05.07.2009
Cafard royal
Si on ne doit plus penser la révolution qu’en termes de topologie : prise de la place, traversée du vide, retournement de la situation, occupation du site après le dépliement du site archéologique/historique, après la croix mise sur l’histoire et l’emportement, à partir de là, en une seule pièce, du livre qui relie cela ;
du livre de la révolution qui ne peut rien relier par le sous-jacent et par le fondement, puisqu’il s’agit de révolution et d’une marche, d’une très longue marche sur un filet d’un genre nouveau, celui dont les fils sont strictement issus du vide, absolument comme des paroles ;
du livre à emporter après la croix de l’histoire et le retirement en face du champ de ruines, dans l’hôtel où les serviteurs de la pièce d’artillerie me retirent sous la presse de la ruine, car on parle également de livre à grand tirage : ainsi The Black Swan –
retirement pour écrire et pour produire la matière à partir du vide, pour recharger l’arme dans le virtuel, et qui est littéralement l’exploration de l’abysse le plus intime, celui qui se jette dans le cœur de la ligne, en arrière dans le monde, et qui fait recommencer d’écrire ;
retirement pour écrire et pour creuser la ligne de défense du marché, en face du champ de ruines, dans un hôtel à la métaphysique et même à la géologie étranges, puisque s’y déclarent les couloirs labyrinthiques du service ;
retirement pour écrire qui est l’exacte genèse du marché et qui reproduit, dans son strict geste, exactement l’image duale, ou devrais-je dire plutôt, virtuelle, de ce qui s’appelle pénétrer dans le marché et le faire –
du livre de la révolution qui sort de là, une fois que le sujet (de la révolution) est devenu le champ de ruines, une fois que l’écrivain s’est retiré dans l’hôtel pour écrire, ce qui est l’autre manière d’être pressé par la ruine et la seule manière de demeurer après cela, la seule demeure pour l’écrivain après que le champ de ruines lui a dit qu’il ne lui restait plus qu’à écrire et que cette nouvelle façon de marcher, tomber, chuter, traverser le vide, partir, demeurer, ne pouvait plus que prendre la forme de, et je dirais même emprunter, le véhicule de l’écriture : seule manière de partir avant de rester ;
du livre de la révolution qui sort de là, après la mise en place de tous les éléments du marché (le processus géographique) et qui ne peut plus alors – c’est la seule manière d’être relié – que précipiter la révolution du livre et mener au retournement de la couverture du livre au seuil de la place qui reste à prendre, et déclarer ouverte cette nouvelle façon révolutionnaire de fabriquer des livres,
alors mon occupation du site de Xerum, historique celui-là puisqu’il est la fente à travers laquelle Nouram s’était introduit dans le marché de l’Amérique et, à partir du vide qu’il traversait alors, comme tout leader révolutionnaire, avait fait provenir la matière ;
alors ma prise de la place de Xerum (ce qui pourrait vouloir dire, simplement, que j’y ai pris place, ne fût-ce que pour prendre la parole) est la forme même et le processus même de la révolution après celle du livre du marché, probablement celle de la technologie ;
alors ma « sortie » (ou mon entrée ? dans la place ? dans l’atmosphère ?) chez Xerum, peut également parfaitement s’identifier avec le retirement dans l’hôtel, qui est la place et la retraite de l’écrivain, d’autant que les deux serviteurs qui encadraient cette fois-ci le vide, m’y invitant et même m’y précipitant après m’y avoir arrêté et dit de m’y déshabiller, c’est-à-dire de me dépouiller de toute feuille et de toute inscription que j’aurai fabriquée pour aider ma mémoire et pour concevoir à l’avance mon discours –
car dans cette intervention qui m’était demandée, dans cette révolution qu’on attendait que je fisse, et dans ce vide, où je me jetasse, il fallait être tout nu, et n’emporter rien que j’aurai reproduit la veille ou seulement avant d’entrer, mais participer directement à l’événement, non pas improvisé, mais créé –,
les deux serviteurs qui m’ont indiqué l’embrasure du vide et m’ont littéralement invité à m’y avancer, me laissant découvrir, en même temps que la révolution, moi-même, c’est-à-dire qu’avant d’entrer dans ce vide-là, marcher sur ce sol-là, j’ai dû avant tout me découvrir,
ces deux serviteurs étaient M. et A., l’un et l’autre virtuellement aussi discrets et serviables qu’Ahmed et Manhal, mes deux serviteurs du Palmyra.
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Je viens donc me retirer chez Xerum, prendre pied sur la surface de l’écriture, en réalisant la double sortie de ma boîte et de mon sujet, ne tardant pas provoquer une « sortie » de l’intérieur même de l’espace de Xerum, c’est-à-dire que depuis la fente où je me suis introduit, c’est le vide entier de mon sujet (et ce qui est non vide n’existe pas : cette pensée est aussi bien de Bitbol que de Badiou) qui fera bientôt craquer leur monde (to crack it open) et leur coffre à secrets (their safe), c’est mon vide qui colonisera leur espace en y laissant surgir la matière ;
je viens me retirer chez Xerum, c’est-à-dire de nouveau me tirer sur la ruine, être amené au bord de la ruine ; je viens provoquer le vide, créer l’événement, dire tout ce qu’il y avait à dire sur le marché à partir de rien, en ne précipitant que mon seul sujet, c’est-à-dire moi-même, dans le vide ;
je viens me livrer à l’ennemi avant de le retourner à moi, et de retourner la couverture de mon livre à l’entrée, je viens de nouveau me presser par la ruine, c’est-à-dire que mes hôtes, ces piliers du Xerum, m’ont de nouveau dit que je ne pouvais pas rester là mais que je ne pouvais pas partir non plus avant d’écrire (et l’écriture, ici, n’aura laissé aucune trace matérielle sur la page – car mes paroles ne se sont pas gravées ; elles ne resteront pas – mais aura elle-même constitué la matière de la page, puisqu’à ce niveau le plus bas et le plus plat, celui où on fait le pas de côté et où on presse le pas pour écrire, c’est avec le vide qu’on tisse la matière) – ce qui voulait dire, encore une fois, qu’il ne me restait plus qu’à écrire, l’écriture étant un rester plutôt qu’un être.
Si la révolution est une question de topologie, d’occupation de site et de retournement de la surface, alors, vingt-et-un ans après (mais le temps chronologique ici ne compte pas, et c’est comme si c’était hier, ce jour où Xerum eux-mêmes ont commencé à marcher), et alors même que Nouram, avant de fonder Xerum, m’avait donné ma place dans le marché (il m’avait donné un siège), c’est par son absence et par son vide, par le champ de ruines qu’il me laisse et par le site qu’on vient de m’ouvrir en s’encadrant à l’embrasure du vide, qu’il me laisse aujourd’hui toute la place ;
et ce n’est donc pas un hasard si c’est sur le site de Xerum, dans ce champ qui avait à la fois pour moi l’ancienneté de la ruine et la nouveauté de la révolution, sur cette place à laquelle je reviens toujours, la première fois parce qu’elle a été la première place qui me soit donnée dans le marché, et aujourd’hui, parce qu’elle est encore la place à partir de laquelle j’écris et dans laquelle je me retire pour faire le marché et provoquer le vide (pour faire le vide), ce n’est pas un hasard si c’est la table de Xerum, si c’est la compagnie de Xerum qui reçoit ma révolution (le vide où on m’a dit de me jeter), Xerum ayant eux-mêmes connu leur révolution,
puisque les voici aujourd’hui, après avoir essayé de m’assimiler et d’intégrer mon système, après avoir tenté de me dupliquer et de m’atteindre (comme un payoff), après avoir entrepris de me fabriquer, les voici qui se livrent à moi, qui m’ouvrent l’inconnu, et que devant tous me disent de faire la différence (et non pas l’intégration) et de produire ma pensée.
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Je pensais être venu à New York pour rien, pour rien que le retirement et, en ce retirement, pour m’éloigner du livre et de la Place, accessoirement pour poursuivre une histoire impersonnelle avec les blondes new-yorkaises ;
je pensais être venu pour ordonner mon livre (sur ce point, je peux dire également que je l’ai fini ; ou plutôt que mon livre a commencé, qu’il s’est déclaré comme une crise, ou comme la guerre, puisque je l’ai introduit chez Xerum).
J’avais pressenti que le week-end se passerait en pure perte (The Lost Weekend), qu’à travers l’alcool, je ne jouirais jamais que de la compagnie de ce cafard, que j’ai d’abord vu voler dans la chambre (!) comme une sauterelle de l’Apocalypse, avant qu’il ne monte à l’assaut de mon lit avec détermination, ayant définitivement renversé toute figure féminine qui aurait pu prétendre à cette place ;
le fait était étonnant, car si je connaissais des cafards dans la cuisine, sous l’évier, ou dans la salle de bains, non loin des fentes et des interstices, c’est la première fois que je voyais un cafard s’étendre sur un lit ; je pensais en effet que l’odeur de l’homme qui y aurait dormi éloignerait l’intrus ;
et la lutte a alors été d’autant plus extraordinaire que le moelleux de la couverture et du matelas prémunissaient justement le cafard de s’aplatir sous ma claque et de s’exploser comme il aurait dû le faire si je l’avais écrasé sous le pied contre la surface dure du carrelage ou du parquet, et que, comme j’étais moi-même étendu sur le lit, ne pouvant y poser d’abord le pied afin de l’envoyer ensuite sur le cafard, déchaussé même, et démuni de l’arme conventionnelle de la semelle, je n’ai trouvé de premier ustensile pour claquer le cafard que la première tapette qui s’est présentée sous ma main ou qui m’accompagnait sur le lit, et qui était ce cahier même,
le cafard ayant ainsi provoqué, en une seule action, en un seul assaut, les deux surfaces où je m’étends personnellement, celle du lit et celle de l’écriture, échappant à la fois aux deux, la couette étant trop molle et le cahier trop peu rigide pour presser et finir la carrière de ce cafard à la résistance déjà grande ;
je pensais que le vide de mon séjour était trop grand et la grandeur de ma perte du week-end trop irrémédiable pour que le passage par Xerum puisse compter ; or voici que le lit (qui aurait dû accueillir une femme) et le cahier qui est mon seul compagnon (celui qu’on a dû me dépêcher à Baalbek) s’annulent l’un contre l’autre dans une claque qui n’a su trouver que le vide et que l’échec, autour d’un cafard royal (ou était-il révolutionnaire, était-il la section d’assaut de la victoire révolutionnaire ?) qui est devenu, par la force des choses, mon seul sujet,
ne pouvant pénétrer mon cahier et mon lit que dans un effort supplémentaire de mon écriture et de ma volonté, et d’abord en me réduisant à l’idée de la solitude où je me suis trouvé réduit, méditant dans cette chambre ce qu’aurait pu être une métamorphose à la Kafka, ou un cloporte à la Flaubert ;
et voici que, l’alignement des trois femmes blondes n’ayant finalement rien donné dans cette nuit de la pleine lune, c’est la révolution que j’ai menée chez Xerum, moi leur cafard royal, qui me paraît être le but unique de ce séjour et le couronnement de ce vide, la victoire de l’insecte, l’assaut de la couverture du lit, la résistance des couloirs labyrinthiques, le cafard à la carapace dure qui s’introduit et qui ne s’écrase jamais ;
la fente s’étant ouverte chez Xerum où introduire mon cafard et me laisser désormais courir, sans m’arrêter, dans leur cuisine et dans leur entière industrie.
19:31 Publié dans Compagnie de la table | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, barton fink, philosophie, badiou
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