12.10.2009

Double contingence

Capacités labyrinthiques du service. Couloirs du service qui convergent tous sur moi. Boyaux du service qui convergent sur moi comme des armes, dans un geste qui n’est pas censé se produire, qui n’est pas automatique ou nécessaire – l’arme du service n’étant pas automatique ; n’étant qu’un fusil à répétition – et qui n’est pas contingent non plus.

Car il sert la contingence, et la contingence c’est moi. Je suis ce qui arrive et le service est à mes ordres (à moins que ce ne soit la contingence qui dépende du service pour la raison qu’elle ne serait jamais venue se servir en ce lieu et que je ne me serais jamais rendu à cette place si je n’étais pas sûr d’y être servi) ; sans oublier que le propre des couloirs du service est de converger en un point et qu’on serait tenté de lire, dans cette sommation des possibilités, la nécessité et non pas la contingence.

Je ne vois plus le monde que comme une place que j’occupe sans bouger, que j’occupe en sautant sur place et en ré-enchaînant avec la place la phrase, en répétant un mot, ce que dit déjà la matière dans le seul sens qui soit et à quoi m’introduit seulement la fente dans la matière, comme une préposition.

À force de guider ce processus sans lumière et sans possibilité, qui fend la matière pour y fonder le vide et pour inaugurer l’ontologie de la multiplicité ou le sens de l’être à même le plan d’immanence ; à force de recevoir du lieu et de m’orienter, sur place, dans le seul sens de sa face qui est celui où la contingence retourne éternellement et me retourne ; à force de demeurer à l’envers de l’endroit, dans la disposition qui enchaîne et qui est la disposition fondamentale de l’échange, je finis par faire venir à moi autre chose que l’accident dans la substance ou la contingence en la matière ; je finis par faire converger sur moi les capacités labyrinthiques du service de la pièce, qui produisent pour moi l’impossible, qui me montrent les infinis pouvoirs de ceux qui se sont enchaînés au lieu afin de servir celui qui arrive, de ceux qui ont développé une faculté inhabituelle, inattendue, extrasensorielle et extraordinaire, à la manière des aveugles, pendant la longue période – de loin la plus longue – de leur privation.

Car dans l’attente de ce qui arrive, dans leur habitation de la place qui est en fin de compte leur habitude, les serviteurs du lieu sont à la fois privés de contingence et de nécessité : de contingence pour la raison que rien n’arrive (et que, quand bien même cette non arrivée des choses, ce non commencement du monde, serait encore l’œuvre de la contingence, cela n’accède pas encore au plan, que l’on imagine reculé et encore plus labyrinthique que la contingence elle-même, où le serviteur doit s’occuper en attendant), et privés de nécessité parce que cela qu’ils finiront par faire, cela qui sera forcément plus extraordinaire que l’existence et le nombre pour la raison que la contingence est elle-même première à l’existence et à la multiplicité (Meillassoux) et que ces serviteurs, qui sont désœuvrés quand la contingence n’arrive pas, sont justement ses serviteurs (c’est-à-dire qu’ils produiront ce qui doit se produire quand la contingence sera « reçue » dans la place : ce sont eux qui tirent, ce sont eux qui servent la pièce d’artillerie), cela, ils n’étaient pas censés le faire.

* * * * *

Ainsi ces serviteurs désœuvrés, ces êtres sans œuvre, dans la longue période où ils sont livrés à eux-mêmes et qu’ils ne peuvent que prolonger encore en une nappe aux multiples plis, en une multiplicité (manifold) qui s’insinue entre la contingence et la venue de l’être à l’immanence, développent-ils une faculté, en aveugles de la contingence qu’ils sont et en rats des couloirs labyrinthiques de son service, un pouvoir anormal, celui de faire communiquer, quand ils le souhaitent, la surface où se produisent les événements avec autre chose que le stock, autre chose que l’inventaire ou le nombre de l’être : de la faire communiquer avec la capacité de la contingence de se servir elle-même et de ne rien produire encore (car pour produire quelque chose, il faut que le client arrive), de la faire communiquer avec le réservoir des choses qui seraient à produire pour la contingence, à chaque répétition, par le geste de celui qui la sert, mais que le serviteur destine, maintenant qu’il a résolu de se servir lui-même et de produire, pour les beaux yeux du client qui arrive le plus souvent et qui saute sur place, les dessous du service de la contingence en même temps que la contingence, à autre chose que la loi du nombre et de la correspondance ;

si bien que, dans une éclaircie qui ne sera ni celle du nombre, ni celle de la création de matière, ni celle de l’accident ou de l’illusion, mais qui sera comme une invitation pour le processus d’écriture à venir plonger dans ce labyrinthe du service (dans ce monde obscur où le serviteur de la pièce attend, dans ce stock qui n’a pas de prolongement pour la raison que personne ne pourrait le suivre ou le dénombrer), le serviteur produira à la surface le double de ce qu’on attend, deux fois l’événement, une fois pour la matière et une fois pour l’écrire : une invitation presque obscène à l’adresse de l’écrivain, lequel panique, au vu de la maigreur de la pointe de sa plume, à l’idée de l’indéchiffrabilité et de l’incompatibilité qui frapperaient soudain le monde, si les carrés de chocolat, qui n’avaient jusqu’alors jamais quitté la compagnie de la tasse et jamais dévié du mouvement à sens unique du service, se trouvaient multipliés par deux.

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Je voudrais ainsi que la même « violation » des lois de conservation de la matière qui ne serait due qu’à la faculté du service d’aller toutes les fois dans le sens unique de la contingence, sauf une, où il ira dans son double sens (dans le sens extraordinaire revenant à la doubler et à la dépasser, à produire deux événements au lieu d’un, à aller plus vite que la contingence à force que le serviteur devance le désir du client qui arrive pour ne pas dire qu’il devance son arrivée même), je voudrais que la même multiplication, la même communication avec les couloirs labyrinthiques du service et avec le stock innombrable où ils puisent, se produise à la surface de la table où je croise R. M. et que l’extraordinaire qui s’y produira – cette association et cet enchaînement qui auront l’air de provenir de la table et de sa compagnie enfin fondée, de ce point de retournement et de conversion qui aura lieu au centre de la matière que R. M. et moi aurons traversée, lui en venant de la crise du crédit de la littérature et moi de celle du marché – en réalité dépasse la contingence et son plan et soit le signe du service de la contingence venu cette fois la doubler, venu livrer à l’écrivain le début du fil qu’il suffira de tirer pour dérouler l’endroit où le serviteur habite : pour commencer à raconter l’histoire du lieu alors que celle-ci n’était pas censée apparaître.

Je me demande ainsi à quoi ma compagnie de R. M. pourrait servir et qui pourrait nous servir.

Je reproduis le fil des événements, l’image de ce lieu où nous avons dîné et où nous nous sommes fait servir, et je me répète que le plan d’immanence de notre entreprise est déjà situé là en entier, que nous sommes comme d’habitude arrêtés au bord de rien, qu’il n’y a aucun principe, aucune vision, aucune direction et aucun phare que R. M. (qui a parlé de « texte phare ») pourrait dresser au dessus de la table et que celle-ci sera la seule à être dressée, en un mot, que R. M. est aussi perdu que moi et que, une fois parvenu comme moi au bord du plan, lui non plus n’aura trouvé que le vide, et d’autre sensation (pour ne pas dire, d’autre certitude) que celle de toucher le bord et d’en sentir, sous la plante des pieds, l’arête.

C’est-à-dire que nous avons tous les deux reconnu ce point intime de la matière, le point de la conversion, la genèse de la contingence, la fente qui enchaîne, le fondement de la table ; nous avons tous les deux détecté dans la crise, non pas un effondrement, non pas la chute suivie du repos, mais la dynamique de la genèse, cela que la crise risque de nous faire perdre – le marché – et qu’il faudra pour cette raison reproduire : cela que nous perdrons dans la pensée et dans l’écriture et qu’il s’agit, pour cette raison, également de reproduire, et qui est le risque et la spéculation.

Pour cela, nous avons dressé la table ; nous nous sommes assurés de notre plan ; nous savons qu’il faut commencer et nous avons trouvé la place où commencer, le marché qui vient au livre, le market-making qui rejoint le bookmaking, cette association secrète/sacrée entre, d’une part, ce qui s’écrit et s’imprime, et, d’autre part, ce qui s’échange et qui porte la contingence imprimée sur sa face comme la façon la plus immanente d’imprimer et d’échanger quelque chose.

* * * * *

Arrivé, par l’écriture, au point de la ruine, au site événementiel où je me suis arrêté en face des ruines, à cette occasion unique qui n’a été donnée qu’à moi et qui montrera – là sera l’effet principal de la conversion – comment la matière peut se connecter aux hommes, comment la contingence, cette arrivée sur la place dégagée du temple devenu citadelle devenue mosquée devenue parti de Dieu – et quel autre sens donner aujourd’hui à l’hôtel Palmyra et au service des ruines ? –, peut faire naître une association, une écriture ;

arrivé en cette place unique mais qu’il faut répéter – là sera l’objet de l’association ; là sera la façon de sauter sur place et de consacrer ces lieux devenus vides ; là sera la croix de l’histoire, l’attente des ruines qui me pressent d’écrire et qui ont fait venir mon cahier à moi, et à sa suite, R. M. ; là sera le lieu de l’association, la façon de commencer à raconter l’histoire à partir de la géographie, à partir de ce lieu parmi les lieux du temple de Baalbek à condition d’en posséder les clés –,

arrivé au point où j’ai formulé le marché du livre, la somme des produits dérivés que le livre devra emporter, et où j’ai attendu le cahier pour en sortir le livre et m’en sortir avec le livre, arrivé à cette croix de l’histoire que j’ai repérée, à cet arrêt au bord du vide qui me faisait pressentir le commencement ; arrivé à fonder cette place, ce site, ce plan, ce plateau, cette table où sont servis le temple de Baalbek et la citadelle et ce qui s’ensuit, c’est R. M. que je reçois enfin du lieu (et non pas au lieu), c’est R. M. qui vient à moi (et non pas que je reçois chez moi) et qui vient me rappeler l’histoire.

Car c’est la coupe qu’il me sert, c’est le livre où je dois entrer après avoir emporté le mien.

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C’est de la désignation de ce livre et de ce qu’il vient faire chez moi aujourd’hui, c’est de la croix de l’histoire, apposée par moi en ce site de Baalbek, dans cet hôtel où se noue le vide (où se retourne le service, ai-je dit) et qui, pour cette raison, prolonge le fondement, c’est de cette croix et de cette Place que je dois partir afin de parcourir cette table dressée, ce plan que ne vient pas relever un principe transcendant.

C’est la conversion que je dois comprendre, une fois arrivé à ce point, pour savoir comment repartir de cette croix et de cette table, comment créer l’instrument d’écriture généralisée dont ma découverte dans le marché n’est que la « pointe » et l’instanciation dans une seule métrique. C’est R. M. que je reçois en lieu et en place du livre que je voulais emporter ; et je reçois avec sa venue beaucoup plus que ce que j’attendais, beaucoup plus qu’un retour, qu’une couverture, ou qu’un titre ; je reçois un commencement, lequel, comme je le disais, et comme tout commencement authentique, n’est ni contingent ni nécessaire.

R. M. et moi avons trouvé notre plan ; nous avons dressé notre table ; nous avons reconnu la place de la contingence (la place à la contingence) où s’appose la croix de l’histoire. Nous avons déclaré vide cet hôtel où le service allait se retourner. Nous avons tous les deux habité cet hôtel et c’est de là que nous nous sommes souhaité la bonne année. Nous pouvons maintenant partir de cet hôtel : nous pouvons recevoir de lui. Car il s’agit de faire remonter à la surface de notre table les couloirs labyrinthiques du service.

Nous devons nous servir maintenant, et les serviteurs du lieu que nous avons reconnu et de la place que nous avons occupée doivent se charger de doubler pour nous le produit. Il faut s’attendre à une multiplication, à voir surgir à côté de chaque tasse le double de chaque mot et de chaque carré de chocolat, c’est-à-dire à voir surgir l’histoire.

Après avoir trouvé la Place, il faut l’employer à notre service. Il suffit de l’habiter répétitivement, de sauter sur place. Les serviteurs sont là à attendre. Avec leur aide, le fil de l’histoire pourra commencer à se dérouler. Le serviteur enchaîné-là peut commencer à nous montrer ses marques de reconnaissance, les signes extraordinaires d’un échange qui doit maintenant aller dans l’autre sens.

À ce double signe, à ce double sens, à ce chocolat qui s’est comme par miracle multiplié par deux, je dois reconnaître un chemin comme le Petit Poucet, une voie que le serviteur « m’ordonne » de retrouver, une course dans laquelle je dois me jeter à sa suite, une échelle que je dois gravir (ou descendre) vers les couloirs dérobés du service, une invitation à l’arrêt, à l’interruption (alors que le service est ininterrompu) : un signe que dépose le serviteur au bord de la soucoupe, non nécessaire, inexpliqué, non contingent, afin qu’en retour je lui dépose, à côté, un peu de mon temps, c’est-à-dire que je l’écoute.

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Ainsi, en remontant ces signes, en les collectant et en les mangeant, je poursuis le serviteur dans son histoire, j’entre en communication avec ce que le serviteur a emmagasiné pendant ses périodes de non-arrivée et de non-contingence, avec ce qu’il a emmagasiné dans le sens contraire à la création de la matière (car c’est la contingence qui règle l’existence et qui engendre la matière) et dans le sens contraire au service, avec ce qu’il a accumulé comme pouvoir, rentré, refoulé, ne servant par définition à rien, et qu’on ne peut pas ordonner, qu’on peut d’autant moins commander à son service (car de le faire remonter n’appartient qu’à la décision du serveur) qu’il est indiscernable du service : ce double chocolat est une marque du service, d’un extraordinaire service, mais d’un service quand même.

Le double qui n’est pas censé se produire tant qu’il va dans le sens unique du service : c’est cela, sans doute, le mot de l’histoire, le lieu qui se raconte et qui n’est pas censé le faire : le double inquiétant du service ordinaire : ce qui s’est passé, offert à moi par le serviteur, en double de ce qui se produit.

Que sont les serviteurs de cette place vide, où se joignent, venant d’un côté, le temple et le principe transcendant avec, venant de l’autre, le plateau et la citadelle et l’immanence et la ligne de défense et la ligne de marché, doublée, aujourd’hui, de cette défense par le vide, de ces défenseurs qui sont sortis de la place mais qui occupent l’espace qui est occupé par la ruine ?

Quel sens cela peut-il avoir d’aller répétitivement habiter cette place et de sauter sur place, de susciter ainsi le virtuel, de creuser le vide afin de produire l’outil et l’instrument de l’écriture ? Quel sens peut avoir la conversion, afin que, depuis le lieu où elle intervient et à partir de son sens et du risque auquel elle mène, on puisse débusquer les serviteurs de la contingence derrière les « effets » de celle-ci et qu’on puisse les domestiquer, en faire des guides, s’habituer à les voir doubler, désormais, à côté de chaque tasse, le mot de l’histoire et doubler l’événement, le sens du service ?

 

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