09.08.2011
La petite réalité
Difficile de réussir la transformation du temps quand on manie un instrument de précision comme le mien, qui recherche le mouvement dans le fond de l’immobilité et l’infinie fracture de la ligne. Je voudrais changer et me projeter (ce que j’ai appelé « sauter à l’intérieur de moi ») mais c’est curieusement l’écriture qui me rattache à ce que je suis et qui me fournit l’articulation du mouvement. Ce ne serait pas, ainsi, une autre réalité que j’envisagerais, une étendue déserte qui me libérerait, mais la réalité même de l’écriture dans laquelle je m’enfoncerais, laquelle deviendrait de plus en plus étroite à mesure que je m’y enfonce, et me séparerait de plus en plus de la compagnie des autres. Elle me ferait même apparaître, à leurs yeux, de plus en plus comme un fantôme, comme l’habitant d’une réalité dégénérée.
Je recherche l’intensité et le regroupement de tous les détails du monde et de tous les événements dans une seule méditation qui me rendrait différent, dans une ligne où tout s’éclairerait et où, pour passer, le temps n’aurait plus besoin de se succéder ; comme si ce qui le ponctuait était soudain devenu le même et se superposait, comme si les événements du monde étaient devenus un seul et même événement dont j’explorerais indéfiniment le déroulement non temporel, la dimension qui fait sa différence et qui n’a lieu ni dans l’espace ni dans le temps – une copie de la réalité qui en retiendrait l’infini déclenchement, une œuvre comme celle de Pierre Ménard. Mais comme j’ai choisi l’écriture comme l’instrument de cette méditation – là où d’autres seraient vraiment immobilisés –, je reste dépendant d’une toute petite réalité, qui me nourrit et doit me fournir la matière d’écriture et jusqu’au support sur lequel m’appuyer, mais qui me dérange avant tout et que je veux fuir au lieu de m’y arrêter.
Il doit en être du mouvement de l’écriture comme de tous les autres mouvements du corps, c’est-à-dire que l’on croit sa ligne infiniment fine et l’on idéalise l’espace où il a lieu ; on le sépare du muscle qui l’articule dans une inversion similaire à celle du mouvement du bras, où l’on croit que le cerveau commande à celui-ci de se replier et d’entraîner à sa suite la contraction du muscle (et même, on va jusqu’à penser que l’objet ultime du mouvement du bras, celui qui demande le plus d’effort, est de contracter le biceps, la preuve visible de cette contraction apparaissant comme le couronnement du mouvement et justifiant que des culturistes passent leur vie à accomplir des mouvements qui ne reviennent qu’à contracter et faire saillir les muscles), quand la réalité est que le cerveau commande le muscle et que c’est cette masse aveugle, qui n’a ni orientation ni hauteur ni perspective, qui entraîne à son tour le mouvement, enchaînant à celui du bras le mouvement de détail des doigts et produisant comme sa conséquence dernière, c’est-à-dire la moins précise, la plus incertaine et la moins active (la moins concentrée), le mouvement de l’écriture, lequel apparaît tout d’un coup, dans un renversement caractéristique, véritablement original, lui-même le véritable lieu de la pensée et premier même au cerveau dans la chaîne de mouvements.
De la même façon, la réalité qui produit l’écriture ne doit-elle pas être celle du monde idéal où je la projette – à supposer même que ce monde existe et soit plus qu’une image – mais tout simplement celle du monde premier, et même primitif, qui la suscite au moment où elle commence. Je veux dire qu’il n’y a sans doute pas plus au monde qui me fait écrire et qui se développe en écriture que la très petite réalité avec laquelle je commence matériellement, celle-là même qui me dérange : la hauteur et l’inclinaison de la table, la densité de l’air et du bruit, la nature du mouvement qui m’entoure : celui de la rue, de la maison ou du plein air, où il arrive que je sois pour écrire.
J’ajouterai également au mouvement de la petite réalité, qui est le seul à avoir lieu et dont tous les autres mouvements doivent se développer, le mouvement de la lumière et de l’ombre, tellement lent qu’il est imperceptible, et qui m’aide à découper les plans, c’est-à-dire à trouver mon refuge et la continuité du mouvement, à savoir me soustraire au mouvement du monde tout en faisant mine de trouver le mien.
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Ainsi, jusqu’à ce que mon mouvement ici-bas se réduise à suivre celui de l’ombre et que ma concentration me rende aussi petit, dans le monde, que la graine de lumière, jusqu’à ce que se produise en moi une accumulation telle que je n’aurai plus besoin de rien prouver et de rien échanger et que ne m’attende plus que l’épreuve ultime, l’examen de passage après lequel je ne saurai plus rien, je devrais me contenter d’une articulation encore imparfaite, d’une situation moyenne où tous mes liens ne sont pas encore resserrés et le nœud de mon écriture n’est pas encore réduit à un seul point de précision. Je devrais encore supporter de loger à l’ombre de choses faites par les hommes, c’est-à-dire faites de compromis, et accepter l’idée que le monde que je veux réduire à la pointe de mon écriture ne soit pas encore si facilement réductible et qu’il m’offre, proportionnellement, beaucoup plus encore de vides et d’intervalles que des points d’enchaînement parfaits et des extrémités ; en un mot, que ce monde parfois m’échappe et même qu’il me délaisse et que la majeure partie de mon processus d’écriture se perde encore dans l’aléatoire de l’intervalle et l’impondérable de l’articulation.
Je veux dire que l’écriture est une négociation indéfinie avec les imperfections du monde et le manque de rigueur et de justesse de ses calendriers, et que, ne pouvant être, ce matin, à la fois à deux endroits différents, à vélo sur la route de montagne avec Badih et Nabil et assis devant ma table d’écriture dont le relief n’est pas le moins accidenté, j’ai dû négocier avec le monde et choisir, des deux places, la deuxième, acceptant seulement, comme matière pour remplir mon attente et l’intervalle à la résolution finie où j’étais momentanément placé, l’effort impossible de la pensée qui consiste à ramener le mouvement de Badih et Nabil au mien – encore une fois une inversion et une idéalisation, ou plutôt l’illusion de leur chemin possible : un monde possible, un idéal accessible de l’écriture qui est qu’en écrivant je réussirais à placer Nabil et Badih au centre de mon point, quand la réalité est celle de l’intervalle irréductible, du mouvement de Badih et Nabil qui n’a rien à voir avec le mien et seulement, accessoirement, de l’effort de la pensée, qui ne parviendra pas à son point de précision mais qui définira mon entière position par l’effort même que j’aurai fourni pour atteindre le point.
En un mot, la modestie de mon effort est telle que je recherche à créer une situation d’écriture rien qu’en utilisant les faits les plus rectilignes et les plus secs de ce matin, à savoir que Badih et Nabil sont partis et sont séparés de moi et qu’il ne m’est resté que la place vide de l’écriture ; la petitesse de ma réalité est telle que, de l’intervalle qui me sépare de Badih et Nabil, je veux créer un monde et même une logique, pourquoi pas faire renaître tous les détails du monde ancien où Badih, Nabil et moi étions en équipe ou en formation ; en un mot, je cherche à m’épuiser à la recherche de la chose supplémentaire qu’il y aurait à dire sur le compte de notre amitié et de notre monde ancien, si, en ce matin qui est le plus important parce qu’il est le dernier en date, nous avons été séparés plutôt que réunis ;
quand le vrai mérite de ma position tient dans l’inversion du but et du moyen, l’effort ayant été louable, non pas en raison du monde infini qu’il aurait été de toute façon impossible de reconstituer sur la base d’un fait aussi sec et anodin que ma séparation de ce matin avec Badih et Nabil, mais en raison de l’intervalle même de ce matin, des trois heures que j’aurai passées à écrire en pensant à Badih, à Nabil et à ce monde impossible ; le plus grand monde et la plus grande réussite revenant, à mon âge et à ce stade évolué de l’été, à savoir tenir une position et à passer le temps, même s’il s’agit d’une position insignifiante et d’un rien de temps.
Car le mystère de la transformation du temps tient tout entier à cette inversion de la machine de l’âge et du processus de vieillissement. Le temps ne coulera pas autrement ; c’est juste qu’il faut savoir placer, dans l’intervalle de temps, les mots qui ont le sens adapté à l’âge et à l’été – et l’effort mesuré.
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Ma transformation serait réussie si je parvenais à arrêter l’été dans une image que j’emporterais, si un certain mot, qui a un certain sens, pouvait soudain trouver sa place dans l’intervalle et soudain, par cette justesse, tout le sens de l’été s’illuminer. Il y a une révolution constante qui a lieu au fond de moi et qui me rappelle que je suis fait de la même matière que le monde qui m’entoure et que l’univers dans son expansion, les étoiles les plus lointaines dans leur mécanique inconcevable, ne sont pas étrangers à mon moindre petit battement et à ma moindre petite pensée.
Cette équation a l’air statique et comme postérieure à un constat ; elle a l’air d’un résultat qui nous est imposé par la pression du monde sur nous, par une logique qui nous a depuis longtemps dépassés ; quand je dis qu’elle peut être ramenée au moindre petit instant qui succède au précédent et que le monde peut recommencer dans le moindre petit intervalle. En un mot, les formes et les mouvements qui m’entourent, dont la familiarité me fait oublier le commencement, peuvent tout d’un coup se remettre à naître et c’est à la genèse du moindre instant et de la moindre petite forme qui l’occupe que je pourrais de nouveau assister, depuis mon siège, lorsque j’accomplirais, par la pensée, l’effort dont je ne suis que le pivot et l’articulation, le passage entre la complication de l’instant et l’immensité de l’univers dont je ne suis que le moyen.
À l’heure où mes filles remplissent des cahiers de vacances pour capturer l’été et remplir le temps, je pars, à l’inverse, dans une opération de compression de l’image et de l’intervalle. C’est à rebours que j’accumule, et tout l’été se sera idéalement déroulé pour moi lorsque, pour finir, j’aurai saisi le commencement et transformé le temps en mettant dans la tête de celui que j’ai été au début de l’été toute la richesse et tout le détail du film qui aura suivi.
J’ai une telle liberté, après l’examen de passage, qu’il suffit de regarder autour de moi pour décider du jour et de la direction où tirer le premier trait et commencer la ligne de séparation entre le futur monde et la future œuvre. Sans doute l’intervalle de l’été se « réduit-il », pour commencer, à l’espace de cette liberté. Sans doute garderai-je la possibilité de l’œuvre comme une sonnerie de rappel intime, comme un ordre secret qui ne servirait qu’à moi et qu’à me faire avancer, comme le déclic ou le culbuteur qui me ferait migrer entre les échelles et traverser de grandes distances, combler de larges fossés, me rapprocher des autres ou m’en éloigner, chaque fois que j’aurais rempli en moi le prochain intervalle de pensée, franchi le pas suivant, accompli le saut infime.
Ce n’est pas un récit ou le déroulement de l’histoire qui me lient à ceux qui m’entourent et donc au monde qui suit, mais désormais cette seule logique intense, cette seule possibilité de l’œuvre intime, cette possibilité de repli qui est doublée de la plus ambitieuse conquête et qui me fera interpréter le ballet du monde et ses insignifiances, l’effort que fournissent les autres pour trouver eux-mêmes la voie et eux-mêmes se rapprocher du cœur de l’été, comme la référence renouvelée à ma compression, comme la preuve de ma propre accumulation.
Je commencerai petit à petit à construire la distance qui me sépare des plus proches comme la variation de cet intervalle intime. Le roman statique que j’écrirai, où rien ne semblera bouger et ne se dérouler que l’été dont je cherche à fixer l’image, sera en réalité dynamique, mais complètement situé et complètement creusé. Plutôt que mon œuvre ne se déroule extérieurement, comme le récit d’un lien impossible et inintéressant entre des choses qui bougent sans raison et sans aucun point, mon œuvre sera que je remonterai à l’instant premier et que sans cesse je m’interrogerai sur le sens qui vient de ce que les autres existent et s’approchent et s’éloignent de moi et même me rencontrent, quand je ne fais, à mon tour, que rester à ma place, occupé seulement par le prochain passage intime, perdu dans mes pensées et cherchant, au-delà d’elles, à me situer.
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