28.05.2009
La fente (IV)
Si j’ai atteint le stade, ou plutôt le plan, où je peux écrire à partir de rien qu’une fente sur la table, c’est-à-dire à partir d’un double rien, puisque la fente n’est elle-même constituée de rien (que du vide), n’aurai-je pas réussi à retourner toute la logique du sujet et du support ?
La relation avec l’écriture est devenue tellement directe et immanente que cette fente qu’il me faut pour écrire, cette fente dans le bois, cette marque vide, cette question vide, ne va certainement pas fournir la matière de l’écriture et qu’elle va désormais représenter la chose qui, je le réalise maintenant, me fait écrire en premier, avant le sujet et le support et la matière, et qui est simplement l’hésitation préliminaire, qui est la question de l’écriture en ce sens le plus trivial où l’on se demande, avant d’écrire, ce sur quoi on va écrire.
Ainsi cette fente serait-elle la marque de cette hésitation, de ce creux qui s’ouvre de nécessité, non pas sur la page blanche, déjà blanche, mais un niveau au-dessous, dans la matière même qui supporte la page, dans la matière qui sera la plus voisine de moi au moment de cette interrogation et qui est forcément celle de la table ; la matière, ou plutôt le vide, dans lequel doit seulement se précipiter un sujet. Ainsi cette fente serait-elle le vide dans lequel je pousse mon sujet – et toute la question du sujet et de l’inspiration se réduirait-elle à la question du vide, du bord du vide, et du saut dans le vide – et qui, dans l’échange et la conversion qui se produiraient alors, deviendrait le vide qui me pousse à écrire.
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L’immanence et la matérialité de l’écriture deviennent ici telles, la succession des événements à cette surface et l’incorporalité des causes deviennent telles, en matière d’écriture (lorsque cette matière est réduite à ce point), que l’hésitation, la question : « Sur quoi écrire ? », qui précède forcément l’écriture, devient elle-même, pour la simple raison qu’elle la précède, la cause de l’écriture.
Je ne sais si je dois placer la fente comme un préliminaire temporel, à savoir que sa compagnie et de me pencher sur elle, sur son bord, me seraient nécessaires avant que je ne commence à écrire, ou comme un voisinage spatial, à savoir qu’elle devrait être jetée à côté de mon cahier avant que je me jette dans son vide, comme le correspondant et l’étalon et la mesure (comme la marque, j’allais dire, comme le contrat qui me lie) de la ligne que je jetterais moi-même sur le cahier.
Cette fente, devenue le correspondant de mon écriture, ne voudrait ainsi dire qu’une chose – car elle me parle, littéralement – à savoir que je corresponds avec elle, que je lui écris ou qu’elle me dicte ce que j’écris. Elle voudrait me dire que la relation de l’écriture avec son extérieur – et toute l’écriture ne se décline-t-elle pas comme la question de cette relation ? – est, et a toujours été, celle de la correspondance, de l’émission de messages, de mots qui franchissent le vide ou qui proviennent de lui, et que, lorsque cette question est réduite à son strict minimum, à la stricte concentration de son point, comme j’aurai réussi à le faire au terme de cette longue expérience (ou carrière : l’idée de creuser) de l’écriture, elle devient alors une question débarrassée de toute occasion et de tout sujet : elle devient la question minimale de l’extérieur qui serait réservé à l’écriture. Dans le cas de Barton Fink, c’était par exemple la question, que se posait l’écrivain sorti de la boîte, de ce que contenait la boîte qui contenait la tête de l’écrivain.
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Lorsque, de cette question de l’extérieur, on taille les branches qui seraient inutiles à cette correspondance, lorsqu’on considère qu’il faut, pour écrire, au minimum un cahier où jeter des lignes et une surface matérielle, de préférence en bois, où appuyer le cahier (sachant que le sujet, le lieu d’écrire, a été auparavant réduit à une ruine, à un champ de ruines qui n’indique plus, par sa différentiation, que la nécessité d’être-là ou plutôt de rester-là, la nécessité d’être-là en reste de l’écriture, de rester-là dans le lieu où il ne restera plus et où il n’y aura plus lieu qu’à écrire, sachant donc, que tout sujet transcendant qui aurait pressé sur l’écriture comme par en haut s’est trouvé dernièrement réduit à ne presser par rien d’autre que par l’immanence, par la différentiation qui n’avait pour matière que la propre brisure et la pure localité de sa ligne, c’est-à-dire à ne presser que comme une ruine), alors ce qui pourra au minimum, dans ce dépouillement qui est celui de l’essentiel, tenir lieu d’extérieur pour l’écriture, ou plutôt, d’intervalle vide que celle-ci devrait franchir pour aller et pour provenir, ce qui pourra tenir lieu de correspondant pour lancer l’écriture (car en écrit, donc, toujours à quelqu’un), c’est cette fente dans la matière de la table qui correspond donc absolument – car dans ce détail minimal de la différentiation, la localisation de mon écriture, qui ne serait pas encore complète avant qu’elle ne fût asservie, au-delà de la place où je me trouverais, au-delà de ce coin de la salle où j’écrirais, à la table matérielle elle-même, n’aura plus comme système de positionnement global que le strict local, ce qui veut dire que le lieu, que la localisation sera ici absolue – à mes lignes.
Et je songeais alors que si cette fente, cette marque du vide dans la matière de la table mais qui faisait une différence, cette fente qui était donc une entaille, la dette matérielle qui m’accroche à la table et me lie à elle (qui me lie si bien que plus l’heure tourne et plus le plan d’écriture pivote, plus le pont du vaisseau s’incline sur l’abîme et menace de m’y précipiter sans sujet qui tomberait avec moi, plus mes options se réduisent aux purs mouvements réflexes, à la matière qui serait rattrapée par la matière, au corps qui ne saisirait plus que le corps, et plus cette fente dans la table s’avancera comme la seule attache, comme le seul accroc capable de me retenir de glisser, littéralement comme la seule prise qui serait offerte à ma main), je songeais que si cette fente était capable à elle seule de me pousser à écrire, que si l’écriture ne devait, en fin de compte, ainsi surgir de rien, si rien, une fente, une marque, un creux dans la matière, la chose dont on imagine le plus difficilement qu’elle puisse fournir à l’écrivain une matière à écrire, pouvait ainsi me faire écrire, alors pourrait s’ouvrir ici l’accès à l’espace où Pierre Ménard écrit.
Moi je me suis asservi et attaché à cette fente ; j’ai besoin de l’avoir sous les yeux, sous le cahier, pour écrire, et j’écris alors sur elle, je la répète, et lui, pourra-t-on dire, lui, Pierre Ménard, aura eu besoin d’une autre marque vide, d’une autre fente dans l’établi qui supporte l’écriture, et qui ne pourra donc rien lui apporter de plus ; lui, Pierre Ménard, aura eu besoin de la fente du Don Quichotte.
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19.05.2009
Disparition de la table
L’écriture est le processus même de la contingence, une suite continuelle d’événements imprévisibles qui a lieu absolument en dehors de la possibilité et de sa médiation et qu’il faut pourtant gouverner, anticiper et entreprendre, en un mot, qu’il faut commencer. Aucun contenu, aucune forme d’expression venant attaquer ce contenu, aucun mécanisme dont la production viendrait du cœur, aucun générateur de mots et aucun moteur de l’écriture ne pourraient m’assurer que je commencerais d’écrire, pour la raison que l’événement, dont l’écriture n’est que la « mise en ligne », est l’inverse d’un contenu et qu’il est un contingent, c’est-à-dire un contenu dont le contenant n’a plus de paroi et dont la logique de production s’est retournée. L’événement de l’écriture est un inexistant, comme dit Badiou, une situation arrêtée au bord du vide.
L’événement est ce qui incomplète la situation (le mot est encore de Badiou) et ce qui la retourne, proprement révolutionnaire ; il est le changement radical, alors comment pourrais-je m’établir dans l’écriture, et en instaurer le régime ? Le nom de l’écrivain est ce qui m’échappe avant tout, sans parler du nom de l’événement qui échappe même à la situation où il survient. Comment alors me dire écrivain ? Dans quel état, et dans quelle sympathie avec moi-même et avec mon sujet, avancerais-je tous les matins, afin de m’installer à ma table d’écriture ? Comment me dire écrivain et nommer une fois pour toutes cet événement de ma capacité d’écrire ?
J’ai réussi, avec mon genre d’écriture, à remonter complètement à la surface. Aucun sujet que je complète et auquel je revienne m’attacher, jour après jour, afin de donner la suite au « passage » du jour précédent. Je n’écris sur aucun sujet, mais dans la torsion pure du moment, laissant venir à mon écriture la pure irrégularité de la surface : ce qui va l’accrocher là, la déclarer là, comme une guerre ou comme une crise.
Et pourtant les jours d’écriture se succèdent. Je me suis enchaîné à une nécessité d’écrire, que je ne saurais nommer « habitude » (comme si cette « folie » du mot habitude pouvait régler quelque chose ; à moins que ce ne soit pour dire que c’est mon corps qui écrit, que c’est lui qui a pris le pli de la plume et de la matière qui n’a aucun poids, de cela qu’on pourrait ôter à mon organisme sans en soustraire un seul gramme, ou alors en n’en soustrayant justement qu’un gramme, ce qui est le suffixe de l’écriture) et que je ne saurais dire déterministe, si bien que l’événement de l’écriture a beau être pour moi toujours la première fois, éternellement recommencé et éternellement oublié, impossible à prévoir et ne supportant aucune vie et aucun pari, il y a bien, malgré cela, quelque chose qui m’anime et qui me mène tous les jours à l’écriture ; il y a bien cette capacité de marcher qui doit bien être contenue quelque part et assurée de ma compagnie – mais l’homonymie avec le mot « marché » est peut-être là pour me rappeler qu’à ce « marcher-là » de l’écriture il n’y a aucune capacité et aucun contenu ; car le marché est justement ce qui succède au vide de tout contenu ; il est la suite après la fin, un épuisement qui se met en branle et qui se met à marcher, à force d’épuisement et à force d’avoir perdu toutes ses forces.
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Commençant toujours absolument à écrire et devant malgré tout recommencer à écrire, je n’ai trouvé rien de mieux pour m’enchaîner à cette impossibilité que de retourner la situation. Comme le commencement d’écrire est un événement, en tant que tel appuyé sur le bord du vide, et que rien ne le déclenche (je devrais dire plutôt que ce qui le déclenche, ce n’est rien, rien qui appartienne à la situation), j’ai réussi à trouver ce rien et à le garder là, à m’attendre. C’est le rien de la fente de la table sur laquelle je me suis mis à écrire (écrivant ainsi sur rien et étant assuré, de la sorte, de toujours commencer à écrire et de produire cet événement inexistant), le rien de l’absolue absence de la chose qui me relierait à cette table et qui ferait que, pour écrire, il me faudrait cette table et nulle autre.
Car cette table, je ne la vois ni je la sens. Nulle de ses propriétés étendues ou mécaniques n’est impossible à dupliquer par une autre table qu’il suffirait de régler à la même hauteur et à la même inclinaison. Je ne peux même pas prétendre que ce soit une propriété quelconque de sa surface, qui n’affecterait alors que ma vision ou mon toucher – car il est certain que cette table n’a aucune odeur et qu’elle n’émet aucun son –, ou un quelconque signe ou une singularité de sa face qui se signalerait à mon regard ou à mes doigts (une fente, une tache, une aspérité, un quelconque objet du désir, aussi obscur soit-il), qui me la rende ainsi indispensable, puisqu’en écrivant sur elle, justement je ne la vois plus et je ne la sens plus, justement je la couvre de mon cahier que je recouvre de mon écriture.
Elle ne devient plus rien, cette table, ou sa matière, sous la surface de l’écriture. Car l’écriture est absolument absorbante. Une fois que son processus se déclare, c’est un monde entier qu’elle attire et qu’elle retourne. En écrivant, l’homme se retrouve marcher sur la tête, exactement situé à l’envers de l’endroit où il écrit, absorbé et retourné comme un gant dans la pointe de l’écriture ; alors comment cet homme, une fois embarqué dans ce voyage-là, une fois transformé en la pointe improbable de l’écriture, une fois lui-même devenu une pointe, un rien, l’événement de l’écriture, cela qui ne se prévoit pas mais qui pourtant se succède, cela qui est un déséquilibre permanent, ce processus qui n’est complet et qui ne se déroule qu’à être, à tout moment et en tout point, absolument incomplet, comment cet homme pourrait-il encore se situer dans l’espace et se référer à ses repères, comment pourrait-il guetter une fente ou reconnaître son terrain pendant qu’il écrit ?
Et pourtant cette table est ce qui me manque absolument pour écrire. Elle est ce qui arrive toujours à manquer et dont le dépêchement jusqu’à moi va marquer l’histoire d’une croix ainsi que le commencement de l’écriture. Elle est ce qu’il me faut absolument pour écrire, absolument sans raison. Non que ce manque de raison ou que cette absence d’agence directe entre l’être de cette table et le recommencement de l’écriture soit une raison pour ignorer l’identité de la table et pour penser qu’une autre quelconque pourrait la remplacer. Non, cette table bien particulière, que je reconnais parfaitement à sa fente et à sa matière, est absolument celle qu’il me faut pour écrire, sauf que ce serait m’égarer infiniment que d’essayer de deviner par le biais de quelle particularité et pour quelle raison.
Le problème qui se concentre là et qui se resserre là, et qui est sans doute la formulation exacte du problème de la contingence, revient justement à préciser (Bergson) que cela n’est absolument pas une raison de penser que cette table est contingente si l’agence directe entre aucune de ses particularités et le déclenchement de mon écriture est parfaitement inexistante, ou de penser que je pourrais écrire sur n’importe quelle autre si la raison pour laquelle je dois absolument écrire sur elle reste introuvable, mais que, bien au contraire, cette table est nécessaire et que, s’il me faut celle-ci et aucune autre, bien fixe et bien elle-même, c’est pour pouvoir justement faire jouer le « sans raison » et épuiser, pour cette table-là et pour aucune autre, l’infinité de raisons pour laquelle je n’écris pas sur cette table (ce qui veut dire, ici, qu’aucune de ces raisons n’est celle pour laquelle j’écris).
La table n’est ainsi ce qu’elle doit être absolument, c’est-à-dire elle-même, et ne m’est nécessaire, que dans la mesure où je m’épuise à trouver les raisons particulières qui feraient qu’elle le serait. C’est-à-dire que dans ce manque de raison et dans ce vide que j’aurai réussi à fixer, ce n’est ni plus ni moins que la contingence de l’écriture (l’écriture comme événement) que j’aurai réussi à « matérialiser » et à répéter. J’aurai traduit la nécessité d’écrire (qui ne sera jamais une somme de possibilités) en la nécessité négative que cette table-là, sur laquelle j’écris, soit absolument celle-ci.
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On a envie de penser que la corrélation entre la table et moi est insondable et que réside là comme une non-commutativité essentielle (la clé, comme on le sait bien en théorie quantique, de l’indéterminisme essentiel). En effet, si je réussissais à exprimer la cause qui ferait que cette table déclencherait mon écriture, si j’isolais ce mécanisme causal dans le contexte de la vision ou du toucher ou de l’action mécanique, alors quelque chose commuterait, alors j’aurais trouvé la raison pour laquelle ce serait cette table qu’il me faudrait et aucune autre. Mais j’aurais alors, en essence, échangé cette table ; car cette expérience, ce contexte où le lien entre la cause de la table et l’effet de l’écriture aurait été exprimé, serait alors reproductible ; une autre table ferait aussi bien l’affaire dès lors qu’elle reproduirait cette cause.
L’absence de cause n’est pas due à une ignorance de la cause : il s’agit d’une absence principielle qui vient de ce que le processus d’écrire est irréversible et inéchangeable. Ce processus est une différentielle unique, une singularité qui n’est pas reproductible mais que j’ai simplement réussi, par le biais de cette table, à répéter. C’est cette table non commutative (qui ne commute donc pas avec la propriété, reconnaissable en elle, qui me ferait écrire et qui serait telle que n’importe quelle table pourrait la reproduire, rendant ainsi le phénomène de mon écriture potentiellement indépendant de son contexte) qui me confère la propriété de rester lancé pour toutes les fois comme le dé nietzschéen et de parvenir ainsi à recommencer à écrire sans qu’à aucun moment je n’aie réduit l’écriture à une possibilité, à un phénomène que je pourrais prévoir.
Au fond, l’expérience d’écrire, cela qui me fait écrire, est essentiellement unique et non reproductible ; j’ai été moi-même donné dans cet événement-là, dans ce lancer-là pour toutes les fois (un lancer immémorial, qui a eu lieu dans mon passé pur). Rien ne l’explique ; le contexte en est unique et absolu, et l’acte d’écrire en dépend fortement. L’irréversibilité a déjà eu lieu. J’ai depuis longtemps arrêté d’écrire (au double sens du mot, bien entendu).
L’acte d’écrire n’est pas à introduire dans le lieu ou dans le temps, comme une circonstance reproductible, mais dans la matière, en un seul coup qui a lieu pour toutes les fois. La table n’est ainsi que le moyen que j’ai trouvé pour répéter cet événement unique. La table n’est pas la cause de l’écriture, car l’écriture, dont l’expérience est unique mais que je répète (à la différence des expériences de laboratoire qui sont générales et qu’on reproduit), est essentiellement indéterministe. Mieux, elle est contingente ; elle est le processus même de la contingence ; elle en est le signe. Car sa matière, muette et sans cause, n’est qu’une surface en fin de compte. Ici la matière n’a pas de poids, c’est-à-dire qu’elle ne s’associe pas au volume. Pour cette raison, elle ne produit rien ni ne reproduit rien, mais ne fait que rappeler, répéter, le contexte perdu et non constructible de la première écriture. Cette table est un signe muet, une nécessité vide : simplement, il faut qu’elle soit là pour que j’écrive.
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Inversement, cette table, cette continuité de la matière (car bien qu’elle soit traversée par une fente, c’est continûment cette table qu’il me faut) serait là pour assurer l’impossibilité à laquelle je fais face tous les jours, à savoir la nécessité de soutenir l’événement absolument impossible de l’écriture. Car voici un événement qui incomplète la situation. Dans quelque situation que je me trouve, je ne peux jamais prétendre que je suis en état d’écrire. Ce qui n’empêche pas, bien sûr – là réside le caractère de l’événement –, que, me trouvant dans une situation donnée, soudain, sans raison, l’événement de mon écriture se produise. L’écriture est ainsi un miracle et j’aurais pu m’en tenir à l’intervention divine si mon intervention ne devait pas, en la matière, être justement continuelle. Car non seulement je ne peux pas prévoir d’écrire, mais je ne suis, à aucun moment de l’écriture, assuré de continuer d’écrire, si bien que si je ne réussis déjà à nommer l’événement du commencement d’écrire qu’une fois qu’il a lieu, c’est à une impossibilité bien pire que la suite me destine, car ce sera un événement sans nom que je serai alors continuellement en train de poursuivre.
C’est comme si je disais que je devais fournir un effort pour maintenir le déséquilibre ; que chaque moment, chaque arrêt, de l’écriture était à son tour absolument singulier et me dépassait toujours, ne me laissant la possibilité de le nommer que par après ; mais que, du fait même de la continuité de l’écriture (car l’écriture est en ceci différente des événements ordinaires que son événement est continuel), il me fallait bien désormais nommer cette continuité ; l’écriture, en tant qu’événement, n’étant certes jamais une chose qui existe, mais la continuité de l’écriture, qui désigne l’écrivain et que celui-ci doit bien reconnaître, devenant en revanche, et à un niveau supérieur, une chose qu’il fallait cette fois nommer une fois pour toutes : un objet qui apparaît.
La table, dégagée à l’extérieur de cette impossibilité, serait ainsi le support de l’acte de nommer cette chose de niveau différent. Non pas que la table fût le nom de l’écriture, mais elle serait cette chose qui me ferait supporter l’impossibilité de nommer l’écriture, et donc l’impossibilité d’écrire. Car enfin, on ne peut pas commencer d’écrire ; la pensée commence toujours au milieu ; et ainsi la table serait-elle la traduction littérale de cette impossibilité de commencer en un point. Elle serait le milieu où je commence (le milieu, la matière, le contexte inéchangeable de la contingence) et qui a donc déjà, en tant que point milieu, toujours dépassé le point de départ.
Je parlais d’un pivotement de la perspective qui permettrait de séparer la possibilité de la contingence et de donner à cette dernière son milieu (là où elle commence toujours sans crier gare, sans pré-venir mais en venant, sans prévoir, sans point de départ). Ma table se déclare alors comme le milieu de la contingence, comme la chose qu’il me faut avoir sans raison pour commencer cette chose qui n’a pas de nom et dont la continuité insupportable de son manque de raison impose de trouver un support et une raison pour la nommer.
Si j’ai retourné la perspective et trouvé le moyen de ne pas commencer dans la possibilité, c’est donc par impossible qu’il me faut dire le moyen, ou plutôt le milieu, où commencer dans la contingence. Et cette table sans raison et sans cause visible ne serait alors ni plus ni moins que ma place (et la contingence n’a qu’une place où arriver), cela qui fait que je suis chez moi lorsque j’écris et que je dois me sentir chez moi pour commencer à écrire. Une auto-affection, une auto-sympathie, l’intuition de mon écriture qui capturerait là la contingence absolue de son commencement.
Je le répète : la matière de la contingence, devenue continuelle et forcée, s’est matérialisée dans cette table à laquelle ne me lie que le vide, c’est-à-dire le bord désormais délinéé et reconnaissable de l’événement. La continuité de l’événement est dans la ligne de son bord.
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Or, cette table même, ce signe de l’impossibilité d’écrire, ce manque de raison, cette fondation de l’événement répété et continuel de mon écriture et qui est la fondation majeure et même l’embrasure du vide, cette disparition matérielle, cette disparition à l’intérieur de la matière – car j’y suis introduit, par cette table ; je suis dans son milieu –, ce retournement de la situation qui faisait que si la matière était sans événement et que l’événement était ce qui arrête la matière et incomplète la situation, alors c’est aujourd’hui l’événement, devenu continuel comme un milieu continu, qui trouverait dans cette table rejetée au bord de l’événement, dans cette table devenue le support inéchangeable de l’écriture, sa matière, or, cette table a donc mystérieusement disparu.
Au lendemain du jour où, pour la première fois, l’armée entière de serveurs, instruite par moi, s’était chargée de la retrouver afin de la remettre à ma place, la table s’est volatilisée. Elle s’est absolument retirée et soustraite de tout le milieu des 2 M. Jusqu’alors elle ne manquait jamais à sa place que par un jeu de permutations, et elle y retournait aussitôt (soit que je l’y ramenasse moi-même soit qu’on le fît pour moi) pour recharger le sens de mon écriture et en réarmer les distributions. Or, elle manque, aujourd’hui, absolument, de la place tout entière ; si bien que je ne sais plus où commencer, ni pour la retrouver ni, par conséquent, pour écrire.
Ou alors cette disparition, qui n’est plus ici de l’ordre de la matière, ni de l’ordre de l’événement, mais qui est un vide encore plus creux et encore plus énigmatique, est-elle, au contraire, la raison pour laquelle il me faut aujourd’hui absolument commencer à écrire ; ce vide d’un ordre nouveau, ce néant, étant tellement intense et tellement personnel que son bord me repousse en mon propre nom et au nom de l’absolu, si bien que je finis par trouver là le meilleur support pour l’écriture et une matière subjective à la fermeté sans pareille.
Le plus étonnant c’est que, vu de l’extérieur, cette disparition de la table me libère (de ma propre tyrannie, ou de celle de l’écriture ?) et que me voici redevenu libre d’écrire sur n’importe laquelle pourvu qu’elle reproduise un certain nombre de conditions requises pour écrire. Le jeu des permutations, la commutativité, peut de nouveau régner. Mais vu de l’intérieur, cette manière, qui est aujourd’hui la mienne, d’écrire sur n’importe quelle table et par laquelle je renoue avec le mode classique de la contingence, et bien que cette manière d’écrire ne fasse extérieurement aucune différence avec celle du premier venu, fait justement toute la différence, parce qu’elle suit, dans mon esprit, et invisiblement aux yeux des autres, la disparition de ma table.
Voici donc venu un support d’un genre nouveau : celui qui me redonne à écrire sur n’importe quelle table (dans cette contingence-là, superficielle) mais dont la nécessité est en réalité d’autant plus forte et singulière qu’il est lui-même fondé par la disparition unique, celle-là proprement non reproductible, d’une table unique.
Cette disparition ne fait extérieurement aucune différence (puisqu’il s’agit d’une disparition). Qui pourrait dire, s’il entrait en ce café et m’y voyait écrire, ce qui manque à sa place ? Et quelle différence cela fait-il pour moi que cette table, qui n’est plus là, ne soit plus là ? Il faut dire que la situation s’est encore retournée, d’une façon cette fois-ci suprême. C’est mon intérieur qui est devenu extérieur, c’est ma propre identité qui fait aujourd’hui toute la différence et qui me fournit le support.
Je suis à l’extérieur ; la table aujourd’hui c’est moi, puisque moi seul sais que cette table a disparu ; et comme c’est elle qui me fait écrire et que j’écris toujours, au lendemain de sa disparition, malgré cela, c’est donc que j’écris encore sur cela. La continuité de l’événement de l’écriture, qui était impossible pour la raison que l’événement était essentiellement discontinu, fait ainsi que c’est le vide qui change aujourd’hui de niveau et qui se complique, que c’est le vide qui se différentie et qui devient de plus en plus intense, puisque cette table qui n’est plus là, qui n’est absolument plus là, est encore là, désignée par sa disparition que moi seul connais et que moi seul nomme, et qu’elle me fait continuer d’écrire.
10:48 Publié dans Compagnie de la table | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, deleuze, contingence, marché
11.05.2009
Hôtel Palmyra (III)
Baudrillard parle de la règle, de la contrainte que l’homme libre s’impose délibérément et qui le rend d’autant plus tyrannique avec les autres. S’opposent là libération et liberté parce que, d’après Baudrillard, l’homme libre commet alors le contresens suprême qui consiste à souhaiter se libérer (libération) de sa liberté en se pliant à une règle, à une contrainte qu’il pense avoir délibérément choisie dans un grand moment de libre arbitre.
On pense franchir dans cette libération superlative (se libérer de sa liberté pour se plier à une contrainte librement choisie) le dernier pas de la liberté, le dernier pas à travers elle, qui consiste à l’exercer afin de s’en libérer, à exercer sa liberté afin de redevenir le sujet, l’esclave, le serf, de la règle qu’on s’impose. Si envahissante est devenue la liberté et si aliénant tout discours de libération que l’homme libre se voit « librement contraint » d’en arriver à cette libération par la contrainte.
Or, cet homme n’est pas libre, dit Baudrillard. Il est par avance sujet au discours de la libération et il ne fait que le pousser obsessionnellement jusqu’au bout, dans un contresens. Car la libération n’est pas la liberté. Et pour preuve, elle conduit à une contradiction comme celle de vouloir se libérer de sa liberté.
On n’a pas besoin de s’inventer d’autres règles que sa liberté pour se libérer de sa liberté. On n’a pas besoin de s’en remettre à un autre dé que celui de l’existence. Les faces de la liberté ne sont pas totalisables comme celle d’un dé pour que l’on prétende retrouver une liberté plus grande, un complément de liberté (ou plutôt : son complémentaire, comme dans la théorie des ensembles) dans l’au-delà de cette totalité, dans un pas qu’on franchirait au-delà de cette liberté au moyen de cette règle et de cette contrainte à laquelle on se soumettrait fictivement.
La liberté, en un mot, n’est pas échangeable contre une règle librement imposée qui permettrait, en franchissant ce pas, de transcender sa liberté, de l’exprimer enfin et de la posséder définitivement, en s’en dépossédant librement. Il n’y a pas d’espace de jeu au-dessus de la liberté et cette façon de « jouer » avec la liberté n’est qu’un jeu d’enfant ; c’est-à-dire qu’elle est futile.
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Baudrillard m’amène ainsi très clairement à répondre de mon acte présent de liberté. Ne suis-je pas tyrannique en imposant à ma famille cette nouvelle « règle de ma liberté » qui consiste à fêter la nouvelle année loin d’eux ; et ne suis-je pas futile en pensant réaliser là un pas, un passage, la conquête d’un espace de liberté plus grand ?
(Je répondrais déjà si je disais que je me suis réveillé ce matin, dans ce lit de la chambre 30 du Palmyra, en n’arrivant pas à me situer et à me tenir à l’endroit, à tenir debout, à trouver mon repère, à retrouver la croix marquée au sol, puisque j’étais alors couché, et pas seulement concrètement ; j’étais couché en travers de la ligne du temps et de la carte ; ma position, dans ce lit, à ce moment du réveil, était une transversale qui coupait tous les lieux; j’ai exactement eu l’impression de me réveiller dans la fente qui traverse toute la matière et qui m’y enchaîne autrement que par le lieu ou par le temps, la fente qui transmet un ordre, un mot d’ordre.)
Baudrillard parle également du hasard comme une non-place, comme un non-lieu. Alors que la face de la contingence est pour moi avant toute une place. Et ne dois-je pas répondre à l’argument selon lequel tout autre dé substitué à la vie ne ferait que distraire l’homme qui se pense libre dans un jeu futile et dans un simulacre ? L’alternative du marché que je propose serait-elle ainsi superflue, superficielle, une supercherie ?
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En réalité, le dé que je joue est la place tout entière : mon dé dé-place. Je ne serai pas en train de substituer au hasard de la vie un hasard factice, inutile, si je fais ce que je fais, si je parviens à l’hôtel Palmyra (cette place forte), en ce 31 décembre, en retournant tout ce qui s’est retourné sur mon passage.
L’image du dé lancé suppose une pièce, un espace (room) où il est lancé, tandis que ce qui roule et se tourne et se retourne dans mon cas, c’est l’espace lui-même, l’espace que j’appellerai une surface (une variété : manifold) afin de suggérer qu’il est plat, immanent, et qu’une dimension verticale ne vient pas le surcoder.
Les faces du dé se présentent dans l’espace du jeu, tandis que dans mon retournement de la surface c’est toute la face qui se différentie, c’est-à-dire qu’elle ne répète qu’un seul sens : celui de la contingence, celui de l’échange impossible et de l’univocité.
Le dé roule autour d’un centre, tandis que dans mon roulement et dans mon retournement de la surface le centre s’est évaporé sur les bords. Mon cercle ne renferme plus rien ; même le vide (qu’il aurait renfermé) s’est déplié vers le bord, ne laissant la place derrière, ou au centre, qu’à ce qui reste, et qui est l’intérieur même du vide.
Le centre de l’écriture vibre, chez moi, directement avec la pointe, elle même directement appliquée aux accidents de la surface. En m’appuyant sur les accidents de la surface, sur la face de la contingence pure, mon « jeu » ne duplique pas la vie ; il l’écrit. J’en épouse la contingence ; je ne la remplis pas ; je ne lui fais pas des enfants (comme dit Derrida).
Rien ne me distrait du sens univoque qui me lie à la contingence. Je ne laisse rien traîner à l’arrière, pour qu’on puisse dire que ce qui s’est joué à l’avant, sur la face, s’est joué par rapport à l’arrière, par rapport au stock existant ou à une réserve d’argent que le jeu devrait dissiper ou multiplier. Ce n’est pas seulement la mise que je joue mais le compte entier d’où elle s’est défalquée, c’est-à-dire que mon compte rejoint le jeu lui aussi, ne gardant plus du jeu que la différence interne et non pas la différence externe qui comptabilise chaque coup en perte et profit par rapport à une règle fixe.
Je ne gagne ni je ne perds par rapport à une échelle extérieure ; c’est un jeu où j’ai aboli le hasard (celui qui ne fait que circuler entre des cases fixes et des sommes encadrées) et où je n’ai gardé que l’événement, sans retour possible et sans revenu (with no return). Je n’ai gardé du jeu que l’éternel retour, car le retour économique, comptable, est fini et mortel. Je n’attends rien du jeu (pas d’espérance mathématique, pas de probabilité à ce jeu-là) ; seule la place attend.
* * * * *
En parvenant (et non pas en venant) à l’hôtel Palmyra comme je suis parvenu hier, en retournant le cercle vide que le Hezbollah avait tracé tout autour – car j’ai laissé le centre venir jusqu’à moi ; c’est le centre même du dispositif du vide, ce discours du Hezbollah rayonnant par haut-parleur sur la guerre de Gaza, ce périmètre de sécurité dressé autour d’un hôtel vide, qui m’en a ouvert l’accès ; on m’a laissé pénétrer dans l’hôtel, non sans avoir retourné mes bagages et inspecté leur contenu, le contenu le cédant ainsi au signe, au toucher, à la surface –, en parvenant à l’hôtel Palmyra comme je suis parvenu, c’est à moi-même et à ma propre pointe que j’aurai été livré, à la différentiation qui m’attendait à l’intérieur ; c’est mon écriture qu’on aura préparée, et on aura fait se jouer tout sur la seule face de la contingence, comme prévu.
C’est la face de cette année 2009 que j’aurai retournée en ne passant pas le réveillon du nouvel an en face des autres, mais en m’en laissant traverser tout seul – en ayant été pour les autres le visage même du défaut et de l’autre face.
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04.05.2009
Le champ du livre
Dans un mouvement de recul de la pièce,
de recul dans le virtuel où s’arme l’actuel,
et qui ne regarde plus si l’actuel a fini par être livré,
si l’arme a fait mouche,
si l’implémentation a effectivement débuté,
sort donc,
en un seul sens,
en une seule pièce,
et tirant sa matière comme un dépliant (non comme un contenu)
de l’entre-recouvrement des strates et des vagues de l’immanence,
de ce champ de ruines où l’événement, si ça se trouve,
a été celui de l’événement lui-même,
où ce qui a manqué à sa place a été non pas, comme d’habitude,
l’événement,
mais le feuillet, le cahier, où marquer cela,
(l’épreuve qu’il fallait glisser sous l’empreinte de l’immanence) ;
de ce mouvement de recul,
qui dit qu’on a fait un seul voyage sur le lieu de l’événement,
qu’on a intersecté son processus historique au moins à un carrefour, au moins en un point
et qu’on en est revenu en une fois pour retenir,
cette fois,
de l’événement,
non plus son processus historique mais géographique,
sort donc le livre.
Le livre sort,
ou ressort (il tranche),
comme la chose qui reste à faire (la couverture, la reliure)
lorsque le voyageur de l’événement (que je suis),
le voyageur du marché,
aura attesté en ce lieu d’une double immanence,
celle de la dislocation de la colonne par la ligne,
de la corruption du temple en citadelle et en machine de guerre,
de la transformation du principe transcendant en ligne de défense
dont la moindre brisure,
la plus petite localité,
la plus infime défaillance,
engage aussitôt le tout et peut conduire à la perte de tout,
en un mot,
lorsqu’il aura attesté de l’immanence du marché,
de la fin qui commence
(de la fin, de la finalité et de la chute du temple qui commence comme citadelle),
de l’immanence de la différentiation de la surface,
de la différence en elle-même et de la répétition par elle-même,
et qu’il aura attesté de l’immanence supplémentaire,
conjuguée à la première,
qui lui aura alors imposé de rester sur ce champ de ruines afin d’écrire,
une immanence d’autant plus nécessaire qu’elle est soudée à la première
et que la nécessité d’écrire ne s’est imposée
ni par le sujet
(qui n’existe pas sur ce champ de ruines)
ni par la matière subjective
(ce sur quoi on écrit : le cahier d’écriture même qui est arrivé à manquer)
mais en dépit de cela,
et peut-être même à cause de tout cela,
par elle-même,
comme si l’on disait que l’écrivain était alors descendu « se recueillir » sur le plan au-dessous du plan d’immanence,
le plan où il n’avait plus
ni son être ni son principe ni son moteur,
ni même son champ,
mais seulement l’attraction sourde et muette
qui le liait à la chute de ces ruines,
qui le faisait devenir,
non pas la pierre qui tombe ou le champ qui la reçoit,
mais ce qui reste,
ce qui reste quand on retire tout ce qu’il faut retirer pour qu’un temple tombe dans une citadelle,
pour que la citadelle tombe en ruines,
et pour que l’écrivain tombe là,
dans ce champ de ruines.
Le livre sort lorsque le voyageur-écrivain aura attesté de cette double immanence
qui l’a écrasé sous les ruines et qui a imprimé sur lui
comme les nervures de l’immanence,
le degré même de la différentiation de la ligne,
l’extrême difficulté de la tâche de celui à qui il sera demandé de tracer,
sans lever le crayon,
la ligne de pourtour infiniment brisée de ce temple/citadelle en ruines,
comme s’il ne s’agissait plus de montrer la ruine et l’immanence par la dislocation et la dis-localisation des blocs,
mais par le détail de la ligne elle-même,
comme si,
indifféremment à l’endroit où se situeraient,
par rapport au dessein global,
la plume,
ou la mèche,
la ligne agrandie de chaque pierre devait porter à la fois
le degré de la machine de guerre venue coucher le temple,
et le degré de l’érosion naturelle venue hérisser tout ça.
Le livre sort lorsque le voyageur de l’événement se sera rendu sur place
et se sera perdu sur place,
sur ce champ de ruines,
et qu’il en sera revenu,
qu’il s’en sera soustrait et extrait,
lorsqu’il aura reculé en mettant une croix sur l’histoire,
en déclarant celle-ci conclue et même remplacée
par la double circulation et la double correspondance du vide
qu’il aura laissé avoir lieu là-bas,
à savoir que
pour marquer l’épreuve de ce champ de ruines,
pour attester de la double immanence,
une case vide aura doublement manqué :
celle qui manque toujours pour la raison
qu’elle ne doit pas quitter la surface vers quelque principe transcendant
et qu’elle ne doit pas moins redistribuer le sens et réarmer, recharger, l’actualité
(en un mot, la place toujours vide du nœud de l’écriture,
le virtuel où il faut se retirer pour comprendre
ce que fait là encore la ruine,
quel est son lieu d’être,
et pour comprendre la raison pour laquelle je suis venu m’y immerger,
ou plus simplement,
le phénomène par lequel mon atterrissage sur ce champ de ruine et d’écriture,
au volant de cette marque jaune,
après les vides et les interstices et les raréfactions des sommets,
a pu se faire) ;
et celle qui est censée porter l’empreinte matérielle du manque
et de la vitesse de circulation infinie de la première,
à savoir le cahier de l’écriture,
qu’il a fallu me dépêcher sur place comme la première nécessité,
comme la raison vide, l’ensemble vide qui ne disait rien,
c’est-à-dire qu’il ne disait rien de plus que le degré pressant de cette double immanence ;
il ne disait rien de plus que l’absence la plus cruelle,
la plus inacceptable,
celle de la demeure de l’événement,
de la page qui portera son empreinte et où il sera consigné,
de l’endroit où doit rester et demeurer le principe de cette ruine et de cette immanence
lequel,
comme il s’agit d’immanence,
ne peut plus être un principe et ne peut plus demeurer,
habiter,
à la manière de l’être et de la demeure de l’être (Heidegger)
mais à qui il ne reste plus qu’à rester,
à être ce qui reste, ce qui restera à faire,
non pas pour rassembler tout ça – car c’est l’addition qui rassemble –
mais pour se promener sur le lendemain de tout ça,
sur le champ restant de tout ça,
comme on se promène sur un champ de ruines.
Le livre sort dans le mouvement de recul naturel,
résiduel,
de ce voyageur de l’événement
(qui se sera fait d’autant mieux dépasser par l’événement,
et submerger par sa vague d’immanence,
qu’au moment de le capturer et de le découvrir
– au moment de plonger dans la nappe de l’événement et de lui « ôter sa couverture » –
il lui aura manqué ce qu’il pensait le mieux préservé de l’événement,
le moins sujet à une dramatisation,
la case dont la présence ou l’absence n’ont jamais été un événement,
à savoir le cahier d’écriture lui-même) ;
le livre sort lorsque,
par réaction à ce double vide et à ce double manque,
et comme en regardant de loin,
avec du recul,
la croix de l’histoire où ils se rencontrent et s’annulent et,
par là,
marquent la page de la marque qui leur correspond le mieux,
la marque plus que vide du double vide,
le voyageur déclarera qu’il y a matière à faire,
de ce double manque et de cette croix et de cette fin de l’histoire,
un livre.
Le livre ne se sera ainsi jamais rendu sur les lieux.
Il faut réellement croire que l’histoire et le processus historique
sont définitivement crucifiés par la constatation vide du manquement du cahier vide,
de même, il faut croire que le processus du marché
est définitivement crucifié par le manque que j’ai constaté
du plein milieu de cet autre champ de ruines,
de cette tapisserie du marché que je suis allé tenter de fabriquer à Sydney,
du milieu de ce territoire dont l’immanence
a plus que dentelé les frontières
et où les blocs théoriques et les modèles
trébuchent les uns contre les autres comme des pierres sur un champ de ruines ;
il faut réellement croire que le processus de l’histoire
est crucifié par ce cahier des charges pour l’écriture du marché
(pour l’implémentation de l’outil d’écriture du marché)
qui est arrivé cruellement à me manquer,
pour comprendre que le livre qui me reste entre les mains,
comme déplié,
comme le dépliant de ce site archéologique,
quand je me retire de là,
est le livre dont le processus est,
cette fois,
en une seule fois,
non pas le récit de l’événement,
(ce qui serait, encore une fois, le calque du processus historique)
mais le processus géographique de l’événement.
Je ne veux pas,
avec ce livre,
dire que j’ai vécu l’événement ;
car c’est avec le cahier manquant que j’aurai vécu
bien plus que l’événement :
je me serai moi-même imprimé dans ses pages ;
je me serai moi-même retourné,
à la faveur de l’inversion créée par la double composition du vide,
par le manque du cahier vide,
jusque sous la matière de l’événement,
et au lieu de l’imprimer sur ma page,
je me serai glissé sous sa masse,
littéralement faufilé,
à une vitesse encore plus grande que la vitesse infinie
avec laquelle il a lieu et prend d’habitude son sens,
sous son angle et son arête ;
car j’étais alors transmis sous sa surface,
au-dessous du plan d’immanence même,
et comme à son envers,
non par la propagation topologique de la vague d’immanence
et la déformation de la surface qu’elle entraîne,
mais par un appel du vide encore plus véloce,
qui était l’appel du vide du cahier vide
qui me manquait
et dont le dépêchement jusqu’à moi,
cette pétrification et cet engagement absolu de l’axe de la géographie et de l’histoire,
dans cette unique trajectoire de livraison,
a créé l’événement que je suis à ce jour incapable de nommer et de décrire,
sauf à dire qu’il y a là matière à faire un livre.
Si l’événement est le nom d’une situation
arrêtée au bord du vide,
comment nommer la situation déjà envenimée par l’écriture,
et qui l’était cette fois encore plus
par le manquement du support de l’écriture,
la situation arrêtée,
toute en attente que parvienne jusqu’à moi le cahier vide
qui est venu à manquer ?
La situation
– elle-même déjà envenimée au-delà de la situation ordinaire
et de la rencontre des signes par le désir pressant d’écrire en ce lieu –
était doublement arrêtée par le vide,
à la fois comme événement à venir
et comme l’explication de cet événement,
comme sa livraison,
par la liaison tant attendue avec le cahier vide qui allait débloquer la situation
en laissant aller l’écriture qui l’envenime.
C’est avec le cahier manquant que j’ai achevé de vivre l’événement,
que je l’ai vécu jusqu’au bout,
jusqu’au vide au bord duquel il est arrêté d’ordinaire ;
sauf que la complication était celle-ci,
chez moi,
que j’avais remplacé le site de l’événement par le champ de l’écriture,
compliquant ainsi le signe en écrit,
et envenimant la situation au-delà du site événementiel,
et que,
ayant substitué au vide qui arrête
le processus vide de l’écriture censé répéter tout ça
et remplacé l’arrêt du vide par l’arête du dé qui roule,
j’avais alors reproduit l’arrêt du vide au niveau du dessus (ou du dessous),
car ce qui arrêtait alors l’écriture,
ce processus de l’histoire et de la différentiation,
ce marché,
ce processus qu’est le virtuel,
c’était ce cahier vide qui manquait
et dont la place était restée vide,
un vide dans le vide, donc.
J’ai vécu l’événement jusqu’au bout,
jusqu’à travers la page où,
l’ayant plus que vécu,
on dit qu’on est marqué par lui et que
pour le marquer
il suffit alors de substituer la page qu’on est devenu à celle-ci
ou au plan d’immanence sur lequel il advient d’habitude ;
sauf que chez moi la substitution et l’échange,
cet extrême que j’aurai donc vécu,
étaient encore plus exacerbés par le double appel du vide,
par le fait que ce que je vivais alors,
c’était le manque du cahier sur lequel je laisse aller mes arrêts et mes différentiations,
et l’événement qui allait me le donner.
Mais je veux dire,
avec ce livre,
que j’ai visité l’événement
(et que j’en suis revenu)
comme un site géographique.
Il faut que je revienne de ce voyage,
en un seul sens,
avec un livre
qui se sera déplié naturellement à partir du monument vide qui aura eu lieu là-bas
(cette croix de l’histoire et ce manque du cahier,
suivis de son contrefort et de sa contre-attaque,
de sa contre-vague
qui a été le dépêchement à moi,
dans un mouvement de rechargement automatique,
par automobile,
par taxi anonyme,
du cahier vide,
de ce chargeur plein qui manquait),
et non pas un livre qui aurait résolu de retracer,
de raconter,
l’histoire de ce manquement (dépêchement).
Il faut que j’en sorte avec un livre qui sera devenu le lieu de l’événement,
et non pas l’endroit où ont lieu les événements.
C’est le livre où se passe l’événement,
non pas le lieu où il se produit,
où tel ou tel événement aurait lieu,
mais où l’événement en tant qu’événement a lieu :
ce livre est le domaine de l’événement.
Les livres sont un lieu, une parcelle ;
autant le cahier vide est un carrefour,
une croix,
une case vide de redistribution, qui,
parce qu’il a manqué,
m’aura imprimé et comprimé encore plus sous la surface de l’événement,
me laissant attendre qu’il passe, qu’il circule et qu’il me rejoigne,
pour me laisser passer et revivre,
autant le livre est quelque chose que je ramène,
quelque chose que je sors.
Je me suis laissé prendre par la nappe du cahier ;
je me suis laissé happer par sa langue,
et comme il manquait doublement,
une fois en lui-même, comme différentiation,
et une fois par lui-même,
par son propre manque et son arête de dé devenue un arrêt d’écrire,
ce sont deux impressions qu’il lui fallait plutôt qu’une,
et il m’a ainsi entraîné dans les rouleaux de sa rotative,
si bien que les pages du livre immanent étaient déjà imprimées sous la surface.
Comme le processus historique, le récit, est,
dans mon cas,
resté coincé sous la croix de l’histoire,
sous la presse de l’immanence qu’a appuyée doublement le vide sur moi,
une fois pour écrire,
et une fois parce que le cahier d’écriture a manqué,
il ne me reste,
dans mon mouvement de retrait,
dans ce que je dégage et sors avec moi en refluant de ce champ d’immanence,
qu’un dépliant,
un livre, une parcelle,
où l’événement que j’aurai attesté là-bas et dont j’aurai doublement marqué l’immanence,
aura laissé emporter son lieu.
Un livre, une machine à voyage, une pièce transversale à l’histoire,
qu’il me suffit désormais de recharger une fois,
et toutes les fois,
pour me rendre sur le lieu de l’événement,
pour reproduire l’événement,
non pas dans un lieu autre, extérieur,
celui-là, ou un autre, où l’événement aurait lieu,
mais dans son lieu intérieur,
le lieu qu’il a,
le « il a lieu » de l’événement.
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