15.07.2009
Table des matières
De nouveau Cabourg comme prélude à l’été, aux journées dont la blancheur s’étire plus long que la page, m’empêchant d’écrire. On appelle « nuit blanche » l’état d’insomnie, sans doute dû au travail intense, créatif. Mais comment appeler ces journées qui sont plus blanches que nature puisque vient s’y ajouter celle de la page, la nature blanche qui vient tout recouvrir alors qu’elle est nue et qu’on doit la couvrir, le manteau de nudité qui vient réveiller la journée qui n’était pas censée dormir mais se produire, et qui ne se produit plus ? Car elle s’est décalée dans l’écriture ; elle s’est déportée dans l’écriture qui est un autre cycle que celui des saisons et qui voudrait, avec la venue de l’été, que les journées commencent de plus en plus dans le noir et non dans le blanc, que l’écrivain levé et qui s’approche de sa maturité, que l’écrivain qui connaît son été se lève chaque matin, dans chaque page, et ne la trouve lumineuse et blanche que pour lui, une journée blanche et mûre et qui n’attend que lui et qui ne suppose pas, comme les journées de l’été qui commencent à être blanches, hélas, de plus en plus tôt pour tout le monde, que tout le monde doit être levé et venir interférer avec l’activité d’écrire.
Cabourg en mai, où le temps reste incertain et où le ciel se couvre devant cette immense salle de projection, ce wagon (comment appeler ce restaurant du Grand Hôtel qui navigue et qui se dévoile, qui s’illumine ?) aux multiples fenêtres, où l’on va de pensée en pensée, mais où l’heure, au moment de commencer à petit-déjeuner et où j’espère être livré seul dans le noir et dans le secret, dans l’écriture, est déjà blanche parce qu’elle s’approche, dangereusement, plus de leur été que du mien (mai, c’est bientôt leur été) et qu’à ma maturité, que j’espérais concentrée et pure, elle mêle la curiosité éveillée du public, de l’autre monde, de l’autre été.
Cabourg en mai, qui avait été le prélude du voyage à Sydney. Je m’en souviens d’autant mieux que le restaurant-navigateur du Grand Hôtel avait précédé celui du Park Hyatt de Sydney et qu’à la DS, vent de signes, avait alors succédé le retournement du signe en cygne, la sortie de la boîte, ma sortie hors du monde de l’orbite et du cycle et de la position et de la réciprocité des états du monde ; qu’à l’enroulement de la vague de la DS et au transport à la surface avait succédé le point du dS, le transpercement de la surface, cette transmission directe à l’autre bout du monde : à Sydney duquel je revenais vers mon marché, ayant toujours déjà fait le tour du monde, ayant retourné la surface en ce qui pourrait s’appeler également la révolution du marché et bientôt du livre.
Me revoici à Cabourg, de nouveau pris dans la négociation de l’espace de la salle (devenu intensif, quand j’y pense, puisque je le désire et que je le retourne à moi en entier, en me plaçant au bout de la salle, c’est-à-dire que je retourne, dans cette salle extraordinaire – salle de jeux ? salle de marché ? salle des machines ? salle de classe ? salle des navigateurs : six grandes fenêtres comme la mienne – tout l’espace de travail en le seul point qui me revient et qui est celui situé à l’extrémité de la salle, qu’on appelle « isolé » mais qui est avant tout singulier, le point qu’on vient de me reconnaître et de mettre debout pour moi ; car c’est depuis ce point extrême que je possède le plus grand bras de levier et que l’ouvrage, le pont, le navire peut pivoter et se redresser à la verticale, comme si l’ouverture ou le panorama de la mer devenait un désastre maritime et que la salle de voyage, l’aquarium, qui naviguait horizontalement dans l’espace métrique, soudain se mettait debout comme ma pensée, pour s’enfoncer à la verticale dans les flots) ;
me revoici à Cabourg, de nouveau réclamant l’espace en entier, parce que l’espace de travail, mon lieu d’écriture, n’est plus un espace où je me placerais et où j’occuperais telle place plutôt qu’une autre, mais qu’il est devenu l’idée de l’espace qui viendrait tout entière à ma pensée et à mon écriture ; l’espace se plaçant ainsi dans mon écrit et dans ma position d’écrivain plutôt que l’inverse, si bien que d’être installé à l’extrémité de la salle comme je l’ai désiré et fini par l’obtenir, ou au milieu de la salle comme on me l’avait initialement signifié, n’est pas différent en position ou en degré d’espace, mais en incidence ou en intensité d’espace ; l’espace ne venant pas à mon écrit avec la même incidence et avec la même intensité selon que j’écrirais à l’extrémité de la salle ou en son milieu ; car l’angle de rotation serait alors différent.
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Dans le même ordre d’idées (ou désordre de pensées, ou révolution de l’espace, ou son soulèvement ; le point d’intensité de l’espace de travail n’étant en fin de compte qu’un soulèvement de la pensée, c’est-à-dire une folie – et pour reprendre la topologie de la torsion de Meillassoux, je pourrais dire que je deviens fou, c’est-à-dire que j’entre en communication totale avec ce monde de tables, de chaises et de leurs serviteurs que je mets tous à contribution dans mon travail, chacun avec son incidence propre, ne respectant plus aucun ordre établi et aucune différence de degré, ne retenant dans ces choses et dans ces incidences, dans ces détails, que leur différence de nature, si bien qu’en les variant, c’est toute la nature de mon travail que je serais en train de changer), dans le même ordre d’idées, le soulèvement des nombres des tables des Deux Magots qui a été provoqué rien que pour retrouver celle qui me manquait (celle qui est arrivée à manquer comme le cahier).
Et je parle d’un soulèvement au sens d’une révolution et de celui des nombres, ces entités sans intensité, cardinales, extensives, comme de « celui des machines » (rise of the machines), d’une accession des nombres à la conscience et à la liberté de l’esprit, de l’entrée de ces nombres sans avenir dans le tourbillon de l’histoire et de ma volonté, dans un destin qui a été qu’ils se sont soulevés et qu’ils ont tourné dans une grande sorte de roulette, prenant vie et faisant jeu, afin de me produire et de me déduire le seul nombre qui m’intéressait et qui tenait la clé de la nature de mon travail, le numéro de la table qui me revenait et que, comme elle était perdue dans la masse des autres tables et dans la combinaison de la salle, il a fallu retrouver en mobilisant l’armée de serviteurs après l’heure du service.
Mais le soulèvement des tables (cette opération qui a consisté à tourner la roulette des numéros des tables – ce « jeu de table », comme on dit au casino –, à tourner les tables afin de les faire accéder à l’intensité de mon esprit) était également en ceci révolutionnaire, et engageait un réel tour du monde, que c’est le monde qui a retrouvé (retourné, tourné) ma table pour moi et non pas moi qui l’ai localisée et tirée à moi tout seul, que c’est l’armée anonyme du monde et des serviteurs qui s’est chargée de retrouver ma table et qui s’est alors produite, numéro par numéro, le lendemain, à ma table retrouvée, pour me confirmer et pour m’élire, chaque serviteur venant me dire la part qu’il a prise dans la chasse à la table perdue et venant constater alors, comme si l’allégeance était déposée à mes pieds, l’étendue de mon royaume retrouvé, le regroupement du roi avec son trône et sa couronne.
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Je parle d’une révolution du savoir des serviteurs des Deux Magots, d’un nouvel ordre et d’une nouvelle mobilisation qui ont surgi de la matière même de leur labeur et qu’ils auraient pu longtemps ignorer ; d’une distinction, et je dirais même, d’une différence de classes qu’ils auraient pu laisser confondue dans l’égalité et dans l’indifférence des sites où ils appliquent d’ordinaire leur travail et enchaînent leur service et qui sont les tables placées en salle, dont les différences passeraient inaperçues et dont les numéros, accrochés à chaque table par une médaille, resteraient perdus dans la mémoire que sont les Deux Magots (du temps où les tables aux numéros bien distincts ne quittaient pas les places correspondantes), si un client comme moi, qui suis le capital et la bourgeoisie qui s’implantent ici (je n’ose pas dire que j’en suis le parti politique ; et je n’oublie pas que ce qui est produit ici c’est essentiellement du service et que les révolutions du service auront toujours ceci de différent des révolutions prolétaires touchant à l’usine et à l’industrie que, quoi qu’on fasse, le client ici restera roi, c’est-à-dire que la topologie du changement est ici différente – si le client est roi, pourrait-il être un sujet ? – et que, bien que la révolution distingue les travailleurs et les fasse accéder à un nouvel ordre du savoir et même à une organisation nouvelle, c’est toujours autour du client, du consommateur, que tournera le service), si un client comme roi ne venait pas signaler une différence dans la matière homogène des tables, un numéro, une surface, une fente particulière à laquelle il serait attaché, et ne réclamait pas qu’au prochain tour de service, quelqu’un, un ouvrier inconnu ou l’armée de serviteurs tout entière, vînt remettre à sa place la table, au numéro exact, à la fente exacte et à la matière exacte, qui y manquerait.
Cela produit une révolution de la classe de service de ces serviteurs ; j’ai envie de dire un changement de ton et de la hauteur même de ce service, où, au lieu que le site ne soit détruit, comme l’exige la logique révolutionnaire, c’est un approfondissement du site, une sorte d’archéologie qui est au contraire opérée, une descente dans la mémoire et dans le détail historique du site plutôt qu’une irruption de l’histoire, et ce sont les serviteurs du site qui sont réveillés à une possibilité qui y avait été laissée dormir (et non pas une possibilité surgie on ne sait d’où), et qui est qu’au service traditionnel des consommations traditionnelles attachées aux numéros sans fondement des tables et servies aux clients sans personnalité et sans privilège (aux clients sans torsion – j’ai envie de dire, aux clients non tordus, qui n’ont pas de sujet) ils pouvaient désormais rajouter un service supplémentaire, celui de ramener à cette place numérotée mais à qui manquait le fondement de la matière, à ce client particulier mais à qui manquaient le privilège du sujet et la distinction du roi, la table dont le numéro distinguait cette fois ce qui était, la veille, indistinct, à savoir cette table même, cette fente même, ce fondement même du client, du roi, en la compagnie exclusive de la table ;
la révolution, en ce milieu du service qui différait de celui de la production d’usine, ayant ici le tour particulier que c’est le serviteur qui découvre et qui connaît des distinctions supplémentaires (des différences inconnues, des privilèges insoupçonnés) à mesure qu’il approfondit les possibilités de son site, la libération vis-à-vis de la bourgeoisie et de la classe dominante consistant à trouver des manières nouvelles de la servir et d’asseoir sa domination, à savoir que si celle-ci s’étendait jusqu’alors au simple carré de la table, désormais elle toucherait jusqu’au numéro de la table et jusqu’au fondement de sa matière.
Et je n’exagérerais pas si je disais que mes serviteurs étaient contents de cette complication nouvelle de leur service et qu’ils m’ont rendu le lendemain les honneurs qui étaient attachés à ma nouvelle classe.
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Et en quoi cette révolution, qui est ici de l’ordre de l’œuvre et non pas de l’état – si bien que tandis qu’elle faisait accéder la classe ouvrière à une distinction plus profonde de son site et à une maîtrise plus grande de ses moyens de production, c’était ma propriété privée qu’elle étendait désormais jusqu’à la matière même de la table (de sorte que si la table était l’outil de production de la classe ouvrière, c’est moi, le bourgeois, capitaliste/consommateur assis, qui me l’appropriais et c’est ma compagnie de la table que ce travailleur contribuait à fonder encore plus matériellement, d’autant plus matériellement qu’il la fondait doublement, par la matière et par le vide, par la table et par la fente qui la distinguait, par le sens unique, et pour cette raison privilégié, aristocratique, avec laquelle la matière s’appuyait sur le vide et prononçait à la fois cette table et la lèvre qui s’ouvrait à sa surface comme l’unique et indiscutable sentence de la contingence, comme la version unique qui m’appartenait, si bien qu’étant ici le maître de l’œuvre plutôt que le dirigeant de l’état, c’était ma version unique et personnelle que je donnais de cette table et de ce café ; c’était moi le travailleur unique, secret, je dirais presque, clandestin, étranger, immigré) – en quoi cette révolution différait-t-elle de la définition de la révolution comme changement immanent et comme processus de l’histoire ?
Sans doute cette révolution était-elle du même ordre que celle du marché et que celle du livre, c’est-à-dire que la propriété y était-elle avant tout celle de l’œuvre, et la révolution, non pas celle de la société civile mais de la société savante, la révolution non pas des moyens de production et de la classe qui les dominait (car la production est entre les mains du seul poète) mais des moyens de prévision ; c’est-à-dire que le retournement est ici inverse et que s’il n’y a pas de doute sur le privilège et sur la propriété de celui qui crée l’œuvre, en ce carré, en cette table, s’il n’y a pas de doute sur cette progression incomparable de l’histoire, le doute concerne plutôt la manière de la calculer et de la prévoir ;
la prévision devant désormais se coucher dans la matière de la même manière que la volonté de celui qui écrit, la seule forme de prévision étant désormais la forme restante, celle de la ruine et de l’inéluctabilité de l’écriture, celle de l’attachement au lieu de la ruine et de l’écriture et qui finit par dire – car il ne reste à dire que cela – qu’« en écrivant, tout ce que tu désires finit par avoir lieu ».
En tant que révolution du livre du marché, celle de la table qui me revenait par l’opération du tour du monde et du service, par le travail de cette armée anonyme qui s’est fait un devoir, en dehors des heures du service, de ramener cette table égarée jusqu’à moi, mériterait que je publie mon livre et que je crée ma maison d’édition rien que pour la raconter. Car mon nom se prononçait là (alors même qu’il était inconnu de ces garçons de café) et ma propriété s’affirmait (de cette table, de sa matière même) de la même façon que si j’avais publié un livre dont me reviendraient les droits d’auteur et toute la reconnaissance du public.
La matière du livre n’est pas différente de celle de la table : ils sont faits de bois tous les deux ; on accouche de l’un sur l’autre et, pour le contenu du premier, on parle alors de table des matières, si bien que pour exprimer, réciproquement, le contenu de la table (cela qui avait forme de contenu pour mon outil qui avait forme d’expression), je devrais parler de livre des matières.
Et par là j’entendrais que pour parachever ma révolution du livre et de la table, et pour compléter son cycle, il a bien fallu qu’on me livre ; il a fallu que le monde anonyme des serviteurs, que le monde du service et que le tour du service, en un mot, que le tour du monde livre à ma place les matières de cette table !
10:19 Publié dans Compagnie de la table | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, philosophie, badiou, marché, meillassoux
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