25.10.2010
Le revers de l'histoire
La pensée est aujourd’hui difficile. Le monde se retourne avec l’âge et nous offre son autre versant. L’histoire du calcul et de la prédiction connaît son plus dur revers et LES HOMMES QUI MARCHAIENT DANS CE SENS-LÀ,
au sein de boîtes ou au cœur de systèmes qu’ils espéraient devenir l’industrie du marché des produits dérivés et même sa fabrique, mais qui, à chaque instant et à chaque instance du calcul de probabilité, savaient qu’il fallait l’inverser et reculer au lieu de calculer, planter le marché dans le sol (le floor) et dans la place (la géographie) au lieu de le laisser filer dans l’histoire, avancer dans la critique en même temps que dans la réalité –
car ces industriels d’un genre nouveau, ces faiseurs et ces fabricants de marché, ont la perte de l’espoir comme fortune supplémentaire et comme gisement géographique que ne connaissent pas, quant à eux, les industriels du monde solide et de la fabrication de masse ; ces ingénieurs du marché savent que leur matériau est virtuel et qu’il représente ainsi, du réel, sa face critique et problématique ;
ainsi n’ont-ils pas défini leurs méthodes et n’ont-ils pas cristallisé leur processus, et se sont-ils toujours doutés que la crise les attendait, que le marché était le processus de l’histoire et que, par conséquent, une partie de lui reculait chaque fois qu’il avançait, qu’un abysse s’ouvrait chaque fois sous les pas de l’histoire pour mieux la faire sauter ; que leurs plus gros clients, les banques, n’étaient pas plus épais qu’un livre et même se constituaient de la même matière virtuelle que les livres et de la même critique de la réalité ;
car la banque est elle-même un livre d’histoire ; la circulation du capital n’est qu’un sens de lecture critique du monde dont la matière « nécessaire » – je veux dire celle qui est soustraite à la probabilité, celle qui fait du capital un livre plutôt qu’une matière économique ou industrielle, celle qui fait du capital un marché, un nombre de pages, et non pas une accumulation de matière – est une matière écrite ;
la banque et le marché sont un livre d’histoire et sont, pour cette raison, perpétuellement en crise ; je veux dire que la crise ne les suit pas dans le temps ou dans l’histoire mais qu’elle constitue leur place et leur géographie et que, pour découvrir la crise dans le monde et le revers dans l’histoire, il suffit de changer le sens de lecture ou seulement la face du disque, ou seulement de visage et de ton – comme j’ai vu changer ceux de Nouram ou de Barmakand –,
CES HOMMES qui avaient tout, dans leur marché, dans leur matière et par la vertu même de leur calcul particulier, pour constituer le livre de l’histoire et se convaincre qu’ils avançaient dans le sens de sa critique c’est-à-dire de sa problématique virtuelle qui n’en est pas moins réelle, restaient malgré cela en deçà du titre du livre et de sa constitution définitive ;
ils réalisaient sans doute que leur fabrique allait dans le sens du livre de par son sens critique et sa matière, de par sa « fidélité » trop grande au processus de l’histoire pour ne pas être en même temps sa critique, son recul en même temps que son calcul, son revers en même temps que sa fortune, son écriture, sa masse sombre et son abysse en même temps que sa probabilité ou son espoir ;
mais ils n’imaginaient pas que le livre pouvait aller dans le sens de leur entreprise et la recouvrir en entier et même la remplacer, en un mot, qu’il viendrait un temps où la matière du livre serait aussi réelle qu’un monde et que le leur, en raison de sa prédisposition et de son « capital », fournirait à ce livre sa meilleure occasion.
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Avec le changement de face de l’histoire (le revers de fortune, la critique du monde qui n’est rien d’autre que le processus de sa réalité, cela qui fait que le monde avance en âge et donc en réalité, cela qui fait que le monde recule pour mieux sauter et que l’abysse se creuse géographiquement pour mieux faire aller l’histoire), Barmakand se trouve aujourd’hui à la recherche d’un nouvel emploi et Nouram d’un endroit où habiter.
L’un cherche l’occasion de recommencer l’histoire et de redémarrer le calcul, une nouvelle banque pour réécrire le capital et le refaire circuler, un nouveau portefeuille pour simuler le hasard et relancer Monte-Carlo, et l’autre cherche sa place, enfin le processus géographique que j’appelle quant à moi du nom du livre, l’endroit où se retirer pour penser et se recueillir tout en admirant, en face, le champ de ruines,
la rive gauche du fleuve du marché, la pénétration du sol, la différentiation de la gravure et de l’empreinte, la machine qui transforme le temple puis la citadelle et qui pourrait s’appeler de guerre mais qui ne l’est plus, en ce point isolé et retiré, en cette autre face de l’âge et ce revers de l’histoire, que de critique.
Ils me rencontrent donc au croisement de l’histoire et à ce moment critique, l’un et l’autre dans une chute (au sens dramatique et spectaculaire du terme) et dans l’épuisement du volume (ce qui annonce déjà la circulation du livre), l’un et l’autre au terme d’un processus qui nous avait engagés et engagé nos boîtes,
Barmakand avec qui ma boîte avait ridiculement travaillé, dans un épuisement de son volume par le bas et par le détail, par la plus petite cartouche de la boîte et la plus minable des procédures, par la ligne de calcul la plus misérable qui valait moins que le papier du contrat qui la scellait,
et Nouram avec qui ma boîte s’était ridiculement épuisée à ne pas travailler, lui et moi sortis ainsi d’un volume négatif, d’un creux plutôt que d’un plein, de la somme de choses qui n’ont pas été faites et d’attentes qui n’ont pas été servies, d’un « repli », donc, et d’une « complication » de la relation entre les deux boîtes, d’une contradiction du projet et de l’expansion, d’un reniement de l’histoire et de la projection que je ne sais nommer autrement que par le terme de l’écriture,
l ’écriture qui est un creux et une gravure, une complication intérieure, un défaut et un abysse intime, un manque qui ne parvient à se remplir qu’à l’inverse, en tombant dans l’histoire et même hors de l’histoire, en faisant un pas de côté dans la ruine et dans la pensée de la pierre qui a roulé, dans la presse de la ruine que j’appelle le livre, dans la collecte des pages de l’histoire qui les réunit dans la critique et dans la virtualité du processus, dans l’abysse qui reprend le processus pour mieux le laisser aller et qui déchire l’histoire pour mieux la repriser ;
et je parle à l’un et à l’autre de mon livre, ce qui veut dire qu’en ce moment crucial (car il n’y a plus, à ce croisement de l’histoire, que la direction du livre qui compte et la croix mise sur l’histoire ; il n’y a plus que cette « fin » de l’histoire et cette manière de la signer) je les charge de le lire (car il n’y a plus, dans ce détournement des projets et dans ce revers de l’histoire, d’autre matière pesante et d’autre charge réelle que celles du livre).
Et je ne cherche, quant à moi, à ce croisement, ni d’histoire à recommencer ni de place à habiter ; je ne cherche ni un nouvel emploi ni une nouvelle vie – je ne cherche plus à m’établir et à me relier –, tant il est vrai que le livre recouvre et remplace tout futur emploi et toute future place ; je ne cherche plus que la divergence et le départ sur le côté : partir de la face amaigrie de Barmakand que j’ai aperçue entre deux trains et du côtoiement de Nouram au symposium de la volatilité pour écrire le livre de critique matérielle, romanesque, de l’histoire du marché.
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Ainsi les personnages conceptuels de mon livre d’histoire (et de géographie) deviennent-ils humains et prennent-ils visage humain, à la faveur de la crise et du revers de fortune, dans cette direction transversale à l’axe du projet et du calcul, et qui est l’attente entre deux trains.
Barmakand, dont la face a été aplatie et amincie comme une tranche par ce travers, par ce passage transversal du train de l’histoire et par cette attente ; Barmakand, dont le projet longitudinal s’est arrêté et qui attend désormais dans une salle transversale, entre deux trains ; qui prend ce départ dans l’histoire qui sera une divergence et un non-sens historique, qui sera donc un départ dans la géographie et non pas dans l’histoire, une ruine, un creux, le creusement de la matière chronologique et son vidage ;
Barmakand qui prend donc un arrêt plutôt qu’un départ, un aplatissement de sa face dans le sens de la ruine et de la gravure, sous la presse du livre qui donne l’épaisseur et la charge – la pression – d’un livre, en compagnie de son fils Aristote ; Barmakand, arrêté dans ses simulations historiques par la réalité de la compagnie de son fils, que je pourrais appeler un « compagnon de lecture », ou le livre qui explique et qui complique le livre de l’histoire, ou encore, le revers historique de Barmakand, c’est-à-dire la critique de son monde et sa crise, c’est-à-dire son fils, cela qui prendra sa place.
Nouram, dont l’histoire s’arrête par le trop-plein et par la nécessité d’une place et d’une complication intime, qui est l’hôtel où on se retire dans la pensée, ou qui est le livre, après la charge trop grande du projet, après le volume de la boîte qui a trop augmenté pour saisir encore la finesse de la surface et le sens du marché ;
Nouram, dont la plate-forme s’est étendue et capture aujourd’hui l’ensemble du marché mais qui doit sentir, au centre de la place, le manque d’une voix, et au centre de la plate-forme, d’une pensée pour l’animer ;
Nouram, qui a dû comprendre que mon livre n’admettait plus de retour, en tant que départ définitif, et n’admettait plus de revers, lui qui est le revers absolu et la critique finale, c’est-à-dire que mon livre a transformé absolument le marché et que j’ai trouvé, après sa boîte et la mienne, le processus industriel de transformation ultime, à savoir la manière suprême de transformer le marché, non plus celle qui traite son détail et ses écritures, non plus celle qui le divise et l’analyse et le regroupe dans des silos, non pas celle qui ouvre la banque comme un ensemble de boîtes et d’écritures hiérarchiques et systématiques, mais la manière qui transforme la matière du marché et son processus entier – le processus historique qu’est le marché – en le processus géographique du livre ;
et ainsi Nouram a-t-il réalisé que ma sortie (mon résultat, mon produit, mon expression) était désormais métaphysique et non pas physique, critique et non pas matérielle, ou alors, matérielle de cette nouvelle matière invertie, de cette matière transformée du marché qui ne lit plus le marché que comme le médium absolu de la contingence, comme la spéculation absolue qui combine le revers de fortune absolue et la contingence absolue, et a-t-il deviné qu’il fallait me rejoindre dans la métaphysique, en faisant abstraction du contenu des boîtes et de leurs produits respectifs, dans le revers de l’histoire et dans la critique, en un mot, dans mon livre ;
et pour cette raison, Nouram me revient-il sans le mot sur la charge de la boîte et la charge du livre, ou alors pour me dire qu’il en a laissé la charge à quelqu’un d’autre, que pendant que quelqu’un d’autre dans sa boîte se charge de lire mon livre et de produire le résultat du calcul, lui et moi pouvons rouler sur ce champ de ruines, habiter cet hôtel de la pensée, devenir voisins de quartier, ne plus nous occuper du calcul ou du paquet de données, mais simplement parler et être écoutés, susciter cette matière-là.
* * * * *
Mon livre devrait commencer à m’échapper et commencer de me surprendre, comme je l’ai vu faire, hier, en m’apparaissant tout à coup dans cette librairie de Marylebone High Street (Daunt Books) à laquelle je m’attendais le moins.
(Il y aurait long à élaborer la façon dont son image aussitôt se constitue sur ces rayons de librairie ; il y aurait long à disserter sur la manière dont la génération disséminée du livre se reforme en image sous l’œil de l’auteur qui la reconnaît ; il y a là un revers, un retour, la confirmation du virtuel dans le réel et donc la confirmation d’une difficulté et d’une crise ; il y a dans la reconnaissance instantanée de l’image de son livre par son auteur, sur le rayon insoupçonné d’une librairie, déjà tout l’élément de l’âge et du revers de la vie, qui s’appelle également sa critique la plus pointue,
car c’est ma propre critique, ce qui pourrait également se dire ma crise et mon moment le plus crucial, que je rencontre ainsi quand je me reconnais sur un rayon et que celui-ci illumine ma personne en la retournant. C’est la fin de ma vie et ce qui la remplace que je vois ainsi me succéder, la fin qui commence, le ton qui trouvera toujours matière à changer, la page à se retourner comme la face ; en un mot, mon marché, mon écriture, cette histoire qui devient géographie.)
Avec ce revers de fortune et la façon dont ces faces retournées me recontactent (elles dont le retour à moi est synonyme du revers de l’histoire et de la crise – ce qui veut dire qu’il en a le même sens –, elles dont l’autre face est celle où je lis la crise et qui devient ainsi le lieu de rencontre de mon livre et de mon croisement historique, qui devient la croix de mon histoire, ce que j’ai appelé ma place et ma géographie ; ces personnes à la face ancienne, à la pensée de pierre et au champ de ruines, qui devient ainsi ma meilleure presse et ma maison d’accueil, la manière critique de me faire éditer), je devrais confirmer la difficulté d’écrire le livre du marché, c’est-à-dire commencer de l’écrire, n’attendre que cette occasion et enfin l’obtenir.
Car le livre de marché est le seul livre, je veux dire le premier à dire, dans le même mouvement, la genèse du livre. Lui qui était critique de l’histoire au moment de sa conception et qui devient le livre d’après la crise après la matérialisation de l’histoire. Car pendant le temps que vivaient mes personnages conceptuels dans leur processus de pensée particulier, ils lisaient déjà la crise et le revers de l’histoire.
L’histoire de la banque et du marché, l’histoire du système de calcul du risque était déjà, disais-je, une lecture critique du monde. Le monde répétait déjà sa crise dans ce livre et dans ce système et le futur grand livre du marché est celui qui rétablira cette vérité-là (ou, devrai-je dire plutôt, cette révolution).
Mais sans doute me faut-il, pour en arriver là et pour commencer à écrire ce livre, une crise dans la crise, l’autre versant de l’âge qui vient s’ajouter au revers du monde ;
sans doute me faut-il mûrir et m’échapper de toute ancienne boîte et de tout ancien cadre, de tout ancien livre, pour commencer à rencontrer le visage humain de mes personnages conceptuels ou, tout simplement, pour commencer à vivre, pour deviner le commencement de ce que sera ma vie future :
en partant de ces personnages-là, devenus humains, ou plutôt, en partant avec eux, dans ce train transversal et dans cette attente de la foule qui opère, devant le spectacle étendu du marché (étendu comme une ruine), l’effet d’un obturateur et d’un rideau qui se tire ; en me donnant désormais tous mes moyens, en premier celui d’écrire et de parler, et de les inviter ouvertement dans mon livre ; le moyen de parler historiquement à Nouram et à Barmakand de mon projet de critique et de philosophie, de cette clôture du marché, de cette spéculation, de cette matière à créer et à conglomérer.
18:20 Publié dans Contingence | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, probabilité, marché
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