14.03.2011
La table statistique
Je dois trouver le milieu où s’accumule la statistique et vibre l’onde qui lui donne du sens. Il y a un atome de la statistique que je dois découvrir. La statistique est faite et il ne s’agit pas de l’inventer comme la probabilité. La statistique renferme le mystère que la probabilité prétend éclairer mais qu’elle ne fait en réalité que confondre, écraser d’une lumière qui n’a plus rien à voir avec la matière et son secret.
On a voulu reculer depuis le plat de la statistique vers le sommet d’une seule pensée, avec la transcendance de la probabilité qu’on pensait capable de tout ramasser en un seul point et de remplacer réellement le territoire de la statistique par l’illusion de la succession. Quand je prétends qu’il faut se laisser aller dans la statistique, savoir s’aplatir dans son plan même et, dans une suprême immersion qui ne reculera devant rien sinon qu’elle fera reculer la pensée, lui prendre son secret.
La statistique a fait vivre la compagnie d’assurance, et a bâti pour ces populations ces tables de mortalité. Elle a ouvert le compte de l’assurance qui fonctionne, depuis, en circuit fermé et qui crée, pour cette raison, par une sorte de résonance temporelle et dans une boucle chronologique dont il faut savoir dénoncer la fausseté, l’illusion d’une génération des individus et d’une génération de leur mort probable.
La probabilité est née prisonnière entre les bras de la statistique, dans le carré d’une table et dans l’enfer d’un compte circulaire. La probabilité n’a jamais su compter, puisque c’est l’assurance qui le fait. La compagnie d’assurance s’est bâtie dans l’économie de ce compte, devenue sa spécialité, et bientôt son empire.
La probabilité ne compte pas ; elle n’est qu’un bibelot posé sur le bureau du président de la statistique ; elle n’est qu’un symbole, ce qu’un seul homme, parvenu au sommet de l’édifice – alors qu’il aurait dû rester plongé dans le plus profond secret – prend plaisir à contempler et à tourner et retourner dans sa main, pour se détendre ou pour résumer son œuvre dans une seule pensée, pour la représenter et la faire passer, ou plutôt pour donner la clé à ses successeurs, pour leur transmettre ce qu’il a déjà trouvé afin qu’ils cherchent ailleurs – quand ils ont cru qu’il n’y avait que cette seule clé à admirer.
Il faut laisser la probabilité perdue (c’est-à-dire retrouvée) dans l’évidence de son secret et dans sa fragilité de clé. C’est depuis la statistique qu’il faut aller, directement vers le marché. Il faut trouver dans son plan même la ressource d’avancer vers le cas singulier, sans jamais lever la tête vers la probabilité qui ne compte pas, et sans se laisser distraire par l’illusion d’une clé.
Si le temps de la succession ne compte pas dans le marché, justement en raison de l’échange qui nous permet, à la place de l’événement, d’être déjà en lui et à l’intérieur de son trait ; si le marché fait circuler l’argent qui seul compte dans l’enfer cyclique du compte de l’assurance, alors on peut comprendre que l’on se passe de probabilité dans le marché et que la « valeur actuarielle » de l’actif contingent vienne dans le même plan et dans la même régularité, de la même façon qu’elle est venue dans la statistique.
J’ai parlé d’une statistique du cas singulier, que serait le marché, et non pas d’une probabilité du cas unique. Je voulais dire par là que l’échange remplace réellement la table actuarielle, que l’échange n’est pas unique et ponctuel comme on le pense mais qu’il est une table entière. Dans l’abolition du temps sur laquelle compte et se repose le marché (lui qui inverse le sens de la visite en la visite du sens), s’ouvrent par l’échange justement l’étendue et l’intervalle – s’ouvre la frontière – où le cycle de la statistique et la répétition de sa chronologie, où la dimension entière de la table, peuvent avoir lieu.
C’est en pénétrant cette frontière qui s’ouvre qu’on peut rencontrer la population et la statistique comme un seul homme ; c’est dans la visite du sens, qui ignore la succession, que l’on peut trouver le seul prix.
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C’est à la frontière qu’on échange les prisonniers, et c’est la probabilité, prisonnière de la statistique, qu’il faut échanger contre le prix – c’est-à-dire que le prix s’y substituera – lorsqu’on s’avance vers la frontière dans la simplicité de l’idée de la pénétrer en pensée, comme je l’ai fait. La frontière n’a de sens que celui de visiter, en la pénétrant, le sens même, et de visiter l’événement. L’événement (ou le cas singulier) est le territoire qu’ouvre la frontière lorsqu’on la visite dans ce sens, c’est-à-dire lorsqu’elle s’ouvre pour la visite de son sens.
En ouvrant l’intervalle dans la frontière et en s’associant à son rythme comme je l’ai fait, on pénètre le territoire de l’échange. Celui-ci s’élargit alors et devient une table entière. Il remplace, dans un seul intervalle, dans une seule ouverture qui est celle de la frontière et dans un seul sens qui est celui de la visite du sens, tous les allers-retours de la table actuarielle, tout son détail, tout ce qui a chuté sur elle au cours du temps et qui s’y est inscrit, tout ce qui s’est succédé, en elle.
La table actuarielle n’est-elle pas le calendrier de la population et ne tient-elle pas gravé en elle le mystère de la succession que la probabilité, prisonnière, a cru résumer en une seule clé ? (La probabilité pensait détenir la clé de la table, et pensait ainsi ouvrir la porte et s’échapper de sa prison, sans réaliser qu’elle était prisonnière de la clé encore plus que de la table.) La table n’est-elle pas un héritage et une transmission, le meuble même qui a rassemblé la population et les générations, autour de laquelle ont déjeuné le père et le fils, ont partagé le pain et l’intervalle, se sont chargés à tour de rôle du sens de la visite ?
Avec mon abolition de la succession et ma proposition de remplacer l’écriture gravée sur les tables par une fente et par un vide, par l’intervalle même depuis lequel jaillit l’écriture et se transmet son mystère – ce que j’avais appelé le complément de matière, le trait de la contingence qui se durcit et qui commence à graver son sens, sa propre table, sa propre loi et son propre événement de l’autre côté de la frontière et de l’intérieur même du vide –, ne viens-je pas installer, comme le seul meuble de mon édifice, comme la seule matière et la seule plastique, comme le seul vide qui capture désormais le plein de la table et tout le détail de sa répétition, l’intervalle de l’échange ?
La table a lieu dans l’espace de la population (dans son territoire) et dans le temps de la succession. Il suffit de penser que ni l’espace qui suit la frontière ni le temps qui suit la succession n’ont lieu, et qu’à leur place, à l’intérieur même du vide qu’ils laissent et comme dans un retour éternel qui est celui de la ruine qui a lieu déjà (la ruine qui vient et qui remplace le temps et l’espace censés avoir lieu avant elle, qui les remplace forcément dans un jeu de substitution où l’espace et le temps ont été les premiers écartés et les premiers remplacés), n’a plus lieu que l’échange, qui est la visite même du sens et la visite même du vide.
La probabilité a été déduite dans la famille close et dégénérée de la table statistique où ne fait que se succéder et se remplacer, où ne fait que se féconder et se survivre, la même population ; elle est un enfant chétif et prisonnier, qui n’a jamais vu la lumière ou rencontré l’étranger. Ce n’est pas la probabilité qu’il faut prendre en sortant, mais l’argent avec lequel s’est raffermie la bâtisse de l’assurance.
L’assureur a su échanger la prime d’assurance contre la statistique dans le vase clos de sa table et de son compte. En ouvrant le compte et en ouvrant la prison, en sortant de la table, de la succession, de la gravité de l’héritage et de la gravure du trait hérité et transmis, vers la singularité de l’événement qui ne compte pas dans le temps et dans l’espace puisqu’il n’est pas encore identifié comme un état, c’est la seule idée de l’échange qu’il faut emporter. Il faut passer de la population et de l’héritage vers l’idée du fils unique, mais en éliminant du coup toute idée de succession. Ce qui restera alors de la « gravité » de la table et de sa matière, c’est l’échange.
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La table est nombreuse et matérielle. Elle compte et d’ailleurs elle n’est que cela, un compte, une banque, une population, un livre entier, une gravure et un retable. On a voulu la résumer en une seule pensée ; on a cru en posséder la clé et avec cette seule clé refaire pénétrer la pensée dans le mystère de la matière. Mais on s’est trompé sur le sens de la visite ; on a pensé qu’il n’y avait de sens à la visite de la table (et de son territoire) que celui de la succession.
Plus tard, je dirai qu’on n’a pas su s’attarder sur la frontière et ouvrir celle-ci comme je l’ai ouverte, pénétrer son sens même au lieu de pénétrer le territoire qui la suit. On n’a pas su pédaler comme moi sur une machine simple. On n’a pas su trouver la clé du mystère qui permet de replier la carte et le territoire entiers sur la seule ligne – la simplicité de la machine à penser qui m’a permis de rattraper l’histoire perdue de la région en refaisant à pied le trajet et le tracé.
On n’a pas su pénétrer la frontière et y créer l’intervalle vide qui permettra de rencontrer la population syrienne comme un seul homme et de faire succéder à la statistique autre chose que l’enfant chétif de la probabilité : rencontrer le seul homme de la population syrienne, non pas comme son représentant illusoire qui le sera avec probabilité et avec la fragilité de l’identité, mais comme le seul homme de la situation, celle que j’aurai créée moi-même en visitant ainsi la frontière et en l’ouvrant, en amenant mon marché et mon échange, mon écriture et ma relecture entière de la carte et du territoire, à la place de la table et des lignes déjà gravées.
Le cas singulier ne suit pas la population, et n’est pas mis à son pas. La probabilité, qui le réduit, donne l’impression que la population le suit et lui succède quand c’est lui qui la suit dans ce cas et qu’il est le fils dégénéré de sa visite conventionnelle. Quant au cas singulier irréductible, duquel va s’occuper l’échange, il ne suit de rien sinon d’une écriture comme la mienne qui s’appuie sur le vide, c’est-à-dire qui pédale sur une machine simple, sur une ligne qui est pressée des deux côtés par le vide.
Le vélo est la machine simple de la pensée et la seule façon de s’avancer vers la frontière, vers le territoire du cas unique. Le cas unique ne s’inscrit pas dans la succession, mais suppose un style révolutionnaire où la matière se crée du vide.
On a pensé que la table devait succéder à sa clé et la population succéder à l’individu avec probabilité, quand c’est la probabilité qui succède en réalité à la statistique et qui en est l’enfant prisonnier et handicapé. On s’est fait de la population la mauvaise idée, on s’est trompé sur son compte. Car la probabilité n’est que le concept de la statistique de la même façon que la possibilité est le concept de la contingence ; c’est-à-dire qu’on pense, avec l’arrogance de la pensée, faire suivre l’objet au concept, quand c’est le concept qui découle de la matière et qui en reste prisonnier.
Il ne fallait pas chercher dans la table sa clé et son concept ; il ne fallait pas forger un faux mystère que l’on croyait celui de la table mais qui n’était en réalité que son évidence et sa trivialité, justement le mystère taillé pour elle, la clé qui n’ouvrait que cette seule table. Il fallait trouver dans la table la seule chose qui restait et qui était le vide introduit en elle, c’est-à-dire la fente. Le vrai mystère de la table est cela qui l’échange en son propre nom et non pas au nom de son concept. Il est l’échange impossible de Baudrillard rendu possible par la force même des choses et de la matière.
Ce qui reste dans la table, une fois que s’est déposé son nombre et qu’a compté sa population, c’est justement son vrai mystère. Il ne faut pas regrouper la table autour du seul représentant, qui n’est qu’un prétendant qui veut avoir raison et toute la raison. Il faut trouver dans la table le cas unique qui la traverse et qui la vide donc de son contenu. Si on trouve dans la table cela qui est déjà unique et qu’on n’a pas rendu unique, alors cela se passera de la succession et se passera avant. Cela seul, en suivant de la table, pourra l’ouvrir.
16:32 Publié dans Immanence | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : probabilité, marché, contingence
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