26.01.2010

Le ton de la spéculation

Meillassoux ne m’enseigne pas la métaphysique, ou simplement le « régime » de la pensée spéculative. Il m’enseigne le ton de la métaphysique et de la spéculation. Il m’enseigne le processus de pensée et sa vitesse. Car en un certain sens, il négocie ; il considère, et écarte aussitôt, plusieurs objections qui se dressent devant le cours de sa pensée. Il recherche une spéculation sans métaphysique, et cela revient d’abord à s’interroger dans quelle mesure la spéculation est indissociablement liée à la métaphysique, par opposition à un régime de pensée et un style d’écriture philosophique qui seraient, quant à eux, critiques.

Spéculer, c’est poser, c’est parier que quelque chose doit être ainsi. Or, Meillassoux prétend possible une façon de penser qui spéculerait sans le mot « être ». Il restera à voir ce qui restera d’une telle élimination, et surtout, il restera à déterminer si Meillassoux, ne pouvant risquer que sa démarche revienne en fin de compte à spéculer que la pensée spéculative doit être, et n’ayant alors plus de choix que de la produire directement, performativement, ne devra pas alors se réincorporer, par le fait de cette production, dans le processus même. Car il ne doit pas non plus, en se pliant à l’impératif de la performativité qui est celui que lui dicte la poursuite même de sa pensée spéculative, se retrouver reproduire toutes les caractéristiques d’un être nécessaire, qui serait le nom « non représentationnel » de cet impératif de la performativité. Il doit se réincorporer dans le processus même, dégagé de toute tendance à l’être, qui ne pourra plus être alors – je le sens – que le processus de l’écriture : au sens où cette écriture et ce processus seront avant tout ceux du risque.

En définitive – j’y reviens –, la question est de savoir si la pensée spéculative, ainsi dégagée de l’être et même de la « pensée », et livrée entièrement au processus, ne doit pas en fin de compte retenir de l’expression « pensée spéculative » la seule idée, non pensée, non téléologique, non finale, de la spéculation, c’est-à-dire la seule idée du risque.

Si « spéculative » la pensée ne peut plus l’être par rapport à une finalité ou par rapport à une métaphysique où l’on verrait cette pensée prendre enfin son repos et sa fin dans l’être qu’elle serait venue enfin établir (arrêtant ainsi sa régression), et qui plus est – c’est le mot – l’établir de nécessité (comme si la nécessité ne venait pas ainsi reposer et décharger la pensée de toute tâche ultérieure, mais également de toute tâche passée, en lui disant que cet état des choses a toujours été ainsi et que ce processus de la pensée, qui est venu l’établir, n’était pas lui-même, pour commencer, et pour finir, nécessaire), alors la pensée ne pourra plus être spéculative que par rapport à son propre processus ; la spéculation ne pourra concerner que sa progression et non sa régression, c’est-à-dire qu’elle sera spéculative par rapport au risque qu’elle prendra à tous les virages et à tous les croisements qu’elle négociera ; elle sera spéculative par rapport à la nécessité qui la fait avancer et qui est celle qui rend nécessaire son procès et son processus : qui rend nécessaire que ce que cette pensée cherchera à établir, en dehors de la téléologie et du repos temporel de la pensée, devra passer par cette pensée et par son cours et par ses obstacles et par son risque ; c’est-à-dire qu’elle sera spéculative par rapport à la contingence qui devra nécessairement la mener, ce risque de tous les instants, et qui ne sera pas alors une contingence dont cette pensée spéculative aura établi la nécessité au terme de son processus mais par son processus même, par son écriture même qui est celle du risque de l’écriture (pour ne pas dire par son être ou par son sens).

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Nul doute que cette pensée qui n’est pas métaphysique mais qui est matérielle, qui est processuelle, et qui est donc, ainsi, écriture, nul doute que cette écriture dépassera le plus souvent son sens et sa pensée – là se tiennent aussi, surtout, le risque et la spéculation – et ainsi la démonstration de Meillassoux pourra-t-elle se clore sur elle-même. (Comme elle le doit ? Et serai-je en train de retrouver là la figure du cercle tant redoutée par Meillassoux ?). Ou plutôt, elle pourra se réincorporer, se recoucher en elle-même, et la nécessité de la contingence que la spéculation de Meillassoux cherche à établir ne sera ainsi rien d’autre que la nécessité de cette pensée spéculative elle-même, et la nécessité de son risque.

Ainsi la pensée spéculative sans métaphysique et sans fin devra-t-elle être littéralement sans borne et sans fin. (Meillassoux reconnaîtra là la marque de l’absolu, quand l’absence de borne me fait plutôt penser à celle des « pertes financières » promises par Taleb, à celle de l’impact du Black Swan qui est pour moi l’exemple de la contingence et du changement incommensurable des contextes ; mais c’est peut-être là l’absolu dont parle Meillassoux de toute façon.) Le cercle du risque que j’évoque est en réalité une bobine qui déroule le fil sans fin de cette pensée spéculative, ou de cette écriture du risque. Comme elle n’est pas une spéculation pour ce qui est, elle ne peut qu’être spéculation pour ce qui reste ; et ce qui reste alors, c’est son processus, j’ai même envie de dire, son ton.

C’est le ton de la spéculation que Meillassoux m’aura enseigné, qui est avant tout celui de la pensée qui n’a pas peur de la prise de risque. Je peux ainsi dire, en ce qui me concerne, que j’avais déjà tous les éléments et toutes les « raisons » de la pensée spéculative mienne, mais qu’il me manquait l’« irraison », l’audace et la radicalité. Que si le fond de la question est l’absence de justification de ce qui est, alors pourquoi devrais-je m’embarrasser de justifier les quelques absolus que je ressens le besoin d’énoncer pour le marché ?

Et d’abord, ce que j’ai envie de dire pour commencer, et de même que Meillassoux a accroché tout son discours à la trace archi-fossile qui est l’archétype de la chose passée, c’est que toute mon entreprise consiste à donner du sens à une certaine utilisation d’une science quantitative qui comporte explicitement des éléments du futur. De même que la brèche que Meillassoux veut ouvrir vers l’absolu s’adresse en fin de compte à l’énoncé archi-fossile, et se marque historiquement par l’émergence d’une science et d’un énoncé scientifique qui ont été capables de dater le passé dans l’absolu et même de le situer absolument dans le passé de la pensée, la brèche et le régime de pensée que je veux risquer quant à moi se déclarent dès lors que sont apparus une science, des énoncés et même des actions qui faisaient intervenir explicitement le futur.

D’une certaine façon, je me demande si tous les discours de la nécessité, et même celle de la contingence de Meillassoux, ne sont pas des discours passés dès lors qu’ils ne sont pas des discours de la nécessité de l’écriture. Seuls l’écriture et son processus, c’est-à-dire la capacité d’écrire et de changer les contextes qui est inhérente à l’immersion dans le marché, peuvent nous connecter matériellement avec le futur.

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La seule motivation de l’absolu (non corrélé) que recherche Meillassoux pour la pensée est de pouvoir dire que quelque chose est (comme le dit la science) sans qu’il soit donné. Symétriquement, il veut pouvoir penser que quelque chose sera, sans qu’il soit donné et même pensable. Je pense quant à moi que cela n’est pas symétrique. Il n’y a pas de matière du futur, ni de trace. Avant de dire que le futur est, ou sera, il faut, pour respecter la symétrie avec le passé et avec l’archi-fossile, trouver le « fossile » ou la « trace » ou l’« écriture » qui permettra la connexion matérielle avec le futur.

Le futur est le domaine de la prévision, et je l’entends au sens matériel. Ainsi, cela n’est pas prévoir que de dire : « Mon système prévoit que le contingent est ce qui arrive et que les lois de la nature vont probablement changer. » Car je parie qu’elles ne vont pas changer. Parier, c’est se fondre ontologiquement dans sa prévision, c’est s’engager. Parier, c’est prévoir matériellement. Et cela n’est pas nécessaire que les lois de la nature ne changeassent pas une fois que j’ai parié qu’elles ne changeront pas, pour la simple raison (qui est ici une irraison) que la nécessité n’y ajoute rien, et qu’elle ne change rien à la matérialité de mon pari.

Je veux bien penser que les lois de la nature auraient pu être différentes – la nécessité ou son absence ne concernant ainsi qu’un événement qui aurait pu varier dans le passé –, mais je ne peux pas penser qu’elles changeront. De même, je refuse de nommer « futur » quelque chose qui ne concernerait que le monde physique (l’univers, et même les lois). Le futur ne concerne que le processus de l’histoire et j’entends par là l’histoire humaine.

La prévision n’est, pour moi, ni celle de la météo ni celle de l’évolution des lois de la nature. La prévision n’est même pas celle de l’histoire avec un grand H, les guerres, la politique, l’évolution des idées, etc. Car alors, le processus est trop ouvert pour laisser à la prévision le minimum d’étroitesse qui fait qu’elle a encore un sens. Je me demande si la prévision ne concerne pas, pour moi, et à titre quasiment exclusif, le marché (car le phénomène est assez global, comme l’est la météo, pour que la question ait immédiatement un sens pour tous) et la technologie.

Ainsi, prévoir le marché a un sens, en raison de l’unicité de sa métrique. C’est d’ailleurs cela qui permet la création des produits dérivés. Que seraient-ils s’il n’était pas sûr que l’action sous-jacente aura toujours un prix et non pas deux, qu’elle n’aura pas une couleur au lieu d’un prix, ou qu’elle existera encore ? Et prévoir la technologie a un sens, car les innovations technologiques, quand bien même elles engageraient largement l’histoire humaine qui est impossible à prévoir, à savoir les futures découvertes scientifiques, les phénomènes de sociétés, les nouvelles cultures, etc., sont bien définies dans leur objet. Quand bien même on serait incapable de décrire le processus et tous les affluents ayant pu mener à une innovation technologique, et ainsi, incapable de la prévoir, on imagine celle-ci assez stable une fois qu’elle a eu lieu ; on imagine qu’une fois qu’elle a percé et qu’elle a surpris, elle fera nécessairement un pas en arrière pour clôturer son sujet et s’assurer de son public ; on imagine, non pas l’étincelle de la découverte menant à l’innovation technologique, mais l’étape ultérieure où cela que cette technologie nouvelle aura été ne fera plus de doute pour personne. (Tout le monde sait décrire un avion, ou Internet.)

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Le futur du marché et de la technologie sont donc tous les deux propres à la prévision, l’un en raison de son étroitesse (de la métrique) et l’autre en raison de la définition de son objet après coup. Le futur, à prévoir, est donc pour moi égal au marché ou à la technologie. Cela rend substantielles (et même matérielles) pour moi les notions de « prévoir » et de futur, et ainsi, cela ne s’appelle pas le futur que celui où les lois de la nature pourront changer. On pouvait appeler ainsi le futur avant qu’on s’aperçoive que la notion immatérielle de prévision est impropre au marché. Car le domaine est ici celui de l’écriture, et la question celle de la capacité matérielle et non pas de la possibilité métaphysique.

C’est par le pari, par l’engagement par l’écrit et par le trading qu’on se connecte au futur dans ce monde-là (et l’exemple sera pour le processus d’écriture, futural, de Ménard), et non pas par les possibilités ou les probabilités. Celles-ci ne servent qu’à saturer le contexte qui ne sera alors changé que par le vrai risque, celui du marché lui-même et de sa nécessité, celui de la capacité de changer. Mais cela implique l’attachement plutôt que le détachement, et, bien mieux que la corrélation, l’implication.

Le futur, redéfini, renforcé par la technologie et par le marché, est ainsi au cœur de ma « nécessité de la contingence ». Il restera à parler du marché comme l’équivalent, chez moi, de la non contradiction, alors même qu’il est contradictoire (mais qu’il n’est pas), et à parler de cette chose qui est la garantie de la « tristesse » chez moi et du résidu de la spéculation qui n’est pas métaphysique non plus.

 

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