18.08.2010
Le sommet de l'effort
Repartir d’un point, c’est-à-dire d’une convergence. Retomber dans le point après que le monde a explosé et a fondamentalement divergé. À l’origine de l’organisation, dit Bergson, il y a l’explosion, le minimum de matière, une pensée qui a du mal à s’introduire dans l’espace et dans l’étendue ; car elle n’est qu’intensité.
Le point d’où doit repartir ma pensée n’est que l’envers des obstacles retournés (toujours selon Bergson). J’ai vu le monde diverger et s’enfuir, de tous les côtés et par tous les chemins, vers la montagne, vers l’ailleurs. Je suis allé établir le contact avec ce départ du monde. Je me suis noué à son mouvement divergent avec le plus simple appareil. J’ai gardé l’impression, dans les muscles de mon corps, que ce mouvement du monde, qui tournait pour s’enfuir et pour diverger, était aussi simple que le pédalier de mon vélo.
Au plus haut du tour du monde et au sommet de mon effort, je me suis accroché au mouvement de divergence du monde en poussant mon pédalier jusqu’à ce point où le monde se nouait dans une circulation inextricable, pour mieux diverger. Le sommet du cycle de divergence du monde est aussi pointu que l’effort pour le surmonter à vélo, et aussi simple. C’est d’être monté, à vélo, me nouer à cette extrémité de la divergence du monde – à ce départ en week-end qui avait bloqué la circulation dans un nœud inextricable – que je suis tombé dans ce point où je pense. Et ce point de départ absolu pour moi, cet absolu de la distance et cette unité de mon déplacement, qui est l’unité de ma pensée, n’est que la simplicité de l’obstacle détourné.
Ma pensée n’est pas une fabrication et elle ne comporte pas de pièces. Elle n’est pas un assemblage. Les marques qu’elle laisse dans la matière, cette écriture, n’est ainsi parfaite et ainsi coordonnée que parce qu’elle est ce stade où ma pensée s’est arrêtée de creuser. Ma pensée est aussi simple qu’une explosion et elle occupe autant de volume, pour commencer, que le cri d’un oiseau. Elle rencontre le jour et la matière du monde, et ce sont les obstacles retournés qui prennent cette forme solide et gravée et qui laissent traîner derrière moi le sillage de l’écriture.
Longtemps je me suis interrogé sur la finalité de mon écriture et sur son mécanisme. Or, Bergson m’a appris aujourd’hui que l’un et l’autre de ces soucis ne sont que des soucis de fabrication et qu’ils sont en l’occurrence déplacés. Je ne dois plus me faire de souci pour écrire ; il suffit pour cela que ma pensée rencontre la matière du jour et de ce qui vient et qu’elle creuse son canal, c’est-à-dire qu’elle retourne les obstacles.
Mes écrits ne se suivent pas, mais ils se compliquent comme un organe. De même que la simplicité de la vision a produit l’organe le plus compliqué, la simplicité de ma pensée, qui creuse la matière, produit cet organe compliqué de mon écriture. Mon écriture n’est que l’organe compliqué de ma pensée.
J’évolue en écrivant, ce qui veut dire que j’avance, et pour cette raison mon écriture, mon évolution, est-elle contingente. Non qu’elle s’adapte à mon environnement, ou que j’écrive ce qui convient ou ce qui plaît, mais je choisis simplement la façon de contourner les objets dont je vois se dessiner les contours contingents, et la façon de détourner les obstacles. À ceci près que l’écriture ne voit pas et ne prévoit pas. Écrire n’est pas vraiment un choix et n’est pas une possibilité. L’organe de l’écriture a ceci de plus matériel encore que l’organe de la vision que sa contingence se fond, trait à trait, avec celle du monde, sans me donner le choix et sans réveiller la possibilité (la lumière du monde).
* * * * *
Pour tomber dans le creux de la pensée, ce soir, et pour continuer d’écrire (pour continuer de creuser la matière, c’est-à-dire d’y pousser encore plus loin le vide), j’ai dû m’échapper d’une divergence (c’est-à-dire d’une contingence) plus grande encore.
Le vélo est la plus simple mécanique, parce qu’elle accroche la pensée au tour divergent du monde, au sommet du cycle et de l’effort. Faire du vélo est la meilleure façon de gravir le cycle du monde et de s’accrocher à son sommet, par la simplicité de l’effort. C’est la meilleure façon de nouer la pointe (de l’écriture, de l’effort) avec le cycle du monde et sa divergence. Le vélo est la meilleure façon de creuser, c’est-à-dire de retomber, après la divergence du monde et le sommet de l’effort qui m’a laissé m’y accrocher, dans la simplicité du point de l’écriture, ou la simplicité de ce qui s’appelle « voir », pour la pensée.
« Faire du vélo », aller au sommet du cycle et y planter la pointe de l’effort, accompagner le monde jusqu’à sa plus extrême divergence et faire, en ce point, le nœud le plus simple, a consisté, pour moi, ce soir, à aller vérifier, là-haut, au sommet de l’effort, le nœud de la circulation, et cela a consisté, par ailleurs, à détourner l’« obstacle » que l’histoire m’a opposé aujourd’hui, à savoir ce point culminant de la résistance libanaise, cette visite du parc militaire du Hezbollah qui a rassemblé ma famille et l’a amenée à gravir, avec le monde, son cycle divergent.
Pour retomber seul dans la demeure de Yarzé, ce soir, et dans le point de l’écriture, j’ai dû décliner l’offre du sommet du cycle et ne pas accompagner ma famille dans sa visite du point culminant de la résistance – cette fin de la guerre contre Israël devenue image. Sans doute suis-je réellement sorti de l’histoire pour détourner ainsi son point le plus culminant et préférer tomber seul dans le creux de ma pensée, tant l’obsession de l’écriture du lendemain se vit désormais pour moi comme un réel effort et une réelle résistance.
La matière du jour était ce musée militaire du Hezbollah, cette convulsion de l’histoire, et c’est celle-ci que j’ai décidé de creuser afin de continuer d’écrire. Aussi sûr que ce refus du sommet de la résistance m’apporte l’immobilité et la fixité de mon point, je sais, en le regardant fixement, qu’au contraire j’avance, quitte à opposer à la matière de la résistance une résistance plus grande et à pousser le monde entier et toute son histoire devant moi.
Cela dit, j’ignore comment cela positionne le livre suivant. Je sais que je dois l’écrire à l’envers, et c’est sans doute la raison pour laquelle je reste aujourd’hui bloqué. C’est le livre de métaphysique devenu enfin solide. Je n’y coule plus et je n’y voyage plus. L’épaisseur du livre m’est désormais entièrement donnée, de la même façon qu’est celle du monde.
Plus de voyage au bout du monde pour écrire ce livre-ci. C’est le livre de la maturité et de l’été, dont la totalité des jours se tiennent dressés devant moi comme un seul. Je devrais, cette fois-ci, faire un nœud plus grand encore, atteindre un sommet de l’effort plus haut encore. Venir à bout de Bergson. Guetter le moment où je commencerai de l’écrire, et aussitôt arrêter ce moment, comme j’ai décidé d’arrêter l’été et d’absorber le temps.
Je ne peux plus rassembler dans ce livre les pièces du monde, mais je dois le commencer comme une explosion, avec le minimum de matière ; c’est-à-dire trouver le trou où je loge, le maximum de l’effort et l’extrémité du cycle desquels je retombe pour trouver mon point, celui depuis lequel pourra repartir ma pensée.
10:53 Publié dans Tour du Monde | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, bergson
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