21.08.2009

Au cœur de la mesure

J’ai introduit des chiffres et une mesure dans mon cœur, c’est-à-dire dans mon ventre, la nuit dernière, en mesurant mon rythme cardiaque tout le long de la nuit de sommeil, et c’est sans doute pourquoi j’ai fait ce cauchemar où un ennemi invisible, dont je connaissais sans doute seulement le nom, m’a soudain planté un couteau dans le ventre au moment où la cabine d’ascenseur où je me trouvais a atteint l’étage où il s’était caché, faisant pénétrer la lame, en un seul et même mouvement intense, à travers la vitre de la cabine – ou était-ce seulement une grille dont les interstices ont pu guider le couteau ? – et dans la chair,

à moins que mon agresseur n’eût à l’avance saboté le mécanisme de verrouillage de la porte de l’ascenseur et ne soit parvenu à ouvrir celle-ci prestement au moment du passage de la cabine devant lui, afin de me livrer le coup de couteau, si bien que, tout cloué par la douleur que je fusse, ma terreur première était de voir se continuer le mouvement ascensionnel de la cabine et non pas le geste interminable de mon meurtrier (qui s’était figé, quant à lui, se contentant de garder le manche du couteau serré fortement dans sa main et la lame de celui-ci profondément enfoncée dans mon ventre), car c’était l’ascenseur qui allait finir par me découper en deux si je ne faisais rien pour l’arrêter et si je ne tentais pas de me séparer du couteau à l’étage même où il m’avait été donné et non pas à l’étage suivant.

Dans ma surprise et dans ma confusion – car la notion de mon agresseur était à tout le moins extraordinaire : le porteur d’un coup de couteau à travers le mouvement d’une cabine d’ascenseur, dont je n’étais même pas sûr que sa figure fût concrète et son intention meurtrière réellement personnelle et tangible, tant son mouvement me semblait inexorable, à l’image de l’ascension de la cabine, et tant la lutte que j’ai malgré tout engagée avec lui (car à supposer que je réussisse à arrêter la cabine, il fallait désormais contrecarrer l’assassin) me semblait désormais relever d’une machination bien plus vaste qu’un bras, que le manche d’un couteau et que sa lame, ou même, que le subterfuge entier de la cabine d’ascenseur et de sa grille (ou était-ce là tout simplement l’effet de la machination du rêve et de sa logique confuse ?) et faire partie d’un système intégré entier dont l’ascenseur, le couteau et l’étage où le coup en serait donné n’étaient que les pièces composantes – dans ma confusion, je devais repérer vite le bouton d’arrêt de la cabine ; et c’est ainsi que le panneau de commande, où je distinguais bien les boutons qui portaient les chiffres des étages et ne reconnaissais pas le bouton de la fin, m’est resté comme l’image la plus claire, et comme définitive, de ce rêve ;

car il était clair désormais que les chiffres des étages mesuraient quelque chose comme des seuils d’intensité de la douleur ou les couches successives qu’il fallait traverser pour achever de pénétrer mon corps, et que la véritable pénétration serait en définitive celle-là, non pas du couteau qui tranche, non pas de la pointe qui dit oui ou qui dit non, non pas d’une alternative binaire ou d’un point du monde (comme dirait Badiou), mais bien de la mesure en moi ; l’image de la fermeture de ma plaie se confondant ainsi déjà avec celle de son ouverture, dans cette cabine insondable qui ne montait ni ne descendait mais simplement opérait en moi ; car l’image (et bientôt le souvenir) des points de suture est finalement bien plus douloureuse que celle de la franche découpe, et cette idée qu’on m’aura recousu le ventre – car c’était comme si une autre main avait déjà commencé le travail dans la cabine qui faisait alors navette – me renvoyait à cet accessoire de couture que j’avais depuis mon plus jeune âge distingué dans la boîte à couture de ma mère et qu’on appelait, dans un mot arabe transcrit de litalien, mesura : un ruban gradué qui s’enroulait comme un serpent et dont l’objet me paraissait soudain plus létal et plus insidieux qu’une lame.

* * * * *

Tel était l’effet, en rêve, de cette sonde que j’avais introduite en moi avant de me coucher et de cette technologie de mesure dont je m’étais corseté, cette exposition du mécanisme secret – ou mieux, nocturne – du corps à la rigueur des chiffres et de la mesure devant ainsi en tout point se confondre avec une déchirure de la chair et du cœur que plus rien, plus aucun bouton, une fois enfoncés ceux de la mesure et enclenché son mécanisme, ne saurait plus arrêter.

Je montais ainsi vers la mesure de mon ventre et vers la fin de sa nuit – comme si cette nuit de mon ventre, cette ignorance où il m’avait laissé, de sa mesure intime, était ce qui se terminait à mesure que montait l’ascenseur du chiffre en moi – en me prêtant à la ceinture et à la sonde ; et ce transfert de connaissance n’allait pas être de tout repos – car c’était comme si j’avais abandonné mon cœur et que je m’en étais remis aux chiffres –, puisqu’il me ravageait comme une lame et se doublait d’un mouvement qui m’emportait en entier.

Il est ainsi remarquable que cette progression du savoir que j’ai initialement voulue en moi – cette sonde introduite en moi pour me mesurer – se soit ainsi extériorisée, l’ascension emportant mon corps dans une cabine au lieu de se produire en lui, et la pointe de la connaissance prenant la forme de ce couteau qui ferait soudain irruption en moi au passage d’un étage et dont la cause originelle disparaîtrait, soit que la main qui donnerait le coup de couteau à travers l’étage restât invisible, soit que le bouton qui arrêterait le mécanisme entier se perdît dans la nuit des boutons d’étages, sans parler qu’il y fût sans doute, pour commencer, absolument étranger et qu’une incompatibilité majeure entre l’ascension de la cabine, entre l’enfoncement du savoir dans mon ventre, et l’arrêt de tout ce joli mécanisme m’empêchât absolument de le trouver.

* * * * *

Ce ne furent pas des boutons d’étages qui me donnèrent à mesurer la progression de l’écriture en moi, au moment du réveil, une fois terminé le sondage nocturne du mystère du cœur, une fois mon cahier posé sur la table sur laquelle j’aimerais dire que je me suis accoutumé d’écrire – voulant créer cette coutume, pour ne pas dire l’inventer, voulant m’approprier cette table en premier lieu –, mais les colonnes mêmes du temple de Jupiter, et parmi ces colonnes, plus particulièrement la sixième, ce dernier bouton d’étage, cette clôture de la connaissance qui justement restait insaisissable. Car cette colonne était entièrement masquée par un peuplier ce matin-là, alors qu’elle ne l’était pas du tout la dernière fois que je m’étais installé à cette table et qu’elle ne l’était même que partiellement aux yeux de quelqu’un comme R. M., qui s’était assis à ma droite, en léger parallaxe par rapport à la colonne et au peuplier (encore que le vent, qui faisait se balancer celui-là, dégageât de temps en temps à sa vue entièrement celle-ci).

Ce qui me laissa penser de deux choses l’une, soit que le peuplier aurait considérablement augmenté de volume jusqu’à masquer entièrement la sixième colonne, quel que fût l’angle suivant lequel on y dirigeait la vue de cette table, à la terrasse du premier étage de l’hôtel Palmyra, soit que, indépendamment du vent, du peuplier et, je dirais même, de la colonne, quelque chose aurait bougé, un événement serait survenu, non pas dans la multiplicité purement mathématique de ce panorama des colonnes mais dans la logique de leur apparition, et même un bouleversement de cette logique, afin de me rappeler que la logique de l’écriture ne suivait pas du tout celle du monde et que, quand bien même on se positionnerait pour écrire, une deuxième fois, à la table même où on avait écrit la première et dont la position exacte pouvait être déterminée, quant à elle, avec une précision très grande en raison des distances qui étaient en jeu et de la nature indiscutable des repères visuels : une colonne, un peuplier et le balcon de cet hôtel qui ne pouvait pas quant à lui, assurément, avoir quitté cet alignement, quand bien même on rechercherait comme progression de l’écriture, d’une année à la suivante, la coïncidence absolue de son endroit, alors la logique de l’écriture, qui n’est pas, comme je le pensais encore l’année dernière, simplement l’envers de l’endroit ou le simple refuge de l’inapparaissant et de l’insecte mais une inversion de toute la logique du monde (que l’écrivain entreprend à la manière du revenant, prononçant ainsi deux fois sa disparition plutôt qu’une), pourrait bien faire qu’à la faveur de la deuxième inversion (qui serait donc absolument une répétition de la première et ne pourrait, en aucun cas, être en coïncidence avec elle – car si le monde entier est inversé pour la deuxième fois afin de produire le nouveau point, et la nouvelle pointe, de l’écriture, dans quel repère absolu pourrait-on se placer pour constater une coïncidence ?), quelque chose qui échapperait à la logique, à la fois du monde et de l’écriture (puisque cette chose aurait eu lieu dans l’intervalle entre les deux inversions et qu’elle serait à la fois inverse à la logique du monde et incalculable, insaisissable, par la logique de l’écriture qui attend cet inverse), aurait bougé.

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* * * * *

Couché dans la mesure insondable de mon cœur, déchiré la nuit par ce cauchemar en forme de couteau et d’ascenseur, et revenu m’installer dès le lever du jour à la table précise dont la place, ou le lieu d’écrire, se mesurait exactement au degré d’apparition de la sixième colonne – or le lieu, pour l’écriture, n’est rien d’autre que la répétition, depuis la table, de l’inversion de la logique de l’apparaître en entier ; la répétition vaut différence, et nul doute que la place de l’écriture, qui intègre et la répétition et la différence et même, au passage, l’inversion de la logique du monde, pourrait se jouer comme le « jeu des différences » où, en comparant deux photographies des colonnes du temple de Jupiter prises à deux années d’intervalle, c’est-à-dire à deux moments différents d’écrire, on constaterait la différence qui serait que la sixième colonne était apparente dans la première photographie et entièrement masquée par le peuplier dans la deuxième –, je pouvais me demander à quel point du monde ou à quelle mesure, ou encore, à quelle logique d’apparaître je serais en train de livrer mon corps ;

car voici que je me réveillais à Baalbek, ayant laissé loin derrière moi à Faqra – et ayant même acquis le message-réponse de ma correspondante qui confirmait que je l’avais tout à fait atteint – le point d’intensité maximale de la logique d’apparition et de disparition, en un mot, du fantasme sexuel qui voudrait qu’à Faqra, alors que l’envie était montée en moi, que le lit était prêt, que de femmes de qualité inférieure m’avaient abordé et que les femmes à la qualité surfaite et refaite et surexposée se donnaient à voir autour de la piscine de l’hôtel, ce soit l’image de X. qui me fût trois fois apparue et qui eût fini par s’imposer, m’indiquant ainsi que si je voulais atteindre avec le plus de précision et le plus d’intensité le point du monde apparent qui s’appelait l’adultère – coucher ou non avec la femme d’un ami sous prétexte qu’elle se laisse désirer et qu’elle le désire elle-même d’autant plus que c’est sa connaissance de femme mariée, et la connaissance qu’on a d’elle, mariée, qu’il faudrait ici combler et donc renverser – alors c’était X. que je devais me faire ;

voici que je me réveillais à Baalbek, loin devant ce fantasme et devant son point maximal atteint dans le message de X. qui me répondait : « À très bientôt », en constatant, comme je le savais déjà, que ce lit de la chambre 30 du Palmyra, aussi séculaire fût-il, était le plus confortable que j’eusse connu, que les colonnes du temple de Jupiter n’avaient pas bougé de place et qu’elles étaient restées fidèles malgré le fantasme du peuplier, mais qu’une mesure insidieuse s’était glissée dans mon rêve, dans l’intervalle entre la sonde du cœur et l’insondable de l’hôtel Palmyra, pour me dire que cette fois-ci où j’écrivais à cette table était la deuxième, et non plus la première.

10.08.2009

Côte de bœuf (III)

La cÔte de bœuf est de l’homme ;

elle appartient à son domaine, elle relève de lui, elle est son sujet manifeste ; le sujet qui se découpe dans sa lumière, une fois que celle-ci se fait ; une fois que l’esprit se lève et que l’art se révèle – une fois que la logique des mondes se déclare, aurait dit Badiou ; car la vérité, et celle de l’art premier en premier, apparaît –, quitte à ce qu’il se détache dans l’obscurité de grottes enfouies dans l’âge de l’homme : bœufs en majesté peints sur les parois, découpant dans la matière première (dans les aspérités, les fentes, les grottes et les replis de la terre qui ont introduit l’accident de l’homme dans le cœur de la matière où il n’a trouvé, au fond de sa grotte, jeté à la renverse dans le monde comme il l’était, que le vide sur lequel s’appuyer) cela qui ne tardera pas à devenir le vif du sujet, la consistance du bœuf saisie par l’artiste contre la paroi avant que de l’être par le feu, que la lumière n’aura, cette paroi, cette première fois, ni rasée ni écrasée mais imprimée comme une griffe, comme l’empreinte même du passé, comme l’origine sans date de l’âge de l’homme

(tant ces peintures rupestres n’ont l’air ni obscures ni illuminées – elles se trouvent dans des grottes, dans des replis de la terre ; sont-elles du fondement ou de la manifestation, de l’ontologie ou de la logique, de la multiplicité inconsistante ou de la consistance du sujet ; sont-elles du mystère insondable ou de la vérité ? ou dira-t-on qu’elles datent d’avant la lumière et la manifestation, d’avant le présent, contemporaines de la matière et du vide dans la matière, de la face unique de la contingence quand elle se faisait matière première et univocité, contemporaines de la formation même du support et de la lumière même qui se faisait, premières à la genèse du sujet et de l’objet ?),

la consistance du bœuf saisie par l’illumination de la vérité avant que de l’être par le feu, (le feu qui ne tardera pas à rendre patient le moment de vérité et à réchauffer le sujet, à introduire le processus et la cuisson dans le mouvement primitif et primordial de la découpe : le feu de la science et de la réserve d’énergie qui ralentira et compartimentera et réservera la vitesse infinie de la création première, le feu de la fabrication et de l’industrie), le bœuf comme sujet premier, à la consistance première, faisant face à l’homme qui vient d’émerger de la grotte et de l’anfractuosité, changeant la face de l’homme qui était aveuglée par la contingence ; c’est-à-dire que l’homme n’avait que la contingence comme sens unique à contempler, et comme seul guide, dans l’obscurité, que le fil aveugle de l’écriture dont le sujet manifeste n’avait pas émergé ;

le bœuf comme le premier sujet de l’homme

(qui aura donc précédé la femme, qui n’est que dérivée quant à elle, et encore, de la côte de l’homme ; sans parler de la côte de bœuf, dont la femme ne cessera de dévier, et donc de dériver, s’obstinant à la changer et à l’envoyer maquiller en cuisine, en un mot à la fabriquer – alors qu’elle est la manifestation de la découpe primordiale du sujet –, à la faire cuire et recuire et recouvrir de diverses sauces, pour ne pas dire à lui prêter des sens, la rendant féminine et donc équivoque, impropre à l’assimilation première de la matière, au retour à la matière et au domaine dont elle vient à peine de se détacher ; la femme, donc, interférant essentiellement dans le processus de la découpe de la côte de bœuf, c’est-à-dire du face-à-face entre l’homme et son sujet manifeste)

soit que la lumiÈre (et la vÉritÉ de l’art) se fasse elle-même au moment du premier face-À-face entre l’homme et son bœuf, au moment du détachement du sujet sous la saisie de l’homme et sous sa main ; au moment où le sujet coupe avec l’anfractuosité et avec l’inconsistance même de la roche, avec l’insaisissabilité de la rencontre entre la matière et l’outil (entre le contenu et l’expression), avec l’indéfinissabilité du réveil où l’on ne sait si c’est l’artiste qui émerge là au fond de la grotte ou si c’est déjà le sujet, ou encore si ce ne sont pas les deux ensemble (le premier sujet de la contingence, l’homme révolutionnaire, l’homme du marché qui vient d’apprendre à marcher, et le deuxième sujet, qui est le sujet manifeste bon à découper et à manger) qui ont émergé à la fois, en même temps que la logique du monde et de l’apparition de la vérité

(car il ne faut pas oublier que l’homme est le seul animal qui sache marcher, debout, c’est-à-dire qu’il a su arrêter, relever, la contingence où il était couché et comme immémorialement coulé ; il a su s’inscrire dans la contingence et, de la face unique de celle-ci, livrer sa version unique, s’y faire créateur alors même qu’elle l’avait précédé, s’en faire traverser le corps et à ce moment même en créer le médium, l’échange immanent, ce que j’ai appelé faire le marché et que j’appelle maintenant se lever et marcher ; et je viens de comprendre pourquoi cette domination de la contingence, ou plutôt, cette autorité sur elle qui est le propre de l’homme, est homonyme avec le marché – car je suis sûr que l’homme est également le seul à connaître le marché, et qu’avant le plus vieux métier du monde, il existait déjà le métier de ce métier-là, à savoir le commerce, en tout premier lieu celui du corps et celui de la femme),

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soit que le face-à-face soit dÉjÀ bien avancÉ et consommÉ dans la lumiÈre crue, le sujet du bœuf n’étant pas cette fois seulement manifesté et détaché, mais déjà retourné et suspendu au croc du boucher ; celui-ci, non plus en artiste émergeant de l’anfractuosité de la roche en même temps que la vérité du sujet, mais déjà en tailleur de pierres et habillé pour l’occasion en tablier complet, ou plutôt, de blocs ou de quartiers entiers, de viande ; le boucher en équarrisseur du bœuf et taillant dans le vif du sujet à un âge déjà avancé de l’industrie et de la vérité du bœuf, où le sujet primitif s’est depuis longtemps découpé ;

la cÔte de bœuf est de l’homme avant que d’Être de la femme (c’est-à-dire que le sujet de celle-ci ne s’est pas encore manifesté, et comme étant elle-même dérivée, elle n’aura de cesse qu’elle n’aura indéfiniment détourné l’homme de son sujet premier et changé celui de la côte de bœuf)

et mÊme ELle a de l’homme et de la vitalité et de la virilité ; elle a du goût pour l’écrivain mangeur et buveur comme R. M. et elle n’a que de l’étonnement et de l’étrangeté (pour ne pas dire, de l’illogicalité) pour l’écrivain, comme moi, des sujets décharnés, pour ne pas dire des sujets brisés et qui ne sont pas encore parus, qui n’ont pas émergé de l’anfractuosité du rocher ;

la côte de bœuf est de l’homme, comme sujet mangeur et buveur, en tant que celui-ci se sépare de l’animal et s’en découpe (car l’homme tranche sur l’animal), c’est-à-dire que si la première révolution de l’homme est celle du marcher (que j’ai également appelé « marché » parce que l’homme, de couché et de coulé, se redresse et devient l’auteur de la contingence qui lui donne son sens unique et sa seule face ; parce qu’alors l’homme, devenu auteur, devenu faiseur, de marché, donnera de celle-ci, en retour, en éternel retour, sa version unique) alors l’homme reconnaîtra dans la côte de bœuf, cela qu’il découpe dans le bœuf, cela qui est le face-à-face avec son premier sujet, il y reconnaîtra le sujet de la révolution de l’homme, la ligne à découper qui le sépare de l’animal par le marché et qui bientôt l’y réunira par le manger et par la découpe du sujet dans la lumière de la vérité :

la réunion de l’homme qui apprend à marcher et qui, le premier, a donné dans l’anfractuosité du rocher, dans cette brisure-là, dans cette surface aux milles faces et aux milles bris que rasait à peine la lumière, sa première version (et la « version », me dit-on, est également le nom de la position du fœtus dans le ventre de sa mère, ou plutôt de son retournement, avant de naître), sa réunion avec le sujet manifeste de l’animalité, premier sujet celui-là, de la côte duquel et de la découpe du bœuf duquel est issu l’homme lui-même ;

ce qui veut dire que l’homme n’est qu’une partie de la vérité et qu’un seul côté des choses (obscur ? lumineux ? – en fin de compte l’homme, en tout cas qui écrit, n’est peut-être que la face cachée de la contingence, la contingence dissimulée, secrète et timide, qui ne veut pas être reconnue ou apparaître, qui se voile la face), que l’homme n’est lui-même qu’une côte de bœuf et qu’avant que ne se détache le sujet de la révolution de l’homme (marcher, découper sa version, se mettre debout donc, dans la matière couchée et coulée de la contingence) ou que ne se manifeste la consistance du bœuf, il y avait le geste inaugural qui partage l’homme et le bœuf ;

le deuxième étant la consistance du premier et sa lumière manifeste qui ne tardera pas à l’écraser ; le bœuf étant le bloc de viande de l’homme qui ne laissera d’autre alternative à ce dernier que celle de rester l’insecte de la surface et de faire un pas de côté afin d’éviter l’écrasement, rejoignant dans l’un ou l’autre cas l’anfractuosité du rocher, ou de prendre du volume et de le manger ;

le bœuf étant finalement l’origine de l’homme et le premier phénomène manifeste duquel sera issu l’homme, que ce soit dans la découpe et la séparation d’avec le bœuf – ce sens-là de la côte du bœuf qui est l’homme – ou dans la découpe du bœuf lui-même, le sujet manifeste, qui donnera la côte de bœuf qui sera prête à manger.

* * * * *

La côte de bœuf est de l’homme en tant qu’elle le découpe du bœuf et que dans le face-à-face qui va suivre, l’homme rejouera le sujet manifeste (répétera la côte, répétera la grotte, recommencera l’impression et refera la lumière, sera prêt à faire apparaître le sujet, à le dire et à l’écrire, ou à le faire disparaître, à le manger et à l’engloutir – on parle de quartier de viande mais également de dé de chair), c’est-à-dire que dans cette découpe-là et avant de porter l’attention à aucun sujet particulier, il faudra considérer celui de l’animal entier – tels sont, en effet, l’appel et la sommation de la côte de bœuf – et au bœuf qui se découpe dans la lumière crue du boucher ou dans l’obscurité primordiale de la grotte, il faudra adjoindre la découpe du dauphin qui a été notre sujet manifeste d’hier, ici à l’hôtel Atlantis de Dubaï, la côte de dauphin dont est également issu l’homme – c’est-à-dire la ligne qui partage l’homme du dauphin et qui fait réunir le premier au deuxième dans la version de l’auteur, qu’on appelle également, ce n’est pas là un hasard, director’s cut –,

et il faudra m’émerveiller de ce que l’enfant, ce petit de l’homme qui n’est pas encore complètement découpé de l’animal, trouve ces mots inconnus de moi pour organiser le monde de l’animal en monde imaginaire, où les images de l’animal sont évidemment plus vives que celle des hommes, ma fille la plus jeune me parlant ainsi de la tradition de la vache qui est de « dormir avant la fin du jour et de se couvrir le dos de paillettes brillantes parce qu’elle a peur du noir », et qui est également de « ne jamais montrer son museau sauf à ne pas respecter la tradition comme le fait parfois Kiri, la vache en peluche », ou de la tradition du dauphin qui « n’a pas le droit de regarder le ciel avant d’avoir un an – ainsi l’ont dicté les oiseaux, ces anges du ciel pour les dauphins – mais seulement le soleil ».

La côte de bœuf est de l’homme et revient à lui à travers la ligne de découpe par laquelle l’homme se sépare de son sujet et le reconnaît, le présente à table, émerge du plan d’immanence (l’anfractuosité de la matière, la fente, l’intérieur du rocher) pour aborder le plat et y goûter, pour aborder la côte du bœuf comme l’ascension qui va transformer le plan d’immanence en plat manifeste, sur lequel on se jette non pas comme dans le vide mais dans le creux, à cause du creux que l’homme peut avoir et qui s’appelle avoir faim et qui est la seule chose qu’on peut avoir en n’ayant rien, qu’on peut avoir après la fin du sujet et le départ du dernier écrivain, au moment d’aborder le sujet d’après la fin des sujets et qui est la genèse de tout sujet, la critique de tout sujet qui s’appelle le désir (Nietzsche) ou tout simplement la faim, et qui va transformer le plat en sommet, pour ne pas dire du goût.

Quant à la femme, elle chasse et renvoie la côte de bœuf ; à son tour de trancher et de découper, à son tour de transformer l’homme en bœuf de la côte duquel elle sortira et pour lequel elle sera l’homme que l’homme avait été pour le bœuf. Et je ne perçois, dans la compagnie des femmes en laquelle m’a laissé le départ du dernier écrivain, que des hurlements pour trancher et pour tailler dans le vif du sujet. Dans quel sujet tranchent donc les hurlements de douleur (ou est-ce de désespoir ?) de la vache-mère ? Dans quelle viande tranchent les hurlements de Zeina ? Sans doute celle des femmes dont le corps est dans l’eau, vaches aquagymes, non plus côtes de bœuf et sujets fermes, mais chairs inconsistantes et contentes de l’être.

La découpe de la femme – ses cris et ses hurlements – marque sans doute la fin de tout sujet manifeste et le retour de l’homme écrivain à la terre et au rocher ; à moins qu’il n’y ait enterré et stocké des vieux sujets ; à moins que je ne rejoigne la vague de l’immanence que je n’ai jamais vraiment quittée et que je ne déclare que, de la présentation du plat au-dessus du plan, de la manifestation du sujet, du partage entre le bœuf et l’homme, du sujet à découper à manger, et jusqu’au départ du dernier écrivain qui m’a laissé en compagnie des femmes et qui m’a sommé (moi la dernière possibilité, moi l’unique nécessité, moi la matière première même et le passé infini, moi l’écriture) d’écrire sur ce sujet apparent et manifeste, sur le sujet vrai de la côte de bœuf, c’est du même unique enroulement de ma vague qu’il s’agit, c’est-à-dire de mon vent de signes, de mon véhicule de pensée, de ma propre surface de marché ;

à moins que je ne traite l’absence du dernier écrivain (qui m’a laissé en compagnie des femmes) et l’absence de la vache à lait (qui quitte la logique du monde avant de quitter le monde, qui n’a plus pour les hommes de ce monde-ci qu’une logique d’images, que j’imagine plus vives que les nôtres puisque plus animales, et que des noms d’animaux, une logique absolument étonnante, à la manière de celle de ma plus jeune fille, qui est, dit-on, l’héritière manifeste de la vache-mère, le croisement entre cette dernière et moi, l’inversion de mon sujet manifeste, la création, ici, d’un enfant : non plus la version de l’auteur, une coupe, non plus une révolution, non plus une découpe ou le partage du bœuf et de l’homme, non pas une côte créatrice, mais le croisement de l’homme et de la vache, cette fois) comme un seul et même sujet, hurlant de vérité celui-là et non pas seulement illuminé, le sujet d’après l’apparaître et le disparaître, le sujet du croisement entre la côte de bœuf et la divinité de la vache, le sujet de la critique totale, celui qui suit la résurrection même des corps et le raffermissement de la route des corps, un sujet hurlant, une matière hurlante qui a dépassé en intensité les cris mêmes de Zeina ou les gémissements des hyènes chinoises qui ont dévoré hier la côte réjouie de mon meilleur ami, comme le seul sujet qui fait que je reste à l’ombre de tout sujet, faisant du départ de l’écrivain et du départ de la vache-mère une seule et même chair à plier et à découper.

06.08.2009

Côte de bœuf (II)

La cÔte de bœuf ou le sujet qui apparaÎt après que l’Écriture disparaÎt, le sujet qui se dÉcoupe et qui se manifeste, qui se prÉsente À table, prÊt À manger, dans une introduction dans la matiÈre qui tient dÉsormais de l’ingestion et non plus de la fente, dans une consistance du sujet qui a l’air externe et qui se dÉtache comme un bloc

(prêt à tomber et à m’écraser ? Ainsi mon livre achevé serait-il une côte de bœuf ? Ainsi l’auteur qui a fini son livre serait-il prêt à découper le sujet de la côte de bœuf et à manger ? Ainsi la lumière qui était rasante quand elle n’illuminait que les aspérités et les fentes de la surface de la table, c’est-à-dire qu’elle n’en révélait que les accidents et que les éléments incorporels – et pour cette raison impénétrables – mais que, pour cette même raison qui est la matérialité de l’illumination rasante et de la continuité du fil de l’écriture, elle faisait pénétrer à l’intérieur de la matière première, insistante et non pas consistante, qui est ici celle de la contingence à la face unique et à la surface infiniment brisée ; ainsi cette lumière deviendrait-elle écrasante lorsque le sujet se détacherait et se découperait dans la lumière et qu’il deviendrait le sujet manifeste de la côte de bœuf ? Ainsi l’introduction dans la matière première qui consiste à continuer d’écrire malgré le fil absolument brisé et absolument arrêté (il a des arêtes), c’est-à-dire absolument recommencé, de l’écriture –

car la matière première, avant même l’apparition du sujet et de l’objet, est faite de la discontinuité, ou plutôt, de l’appui répété de l’existence sur le bord du vide : l’appui indéfiniment répété dans le même sens, qui est le sens même de la contingence ; la matière première n’est pas l’existence de la matière ou même sa possibilité ; elle est la répétition et le réarmement du virtuel, le retirement et la relance de l’écrivain face au champ de ruines (il est re-tiré sur les ruines) ; elle est le vide de l’hôtel qui a la face des ruines (il est en face du site), qui est hanté par l’écrivain et traversé par les couloirs labyrinthiques du service, où ne se joue ni l’existence, ni la demeure, ni la possibilité, ni l’imagination, ni l’inspiration, mais le rester, qui est la clé de l’écrire, l’inversion de l’ordre du demeurer et du partir et de l’ordre même de la nécessité ; celle-ci n’étant plus la somme totale des possibilités mais l’inverse, c’est-à-dire la vitesse de retournement de l’écrivain qui n’a plus que l’exosquelette, dont le disparaître a également devancé l’apparaître et qui est devenu l’inverse de la nécessité de penser (ou de la pensée fondationnelle, ou de la pensée établie) : il est devenu la seule possibilité restante mais inversée, c’est-à-dire qu’il est beaucoup moins que la somme des possibilités et même moins qu’une possibilité, puisqu’il s’agit, parmi toutes, de celle qui reste ; non pas qui reste au fond d’une boîte de possibilités mais qui inverse et le signe de la boîte et le signe de la somme, c’est-à-dire qu’elle inverse le sens même de « rester », puisque c’est l’écrivain qui est sommé ici de rester, en tout cas de ne pas partir avant d’avoir écrit : seule façon d’être et de rester sur les ruines, qui est la seule manière d’écrire ; seule manière d’y être sommé, appelé, enjoint ;

la matière première n’est ni l’existence de la matière ni sa possibilité, mais l’écriture continuée, qui ne peut avoir lieu que sur la place, à l’intérieur de l’accident et de la fente, c’est-à-dire sur le marché, dans ce milieu continu de la discontinuité et de l’arrêt qui est une répétition, et qui revient à dire, ou plutôt qui le retourne éternellement, que la matière aurait pu aussi bien exister que ne pas exister : non pas la matière ou son existence ou même sa possibilité ou sa pensée, mais tout simplement sa propre matière première, son passé et non pas sa pensée, ce qui est premier à elle, tout simplement sa contingence –

ainsi l’introduction dans la matière première, à travers la fente de la table, deviendrait-elle l’introduction dans le vif du sujet, pour le trancher et le découper, celui qui se présente et qui se manifeste à table, le sujet prêt à manger, le sujet suivant et vivant, qui se découpe, de la côte de bœuf)

ou plutÔt comme un quartier de viande, mais qui n’est pas transcendant pour autant, puisque le manger, À table, fait suite immanente au parler et À l’Écrire,

l’apparaître du sujet (manifestation et découpe du vif du sujet) fait suite à la disparition dans la fente et dans la matière de la table puis à la disparition de la table en entier, c’est-à-dire qu’à ce tour (de magie) de la table, à cette révolution de son service et au fondement de sa compagnie (également appelé tour de table), à la constitution du sujet révolutionnaire de la table, doit bien succéder la manifestation de ce sujet ;

et si ce sujet finit par nommer l’événement continuel du recommencement d’écrire, et après la disparition du support même de l’impossibilité d’écrire, par reconnaître dans ce dernier appui sur le vide son propre nom de sujet de l’écriture, il faut bien après cela, après cette résurrection par la force des choses, que le sujet devienne vif et se manifeste ;

la manifestation de la côte de bœuf et la découpe du vif du sujet faisant ainsi suite logique, et sans séparation d’avec le plan de la table, à la fente et à l’incorporation ; la logique des mondes faisant suite à l’être et l’événement ; le fondement de la table ayant cette particularité que si l’écrivain se fonde en son sein par l’introduction de la fente, s’il en épouse la contingence et qu’il trouve dans l’écriture la mort et la fin de tout sujet, la ruine et le retournement de toute structure et de tout ordre établi, de tout squelette en exosquelette et de toute vitesse de progression en la vitesse infinie de la course de l’insecte, alors, lorsque ce sujet sera prêt à se manifester (c’est-à-dire à manger, après s’être détaché) et la côte de bœuf à se découper, lorsqu’on sera prêt à trancher dans le vif du sujet, c’est encore du plan de la même table qu’il s’agira et cette manifestation du sujet ne fera que prononcer la logique du monde de la table après que la fente et l’incorporation dans sa contingence en auront créé l’événement et fondé la compagnie.

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La côte de bœuf apparaît et se manifeste (elle se découpe dans la lumière écrasante) après la disparition de l’écriture (génitif objectif puisque l’écriture est elle-même une disparition : non pas ce qui apparaît à table, ce qui s’y présente, prêt à être mangé et à s’introduire dans le vif du sujet, mais ce qui s’y dissimule et ce qui la fonde, le contraire de ce qui s’y assimile) ; c’est-à-dire que la côte de bœuf fait suite immanente à la disparition du dernier écrivain, lequel, s’il me dit autoritairement sur quel sujet écrire après son départ, après la fin donc, et même la disparition, de la dernière écriture du dernier écrivain, doit lui-même être incorporé à la logique d’apparition de cette côte de bœuf comme dans un pli, et laisser mon sujet apparaître et se manifester – ce sujet de la côte de bœuf – comme le revers même de sa disparition, c’est-à-dire comme son ombre.

Car voici qu’avec la manifestation de la côte de bœuf, je touche au phénomène de la parution et de la sortie, du sujet qui se découpe dans la lumière, c’est-à-dire que dans cette sortie hors de la côte et hors du sujet, je touche également au domaine de la femme, tant cela se vérifiera toujours qu’elle sortira invariablement de la côte de l’homme et du sujet de la côte de bœuf, voulant systématiquement les changer, n’assimilant pas ce qu’il y a d’homme dans la côte de bœuf ;

car la côte de bœuf est l’éternel masculin, avais-je dit, c’est un sujet qui est de l’homme, mais qui, avant cela, a de l’homme : la côte de bœuf, ou le sujet de la sortie, de la manifestation après la révolution.

 

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