08.09.2009

Moitié du monde

Badiou vient m’apprendre les relations logiques dans un monde, la catégorie de l’apparaître, les degrés et les intensités qui viennent s’adjoindre au fondement, à l’ontologie et aux multiplicités pures. Ainsi faut-il distinguer entre être et exister. Lorsque je découvrirai la logique de mon monde, je verrai qu’il n’est composé que d’intensité et que je ne vis que dans l’apparaître. (Badiou conclut son livre par une question : « Qu’est-ce que vivre ? »)

Certains vivent dans l’apparence. C’est ce qu’on reproche à un pays comme le Liban. Et sans doute l’histoire du Liban serait-elle à revoir à la lumière de cette distinction. En forçant le trait de l’être-là et de l’apparaître (car avant l’être du Liban et ce qui constitue son identité, avant son fondement, sa pluralité, sa multiplicité, son impossibilité de « compter pour un », il faut remarquer qu’il s’agit avant tout d’être-là au Liban, d’y apparaître, de s’y comparer aux degrés d’apparition des autres et, pourquoi pas, d’aller jusqu’à l’extrémité qui dit que ce pays n’est qu’une intensité d’apparaître pure, à la manière du marché), et pour compléter l’histoire de mon propre monde et de l’apparaître qui gouverne ma logique, je finirai par comprendre pourquoi ce qui sort de ma logique – et je préciserai alors que je vis dans un monde de « beauté » et que les êtres-laids ne peuvent y être des êtres-là – proprement n’existe pas.

C’est que je n’ai jamais pu imaginer le genre de relation que je pourrais entretenir avec les personnes laides, cette absence totale d’idée prenant alors dans mon esprit, à plusieurs reprises, la tournure et même l’intuition de leur inexistence. J’ai toujours senti que les personnes laides simplement n’existaient pas, et non pas qu’elles apparaissaient devant moi et que leur laideur les disqualifiait et m’empêchait de les reconnaître. Comme il ne fait pas de doute que ces personnes sont, et grâce à la distinction que je sais faire désormais entre être et exister, entre ontologie et logique, je comprends maintenant que ces personnes, réellement, n’existent pas et que mon usage n’était pas métaphorique.

Or, mon monde aujourd’hui se tord et se déforme, ce qui veut dire qu’un nouveau monde prend forme. Et les derniers événements, ou plutôt les dernières tentatives de conjonction des étants de mon monde (ou de ceux qui l’abordent, qui s’appuient sur son bord en me regardant à travers l’embrasure du vide, m’obligeant à me cacher, à me terrer dans l’anfractuosité et à devenir leur envers : à devenir la répétition de leur contingence, l’intensité du monde entier qui se réarme dès qu’ils apparaissent pour leur répéter qu’ils auraient aussi bien pu ne pas être là, et ce monde entier, par ailleurs, aussi bien, ne pas exister), semblent se suivre aujourd’hui avec une telle logique, ou une telle précision, que cela m’oblige à retourner le point du monde où ils se conjuguent et à tenter de résoudre, comme à mon habitude, un problème inverse.

* * * * *

J’étais le marcheur de la surface, la pointe de l’écriture appuyée sur la trépidation du rocher à la manière du sismographe. Je pensais pouvoir prolonger indéfiniment cette immersion, qui était de l’ordre de la transmission – car ma surface n’avait aucune profondeur, et d’y être immergé, d’y demeurer, ne pouvait que prendre la forme dégénérée d’une inversion de l’ordre du demeurer et du partir, ce qui s’appelait pour moi rester ou être re-tiré sur les ruines, ou encore écrire, ou encore courir à la surface à la vitesse infinie de l’insecte qui profite, non pas de la mesure de l’espace ou de sa métrique, mais d’une inversion de ses termes et même de sa structure, puisque le squelette chez lui est devenu exosquelette –, JUSQU’À CE QUE LA TOMBÉE, DU CIEL, EN PLEINE LUMIÈRE D’AOÛT, EN CE CENTRE PRÉCIS DE MON MONDE (OU EN CETTE SOURCE DE SON INTENSITÉ) QUI EST LA MAISON KHALIL ;

et je songe que Badih a récemment ouvert pour moi un monde d’équivoque, lorsqu’il m’a suggéré que la sœur de mon arrière-grand-mère, celle qui a disparu jeune et qui est donc comme l’ombre de celle, Hbouss, qui est restée et qui me donne aujourd’hui ma propriété au Liban ; ou plutôt, qui en est l’envers, l’une apparue pour faire exister la logique de mon monde et créer mes objets et ma propriété, et l’autre disparue ; car c’est celle qui est restée – ou devrais-je dire, qui a demeuré ? Mais il me semble que Hbouss avait également inversé l’ordre du monde et qu’elle était partie avant de rester ; sans doute, en plus que d’être mon arrière-grand-mère, serait-elle pour cette raison l’origine de mon écriture ; elle qui s’est transformée en chat, et donc en sourire, à en croire Lewis Carroll, et donc en incorporel, en logique du sens, à en croire Deleuze ; aussi dirai-je de Hbouss qu’elle est restée dans cette maison de Souk-el-Gharb et non pas qu’elle y a demeuré, c’est-à-dire qu’elle y maintient intense la ligne de l’écriture et qu’il y fait exister ma ruine –, c’est celle qui est restée qui apparaît dans mon souvenir comme la forme noire, comme l’origine de mon monde au nom indéchiffrable (Hbouss), comme la nuit de mon temps, comme la grotte obscure d’où est sortie toute ma lignée et qui ravale alors tout, m’empêchant de remonter plus loin ;

et ainsi sa sœur disparue jeune et qui en est l’envers serait-elle la forme blanche, l’autre branche que je n’ai pas connue, inexistante, et qui revient pour cette raison me hanter comme la vérité éternelle, comme si de l’impossible histoire qu’elle a été à l’origine, il fallait aujourd’hui que j’opère un retournement complet de mon monde et que je déclare que dans cet impossible-là, dans cet inaccessible, dans cette lumière d’août de mon monde entier (qui pourrait, tout comme l’apparition blanche du bloc de Littell, m’empêcher d’écrire, c’est-à-dire qui pourrait m’obliger d’arrêter l’écriture en pure perte, l’écriture craintive de l’anfractuosité, et de commencer l’écriture du bloc entier de l’histoire), réside justement la vérité éternelle de mon histoire et qu’elle ne réside pas, comme je l’aurais pensé, dans la poursuite obscure de la fente ; qu’elle réside dans cette lumière retournée de la sœur disparue de mon arrière-grand-mère, dont le nom m’intrigue par sa beauté et par sa clarté, également par son point – qui comportera, comme on le verra, une décision –, qu’elle réside dans cette alternative inexistante, disparue, qui jette pour cela la lumière de la vérité sur ce qui est resté, et sur ce qui a vécu ;

lorsque Badih, donc, m’a suggéré que le nom de cette sœur blanche, Noss-el-Deneh, pouvait ne pas signifier la moitié du monde (Nisf-el-Deneh) comme je l’ai toujours poétiquement pensé, mais le centre du monde, comme le prête à penser l’équivoque du mot « Noss » en arabe libanais ; ce glissement du sens, ou plutôt son recentrement autour de la seule trace, magnifique, que nous ait laissée cette arrière-grand-disparue et qui est le sens de son prénom (qui n’attend donc, comme le dirait Badiou, que le « travail des conséquences », que la révolution qui viendrait, de cette trace, créer le corps qui supportera la vérité), étant en soi un indicateur suffisant du passage du sens de l’apparaître du monde pour moi : son passage de la moitié du monde (qui resterait entière, non connue, poétique, et pour cette raison aussi simple qu’un prénom ; comme si on ne pouvait pas appeler une jeune fille du nom du monde, le monde étant déjà si compliqué, mais de celui de la moitié du monde, oui ; car alors, ce ne serait pas le Tout que l’on nommerait là ; on se contenterait de la moitié, et cette jeune fille, simple, pourrait exister avec son monde), au centre du monde (qui ne me laisserait plus d’autre choix que la précision absolue et, après la précision, que celui de l’inversion du point) ;

JE PENSAIS POUVOIR PROLONGER INDÉFINIMENT MON IMMERSION JUSQU’À CE QUE LA CHUTE, SUR LE CENTRE PRÉCIS DE MON MONDE, D’UN BLOC COMME CELUI DE LITTELL me donnât à penser que la coïncidence était trop forte, le sujet trop manifeste, la machination du monde (ou de son devenir) cousue de fil trop blanc, pour que je ne me redressasse pas de mon sommeil de la surface et ne réalisasse pas soudain qu’il était grand temps que je profitasse de ce surcroît de précision et de ponctualité, de cette chute trop verticale du bloc trop blanc de Littell, pour tenter au moment même où je retournerais de ce point absolu vers mon monde reconnu, retourné et armé à présent de la logique inverse du livre de retourner également le problème et dinférer l’intensité de mon monde.

La mesure n’est pas la bonne, en d’autres termes, selon laquelle je resterais arrêté par l’improbabilité de la chute sur moi d’un astéroïde comme Littell ; car la métrique ici n’est pas extensive. Il ne faut pas non plus – pas tout de suite en tout cas – m’interroger sur la matière, la texture, ou la consistance dont le monde où je vis doit être fait pour attirer des chutes, des coïncidences et des illuminations de cette sorte. Au contraire, il faut penser que l’improbabilité de la venue de Littell est sans commune mesure avec l’improbabilité initiale de mon monde et avec son événement primordial, qui sont son degré d’intensité et son degré de précision, et il faut alors reconstituer l’intensité de mon monde, à partir des conséquences de sa logique.

Car ce monde est initialement celui du livre. Voilà ce que je réalise aujourd’hui. Voilà la chose impossible, et c’est « à cause » de cette impossibilité que Littell est venu. Ce qui veut dire que des venues infiniment plus improbables auraient pu, à partir de là, également se produire.

* * * * *

Ce qui m’apparaît aujourd’hui, après l’apparition de Littell dans mon monde et les disparitions que cela a aussitôt, inversement, entraîné, c’est à quel point ce monde, dont la maison Khalil a longtemps occupé le centre, était un monde de logique et d’intensité, un monde de relations et non pas un monde de multiplicités simplement co-existantes et déliées.

L’hôtesse de Littell ne l’a pas fait venir dans une ontologie sans lumière et sans intensité, mais dans un monde déjà tendu par une logique et qui devient encore plus tendu par la force de mon travail, par l’intensification que vient y rajouter mon effort de presser en tous ses points et de pousser le plus loin possible mon appui sur son bord, en un mot, encore plus tendu par la tension superficielle qui est devenue, à cause de l’intensité et de la densité de mon travail, tellement extrême que la surface, si fine et à la fois si compliquée comme un véritable réseau à la capacité de transmission infinie, est aujourd’hui absolument sensible en tous ses points.

Et c’est ainsi vers l’intensité initiale de mon monde que ces événements incroyables me retournent. L’improbable me retourne vers l’évident, vers le manifeste, et vers le plus intense. Car voici, à cet extrême de l’intensité ou me voici réduit – ou plutôt, retiré, repoussé –, que doit s’illuminer le sens de mon existence et que je dois désormais en découvrir les deux extrémités à la fois, c’est-à-dire qu’avant que je ne meure tout à fait (à moins que les deux morts ne reviennent au même), le temps est venu pour moi d’examiner de plus près ma mort dans ce monde-ci, dont la logique m’illumine, c’est-à-dire les modalités en propre de ma disparition.

Au moment où je disparais, en ce point singulier où je me tiens entre deux mondes, il faut m’arrêter pour reconstituer la logique du monde où j’étais resté pendant tout ce temps-.

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