09.06.2009
Le livre de la banque
J’arrive à Sydney, un jour avant que la banque australienne (qui m’a tiré, je le répète, d’un chapeau, littéralement fait sortir du livre de Taleb, et m’a entraîné à sa suite, l’année dernière, dans la traversée du sens du marché, dans ce voyage de retour et de retournement au sein de mon propre livre qui allait me permettre de le relier et d’y relire vraiment la « théorie du marché » comme un récit d’aventures) n’envoie « rouler » (comme ils disent : to roll) mon modèle d’écriture du marché au sein de son système, c’est-à-dire mon outil, mon « classeur », mon livre du marché, ce qui va désormais relier le marché pour la banque australienne et la relier au marché, une véritable révolution que cette façon dont le marché ne peut plus venir à la banque, faire irruption sur sa « place », se livrer à elle, sans en même temps la retourner et l’engager proprement sous sa couverture.
Car dans ces processus d’écriture du contingent – et le marché en restera pour moi l’exemple premier, sans parler de mon propre processus d’écriture, de ma propre façon de marcher que j’ai réussi, à l’aide de R. M. et dans cette dernière étape du retournement de mon écriture qui a consisté à passer du plan d’écriture à la reliure du livre sans quitter le plan d’immanence et sans passer par aucun sujet, à transformer réellement en matière et en texte et en texture de marché – la révolution consiste à rendre synonymes le fait de relier le marché et de se relier à lui.
J’arrive à Sydney un jour avant que ne commencent cette nouvelle façon d’écrire le marché et cette nouvelle fabrique (et j’ai longtemps utilisé, dans mon propre livre et dans sa traversée, ce mot de « fabrique »), sachant que je complète, dans le même voyage, dans la même visite, l’écriture du mien. J’arrive une deuxième fois à Sydney, répétant ainsi la première fois, compliquant mon point, la veille du jour où la banque australienne va marcher sur la surface du marché.
C’est-à-dire qu’elle va s’extraire du cocon où restent contenues les autres et où le marché s’interprète encore comme un contenu et comme un générateur et qu’elle va comprendre enfin la ligne du marché comme une vitesse d’écriture et comme le rejet continuel, devant les propres pas de celui qui marche, de la ligne d’écriture qui suit, c’est-à-dire celle qui toujours précède, dans l’ordre du virtuel.
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J’arrive à Sydney cette deuxième fois on ne sait pour quelle raison, d’une façon imprévue et qui aurait pu ne pas se faire (qui n’aurait peut-être pas dû se faire). C’est-à-dire que ni l’organisation de ma boîte ni l’ordre entier du marketing qui ne réussira jamais à comprendre le marché ne l’avaient prévue et ne l’auraient sans doute souhaitée. Car pour l’écriture du marché et pour la révolution de son livre, il se passe et se tisse entre le créateur et moi, entre le trader (Brad) et moi, une complicité matérielle qui va au-delà de l’organisation et de la prévision, qui se glisse en dessous de l’organisation, comme une décision qui n’aura jamais été prise, comme les fils d’une tapisserie et d’une fabrique qui se sont trouvés pris ensemble et qui, sans sujet, sans principe et sans horaire, constituent aujourd’hui la toile qui supportera toute l’entreprise et qui fera tout marcher, la meilleure façon de marcher pour le livre du marché étant de se matérialiser par le bas et de tout faire marcher au-dessus.
J’arrive une deuxième fois à Sydney, ayant décidé de venir cette fois à Sydney par l’absurde, par l’impasse où m’avait acculé la fabrique du livre à Paris, par l’impossibilité d’avancer à laquelle j’ai pressenti qu’il fallait substituer un processus matériel, un tapis sur lequel marcher à défaut de progresser, et pourquoi pas marcher en me retirant à l’autre bout du monde, si je ne parvenais pas à trouver ma table, ce jour-là, et de nouveau la tirer à ma place ; a fortiori, si je n’arrivais plus à « tirer mon livre » ; étant venu à Sydney sans prévenir, ne suivant que la pure surface de la contingence, sans d’autre prétexte qu’une coïncidence – simple motif que seule peut supporter la tension superficielle –, celle de revoir les gens de la banque australienne et de fêter avec eux l’anniversaire de ma dernière visite.
J’arrive une deuxième fois à Sydney et par impossible, en dehors de la prévision et du plan de réplication, venu pour répéter et non pas pour représenter (car je ne représente, de nouveau, ni ma boîte, ni aucune opinion sur le marché, mais je viens apporter le fil à nouer, de nouveau la matière à tisser), issu de ce qui a tout l’air d’un contresens ou d’un mauvais paradoxe, décidant de venir recharger le sens et redistribuer les probabilités à Sydney, alors que tout semblait me destiner à rester attaché à Paris, et jusqu’à la dernière fabrique qui me réclamait, celle des livres à écrire avec R. M., tentant ainsi, entre la fabrique de Paris et celle de Sydney, entre celle du marché du livre et celle du livre du marché – car je viens livrer le marché à la banque australienne –, une reliure sous-jacente pour ne pas dire un lien matériel, une reliure de la reliure en quelque sorte ; venant dire, et même affirmer, qu’il y a, au même moment, en ce jour où les deux fabriques sont livrées et se retournent, sous-jacent aux deux places et aux deux marchés, exactement le même processus ; que si rien ne se fait dans la possibilité à Paris mais seulement dans l’impossibilité ou plutôt l’impasse, rien ne se fera non plus dans la possibilité à Sydney ; que R. M. ne pourra pas comprendre jusqu’où peut aller mon livre (et qu’il ne pourra donc pas m’accompagner) si je ne me précipite pas, au même moment, à l’autre bout du monde, à Sydney, pour reprendre le fil d’écriture de l’autre livre, celui du marché, et que la banque australienne ne pourra pas voir où commence mon livre, si je ne viens pas à elle sans raison, ne transportant que le prétexte de finir d’écrire mon livre.
Et de même que se conclut entre Brad et moi un accord sous-jacent, un marché réel, et que se tisse entre nous, au-dessous de la possibilité et des modèles (car Brad ne voudra pas, à son tour, pénétrer dans ma logique personnelle, pour ne pas dire dans ma psychologie : il ne voudra pas comprendre d’où viennent les modèles et quels sont mes moyens, ni même ce que sont mes limites, l’étendue de la théorie qui me supporte, la demeure où je suis établi, la boîte où je compte), la véritable toile sur laquelle tracer le motif du marché dont la preuve, dans mon discours avec le quant de Brad, celui qui prête une oreille et qui est capable de mélanger mon discours aux autres discours connus, est que j’y aurai fait référence répétitivement au « marché », donnant à ce mot une solidité et une consistance telles que je pourrais désormais y attacher solidement tout discours, de même, mon accord avec R. M. s’est conclu sous l’arche de la possibilité et du dogme, se passant de raison là aussi, et même de permission, venant fabriquer le livre là où on ne peuvent pas l’atteindre la planification ou la famille, les dîners avec R. M. où je reconnais le mieux la texture de ce livre me faisant de plus en plus penser, par leur manque d’altitude qui fait toute l’épaisseur de leur tissu, à cette entente muette et matérielle entre Brad et moi, où il a semblé que la matière absorbée, et avant tout celle des repas que nous avons partagés, remonterait supporter par le bas tout futur projet et toute future planification qui pourraient rassembler le marché, la banque, le modèle de pricing, ou le livre dont je serais venu déclarer, à Sydney, bien mieux que le commencement ou la fin, mais la charnière même.
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Je viens donc la deuxième fois à Sydney, répétant et repiquant la première, nouant mon fil d’écriture et faisant se développer et se déplier la couverture du livre qui s’était retournée, à Paris, au seuil de la place de la fabrique du livre, en la couverture même et la reliure même du livre du marché, où Brad et moi marcherons désormais, au niveau le plus bas de la planification et de la programmation.
Car on peut dire que la banque, c’est ça ; qu’elle est avant tout une organisation et une programmation ; qu’elle est une sorte de grand livre et un ensemble d’écritures comptables ; mais qu’elle est une programmation et un processus matériel, littéralement un procédé de fabrication qui n’a rien du caractère définitif des procédés industriels traditionnels mais qui, en raison de la matière même où la banque est faite pour marcher, en raison du matériau même qu’elle est censée extraire, du terrain sur lequel elle progresse et qui n’est que le marché, laisse le programme d’écriture, c’est-à-dire le livre, sujet au flottement et à l’adaptabilité la plus grande, et même sujet à la révolution la plus totale, en attendant de savoir si le premier motif révolutionnaire d’une banque comme celle-là, si le sujet d’écriture d’un livre comme celui-là, si le sujet de la révolution du livre même de la banque – et toute révolution a un sujet et définit un sujet, d’après Badiou, sans compter que tout livre, d’après moi, possède un sujet ; en cela, justement, se caractérisent les livres et cela laisse penser, par extrapolation, que tout livre est essentiellement une révolution et que toute révolution a son livre, et cela laisse attendre, avec d’autant plus d’impatience qu’il s’agit d’immanence et de nulle attente sous le principe transcendant de la probabilité ou sous l’arche de la représentation, et presque deviner ce que pourra donc être la révolution du livre –, en attendant de savoir si le sujet de la révolution du livre de la banque ne va pas être la capacité d’ouverture de la banque à toute tentative d’écriture révolutionnaire : c’est en cela qu’elle est un grand sujet ; pour peu que l’écriture de ce livre-là soit menée par ceux qui savent marcher dans la banque, c’est-à-dire ceux, comme Brad, qui veulent rester sur le terrain, le plus éloignés possible de la planification et de l’organisation, ayant développé, depuis le temps, un instinct sans pareil pour reconnaître dans la moindre torsion qu’ils auront détectée à la simple surface où ils marchent la future construction ou reformulation qui ne tardera pas, avec l’aide de ceux qui les accompagnent, à révolutionner le système entier de la banque.
Si seulement R. M. savait l’opportunité, la position qui m’est offerte là et que le trader et l’organisation m’ont même concrètement représentée, d’écrire des livres à la texture et à la couverture et à la reliure, à la matière même, sans pareilles ! Et je ne devrais pas passer sous silence, c’est même là le devoir d’écriture qui s’impose à moi en cette deuxième fois de mon repiquage à Sydney, en ce retour à Sydney par l’absurde et par l’impossible, l’opportunité, que je viens de rendre matérielle, de faire une seule et même chose, un seul et même sens, de la fabrique de livres que je commence à Paris et de celle du marché que je commence à Sydney ; tout le voyage, tout cet aller-retour à Sydney, ce récit qui redouble et qui dépasse la théorie du livre et du marché, ne devant, en définitive, que signaler ce sens-là et opérer ce nouage.
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Je viens donc la deuxième fois à Sydney, à la veille de la révolution du système de la banque, de nouveau marcher au niveau le plus bas – le niveau du marché –, en compagnie de celui qui sait marcher. Je viens réaliser la matière incroyable de ce grand livre de la banque ; car il faut y avoir pénétré pour la croire ; il faut avoir pénétré le sujet de la révolution pour croire ce livre possible.
Je viens apprendre aux philosophes marxistes que si eux mènent leur révolution contre les procédés industriels alors ils sont déjà en retard d’une révolution. Car voici une industrie, celle de la banque, où l’on vient de réaliser que, pourvu que l’on sache l’écrire et montrer à la banque quel livre se cache en réalité sous le sien, au niveau où le marché lui-même est écriture, la banque est absolument ouverte à ce genre de révolution, et même toutes les écritures et tous les protocoles de la banque ne sont rien devant la malléabilité de ce niveau où on lui apprend à marcher et où la parole revient à ceux qui savent marcher.
Je viens à Sydney, à la veille de la révolution du livre de la banque, la faisant coïncider, cette veille-là (on parle également de veille technologique, et pourquoi pas de révolution technologique), avec la veille de la révolution du livre à Paris, afin d’affirmer que, de Paris à Sydney, d’une veille/ville révolutionnaire à l’autre, c’est la même couverture de livre qui se déplie ; que, tandis que Brad me dit être excité ici (et ce sont exactement ces mots que j’avais utilisés pour dire à R. M. mon degré de lecture de notre livre et ma façon de marcher) et ne pouvant plus attendre pour marcher, la sentant arriver matériellement, cette révolution du marché, c’est R. M. qui est excité là-bas et que j’ai laissé pour le moment à m’attendre, au seuil de la Place et au seuil du marché, à la charnière du livre, peut-on dire – car si le livre doit s’ouvrir, il faut bien qu’il comporte une charnière –, comme pour lui dire que, dans l’intervalle de cette deuxième séance et afin que celle-ci soit justement la répétition de la séance inaugurale et non pas le nombre qui lui succède, il fallait absolument, cette fois, intercaler l’aller-retour de Sydney, le retour et le dépliement de Sydney, le livre du marché, qu’il fallait donc absolument joindre les deux bouts de ma fabrique, les deux couvertures entre lesquelles j’écris mon livre, et que si notre façon de fabriquer des livres devait être une nouvelle façon de marcher, alors il fallait à tout prix insérer dans ce livre la façon de marcher du livre du marché, qui ne connaît de révolution, c’est-à-dire de sujet, qu’à Sydney.
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Si le marché est la révolution continuelle et que, dans la manière de le fabriquer, dans ce procédé que je viens démontrer à Sydney et dont Sydney sera la première épreuve, je veux inclure la manière dont il faut fabriquer les livres, une manière qui exclut tout sujet qui serait extérieur aux livres et qui procède par le simple ré-attachement du processus de l’écriture à la surface qui le porte (à la torsion qui le transporte) et qui finit par en faire un procédé, un retournement, une inversion, bref, qui en fait le tissage de la surface du marché et la venue du livre au marché et à l’écriture, alors je sais qu’à cette révolution continuelle, il faut un livre infini, et qu’à ce marché, il faut une banque, afin que celle-ci en déroule le fil et qu’elle le finance.
Or, la banque australienne est ce grand livre que j’ai trouvé. Il ne faut pas négliger que c’est par la seule force de l’écriture et par la force de l’habitation de cette place-là du marché que je fabriquerai tous les livres à Paris et que je réécrirai, aujourd’hui, le grand livre de la banque à Sydney. Il ne faut pas, si la fabrique du livre se déclare ouverte à Paris, que je me ferme à ce que j’ai la capacité d’écrire à Sydney. Je n’ignore pas que, par l’intermédiaire de Brad qui est si excité de marcher (et qui me réclame) et à travers Sarah qui m’ a expliqué qu’elle était le patron dont Brad avait l’oreille, j’ai la réelle opportunité (le chemin est tracé pour marcher et pour penser) de faire se joindre la boîte dont je sors pour écrire le livre du marché et la fabrique des livres dans laquelle je m’apprête à me lancer.
Comment expliquer à R. M. autrement qu’en marchant, autrement qu’en partant et revenant, que ces livres sans sujet, et qui sont révolutionnaires, sont les mêmes à Sydney et à Paris, pour la raison que la façon de marcher y est la même, et que c’est de réversion qu’il s’agit ?
17:02 Publié dans Immanence | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, philosophie, marché, échange
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