besoin de la relation à travers elle et non pas avec elle (car elle est une fente et pour aller vers elle, à sa relation, je ne peux que la traverser), que j’aurais besoin de l’avoir sous les yeux pour écrire ou même pour reconnaître mon écriture, pour me sentir chez moi avant d’écrire, pour avoir sur la pointe de l’écriture tous les éléments, ceux qui viennent du vide et ceux qui viennent de la matière. (Mais pouvais-je encore dire, à ce stade, que la fente était jetée-là dans un plan qui pouvait tomber sous mon regard ? Pouvait-elle être là, elle qu’il me fallait, elle qui me reliait, elle qui évoluait désormais dans un autre domaine et sur un tout autre plan ?)

* * * * *

Quelles vagues, quels flots, venaient-ils à mois à travers cette fente ? Quel autre attachement avec le lieu d’écrire ai-je mis à jour là ? Quelle absolue matérialité de l’écriture ai-je découverte ? Car c’était alors la question du bien-être de mon corps et de celui de mon écriture. Ce n’est pas que la ruine me pressât ici d’écrire. Le vide était plus grand. Car le vide, ici, ou plutôt la fente, ne faisait que désigner mon propre lieu, ma propre nécessité : ce qu’il me fallait absolument. Comment désigner cette nécessité de localiser la fente de la table auprès de moi, en relation avec moi, autrement que par la catégorie de l’espace cardinal et de la relation métrique ? De dire que la matière de mon écriture coulait de cette fente est absurde, car quelle matière pourrait-elle couler du bois de la table ? Comment décrire la propriété absolue, que je réclamais, de cette table, autrement que par un long processus (celui de l’écriture, peut-être) qui s’arrêterait net au moment où il serait comblé, et c’est le moment où j’aurais enfin déplacé cette table jusqu’au coin de la salle et l’aurais remise à sa place ?

Le besoin impérieux d’une bouche pour la matière, d’une bouche pour souffler contre le vide de mon cahier, le besoin d’une fente, dans la matière de la table, qui ne prononce rien de plus que la nécessité d’une recomposition (ou d’une obsession) : la remise à sa place de cette table et d’aucune autre, ce besoin est-il autre chose, encore une fois, que la manière de poser une croix sur le processus temporel de l’écriture et de répéter que je ne sais quelle suite donner à l’écriture, que ce n’est plus la suite qui m’intéresse mais son lieu absolu, le lieu où elle peut s’arrêter absolument, bien sûr, et auquel tout revient ?

Quelle maladie, quelle paralysie de l’écriture que celle où je réclame cette table ? Comment retrouver et reproduire la sensation du désir impérieux de cette table, la sensation de propriété et d’appropriation assouvie que j’ai eue au moment de la replacer ? Il me semble qu’il n’y a rien de plus vide à vouloir exprimer cela, et pourtant qu’il n’y a rien de plus important. Comment expliquer aux autres que c’est vraiment là où s’arrête l’écriture ? Comment, de cet arrêt, obtenir une répétition, une relance ?

Dans mon repliement total, c’est comme si je disais qu’à partir de ce nœud de l’écriture, de cette table et de sa matière fendue, et qu’au lieu d’aller vers la transformation du bois en table, puis en papier, puis en cahier, rempli de la matière de l’écriture, puis en livre que j’irai multiplier dans le but que de lecteurs viennent acheter cette matière, ou au pire, si personne ne l’achetait, que ce soit moi qui m’en tirerai avec la matière d’un livre, c’est comme si je disais que je me « tirais » dans le sens absolument opposé, celui où j’ai tiré la table jusqu’à moi, celui où, pour clôturer mon écriture et me satisfaire de cette matière qui n’appartiendra jamais qu’à moi et dont je serai toujours le seul à pouvoir la reconnaître et à désirer finir avec elle, c’est moi qui achèterais cette table ; toute mon expérience de l’écriture, tout mon âge (cette matière également fendue) de l’écriture, se soldant ainsi dans le retour à la matière d’origine, où, au lieu que ce ne soit le public sans personnalité qui emporterait le livre, cette matière la plus transformée, ce serait l’écrivain qui s’en tirerait et s’en retirerait, qui battrait en retraite en emportant la table ; toute cette expérience et cette histoire de l’écriture n’ayant en définitive servi qu’à l’attacher à sa table (au sens plus fort que sentimental, comme s’il y avait pris effectivement racine), et où le processus de sens que décrit Massumi serait inversé, de sorte que ce ne serait plus le livre qui emporterait tout et referait tout circuler à la fin, mais que l’on opérerait un retour au point de départ de Massumi, celui du rabot qui travaille le plan du bois, celui de l’outil qui attaque la matière primitive qui est à l’origine et du livre et de la posture de l’écrivain, en un mot, à ce premier vide au cœur de l’attaque de la série de l’outil dans la série de la table (Deleuze), et dont la fente qui me retient, à laquelle je reviens, est le rappel absolu, c’est-à-dire qu’elle est la marque du vide, de la pointe de l’écriture, et de tout ce qui m’enchaîne.

L’autre matière à convertir – car je plonge désormais réellement à ce niveau – est le réel lui-même. Aujourd’hui je n’envisage plus la conversion comme un processus de différentiation, mais comme un processus d’ordre supérieur (au commencement, il y a la conversion) où c’est le réel qui serait à convertir, de sorte que la part d’actions, issue de cette conversion, ne pourra qu’être cette forme de réel converti qui sera alors nécessairement la contingence.

En fait, suivant Meillassoux, je cherche à déduire du système lui-même, à travers la conversion de la matière exacte qui précède, à savoir le crédit et l’état de la métaphysique, la nécessité de la contingence et de l’actif contingent, et donc la nécessité du marché. Mon guide aujourd’hui est que le crédit est une sorte de réel, que la conversion conserve le réel (elle conserve son ordre de différentiation) et que le réel converti (sachant l’opération de conversion et la différentiation du réel d’avant : hyperinflation ? mort ? abysse ?) ne pourra plus alors que se différentier de la façon qui me convient.

20.02.2009

La fente (II)

J’ai fait mon tour, cette semaine, en dehors des 2 M : mais était-ce un tour dans les possibilités alternatives offertes ? Suis-je allé comparer les 2 M aux autres lieux, d’une manière quantitative, mesurer le volume des autres salles, ou leur lumière, ou leur bruit, et jusqu’à la taille et le degré de confort des tables et des chaises ? Aurais-je pu alors simplement changer d’endroit et oublier ainsi que les 2 M n’est pas un endroit pour moi mais un envers, un lieu d’écriture et d’échange qu’on ne peut, pour cette raison, échanger contre aucun autre ? Ai-je oublié les marques que j’ai laissées dans ce lieu et celles qu’il a laissées sur moi ?

Les 2 M n’appartient plus, à mes yeux, au domaine du possible et du facultatif, mais il est devenu mon milieu, celui qui m’enveloppe complètement et qui me laisse justement commencer au milieu (alors qu’il aurait fallu tout recommencer depuis le début, au Flore). Je ne m’explique pas autrement -- en tout cas pas sans répéter mon attachement à ce lieu qui est devenu tellement complet et tellement total qu’il ne laisse même pas une altitude où le transcendant pourrait s’articuler pour me laisser choisir -- que, une fois revenu aux 2 M, c’est à une permutation sans lumière et sans espace que je me sois prêté, c’est une surface encore plus stricte que j’aie cherchée à rejoindre, celle de la table même sur laquelle j’ai pris l’habitude d’écrire, qui porte le numéro un, celle qui est un peu plus élevée que les autres et dont le plan est légèrement incliné comme un écritoire, dont la surface est traversée par une fente qui est devenue pour moi le point aléatoire, la case vide qui redistribue toute mon écriture, et que, ne retrouvant pas ma table à ma place, je me sois aussitôt attaché à regrouper les éléments de la combinaison qui me fait écrire et qui est le chiffre de mon « coffre à merveille », à savoir ma place, celle au coin, et ma table, qui n’y était pas forcément asservie et enchaînée – cette permutation me le démontrait justement – et qu’il m’a fallu alors (dans un jeu de permutation de celle-ci et d’autres tables où je n’avais, comme dans certains puzzles, qu’une seule case vide où je pouvais pousser, et de laquelle je pouvais alternativement retirer, une table à la fois de façon à mettre en mouvement l’ensemble) identifier, entraîner, et faire revenir à ma place.

Cette permutation de tables matinale aux 2 M était ainsi la meilleure preuve et la meilleure conclusion de l’inanité de ma recherche extérieure, celle qui avait eu pour but de substituer les 2 M par un autre café. Elle en était la preuve de l’inanité, car elle se substituait à cette substitution. Sans remettre des conclusions verbales à ceux qui les attendaient (aux amis qui voulaient savoir si j’avais trouvé un meilleur endroit pour écrire que les 2 M), sans rien conclure moi-même dans ma propre conception, rien qu’en revenant habiter cette salle, rien qu’en revenant m’y poster et y re-dresser mon plan de travail, ne le dépassant toutefois d’aucune tête qui aurait reconnu les lieux et prononcé leur habitation, pour ne pas dire mon habitude, au nom de quelque transcendance, mais m’y recouchant plutôt de la manière immanente qui revenait à m’occuper, à même le terrain, sur le plan même de la salle, de la permutation des tables, rien qu’en retournant de la sorte, je donnais la meilleure preuve matérielle de mon incorporation dans ce lieu, de l’attachement à lui de mon activité et de mon être, à travers un médium qui n’était plus celui, extérieur, de la recognition et de la substitution des lieux dans l’espace des choix possibles, mais le médium du bois, de la matière même qui constituait les tables qui constituaient ce café.

Peut-on mieux pénétrer la matière d’un café et son milieu ?

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