08.09.2010
Inception
Une idée est plus résistante, plus résiliente et plus contagieuse qu’aucun virus. Ses facultés d’adaptation et de mutation, ses capacités de développement et de croissance, sont bien plus grandes. Encore faut-il transmettre les idées, savoir où les trouver pour les voler et, encore mieux, savoir les planter dans la tête de quelqu’un, les lui inspirer.
Le rêve s’avère le niveau le plus facile (et le plus définitif) pour accéder aux racines de l’idée, pour les arracher ou pour les implanter, puisqu’alors le cerveau travaille en cercle clos et perçoit sa propre fabrication comme une donnée des sens, comme un monde qui préexiste au périple du rêveur.
Pour planter une idée dans la tête de quelqu’un, il est ainsi plus efficace de la lui donner en rêve plutôt qu’en réalité. Car le cerveau mettra toujours en doute l’authenticité de cette idée dans la réalité. Sa justesse et sa force ne lui paraîtront que trop factices et trop fabriquées s’il les ramène à vous qui les lui inspirez et s’il assiste explicitement à la transmission. Tandis que l’idée lui paraîtra surgir toute seule et comme absolument commencer (inception), en rêve. Ce qui signifie, étrangement, que l’idée inceptuelle est bien plus réelle en rêve qu’en réalité.
Je sais, en ce qui me concerne, comment je m’introduis dans ma propre tête pour me donner des idées, quel est le détour que j’emprunte pour que le monde que je fabrique semble se présenter à moi tout seul et les idées que j’y trouve s’imposer à moi, ou plutôt, s’inspirer à moi, pousser dans mon cerveau naturellement, et non pas s’articuler dans un schéma extérieur ou dans une logique empruntée. C’est l’écriture.
C’est par l’écriture que je prends le temps du rêve et constitue ce cercle où le monde me surprend et se découvre à moi, tout en ne connaissant que moi et en étant propre à moi. C’est par l’écriture que je trouve ce mécanisme d’idées qui m’échappent en même temps qu’elles me reviennent, et que je supprime l’origine de l’idée, ce qui est la meilleure façon de la faire commencer et donc de la faire naître.
Car il n’y a pas de plus grand démenti de l’inception de l’idée et de son commencement réel qu’une origine qui serait identifiée. Pour vraiment commencer, une idée ne peut pas avoir d’origine – ce qui ne veut pas dire qu’elle n’est jamais venue à exister et qu’elle n’est pas née, mais simplement que son origine a été supprimée.
On ne sait pas comment on en est venu à rêver et comment le rêve a commencé. On s’y « réveille » tout simplement et c’est cela qui le rend « réel ». De même une idée serait suspecte si l’on savait qu’elle a commencé, et le seul garant de sa réalité, de son insistance et de sa présence à l’esprit, est la biffure de son origine.
Ainsi le postulat du film Inception serait-il plus derridien qu’il n’y paraît ; et d’utiliser le rêve pour supprimer l’origine de l’idée et la faire naître alors d’autant plus originalement, reviendrait-il en réalité à l’écrire.
S’il s’agissait simplement de transformer une idée, il suffirait de se la donner initialement, de la poser à l’origine. Tandis que l’inception de l’idée – sa naissance pure – requiert la substitution d’un vague, d’une divergence, et même d’un monde entier au point supposé de l’origine. C’est parce que l’idée doit commencer absolument que tout doit absolument commencer avant l’idée.
L’idée n’est pas constituée de pièces. C’est elle qui pousse le monde et pour se la donner vraiment en premier, il faut retourner le monde et bannir le « premier temps ». Pour faire naître une idée et la faire venir au monde, il faut faire venir le monde à elle, or le monde, comme on sait, n’a pas d’origine. L’origine de l’idée inceptuelle devient la non-origine du monde.
Pour que l’idée vienne vraiment, il faut une origine plus véridique et plus originale que l’origine. Il faut que l’idée existe avec force. Cette force n’a pas de point d’application. L’individu (le patient, l’agent de l’idée) est là pour la supporter tout seul, nulle part. C’est-à-dire qu’il est là pour disparaître.
* * * * *
Une idée n’a de sens qu’à être eue par quelqu’un. On ne cherche pas à décomposer l’idée et à dire ce qu’elle contient, ce qu’elle est. Il ne s’agit pas de présenter l’idée, mais précisément de la « retirer », de l’isoler, de la soustraire dans son reste et dans son sens.
D’exposer l’idée reviendrait à la fabriquer et à la permuter, à l’échanger, et donc à l’identifier, à la perdre. Tandis que ce qui reste dans l’idée et ce qui fait l’idée (et que j'ai envie d’appeler l’écriture de l’idée, puisqu’il ne s’agit pas de ce que l’idée est en elle-même, mais de ce qu’elle est en tant qu’idée) c’est l’atome inéchangeable qui dit qu’elle est l’idée de quelqu’un.
Une idée n’est telle qu’en tant qu’elle vient à quelqu’un et qu’elle l’anime ; et ce n’est même pas la biographie de l’idée que l’on recherchera alors, ce n’est pas la suite du trajet, mais le point d’intensité initiale, la première impulsion et la force de l’idée qui ne sont pas autre chose que sa venue à quelqu’un et sa poussée dans le cerveau de quelqu’un.
L’idée est ce mouvement. Et même, on pourrait argumenter que la force de l’idée et sa principale caractéristique ne sont autres que sa contingence, son inéchangeabilité. Qu’il s’agisse de l’idée de quelqu’un et qu’elle l’anime, et non pas d’une idée en soi (platonicienne), et qu’elle germe dans sa tête à un moment précis (et non pas à un autre) dont tout le trajet historique qui va suivre est déjà la trace, cela n’apporte à l’idée que sa contingence, qui est sa caractéristique principale.
C’est parce qu’elle est contingente que l’idée ne peut pas être fabriquée et son origine retracée. Et c’est parce qu’il faut produire une idée pour la première fois, et donc s’approprier sa contingence, échanger l’inéchangeable, que se déclenche cette aventure en sens inverse, cette exploration de la non-origine, qui ne peut plus que relever du rêve ou de l’écriture.
Autant l’idée peut être enracinée et qu’il semblera difficile de la déloger de l’esprit de quelqu’un, ou même de l’y trouver, de l’y localiser, autant il sera difficile de la lui donner. Ou plutôt, ce sera encore plus difficile. On ne peut pas facilement reproduire dans l’idée, chez quelqu’un, le fait qu’elle soit la sienne.
L’idée contient déjà en puissance tout ce que la personne en fera. L’idée est déjà cette animation et cette explosion, elle est cette croissance et cette irréversibilité, et c’est ce qui en fait une idée, ou le germe d’une idée, par opposition à une doctrine ou à un corps de pensée développé, qui est prêt à se transformer.
L’idée contient déjà cette contradiction et cette inversion de l’origine, ce tout qui doit commencer avant l’idée et non pas même naître de rien, mais naître avant rien. C’est pourquoi l’inception de l’idée, aussitôt qu’on comprend qu’on en recherche le germe et la naissance, c’est-à-dire le point le plus précis, et aussitôt qu’on comprend qu’il s’agit d’une idée, paraît tout à coup impossible. C’est pourquoi le monde de l’idée, celui auquel elle donnera naissance et dont on pense remonter à l’origine et mettre la main sur la racine au moment où on capture l’idée, se réfléchit aussitôt de l’autre côté de l’irréversibilité, et nous impose de commencer, avant la naissance de l’idée, avec la naissance de tout un monde.
Surtout, je retiens du film la nécessité d’emboîter les rêves et leurs échelles de temps différentes (qui profite de la remarque que si le cerveau crée son monde en rêvant, alors il crée également la logique qui lui permet de penser qu’il passe un certain temps dans ce monde, sans que l’échelle de temps créé ne soit nécessairement la même que l’échelle de temps de la création) ; et je songe que je ne fais rien d’autre, dernièrement, que réaliser de tels emboîtements dans mon écriture.
Ainsi mon livre me paraît-t-il être le niveau le plus bas (les fameuses « limbes » du film), là où je suis déjà le plus vieux et où je passe un temps infini (là où on n’est même plus sûr de me retrouver), et le paragraphe que je viens d’écrire pour Wilmott me paraît-il être la « réalité » de tout ça, les cinq minutes qui contiennent tout le reste et que l’on se rend compte que le rêve aura duré :
This book is packed with philosophy and if you don't handle it with care it will explode in your hands. If you open it properly, however, you will find an explosion of meaning in every sentence and every word and a constant challenge for thought. Some say its writing style is difficult, which is true, no doubt. I am not here, indeed, to cajole the reader, and least of all, to condescend to vulgarize my topic.
Throughout its writing, I was guided solely by the thought of the market -- a thought, as you will all agree, that is compelled to diverge and to constantly break out, lest the sequence converges and the market comes to a halt. I haven't been interested by the domains but by their limits, and beyond their limits, by inverting the domains. I have travelled the logic of derivative pricing to its end, tracing this journey in my book, and found no final passage to the market but in inverting the traditional order of thought and in placing price before probability and absolute contingency before possibility. The result is a reconstruction of the market of contingent claims in the realm of writing and difference instead of identity and delimitation of states.
Both in the philosophical argument and in the writing strategy, I have avoided every naivety in thought and every comforting station, finding the disappearance of the market as the last contingency that it is necessary to think, especially in these days. This is the moment when the book, as a binder, and the market, as a domain, can no longer contain thought and when their non naive recovery requires a total revolution. One in which the metaphysics of the market becomes the market as metaphysics and the interior of the book becomes the world inverted.
18:10 Publié dans Contingence | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, bergson
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