04.02.2011

La maison syrienne

J’avais parlé de danser comme un fou, d’essaimer parmi mes amis le grain de folie que je leur devais bien. Si plus rien ne m’arrête dans le fond de l’instant qui suit et dans son secret sinon la chute et l’accélération, pourquoi ne pas aller remuer les pierres que V. monte en bracelets, en pendentifs et en colliers ?

Je me suis concentré jusqu’à ne plus valoir rien de précieux, rien de plus que la pierre que je suis devenu. Un jour je m’arrêterai par surcroît de densité, par l’impossibilité de déplacer la pierre et de la jeter ailleurs qu’en moi – où elle se réduit encore et je la laisse peser.

Si je raisonnais comme un collier ou comme une chaîne, si je gardais un œil ouvert sur le désir de m’attacher, je dirais que j’étais tombé comme une pierre noire au fond de son trou le mieux ajusté lorsque V. m’a rencontré et que les mots que nous nous sommes dits étaient alors aussi réduits que cette sortie – qui est en réalité une chute au centre d’un seul point, une prison absolue qui avait pour bords le point et l’infini, une frontière qui avait réduit la ligne même jusqu’au point et fait converger l’improbabilité jusqu’à la surprise de me trouver aussi réduit et aussi concentré, et de devoir malgré tout parler.

Je suis fort de toutes mes pensées et du droit de passer. Je connais la façon de traverser la frontière et de la simplifier. Et pendant que se durcissent dans mon ventre cette certitude et cette capacité de pénétrer, pendant que je perds le détail de la relation, le nom des terminaisons, l’adresse de mes correspondants et jusqu’au désir de leur parler, je me demande comment soulever cette pierre devenue moi et comment la jeter.

Je dois le saut et la danse à tous ceux qui m’entourent et qui gardent l’œil ouvert sur moi. J’ai résumé le chemin pour eux ; ma pensée concentrée les dispense du détail de ma vie. Je n’ai plus rien à leur raconter et je ne représente plus pour eux qu’une seule pensée. Je ne suis plus doté que d’une seule force, celle de percer, celle de me détacher (comme je l’étais lorsque V. m’a entendu prononcer les mots de la rencontre absolue) et de me précipiter à la rencontre du secret ; alternativement, la force de m’enfoncer dans mon puits et de refuser la lumière comme la distraction ; alors comment me lever vers eux et comment leur montrer le chemin ; comment leur offrir le raccourci ?

Mon trésor est indépendant. Je ne l’ai amassé pour aucun maître et sous le titre d’aucune académie.  Et mon crédit est si grand que je ne sais plus comment le changer. Je n’ai plus le temps de la mesure et ma seule étendue est l’intensité. Je n’ai plus d’autre possibilité que de chuter et de me précipiter. Avec ma traversée des frontières, j’ai perdu le sens des territoires et la patience du paysage.

Il faut bien que je respire pour avancer et ma progression ne peut pas consister seulement en points d’accumulation. Il faut bien que je dorme pour rester éveillé ; or, ces moments de détente et ces intervalles vides ne se produisent plus qu’à l’arrière de ma pensée. Je ne les partage plus ; ils sont devenus aussi secrets pour moi que s’ils étaient interdits. Pourtant, il suffit que je me retourne comme le véhicule aveugle que je suis devenu et que j’accepte d’offrir aux autres le revers de ma pensée !

Il suffit que l’instant suivant soit moins noir que le précédent, moins chargé et moins concentré. Il suffit que je tombe dans le sommeil ou dans le repos, plutôt que dans la gravité de la pensée, pour faire reculer le vide momentanément et trouver dans le souterrain de ma vie une clairière ou une caverne illuminée dans laquelle je pourrais de nouveau convier mes amis et leur raconter une histoire vraie.

Il n’y a pas plus avare que la pensée. Ce n’est pas donner que de se retenir de respirer. Si seulement je pouvais arrêter de compter et accepter de perdre mon temps !

* * * * *

J’ai été heureux ce jour de l’inauguration de la maison Khalil à Achrafieh et c’est cet espace-là que j’ai envie de revenir habiter en pensée. Mon droit d’entrée dans le lieu – ce que j’appellerais mon incidence, la façon dont j’éclaire cette galerie de tissus avec ma pensée – me donne la possibilité d’y retourner à volonté.

Voilà un endroit spécial où, pour être qui je suis, j’ai le droit de me trouver et d’être tout simplement. Je pense à mes filles qu’il arrive à H. de laisser dans ce magasin de tissus pendant qu’elle fait ses courses, et je me dis qu’il n’y a que l’âge, qui n’est rien, qui m’empêcherait de faire comme elles et de passer du temps sans raison parmi les tissus de cette maison – ou pour la seule raison que l’endroit est spécial et que j’ai spécialement le droit d’y accéder.

Je ne sais si je reviendrai à cet endroit autrement qu’en pensée mais ce qui m’intéresse c’est la simple possibilité, toutes ces futures visites dont j’étais déjà chargé au moment de pénétrer le lieu pour la première fois – qui était le jour de son inauguration justement. C’est ce seul jour que je veux reprendre en pensée. Pour n’être pas comme les autres et pour être doté du pouvoir de revenir sans raison, spécialement en ce lieu, je raisonne que ma façon de le visiter et le temps que j’y ai passé la première fois étaient justement extraordinaires.

C’est cet état extraordinaire dont je voudrais faire ici tout un lieu. Il y a un sens particulier à ma visite de ce lieu qui se répète hors du temps et de l’espace et que je voudrais étendre ici. C’est sur la signification de cette journée inaugurale et sur ma façon de m’y présenter que je voudrais m’étendre.

Qu’a signifié que je découvre l’espace d’exposition, étage après étage en suivant H. dans les escaliers ? Comment se photographiait notre visite et, se photographiant, comment allait-elle rester ? Si elle doit rester et se marquer, si elle a cette force et cette signification, cela veut dire que je peux la retourner en pensée à mon habitude et prétendre que je la dirigeais et la commandais, la première fois, dans un autre sens que celui de la simple visite.

Je veux, en profitant d’une capacité que me donnent dans le temps et dans l’espace ma distinction dans ce lieu et ma possibilité d’y retourner, retourner sur le temps de la première visite, revoir l’inauguration et trouver alors, pour ce jour-là, un autre sens au temps et à l’espace.

Je veux profiter de la signification du lieu, de la signification de son inauguration, de la signification de Beyrouth où cela se passait, pour tout simplement inaugurer un nouveau pouvoir sur le temps et sur l’espace, qui est peut-être tout simplement que la signification de cette inauguration – des lumières que j’y ai aperçues, des couleurs des tissus que j’y ai admirées, du personnage du maître que j’ai congratulé, de la robe de sa femme que j’ai complimentée, et jusqu’à sa fille dont j’ai pu percevoir toute la beauté – se transmet à la page que j’écris (la signification possède ce pouvoir, en effet) et que l’espace et le temps où je reviendrai ne sont nuls autres que ceux de mon texte même.

J’ai été heureux en ce jour d’inauguration pour le résumé qu’il a opéré de ma position et de ma pensée, pour le signal qu’il posait déjà, dans ce temps-là et dans cet espace-là, d’exposition, des futures pages que j’écrirai et de la signification que je transmettrai. Je parlais d’un héritage des images ; or, je réalise que c’est également celui-là.

Je maîtrise le temps et l’espace, et donc le sens de la visite, en raison de la coïncidence de la signification. C’est la même, en effet, qui se transmet dans ces visites répétées. Par transitivité, je dirai que c’est le même temps qu’a été celui du jour de l’inauguration et celui que je transmets aujourd’hui en pensée.

J’ai, dans la maison Khalil, un nouveau tissu à fabriquer, un puits de pensée qui prend le jour autrement, un endroit où me cacher, comme mes filles, « parmi les tissus », où être à la fois enfant et adulte, être l’héritier d’une image et de l’éternité.

* * * * *

La vie n’est faite de rien d’autre qu’une succession et je me demande ce que je m’acharne à freiner et à capturer. Je n’ai pas réussi à retourner à vélo de Damas à Beyrouth ; ma course a été interrompue avant que j’aie fini de connaître toute la douceur de la remontée depuis Damas, en ce matin du 1er janvier, jusqu’à la frontière libanaise. C’est dans cette interruption que je dois sans doute trouver tout le sens de la succession.

Au rythme de la frontière auquel je voulais m’associer dans l’autre sens j’ai juste eu le temps de voir se combiner toutes les indications de la route pour me rendre au Liban. Et dans le sens de ce retour et de cette traversée inverse il y a tout un sens à méditer ce que le mot sens même veut dire, sans parler de celui de retour.

On pense que le sens est aussi facile à inverser qu’il ne l’a été à visiter la première fois. Car si la visite a un sens, le sens a réciproquement une visite : j’ai visité le sens de ma vie en visitant la maison Khalil en ce jour d’inauguration ; j’ai visité le sens de la frontière en la traversant à vélo. Or, j’ai bien vu ce qu’il m’en a coûté de reprendre mon vélo dans l’autre sens, en ce début d’année qui me donnait elle-même l’impression de remonter et de rouler dans l’autre sens, et de tenter de rejoindre Beyrouth depuis Damas.

À mon plus grand bonheur, j’ai pu associer la machine simple de ma pensée, le mouvement du pédalier, à ce nom du Liban pour la première fois formulé à mes yeux comme une seule indication, comme un sens et une marche à suivre que reprenaient les panneaux routiers, comme une direction générale où aller, comme une orientation de la pensée et non pas comme tout le pays dense ou toute l’histoire chargée d’où je venais (ce qui m’avait libéré).

Il ne me semblait plus alors, et ne ressemblait plus au visage de ma course, qu’une seule pensée, celle de lire la ligne du Liban à vélo... ou la pensée que le nom du Liban se déroulait comme un long texte étiré sous la roue de mon vélo et que je retournais au Liban, comme attiré par la fin d’une phrase, par un sens caché mais ô combien familier – un texte qui était presque signé de mon propre nom, une phrase que j’avais écrite et que je ressortais, une grammaire qui retrouvait son origine et un mot toute sa justesse.

Je pensais lire le texte de mon retour et que rien ne pouvait m’arrêter. Le sens n’est pas une machine simple. On voit bien qu’il nécessite, en plus du pédalier et de la volonté de le faire tourner, tout le sens d’une frontière et de sa traversée propre. Il nécessite le trait de la pensée a priori et la question de la probabilité (dont la réponse est le marché) qui se transforme en population et en statistique.

Il faut bien que le sens de la visite se double de la visite du sens, que toute l’orientation de ma pensée (qui est bien la seule épaisseur physique que je puisse donner à la question du sens) se double de l’effort du pédalier et de gravir le sommet, sans parler de celui de remonter dans l’histoire.

Le sens est compliqué et il ne m’aura fallu pas moins qu’un vélo et qu’une idée originale, celle de traverser cette frontière mythique à vélo, pour en disposer des éléments et pour commencer à le dérouler. Et voilà le sens qui vient se suivre lui-même et se doubler lui-même par la succession. Car il faut ajouter au sens celui de la succession et méditer, dans le sens de mon retour vers ma phrase d’origine, tout le sens de mon interruption.

Il faut que je revienne, en pensée, pédaler de nouveau en ce matin du 1er janvier, pendant que se levait de temps en temps le brouillard et que s’éclairait cette journée sous le soleil, dans le sens de la douceur de la pente qui me faisait gravir lentement l’échelle jusqu’au degré de la frontière libanaise et jusqu’à son rythme retrouvé. Il faut que je revienne visiter cette journée inaugurale dans le sens exact de l’interruption de ma montée. Il faut que je revienne à la frontière, dans l’autre sens, dans l’idée que je serai doucement arrêté.

J’ai découvert que la succession précédait le sens, que mon arrêt, ma vie, mon événement, sont venus avant le passage de la frontière.

* * * * *

Je me demande si à cette visite de Damas à vélo en succédera une autre et de quoi ma vie sera jusque-là remplie. Si je recherche le sens de la frontière et si j’œuvre, avant même de trouver celui-là, à imposer la succession qui sera mon interruption, quel intervalle réussirai-je à ouvrir, quel espace finirai-je par créer ?

J’ai le pouvoir de visiter le sens, comme j’ai celui de revenir sur cette journée d’inauguration de la maison Khalil et de dire que j’y étais heureux. J’ai le pouvoir de faire jaillir de l’interruption de ma machine, au retour de Damas, tout l’intervalle qui me séparait de la frontière et de la justesse du sens et toute la capacité d’inventer en attendant d’avancer et de poursuivre, toute latitude pour peupler ce vide et cet arrêt par une population nouvellement rencontrée, par un nouveau sens de la statistique.

La population c’est moi et c’est moi qui devrais me disperser. Le trait c’est moi et c’est moi qui dois produire les générations qui me suivent. J’ai le pouvoir de visiter tous les intervalles à la fois et si je déclare ouvert celui qui me sépare de la justesse de la frontière et accueillant celui qui ne s’arrête pas, dans la maison Khalil, à la journée d’inauguration, c’est bien que le texte original, c’est-à-dire la matière même à tisser, le fou à lier que je suis devenu, veut trouver de quoi se faire et de quoi s’exprimer.

Je me demande ce que je cherche à prouver et ce sont d’ailleurs les éléments de la preuve que je tiens décomposés. Je dispose de tellement d’intervalles et de tellement d’échappées, je ne suis plus moi-même pour savoir ce que je veux prouver, et à défaut de me rassembler, moi qui suis fou et qui suis dispersé, j’ai toute la richesse des intervalles et leur fréquence propre comme première preuve que les autres sont de l’autre côté,

qu’ils sont ignorants ou alors qu’ils attendent et que, depuis mon point jusqu’à leur frontière, depuis le trait de ma pensée jusqu’à la statistique de leur population, j’ai encore beaucoup d’espace à remplir, beaucoup de lignes où faire aller ma machine à penser.

Bref, j’ai la preuve que si je ne suis plus rien il me reste au moins la capacité, et j’ai la preuve que la preuve elle-même n’a pas fini d’entendre parler de moi. Sans parler du sens, que je connais et que je visite et dont je suis le seul, en ce début d’année, et quitte à me déclarer perdu ou disparu, à avoir formulé la limite ou du moins la frontière.

J’additionne les traits et qui sait où me trouver ? Ai-je laissé à V. autre chose qu’une image ou un signe, c’est-à-dire une succession, c’est-à-dire l’interruption de la ligne et l’arrêt avant la frontière ? Lui ai-je laissé autre chose que l’intervalle qui me sépare de la frontière, c’est-à-dire le vide et seulement la promesse de le remplir ? Ne l’ai-je pas laissée à m’attendre – ce qui revient à dire, de son point de vue, qu’elle ne se soucie pas de moi et qu’elle m’a déjà oublié ?

Mais sait-elle même à quoi s’attendre dans son propre vide et dans son propre intervalle ? Réalise-t-elle que la visite du sens est désormais indépendante de la direction d’un regard ou d’une pensée, c’est-à-dire indépendante d’elle et de moi, et que ne compte plus que le sens que j’ai su multiplier par l’arrêt et par la succession, à la fois en cette journée inaugurale et en ce début d’année où je me suis arrêté de monter doucement ?

Je ne souhaite plus donner à la succession que le sens de l’arrêt. Tous mes éléments sont déposés et ma machine simple est décomposée. Le sens, le mouvement et l’arrêt relèvent désormais du même domaine, ou plutôt, ils se tiennent sur la même ligne. Il ne tient qu’à moi de penser ou de pousser, d’aller ou de revenir, de regarder l’intervalle ou d’ajouter le trait.

V. réalise-t-elle que je l’ai abandonnée dans le vide de mon sens et de mon intervalle comme un simple prénom ? Qu’y a-t-il pour moi, après la succession et l’arrêt, d’autre que l’élément de la preuve ? Qu’ai-je encore à prouver, sinon à rester fou et décomposé et à montrer aux autres ce qu’ils n’ont jamais vu ?

* * * * *

Je suis à ramasser en un seul mot qui est celui de la terrible migraine et de la décomposition viscérale de la pensée. Car je sais que mon mal vient des viscères, que la pointe qui se durcit dans le ventre de ma pensée a fini par se corrompre et par m’empoisonner. Je devrais faire le vide pour me libérer et ne plus chercher d’autre preuve que celle de l’arrêt.

Je devrais déménager en pensée et finir la preuve par la seule image de moi dans un dernier miroir, avant que celui-ci ne soit retiré et que ma propre image ne me quitte ou qu’elle n’aille de son côté, ne laissant en cet endroit que la divergence du vide qui est son sens le plus secret.

J’ai rassemblé toute la chambre du père en une seule pensée avant que je ne me sépare, moi qui me tenais là pour la dernière fois dans le sens inverse d’une inauguration, définitivement de mon image et que ne restent là, à cette place, cet arrêt de l’image et cette condamnation, ce contraire de la succession et même de l’interruption, cette fin vraiment finale.

Le trait de la pensée me partage la tête en deux, ce qui est le nom conceptuel de la migraine ; et si je contrôle la visite du sens, j’aimerais avoir le pouvoir de revenir aujourd’hui dans ma propre tête et d’appuyer partout où la pensée pousse, afin d’arrêter la migraine et de contrôler dans l’irrigation du cerveau jusqu’à la circulation du sang, jusqu’à la pression qui cause la douleur qui me fend en deux.

Je suis de nouveau remonté à l’assaut d’un texte difficile, où je veux me passer de la probabilité en passant désormais directement de la statistique au marché. Ma conclusion est que la probabilité ne nous met dans l’attente de l’événement qu’en raison de la fausse réduction à l’Un de la population statistique et que s’il y avait moyen de marquer le trait de l’événement après l’événement, de même que se produit le compte de la statistique toujours par après, et de l’envoyer promener en arrière vers l’autre frontière, alors la réduction à l’Un se dispenserait également de l’intermédiation de la probabilité.

Il ne faut plus me suivre dans l’espoir de connaître le sens de la visite, mais il faut rester à m’attendre pour faire la visite du sens. Je laisse les autres m’attendre dans l’intervalle, pendant que je coupe à travers la foule, que je coupe le chemin de l’année qui vient et que je mets entre leur voyage et le mien la distance du vélo, c’est-à-dire le fin mot de la simplicité et de la dureté, la difficulté de ma machine à penser.

Il faut voir que je gravissais les étages de la maison Khalil, en ce jour d’inauguration, de la même façon que je gravissais les degrés vers le rythme de la frontière libano-syrienne. Les Khalil sont tissus de Damas, et dans l’intervalle et l’attente que j’ai connus en l’inauguration de leur maison à Beyrouth, il se fabriquait la même chose que dans l’intervalle entre les frontières libanaise et syrienne.

C’est le même sens que j’ai édifié dans ces deux intervalles. J’ai mis une distance entre l’aller et le retour et celle-ci a consisté à revenir chargé de mon vélo alors que j’étais parti chargé sur lui. Je me suis déshabillé pour aller et venir, pour connaître le battement de la frontière et l’intervalle secret qui partage son épaisseur en deux. Sauf que j’ai manqué d’air au retour et mon pneu s’est déchiré.

La visite du sens vient de cette pression des deux côtés, d’un vide qui est celui de la simplicité à l’aller et celui de la chambre à air au retour. J’ai visité le sens et j’ai inauguré ma maison syrienne en prononçant, à l’aller et au retour, la simplicité du mot pneu et du mot vélo. Sauf que le premier était gonflé à l’aller et crevé au retour, et le second était chargé à l’aller et déposé dans un coffre au retour.

J’ai visité le sens de la maison Khalil en jouant à fond l’épaisseur de la frontière syrienne, en pariant et en chevauchant sa migraine. J’ai bâti une maison sur cette frontière, entre ces deux vides. J’ai une histoire à raconter.

 

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