15.09.2009

Passage au livre

Avant de lire Les Logiques des mondes de Badiou, j’avais parlé de « point du monde » et j’entendais par là le point de retournement du monde. Pour moi le monde se réduisait à un point duquel on devait retourner, typiquement pour écrire un livre et avec la matière du livre en main (qu’on emporterait de là, ou qu’on déplierait comme le dépliant du site archéologique qu’on viendrait de visiter, comme le commencement du processus géographique dans lequel on s’aventurerait, alternativement, après la croix mise sur l’histoire et un certain manque et retirement, suivis d’un dépêchement, qui sont typiques de cette croix de l’histoire).

Pour Badiou, les points du monde sont un processus de passage et de décision, le monde réduit à la ponctualité d’un oui ou d’un non dont l’issue décidera la manière d’apparaître du nouvel être-là et la nouvelle incorporation. Or, Badiou ne retourne pas de son point du monde, un livre à la main. Sans doute parce que le marché est un processus continuel de points du monde (comme l’a reconnu devant moi Meillassoux qui avait certainement ceux de Badiou en tête), que la révolution du marché est, pour cela, en permanence écrite et que je me propose, par-dessus le marché, d’écrire le livre du marché, sans doute pour cette raison la logique de mon monde ne peut-t-elle pas ne pas aborder à celle du livre et la révolution ne pas devenir la révolution du livre, également.

Il est ainsi tout à fait logique, et je dirais presque, nécessaire à mon entreprise, que le passage central de mon livre (justement, c’est un passage) porte le titre de Genèse du livre. Car non seulement il décrit la genèse du mien en situation parfaite, c’est-à-dire qu’il raconte comment mon expérience du marché et ma réflexion du marché, une fois arrivées à leur livraison et à leur retournement à Sydney, ont fini par m’incorporer au livre du marché et par m’introduire définitivement à mon livre, mais en plus il fait passer le sujet du livre qui aurait pu rester extérieur, à savoir le marché, dans le livre. Il change le sujet en le retournant de l’intérieur, comme si on disait qu’après le marché (comme par hasard, c’est le titre de mon weblog) on passait au livre ou qu’on y retournait : or, ce livre, le voici, c’est celui qui comporte ce passage même.

Ainsi le passage central serait-il une sorte de passage secret, dérobé, qui dérobe le sol sous les pieds du sujet, pour le faire tomber dans la seule vague qui s’enroule ici et dans l’unique automobile, celles du livre lui-même. Mais sans doute mon monde est-il d’autant plus susceptible de se réduire à un point et de se retourner, et même je dirais, de se réduire à une pointe, que le point du monde pour moi, mon oui ou non éternel, est l’éternelle question : écrire ou ne pas écrire. En chaque texte que j’ai écrit j’ai dû livrer ce combat et remporter cette victoire.

Ainsi, au sommet du mois d’août, en ce début de l’exclusion pour moi et de la blancheur éclatante des blocs, en cette marche de l’armée libanaise qui n’est ni victorieuse ni révolutionnaire ni même obscure, mais qui célèbre tout juste un anniversaire insignifiant, j’ai dû négocier la question d’écrire ou de ne pas écrire dans l’endroit le plus improbable : au sommet de l’hôtel Albergo, pendant que me dérangeaient en bavardant les deux serveurs habillés en blanc et que se confondaient ma demeure – ce lieu de mon écriture – et toute la question d’en être exclu dans la lumière blanche d’août et dans l’écrasement du bloc de Littell, dont je peux sans me tromper affirmer que je ne pouvais rêver de meilleur envahisseur que lui, pour me chasser de mon lieu, et de bloc plus massif que le sien, pour refermer à mes yeux et fermer définitivement devant moi toute la question de la possibilité de l’écriture.

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C’est ailleurs que dans la possibilité que je dois chercher où écrire, cela je le savais déjà ; mais cette exclusion prend tout à coup un tournant plus matériel lorsque le bloc de Littell, le livre qui somme toutes les possibilités de l’écriture et qui a même gagné un prix, me tombe dessus, qu’il occupe ma place et qu’il dort même dans mon lit. Ce n’est pas qu’il me retire toute possibilité d’écrire ; au contraire, mes capacités d’écriture redoublent d’intensité. Ce n’est pas à cause d’une différence négative que je ne peux plus écrire dans l’espace qu’occupe Littell mais au nom d’une différence positive – et ainsi ce n’est pas d’exclusion qu’il s’agit à proprement parler, mais d’inclusion –, en vertu même de la surface où je suis renvoyé pendant que Littell est venu illuminer, en août, « flasher » en quelque sorte, l’espace où je vivais d’habitude.

Littell ne voudrait pas qu’on mette son livre entre sa vie et lui, et moi je ne peux pas, une fois arrivé à ce point, ne pas appliquer strictement la logique du livre et ne pas voir dans la venue de Littell un redoublement de l’intensité de tout cela qui me pousse à écrire et qui m’exclut de l’espace ordinaire. Lui ne sait pas dans quel domaine il met les pieds. Lui n’a pas la Place à transformer en livre. Lui ne sait pas qu’il débarque au moment où aboutit le processus qui m’a fait pénétrer dans la matière du lieu et que ce n’est rien de moins que le processus géographique que je hante aujourd’hui et que je nourris de ma matière.

Ainsi, je dois rester disparu ; je dois rester situé à l’envers de l’espace, comme pour dire à Littell que les blocs ne s’ajoutent pas ici aux volumes, que les hôtes ne sont pas tous positifs mais qu’ils diffèrent. Comment lui expliquer que sa venue, que me sert son hôtesse, n’est qu’un effet de la Place pour moi, encore un fruit des couloirs labyrinthiques du service, et que je dois fournir l’effort supplémentaire consistant à agrandir mon livre, le livre de la Place, à le multiplier (c’est-à-dire à en augmenter le nombre des plis) rien que pour découvrir ce que cela signifie exactement, au moment où j’achève mon propre bloc et qu’il me tombe également dessus, au moment où la Place se retourne dans la pointe du monde qui va lui coûter son nom et où le dernier écrivain, littéralement, ne sait plus où se mettre, que lui débarque avec l’arme absolue de son livre, surtout invité de cette façon neutre, ou plutôt positive et volumétrique, à laquelle je ne peux absolument plus me connecter ?

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Il fut peut-être un temps où je pouvais écrire un livre comme celui de Littell et mon bloc rencontrer le sien ; mais à cause de la venue de l’auteur dans mon espace de cette façon, surtout au moment du bouleversement topologique où je reformule toute la matière et toute la logique du livre et qui s’appelle une maison d’édition, mon écriture ne peut plus que changer de nature. J’éprouve à présent la difficulté de décider de cette nouvelle nature. Je sais que le sujet est difficile, et je ne sais pas à quel niveau monter pour dire que c’est la Place ou la route de Damas qui ont provoqué cela, que le bloc de Littell est né chez moi par un effet du service, et qu’il ne tient qu’à moi que je dresse cette table et que je déploie cette nouvelle logique.

Il est ainsi mystérieux, ou peut-être seulement logique, que tout à coup je perde toute communication avec Littell. On dit que l’écriture est invisible ; et pourtant il n’y a pas un effet plus matériel que celui qui m’interdit aujourd’hui de nous considérer, Littell et moi, comme des êtres ordinaires et sans intensité, qui pourraient se rencontrer et communiquer. La logique du livre est définitivement passée par Littell et moi, et il faut, comme l’une de ses différences absolues, que je puisse ne pas être là.

C’est la consistance, ou la logique du monde dans laquelle j’ai enfin pénétré, celle du livre, celle de l’écriture, qui m’empêche aujourd’hui d’apparaître devant Littell, et qui m’oblige au contraire de profiter de ce qu’il soit apparu, justement en cette maison Khalil, justement en ce tournant où je sors de la famille pour entrer dans le domaine du livre et où je retourne avec moi la Place tout entière et tous ceux qui veulent bien me suivre, justement dans la blancheur du mois d’août où la vache à lait, qui a perdu les esprits et pour cette raison pris la parole, prononce mon exclusion de sa maison à la manière d’un oracle, justement aux mains de l’hôtesse de Littell dont j’avais prédit que c’est par elle que je sortirai de la maison Khalil, et même, que j’avais « réservée » à l’époque et marquée déjà, non pas comme on réserve sa place ou ce qu’on appelle une « entrée » (entrée dans une salle de spectacle, entrée au restaurant, etc.), mais comme on réserve sa sortie, tant je savais qu’avec les sœurs Khalil, je n’embarquais pas pour un voyage mais dans une navette, dans un va-et-vient entre Beyrouth et Damas, non pas dans un cycle qui me ramènerait à ma place mais dans un mouvement qui rendrait vaines toutes les possibilités et toute espérance, et qui n’en tisserait pas moins une surface, celle où je devrais marcher et qui serait étrangère aux possibilités, celle de l’écriture ;

de profiter donc de ce que Littell soit apparu et qu’il ait sommé les possibilités d’un monde entier et les ait réduites à un point, à un point du monde (comme dirait Badiou) qui n’attend plus que mon retournement, pour disparaître.

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L’hôtesse de Littell pense que je suis un être-en-tant-qu’être, un multiple pur qui n’a pas besoin d’apparaître mais seulement d’être ; et pour cette raison elle ne doute pas que je puisse rencontrer Littell, autre être, autre multiple. Quand je dis que je suis un être-là, qu’à mon être s’adjoint mon apparaître, et qu’il existe des mondes où, du jour au lendemain, je peux disparaître, c’est-à-dire mourir tout à fait par l’opération de la logique et de la relation et non pas de l’ontologie ou du fondement.

C’est par la logique du monde où j’apparais, et maintenant disparais, que, pas plus que je ne peux survivre à l’apparition de Littell, je ne peux me « mélanger » au dernier-né de l’hôtesse, être minime, pensait-elle, qui ne pouvait pas me gêner et que, pour cette raison, elle prévoyait d’envoyer rester (encore ce verbe) avec moi, pendant qu’elle se détacherait avec le bloc de Littell et s’aventurerait avec lui à Baalbek.

Or, ma logique intensive ne calcule pas la taille des êtres. Dans mon apparition et dans mon monde, la visite du petit garçon est aussi synonyme de disparition que si toute ma progéniture était éliminée. De même que je refuse de voir en Littell autre chose que la logique du livre, et ne peux tolérer d’avoir une conversation avec lui qui ne traverserait pas la ligne du livre en chaque point et qui aurait lieu comme à côté, comme posée à côté de son bloc, de même, je ne peux recevoir le fils de l’hôtesse de Littell sans traverser point par point la logique du monde qui dit que son être-là est incompatible avec le mien et donc, si je suis-là, que lui ne pourrait y être.

Il paraît que l’hôtesse a pleuré. Sans doute pleurait-elle ma disparition. Car, si l’on suppose qu’elle m’a aimé et que c’est moi qui l’ai fait apparaître comme femme en premier, elle se rend compte aujourd’hui que nulle créature qu’elle peut présenter devant mes yeux ou qu’elle a pu produire, à commencer par Littell et à finir par son fils, ne réussira à changer mon monde ou même à l’éclairer. Et je répète que c’est la logique du livre qui a changé mon monde à tel point que je dois d’abord comprendre pourquoi Littell est venu à moi – pour comprendre ensuite que c’est afin que je disparaisse.

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