20.01.2010

Logique de l'écriture

Les ruines me servent pour écrire ; et j’ai également en tête les serviteurs de l’hôtel Palmyra qui a la face des ruines et qui est situé en face d’elles. La logique de l’écriture n’est pas la même que celle du monde.

Il y a un retirement dans l’écriture, qui sera similaire au retirement de maître Toni en dehors des heures du service et qui fera que nous nous rencontrerons, lui, le créateur de la table, et moi, de textes qui s’appuient dessus, dans le prolongement de la table, et qui me fera songer – pour la raison que je suis à mon tour retiré sur les ruines par les serviteurs de la pièce d’artillerie de l’hôtel Palmyra et qu’une fois atterri là-bas, je trouve une solitude d’un genre nouveau, incompatible avec la compagnie des hommes et non pas des ruines ou de la table, et pour la raison que je m’appuie également sur les ruines pour écrire et qu’il me faut ce bloc massif sous le mouvement de ma plume – que la compagnie de maître Toni est également d’un genre inédit, puisque tous les hommes qui tournent autour de lui sont occupés par la logique de l’apparaître, tandis que la sienne, que je partage, est celle du disparaître.

J’ai longtemps pensé que maître Toni était écrivain à ses heures perdues et en dehors du service, ou plutôt qu’il rencontrait l’écrivain dans la logique de l’écriture, à travers la table que lui, maître Toni, servirait et sur laquelle l’écrivain s’appuierait pour écrire, et je songe que ces hommes qui tournent sans écrire recherchent sa compagnie et même son amitié et qu’ils veulent tous être connus de lui. Je n’exagérerais pas en disant que, bien qu’ils désirent apparaître en compagnie les uns des autres et s’enfermer dans des cercles de connaissance où la logique est celle de la relation et ne supporte pas l’absolu et serait même, à la limite, insensible au lieu, c’est en la compagnie de maître Toni qu’ils veulent avant tout être, c’est-à-dire être fondés (pour cette raison, j’avais utilisé le terme de « fondement de la table » et d’« être fondé en sa compagnie »), quitte à apparaître avec d’autres que lui et même à le laisser en apparence toujours seul – d’autant plus que la logique même du service lui interdit rigoureusement, m’a-t-il appris, d’être vu en compagnie des clients.

Cela démontre, plus clairement encore que toutes les propositions de Badiou, la différence entre être et apparaître.

La logique de l’écriture est différente de celle du monde et même elle lui est inverse. Je commence aujourd’hui à en disposer des éléments sans en avoir encore tout à fait dressé la table complète. Je sais désormais que cette logique se trouve à l’hôtel Palmyra pour la raison que c’est un lieu qu’on ne peut habiter et qu’on ne peut connaître ni par le plan (le concept) ni par la demeure (l’appropriation de l’être), mais seulement hanter par l’écriture (et plus tard, également, par sa ruine).

Le verbe « hanter » est d’autant plus approprié que l’écrivain revient sur le monde, pour écrire, à la manière d’un revenant, c’est-à-dire qu’il le souligne mais en y disparaissant. L’écrivain n’est pas vu des hommes (ainsi ne l’ai-je pas été, hier, du touriste qui n’a pas su me détacher des ruines) ; il n’est pas vu en leur compagnie. Pourtant il n’est pas seul puisqu’il est absorbé par la multiplicité du lieu et qu’il est avec tout le monde (puisqu’il va inverser le monde), ce qui fait sa singularité, peut-être, et non pas sa solitude. La logique de l’écriture bouleverse celle du monde parce qu’elle bouleverse avant tout les relations entre les hommes, si bien que l’écrivain qui n’apparaît pas en leur compagnie n’est pas seul pour autant – il est autre chose.

Les ruines produisent en l’individu quelque chose de différent de la solitude ; elles éloignent de lui définitivement les autres, mais elles lui imposent l’écriture. Elles le retournent et le détournent de la relation normale du monde. Elles le font disparaître deux fois, ce qui veut dire que sa solitude devient positive mais qu’elle ne revient pas à la compagnie des autres.

* * * * *

La logique de l’écriture se trouve à l’hôtel Palmyra ; ou plutôt elle part de là, et s’adresse forcément aux ruines, sur lesquels elle me retire. Les ruines me servent pour écrire. À une époque, je disais qu’elles me pressaient d’écrire et me pressaient avec la question de ce que je faisais-là sur les ruines et de ce qu’elles-mêmes étaient-là, mais je n’avais pas encore compris cette question de l’être-là et du faire-là, cette question de la localisation de l’étant dans le monde – et Dieu sait si la ruine a à voir avec le lieu –, comme une question de logique, que j’appellerai aujourd’hui celle de l’écriture.

J’avais saisi, sur le champ de ruines, l’interversion entre le demeurer et le partir dont j’ai fini par appeler le conflit : rester sur les ruines ; j’avais compris que le champ de ruines était un monde où l’apparaître se retirait (et même petit à petit disparaissait) et où la logique des relations entre les hommes ne tarderait pas à s’évanouir tout à fait et que, pour cette raison, on ne pouvait plus être-là sur les ruines et apparaître en leur compagnie. Mais je sentais par ailleurs qu’en raison de cette fuite du phénomène positif hors du champ des ruines, et pour peu que l’on soit disposé, comme moi, par le point de l’écriture, à rechercher dans le lieu autre chose qu’un passage et qu’une fuite mais déjà une croix, déjà une place et déjà une table, il n’y avait pas loin pour que le monde basculât sur cette pointe et que sa logique se retournât, l’injonction de n’être plus là et d’être pressé de partir se transformant soudain en presse par la ruine, en l’impératif de rester sans être-là sur le champ de ruines, de le hanter et de s’y enfoncer dans une autre profondeur et dans une autre matière que la géographie, tout en y recherchant avant tout le déplacement (tout en voulant déchiffrer, en ce point singulier, tout le mystère de l’espace, et en ne pouvant plus, pour cette raison, bouger dans l’espace) – l’impératif de rester sur les ruines de cette façon qui revient à y écrire.

J’avais pressenti que se jouait sur les ruines une inversion de la logique de l’apparaître et de l’être-là qui ne laissait plus de choix que de disparaître et de partir de là, sinon qu’elle était retenue par la situation du champ de ruines et par son appel fondamental à y rester, qui nous pressait de rester (comme on aurait dit qu’il nous pressait de partir). J’avais pressenti que ce non-apparaître des ruines ne tarderait pas à devenir le disparaître de l’écriture, et j’avais alors reconnu l’écriture comme l’envers de l’endroit. Mais toute cette inversion se jouait encore pour moi strictement à la surface, et je ne soupçonnais pas que ce phénomène-frontière pouvait n’être que le reflet d’une inversion plus « volumineuse », celle de la logique du monde entier.

C’est-à-dire qu’il me manquait, pour prononcer complètement la logique de l’écriture comme l’inversion de celle du monde, la découverte de la logique du service.

Ce qui apparaît, disais-je, est ce qui est servi, et ce qui disparaît est ce qui est desservi. Sous la surface où le partir et le demeurer s’invertissent pour donner le rester de l’écriture, sous la table ou sous les ruines sur lesquelles s’appuie l’écrivain pour écrire, il y aurait ainsi le monde du service et ses couloirs labyrinthiques.

Ainsi, je n’écrirais pas sur les ruines et leur champ ne serait pas le lieu de la réversibilité entre la matière et le vide, entre la solitude de l’écrivain et le monde des hommes qui fait qu’on n’est pas seul quand on écrit sur les ruines mais qu’on est autre chose – peut-être seulement invisible des hommes –, si je n’étais pas servi par les couloirs insondables du Palmyra, par son serviteur à la double face, et par le caractère insondable du champ de ruines.

* * * * *

Ainsi devrais-je dire, en toute rigueur, que les ruines me servent pour écrire, c’est-à-dire qu’il faut prévoir, pour ma table d’écriture, un service particulier, et que les ruines assurent ce service.

Car le serviteur est enchaîné au lieu du service de la même façon que l’écrivain est enchaîné au lieu de l’écriture, et ses couloirs sont insondables comme les ruines. Écrire, c’est revenir hanter un lieu et revenir sur sa demeure pour en inverser la logique (comme je l’ai fait, à la manière d’un revenant, en la maison Khalil). Écrire, c’est trouver un lieu que l’on peut hanter avec cette logique d’un genre nouveau qui fait qu’on est autre chose que seul sur le champ de ruines mais qu’on est retourné. Comme si la solitude, qui serait une sorte de point singulier, était retournée et devenait un monde entier. Comme si je disais qu’on était « rendu » à sa solitude, sur les ruines, par l’écriture.

Écrire, c’est se trouver à l’hôtel Palmyra (c’est commencer l’inversion de la maison Khalil qui s’appelle « commencer à écrire un livre ») mais c’est y être servi par la ruine. Car il faut, après la deuxième et la troisième visite, commencer à organiser en logique les éléments de ce monde inverse de l’écriture, la ruine où je suis livré et où les hommes ne me voient pas – ou alors, s’ils m’y voient, ils comprennent aussitôt que je suis transfixé par l’écriture, c’est-à-dire à la fois transporté, à la fois parti, à la fois ailleurs, et à la fois fixé, crucifié, et que je ne suis pas , que je n’apparais pas – n’étant pas très différente de la terrasse de l’hôtel Palmyra, où je n’apparais pas non plus, où je suis seul sans être dans le vide et où le service me surprendra toujours (car je ne sais ce qui sortira cette fois de ses couloirs labyrinthiques), et l’insondable de la ruine et des serviteurs du Palmyra n’étant pas très différent de l’insondable de maître Toni dans la hauteur de son service,

sauf que maître Toni a sommé, quant à lui, cette multiplicité en intensité indivisible qui lui permet de produire son service n’importe où, à un niveau qui s’est élevé et qui s’est détaché du champ de ruines et du fondement, mais qui ne le laisse pas moins retiré, entre deux services, dans un prolongement où ne peuvent pas le voir les touristes voyageurs qu’il a servis, mais où peut seulement le rencontrer l’homme qui a su rester comme lui dans ce prolongement – l’écrivain qui est enchaîné comme lui au lieu du service et qui a une façon de l’habiter similaire à la sienne, fidèle comme lui à la table, la suivant et en dépendant absolument, mais en même temps l’anticipant, devenant l’auteur de sa version unique, c’est-à-dire de sa contingence.

* * * * *

La logique de l’écriture se complétera, et l’envers du monde où je croyais, l’année dernière, être seulement tombé deviendra une inversion de la logique entière du monde, lorsque je saurai relier (1) l’insondable du champ de ruines, qui me presse d’écrire et qui me sert pour écrire mais d’une façon seulement évanescente – car de tous les milieux, le champ de ruines est celui qui aura le moins émergé à la logique positive du service –, (2) l’insondable des couloirs du service de l’hôtel Palmyra, qui sont si prompts à faire disparaître la foule

(le contraste étant surprenant, comme tous les autres effets du service, entre la foule du festival de Baalbek et le désert où je me trouve aujourd’hui, à son lendemain – aussi surprenant que cet hôtel, qui s’est forcément prolongé, au cours des années, jusqu’à la ruine et qui a occupé, de concert avec elle, tout l’espace ici et toute la logique de l’apparaître et du disparaître, si bien que les visiteurs qu’il recevait en apparence ce soir du festival ne pouvaient plus provenir d’ailleurs mais étaient certainement devenus un phénomène interne au service de l’hôtel, ce qui voulait dire que le service de l’hôtel les servait et les desservait désormais au double sens du terme, qu’il les faisait apparaître et, par la suite, disparaître, comme s’il débarrassait, pour mon écriture, la table où ces hôtes étaient présentés)

et si imprévisibles dans leur façon de faire jaillir pour moi tout ce dont j’ai besoin pour écrire

(jusques et y compris la bougie, sortie de nulle part, hier soir, et le chat noir venu se signer avec la « croix mise sur le service », venu se frotter les joues, comme seuls le font les chats qui imprègnent ainsi, nous dit-on, de leur odeur particulière telle ou telle saillie et pointe de la topographie, tel caractère, j’ai envie de dire, du livre des lieux, afin de les intégrer à leur mémoire et les faire leurs, afin de les intégrer à leur demeure et se les approprier, contre la pointe des pieds arrière des chaises de la terrasse qu’on avait fait s’agenouiller contre le bord des tables, en signe de pénitence du service, ou, aurait-on dit, de prière, dans l’attente de jours plus fastes, ce qui faisait que les pieds arrière étaient envoyés en l’air, contre toute attente, comme une multitude de pointes, ou plutôt de points qu’on aurait le moins attendus dans un monde, mais qui, à première vue, achevaient de convaincre quiconque les apercevrait qu’indubitablement ils résumaient en leur seul point un phénomène entier qui enveloppait un monde entier et une saison entière et qui s’appelait la « fin du service », et qu’ils le résumaient si bien que si, à l’avenir, on devait se demander ce que serait le point du monde où buterait celui du service et où on s’interrogerait si oui ou non il devrait reprendre, ce serait certainement ce point de la pointe des pieds arrière des chaises contrites contre la table ;

le chat noir venu ainsi clôturer le service et s’assurer de la disparition définitive des hôtes qui comblaient encore la terrasse la semaine dernière et qui n’a pas vu que j’y étais resté, c’est-à-dire que j’y étais apparu, tellement il répondait à la logique interne du service de l’hôtel et que celle-ci, à cette date-là du calendrier, excluait absolument tout convive, ou c’est alors que je n’étais pas visible, même pas du chat qui venait signer la terrasse avant de l’envoyer dans le royaume invisible – le chat du service funèbre de l’hôtel Palmyra –, et que j’étais devenu, comme lui, moi-même un point de retournement de la logique, moi-même un revenant, restant-là et n’étant-pas-là, afin d’écrire)

qu’on a du mal à croire que cet hôtel, qui a longtemps contemplé les ruines et le passage des personnages célèbres, ne s’est pas ainsi spécialisé dans la succession si prompte de jours de service complet de la foule et de jours de disparition complète de celle-ci à la seule fin que l’écrivain, venu reconnaître le point du service où s’attache une telle succession (qui n’est pas une succession se produisant dans le monde, mais le signe que l’hôtel est parvenu au point où la logique entière du monde de l’apparaître s’inverse), puisse y reconnaître enfin le lieu qu’il doit désormais hanter pour écrire ou le lieu de retirement de celui qui va dresser la table de la logique inverse du monde ;

la logique de l’écriture se complétera lorsque je relierai (1) l’insondable du champ de ruines, (2) l’insondable du service du Palmyra (le premier émergeant à peine au monde du service et le sens où « les ruines me servent pour écrire » étant le sens minimal du service ; le deuxième se tenant au point du monde du service, où servir la foule du festival revient à dire qu’on la fait apparaître et qu’on la fera aussitôt disparaître, en prévision de la visite reconnaissante (de reconnaissance) de l’écrivain et de sa satisfaction d’avoir donné résidence à la logique d’écrire) et (3) l’intensité du service de maître Toni, qui n’a fait que sommer les apparaîtres, quant à lui, et ne connaît pas encore le recul ou la ruine, qui dit justement ne s’être jamais trompé et n’avoir jamais reculé, mais qui se plaint justement de maux de tête, comme tous ceux qui somment des possibilités, maître Toni qui ne fait qu’enchaîner et composer les apparaîtres des gens entre eux, dans ce monde qui n’a que la logique de l’apparaître et qui attend un écrivain comme moi, qui aura sommé le disparaître, pour l’équilibrer et le décharger de son service maximal ; de même que l’écrivain que je suis atteint l’intensité d’un service comme celui de maître Toni, pour servir enfin la table universelle des éléments de l’écriture.

 

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