28.07.2009
Côte de bœuf
Si la côte de bœuf est le sujet, À découper et À manger et dont on peut parler, pour ne pas dire l’écrire ;
(manger ou parler, avait dit Deleuze ; absorber, ingérer, sombrer dans le mélange des corps, digérer ; ou glisser sur la surface du sujet sans l’approfondir, sans le décomposer et l’assimiler, courir à sa surface, communiquer avec sa totalité, le rendre fou et ne pas le faire disparaître, le faire apparaître au contraire ;
car manger c’est engloutir, et parler c’est préparer la seule destinée de la surface, celle qui vient après glisser et qui est marcher, celle de la coupure de la vérité que j’appelle écriture, le sinon que de Badiou qui dit qu’il n’y a que des corps – la profondeur et les mélanges, d’après Deleuze – et des langages – la surface du sens – sinon qu’il y a des vérités et que celles-ci apparaissent ; ce qui signale pour moi le moment où la surface devient ferme comme un corps, où elle devient profonde, non pas de contenir des possibilités mais de déplier la notion entière de capacité, ne livrant plus ainsi à la surface, comme possibilité, que la destinée de l’écriture, cette rupture à la fois avec le corps et avec le langage, cette procédure générique, ce marché ; car l’écriture n’a pas de volume comme l’aurait un corps réel et elle n’est pas immatérielle, incorporelle, comme le serait le sens ;
ainsi, après la vache folle – et n’est-ce pas ce qu’est devenue la vache-mère, la vache à lait ? –, je parle de rendre fou le bœuf par la communication totale avec son sujet qui a adopté, afin de pénétrer sa matière, le biais de la côte et non pas de la fente ; le sujet, je le rappelle, s’étant déplacé, dans mon traitement, de la pure surface immanente de la table et de l’écriture par crise et par fente qui ne laissait venir à moi les sujets que rasés par la table et non pas écrasés par la lumière (venir à moi comme la matière vient au vide, c’est-à-dire ne s’appuyant que sur le vide et ayant comme seul sens la contingence et l’imprévision du sujet, le manque total de sujet : ayant une fente pour toute matière, ou pour introduire dans la matière) au sujet consistant, et je dirais presque transcendant, que le dernier écrivain m’impose avec autorité (devenant ainsi l’auteur de mon sujet), ce sujet qui me vient par après et qui est celui de la côte de bœuf ;
si bien que pour aborder ce sujet monumental, ce sujet vertical et dressé comme un sommet, je dispose désormais de la côte plutôt que de la fente ; la côte étant en ceci l’évolution consistante de la fente que, tandis que cette dernière m’introduisait au sein de la matière par la simple opération de la table et du support de l’écriture – cela qui m’aidait, avais-je dit, à supporter l’impossibilité de nommer l’événement continuel de l’écriture et qui avait trouvé le moyen de me précipiter dans cette continuité en remplaçant le vide qui aurait pu l’interrompre, en abolissant la distance non pas avec le sujet suivant, ce qui aurait eu pour conséquence de supprimer le vide et d’annuler l’écriture, mais la distance avec le vide, transformant ainsi le vide en la chose même où j’étais précipité à la rencontre de mon sujet, la fente devenant la fracture même de l’écriture, cela qui me jette à la renverse dans le monde : la réversibilité totale entre le vide et la matière qui trouvait dans cette totalité-là de quoi remplacer l’interruption et peupler à tout jamais le fil infiniment brisé mais désormais éternellement repris et retourné de l’écriture – tandis que la fente m’introduisait dans la matière en brisant infiniment la ligne de l’écriture, ce qui était la meilleure manière de me laisser écrire sans sujet et sans transcendant, à la surface de la pure immanence, en épousant la contingence (mais sans lui faire des enfants) et en la répétant sans l’épuiser ou jamais être épuisé par elle, la côte, quant à elle, découpe le sujet consistant (et quel sujet que celui du bœuf !) et n’est peut-être d’ailleurs que cela : une découpe ;
elle découpe le sujet de façon à l’introduire en moi, dans ma propre matière, à mieux me le faire manger ; la table émergeant et progressant ainsi elle-même, de support à ras de lumière, flirtant continuellement avec le vide, fondant l’écriture et l’écrivain en sa compagnie (une genèse ontologique mais pour cette raison encore sombre, non illuminée par le jour et par l’apparaître, non encore occupée par l’apparence du sujet et encore moins par sa vérité), en table à manger où les plats seraient cette fois présentés (c’est dire s’ils apparaissent) et les convives rassemblés ; la côte de bœuf, ce biais, cette ascension par laquelle j’aborde la montagne de mon sujet, ayant ainsi réussi le prodige de me faire faire enfin, sur la table, le pas de côté qui consiste à éviter l’écrasement de l’insecte sous la masse subite du bloc de mon livre (cette façon de disparaître qui revient pour l’insecte à épouser définitivement la surface, lui qui y courait et dont la structure apparente, qui l’y supportait et l’y faisait avancer à vitesse infinie était celle-là même qui signait, chez les individus moins insectes, leur disparition, à savoir leur squelette, devenue apparente chez l’insecte, devenue exosquelette), une fois que ce bloc de mon livre achevé se serait détaché et précipité sur moi comme un monte-charge dont les câbles se seraient rompus ; car il ne faut pas oublier que ma carrière d’insecte révolutionnaire, celui-là même qui s’était introduit dans la cuisine et dans toute l’industrie de Xerum et qui renverse toute la catégorie de la prévision, se conclut par le détachement de ce gros bloc du BLANK Swan enfin rempli d’écriture, et par son atterrissage sur la surface du marché comme un aérolithe massif qui envoie courir à la ronde mille cafards terrorisés,
et d’autre part le prodige de me laisser sortir enfin de la table et de l’immanence du sujet, pour écrire enfin à côté du sujet ; ce qui est sans doute la meilleure façon pour moi d’admettre que j’écris sur un sujet extérieur, imposé, transcendant comme la côte de bœuf, un hors sujet total donc, imposé par le dernier écrivain que la table a fondé en ma compagnie, et posé sur la table, présenté même et découpé, la matière n’étant plus appuyée sur le vide (immanente : cette table, cette écriture) mais devenue bœuf, la fente et l’interstice étant devenues côte et entrecôte, le sujet sans sujet, continuellement injecté dans l’écriture comme une chute continuelle et une brisure de tous les instants, étant devenu le sujet à absorber et à assimiler par excellence ; la matière à incorporer le plus véridiquement à la sienne ; bœuf et viande rouge comme devraient l’être toute substance et toute chair, et côte comme devrait l’être toute découpe et tout chemin de montagne pour aborder le sommet, côte comme devrait l’être cette partie de l’homme d’où est sortie sa première vérité, c’est-à-dire la femme, la fin de tout sujet, ou plutôt son changement ; car la femme n’a pas son pareil pour continuellement changer de sujet au lieu de s’y précipiter, pas plus, d’ailleurs, qu’elle n’a son pareil pour renvoyer faire cuire à la cuisine la côte de bœuf, pour ne pas dire la changer et la maquiller et la retourner dans son assiette, méconnaissable et couverte de sauce, encapuchonnée de champignons ou de je ne sais quelle mixture ensorcelée, elle, la genèse de tout sujet et la critique de chacun, elle le dernier sujet en date qui a donné aux écrivains de quoi manger et de quoi parler) ;
si donc la côte de bœuf est le dernier sujet [celui que m’impose le dernier écrivain, devenu l’auteur indirect de mon sujet, et qu’il pose à ma table dans un plat, découpé comme un vrai sujet en chair et prêt à être mangé,
tant il est vrai que la compagnie de la table doit bien partager, après son fondement et sa raison d’être, après sa raison ontologique ou après son accident, c’est-à-dire après son irraison, sa contingence, après cela qui est purement et simplement l’introduction dans la matière – car la fente, la contingence, est cela qui introduit dans la matière et qui la parcourt aussitôt dans le sens exact où celle-ci s’appuie sur le vide –
(Et qui, mieux que la compagnie des écrivains, aurait-elle besoin de complément circonstanciel de matière et de préposition qui l’introduise ? Qui, mieux qu’un écrivain, doit-t-il aborder un sujet, en éprouver la matière, dans une indécision préliminaire qui s’appelle « entrée en matière », ou mieux rejoindre sa place à table avant la matière, avant qu’on ne sache encore s’il doit pénétrer au sein de celle-ci ou s’il doit laisser le sujet – ainsi celui de la côte de bœuf – pénétrer la sienne et rejoindre son propre sein, dont il n’aurait jamais dû se séparer ?)
tant il est vrai que la compagnie doit partager, après le fondement de la table et l’ontologie, cela qui se présente à table et qui y apparaît, non pas son ontologie mais sa logique, son apparaître dans le monde, son intention, et qui est le repas : la côte de bœuf, le sujet suivant, le sujet vivant, le sujet qui vient après la fin des sujets, apparaissant ainsi comme le sujet absolument illogique dans mon récit du fondement et de l’ontologie de la table (imprévu dans le parcours habituel de mon écriture au sein de la table où ne gravit aucun sujet transcendant – car le plan d’immanence de la table est insurmontable pour tout sujet pesant et transcendant –, pour ne pas dire, autour d’elle qui n’a aucun poids – car elle n’a que la matière, ce sens d’appui sur le vide, et aucun volume –, qu’il ne peut absolument graviter aucun sujet) mais se révélant sans doute (avec la fulgurance d’une vérité, dirait Badiou) comme le sujet le plus logique une fois que la table sera apparue, c’est-à-dire que c’est la logique de la table qui va désormais le pousser à exister, elle qui n’est plus fondée (ou fendue) pour écrire et pour filer cette matière-là, sans lumière, de l’écriture, mais absolument fondée pour manger],
c’est donc qu’il va me donner À Écrire et À manger et que mon Écriture, jusqu’alors souterraine, jusqu’alors fondÉe dans la matiÈre de la table et brisÉe comme sa contingence qui est un arrÊt, une meurtrière, une arme et une rÉpÉtition, va finir par apparaÎtre.
* * * * *
C’est-à-dire que le sujet ne peut plus lui venir du vide, sans prévenir, mais qu’elle doit elle-même le choisir désormais et qu’il doit lui convenir, comme on choisit à table son plat, son sujet, comme on choisit la côte de bœuf. La côte de bœuf est le sujet de l’apparaître de mon écriture, après que la fente dans la matière aura été son fondement et sa répétition souterraine, le nom donné, en secret, au support de la continuité d’écrire ; c’est-à-dire qu’il est ma sortie dans le monde de l’apparaître et même de la mondanité (du spectacle ?) ; car ce n’est ni plus ni moins que l’invitation du dernier écrivain que j’accepte à le partager, sujet pour manger et pour partager, et qui a même du goût, je dirais, pour ne pas dire qu’il a du ventre et de l’estomac, qu’il a de l’homme et qu’il est viril, qu’il partage l’homme du bœuf, le premier découpant le second pour le manger, mais à peine (car j’ai vu des côtes de bœuf faire de l’homme un bœuf à part entière), les deux partageant la même côte au regard de la femme, celle dont elle sort et ce sujet, de la côte de bœuf, qu’elle doit toujours changer et renvoyer en cuisine ;
car sortir de la côte de bœuf, de ce dernier sujet, de ce sujet qui a de l’homme (avant que je ne dise qu’il a du bide, le pire étant que le sujet ne soit pas un succès ; enfin le public, à cette surface-là, à cette sortie-là, sous cette lumière-là, du spectacle, préfèrera sans doute le bide au vide), c’est, pour la femme, l’autre manière de dire qu’elle va le changer. La femme, donc, dans sa sortie qui a la logique de toutes les sorties (car on sort, essentiellement, avec les femmes), ayant ainsi pour spécialité de changer le sujet que veut partager avec moi le dernier homme, mon ami qui va me manquer dans cette cité de femmes, avant qu’il ne me l’impose, en dernier écrivain, comme le sujet extérieur mais qui sort enfin de la table, ayant remplacé sa matière par sa substance, sa fente par la découpe, sa chute et son abîme par la côte à gravir et par le sommet – c’est-à-dire que ce sujet, pour sortir enfin de moi à la manière de la femme, n’en est pas moins immanent, en fin de compte : simplement il fait suite à ma table, il lui fait honneur ; illogique certes, suivant le fil interne de mon écriture, mais logique, enfin, de la logique même de l’apparaître de la table.
Ce sujet de la côte de bœuf comme le sujet d’après les sujets, un sujet essentiellement critique donc pour ne pas dire qu’il raconte la genèse de tout sujet (la genèse, dit Deleuze, est l’autre face de la critique). Et s’il m’est posé par le dernier écrivain, avant que celui-ci ne prenne son départ et ne disparaisse, me laissant tout seul dans la cité des femmes, à l’ombre de la côte de bœuf, il est clair que je vais m’en saisir à ma manière, c’est-à-dire que, tout extérieur qu’il soit, je ne peux pas l’aborder sans le coucher dans ma matière, sans que son apparaître n’émerge au ras de ma surface ; je ne peux pas ne pas faire suivre son apparaître à un disparaître (seule manière, par cette réversibilité, de laisser établi à la surface un équilibre d’intensité et de faire suivre le sujet qui apparaît, ce sujet d’après le dernier sujet, au sujet qui n’est plus, qui n’est plus fondé), et ainsi la côte de bœuf n’apparaîtra-t-elle comme sujet chez moi qu’à l’ombre de R. M. et faisant suite à sa disparition.
Nous partageons cette côte de bœuf, R. M. et moi, nous la mangeons à deux et bientôt nous l’écrirons à deux, mais pour ma part et de mon côté, dans ma manière de faire la lumière (ou l’obscurité) dans ce que j’écris, dans ma manière de faire apparaître un sujet, ou, à mon habitude, de disparaître dans l’écriture, ce qui est une autre façon de dire « dans mon style », je ne peux pas ne pas me séparer de R. M. dans l’angle d’approche, ou plutôt, dans la façon de plier le sujet, et ne pas rendre le sujet externe de la côte de bœuf interne à mon entreprise, c’est-à-dire qu’en partageant ce sujet avec lui, pour l’écrire, je ne pourrais que l’aborder comme le sujet que j’écris après son départ et par son départ même, le sujet, non pas qui me sépare de R. M., mais qui se confond avec sa séparation, qui me fait partager avec lui, aujourd’hui, son ombre et son départ. Sans doute l’écrirai-je dans l’ombre de R. M. ; car on dit également que l’ombre se découpe, comme un sujet, comme celui de la côte de bœuf. Premier sujet écrit à deux avec ce grand écrivain, c’est-à-dire forcément écrit dans son ombre.
Or, je veux l’écrire en restant ici, lui étant parti, c’est-à-dire que s’il est grand écrivain, il n’en est pas moins le dernier, et son ombre signifie ainsi son départ, son absence, la suite après la fin et après le dernier, suivant laquelle il me restera donc à découper mon sujet, cette côte de bœuf, et à l’aborder en y mêlant R. M., en faisant de R. M. ou de son départ l’autre coté de la côte de bœuf, non pas le bœuf en personne mais sa majesté, la force du bœuf, l’ascension, la montée (bullish) de tout sujet, la genèse qui commence tout sujet.
09:32 Publié dans Compagnie de la table | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : philosophie, deleuze, écriture, badiou
22.07.2009
Table des matières (II)
J’attaque ce livre sur l’empirisme transcendantal de Deleuze où l’auteur se promet de concilier pensée spéculative et philosophie critique en ce qui concerne Deleuze, sachant que j’avais abouti à la même passe, et résolu de tracer une telle ligne étroite, en ce qui concernait ma propre lecture de Meillassoux, à une époque où j’ignorais tout de Deleuze. Je suis curieux de connaître les arguments du commentateur de Deleuze et son angle d’attaque. Quant à moi, mon chemin de pensée était qu’il fallait justement trouver le plus court chemin entre critique et spéculation, une singularité presque ou même une coïncidence, et que l’absolu de la contingence le fournissait alors sans qu’on s’attarde dans aucune des faces opposées, que ce soit celle opposée à la contingence : la nécessité, ou à l’absolu : ce qui est donné à penser.
Plus je lis Meillassoux, plus je le découvre et plus je le rends fou. C’est-à-dire que je lui livre, non pas un combat, mais le contraire ; non pas un front, une ligne de résistance, mais une communication totale avec les thèmes les plus insoupçonnées pour lui (le marché, la logique du sens) et même les plus fous, ceux qu’il est d’autant moins capable de soupçonner qu’il les découvre maintenant, grâce à moi et comme faisant suite à notre communication, et que ceux-là remontent alors dans le temps (car le temps est la ligne de front la plus impénétrable) et lui livrent une pensée qui semble alors anticiper la sienne, ou la plagier par anticipation.
Qu’est cette lutte, sinon celle des titres et de la table des matières ; mon rêve étant que le livre de Meillassoux soit intégré dans ma matière et que la table même sur laquelle il a été opéré soit ramenée à ma place comme l’a été celle des Deux Magots, qui s’était perdue dans la multitude des numéros et qu’une armée de serviteurs a tirée de nouveau jusqu’à moi, de nouveau servant la pièce d’artillerie, de nouveau se rassemblant autour de moi et regroupant ma famille (canon et projectile, pièce et son réarmement, contenu et expression, matière du livre et matière du support), afin de me tirer sur la ruine, dont l’autre nom est l’écriture ?
* * * * *
Je parlais de la compagnie que semble me refuser aujourd’hui Meillassoux comme celle de la table, puisque j’espérais la fonder à partir de mon propre accident dans la matière qui avait pris la forme de la fente dans la table sur laquelle j’écrivais et qui s’était prolongée, au lendemain de cet accident de la pensée, dans une fente devenue elle-même une table, une fente qui traversait cette fois la Place où n’allait pas tarder à se retourner le livre (justement, en parlant de table de matières) et qui était cette table qui m’avait lancé, avec Meillassoux assis à une extrémité et le dernier écrivain à l’autre.
Je parlais de table et de matière et de la manière dont l’une pénétrait dans l’autre, en se faisant traverser par la pensée et par l’accident, par la fente et par la contingence de la version, et en annonçant le livre (ce que la table, pénétrant dans la matière à la suite de la fente qui l’y introduirait et qui deviendrait mon complément de matière, justement, devenait) – tant il est vrai que la lutte ici est celle des livres et la seule mesure, celle des titres ; toute forme de révolution consistant à déterminer quelle classe de pensée se trouverait prise dans quelle couche (sociale) et dans le pli de quel livre et de quel volume.
Je parlais de la compagnie de la table, voulant dresser d’abord celle des négociations (alors que Meillassoux ne semblait pas désireux d’ouvrir celles-ci et ne voulait parler qu’une fois terminé le livre et refermé le cycle) et voici qu’aux dernières nouvelles Meillassoux « passe à table » avec ma compagnie, ayant senti que les personnes en la présence de qui je le mettais et qui siégeaient alors à une table devenue celle de la loi, ou d’un tribunal de la raison qui allait le juger, constituaient, comme il l’a si bien remarqué, « toute la direction de ma boîte » ; et j’ajouterai que cette direction, cette « attablée » de personnes, ne dirigeait pas un état, un livre, une œuvre, et encore moins ma pensée, mais simplement lui donnait son orientation – tant il est vrai qu’en invitant Meillassoux à cette table, c’est sur mon plan d’immanence que je lui disais de se poser un peu.
De la même façon que pour la table recréée des Deux Magots, je pourrais dire que l’armée de serviteurs (de ma pièce, de ma pensée, de ma ruine) dont je disposais par ailleurs, en l’occurrence ces associés de ma table et de ma matière, n’étaient là que pour me fournir l’espace où me réarmer ; c’est-à-dire qu’ils ont eux-mêmes tiré la table pour moi et l’ont recréée à ma place, au lieu que je le faisais d’habitude moi-même, n’ayant eu, cette fois, qu’à me taire et qu’à attendre pour que la table se dresse toute seule et que Meillassoux soit invité à parler devant moi, comme si devenais pour lui un témoin et non plus un interlocuteur.
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Et quel silence était alors le mien sinon celui de la ruine ? Quelle table des matières égarée, enfouie, perdue dans la mémoire, littéralement ruinée, entreprenais-je alors de tirer jusqu’à ma place, en silence, laissant pour ce faire opérer pour moi l’armée de mes serviteurs, sinon celle de ma propre pensée ? D’autant que mes serviteurs ont été les témoins de la ruine de ma pensée (comme ceux des Deux Magots l’ont été de la chute vertigineuse, à la vitesse à laquelle tombent les ruines, de ma matière à penser sur le plan de la table) et qu’ils connaissent parfaitement le livre que je n’ai pas écrit, le monument de pensée que je n’ai pas été, pour la raison qu’ils m’ont accompagné, justement, à travers le marché et sa ruine, à travers cette manière inédite d’écrire un livre sans nom, sans auteur et sans originalité, cette manière révolutionnaire du livre qui ne remporte pas de victoire (ce mot-clé de la révolution) et qui ne remporte pas de titre, mais qui ne fait que réussir (to succeed) ; c’est-à-dire que cette manière n’est pas une chute – car toute fin victorieuse est une chute, ne fût-ce qu’au sens dramatique de la chute du rideau – mais qu’elle succède toujours à la fin et à la chute, qu’elle remet la fin en marche et en marché, puisqu’elle est une suite après la fin.
Le marché a été la ruine de ma pensée, celle que je retrouve élevée et reconstruite chez Meillassoux, et il n’est que logique qu’au moment du regroupement de la table et de la matière qui prélude à la sortie du livre, ce soient mes associés, mes compagnons de la table, qui tirent celle-ci à ma place et qui y invitent Meillassoux. Et c’est précisément cela qui rend Meillassoux fou et qui l’élève à une vitesse infinie, celle de la communication dans le médium, qu’il veut ignorer, de sa « propre contingence », une communication à la vitesse tellement grande qu’on communique même avec le passé et avec la ruine et que, dans la simple opération de rajouter une matière à ma table, en rouvrant de nouveau ce qui avait constitué le site archéologique de ma pensée, il ne sera pas étonnant que je retrouve intact, et auquel il ne manquera que la reconstruction du monument, tout le monument de la pensée de Meillassoux enfoui sous mon champ de ruines.
Or, c’est par cette nouvelle manière, par ce tour silencieux du monde, par ma pose en retrait où je n’attends plus que le monde et que l’armée de serviteurs pour tirer à ma place la table qui manque, que doivent se faire la révolution du livre et la constitution de cette nouvelle façon de le fabriquer : par ce retrait sur le champ de ruines, par ce retrait dans la table des matières qui est tirée à ma place par une armée de serviteurs silencieux, par cette invitation en ma demeure du dernier écrivain qui ne veut rien céder, en un mot, par cette nouvelle manière qui s’appelle une maison d’édition.
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Après le déchirement du tissu du marché, après la mention répétitive du livre de Mallarmé, après le rassemblement que j’ambitionne et qui est celui de la reliure des produits dérivés dans un livre, je ne devrais plus fabriquer des livres que de cette façon, sans auteur, sans table des matières, sans rassemblement qui ne se fasse à la manière d’une table qui manquerait à ma place et qu’une armée de serviteurs, la nuit, en dehors de l’heure du service, tirerait et recréerait pour moi. C’est cela qui me destine à une carrière plus souterraine que celle d’auteur, à une immanence au-dessous du plan d’immanence (témoin mon silence pendant que les compagnons de ma table la tiraient à ma place et espéraient tirer du livre de Meillassoux, et même de celui à venir, la table des matières) que je ne sais plus appeler que du nom de « marché du livre » et qu’il faut également entendre au sens de la révolution de celui-ci. Que si, avant d’avoir la matière et le livre, j’ai eu la table et la Place, alors c’est le tour du monde qui me séparera toujours du livre achevé et du monument reconstruit ; et je ne pourrai espérer rassembler aucune matière et recréer aucune compagnie avant que ne se mette à l’ouvrage une autre agence que la mienne, et que ne s’attable à la tâche cette armée de service.
Ma pensée ruinée et son excavation à la faveur du monument de Meillassoux sont la même chose que la séquence qui me fait écrire et qui me fait faire aujourd’hui la révolution du livre, à savoir, dans un premier temps, le cahier qui a manqué à sa place et qu’un premier serviteur a dû rediriger vers moi à partir de la croix de l’histoire et, dans un deuxième, la table des matières dont la fente figure le complément de matière, qui a à son tour manqué à ma place et que cette armée de serviteurs a dû recréer, dans l’ombre, à partir de rien.
À la place de cette pensée ruinée, et de tout futur monument dressé qu’elle n’aura jamais été, j’introduirai, je fonderai ainsi cette compagnie de la table, qui sera une fabrique de livres, l’envers des livres, une révolution qui me vient de l’autre bout du monde après le retournement similaire à Sydney, le marché auquel je viens pour finir, le médium de la contingence, cette récapitulation inverse de ma pensée qu’ont été Meillassoux et son livre.
Or, le voici qui devient fou et qui se retire de toute communication ; et la constitution de mon sujet, que ce soit au sens de Deleuze ou de la torsion de Badiou, ne saura plus être désormais que ce processus même par lequel ma table est re-tirée à sa place, la table des matières introduite par la fente, Meillassoux devenu fou dans l’interruption de toute communication, et ma pensée réapparue comme un bloc enfoui, qui n’a plus de monumental que la reconnaissance d’une forme tardive et d’un titre qui ne lui appartient pas.
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Je parle d’une armée de serviteurs et de la révolution du service (c’est-à-dire que celui-ci fait plus d’un tour), or, il est temps que j’introduise le dernier écrivain à l’étendue de ce pouvoir-là. Ce que je fais en lui signalant par de petits gestes de reconnaissance combien je suis connu des divers maîtres d’hôtel et des gardiens des couloirs du service. Je parle de révolution du service dont le client est le roi et qui ne rajoute de distinction et de différence qu’au régime de connaissance des serviteurs eux-mêmes. Or, il y a un tyran qui précède cette révolution-là (avant que ne lui succède le succès de la révolution, qui ne veut pas prononcer le mot de « victoire ») et c’est celui que je constitue à chaque moment, dans des embrasures qui ne sont plus que celles du vide, dans ce Grand Hôtel lumineux qui n’est qu’une vitre transparente entre le front de mer et les jardins du casino, dans des portes (de service ?) où je disparais pour écrire et où j’ai interdit à mes filles de me suivre, les laissant perdues, tordues, prises de panique, dans des chambres qui ne sont pas plus celles auxquelles doit les destiner l’amour paternel que le livre que j’écris ne sera celui auquel me destine l’écriture, ou plutôt la ruine.
La communication s’est interrompue, la ligne s’est coupée. Meillassoux m’a fait part de la partition qu’il faisait dans la population des philosophes, d’un côté ceux de l’intensité et de la continuité (Nietzsche, Deleuze) – j’ajouterai que ce sont ceux de l’écriture : ceux dont la ligne se brise et se fracture mais sans discontinuer, en se précipitant dans un vide qui se creuse toujours à l’intérieur, en se jetant en arrière dans le monde, de sorte que la différentiation est toujours faite à l’envers, le virtuel toujours rendu infini ; ceux pour qui l’événement n’est que la façon de rendre plus intense une seule et même ligne – et de l’autre, ceux de la coupure (Badiou), dont il me dit lui-même faire partie.
La communication s’est coupée parce que ma communication infinie a fini par rendre fou l’ascète, le philosophe athlète qu’est Meillassoux ; ou plutôt, alors qu’il se dit le philosophe du surgissement et de la contingence absolue, c’est moi qui viens brancher à lui le médium des marchés où tout peut avoir lieu, où tout va le surprendre alors que tout a déjà eu lieu, et même lui donner à lire des traces et des vestiges, une pensée enfouie dans le plan qu’il refuse de lire, parce qu’en le lisant il la dégagerait et qu’en la dégageant il reconnaîtrait qu’elle est à l’image de la sienne.
Je viens brancher Meillassoux au milieu qu’il ne veut pas, celui du marché du livre, le milieu de la révolution du livre et de la place où ils sont fabriqués ; c’est-à-dire que, le pressant d’écrire comme m’avaient jadis pressé les ruines, c’est cette pression que je rends insupportable pour lui, cette connexion (comme on dit en topologie) qu’il sent imminente avec la façon dont les livres deviennent.
* * * * *
Je réalise qu’on parle de « service continu » et d’« arrêt du service » et il m’apparaît que si mon monde est celui du service, et la révolution (le tour de mon monde) celle où l’on ne fait que me servir comme la pièce d’artillerie qui me tirera sur les ruines (c’est-à-dire qu’elle me jettera sur l’écriture ; elle me précipitera dans la ruine) en m’adressant les pièces qui manquent à ma place (dans un premier temps, le cahier vierge dont l’émission a déjà fait se croiser l’histoire et la géographie, et dans le deuxième, la table numérotée dont la matière ne m’importe pas plus que la fente qui la dessine et qui la désigne et qu’on a fini par retrouver, dans le champ où roulent les dés et tournent les tables, avant de la re-tirer à ma place, dans un geste qui répète la manière dont l’armée de serviteurs me tire sur la ruine et me remet à ma place, réaffirmant ma place, prononçant ma sentence, disant mon nom), alors c’est à un jour comme celui-ci, à une limite comme celle-ci, à un vide comme celui où je me suis trouvé arrêté, que doit se reconnaître l’arrêt de mon service.
C’est-à-dire que je pourrais écrire des volumes entiers (hors service) sur la signification de ce Grand Hôtel et de la case où je me suis trouvé arrêté après l’interruption de Meillassoux, après le dégagement, pour ses yeux uniquement, du bloc enterré de ma pensée en ruines.
Je les écrirai avant de m’arrêter, précisément, sur la signification de mon arrêt et de ma torsion, c’est-à-dire de ma répétition, de ces embrasures de portes que je traverse en laissant perdues mes filles dans les chambres où elles ne doivent pas se destiner, en déclarant je ne sais quel projet futur à commettre dans l’espace, je ne sais quelle rotation du pont du navire, je ne sais quel désastre maritime, à la manière du camion qui s’est retourné dans le virage, je ne sais quel soulèvement suivi de quel enfoncement à la verticale du flot, simplement parce que je décide qu’en traversant ces embrasures, en m’installant dans ces salles de Grands Hôtels où est servi, à moi le premier, le petit déjeuner, va tomber la ruine sur mon plan et se poser la première pierre de mon livre.
09:11 Publié dans Compagnie de la table | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, philosophie, meillassoux, deleuze
15.07.2009
Table des matières
De nouveau Cabourg comme prélude à l’été, aux journées dont la blancheur s’étire plus long que la page, m’empêchant d’écrire. On appelle « nuit blanche » l’état d’insomnie, sans doute dû au travail intense, créatif. Mais comment appeler ces journées qui sont plus blanches que nature puisque vient s’y ajouter celle de la page, la nature blanche qui vient tout recouvrir alors qu’elle est nue et qu’on doit la couvrir, le manteau de nudité qui vient réveiller la journée qui n’était pas censée dormir mais se produire, et qui ne se produit plus ? Car elle s’est décalée dans l’écriture ; elle s’est déportée dans l’écriture qui est un autre cycle que celui des saisons et qui voudrait, avec la venue de l’été, que les journées commencent de plus en plus dans le noir et non dans le blanc, que l’écrivain levé et qui s’approche de sa maturité, que l’écrivain qui connaît son été se lève chaque matin, dans chaque page, et ne la trouve lumineuse et blanche que pour lui, une journée blanche et mûre et qui n’attend que lui et qui ne suppose pas, comme les journées de l’été qui commencent à être blanches, hélas, de plus en plus tôt pour tout le monde, que tout le monde doit être levé et venir interférer avec l’activité d’écrire.
Cabourg en mai, où le temps reste incertain et où le ciel se couvre devant cette immense salle de projection, ce wagon (comment appeler ce restaurant du Grand Hôtel qui navigue et qui se dévoile, qui s’illumine ?) aux multiples fenêtres, où l’on va de pensée en pensée, mais où l’heure, au moment de commencer à petit-déjeuner et où j’espère être livré seul dans le noir et dans le secret, dans l’écriture, est déjà blanche parce qu’elle s’approche, dangereusement, plus de leur été que du mien (mai, c’est bientôt leur été) et qu’à ma maturité, que j’espérais concentrée et pure, elle mêle la curiosité éveillée du public, de l’autre monde, de l’autre été.
Cabourg en mai, qui avait été le prélude du voyage à Sydney. Je m’en souviens d’autant mieux que le restaurant-navigateur du Grand Hôtel avait précédé celui du Park Hyatt de Sydney et qu’à la DS, vent de signes, avait alors succédé le retournement du signe en cygne, la sortie de la boîte, ma sortie hors du monde de l’orbite et du cycle et de la position et de la réciprocité des états du monde ; qu’à l’enroulement de la vague de la DS et au transport à la surface avait succédé le point du dS, le transpercement de la surface, cette transmission directe à l’autre bout du monde : à Sydney duquel je revenais vers mon marché, ayant toujours déjà fait le tour du monde, ayant retourné la surface en ce qui pourrait s’appeler également la révolution du marché et bientôt du livre.
Me revoici à Cabourg, de nouveau pris dans la négociation de l’espace de la salle (devenu intensif, quand j’y pense, puisque je le désire et que je le retourne à moi en entier, en me plaçant au bout de la salle, c’est-à-dire que je retourne, dans cette salle extraordinaire – salle de jeux ? salle de marché ? salle des machines ? salle de classe ? salle des navigateurs : six grandes fenêtres comme la mienne – tout l’espace de travail en le seul point qui me revient et qui est celui situé à l’extrémité de la salle, qu’on appelle « isolé » mais qui est avant tout singulier, le point qu’on vient de me reconnaître et de mettre debout pour moi ; car c’est depuis ce point extrême que je possède le plus grand bras de levier et que l’ouvrage, le pont, le navire peut pivoter et se redresser à la verticale, comme si l’ouverture ou le panorama de la mer devenait un désastre maritime et que la salle de voyage, l’aquarium, qui naviguait horizontalement dans l’espace métrique, soudain se mettait debout comme ma pensée, pour s’enfoncer à la verticale dans les flots) ;
me revoici à Cabourg, de nouveau réclamant l’espace en entier, parce que l’espace de travail, mon lieu d’écriture, n’est plus un espace où je me placerais et où j’occuperais telle place plutôt qu’une autre, mais qu’il est devenu l’idée de l’espace qui viendrait tout entière à ma pensée et à mon écriture ; l’espace se plaçant ainsi dans mon écrit et dans ma position d’écrivain plutôt que l’inverse, si bien que d’être installé à l’extrémité de la salle comme je l’ai désiré et fini par l’obtenir, ou au milieu de la salle comme on me l’avait initialement signifié, n’est pas différent en position ou en degré d’espace, mais en incidence ou en intensité d’espace ; l’espace ne venant pas à mon écrit avec la même incidence et avec la même intensité selon que j’écrirais à l’extrémité de la salle ou en son milieu ; car l’angle de rotation serait alors différent.
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Dans le même ordre d’idées (ou désordre de pensées, ou révolution de l’espace, ou son soulèvement ; le point d’intensité de l’espace de travail n’étant en fin de compte qu’un soulèvement de la pensée, c’est-à-dire une folie – et pour reprendre la topologie de la torsion de Meillassoux, je pourrais dire que je deviens fou, c’est-à-dire que j’entre en communication totale avec ce monde de tables, de chaises et de leurs serviteurs que je mets tous à contribution dans mon travail, chacun avec son incidence propre, ne respectant plus aucun ordre établi et aucune différence de degré, ne retenant dans ces choses et dans ces incidences, dans ces détails, que leur différence de nature, si bien qu’en les variant, c’est toute la nature de mon travail que je serais en train de changer), dans le même ordre d’idées, le soulèvement des nombres des tables des Deux Magots qui a été provoqué rien que pour retrouver celle qui me manquait (celle qui est arrivée à manquer comme le cahier).
Et je parle d’un soulèvement au sens d’une révolution et de celui des nombres, ces entités sans intensité, cardinales, extensives, comme de « celui des machines » (rise of the machines), d’une accession des nombres à la conscience et à la liberté de l’esprit, de l’entrée de ces nombres sans avenir dans le tourbillon de l’histoire et de ma volonté, dans un destin qui a été qu’ils se sont soulevés et qu’ils ont tourné dans une grande sorte de roulette, prenant vie et faisant jeu, afin de me produire et de me déduire le seul nombre qui m’intéressait et qui tenait la clé de la nature de mon travail, le numéro de la table qui me revenait et que, comme elle était perdue dans la masse des autres tables et dans la combinaison de la salle, il a fallu retrouver en mobilisant l’armée de serviteurs après l’heure du service.
Mais le soulèvement des tables (cette opération qui a consisté à tourner la roulette des numéros des tables – ce « jeu de table », comme on dit au casino –, à tourner les tables afin de les faire accéder à l’intensité de mon esprit) était également en ceci révolutionnaire, et engageait un réel tour du monde, que c’est le monde qui a retrouvé (retourné, tourné) ma table pour moi et non pas moi qui l’ai localisée et tirée à moi tout seul, que c’est l’armée anonyme du monde et des serviteurs qui s’est chargée de retrouver ma table et qui s’est alors produite, numéro par numéro, le lendemain, à ma table retrouvée, pour me confirmer et pour m’élire, chaque serviteur venant me dire la part qu’il a prise dans la chasse à la table perdue et venant constater alors, comme si l’allégeance était déposée à mes pieds, l’étendue de mon royaume retrouvé, le regroupement du roi avec son trône et sa couronne.
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Je parle d’une révolution du savoir des serviteurs des Deux Magots, d’un nouvel ordre et d’une nouvelle mobilisation qui ont surgi de la matière même de leur labeur et qu’ils auraient pu longtemps ignorer ; d’une distinction, et je dirais même, d’une différence de classes qu’ils auraient pu laisser confondue dans l’égalité et dans l’indifférence des sites où ils appliquent d’ordinaire leur travail et enchaînent leur service et qui sont les tables placées en salle, dont les différences passeraient inaperçues et dont les numéros, accrochés à chaque table par une médaille, resteraient perdus dans la mémoire que sont les Deux Magots (du temps où les tables aux numéros bien distincts ne quittaient pas les places correspondantes), si un client comme moi, qui suis le capital et la bourgeoisie qui s’implantent ici (je n’ose pas dire que j’en suis le parti politique ; et je n’oublie pas que ce qui est produit ici c’est essentiellement du service et que les révolutions du service auront toujours ceci de différent des révolutions prolétaires touchant à l’usine et à l’industrie que, quoi qu’on fasse, le client ici restera roi, c’est-à-dire que la topologie du changement est ici différente – si le client est roi, pourrait-il être un sujet ? – et que, bien que la révolution distingue les travailleurs et les fasse accéder à un nouvel ordre du savoir et même à une organisation nouvelle, c’est toujours autour du client, du consommateur, que tournera le service), si un client comme roi ne venait pas signaler une différence dans la matière homogène des tables, un numéro, une surface, une fente particulière à laquelle il serait attaché, et ne réclamait pas qu’au prochain tour de service, quelqu’un, un ouvrier inconnu ou l’armée de serviteurs tout entière, vînt remettre à sa place la table, au numéro exact, à la fente exacte et à la matière exacte, qui y manquerait.
Cela produit une révolution de la classe de service de ces serviteurs ; j’ai envie de dire un changement de ton et de la hauteur même de ce service, où, au lieu que le site ne soit détruit, comme l’exige la logique révolutionnaire, c’est un approfondissement du site, une sorte d’archéologie qui est au contraire opérée, une descente dans la mémoire et dans le détail historique du site plutôt qu’une irruption de l’histoire, et ce sont les serviteurs du site qui sont réveillés à une possibilité qui y avait été laissée dormir (et non pas une possibilité surgie on ne sait d’où), et qui est qu’au service traditionnel des consommations traditionnelles attachées aux numéros sans fondement des tables et servies aux clients sans personnalité et sans privilège (aux clients sans torsion – j’ai envie de dire, aux clients non tordus, qui n’ont pas de sujet) ils pouvaient désormais rajouter un service supplémentaire, celui de ramener à cette place numérotée mais à qui manquait le fondement de la matière, à ce client particulier mais à qui manquaient le privilège du sujet et la distinction du roi, la table dont le numéro distinguait cette fois ce qui était, la veille, indistinct, à savoir cette table même, cette fente même, ce fondement même du client, du roi, en la compagnie exclusive de la table ;
la révolution, en ce milieu du service qui différait de celui de la production d’usine, ayant ici le tour particulier que c’est le serviteur qui découvre et qui connaît des distinctions supplémentaires (des différences inconnues, des privilèges insoupçonnés) à mesure qu’il approfondit les possibilités de son site, la libération vis-à-vis de la bourgeoisie et de la classe dominante consistant à trouver des manières nouvelles de la servir et d’asseoir sa domination, à savoir que si celle-ci s’étendait jusqu’alors au simple carré de la table, désormais elle toucherait jusqu’au numéro de la table et jusqu’au fondement de sa matière.
Et je n’exagérerais pas si je disais que mes serviteurs étaient contents de cette complication nouvelle de leur service et qu’ils m’ont rendu le lendemain les honneurs qui étaient attachés à ma nouvelle classe.
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Et en quoi cette révolution, qui est ici de l’ordre de l’œuvre et non pas de l’état – si bien que tandis qu’elle faisait accéder la classe ouvrière à une distinction plus profonde de son site et à une maîtrise plus grande de ses moyens de production, c’était ma propriété privée qu’elle étendait désormais jusqu’à la matière même de la table (de sorte que si la table était l’outil de production de la classe ouvrière, c’est moi, le bourgeois, capitaliste/consommateur assis, qui me l’appropriais et c’est ma compagnie de la table que ce travailleur contribuait à fonder encore plus matériellement, d’autant plus matériellement qu’il la fondait doublement, par la matière et par le vide, par la table et par la fente qui la distinguait, par le sens unique, et pour cette raison privilégié, aristocratique, avec laquelle la matière s’appuyait sur le vide et prononçait à la fois cette table et la lèvre qui s’ouvrait à sa surface comme l’unique et indiscutable sentence de la contingence, comme la version unique qui m’appartenait, si bien qu’étant ici le maître de l’œuvre plutôt que le dirigeant de l’état, c’était ma version unique et personnelle que je donnais de cette table et de ce café ; c’était moi le travailleur unique, secret, je dirais presque, clandestin, étranger, immigré) – en quoi cette révolution différait-t-elle de la définition de la révolution comme changement immanent et comme processus de l’histoire ?
Sans doute cette révolution était-elle du même ordre que celle du marché et que celle du livre, c’est-à-dire que la propriété y était-elle avant tout celle de l’œuvre, et la révolution, non pas celle de la société civile mais de la société savante, la révolution non pas des moyens de production et de la classe qui les dominait (car la production est entre les mains du seul poète) mais des moyens de prévision ; c’est-à-dire que le retournement est ici inverse et que s’il n’y a pas de doute sur le privilège et sur la propriété de celui qui crée l’œuvre, en ce carré, en cette table, s’il n’y a pas de doute sur cette progression incomparable de l’histoire, le doute concerne plutôt la manière de la calculer et de la prévoir ;
la prévision devant désormais se coucher dans la matière de la même manière que la volonté de celui qui écrit, la seule forme de prévision étant désormais la forme restante, celle de la ruine et de l’inéluctabilité de l’écriture, celle de l’attachement au lieu de la ruine et de l’écriture et qui finit par dire – car il ne reste à dire que cela – qu’« en écrivant, tout ce que tu désires finit par avoir lieu ».
En tant que révolution du livre du marché, celle de la table qui me revenait par l’opération du tour du monde et du service, par le travail de cette armée anonyme qui s’est fait un devoir, en dehors des heures du service, de ramener cette table égarée jusqu’à moi, mériterait que je publie mon livre et que je crée ma maison d’édition rien que pour la raconter. Car mon nom se prononçait là (alors même qu’il était inconnu de ces garçons de café) et ma propriété s’affirmait (de cette table, de sa matière même) de la même façon que si j’avais publié un livre dont me reviendraient les droits d’auteur et toute la reconnaissance du public.
La matière du livre n’est pas différente de celle de la table : ils sont faits de bois tous les deux ; on accouche de l’un sur l’autre et, pour le contenu du premier, on parle alors de table des matières, si bien que pour exprimer, réciproquement, le contenu de la table (cela qui avait forme de contenu pour mon outil qui avait forme d’expression), je devrais parler de livre des matières.
Et par là j’entendrais que pour parachever ma révolution du livre et de la table, et pour compléter son cycle, il a bien fallu qu’on me livre ; il a fallu que le monde anonyme des serviteurs, que le monde du service et que le tour du service, en un mot, que le tour du monde livre à ma place les matières de cette table !
10:19 Publié dans Compagnie de la table | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, philosophie, badiou, marché, meillassoux
05.07.2009
Cafard royal
Si on ne doit plus penser la révolution qu’en termes de topologie : prise de la place, traversée du vide, retournement de la situation, occupation du site après le dépliement du site archéologique/historique, après la croix mise sur l’histoire et l’emportement, à partir de là, en une seule pièce, du livre qui relie cela ;
du livre de la révolution qui ne peut rien relier par le sous-jacent et par le fondement, puisqu’il s’agit de révolution et d’une marche, d’une très longue marche sur un filet d’un genre nouveau, celui dont les fils sont strictement issus du vide, absolument comme des paroles ;
du livre à emporter après la croix de l’histoire et le retirement en face du champ de ruines, dans l’hôtel où les serviteurs de la pièce d’artillerie me retirent sous la presse de la ruine, car on parle également de livre à grand tirage : ainsi The Black Swan –
retirement pour écrire et pour produire la matière à partir du vide, pour recharger l’arme dans le virtuel, et qui est littéralement l’exploration de l’abysse le plus intime, celui qui se jette dans le cœur de la ligne, en arrière dans le monde, et qui fait recommencer d’écrire ;
retirement pour écrire et pour creuser la ligne de défense du marché, en face du champ de ruines, dans un hôtel à la métaphysique et même à la géologie étranges, puisque s’y déclarent les couloirs labyrinthiques du service ;
retirement pour écrire qui est l’exacte genèse du marché et qui reproduit, dans son strict geste, exactement l’image duale, ou devrais-je dire plutôt, virtuelle, de ce qui s’appelle pénétrer dans le marché et le faire –
du livre de la révolution qui sort de là, une fois que le sujet (de la révolution) est devenu le champ de ruines, une fois que l’écrivain s’est retiré dans l’hôtel pour écrire, ce qui est l’autre manière d’être pressé par la ruine et la seule manière de demeurer après cela, la seule demeure pour l’écrivain après que le champ de ruines lui a dit qu’il ne lui restait plus qu’à écrire et que cette nouvelle façon de marcher, tomber, chuter, traverser le vide, partir, demeurer, ne pouvait plus que prendre la forme de, et je dirais même emprunter, le véhicule de l’écriture : seule manière de partir avant de rester ;
du livre de la révolution qui sort de là, après la mise en place de tous les éléments du marché (le processus géographique) et qui ne peut plus alors – c’est la seule manière d’être relié – que précipiter la révolution du livre et mener au retournement de la couverture du livre au seuil de la place qui reste à prendre, et déclarer ouverte cette nouvelle façon révolutionnaire de fabriquer des livres,
alors mon occupation du site de Xerum, historique celui-là puisqu’il est la fente à travers laquelle Nouram s’était introduit dans le marché de l’Amérique et, à partir du vide qu’il traversait alors, comme tout leader révolutionnaire, avait fait provenir la matière ;
alors ma prise de la place de Xerum (ce qui pourrait vouloir dire, simplement, que j’y ai pris place, ne fût-ce que pour prendre la parole) est la forme même et le processus même de la révolution après celle du livre du marché, probablement celle de la technologie ;
alors ma « sortie » (ou mon entrée ? dans la place ? dans l’atmosphère ?) chez Xerum, peut également parfaitement s’identifier avec le retirement dans l’hôtel, qui est la place et la retraite de l’écrivain, d’autant que les deux serviteurs qui encadraient cette fois-ci le vide, m’y invitant et même m’y précipitant après m’y avoir arrêté et dit de m’y déshabiller, c’est-à-dire de me dépouiller de toute feuille et de toute inscription que j’aurai fabriquée pour aider ma mémoire et pour concevoir à l’avance mon discours –
car dans cette intervention qui m’était demandée, dans cette révolution qu’on attendait que je fisse, et dans ce vide, où je me jetasse, il fallait être tout nu, et n’emporter rien que j’aurai reproduit la veille ou seulement avant d’entrer, mais participer directement à l’événement, non pas improvisé, mais créé –,
les deux serviteurs qui m’ont indiqué l’embrasure du vide et m’ont littéralement invité à m’y avancer, me laissant découvrir, en même temps que la révolution, moi-même, c’est-à-dire qu’avant d’entrer dans ce vide-là, marcher sur ce sol-là, j’ai dû avant tout me découvrir,
ces deux serviteurs étaient M. et A., l’un et l’autre virtuellement aussi discrets et serviables qu’Ahmed et Manhal, mes deux serviteurs du Palmyra.
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Je viens donc me retirer chez Xerum, prendre pied sur la surface de l’écriture, en réalisant la double sortie de ma boîte et de mon sujet, ne tardant pas provoquer une « sortie » de l’intérieur même de l’espace de Xerum, c’est-à-dire que depuis la fente où je me suis introduit, c’est le vide entier de mon sujet (et ce qui est non vide n’existe pas : cette pensée est aussi bien de Bitbol que de Badiou) qui fera bientôt craquer leur monde (to crack it open) et leur coffre à secrets (their safe), c’est mon vide qui colonisera leur espace en y laissant surgir la matière ;
je viens me retirer chez Xerum, c’est-à-dire de nouveau me tirer sur la ruine, être amené au bord de la ruine ; je viens provoquer le vide, créer l’événement, dire tout ce qu’il y avait à dire sur le marché à partir de rien, en ne précipitant que mon seul sujet, c’est-à-dire moi-même, dans le vide ;
je viens me livrer à l’ennemi avant de le retourner à moi, et de retourner la couverture de mon livre à l’entrée, je viens de nouveau me presser par la ruine, c’est-à-dire que mes hôtes, ces piliers du Xerum, m’ont de nouveau dit que je ne pouvais pas rester là mais que je ne pouvais pas partir non plus avant d’écrire (et l’écriture, ici, n’aura laissé aucune trace matérielle sur la page – car mes paroles ne se sont pas gravées ; elles ne resteront pas – mais aura elle-même constitué la matière de la page, puisqu’à ce niveau le plus bas et le plus plat, celui où on fait le pas de côté et où on presse le pas pour écrire, c’est avec le vide qu’on tisse la matière) – ce qui voulait dire, encore une fois, qu’il ne me restait plus qu’à écrire, l’écriture étant un rester plutôt qu’un être.
Si la révolution est une question de topologie, d’occupation de site et de retournement de la surface, alors, vingt-et-un ans après (mais le temps chronologique ici ne compte pas, et c’est comme si c’était hier, ce jour où Xerum eux-mêmes ont commencé à marcher), et alors même que Nouram, avant de fonder Xerum, m’avait donné ma place dans le marché (il m’avait donné un siège), c’est par son absence et par son vide, par le champ de ruines qu’il me laisse et par le site qu’on vient de m’ouvrir en s’encadrant à l’embrasure du vide, qu’il me laisse aujourd’hui toute la place ;
et ce n’est donc pas un hasard si c’est sur le site de Xerum, dans ce champ qui avait à la fois pour moi l’ancienneté de la ruine et la nouveauté de la révolution, sur cette place à laquelle je reviens toujours, la première fois parce qu’elle a été la première place qui me soit donnée dans le marché, et aujourd’hui, parce qu’elle est encore la place à partir de laquelle j’écris et dans laquelle je me retire pour faire le marché et provoquer le vide (pour faire le vide), ce n’est pas un hasard si c’est la table de Xerum, si c’est la compagnie de Xerum qui reçoit ma révolution (le vide où on m’a dit de me jeter), Xerum ayant eux-mêmes connu leur révolution,
puisque les voici aujourd’hui, après avoir essayé de m’assimiler et d’intégrer mon système, après avoir tenté de me dupliquer et de m’atteindre (comme un payoff), après avoir entrepris de me fabriquer, les voici qui se livrent à moi, qui m’ouvrent l’inconnu, et que devant tous me disent de faire la différence (et non pas l’intégration) et de produire ma pensée.
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Je pensais être venu à New York pour rien, pour rien que le retirement et, en ce retirement, pour m’éloigner du livre et de la Place, accessoirement pour poursuivre une histoire impersonnelle avec les blondes new-yorkaises ;
je pensais être venu pour ordonner mon livre (sur ce point, je peux dire également que je l’ai fini ; ou plutôt que mon livre a commencé, qu’il s’est déclaré comme une crise, ou comme la guerre, puisque je l’ai introduit chez Xerum).
J’avais pressenti que le week-end se passerait en pure perte (The Lost Weekend), qu’à travers l’alcool, je ne jouirais jamais que de la compagnie de ce cafard, que j’ai d’abord vu voler dans la chambre (!) comme une sauterelle de l’Apocalypse, avant qu’il ne monte à l’assaut de mon lit avec détermination, ayant définitivement renversé toute figure féminine qui aurait pu prétendre à cette place ;
le fait était étonnant, car si je connaissais des cafards dans la cuisine, sous l’évier, ou dans la salle de bains, non loin des fentes et des interstices, c’est la première fois que je voyais un cafard s’étendre sur un lit ; je pensais en effet que l’odeur de l’homme qui y aurait dormi éloignerait l’intrus ;
et la lutte a alors été d’autant plus extraordinaire que le moelleux de la couverture et du matelas prémunissaient justement le cafard de s’aplatir sous ma claque et de s’exploser comme il aurait dû le faire si je l’avais écrasé sous le pied contre la surface dure du carrelage ou du parquet, et que, comme j’étais moi-même étendu sur le lit, ne pouvant y poser d’abord le pied afin de l’envoyer ensuite sur le cafard, déchaussé même, et démuni de l’arme conventionnelle de la semelle, je n’ai trouvé de premier ustensile pour claquer le cafard que la première tapette qui s’est présentée sous ma main ou qui m’accompagnait sur le lit, et qui était ce cahier même,
le cafard ayant ainsi provoqué, en une seule action, en un seul assaut, les deux surfaces où je m’étends personnellement, celle du lit et celle de l’écriture, échappant à la fois aux deux, la couette étant trop molle et le cahier trop peu rigide pour presser et finir la carrière de ce cafard à la résistance déjà grande ;
je pensais que le vide de mon séjour était trop grand et la grandeur de ma perte du week-end trop irrémédiable pour que le passage par Xerum puisse compter ; or voici que le lit (qui aurait dû accueillir une femme) et le cahier qui est mon seul compagnon (celui qu’on a dû me dépêcher à Baalbek) s’annulent l’un contre l’autre dans une claque qui n’a su trouver que le vide et que l’échec, autour d’un cafard royal (ou était-il révolutionnaire, était-il la section d’assaut de la victoire révolutionnaire ?) qui est devenu, par la force des choses, mon seul sujet,
ne pouvant pénétrer mon cahier et mon lit que dans un effort supplémentaire de mon écriture et de ma volonté, et d’abord en me réduisant à l’idée de la solitude où je me suis trouvé réduit, méditant dans cette chambre ce qu’aurait pu être une métamorphose à la Kafka, ou un cloporte à la Flaubert ;
et voici que, l’alignement des trois femmes blondes n’ayant finalement rien donné dans cette nuit de la pleine lune, c’est la révolution que j’ai menée chez Xerum, moi leur cafard royal, qui me paraît être le but unique de ce séjour et le couronnement de ce vide, la victoire de l’insecte, l’assaut de la couverture du lit, la résistance des couloirs labyrinthiques, le cafard à la carapace dure qui s’introduit et qui ne s’écrase jamais ;
la fente s’étant ouverte chez Xerum où introduire mon cafard et me laisser désormais courir, sans m’arrêter, dans leur cuisine et dans leur entière industrie.
19:31 Publié dans Compagnie de la table | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, barton fink, philosophie, badiou