22.07.2009
Table des matières (II)
J’attaque ce livre sur l’empirisme transcendantal de Deleuze où l’auteur se promet de concilier pensée spéculative et philosophie critique en ce qui concerne Deleuze, sachant que j’avais abouti à la même passe, et résolu de tracer une telle ligne étroite, en ce qui concernait ma propre lecture de Meillassoux, à une époque où j’ignorais tout de Deleuze. Je suis curieux de connaître les arguments du commentateur de Deleuze et son angle d’attaque. Quant à moi, mon chemin de pensée était qu’il fallait justement trouver le plus court chemin entre critique et spéculation, une singularité presque ou même une coïncidence, et que l’absolu de la contingence le fournissait alors sans qu’on s’attarde dans aucune des faces opposées, que ce soit celle opposée à la contingence : la nécessité, ou à l’absolu : ce qui est donné à penser.
Plus je lis Meillassoux, plus je le découvre et plus je le rends fou. C’est-à-dire que je lui livre, non pas un combat, mais le contraire ; non pas un front, une ligne de résistance, mais une communication totale avec les thèmes les plus insoupçonnées pour lui (le marché, la logique du sens) et même les plus fous, ceux qu’il est d’autant moins capable de soupçonner qu’il les découvre maintenant, grâce à moi et comme faisant suite à notre communication, et que ceux-là remontent alors dans le temps (car le temps est la ligne de front la plus impénétrable) et lui livrent une pensée qui semble alors anticiper la sienne, ou la plagier par anticipation.
Qu’est cette lutte, sinon celle des titres et de la table des matières ; mon rêve étant que le livre de Meillassoux soit intégré dans ma matière et que la table même sur laquelle il a été opéré soit ramenée à ma place comme l’a été celle des Deux Magots, qui s’était perdue dans la multitude des numéros et qu’une armée de serviteurs a tirée de nouveau jusqu’à moi, de nouveau servant la pièce d’artillerie, de nouveau se rassemblant autour de moi et regroupant ma famille (canon et projectile, pièce et son réarmement, contenu et expression, matière du livre et matière du support), afin de me tirer sur la ruine, dont l’autre nom est l’écriture ?
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Je parlais de la compagnie que semble me refuser aujourd’hui Meillassoux comme celle de la table, puisque j’espérais la fonder à partir de mon propre accident dans la matière qui avait pris la forme de la fente dans la table sur laquelle j’écrivais et qui s’était prolongée, au lendemain de cet accident de la pensée, dans une fente devenue elle-même une table, une fente qui traversait cette fois la Place où n’allait pas tarder à se retourner le livre (justement, en parlant de table de matières) et qui était cette table qui m’avait lancé, avec Meillassoux assis à une extrémité et le dernier écrivain à l’autre.
Je parlais de table et de matière et de la manière dont l’une pénétrait dans l’autre, en se faisant traverser par la pensée et par l’accident, par la fente et par la contingence de la version, et en annonçant le livre (ce que la table, pénétrant dans la matière à la suite de la fente qui l’y introduirait et qui deviendrait mon complément de matière, justement, devenait) – tant il est vrai que la lutte ici est celle des livres et la seule mesure, celle des titres ; toute forme de révolution consistant à déterminer quelle classe de pensée se trouverait prise dans quelle couche (sociale) et dans le pli de quel livre et de quel volume.
Je parlais de la compagnie de la table, voulant dresser d’abord celle des négociations (alors que Meillassoux ne semblait pas désireux d’ouvrir celles-ci et ne voulait parler qu’une fois terminé le livre et refermé le cycle) et voici qu’aux dernières nouvelles Meillassoux « passe à table » avec ma compagnie, ayant senti que les personnes en la présence de qui je le mettais et qui siégeaient alors à une table devenue celle de la loi, ou d’un tribunal de la raison qui allait le juger, constituaient, comme il l’a si bien remarqué, « toute la direction de ma boîte » ; et j’ajouterai que cette direction, cette « attablée » de personnes, ne dirigeait pas un état, un livre, une œuvre, et encore moins ma pensée, mais simplement lui donnait son orientation – tant il est vrai qu’en invitant Meillassoux à cette table, c’est sur mon plan d’immanence que je lui disais de se poser un peu.
De la même façon que pour la table recréée des Deux Magots, je pourrais dire que l’armée de serviteurs (de ma pièce, de ma pensée, de ma ruine) dont je disposais par ailleurs, en l’occurrence ces associés de ma table et de ma matière, n’étaient là que pour me fournir l’espace où me réarmer ; c’est-à-dire qu’ils ont eux-mêmes tiré la table pour moi et l’ont recréée à ma place, au lieu que je le faisais d’habitude moi-même, n’ayant eu, cette fois, qu’à me taire et qu’à attendre pour que la table se dresse toute seule et que Meillassoux soit invité à parler devant moi, comme si devenais pour lui un témoin et non plus un interlocuteur.
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Et quel silence était alors le mien sinon celui de la ruine ? Quelle table des matières égarée, enfouie, perdue dans la mémoire, littéralement ruinée, entreprenais-je alors de tirer jusqu’à ma place, en silence, laissant pour ce faire opérer pour moi l’armée de mes serviteurs, sinon celle de ma propre pensée ? D’autant que mes serviteurs ont été les témoins de la ruine de ma pensée (comme ceux des Deux Magots l’ont été de la chute vertigineuse, à la vitesse à laquelle tombent les ruines, de ma matière à penser sur le plan de la table) et qu’ils connaissent parfaitement le livre que je n’ai pas écrit, le monument de pensée que je n’ai pas été, pour la raison qu’ils m’ont accompagné, justement, à travers le marché et sa ruine, à travers cette manière inédite d’écrire un livre sans nom, sans auteur et sans originalité, cette manière révolutionnaire du livre qui ne remporte pas de victoire (ce mot-clé de la révolution) et qui ne remporte pas de titre, mais qui ne fait que réussir (to succeed) ; c’est-à-dire que cette manière n’est pas une chute – car toute fin victorieuse est une chute, ne fût-ce qu’au sens dramatique de la chute du rideau – mais qu’elle succède toujours à la fin et à la chute, qu’elle remet la fin en marche et en marché, puisqu’elle est une suite après la fin.
Le marché a été la ruine de ma pensée, celle que je retrouve élevée et reconstruite chez Meillassoux, et il n’est que logique qu’au moment du regroupement de la table et de la matière qui prélude à la sortie du livre, ce soient mes associés, mes compagnons de la table, qui tirent celle-ci à ma place et qui y invitent Meillassoux. Et c’est précisément cela qui rend Meillassoux fou et qui l’élève à une vitesse infinie, celle de la communication dans le médium, qu’il veut ignorer, de sa « propre contingence », une communication à la vitesse tellement grande qu’on communique même avec le passé et avec la ruine et que, dans la simple opération de rajouter une matière à ma table, en rouvrant de nouveau ce qui avait constitué le site archéologique de ma pensée, il ne sera pas étonnant que je retrouve intact, et auquel il ne manquera que la reconstruction du monument, tout le monument de la pensée de Meillassoux enfoui sous mon champ de ruines.
Or, c’est par cette nouvelle manière, par ce tour silencieux du monde, par ma pose en retrait où je n’attends plus que le monde et que l’armée de serviteurs pour tirer à ma place la table qui manque, que doivent se faire la révolution du livre et la constitution de cette nouvelle façon de le fabriquer : par ce retrait sur le champ de ruines, par ce retrait dans la table des matières qui est tirée à ma place par une armée de serviteurs silencieux, par cette invitation en ma demeure du dernier écrivain qui ne veut rien céder, en un mot, par cette nouvelle manière qui s’appelle une maison d’édition.
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Après le déchirement du tissu du marché, après la mention répétitive du livre de Mallarmé, après le rassemblement que j’ambitionne et qui est celui de la reliure des produits dérivés dans un livre, je ne devrais plus fabriquer des livres que de cette façon, sans auteur, sans table des matières, sans rassemblement qui ne se fasse à la manière d’une table qui manquerait à ma place et qu’une armée de serviteurs, la nuit, en dehors de l’heure du service, tirerait et recréerait pour moi. C’est cela qui me destine à une carrière plus souterraine que celle d’auteur, à une immanence au-dessous du plan d’immanence (témoin mon silence pendant que les compagnons de ma table la tiraient à ma place et espéraient tirer du livre de Meillassoux, et même de celui à venir, la table des matières) que je ne sais plus appeler que du nom de « marché du livre » et qu’il faut également entendre au sens de la révolution de celui-ci. Que si, avant d’avoir la matière et le livre, j’ai eu la table et la Place, alors c’est le tour du monde qui me séparera toujours du livre achevé et du monument reconstruit ; et je ne pourrai espérer rassembler aucune matière et recréer aucune compagnie avant que ne se mette à l’ouvrage une autre agence que la mienne, et que ne s’attable à la tâche cette armée de service.
Ma pensée ruinée et son excavation à la faveur du monument de Meillassoux sont la même chose que la séquence qui me fait écrire et qui me fait faire aujourd’hui la révolution du livre, à savoir, dans un premier temps, le cahier qui a manqué à sa place et qu’un premier serviteur a dû rediriger vers moi à partir de la croix de l’histoire et, dans un deuxième, la table des matières dont la fente figure le complément de matière, qui a à son tour manqué à ma place et que cette armée de serviteurs a dû recréer, dans l’ombre, à partir de rien.
À la place de cette pensée ruinée, et de tout futur monument dressé qu’elle n’aura jamais été, j’introduirai, je fonderai ainsi cette compagnie de la table, qui sera une fabrique de livres, l’envers des livres, une révolution qui me vient de l’autre bout du monde après le retournement similaire à Sydney, le marché auquel je viens pour finir, le médium de la contingence, cette récapitulation inverse de ma pensée qu’ont été Meillassoux et son livre.
Or, le voici qui devient fou et qui se retire de toute communication ; et la constitution de mon sujet, que ce soit au sens de Deleuze ou de la torsion de Badiou, ne saura plus être désormais que ce processus même par lequel ma table est re-tirée à sa place, la table des matières introduite par la fente, Meillassoux devenu fou dans l’interruption de toute communication, et ma pensée réapparue comme un bloc enfoui, qui n’a plus de monumental que la reconnaissance d’une forme tardive et d’un titre qui ne lui appartient pas.
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Je parle d’une armée de serviteurs et de la révolution du service (c’est-à-dire que celui-ci fait plus d’un tour), or, il est temps que j’introduise le dernier écrivain à l’étendue de ce pouvoir-là. Ce que je fais en lui signalant par de petits gestes de reconnaissance combien je suis connu des divers maîtres d’hôtel et des gardiens des couloirs du service. Je parle de révolution du service dont le client est le roi et qui ne rajoute de distinction et de différence qu’au régime de connaissance des serviteurs eux-mêmes. Or, il y a un tyran qui précède cette révolution-là (avant que ne lui succède le succès de la révolution, qui ne veut pas prononcer le mot de « victoire ») et c’est celui que je constitue à chaque moment, dans des embrasures qui ne sont plus que celles du vide, dans ce Grand Hôtel lumineux qui n’est qu’une vitre transparente entre le front de mer et les jardins du casino, dans des portes (de service ?) où je disparais pour écrire et où j’ai interdit à mes filles de me suivre, les laissant perdues, tordues, prises de panique, dans des chambres qui ne sont pas plus celles auxquelles doit les destiner l’amour paternel que le livre que j’écris ne sera celui auquel me destine l’écriture, ou plutôt la ruine.
La communication s’est interrompue, la ligne s’est coupée. Meillassoux m’a fait part de la partition qu’il faisait dans la population des philosophes, d’un côté ceux de l’intensité et de la continuité (Nietzsche, Deleuze) – j’ajouterai que ce sont ceux de l’écriture : ceux dont la ligne se brise et se fracture mais sans discontinuer, en se précipitant dans un vide qui se creuse toujours à l’intérieur, en se jetant en arrière dans le monde, de sorte que la différentiation est toujours faite à l’envers, le virtuel toujours rendu infini ; ceux pour qui l’événement n’est que la façon de rendre plus intense une seule et même ligne – et de l’autre, ceux de la coupure (Badiou), dont il me dit lui-même faire partie.
La communication s’est coupée parce que ma communication infinie a fini par rendre fou l’ascète, le philosophe athlète qu’est Meillassoux ; ou plutôt, alors qu’il se dit le philosophe du surgissement et de la contingence absolue, c’est moi qui viens brancher à lui le médium des marchés où tout peut avoir lieu, où tout va le surprendre alors que tout a déjà eu lieu, et même lui donner à lire des traces et des vestiges, une pensée enfouie dans le plan qu’il refuse de lire, parce qu’en le lisant il la dégagerait et qu’en la dégageant il reconnaîtrait qu’elle est à l’image de la sienne.
Je viens brancher Meillassoux au milieu qu’il ne veut pas, celui du marché du livre, le milieu de la révolution du livre et de la place où ils sont fabriqués ; c’est-à-dire que, le pressant d’écrire comme m’avaient jadis pressé les ruines, c’est cette pression que je rends insupportable pour lui, cette connexion (comme on dit en topologie) qu’il sent imminente avec la façon dont les livres deviennent.
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Je réalise qu’on parle de « service continu » et d’« arrêt du service » et il m’apparaît que si mon monde est celui du service, et la révolution (le tour de mon monde) celle où l’on ne fait que me servir comme la pièce d’artillerie qui me tirera sur les ruines (c’est-à-dire qu’elle me jettera sur l’écriture ; elle me précipitera dans la ruine) en m’adressant les pièces qui manquent à ma place (dans un premier temps, le cahier vierge dont l’émission a déjà fait se croiser l’histoire et la géographie, et dans le deuxième, la table numérotée dont la matière ne m’importe pas plus que la fente qui la dessine et qui la désigne et qu’on a fini par retrouver, dans le champ où roulent les dés et tournent les tables, avant de la re-tirer à ma place, dans un geste qui répète la manière dont l’armée de serviteurs me tire sur la ruine et me remet à ma place, réaffirmant ma place, prononçant ma sentence, disant mon nom), alors c’est à un jour comme celui-ci, à une limite comme celle-ci, à un vide comme celui où je me suis trouvé arrêté, que doit se reconnaître l’arrêt de mon service.
C’est-à-dire que je pourrais écrire des volumes entiers (hors service) sur la signification de ce Grand Hôtel et de la case où je me suis trouvé arrêté après l’interruption de Meillassoux, après le dégagement, pour ses yeux uniquement, du bloc enterré de ma pensée en ruines.
Je les écrirai avant de m’arrêter, précisément, sur la signification de mon arrêt et de ma torsion, c’est-à-dire de ma répétition, de ces embrasures de portes que je traverse en laissant perdues mes filles dans les chambres où elles ne doivent pas se destiner, en déclarant je ne sais quel projet futur à commettre dans l’espace, je ne sais quelle rotation du pont du navire, je ne sais quel désastre maritime, à la manière du camion qui s’est retourné dans le virage, je ne sais quel soulèvement suivi de quel enfoncement à la verticale du flot, simplement parce que je décide qu’en traversant ces embrasures, en m’installant dans ces salles de Grands Hôtels où est servi, à moi le premier, le petit déjeuner, va tomber la ruine sur mon plan et se poser la première pierre de mon livre.
09:11 Publié dans Compagnie de la table | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, philosophie, meillassoux, deleuze
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