21.06.2011
La nouvelle image
Je laisse les détails et le processus s’occuper d’eux-mêmes et je me précipite au sommet en ayant rassemblé, dans mon envol, toutes les pièces de ma machine simple. Si j’avais voulu le créer en pensée, je n’aurais pas pu matérialiser le vélo que j’ai enfourché jusqu’au Victoria Peak comme un balai de sorcière, ou plutôt – ainsi m’a-t-il semblé au sommet – comme une canne magique (car après tout le vélo n’est fait que d’une roue et d’une chaîne que l’on tient ensemble avec un tube qui ressemble à une canne pliée, et en montant à vélo, surtout après l’avoir poussé à ses côtés, on a l’impression qu’on se fait aider, pour s’appuyer au sol, par un autre jeu de muscles que celui de la marche ordinaire et que l’on se fait guider autrement que par les pieds ou par le bout rigide d’une canne, mais par un mécanisme à peine démultiplié et par un bâton qui s’est articulé pour s’appeler « guidon »), aussi vite que je n’ai fait celui-là, ni avec une précision aussi grande.
Ma relation avec le vélo se complique – mais je peux dire, inversement, qu’elle se simplifie – et si on me répond qu’il faut être tordu pour acheter un vélo rien que pour faire un seul voyage et gravir un seul sommet et que ce n’est pas de la sorte qu’on institue avec un guide ou le compagnon d’une vie une relation saine et durable, je répondrai que j’ai simplifié, au contraire, à l’extrême, la manière de choisir mon partenaire, et qu’au lieu d’hésiter et de ne savoir choisir le jour où je prendrais un vélo, sans parler du vélo que je prendrais (de sa marque, du magasin où je le trouverais), je me le suis laissé dicter par la nécessité, et c’est dans un ordre inverse de l’histoire et de la géographie, de l’espace et du temps, que j’ai progressé, en reculant depuis la précision du point où je devais être joint à ce vélo (The Victoria Peak), et depuis la précision de la date où il me le fallait (le lendemain sans plus tarder), jusqu’au seul endroit où je pouvais l’obtenir à Hong Kong et le construire aussi vite.
Or, l’enchaînement de pensées ou devrais-je dire plutôt, d’images, que j’ai laissé se faire en bas pendant que je m’isolais dans la seule idée du sommet et dans l’exclusivité de la relation inversée avec cette machine redevenue simple après s’être compliquée et élaborée, était celui-là même qui m’avait amené à Hong Kong et dont l’objet pouvait se résumer en disant que j’étais venu à Hong Kong pour m’exprimer et parler du produit de ma boîte, justement à une banque d’un genre inconnu, ou du moins, avec laquelle la relation se découvrait et devait peut-être, bientôt, de compliquée qu’elle nous serait apparue au départ, elle-même se simplifier et se résoudre brutalement dans une constitution inverse de l’idée, et même de l’image, en tout point similaire à celle qui m’avait fait assembler mon vélo ;
et d’ailleurs, en poussant un peu sur les éléments de ma machine à penser, comme je pousserai bientôt sur les pédales pour conquérir le sommet, je suis sûr que je pourrai former avec mon véhicule industriel (ma boîte), la technologie dont elle est faite (le pricing des produits dérivés) et le sommet qu’elle doit conquérir (les desks de trading) une chaîne qu’il faudra inverser comme j’ai inversé celle du vélo,
et je suis convaincu qu’une « nouvelle » banque comme MQ Bank, qui mélange Sydney et Hong Kong, ne se gagnera plus désormais par le processus d’expression ou de « démonstration » ordinaire – celui que j’ai laissé en bas – mais par une expression unique et originale, à l’image de celle qui m’a emporté au sommet, où l’expression et le point passent avant le véhicule ou la procédure et les constituent seulement par après.
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Rien n’est fait encore en matière de produits dérivés, et l’industrie ne connaît pas encore de procédure matérielle. Il est clair que mon point isolé et mon expression personnelle sont plus brillants que n’importe quel processus stochastique sur lequel on a pu longtemps penser fonder le pricing des produits dérivés. La machine est tellement jeune que l’on peut, selon le sens, la dire simple ou compliquée, et ce n’est pas seulement pour une question de style que tout le sens de mon voyage à Hong Kong pourrait se subordonner à ce sommet que j’ai voulu conquérir à vélo et à cette seule aventure.
Cela pourrait être absolument le fond de ma pensée, et même devenir le processus de ma boîte entière, que de me distinguer d’abord par une expression singulière, celle de n’être venu en premier lieu à Hong Kong que pour acheter ce vélo et réaliser cette image de moi au sommet du Victoria Peak, et de ne m’être exprimé devant la banque sur le sens de ma boîte et de ma technologie que de manière accessoire, ou du moins parfaitement subordonnée à mon seul exercice et à ma seule satisfaction.
Je laisserai les processus temporels et les procédures ordinaires de l’industrie se débattre et s’annuler en bas, pendant que je réaliserai que la matière des produits dérivés est encore trop jeune et trop incertaine pour se prêter à autre chose que la précision de l’expression, ou même la pure rhétorique.
Ainsi n’y aurait-il rien de plus sûr et de plus définitif que le discours que j’ai prononcé chez MQ Bank, et la logique des produits dérivés devrait-elle se conduire en pensant que les deux heures pendant lesquelles j’ai parlé sont elles-mêmes l’aboutissement de mon projet, plutôt que tout autre résultat commercial comme celui où MQ Bank finirait par extraordinaire par acheter une licence de notre produit.
En attendant de trouver la matière de ce marché qui est censé retourner celle de la probabilité et en comptant que la probabilité est elle-même la chose la moins sûre ou la plus spéculative ; en pensant que rien ne compte davantage, dans cette vague atmosphère, que la densité et que celle-ci atteint son maximum lorsqu’on sait réduire l’espace, comme moi, à un seul point et l’époque entière à un seul temps de parole, il n’y aura aucun mal à inverser le sens de l’histoire, en attendant, et à prétendre que tout ce voyage et toute cette occasion ne sont qu’un ornement de mon discours, ou du moins, la manière de le présenter la plus appropriée.
Je sais qu’il ne restera rien de mon discours à MQ Bank, et rien non plus de ma conquête du Peak à vélo, de plus qu’une image ; alors pourquoi ne pas penser qu’il s’agit là d’une photographie de ma pensée ; que mon seul art consiste désormais à me produire tout seul et à me donner les plus belles occasions de m’exprimer ?
Ce n’est pas par agence directe que MQ Bank souscrira à notre technologie et je ne crois plus à la cause et l’effet ; mais c’est plutôt un arrière-fond de paroles qui se constituera dans cet espace où la vérité et la probabilité – elles-mêmes jadis construites dans d’autres environnements – ne vont pas tarder à disparaitre ; ce n’est pas directement qu’il faut attaquer les catégories de la pensée mais par un gonflement progressif de paroles, par une aventure qui ne prend pas la direction de la foule et du monde mais plutôt celle de la singularité.
À la limite, il suffirait que je croie seul à mon discours, et que je le prononce seulement avec suffisamment de force et d’exclusivité. L’occasion a l’air de m’ouvrir les portes ; un certain fond de mes paroles a l’air de se faire entendre ; et ma réputation aujourd’hui me précède. Mon livre semble me destiner à ces entretiens privés. Je parle et l’on me croit, sans que mes paroles soient suivies d’effet ; et pour passer le temps entre les entrevues, pour me donner une contenance et même de l’espace, pour dire pourquoi je suis ici, je découvre des sommets et j’invente de toutes pièces les machines pour les surmonter.
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On imagine encore très mal comment l’industrie pourra se raccorder (sans parler de s’accorder) quand sera abolie la probabilité. Je ne peux pas prévoir, ni même entrevoir, cette époque-là. Il ne me reste plus, en attendant, qu’à me replier vers le seul point de l’image, que j’occuperai en entier.
C’est après la rhétorique, ou du moins en face d’elle, que la vérité a été inventée (Paul Jorion), et en attendant que se fasse celle sur les produits dérivés et qu’émerge une quelconque réalité, je peux au moins profiter de l’équipement qui est mis à ma disposition. Il y a là certaines salles que la probabilité ne peut plus peupler et où certaines nouvelles images sont attendues. Sans doute la mienne est-elle trop originale, quand on sait que je suis solitaire et que, pendant que je ne parle pas de notre produit et que je ne remplis pas cette boîte-là, les seules images qui me retiennent sont celles du livre d’où je sors et du vélo que j’ai dû assembler pour produire à Hong Kong l’œuvre la plus précise et qui s’imposait.
Autour de ce voyage à Hong Kong où mes partenaires me laissent aller sans discuter (pensant sans doute que ma position et mon âge dans la boîte commencent à le mériter) devrait s’organiser un nouveau programme de « vente » et s’instituer un nouveau style. La vente ne sera plus directe mais devra se faire comme un nouveau mode de pensée. Sans doute le marché des produits dérivés atteint-il à la limite où s’exerce la genèse de la vérité et de la réalité objective, et si l’on parle de recomposer avec un autre style pareilles catégories, alors il faudra d’abord rassembler les discours (la rhétorique) et trouver les places où les hommes du nouvel âge pourront s’exprimer.
Je prétends que je transite entre ces deux âges et entre ces deux façons de s’exprimer, et il est normal que la traversée soit solitaire. Ce n’est pas dans ma tête que l’on trouvera les nouvelles règles et les nouvelles lois, et il y a de fortes chances que je sois parti avant que n’advienne la nouvelle industrie. Je n’aurai été que l’instrument de passage, forcément solitaire et, à la limite, absurde et inexpliqué.
En attendant que se fassent après moi la vérité et l’histoire entière de l’époque suivante, je ne peux être livré qu’à moi-même et à ma logique propre – à cela, en particulier, qui me laisse penser et qui me laisse voyager. Or, le processus stochastique et le processus industriel sont trop loin de ma procédure personnelle. En tant qu’éternel insatisfait, et artiste de la course vers le sommet, je n’aurai pour l’instant créé qu’une bizarre et incomparable machine (équipage) – je ne sais comment la future industrie la transformera et l’adaptera à la future époque.
C’est à travers moi que le processus qui remplacera la probabilité trouvera son but, et il est normal que je perde personnellement, au passage, toute la notion de but. Ce que je fais est absurde (je transporte ma boîte à outils, ma boîte à penser, et mon vélo, et je ne produis que des performances solitaires qui n’obéissent à aucun programme ou logique présentable) mais c’est certainement de cet égarement du sens que se constituera la matière du suivant.
J’offre au sens une trop grande liberté : voilà le sens de mon absurdité. Pour commencer à chercher le nouveau sens, il faudra sans doute élaborer de nouveaux plans sur la base exacte de ma performance à Hong Kong. J’ai eu une certaine manière personnelle d’utiliser les services du Peninsula, et j’ai créé de toutes pièces cette aventure du vélo, et son entière machine. Pendant que je parle à MQ Bank, il faut rassembler mes paroles telles qu’elles se dégagent parmi les multiples et absurdes choses que je fais et, à partir de là, audacieusement, déduire la nouvelle façon de faire (the new craft).
22:10 Publié dans Produits dérivés | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : marché, probabilité, produits dérivés
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